dimanche 2 juin 2013

En célébrant... Jean-Paul II, Eucharistie, Mystère de la foi


Lauda Sion
Sion, célèbre ton Sauveur,
chante ton chef et ton pasteur
par des hymnes et des chants.
Tant que tu peux, tu dois oser
car Il dépasse tes louanges ;
tu ne peux trop Le louer.
Le pain vivant, le pain de vie,
Il est aujourd’hui proposé
comme objet de tes louanges.
Au repas sacré de la Cène
il est bien vrai qu’Il fut donné
au groupe des douze frères.
Louons-Le à voix pleine et forte,
que soit joyeuse et rayonnante
l’allégresse de nos cœurs !…
À ce banquet du nouveau Roi,
la Pâque de la Loi nouvelle
met fin à la Pâque ancienne.
L’ordre ancien le cède au nouveau,
la réalité chasse l’ombre
et la lumière, la nuit.
Ce que le Christ fit à la Cène,
Il ordonna de le faire
en mémoire de Lui.
Instruits par Son précepte saint,
nous consacrons le pain, le vin,
en victime de salut…
Sa chair est une nourriture,
Son sang est une boisson 1,
mais le Christ tout entier demeure
sous chacune des espèces.
On Le reçoit sans le briser,
le rompre ni le diviser ;
Il est reçu tout entier.
Qu’un seul ou mille communient,
ceux-ci reçoivent autant que celui-là,
on S’en nourrit sans Le détruire…
Voici le pain des anges 2,
devenu la nourriture des pèlerins ;
c’est le vrai pain des enfants
qu’il ne faut pas jeter aux chiens 3.
D’avance il fut annoncé
par Isaac en sacrifice 4,
par l’agneau pascal immolé
par la manne donnée à nos pères.
Ô bon Pasteur, pain véritable,
ô Jésus, aie pitié de nous,
nourris-nous et protège-nous,
fais-nous voir les biens éternels
dans la terre des vivants 5.
Toi qui sais tout et qui peux tout
Tu nous nourris en cette vie,
fais de nous, là-haut, tes convives,
cohéritiers et compagnons
des saints dans la cité céleste.

Mystère de la foi
« La nuit même où il était livré, le Seigneur Jésus » (1 Co 11, 23) institua le Sacrifice eucharistique de son Corps et de son Sang. Les paroles de l'Apôtre Paul nous ramènent aux circonstances dramatiques dans lesquelles est née l'Eucharistie, qui est marquée de manière indélébile par l'événement de la passion et de la mort du Seigneur. Elle n'en constitue pas seulement l'évocation, mais encore la re-présentation sacramentelle. C'est le sacrifice de la Croix qui se perpétue au long des siècles 6. On trouve une bonne expression de cette vérité dans les paroles par lesquelles, dans le rite latin, le peuple répond à la proclamation du « mystère de la foi » faite par le prêtre : « Nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus ».
L'Église a reçu l'Eucharistie du Christ son Seigneur non comme un don, pour précieux qu'il soit parmi bien d'autres, mais comme le don par excellence, car il est le don de Lui-même, de Sa personne dans sa sainte humanité, et de son œuvre de salut. Celle-ci ne reste pas enfermée dans le passé, puisque « tout ce que le Christ est, et tout ce qu'il a fait et souffert pour tous les hommes, participe de l'éternité divine et surplombe ainsi tous les temps... »7.
Quand l'Église célèbre l'Eucharistie, mémorial de la mort et de la résurrection de son Seigneur, cet événement central du salut est rendu réellement présent et ainsi « s'opère l'œuvre de notre rédemption »8. Ce sacrifice est tellement décisif pour le salut du genre humain que Jésus Christ ne l'a accompli et n'est retourné vers le Père qu'après nous avoir laissé le moyen d'y participer comme si nous y avions été présents. Tout fidèle peut ainsi y prendre part et en goûter les fruits d'une manière inépuisable. Telle est la foi dont les générations chrétiennes ont vécu au long des siècles. Cette foi, le Magistère de l'Église l'a continuellement rappelée avec une joyeuse gratitude pour ce don inestimable 9. Je désire encore une fois redire cette vérité, en me mettant avec vous, chers frères et sœurs, en adoration devant ce Mystère : Mystère immense, Mystère de miséricorde. Qu'est-ce que Jésus pouvait faire de plus pour nous ? Dans l'Eucharistie, il nous montre vraiment un amour qui va « jusqu'au bout » (cf. Jn 13, 1), un amour qui ne connaît pas de mesure.
Cet aspect de charité universelle du Sacrement eucharistique est fondé sur les paroles mêmes du Sauveur. En l'instituant, Jésus ne se contenta pas de dire Ceci est mon corps, Ceci est mon sang, mais il ajouta livré pour vous et répandu pour la multitude (Lc 22, 19-20). Il n'affirma pas seulement que ce qu'il leur donnait à manger et à boire était son corps et son sang, mais il en exprima aussi la valeur sacrificielle, rendant présent de manière sacramentelle son sacrifice qui s'accomplirait sur la Croix quelques heures plus tard pour le salut de tous. « La Messe est à la fois et inséparablement le mémorial sacrificiel dans lequel se perpétue le sacrifice de la Croix, et le banquet sacré de la communion au Corps et au Sang du Seigneur »10.
L'Église vit continuellement du sacrifice rédempteur, et elle y accède non seulement par un simple souvenir plein de foi, mais aussi par un contact actuel, car ce sacrifice se rend présent, se perpétuant sacramentellement, dans chaque communauté qui l'offre par les mains du ministre consacré. De cette façon, l'Eucharistie étend aux hommes d'aujourd'hui la réconciliation obtenue une fois pour toutes par le Christ pour l'humanité de tous les temps. En effet, « le sacrifice du Christ et le sacrifice de l'Eucharistie sont un unique sacrifice »11. Saint Jean Chrysostome le disait déjà clairement : « Nous offrons toujours le même Agneau, non pas l'un aujourd'hui et un autre demain, mais toujours le même. Pour cette raison, il n'y a toujours qu'un seul sacrifice. [...] Maintenant encore, nous offrons la victime qui fut alors offerte et qui ne se consumera jamais »12.
La Messe rend présent le sacrifice de la Croix, elle ne s'y ajoute pas et elle ne le multiplie pas 13. Ce qui se répète, c'est la célébration en mémorial, la manifestation en mémorial (memorialis demonstratio) 14 du sacrifice, par laquelle le sacrifice rédempteur du Christ, unique et définitif, se rend présent dans le temps. La nature sacrificielle du Mystère eucharistique ne peut donc se comprendre comme quelque chose qui subsiste en soi, indépendamment de la Croix, ou en référence seulement indirecte au sacrifice du Calvaire.
En vertu de son rapport étroit avec le sacrifice du Golgotha, l'Eucharistie est un sacrifice au sens propre, et non seulement au sens générique, comme s'il s'agissait d'une simple offrande que le Christ fait de lui-même en nourriture spirituelle pour les fidèles. En effet, le don de son amour et de son obéissance jusqu'au terme de sa vie (cf. Jn 10, 17-18) est en premier lieu un don à son Père. C'est assurément un don en notre faveur, et même en faveur de toute l'humanité (cf. Mt 26, 28 ; Mc 14, 24 ; Lc 22, 20 ; Jn 10, 15), mais c'est avant tout un don au Père : « Sacrifice que le Père a accepté, échangeant le don total de son Fils, qui s'est fait “obéissant jusqu'à la mort” (Ph 2, 8), avec son propre don paternel, c'est-à-dire avec le don de la vie nouvelle et immortelle dans la résurrection »15.
En donnant son sacrifice à l'Église, le Christ a voulu également faire sien le sacrifice spirituel de l'Église, appelée à s'offrir aussi elle-même en même temps que le sacrifice du Christ. Tel est l'enseignement du Concile Vatican II concernant tous les fidèles : « Participant au Sacrifice eucharistique, source et sommet de toute la vie chrétienne, ils offrent à Dieu la victime divine, et s'offrent eux-mêmes avec elle »16.
La Pâque du Christ comprend aussi, avec sa passion et sa mort, sa résurrection, comme le rappelle l'acclamation du peuple après la consécration : « Nous célébrons ta résurrection ». En effet, le Sacrifice eucharistique rend présent non seulement le mystère de la passion et de la mort du Sauveur, mais aussi le mystère de la résurrection, dans lequel le sacrifice trouve son couronnement. C'est en tant que vivant et ressuscité que le Christ peut, dans l'Eucharistie, se faire pain de la vie (Jn 6, 35. 48), pain vivant (Jn 6, 51). Saint Ambroise le rappelait aux néophytes, en appliquant à leur vie l'événement de la résurrection : « Si le Christ est à toi aujourd'hui, il ressuscite pour toi chaque jour »17. Saint Cyrille d’Alexandrie, quant à lui, ne soulignait que la participation aux saints Mystères « est vraiment une confession et un rappel que le Seigneur est mort et qu'il est revenu à la vie pour nous et en notre faveur »18.
Dans la Messe, la représentation sacramentelle du sacrifice du Christ couronné par sa résurrection implique une présence tout à fait spéciale que – pour reprendre les mots de Paul VI – « on nomme “réelle”, non à titre exclusif, comme si les autres présences n'étaient pas “réelles”, mais par antonomase parce qu'elle est substantielle, et que par elle le Christ, Homme-Dieu, se rend présent tout entier »19. Ainsi est proposée de nouveau la doctrine toujours valable du Concile de Trente : « Par la consécration du pain et du vin s'opère le changement de toute la substance du pain en la substance du corps du Christ notre Seigneur et de toute la substance du vin en la substance de son sang ; ce changement, l'Église catholique l'a justement et exactement appelé transsubstantiation »20. L'Eucharistie est vraiment mysterium fidei, mystère qui dépasse notre intelligence et qui ne peut être accueilli que dans la foi, comme l'ont souvent rappelé les catéchèses patristiques sur ce divin Sacrement. « Ne t'attache donc pas – exhorte saint Cyrille de Jérusalem – comme à des éléments naturels au pain et au vin, car ils sont, selon la déclaration du Maître, corps et sang. C'est, il est vrai, ce que te suggèrent les sens ; mais que la foi te rassure »21.
Nous continuerons à chanter avec le Docteur angélique : Adoro te devote, latens Deitas. Devant ce mystère d'amour, la raison humaine fait l'expérience de toute sa finitude. On voit alors pourquoi, au long des siècles, cette vérité a conduit la théologie à faire de sérieux efforts de compréhension.
Ce sont des efforts louables, d'autant plus utiles et pénétrants qu'ils ont permis de conjuguer l'exercice critique de la pensée avec la foi vécue de l'Église, recueillie spécialement dans le charisme certain de vérité du Magistère et dans l'intelligence intérieure des réalités spirituelles à laquelle parviennent surtout les saints 22. Il y a tout de même la limite indiquée par Paul VI : « Toute explication théologique, cherchant quelque intelligence de ce mystère, doit, pour être en accord avec la foi catholique, maintenir que, dans la réalité elle-même, indépendante de notre esprit, le pain et le vin ont cessé d'exister après la consécration, en sorte que c'est le corps et le sang adorables du Seigneur Jésus qui, dès lors, sont réellement présents devant nous sous les espèces sacramentelles du pain et du vin »23.
L'efficacité salvifique du sacrifice se réalise en plénitude dans la communion, quand nous recevons le corps et le sang du Seigneur. Le Sacrifice eucharistique tend en soi à notre union intime, à nous fidèles, avec le Christ à travers la communion : nous le recevons lui-même, Lui qui s'est offert pour nous, nous recevons son corps, qu'il a livré pour nous sur la Croix, son sang, qu'il a « répandu pour la multitude, en rémission des péchés » (Mt 26, 28). Rappelons-nous ses paroles : « De même que le Père, qui est vivant, m'a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même aussi celui qui me mangera vivra par moi » (Jn 6, 57). C'est Jésus lui-même qui nous rassure : une telle union, qu'il compare par analogie à celle de la vie trinitaire, se réalise vraiment. L'Eucharistie est un vrai banquet, dans lequel le Christ s'offre en nourriture. Quand Jésus parle pour la première fois de cette nourriture, ses auditeurs restent stupéfaits et désorientés, obligeant le Maître à souligner la vérité objective de ses paroles : « Amen, amen, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n'aurez pas la vie en vous » (Jn 6, 53). Il ne s'agit pas d'un aliment au sens métaphorique : « Ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson » (Jn 6, 55).
À travers la communion à son corps et à son sang, le Christ nous communique aussi son Esprit. Saint Éphrem écrit : « Il appela le pain son corps vivant, il le remplit de lui-même et de son Esprit. [...] Et celui qui le mange avec foi mange le Feu et l'Esprit [...]. Prenez-en, mangez-en tous, et mangez avec lui l'Esprit Saint. C'est vraiment mon corps et celui qui le mange vivra éternellement »24. Dans l'épiclèse eucharistique, l'Église demande ce Don divin, source de tout autre don. On lit, par exemple, dans la Divine Liturgie de saint Jean Chrysostome : « Nous t'invoquons, nous te prions et nous te supplions : envoie ton Esprit Saint sur nous tous et sur ces dons, [...] afin que ceux qui y prennent part obtiennent la purification de l'âme, la rémission des péchés et le don du Saint Esprit »25. Et dans le Missel romain le célébrant demande : « Quand nous serons nourris de son corps et de son sang et remplis de l'Esprit Saint, accorde-nous d'être un seul corps et un seul esprit dans le Christ »26. Ainsi, par le don de son corps et de son sang, le Christ fait grandir en nous le don de son Esprit, déjà reçu au Baptême et offert comme « sceau » dans le sacrement de la Confirmation.
L'acclamation que le peuple prononce après la consécration se conclut de manière heureuse en exprimant la dimension eschatologique qui marque la Célébration eucharistique (cf. 1 Co 11, 26) : « ... Nous attendons ta venue dans la gloire ». L'Eucharistie est tension vers le terme, avant- goût de la plénitude de joie promise par le Christ (cf. Jn 15, 11) ; elle est en un sens l'anticipation du Paradis, gage de la gloire future 27. Dans l'Eucharistie, tout exprime cette attente confiante : « Nous espérons le bonheur que tu promets et l'avènement de Jésus Christ, notre Sauveur »28. Celui qui se nourrit du Christ dans l'Eucharistie n'a pas besoin d'attendre l'au-delà pour recevoir la vie éternelle : il la possède déjà sur terre, comme prémices de la plénitude à venir, qui concernera l'homme dans sa totalité. Dans l'Eucharistie en effet, nous recevons également la garantie de la résurrection des corps à la fin des temps : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour » (Jn 6, 54). Cette garantie de la résurrection à venir vient du fait que la chair du Fils de l'homme, donnée en nourriture, est son corps dans son état glorieux de Ressuscité. Avec l'Eucharistie, on assimile pour ainsi dire le secret de la résurrection. C'est pourquoi saint Ignace d'Antioche définit avec justesse le Pain eucharistique comme « remède d'immortalité, antidote pour ne pas mourir »29.
La tension eschatologique suscitée dans l'Eucharistie exprime et affermit la communion avec l'Église du ciel. Ce n'est pas par hasard que, dans les anaphores orientales ou dans les prières eucharistiques latines, on fait mémoire avec vénération de Marie, toujours vierge, Mère de notre Dieu et Seigneur Jésus Christ, des anges, des saints Apôtres, des glorieux martyrs et de tous les saints. C'est un aspect de l'Eucharistie qui mérite d'être souligné : en célébrant le sacrifice de l'Agneau, nous nous unissons à la liturgie céleste, nous associant à la multitude immense qui s'écrie : « Le salut est donné par notre Dieu, lui qui siège sur le Trône, et par l'Agneau ! » (Ap 7, 10). L'Eucharistie est vraiment un coin du ciel qui s'ouvre sur la terre ! C'est un rayon de la gloire de la Jérusalem céleste, qui traverse les nuages de notre histoire et qui illumine notre chemin.
Une autre conséquence significative de cette tension eschatologique inhérente à l'Eucharistie provient du fait qu'elle donne une impulsion à notre marche dans l'histoire, faisant naître un germe de vive espérance dans le dévouement quotidien de chacun à ses propres tâches. En effet, si la vision chrétienne porte à regarder vers les cieux nouveaux et la terre nouvelle (cf. Ap 21, 1), cela n'affaiblit pas, mais stimule notre sens de la responsabilité envers notre terre 30. Je désire le redire avec force au début du nouveau millénaire, pour que les chrétiens se sentent plus que jamais engagés à ne pas faillir aux devoirs de leur citoyenneté terrestre. Il est de leur devoir de contribuer, à la lumière de l'Évangile, à construire un monde qui soit à la mesure de l'homme et qui réponde pleinement au dessein de Dieu.
Les problèmes qui assombrissent notre horizon actuel sont nombreux. Il suffit de penser à l'urgence de travailler pour la paix, de poser dans les relations entre les peuples des jalons solides en matière de justice et de solidarité, de défendre la vie humaine, de sa conception jusqu'à sa fin naturelle. Et que dire des mille contradictions d'un univers mondialisé où les plus faibles, les plus petits et les plus pauvres semblent avoir bien peu à espérer ? C'est dans ce monde que doit jaillir de nouveau l'espérance chrétienne ! C'est aussi pour cela que le Seigneur a voulu demeurer avec nous dans l'Eucharistie, en inscrivant dans la présence de son sacrifice et de son repas la promesse d'une humanité renouvelée par son amour. De manière significative, là où les Évangiles synoptiques racontent l'institution de l'Eucharistie, l'Évangile de Jean propose, en en illustrant ainsi le sens profond, le récit du lavement des pieds, par lequel Jésus se fait maître de la communion et du service (cf. Jn 13, 1-20). De son côté, l'Apôtre Paul déclare indigne d'une communauté chrétienne la participation à la Cène du Seigneur dans un contexte de divisions et d'indifférence envers les pauvres (cf. 1 Co 11, 17-22. 27-34)31.
Proclamer la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne (1 Co 11, 26) implique, pour ceux qui participent à l'Eucharistie, l'engagement de transformer la vie, pour qu'elle devienne, d'une certaine façon, totalement eucharistique. Ce sont précisément ce fruit de transfiguration de l'existence et l'engagement à transformer le monde selon l'Évangile qui font resplendir la dimension eschatologique de la Célébration eucharistique et de toute la vie chrétienne : « Viens, Seigneur Jésus ! » (Ap 22, 20).
Jean-Paul II, in Ecclesia de Eucharistia

1. Jn 6,55
2. Ps 78,25
3. Mt 15,26
4. Gn 22
5. Ps 26,13
6. Cf. Concile œcuménique Vat. II, Constitution sur la sainte Liturgie Sacrosanctum concilium, n°47: Salvator noster [...] Sacrificium Eucharisticum Corporis et Sanguinis sui instituit, quo Sacrificium Crucis in sæcula, donec veniret, perpetuaret...: « Notre Sauveur [...] institua le sacrifice eucharistique de son Corps et de son Sang pour perpétuer le sacrifice de la croix au long des siècles, jusqu'à ce qu'il vienne ».
7. Catéchisme de l'Église catholique, n°1085.
8. Concile œcuménique Vat. II, Constitution dogmatique Lumen gentium, n°3.
9. Cf. Paul VI, Profession de foi (30 juin 1968), n°24: AAS 60 (1968), p. 442; La Documentation catholique 65 (1968), col. 1256-1257; Jean-Paul II, Lettre apostolique Dominicæ Cenæ (24 février 1980), n°9: AAS 72 (1980), pp. 142-146; La Documentation catholique 77 (1980), pp. 305-306.
10. Catéchisme de l'Église catholique, n°1382.
11. Ibid., n°1367.
12. Homélie sur la Lettre aux Hébreux, 17, 3: PG 63, 131.
13. Cf. Concile œcuménique de Trente, Session XXII, Doctrine sur le saint sacrifice de la Messe, ch. 2: DS 1743; La Foi catholique, n°768: « C'est une seule et même victime, c'est le même qui offre maintenant par le ministère des prêtres, qui s'est offert lui-même alors sur la Croix; seule, la manière d'offrir diffère ».
14. Pie XII, Encyclique Mediator Dei (20 novembre 1947): AAS 39 (1947), p. 548; La Documentation catholique 45 (1948), col. 216.
15. Jean-Paul II, Encyclique Redemptor hominis (15 mars 1979), n°20: AAS 71 (1979), p. 310; La Documentation catholique 76 (1979), p. 317.
16. Constitution dogmatique Lumen gentium, n°11.
17. De sacramentis, V, 4, 26: CSEL 73, 70; SCh 25bis, p. 135.
18. In Ioannis Evangelium, XII, 20: PG 74, 726.
19. Encyclique Mysterium fidei (3 septembre 1965): AAS 57 (1965), p. 764; La Documentation catholique 62 (1965), col. 1643.
20. Session XIII, Décret sur la très sainte Eucharistie, ch. 4: DS, 1462; La Foi catholique, n°739.
21. Catéchèses mystagogiques, IV, 6: SCh 126, p. 138.
22. Concile œcuménique Vat. II, Constitution dogmatique sur la Révélation divine Dei Verbum, n°8.
23. Profession de foi (30 juin 1968), n°25: AAS 60 (1968), pp. 442-443; La Documentation catholique 65 (1968), col. 1256.
24. Homélie IV pour la Semaine sainte: CSCO 413 / Syr. 182, 55.
25. Anaphore.
26. Prière eucharistique III.
27. Solennité du Corps et du Sang du Christ, IIe Vêpres, antienne du Magnificat.
28. Missel romain, Embolisme après le Notre Père.
29. Lettre aux Éphésiens, 20: PG 5, 661: SCh 10 bis, p. 77.
30. Cf. Concile œcuménique Vat. II, Constitution pastorale sur l'Église dans le monde de ce temps Gaudium et spes, n°39.
31. « Tu veux honorer le corps du Christ? Ne le méprise pas lorsqu'il est nu. Ne l'honore pas ici, dans l'église, par des tissus de soie tandis que tu le laisses dehors souffrir du froid et du manque de vêtements. Car celui qui a dit: Ceci est mon corps, et qui l'a réalisé en le disant, c'est lui qui a dit: Vous m'avez vu avoir faim, et vous ne m'avez pas donné à manger, et aussi: Chaque fois que vous ne l'avez pas fait à l'un de ces petits, c'est à moi que vous ne l'avez pas fait [...]. Quel avantage y a- t-il à ce que la table du Christ soit chargée de vases d'or, tandis que lui-même meurt de faim? Commence par rassasier l'affamé, et avec ce qui te restera tu orneras son autel »: S. Jean Chrysostome, Homélie sur l'Évangile de Matthieu 50, 3-4: PG 58, 508-509; cf. Jean-Paul II, Encyclique Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), n°31: AAS 80 (1988), pp. 553-556; La Documentation catholique 85 (1988), p. 246.

vendredi 31 mai 2013

En prophétisant... Olivier Clément, une poétique des visages

Il faut refaire de l'homme une question — et lui dire que cette question n'est pas sans réponse ! Une question, beaucoup de questions :
Pourquoi la beauté ? Si le rosier était seulement une machine efficace, il n'aurait pas besoin de tant de fleurs. La beauté est une profusion inutile, la gratuité d'être, un sentiment transcendant de la joie d'être. Le point pourpre de la rose troue l'espace, troue la lumière parfois grise et plate, vers quel ailleurs ?
Pourquoi la mort ? Ou plutôt pourquoi savons-nous que nous mourrons ? Les animaux ne le savent pas, la guenon la plus intelligente traîne son enfant mort, essaie de le nourrir, jusqu'à ce que cette « chose » s'effiloche entre ses bras. Seul l'homme sait qu'il mourra et ressent la mort comme contre-nature. Si la mort, pour lui, n'est pas « naturelle », c'est qu'il n'est pas totalement prisonnier d'elle, qu'il pressent un autre état, une vie plus forte que la mort. Sa nostalgie, son désir, voire sa frénésie de transgression et de paroxysme cherchent un ailleurs… quel ailleurs ?
Et pourquoi l'amour, et pas seulement le sexe ? Pourquoi la passion tragique ou l'humble et bonne fidélité et pas seulement, comme le disait un « philosophe » du XVIIIe siècle, « l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes » ? Pourquoi la tendresse, parfois, au-delà du désir, ou les métamorphoses du désir en langage de la tendresse ? Quel ailleurs paradisiaque se laisse pressentir quand la rencontre des corps ne fait que prolonger la communion tremblante des regards ?
« Ainsi donc revenons aux corps, écrivait John Donne, ainsi les hommes pourront voir enfin l'Amour révélé ; les mystères d'amour croissent au fond des âmes mais le corps cependant est le livre d'Amour ».
Mais il n'y a pas seulement des questions. Il y a aussi des réponses. L'ailleurs vient à nous, se révèle. L'amour au-delà du désir, la beauté au-delà de l'utile, la non-naturalité de la mort nous ouvrent aux révélations de l'ailleurs. Il importera donc d'approfondir, à la lumière de l'Esprit Saint, le sens de l'éros, du cosmos, de la mort.
Face à la pauvre banalisation de l'éros, à la rage de tout montrer et de tout voir, nous rappellerons que l'éros peut devenir le langage d'une vraie rencontre entre deux personnes. Nous inventerons une poétique renouvelée pour l'amour et pour la femme : « Un jour, écrivait Rilke, la femme sera. Et ce mot "la femme" ne signifie plus seulement le contraire de l'homme, mais quelque chose de propre, valant en soi. Non plus un simple complément, mais une forme complète de la vie, la femme dans sa véritable humanité ». Alors, ajoute le poète, l'amour deviendra « deux solitudes [...] s'inclinant l'une devant l'autre ».
En ce qui concerne le cosmos, nous développerons les intuitions de saint François d'Assise et de la « contemplation de la nature » dans l'ascèse de l'Orient chrétien, contemplation, dit saint Isaac le Syrien, « des secrets de la gloire de Dieu cachée dans les êtres et les choses ». Dans la divino-humanité, l'Esprit nous permet de déceler les essences spirituelles des choses, non pour nous les approprier mais pour nous les offrir les uns aux autres et, ensemble, au Dieu de la vie, après les avoir nommées, c'est-à-dire marquées de notre génie créateur.
Nous dirons enfin, nous témoignerons, de la victoire pascale sur la mort, victoire toujours présente, toujours renouvelée. La mort biologique est désormais une pâque, un passage vers une lumière très douce et très lucide à la fois où nous nous jugeons, où nous entrons, par la grâce de la Croix qui, dit Maxime le Confesseur, est le jugement du jugement, dans un processus de guérison, de cicatrisation, par la communion des saints qui combattent et prient pour le salut universel. Car Dieu n'est ni l'auteur de la mort, ni le responsable du mal, il est le crucifié du mal qu'il souffre avec nous pour nous ouvrir les voies de la résurrection.
Dans la démarche du poète — et par là sans doute, il prophétise —, il y a suscitation de l'éveil. Les vieux ascètes disaient que le plus grand des péchés est l'oubli : quand l'homme devient opaque, insensible, tantôt affairé, tantôt pauvrement sensuel, incapable de s'arrêter un instant dans le silence, de s'étonner, de chanceler devant l'abîme, qu'il soit d'horreur ou de jubilation. Incapable de se révolter, d'aimer, d'admirer, d'accueillir l'insolite des êtres et des choses. Insensible aux sollicitations secrètes, si fréquentes pourtant, de Dieu.
Alors intervient le poète, et je citerai d'abord le grand, le tragique, Pier Paolo Pasolini :
Il y a pour moi un vide dans l'univers
un vide dans l'univers
et de là tu chantes
C'est ce que peut hurler un prophète qui n'a pas la force de tuer une mouche
et dont la force est dans sa dégradante différence.
Ou encore, plus paisiblement (en apparence), Stéphane Mallarmé :
Je balbutie, meurtri : la Poésie est l'expression par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux de l'existence. Elle doue ainsi d'authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle.
Ainsi la poésie — plus largement l'art — nous éveille. Elle nous approfondit dans l'existence. Elle fait de nous des hommes et non des machines. Elle rend nos joies solaires et nos blessures déchirantes. Elle nous ouvre à l'angoisse et à l'émerveillement.
La poésie prophétique de demain, dans le rayonnement de la Croix pascale, ne sera plus cette volonté d'auto-déification, d'auto-transfiguration, de conquête prométhéenne du Wonderland qui a animé l'alchimie du verbe en Occident depuis le romantisme allemand jusqu'au surréalisme : « Le vrai poète est omniscient, disait Novalis, le philosophe poétique est en état de créateur absolu », « la poésie est le réel absolu ». Et Rimbaud : « Je vais dévoiler tous les mystères : [...] mort, naissance, avenir, passé, cosmogonies, néant. Je suis maître en fantasmagories ». Et Nietzsche « Dès que l'homme s'est parfaitement identifié à l'humanité, il meut la nature entière », « je suis moi-même le fatum et, depuis des éternités, c'est moi qui détermine l'existence ». Mais le mythe du Wonderland s'est évanoui dans les chambres à gaz d'Hitler, dans les neiges de Sibérie où tant de cadavres ont été abandonnés, une plaque de bois attachée à la cheville. Un philosophe allemand a pu dire qu'après Auschwitz il ne pouvait plus y avoir de poésie. Pourtant, nous savons maintenant que bien des zeks ont tenu en se récitant des poèmes, en les récitant à leurs amis. Des poèmes du Wonderlana parfois, mais dépouillés de prométhéisme, rendus à leur nostalgie fondamentale. Des poèmes aussi de ces passeurs, de ces stalkers (au sens que Tarkovsky a donné à ce mot) entre des éclairs de parousie d'une part, la beauté et l'horreur du monde de l’autre. Je pense par exemple à Baudelaire, T. S. Eliot, Mandelstam, Pasternak et Akhmatova. Échos de la liturgie chez Pasternak :
Mais toute chair après minuit
Soudain fera silence.
Le printemps répandra le bruit
Que dès la première éclaircie
La mort sera à la merci
Du grand élan de Pâques
Humilité de la dernière rose chez Akhmatova :
Seigneur, tu vois combien je suis lasse
De ressusciter, de mourir et de vivre.
Prends tout, mais cette rose rouge
Que je sente encore sa fraîcheur
En arrière-plan, j'espère pour demain le développement d'une poésie liturgique rayonnante qui, tout en puisant dans la haute tradition d'Orient et d'Occident telle qu'elle se conserve dans les monastères bénédictins ou hésychastes, rappellera que le Christ ne cesse de descendre en enfer et que le nihilisme occidental, demain planétaire, oui, que le nihilisme est sans doute aujourd'hui le seul lieu possible de la Résurrection. Pareille poésie liturgique émergera comme une haute montagne où le céleste se condense dans la neige, qui elle-même donne naissance aux ruisseaux, aux rivières, aux prairies et aux vergers.
Ainsi est en train de naître, au-delà du Wonderland, au-delà aussi du ricanement et de la dérision contemporains, une poétique humble et grave des choses, des matières, qui part de leur apparaître concret pour y déceler la trans-apparition de la Sagesse, cette Sagesse, dit la Bible, ne cesse de jouer avec Dieu à travers la création. Chaque chose, contemplée par l'œil du cœur, s'ouvre alors sur des horizons infinis. Simplicité si profonde d'un Giorgio Mazzanti, dans il canto della Madre :
– Oh il vento
sulle foglie degli olivi,
oh la luce dei mattini
terreni – 

splendore dei tramonti  

– Oh ! le vent
sur les feuilles des oliviers,
oh ! la lumière de la terre des
matins
–
la splendeur des couchers de soleil
Poétique des choses, demain des visages, car le monde, le monde de Dieu et de l'homme, le monde du Dieu fait homme et de l'homme appelé à se déifier, n'existe que dans le champ de la rencontre des regards, de la communion des visages. L'art abstrait de Kandinsky a permis à son ami Alexej von Jawlensky d'accéder au mystère du visage, à ses structures secrètes, à son Lik, disent les Russes, c'est-à-dire à son icône potentielle (par opposition à Lieina, qui signifie masque). « J'éprouvais le besoin de trouver une forme pour le visage, car j'avais compris que la grande peinture n'était possible qu'en ayant un sentiment religieux. Et ceci, je ne pouvais le rendre que par le visage humain ». Tant d'éclairs chez un Berdiaev, un Athénagoras, plus récemment un Emmanuel Levinas, annoncent cette poétique des visages, et parfois, à la télévision, un visage de vérité, de sainteté – ces dernières semaines celui de sœur Emmanuelle, longtemps compagne des chiffonniers du Caire, à la télévision française – s'impose, parmi tant de mufles, de becs et de groins, comme Véronique sur les portements de croix de Jérôme Bosch...
Alors le cœur profond s'ébranle, chaque chose, chaque personne semble un miracle.
Pareille poésie prophétise. Non qu'elle vaticine ou prédise l'avenir. Dans son humilité, dans son dépouillement, dans sa gloire secrète, elle ne déchiffre pas l'avenir, elle le rend possible. Prophète signifie celui qui parle pour. Celui qui parle pour le plus secret, le plus inaperçu, le plus méprisé, le plus faible - ce Dieu qu'Élie pressentit non dans la tempête ni le tremblement de terre, mais dans un murmure à la limite du silence.
Alors soyons patients. Aujourd'hui, tout l'essentiel semble souterrain, comme la grotte de la Nativité, comme la grotte du cœur. Il le faut. Il faut que le Dieu de la liberté et de la joie rejoigne l'homme postmoderne, à la fois adulte et refusant de l'être, à la fois puissant et désespéré, au plus secret de son angoisse et de son désir. C'est le cri prophétique de Dimitri Karamazov condamné au bagne, au labeur dans les souterrains, ceux aussi de l'âme, condamné pour un crime qu'il a commis sans le commettre, comme nous tous : « Si l'on chasse Dieu de la terre, nous le rencontrerons sous la terre. [...] Alors nous, les hommes souterrains, nous entonnerons dans les entrailles de la terre un hymne tragique au Dieu de la joie. Vive Dieu et sa joie ! Je l'aime ! »
Olivier Clément, in Une saison en littérature (DDB)

lundi 27 mai 2013

En illuminant... Adrienne von Speyr, Mystères du Rosaire

Les Mystères lumineux du Rosaire 1
Dieu a séparé la lumière des ténèbres. La lumière, c'est la lumière du Christ. Les ténèbres sont ce monde dans le péché. Dans cette séparation, les deux se font face : d'un côté le Seigneur et sa lumière, de l'autre côté tout ce que le Seigneur n'est pas. Car il n'y a pas d'autre lumière que la Sienne. Il n'existe pas, lorsqu'il commence à rayonner dans le monde, d'autres lumières auxquelles Il pourrait s'unir pour former une lumière commune. Non, toute lumière vient de Lui. La séparation entre lumière et ténèbres ne signifie cependant pas que les deux restent sans relation. Il serait contraire à la nature de la lumière de ne pas arriver à luire dans les ténèbres. La lumière du Seigneur luit en tout ce qu'Il n'est pas ; car tout est destiné à Lui appartenir (Jean. Les controverses, I, p. 139).
Le baptême dans le Jourdain
Le premier témoin qualifié de la lumière du Christ fut Jean-Baptiste. Son image permet de déchiffrer la nature de toute mission et de tout témoignage. Le mandat de la Nouvelle Alliance, tel qu'il est déjà remis à Jean, contient l'exigence illimitée de rendre témoignage à la lumière.
Il est significatif que Jean, de sa propre initiative, ne baptise que dans l'eau, et que pourtant il ait le mandat de baptiser le Seigneur lui-même, dans un baptême qui devient l'origine de tout baptême dans l'Esprit. À partir de ce baptême, Jean lui aussi baptise dans l'Esprit, transmet lui aussi la vie de la foi, non seulement par la parole, mais encore par le sacrement. Et il est également significatif que le Seigneur ait été conçu par Marie dans l'Esprit Saint et que Jean ait reçu l'Esprit par Marie, dans le sein de sa mère. Tous les fils de la mission passent par les mains de Marie ; c'est Dieu lui-même qui confère la mission, mais Marie transmet à celle-ci quelque chose d'elle-même, de sa fécondité et de sa vitalité.
Toute mission se réalise dans l'Esprit Saint. Si le Seigneur est venu dans le monde afin de révéler le Père, s'Il était Lui-même la révélation du Père, cela ne s'est fait que dans la force de l'Esprit Saint envoyé sur le Fils par le Père. L'Esprit Saint est aussi bien celui qui remet la mission que la mission elle-même. Il est la mission de la mission. D'une part, Il est, en Dieu, le témoin qui témoigne de la relation entre le Père et le Fils, le seul qui peut témoigner pour ainsi dire « objectivement » de leur amour dans l'éternité et du mystère de leur séparation à la Croix. D'autre part, en tant que troisième personne en Dieu justement, Il est l'éternel échange entre le Père et le Fils, leur confident mutuel qui doit transmettre leur amour, le messager et l'envoyé de l'amour. C'est pourquoi l'Esprit auprès du Fils incarné est aussi bien le témoin de sa gloire mise en dépôt auprès du Père — Il la rend visible dans la foi —, que la mission du Père à l'intention du Fils — sous la figure de la colombe (Jean. Le Verbe se fait chair, I, pp. 81-83).
Les noces de Cana
C'est le premier miracle opéré par le Seigneur. Celui-ci l'accomplit en public au temps de sa vie active, comme tous ses autres miracles. Or chacun d'eux est toujours un témoignage et un fruit de sa contemplation. Il les accomplit tous comme un homme qui ne s'écarte jamais de la contemplation parce qu'il vit continuellement dans la vision du Père, et comme Dieu qui a la possibilité d'opérer en tout temps des miracles selon sa propre volonté. Mais parce que comme homme il ne veut rien connaître d'autre que l'obéissance à la volonté du Père, Il veut aussi les accomplir plus par la puissance du Père que par la sienne ; car tous ses miracles doivent être un témoignage de la puissance du Père et servir ainsi à sa glorification. Il ne veut servir le Père et l'aimer que par la propre puissance du Père. Ainsi, tout en étant son action, ses miracles sont-ils puisés à la source plus profonde de la contemplation.
Dans un premier temps, le Fils n'est pas enclin à accéder à la prière de la Mère. Mais la Mère persiste. La voici qui s'adresse aux serviteurs : « Faites ce qu'Il vous dira ». Elle croit, elle a confiance et, dans cette foi confiante, elle sait avec certitude qu'elle est en droit d'avoir cette foi. Si, dans cette foi, elle continue d'insister et si cette insistance apparaît presque comme une volonté d'arriver à ses fins, sa démarche n'est cependant plus personnelle ici, mais a pris sa dimension ecclésiale. Marie inaugure son rôle d'Épouse, c'est-à-dire de l'Église suppliante. À cet instant, elle se tient en un point extrêmement délicat et très exposé, embrassant du même regard le besoin des hommes et l'attitude réservée du Seigneur. Et elle n'a pas le droit de se laisser repousser en ce moment. Sinon, elle ne satisferait pas à son rôle d'intercesseur. Elle est l'Église qui aspire ardemment à l'unité avec le Seigneur. Certes, l'épouse est soumise à l'époux, surtout quand l'épouse est l'Église et l'Époux la personne divine du Fils. Mais l'épouse n'est pas une esclave ; elle est libre et a ses droits vis-à-vis de l'époux. Ce sont ces droits que défend ici la Mère. Il y a certaines choses qu'elle comprend comme femme, comme mère, comme épouse, et de même que le mari doit s'adapter à son épouse s'il veut et doit vivre en sa compagnie, ainsi le Seigneur veut-Il se faire montrer par la Mère certaines perspectives spécifiquement féminines. Le rapport actuel de la Mère au Fils, comparé à celui qu'elle avait avec l'enfant de douze ans, s'est presque inversé. Alors, elle devait apprendre la non-compréhension qui conduit à la Croix. Maintenant, elle se tient à Ses côtés comme une personne du même âge qui a de l'expérience et comprend.
La foi n'est pas déçue ; Dieu répond toujours à la foi qui demande, même s'Il ne le fait pas comme l'attend peut-être humainement le croyant. La foi elle-même ne s'attend à rien de fixe ; elle n'attend que la réponse de la grâce qui va au-delà de l'exaucement. Ce que celle-ci sera reste toujours imprévisible. La foi n'entend donc pas, dans la réponse de Dieu, ce qu'elle aime entendre ; la réponse est à la question ce que le vin est à l'eau.
À partir de ce miracle, la Mère sera impliquée dans tous les autres miracles du Seigneur. Une seule fois, on montre comment elle influence le Fils par ses requêtes. Cette unique fois, qui est en même temps la première, suffit à montrer qu'elle aussi peut opérer des miracles. Qu'elle fasse fléchir le Fils pour qu'Il opère le miracle ou qu'elle l'accomplisse elle-même a peu d'importance. Les possibilités de son pouvoir brillent avec assez d'éclat pour que nous sachions qu'elle reste partout présente, qu'elle est Reine, qu'elle a pouvoir sur son Fils. Ensuite, le rideau retombe, car elle doit entrer dans la souffrance. Mais nous savons à présent qu'elle est toujours la médiatrice. Elle n'a rien demandé pour elle-même, elle a rendu attentif au besoin des hommes. Et la réponse du Fils à sa demande a été la plus surabondante qui soit : aux invités, Il a donné la foi qui est plus que tout ce qu'ils auraient pu désirer, plus que le meilleur vin. Personne dans cette affaire ne s'était adressé à la Mère comme à une médiatrice, parce que personne ne pressentait encore son pouvoir d'intercession. C'est la première fois qu'apparaît sa qualité propre de suppliante ecclésiale. Et pourtant, elle a déjà une position puisqu'elle a le pouvoir et le droit de donner des ordres : « Faites ce qu'Il vous dira ». Ce droit, elle l'a en raison de son titre de Servante qui maintenant se change en celui d'Épouse. Il lui est parfaitement clair qu'elle a le pouvoir et le droit d'agir ainsi. Or, dans son humilité, elle connaît exactement sa dignité et sa position : toutes les générations la diront bienheureuse. Et le temps est venu que les autres aussi soient introduits dans le Mystère (La Servante du Seigneur, pp. 117-122).
L'annonce du Royaume de Dieu et l'appel à la conversion
Le royaume des cieux est le royaume du Père, du Fils et de l'Esprit Saint. C'est un royaume de l'unité consistant en l'amour trinitaire de Dieu. Dieu le Père avec son Fils dans l'Esprit Saint demeure de toute éternité, pour toute éternité, non pas dans un isolement clos, mais dans l'ouverture divine infinie vers le monde. Car Dieu a créé le monde à l'unique fin que celui-ci ait part à la gloire de son royaume. Il invite les hommes à entrer et à se réjouir de sa vision, à partager avec lui sa vie éternelle. De tout temps Il les a ainsi invités. Mais eux ne comprennent rien à ce royaume et ne savent que faire pour correspondre à l'invitation. C'est pourquoi le Seigneur, tout au long de son sermon sur la montagne, qui se révélera comme la grande invitation faite à l'humanité d'entrer dans le royaume de Dieu, explique par quel chemin on peut y accéder (Le Sermon sur la montagne, pp. 9-10).
Rien n'est aussi profondément inclus dans le mystère de l'amour que le péché. Rien n'exige autant d'amour pour être compris ou expliqué. C'est seulement lorsque l'amour du Père et du Fils parvient par le Saint-Esprit jusqu'à nous, que le péché prend le caractère qu'il a depuis la rédemption : le caractère d'un éloignement total de l'amour, du refus et du rejet de l'amour, de l'opposition à l'amour. Alors seulement il s'exprime de façon si forte et exclusive dans sa négativité, que seul l'amour peut à nouveau l'effacer, que seul l'amour le plus pur, l'amour uniquement pur, l'amour divin, peut le ramener au centre de l'amour. Alors le Seigneur donne aux pécheurs qui ont fait l'expérience de son amour et en ont soif, la possibilité de surmonter le péché. Et c'est toujours par l'amour.
Avant la Croix, le Seigneur avait, à plusieurs reprises, préfiguré le sacrement de réconciliation : mais c'était toujours Lui qui pardonnait. Sur la Croix, Il a accompli toute la rédemption, ici-bas et dans l'au-delà, dans le temps et dans l'éternité. Et pour montrer que la rédemption éternelle se produit réellement dès ici-bas et n'est pas simplement « eschatologique », Il en remet l'administration entre les mains de son Église terrestre. Il établit une continuité entre son action et celle de l'Église. Il pardonne lorsque le prêtre pardonne. Le prêtre donne l'absolution au nom du Seigneur (Jean. Naissance de l'Église, I, pp. 243-245).
La transfiguration
La gloire du Fils, c'est qu'Il appartient au Père, qu'Il possède son amour et vit dans la foi en Lui. Pendant le temps de sa vie terrestre, Il ne veut être que le Fils, ne veut vivre que de la gloire reçue du Père. Cette gloire acquiert son unité par la sainteté ; elle ne se laisse plus décomposer dans les différentes parties de la mission et des moyens concrets reçus du Père ; tout élément particulier n'est plus qu'un rayonnement de la plénitude qui est la sainteté de Dieu. Et cette plénitude de la sainteté du Père, le Fils l'apporte aux hommes. Il ne l'apporte pas diminuée et modifiée ; Il l'apporte exactement telle qu'Il l'a reçue : comme un tout, une plénitude. C'est là que le Seigneur se tient. Il est le pont qui enjambe l'écart incommensurable entre Dieu et l'homme.
Le Fils a donné aux hommes les paroles du Père telles qu'Il les a reçues : Il s'est servi de paroles qui dépassaient leur entendement humain. Car telles étaient les paroles que Dieu a confiées au Fils, et le Fils n'avait pas le droit de les amoindrir, de les tronquer, pour les adapter à la capacité humaine. Il ne pouvait pas transmettre une parole et en taire une autre. Il ne pouvait pas atténuer une parole qui était trop puissante. Il devait transmettre le message tel qu'Il l'avait reçu Lui-même.
Et Il a pu laisser à la parole toute sa grandeur uniquement parce qu'Il a assumé par sa vie la médiation entre le ciel et la terre. Parce que, par son amour, Il a offert en même temps la possibilité de comprendre. Il ne laisse donc pas simplement la justice subsister à côté de l'amour, mais Il l'enveloppe dans son amour, Il la communique dans l'amour de sa vie. C'est ainsi qu'elle devient pour nous acceptable et compréhensible. Ainsi le Seigneur est-il partout la médiation vivante entre Dieu et nous : Il a une main dans la main du Père, l'autre Il nous la tend.
En accomplissant les deux mouvements : s'abaisser jusqu'au degré le plus bas, où nous nous trouvons, et en même temps indiquer toujours le Père vers le haut, le Fils nous a prouvé que notre vie chrétienne peut et doit se réaliser parfaitement à notre niveau humain. Le christianisme ne se situe pas au-delà de nous ; il n'est pas réservé à des surhommes, mais il est le moyen de mener, dans l'existence terrestre de tous les jours, une vie tournée vers Dieu. Le Fils nous a tout laissé de ce que nous sommes, de ce que nous étions et de ce que nous serons ; Il nous a laissé notre condition basse et misérable, la pauvreté tout autant que l'amour terrestre, mais en nous ouvrant en même temps vers ses fins à Lui. Extérieurement, tout dans le monde semble pareil à ce qui était avant Sa venue. Intérieurement, tout a changé et se trouve en mouvement vers Dieu (Jean. Le discours d'adieu, II, pp. 276-277, 222-228).
L'institution de l'Eucharistie, expression sacramentelle du mystère pascal
C'est un moment angoissant que celui où le Verbe qui au commencement était auprès de Dieu, qui s'est fait chair et s'est incarné dans l'humain, n'est tout à coup à nouveau plus que parole, parole détachée de tout, que l'on peut entendre. Cette parole déclare : « Ceci est mon corps ». La nouvelle et éternelle Alliance, le christianisme tout entier, tous les événements passés qui y préparaient et tous ceux qui sont encore à venir, tout cela entre maintenant dans la simple parole : « Ceci est mon corps ». Cette parole saisit en elle la mission tout entière et la représente devant le Père. Et ainsi toute la Passion est aussi déjà par anticipation dans cette parole.
Le monde reçoit un nouveau centre. Comme le Fils s'est fait chair, maintenant Il se fait pain. Et comme Il s'est fait pain, Il se fait Église. Au pain Il offre son corps ; à l'Église Il permet de prendre son corps et de se transformer en son corps. Son unique corps prend trois formes : Il est corps incarné, corps eucharistique, corps ecclésial.
Les disciples préfigurent l'Église qui ici n'a ni figure ni vie intérieure encore, mais à laquelle ce corps est offert, sans qu'elle sache déjà comment en user. Le plus angoissant dans toute cette situation, c'est peut-être que le Seigneur s'offre à l'Église comme la Parole qu'Il est et que pourtant l'Église ne naît véritablement que par cette parole. L'Église ne peut donc souffrir avec Lui que parce qu'elle a reçu son corps d'avance et que ce corps vit déjà en elle. Si le Seigneur avait d'abord souffert et ensuite seulement institué l'Eucharistie, l'Église ne participerait pas à sa Passion, elle serait dès le début uniquement l'Église triomphante qui a toujours derrière elle la mort du Seigneur. L'Eucharistie ne serait que le corps ressuscité du Seigneur. Mais l'Église étant composée de pécheurs, une telle chose est impossible. Le Seigneur ne pouvait donc instituer ce sacrement que pendant sa vie précédant la Croix, de même qu'il ne pouvait instituer la confession et l'absolution qu'après la Croix (Au cœur de la Passion, pp. 16-21).
La Mère prononce le oui, et celui-ci devient une condition conjointe de l'incarnation du Fils. Restant ce qu'Il était, Dieu, le Fils se fait homme en se fondant aussi sur le consentement maternel. Sa figure eucharistique, Il la prend uniquement sur la base de sa propre volonté, sans attendre notre assentiment. Mais l'assentiment de la Mère contribue à la possibilité de sa décision de se faire Eucharistie. La fécondité de la Mère est aussi la condition préalable à sa fécondité à Lui dans l'Eucharistie. Le sens du oui à l'incarnation acquiesce intérieurement déjà à la fin de celle-ci : la rédemption universelle. Tout ceci reste plein de mystères, et pourtant ces mystères sont simples puisqu'ils s'appuient tous sur l'incarnation. À l'arrière-plan se trouve la réponse de la Mère qui reste le présupposé de tout, et les croyants sont invités à joindre leur voix à ce premier oui (Passion nach Matthäus, pp. 27-29).
Adrienne von Speyr, in Communio 2006-1

Adrienne Von Speyr, née en 1902 à La Chaux-de-Fonds. Elle est élevée dans le protestantisme, puis se convertit au catholicisme. Laïque, médecin, écrivain et mystique, elle dicte en allemand plus de soixante livres. Meurt en 1967.

1. Toutes les œuvres citées ont été publiées par Lethielleux (Paris), sauf Jean. Les controverses, édité par Lessius (Bruxelles). Les traductions ont été légèrement retouchées. Le dernier livre cité, Passion nach Matthäus, n'est pas encore disponible en français.

vendredi 24 mai 2013

En immaculant... Benoît XVI, Marie, Mère de l'Église


Chers frères dans l'épiscopat et dans le sacerdoce, 
Chers frères et sœurs,
Il y a quarante ans, le 8 décembre 1965, sur l'esplanade de la Basilique Saint-Pierre, le Pape Paul VI concluait solennellement le Concile Vatican II. Il avait été inauguré, selon la volonté de Jean XXIII, le 11 octobre 1962, qui était alors la fête de la Maternité de Marie, et il fut conclu le jour de l'Immaculée. Un cadre marial entoure le Concile. En réalité, il s'agit de beaucoup plus qu'un cadre : c'est une orientation de tout son chemin. Il nous renvoie, comme il renvoyait alors les Pères du Concile, à l'image de la Vierge à l'écoute, qui vit dans la Parole de Dieu, qui conserve dans son cœur les paroles qui viennent de Dieu et, les rassemblant comme dans une mosaïque, apprend à les comprendre (cf. Lc 2, 19-51) ; il nous renvoie à la grande Croyante qui, pleine de confiance, se remet entre les mains de Dieu, s'abandonnant à sa volonté ; il nous renvoie à l'humble Mère qui, lorsque la mission de son Fils l'exige, s'efface et, dans le même temps, à la femme courageuse qui, alors que les disciples s'enfuient, demeure au pied de la croix. Paul VI, dans son discours à l'occasion de la promulgation de la Constitution, conciliaire sur l'Église, avait qualifié Marie de"tutrix hujus Concilii" - "protectrice de ce Concile" 1  et, à travers une allusion au récit de la Pentecôte rapporté par Luc (Ac 1, 12-14), il avait dit que les Pères s'étaient réunis dans la salle du Concile "cum Maria, Matre Iesu" et que, également en son nom, ils en seraient à présent sortis.2
Dans ma mémoire demeure inscrit de manière indélébile le moment où, en entendant ses paroles :"Mariam Sanctissimam declaramus Matrem Ecclesiae" - "Nous déclarons la Très Sainte Vierge Marie Mère de l'Église", les Pères se levèrent spontanément de leurs chaises et applaudirent debout, rendant hommage à la Mère de Dieu, à notre Mère, à la Mère de l'Église. De  fait, par ce titre, le Pape résumait la doctrine mariale du Concile et donnait la clef de sa compréhension. Marie n'a pas seulement un rapport singulier avec le Christ, le Fils de Dieu qui, comme homme, a voulu devenir son fils. Étant totalement unie au Christ, elle nous appartient également totalement. Oui, nous pouvons dire que Marie est proche de nous comme aucun autre être humain, car le Christ est homme pour les hommes et tout son être est un être pour nous. Le Christ, disent les Pères, en tant que Tête, est inséparable de son Corps qui est l'Église, formant avec celle-ci, pour ainsi dire, un unique sujet vivant. La Mère de la Tête, est également la Mère de toute l'Église ; elle est, pour ainsi dire, totalement expropriée d'elle-même ; elle s'est entièrement donnée au Christ et, avec Lui, elle nous est donnée entièrement à tous. En effet, plus la personne humaine se donne, plus elle se trouve elle-même.
Le Concile entendait nous dire cela : Marie est tellement liée au grand mystère de l'Église qu'elle et l'Église sont inséparables, tout comme sont inséparables le Christ et elle. Marie reflète l'Église, elle l'anticipe dans sa personne, et, dans tous les épisodes douloureux qui frappent l'Église souffrante et en peine, elle demeure toujours l'étoile du salut. C'est elle qui est son centre véritable en qui nous avons confiance, même si bien souvent, ce qui est autour pèse sur notre âme. Le Pape Paul VI, dans le contexte de la promulgation de la Constitution sur l'Église, a mis tout cela en lumière à travers un nouveau titre profondément enraciné dans la Tradition, précisément dans l'intention d'illuminer la structure intérieure de l'enseignement sur l'Église développé au cours du Concile. Le Concile Vatican II devait s'exprimer sur les composantes institutionnelles de l'Église : sur les Évêques et sur le Pontife, sur les prêtres, les laïcs et les religieux dans leur communion et dans leurs relations ; il devait décrire l'Église en chemin, "qui enferme des pécheurs dans son propre sein, et est donc à la fois sainte et appelée à se purifier..." (Lumen gentium, n. 8). Mais cet aspect pétrinien de l'Église est inclus dans l'aspect marial. En Marie, l'Immaculée, nous rencontrons l'essence de l'Église d'une manière qui n'est pas déformée. Nous devons apprendre d'elle à devenir nous-mêmes des âmes ecclésiales, comme s'exprimaient les Pères, pour pouvoir nous aussi, selon la parole de saint Paul, nous présenter immaculés devant le Seigneur, tels qu'Il nous a voulus dès le commencement (Col 1, 3-21 ; Ep 1, 4).
Mais à présent nous devons nous demander : Qu'est-ce que signifie Marie l'Immaculée ? Ce titre a-t-il quelque chose à nous dire ? La liturgie d'aujourd'hui éclaire pour nous le contenu de cette parole à travers deux grandes images. Il y a tout d'abord le récit merveilleux de l'annonce à Marie, la Vierge de Nazareth, de la venue du Messie. Le salut de l'Ange est tissé de fils de l'Ancien Testament, en particulier du prophète Sophonie. Celui-ci fait voir que Marie, l'humble femme de province , issue d'une lignée sacerdotale et portant en elle le grand patrimoine sacerdotal d'Israël, est le saint reste d'Israël auquel les prophètes, au cours de toutes les périodes de douleurs et de ténèbres, ont fait référence. En elle est présente la véritable Sion, celle qui est pure, la demeure vivante de Dieu. En elle demeure le Seigneur, en elle il trouve le lieu de Son repos. Elle est la maison vivante de Dieu, qui n'habite pas dans des édifices de pierre, mais dans le cœur de l'homme vivant. Elle est le germe qui, dans la sombre nuit d'hiver de l'histoire, jaillit du tronc abattu de David. En elle s'accomplit la parole du Psaume : "La terre a donné son fruit" (67, 7). Elle est le surgeon, duquel dérive l'arbre de la rédemption et des rachetés. Dieu n'a pas essuyé un échec, comme il pouvait sembler au début de l'histoire avec Adam et Ève, ou bien au cours de l'exil à Babylone, et comme il semblait à nouveau à l'époque de Marie, quand Israël était devenu un peuple sans importance dans une région occupée, avec bien peu de signes reconnaissables de sa sainteté. Dieu n'a pas failli. Dans l'humilité de la maison de Nazareth vit l'Israël saint, le reste pur. Dieu a sauvé et sauve son peuple. Du tronc abattu ressurgit à nouveau son histoire, devenant une nouvelle force vive qui oriente et envahit le monde. Marie est l'Israël saint ; elle dit oui au Seigneur, se met pleinement à sa disposition et devient ainsi le temple vivant de Dieu.
La deuxième image est beaucoup plus difficile et obscure. Cette métaphore, tirée du Livre de la Genèse, nous parle à partir d'une grande distance historique, et ne peut être éclaircie qu'avec beaucoup de peine ; ce n'est qu'au cours de l'histoire qu'il a été possible de développer une compréhension plus profonde de ce qui y est référé. Il est prédit qu'au cours de toute l'histoire, la lutte entre l'homme et le serpent se poursuivra, c'est-à-dire entre l'homme et les puissances du mal et de la mort. Cependant, il est également pré-annoncé que la lignée de la femme vaincra un jour et écrasera la tête du serpent, de la mort ; il est pré-annoncé que la lignée de la femme – et en elle la femme et la mère elle-même – vaincra et qu'ainsi, à travers l'homme, Dieu vaincra. Si nous nous mettons à l'écoute de ce texte avec l'Église croyante et en prière, alors nous pouvons commencer à comprendre ce qu'est le péché originel, le péché héréditaire, et aussi ce que signifie être sauvegardé de ce péché héréditaire, ce qu'est la rédemption.
Quelle est la situation qui nous est présentée dans cette page ? L'homme n'a pas confiance en Dieu. Tenté par les paroles du serpent, il nourrit le soupçon que Dieu, en fin de compte, ôte quelque chose à sa vie, que Dieu est un concurrent qui limite notre liberté et que nous ne serons pleinement des êtres humains que lorsque nous l'aurons mis de côté ; en somme, que ce n'est que de cette façon que nous pouvons réaliser en plénitude notre liberté. L'homme vit avec le soupçon que l'amour de Dieu crée une dépendance et qu'il lui est nécessaire de se débarrasser de cette dépendance pour être pleinement lui-même. L'homme ne veut pas recevoir de Dieu son existence et la plénitude de sa vie. Il veut puiser lui-même à l'arbre de la connaissance le pouvoir de façonner le monde, de se transformer en un dieu en s'élevant à Son niveau, et de vaincre avec ses propres forces la mort et les ténèbres. Il ne veut pas compter sur l'amour qui ne lui semble pas fiable ; il compte uniquement sur la connaissance, dans la mesure où celle-ci confère le pouvoir. Plutôt que sur l'amour, il mise sur le pouvoir, avec lequel il veut prendre en main de manière autonome sa propre vie. Et en agissant ainsi, il se fie au mensonge plutôt qu'à la vérité et cela fait sombrer sa vie dans le vide, dans la mort. L'amour n'est pas une dépendance, mais un don qui nous fait vivre. La liberté d'un être humain est la liberté d'un être limité et elle est donc elle-même limitée. Nous ne pouvons la posséder que comme liberté partagée, dans la communion des libertés : ce n'est que si nous vivons d'une juste manière, l'un avec l'autre et l'un pour l'autre, que la liberté peut se développer. Nous vivons d'une juste manière, si nous vivons selon la vérité de notre être, c'est-à-dire selon la volonté de Dieu. Car la volonté de Dieu ne constitue pas pour l'homme une loi imposée de l'extérieur qui le force, mais la mesure intrinsèque de sa nature, une mesure qui est inscrite en lui et fait de lui l'image de Dieu, et donc une créature libre. Si nous vivons contre l'amour et contre la vérité - contre Dieu -, alors nous nous détruisons réciproquement et nous détruisons le monde. Alors nous ne trouvons pas la vie, mais nous faisons le jeu de la mort. Tout cela est raconté à travers des images immortelles dans l'histoire de la chute originelle et de l'homme chassé du Paradis terrestre.
Chers frères et sœurs ! Si nous réfléchissons sincèrement sur nous et sur notre sur histoire, nous constatons qu'à travers ce récit est non seulement décrite l'histoire du début, mais l'histoire de tous les temps, et que nous portons tous en nous une goutte du venin de cette façon de penser illustrée par les images du Livre de la Genèse. Cette goutte de venin, nous l'appelons péché originel. Précisément en la fête de l'Immaculée Conception apparaît en nous le soupçon qu'une personne qui ne pèche pas du tout est au fond ennuyeuse ; que quelque chose manque à sa vie : la dimension dramatique du fait d'être autonomes ; qu'être véritablement hommes comprenne également la liberté de dire non, de descendre au fond des ténèbres du péché et de vouloir agir tout seuls ; que ce n'est qu'alors que l'on peut exploiter totalement toute l'ampleur et la profondeur du fait d'être des hommes, d'être véritablement nous-mêmes ; que nous devons mettre cette liberté à l'épreuve, également contre Dieu, pour devenir en réalité pleinement nous-mêmes. En un mot, nous pensons au fond que le mal est bon, que nous avons au moins un peu besoin de celui-ci pour faire l'expérience de la plénitude de l'être. Nous pensons que Méphistophélès - le tentateur - a raison lorsqu'il dit être la force "qui veut toujours le mal et qui accomplit toujours le bien" (Goethe, Faust I, 3). Nous pensons que traiter un peu avec le mal, se réserver un peu de liberté contre Dieu est au fond un bien, et peut-être même nécessaire.
Cependant, en regardant le monde autour de nous, nous pouvons voir qu'il n'en est pas ainsi : le mal empoisonne toujours. Il n'élève pas l'homme, mais l'abaisse et l'humilie. Il ne le rend pas plus grand, plus pur et plus riche, mais il lui cause du mal et le fait devenir plus petit. C'est cela que nous devons apprendre le jour de l'Immaculée Conception : l'homme qui s'abandonne totalement entre les mains de Dieu ne devient pas une marionnette de Dieu, une personne consentante ennuyeuse ; il ne perd pas sa liberté. Seul l'homme qui se remet totalement à Dieu trouve la liberté véritable, l'ampleur vaste et créative de la liberté du bien. L'homme qui se tourne vers Dieu ne devient pas plus petit, mais plus grand, car grâce à Dieu et avec Lui, il devient grand, il devient divin, il devient vraiment lui-même. L'homme qui se remet entre les mains de Dieu ne s'éloigne pas des autres en se retirant dans sa rédemption en privé ; au contraire, ce n'est qu'alors que son cœur s'éveille vraiment et qu'il devient une personne sensible et donc bienveillante et ouverte.
Plus l'homme est proche de Dieu, plus il est proche des hommes. Nous le voyons en Marie. Le fait qu'elle soit totalement auprès de Dieu est la raison pour laquelle elle est également si proche de tous les hommes. C'est pourquoi elle peut être la Mère de toute consolation et de toute aide, une Mère à laquelle devant chaque nécessité quiconque peut oser s'adresser dans sa propre faiblesse et dans son propre péché, car elle comprend tout et elle est pour tous la force ouverte de la bonté créatrice. C'est en Elle que Dieu imprime son image, l'image de Celui qui suit la brebis égarée jusque dans les montagnes et parmi les épines et les ronces des péchés de ce monde, se laissant blesser par la couronne d'épine de ces péchés, pour prendre la brebis sur ses épaules et la ramener à la maison. En tant que Mère compatissante, Marie est la figure anticipée et le portrait permanent de son Fils. Nous voyons ainsi que même l'image de la Vierge des Douleurs, de la Mère qui partage la souffrance et l'amour, est une véritable image de l'Immaculée. Son cœur, grâce au fait d'être et de ressentir avec Dieu, s'est agrandi. En Elle, la bonté de Dieu s'est beaucoup approchée et s'approche beaucoup de nous. Ainsi Marie se trouve devant nous comme signe de réconfort, d'encouragement, d'espérance. Elle s'adresse à nous en disant : « Aie le courage d'oser avec Dieu ! Essaye ! N'aie pas peur de Lui ! Aie le courage de risquer avec la foi ! Aie le courage de risquer avec la bonté ! Aie le courage de risquer avec le cœur pur ! Engage-toi avec Dieu, tu verras alors que c'est précisément grâce à cela que ta vie deviendra vaste et lumineuse, non pas ennuyeuse, mais pleine de surprises infinies, car la bonté infinie de Dieu ne se tarit jamais ! »
En ce jour de fête, nous voulons rendre grâce au Seigneur pour le grand signe de sa bonté qu'il nous a donné en Marie, sa Mère et Mère de l'Église. Nous voulons le prier de placer Marie sur notre chemin comme une lumière qui nous aide à devenir nous aussi lumière et à porter cette lumière dans les nuits de l'histoire.
Amen.
Benoît XVI, homélie du 8 décembre 2005

1. Œcumenicum Concilium Vaticanum II, Constitutiones Decreta Declarationes, Cité du Vatican 1966, p. 983
2. Ibid. p. 985

mardi 21 mai 2013

En Ignaçant... Jorge Mario Bergoglio, chanter le Magnificat

Mes frères, je voudrais commencer ces Exercices spirituels par la citation d'un texte qui, en laissant résonner le cantique du Magnificat, est profondément consolateur :
Ce qui nous fait avancer, c'est avant tout le désir de rendre grâce à Dieu et de Le louer car, après tout, « Sa miséricorde s'étend d'âge en âge sur ceux qui Le craignent » (Lc 1, 50). Nous nous sentons aussi appelés à la conversion, poussés à demander et recevoir le pardon de Dieu et heureux de renouveler notre foi, notre espérance en Ses promesses 1.
À l'école de la Vierge Marie, c'est par l'action de grâce, l'adoration et la louange que nous faisons mémoire de la miséricorde du Dieu qui nous soutient. Et l'espérance fondée sur Lui nous dispose à livrer le bon combat de la foi et de l'Amour, pour le peuple qui nous est confié.
Au commencement de ces Exercices spirituels, afin que nous soyons prêts à recevoir le don de l'espérance, il me faut beaucoup insister sur la prière au Saint-Esprit. Lui sait graver et imprimer dans nos cœurs tout ce qui est bon.
Cette espérance spirituelle est beaucoup plus que de l'optimisme. Elle n'est pas tapageuse, elle ne craint pas le silence. Au contraire, elle s'enfouit en nous comme la sève dans les racines en hiver. L'espérance est certaine, c'est le Père de la vérité qui nous la donne. Elle fait la différence entre le bien et le mal. Elle ne voue pas un culte à la réussite : elle ne verse pas dans l'optimisme ; ni ne se complaît dans l'échec : elle n'est pas pessimiste. Puisque l'espérance distingue le bien du mal, elle est appelée au combat ; et elle lutte sans anxiété ni illusion, avec l'assurance de celui qui sait qu'il poursuit un objectif certain, ainsi qu'il est dit dans la Bible : « Nous devons rejeter tout fardeau et le péché qui nous assiège, et courir avec constance l'épreuve qui nous est proposée » (He 12, 1). C'est précisément ainsi que nous allons commencer ces Exercices spirituels : en demandant la grâce d'une espérance combative.
Le Magnificat contre la désespérance
Puisque la combativité de notre espérance s'exprime d'abord en un travail de discernement, il va nous falloir regarder en face les attitudes de désespérance qui, parfois, viennent se nicher jusqu'au cœur des institutions auxquelles nous appartenons. Ces attitudes de désespérance progressent en empruntant les mêmes échelons que ceux qui conduisent à se placer sous « l'étendard de l'ennemi de la nature humaine » et font advenir l'Anti-Règne 2 : elles commencent par un simple manque de modestie, puis passent par la vanité et elles finissent par atteindre à l'orgueil (Exercices Spirituels, 142).
Le Magnificat se chante dans la pauvreté
« Le Seigneur renvoie les riches les mains vides ». Très souvent, notre manque d'espérance est le signe de nos richesses dissimulées, de notre éloignement de la pauvreté évangélique.
Ainsi, devant la pénurie de vocations, nous faisons parfois des diagnostics de riches : riches du savoir des sciences anthropologiques modernes qui, avec leur masque de suffisance absolue, nous éloignent de l'humble prière de supplication et de demande au Maître de la moisson.
De même, devant l'ampleur et la complexité des problèmes que pose à l'Église le monde actuel, nous cherchons à déguiser en richesse la pauvreté des solutions qui sont à notre disposition.
Et l'on pourrait continuer l'énumération.
Il serait bon que pendant cette retraite nous soumettions à la prière ces signes de notre attachement à la richesse, afin que le Seigneur veuille bien nous dépouiller de ces attitudes désespérantes d'être riches, et qu'Il nous rappelle que l'espérance du Royaume ne saurait faire l'économie des douleurs de l'enfantement.
Le Magnificat se chante dans la petitesse et l'humiliation
Sur une terre qui n'a pas été labourée par la douleur, le fruit est condamné à l'insignifiance (Lc 8, 13). Les vanités qui nous assaillent sont nombreuses mais la plus vaine et la plus commune chez les évêques et les prêtres est paradoxalement le défaitisme. Le défaitisme est une forme de vanité parce qu'en étant défaitiste, on se positionne en tant que Général en chef, mais d'une armée vaincue ! Au lieu d'accepter d'être le simple soldat d'un escadron qui, bien que décimé, continue à lutter. Combien de fois, nous évêques, faisons-nous ces rêves expansionnistes propres aux généraux vaincus ! En l'occurrence, nous renions l'histoire de notre Église qui est une histoire glorieuse car elle est faite de sacrifices, d'espoirs et de combat quotidien. La foi de nos pères s'est construite sur des ressources humaines bien précaires, mais au lieu d'en être découragés, ils en étaient vivifiés. Parce que leur espérance était plus forte que toute adversité.
Le Magnificat se chante dans l'humilité
Comme nous venons de le dire, l'orgueil nous a conduits parfois à dénigrer les humbles moyens de l'Évangile. Il y a un paragraphe des Constitutions de la Compagnie de Jésus qui s'applique parfaitement à l'Église d'aujourd'hui. Saint Ignace dit :
La Compagnie [ou l'Église] qui n'a pas été fondée sur des moyens humains, ne peut ni se conserver ni se développer par eux, mais par la main toute-puissante du Christ, notre Dieu et Seigneur. Il faut mettre en Lui seul L'ESPÉRANCE qu'Il conservera et fera avancer ce qu'Il a daigné commencer pour Son service et Sa louange et pour l'aide des âmes (Const., 812).
Si le Seigneur nous accorde la possibilité de vivre ce que nous demande saint Ignace, nous aurons atteint l'humilité de nous considérer comme des intendants fidèles, et non pas comme le Maître de maison. Nous serons des humbles serviteurs, à l'image de la Sainte Vierge Marie, et non pas des princes. Cette humilité se nourrit de l'opprobre et du mépris et non de la flatterie et de l'auto-complaisance.
Voyez l'exemple évangélique des vierges sages (Mt 25, 1-13). Il me semble que cette parabole dispense un enseignement primordial pour l'Église. Vous vous rappelez que les vierges sages refusaient de partager l'huile de leur lampe. Une lecture rapide et primaire nous porterait à condamner leur mesquinerie et leur égoïsme. Une lecture plus approfondie nous montre pourtant la grandeur de leur attitude. Elles n'ont pas partagé ce qui ne peut être partagé... Elles n'ont pas risqué ce qui ne doit pas être risqué : la rencontre avec leur Seigneur et la rétribution de cette rencontre. Peut-être que, dans l'Église même, nous deviendrons objets d'opprobre et de mépris si, pour suivre le Seigneur, nous renonçons à « essayer les bœufs » ou à « acheter un champ » (Lc 14, 18-20). À la suite de notre Seigneur, cependant, notre humilité épousera la pauvreté, puisqu'elle sera alors très proche de connaître « cela seul qui compte ».
Avec le regard de Marie
Le regard de Marie dans le Magnificat peut nous aider à contempler ce Seigneur toujours plus grand. La dynamique du « davantage » (magis) inspire le rythme du Magnificat qui est l'hymne que l'humilité chante à la grandeur.
Cette grandeur du Seigneur, contemplée à travers les yeux purs de Marie, purifie notre regard, purifie notre mémoire dans ces deux mouvements : celui du « souvenir » et celui du « désir ».
Le regard de la Sainte Vierge est combatif dans l'ordre du « souvenir » : rien n'assombrit ni ne souille le passé, les merveilles que le Seigneur a faites. Il la regarda avec bonté dans son humilité et cet amour premier devient le fondement de toute sa vie. La mémoire de Marie est aussi une mémoire qui rend grâce.
Nous regardons avec elle nos « commencements » et nous demandons la grâce d'y découvrir comment le Seigneur nous a aimés le premier (en ceci consiste l'amour, comme le dit saint Jean).
À la lumière du Christ, Image du Dieu invisible, Premier-né de toute créature, [qui] est avant toutes choses et tout subsiste en lui (Col 1, 15-17), nous faisons mémoire de nos « débuts » :
— notre commencement en Dieu,
— le commencement de notre vie chrétienne,
— le commencement de notre vocation,
— le commencement de notre vie sacerdotale et épiscopale ...
En chantant le cantique du Magnificat, nous sentons le regard fortifiant et fondateur du Seigneur posé sur ces commencements de notre vie. Et nous prions pour que le regard de Marie fortifie notre propre regard et qu'en lui nous osions soutenir le regard du Seigneur.
Jorge Mario Bergoglio,
 in Amour, Service & Humilité (Magnificat)
retraite prêchée en 2006 auprès des évêques d’Espagne

1. La fidelidad de Dios dura siempre. Mirada de fe al siglo XX, Madrid, 26 novembre 1999.
2. L'auteur, en employant ici l'expression « Anti-Règne », fait allusion à sa manière à la méditation des deux étendards proposée par saint Ignace de Loyola dans les Exercices spirituels. Dans le texte ignatien, il n'est pas question de « Royaume » et d'« Anti-Royaume », mais de « l'étendard de Jésus Christ, notre excellent commandant en chef, et de celui de Lucifer, le plus mortel ennemi des hommes ». Nous citons donc ici les mots employés par saint Ignace dans le numéro des Exercices auquel se réfère précisément Jorge Mario Bergoglio. [NdE]