vendredi 3 avril 2026

En homéliant... Père François Potez, Vendredi Saint, Tout est accompli

 


Au commencement de l'évangile de saint Jean, Jésus se trouve face à deux disciples de Jean-Baptiste : « Se retournant, Jésus vit qu'ils Le suivaient, et leur dit : ‘Que cherchez-vous ?’ Ils lui répondirent : ‘Rabbi – ce qui veut dire : Maître –, où demeures-Tu ?’ Il leur dit : ‘Venez, et vous verrez’ » (Jean 1, 38-39). À la fin du même évangile, lorsque Judas et sa bande viennent l'arrêter, Jésus ne laisse pas à Judas le temps de le trahir : Il va au-devant de lui en lui demandant non plus : « Que cherchez-vous ? », mais : « Qui cherchez-vous ? – Jésus le Nazaréen ! répondent-ils. – C'est Moi, Je le suis ! » (Jean 18, 4-5).

Tout au long du récit de la Passion, on est frappé par la majesté de Jésus. Il impressionne par Sa stature, Sa dignité, Sa gravité. On sent, à travers ce qu'en rapporte saint Jean, témoin jusqu'au bout, à quel point Jésus est libre, à quel point Il maîtrise tout ce qui se passe.

L'évangéliste souligne que Jésus accomplit l'Écriture, qu'Il réalise tout ce qui était écrit de Lui. Il veut nous montrer combien le projet d'amour de Dieu, qui a envoyé Son Fils au milieu de nous pour nous sauver de la mort causée par notre péché, n'est pas entravé par les hommes. Dieu, au contraire, accomplit ce qu'Il a décidé souverainement, et Jésus, uni à son Père, parfaitement maître de sa liberté, domine ce drame parce qu'en réalité, c'est Lui qui le conduit : « Sachant que l'heure était venue pour Lui de passer de ce monde à Son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'au bout... » (Jean 13, 1). Il aima jusqu'à l'accomplissement, jusqu'à la perfection de l'Amour : «Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime » (Jean 15, 13).

Quand Jésus répond : « C'est Moi, Je le suis » à ceux qui étaient venus pour L'arrêter, ils tombent à la renverse, humiliés ! Mais Jésus fait vivre. Il ne veut pas la mort du pécheur, Il veut qu'il se relève. C'est pourquoi Il leur pose à nouveau cette question : « Qui cherchez-vous ? – Jésus le Nazaréen. – Si c'est bien Moi que vous cherchez, ceux-là, laissez-les partir » (Jean 18, 7-8).

De fait, ils partent tous, sauf Jean... et Pierre, qui, dans un geste désespéré, en voulant défendre son maître, le défend mal en usant de la violence. Jésus, maître de Lui-même, lui dit de rentrer son épée dans le fourreau car ce n'est pas ainsi qu'Il veut se défendre...

Au cours de Son procès devant Caïphe, Jésus, parfaitement souverain encore, impressionne les grands prêtres par Sa liberté. Il impressionne Pilate plus encore : « Qui es-Tu ? Tu es roi ? D'où es-Tu ? ». On rapporte que Pilate fut tourmenté par cet interrogatoire jusqu'à la fin de ses jours. Il savait parfaitement qu'il avait fait crucifier un homme innocent. Il avait même cherché un moyen de le faire relâcher mais, en réalité, il craignait la foule. Il n'écoutait ni son cœur, ni sa conscience : il ne voyait que la politique au mauvais sens du terme... Pourtant, parce que cette présence de Jésus l'interrogeait, il avait poursuivi son interrogatoire : « Ne sais-Tu pas que j'ai pouvoir de Te relâcher, et pouvoir de Te crucifier ? » Et Jésus de répondre : «Tu n'aurais aucun pouvoir sur moi si tu ne l'avais reçu d'en haut » (Jean 19, 10-11). C'est alors que Pilate Le livre pour qu'Il soit crucifié...

Jean ne s'étend pas sur le chemin de croix ni sur la crucifixion car ses premiers lecteurs savaient très bien ce qu'était ce supplice et l'horreur qu'il représentait, des milliers de personnes ayant été crucifiées par les Romains. Jean préfère souligner la liberté de Jésus sur la Croix. Pour que l'Écriture soit accomplie, Jésus dit ainsi à Marie : « Femme, voici ton fils !», puis, au disciple, Il déclare : « Voici ta mère ! » (Jean 19, 26-27).

Ensuite, Il dit : « J'ai soif ! » (Jean 19, 28). Après avoir bu le vinaigre qu'on Lui présentait, Jésus s'écrie enfin : « Tout est accompli ! » (Jean 19, 30).

 « Venez et vous verrez ! » avait dit Jésus à Ses deux premiers disciples, dont l'un était André, le frère de Pierre (Jean 1, 39) ; or, de Jean qui entra avec Pierre dans le tombeau au matin de la Résurrection, il est dit : « Il vit, et il crut » (Jean 20, 8). Il avait gardé intact le souvenir de cette rencontre. Elle avait eu lieu vers quatre heures de l'après-midi ; or, la mort de Jésus a eu lieu dans l'après-midi, au tout début de la Pâque.

Désormais, celui qui a des yeux pour voir, qu'il voie, des oreilles pour entendre, qu'il entende. Jésus ne donnera jamais la preuve de Sa divinité : cette preuve ne viendra que par le dedans : c'est la foi que l'Esprit Saint nous inspire si nous nous approchons suffisamment du Seigneur pour entrer dans Son intimité. Si nous Le regardons de loin ou avec des intentions mauvaises, si notre cœur a déjà porté un jugement, s'il n'écoute pas la conscience mais la foule, alors rien n'est possible : on ne découvrira jamais la divinité de Jésus, ni Son amour infini !

Le cri de Jésus : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi M'as-Tu abandonné ? » (Matthieu 27, 46) ne peut être reçu que par un cœur ouvert, que par ceux qui accueillent cette prière pour la faire leur. Le bon larron a ainsi fait sienne la prière de Jésus : sa culpabilité s'est heurtée à l'innocence et son cœur s'est ouvert. C'est pourquoi il a été sauvé... Pourtant, Jésus n'a pas moins aimé le mauvais larron que le bon : Il a eu pour eux le même regard. Cet homme enfermé dans son angoisse a même infligé à Jésus son ultime souffrance : le Christ est mort sans avoir converti le mauvais larron, de même qu'Il n'a converti ni les grands prêtres, ni les chefs du peuple, ni Pilate ! Mais Ses dernières joies ont été l'ouverture du cœur du bon larron, la présence de Sa mère et celle de Jean. Oui, vraiment, tout fut accompli là : « Quand J'étais avec eux, Je les gardais unis dans Ton nom, le nom que Tu m'as donné. J'ai veillé sur eux, et aucun ne s'est perdu, sauf celui qui s'en va à sa perte de sorte que l'Écriture soit accomplie » (Jean 17, 12).

Répondrons-nous à l'invitation de Jésus : « Venez et vous verrez » ? Terrible liberté que Dieu nous donne.

Qu'allons-nous en faire ? Si nous nous approchons tout près de la Croix, nous verrons Sa majesté, Sa divinité en actes, nous verrons Son Amour parce que nous verrons Son cœur ouvert. Avec Jean, nous pourrons contempler ce cœur transpercé d'où ont coulé l'eau et le sang ! Alors, nous en serons témoins pour notre monde.

Le témoignage que nous donnerons sera-t-il véridique ? Sera-t-il crédible ? Il ne le sera que si notre vie se conforme peu à peu à Son Amour, que si nous vivons selon le commandement qu'Il nous a donné le soir de la dernière Cène : « Aimez-vous les uns les autres comme Je vous ai aimés » (Jean 15, 12). C'est en allant jusqu'à nous donner les uns aux autres que le monde croira.

Marie, modèle de vie parfaitement donnée, apprends-nous à oser aller jusque-là !

Amen !

Père François Potez, L’Urgence de l’amour

En pardonnant... Michael de La Bédoyère, Confession et Communion

 


Cinq des sacrements ne sont reçus qu'une fois dans la vie, ou fort rarement. Le baptême, la confirmation et l'ordre, une seule fois, puisqu'ils effectuent un changement surnaturel permanent, et confèrent un caractère durable. Un homme ne peut naître qu'une fois, et il en est de même pour la naissance à l'amitié de Dieu, au Corps Mystique du Christ qui est l'Église. La descente du Saint-Esprit sur l'adolescent a lieu une fois dans le temps, mais le changement qu'elle provoque est accompli pour toujours. Le prêtre est ordonné une fois pour toutes prêtre pour l'éternité. Le mariage est permanent, lui aussi, mais puisqu'il se termine par la mort de l'un des deux conjoints, un nouveau mariage implique un sacrement nouveau pour le survivant. Enfin, comme l'heure de la mort est inconnue, on peut recevoir l'extrême onction, s'il y a seulement risque de mort

Mais nous ne le savons tous que trop bien : l'Incarnation nous apporte une nouvelle nature, plus élevée, la nature divine, qui transforme notre être même ; mais elle ne fait pas automatiquement de nous des saints, ni même des personnes raisonnablement bonnes. Cela dépend de nous : nous sommes libres d'accepter ce que le  Christ nous donne, ou de dévier en nous détournant de Dieu vers notre moi déchu et sensuel, pour substituer à la volonté divine l'objet de notre désir, qu'il soit d'ordre sensible ou intellectuel. À nous encore d'essayer de réaliser le divin, et de le faire passer dans nos vies, de tenter ce qui est nécessaire pour atteindre cette fin, la plus haute de toutes, ou de refuser de l'accomplir. Divers moyens permettent de suivre la voie intérieure de la croissance spirituelle : la prière, qui est surtout une élévation de notre être intime vers Dieu, dans l'esprit de la Prière de Notre-Seigneur ; l'amour, qui n'est pas nécessairement un amour ressenti, mais peut être, comme l'indique Fénelon : « Cette volonté sèche et forte de tout sacrifier pour lui », l'abandon, tel que l'enseigne Caussade, et qui est l'oblation quotidienne absolue en toutes choses à la Divine Providence, prenant la vie comme elle arrive, parce qu'elle est de Dieu et pour Dieu, et que Dieu sait ce qui nous convient ; la mise en valeur des fruits que le Saint-Esprit a déposés en nous : une vie d'amour à l'égard de notre prochain par amour pour Dieu : ces moyens valent autant pour l'âme banale et éloignée de la ferveur, que pour le mystique et pour le saint, et sont absolument nécessaires, si l'on veut permettre à Dieu de nous faire éprouver l'amour qu'il a pour nous. Voilà pourquoi Dieu nous a donné, outre ces sacrements qui surélèvent nos puissances spirituelles et notre condition, deux sacrements de tous les jours, je dis bien de tous les jours, tant il les a rendus accessibles, tant nous en avons besoin ; mais tous deux sublimes en eux-mêmes : le sacrement de pénitence, et le plus grand de tous, celui de la Sainte Eucharistie.

Pour des catholiques de naissance au moins, la confession n'offre pas trop de difficultés ; on dit cependant qu'elle en présente toujours à beaucoup de convertis. Dès notre tendre enfance, nous considérons le prêtre d'une manière impersonnelle, et nous récitons la liste de nos péchés comme nous le ferions devant un mur blanchi, comme nous devrions la dire devant Dieu, qui nous connaît bien mieux que nous ne le ferions nous-mêmes. Mais les tempéraments sont fort différents, tout comme les habitudes des pays. On assure par exemple que les Américains sont au confessionnal plus objectifs et plus simples que les Anglais, qui ont tendance à s'excuser, et à envelopper les réalités dans du coton. Des convertis, qui ont toujours pensé qu'on ne peut décemment révéler certains faits intimes à un étranger, trouvent sans aucun doute bien plus difficile d'acquérir ce sens de l'impersonnalité du prêtre, qui devient presque un réflexe conditionnel chez ceux qui se sont confessés pour la première fois à l'âge de raison.

La confession peut paraître facile à la plupart des catholiques ; il n'est pourtant pas simple de l'utiliser comme il convient. L'abus se glisse aisément dans cette facilité que Dieu a voulue pour notre profit spirituel. On a l'impression que beaucoup s'en servent d'une manière presque automatique. Les catholiques n'y voient cependant pas une permission de pécher, comme le pensent souvent les autres. Personne ne prend la peine d'aller se confesser, et ne le fera, sans un mouvement de volonté vers Dieu, ni un sentiment de repentir et d'espoir de jours meilleurs. Un pénitent, dit-on, exposait à un prêtre qu'il ne pouvait regretter ce qu'il avait commis. « Regrettez-vous au moins de ne pouvoir le faire ? » lui demanda le confesseur, et il accepta comme suffisante cette réponse affirmative. Mais il est clair qu'on voit peu de différence entre cette attitude passive envers la confession, qui n'est jamais proprement chrétienne, et celle où perce un minimum d'efforts personnels et d'élévation vers Dieu. Si d'ailleurs tant de gens oublient la malice intrinsèque du péché, cela vient peut-être des facilités du confessionnal, et de son automatisme apparent.

À l'autre bout de l'échelle, une minorité, mais d'importance : ce sont les âmes scrupuleuses qui, elles, semblent déterminées à exclure toute aisance de la confession. Elles paraissent si accablées par l'état de leur conscience, qu'elles passent des heures à s'examiner avec minutie, quitte ensuite, pour se rassurer deux fois, à refaire des confessions générales au cas où il manquerait une broutille à l'un de leurs aveux antérieurs.

Sans recourir à ces deux extrêmes, il faut pourtant reconnaître que tout le système de la confession soulève d'évidentes difficultés. Les relations entre le confesseur et le pénitent restent impersonnelles ; et le prêtre ne peut juger un état spirituel que d'une manière fort extérieure. Notre vie est une suite continue de grandeur et de décadence, de progrès et de reculs spirituels, ou plutôt une série moutonnante de hauts et de bas, comme sur le graphique d'une courbe. Des péchés déterminés, commis tant de fois cette semaine, ou ce mois-ci, ou cette année, cela ne traduit pas toute la vérité et peut même la trahir. L'homme dont la courbe monte, même si elle présente quelques chutes graves, semble en bien meilleure condition spirituelle que celui dont la courbe descend, même si ses écarts sont faibles ; tout comme celui qui, malgré certaines faiblesses, atteint de hauts sommets quand il est en pleine forme. Pour juger sainement un homme, on ne peut se contenter d'établir une collection de péchés déterminés en les séparant de tout le contexte spirituel de sa vie.

J'ai commencé par évoquer d'ailleurs ces difficultés pratiques de la confession : un confesseur en fournirait bien plus qu'un simple laïc ; je crois nécessaire le rappel de cet arrière-plan pratique pour mieux réaliser ce qu'est et doit être la confession.

Elle est d'abord un sacrement – un signe extérieur d'une grâce intérieure, comme le définit le catéchisme. Notre-Seigneur a ainsi disposé les choses qu'il puisse venir aussi près qu'il était possible, pour atteindre le péché avec ce nouvel être créé par son Incarnation. La grâce ne peut ni toucher ni transformer le péché en soi, puisqu'il est l'acte de la libre volonté humaine qui se détourne de l'amitié de Dieu et refuse son invitation. Les termes seraient alors contradictoires. Mais Notre-Seigneur qui vint sauver les pécheurs, dont le cœur s'est épanché vers l'enfant prodigue, qui a tant aimé Marie-Madeleine, et qui a sévèrement dénoncé la fausse justice, a clairement désiré tout faire pour attirer le pécheur, et faciliter son retour dans sa vraie demeure, celle qu'il pouvait chercher aveuglément dans les ténèbres mêmes de son péché. Le Christ a préféré montrer lui-même son amour pour ses créatures, en descendant sur terre, alors qu'il était capable de nous racheter par un simple acte de sa volonté ; et dans son prolongement visible qu'est l'Église, il a choisi de donner le pouvoir d'absoudre le péché à ses prêtres, qui pardonnent en son propre nom. Le temporel, une fois de plus, porte et incarne le spirituel, et cette fois autant que la Réalité pouvait s'approcher de ce vide qu'est le mal.

Mais pour comprendre ce pardon, il faut saisir ce qui l'environne. Dieu seul l'accorde, et il n'a besoin pour cela de personne. Chaque fois donc que l'un de nous se tourne vers Dieu parce qu'il est Dieu, et que nous désirons l'aimer et nous trouver avec lui, lorsque nous montrons la sincérité de notre volonté en décidant de ne pas faire ce qui nous sépare de Dieu, nous sommes aussitôt pardonnés, quoi que nous ayons commis. « De nombreux péchés lui sont pardonnés, parce qu'elle a beaucoup aimé » (Luc 7, 47). C'est la contrition parfaite, « le regret du péché qui vient du seul amour de Dieu ». Mais comme preuve du pardon, et peut-être pour aider la faiblesse de notre foi, nous devons ensuite avouer les péchés mortels à un prêtre, et en recevoir l'absolution. Cette démarche nous apporte une certitude du pardon que ne donne pas un acte de contrition parfaite. Mais mieux encore. La volonté de parvenir à un pur amour de Dieu, qu'implique la contrition parfaite, n'est peut-être pas facile pour beaucoup d'entre nous dont la vie quotidienne est encombrée de considérations matérielles et égoïstes. Même alors, du milieu de ce brouillard, nous pouvons discerner la malice intrinsèque du péché ; réaliser que nous commettons quelque chose de mal, de honteux, d'indigne de nous-mêmes ; voir encore que le mal mène au mal, et que si nous choisissons le mal, nous ne parviendrons pas au bien, ici-bas ou au-delà ; si nous continuons, nous serons perdus. Si de telles considérations, une telle attrition, nous amènent au regret de nos fautes, à la résolution de ne pas les continuer, alors le prêtre peut nous en absoudre dans la confession sacramentelle, en vertu du pouvoir que Dieu lui a donné d'agir en son nom. Le Christ semble saisir ici la dernière paille, atteindre l'extrême bord du cercle que la grâce est capable de toucher, un dégoût naturel et un regret, transformés et surnaturalisés.

On a défini le péché grave, celui qui donne la mort spirituelle (le péché mortel) comme une affaire sérieuse, accomplie en pleine connaissance et consentement, en d'autres termes, comme une révolte contre Dieu. Mais Dieu seul sait quand ces conditions se trouvent vraiment remplies. Quoi qu'il en soit, aucun d'entre nous ne peut hésiter sur l'attitude à prendre à l'égard de cette infinie variété de péchés, de fautes, d'imperfections, de dissipations, de manques de contrôle, qui annoncent, avec des degrés si divers de gravité et de faiblesse, une préférence de la volonté propre sur celle de Dieu. Nous sommes bâtis de telle manière que nous vivons aisément dans bien des mondes. Nous pouvons pour l'essentiel rester fidèles à notre but spirituel, et pourtant nous permettre toutes sortes de choses qui trahissent mille inconséquences en face de ce but, ou encore négliger de les accomplir. Cette situation est un état de péché, dans la mesure où elle implique l'assentiment de notre volonté à des pensées et à des actes que nous savons être en rupture avec la volonté de Dieu. Par malheur, le mot péché n'est plus à la mode, et rend parfois un son irréel, pour le péché grave, et plus encore pour ce que nous appelons péché véniel. Mais il est facile de se rendre compte que c'est le mot plus que la chose qui nous paraît irréel, en substituant au mot péché un autre comme répugnant. Il nous arrive à tous de songer : « Il était répugnant d'agir ainsi », et cela sonne l'alarme. Ou bien encore : « Je suis un hypocrite, un lâche, un menteur ». Il peut nous paraître exagéré de dire que nous sommes des pécheurs endurcis ; mais l'impression change, si l'on se sert d'un langage plus habituel.

Ces écarts personnels restent néanmoins compatibles avec une bonne volonté foncière à l'égard de Dieu ; ils ne nous coupent pas de nos relations amicales avec lui, du contact divin, et ne demandent pas, au sens strict du terme, la grâce sacramentelle du pardon ; ils appellent pourtant un spécial contrepoids d'aide divine : dans le sacrement de pénitence, l'action extérieure de la confession, du repentir et de l'absolution, exprime l'action spirituelle de Dieu, nivelant les obstacles que nous avions placés entre lui et nous. Une fois encore, l'Incarnation a signifié que l'ordre visible, avec ses limites et ses imperfections, a été imprégné par l'activité de l'esprit.

Nous sommes maintenant mieux préparés pour aborder les abus et les insuffisances du système de la pénitence.

Le confessionnal se prête aux abus : certains le tiennent pour un instrument magique qui efface le passé, et s'imaginent que l'on peut céder sans peine à ses passions, puisqu'il est si facile d'en abolir les traces. Mais se le permettre en pleine conscience serait nier tout à fait le caractère sacramentel de la confession. Envisagée dans cet esprit, elle n'est plus la confession. La nature humaine est cependant si étrange, qu'il est psychologiquement possible de ressentir aujourd'hui, avec un certain degré de sincérité, ce que nous savons fort bien ne plus éprouver demain. Aller avouer ses fautes avec ce minimum de sincérité naturelle, cette simple expression de bonne volonté est pourtant un acte béni de Dieu ; il accorde cette chance minime que Notre-Seigneur recherchait pendant sa vie, dans son immense désir de sauver les pécheurs, comme il l'a fait pour le larron sur la croix. Nous plaindre de l'étendue de sa miséricorde serait vraiment ironique.

Avec Dieu, nous devons nous habituer à de vastes horizons, puisqu'il est impossible de mesurer la distance entre cet acte minimum que le pécheur endurci tente vers Dieu, et l'usage que fait de ce même sacrement le saint qui a conformé jusqu'à l'héroïsme sa volonté à celle de Dieu. La confession offre un secours divin, spécial au sacrement, à celui qui peut à peine se rendre compte d'une faute ; et elle l'accorde au saint aussi bien qu'au pécheur. Ce dernier mesure pourtant ses péchés avec le plus grossier des étalons, et le saint le fait avec le plus délicat, en voyant l'abîme qui le sépare encore du Dieu très Saint, de la Réalité même. Dieu agit par sa grâce, et l'accorde à une action humaine dans l'ordre temporel : c'est l'essence même de la confession.

Voilà qui explique l'erreur dont nous avons aussi parlé, du pénitent trop scrupuleux : il n'a donc jamais saisi que la confession est l'œuvre de Dieu – Dieu qui regarde vers le pécheur, pour ne voir que cet élan vers lui – librement accompli dans le repentir et dans l'amour, quand l'homme a réalisé son état de misère. Le pécheur est prêt à avouer en toute simplicité ses fautes graves, prêt à mentionner d'autres fautes évidentes : c'est la preuve de sa sincérité, de sa résolution à essayer de mieux faire ; ce n'est pas une invitation à scruter ses profondeurs intimes, comme pourrait le faire un psychanalyste, avec l'excuse que chacun doit produire devant Dieu un état de son âme aussi clair qu'une description scientifique. Dieu la connaît. Le prêtre ne désire pas y pénétrer, sauf dans la mesure où cela lui est nécessaire. Et plus le pénitent, homme ou femme, s'efforce de se comprendre, et moins il risque d'y parvenir. L'auto-analyse est la chose la plus difficile au monde, car nous savons à peine lequel de nos nombreux moi est l'agent d'une telle analyse, et quelle est la relation entre ce moi qui inspecte, et les autres que nous découvrons, ou nous imaginons découvrir. Essayer de percer au delà de ce qui est claire évidence, c'est nous engager dans un dédale sans fin de doutes, de scrupules, de tracas et de morbide concentration sur nous-même. Un acte de foi et de confiance en Dieu, voilà de notre part la réponse nécessaire au pardon de Dieu qui comprend merveilleusement tout. On affirme que la confession rappelle ces traitements psychologiques dont tant de gens ont besoin de nos jours ; il est bien vrai que la certitude de l'amour de Dieu pour nous inspire notre acte de simple confiance, de repentir et de foi ; il enlève de notre âme cette terrible sensation de culpabilité qui doit être térébrante dans un monde déchu – ce monde qui a perdu foi en Dieu, dont seul l'amour peut supprimer le sens de la faute. Ce n'est certes pas parce que la confession nous permet de nous abandonner à fond à la misère de nos insuffisances et de nos péchés.

On voit mieux maintenant pourquoi la confession doit être une affaire personnelle et d'ordre froidement juridique, entre le prêtre et le pénitent. L'acte sacramentel de la confession et de l'absolution, situé en un point de l'espace et du temps, est la marque extérieure de l'acte intérieur du pardon de Dieu, et du renforcement spirituel de nos êtres. Comme tous ces actes fixés dans le temps, elle offre un aspect précis et conventionnel. On y a déterminé certaines règles ; d'autres auraient pu aussi bien être choisies. Ces règles impliquent l'aveu des fautes graves, même si elles ont été déjà pardonnées par un acte de charité parfaite ; elles demandent encore pour ceux qui n'ont pas à confesser de telles fautes, l'aveu de leur indubitable état de pécheurs. Mais l'action de Dieu n'est pas limitée par la nôtre. Il prodigue son amour et son pardon comme il l'entend, et non d'après notre conduite.

Tout cela diffère complètement d'un graphique quelconque de notre progrès spirituel, et dépend d'une multitude de facteurs, et pas seulement d'un sacrement. La manière dont nous utilisons le secours que Dieu nous donne, et sans quoi nous resterions impuissants, entre encore en jeu ; de même celle d'y appliquer notre intelligence, notre volonté, nos propres sentiments. Le résultat ne dépend pas d'une liste de péchés, mais d'une accumulation de bonté, ce qui est le propre de Dieu, sur ce que nous pouvons penser, dire et faire, si bien que nous devenions toujours moins important à nos propres yeux, et que Dieu compte davantage. L'avis d'un prêtre qui nous connaît, et avec qui nous puissions discuter en toute franchise de nos problèmes et de nos difficultés, nous aiderait dans ce long effort pour nous rapprocher de Dieu, à condition de l'utiliser comme il convient, et de ne pas le ramener à nous. Ce prêtre peut aussi être notre confesseur, mais cela n'est pas nécessaire. Il est fort bon de connaître assez un prêtre pour pouvoir lui demander conseil, mais c'est une autre question de savoir si un directeur de conscience habituel est souvent à souhaiter de nos jours. De fait, si beaucoup de gens désiraient faire des progrès spirituels, les prêtres seraient en trop petit nombre pour fournir les directeurs recommandés dans certains livres. Il est vrai qu'aujourd'hui on peut se procurer des livres de spiritualité, beaucoup plus qu'autrefois, et il est facile aussi de se renseigner sur ce qu'il faut lire. En tout cas, et je me permettrai de le suggérer au catholique pratiquant qui possède une solide connaissance de sa foi – si l'on développe cette confiance totale en Dieu avec la défiance de soi qui doit l'accompagner, si l'on s'aide de bonnes lectures, surtout de la Bible, et naturellement de toute la pratique de la vie sacramentelle, tout cela compensera en grande partie le manque de directeur spirituel, qui risque de fournir souvent un aliment subtil à notre vanité.

Nous en arrivons maintenant au dernier des sept sacrements, d'après l'ordre que j'ai choisi, le plus merveilleux de ces dons de Dieu, et celui que nous aimons le plus, la Sainte Eucharistie.

Là, nous atteignons la dernière preuve, la démonstration de l'union sacramentelle du visible et de l'invisible, de ce qui est dans le temps et hors du temps, de l'extérieur et de l'intime, que l'Incarnation du Christ est venue permettre ; le Christ qui est Dieu, la source de tout ce qui est spirituel, y est actuellement présent sous l'apparence de notre nourriture humaine, humble et périssable ; il est là partie et symbole de tout l'ordre de la création temporelle qui est une expression de l'être et de la volonté de Dieu. L'Incarnation, l'Église, l'Eucharistie : à travers chacun de ces mystères se manifeste la même union du divin et de l'humain, du spirituel et du temporel.

L'Eucharistie, nous l'avons vu, est à la fois sacrifice et sacrement. En tant que sacrifice, elle nous permet de partager le don parfait que seul le Christ-Dieu pouvait faire à Dieu ; et en recevant en nous la Sainte Communion en tant que sacrement, nous complétons le sacrifice par une union physique avec la victime du sacrifice, nous acceptons ce que Dieu nous rend de son offrande, et cela permet de profiter de ce sacrifice dans nos propres vies. Tout ceci domine le caractère de ce sacrement particulier ; le Christ n'y est pas d'abord reçu pour notre réconfort personnel, notre consolation isolée, mais pour nous aider à faire monter notre acte d'offrande et de sacrifice personnel, et nous permettre d'assurer sa réalisation et ses fruits éternels. On peut se détacher complètement de la messe pour entretenir avec des prières affectives l'hôte divin qui est en nous ; mais ce n'est pas un remerciement aussi logique que de suivre avec le célébrant les autres prières de la messe : la communion – un verset de l'Écriture qui ramène notre esprit vers tout le plan de la rédemption – et la post-communion, qui de manières si diverses exprime fort bien le véritable effet du sacrement pour lequel nous prions spécialement en cet instant. Ainsi dans la première messe de Noël : « Nous avons la joie, Seigneur notre Dieu, de célébrer tous ensemble, dans ces saints mystères, la naissance de Notre Seigneur Jésus-Christ. Faites, nous vous en prions, qu'au terme d'une vie sainte, nous méritions de partager sa gloire ». Prier avec la post-communion de chaque messe, surtout si nous avons communié, c'est la prière parfaitement appropriée, mais de plus une leçon sur le vrai sens du sacrement.

Il est permis de communier en dehors de la messe, comme le font par exemple les malades qui ne peuvent y assister, et surtout ceux qui reçoivent le saint viatique, la nourriture du voyage, à l'approche de la mort. Avec beaucoup moins de raison et de logique, cela se pratique encore avant la messe, comme dans certains couvents qui ne songent qu'à sauvegarder leur horaire.

Mais on aboutit à d'étranges désordres : telle cette communauté où une supérieure se justifiait en ces termes : « Vous comprenez, la messe est ensuite une si belle action de grâces ! » Le fait de mettre en réserve l'hostie pour les malades et les mourants a peu à peu conduit à une dévotion spéciale envers le Saint-Sacrement, avec tout un luxe de cérémonies qui ne sont pas strictement liturgiques.

Comme l'écrit Klauser : « Bowe (qui reçut un soutien actif de l'érudit français Dumoutet), l'a prouvé de manière décisive, ces nouvelles formes de la piété eucharistique remontent à la fin du Moyen Age ; la seule vue de l'hostie y provoquait, à un plus grand degré encore, un fort attrait sur les fidèles, parce qu'y était attachée une bénédiction spéciale »1. L'Église agit avec précaution, en autorisant une dévotion envers le Saint-Sacrement en dehors du sacrifice, mais depuis la Contre-Réforme cette dévotion s'est si bien développée que dans beaucoup d'esprits on a presque abouti à un divorce entre l'idée de sacrifice et celle de sacrement. Cette extension n'enchante pas toujours les stricts liturgistes, mais en elle-même, elle apporte un autre signe de développement de l'Incarnation à l'intérieur de l'Église.

La raison en est qu'au Moyen Age, on considérait le Saint-Sacrement avec une sorte de crainte ; on le jugeait trop saint pour qu'on puisse en approcher. Il fallait être spécialement bon, ou consacré, ou appartenir à un ordre cloîtré pour être digne de vivre près de lui, et le recevoir fréquemment. En d'autres termes, on éprouvait quelque répugnance à accepter le sacrement comme institué par le Christ pour l'homme. L'union intime du temporel, de l'humain et du divin, qui était le don particulier de Dieu dans ce sacrement sublime, effrayait les hommes, comme elle le fit ensuite pour certaines sectes plus strictes à l'intérieur de l'Église. La logique d'une telle attitude est naturellement indéfendable, puisque aucun argument qu'on en pourrait tirer ne rendrait l'usage du Saint-Sacrement tout à fait impossible à l'homme. Comment l'homme, en tant qu'homme, oserait-il s'approcher de Dieu lui-même ? Comment pourrait-on mener une vie ordinaire, avec la certitude que Dieu est réellement présent dans le tabernacle ? Si l'on réalise pleinement le sens de cette vérité, c'est la fin de la vie de tous les jours. Il en serait ainsi, si Dieu n'avait institué ce sacrement pour l'homme, pour que nous puissions l'utiliser ou en profiter. Le récent développement de la dévotion à l'égard du Saint-Sacrement, et la pratique de la communion fréquente, même à un très jeune âge, soulignent le sens que l'Église donne à cette vérité.

Mais ici comme en toute bonne chose, un danger nous guette. Si nous saisissons moins le rapport entre ce sacrement et le sacrifice, notre sens de la messe et de la valeur de la communion s'affaiblira. Combien de fois n'a-t-on pas entendu cette remarque : les gens qui fréquentent les sacrements ne paraissent pas vivre mieux que les autres ? Voyons-nous un rapport entre notre conduite, notre attention intérieure à Dieu, et la régularité ou la valeur de nos communions ? Le sacrement par lui-même, c'est-à-dire par la puissance de Dieu, renforce notre capacité spirituelle ; mais n'est-ce pas pour cette raison que l'usage et le profit de cette force dépendent encore de toute notre attitude et de notre réaction à son égard ? La simple fréquence dans l'usage des sacrements ne peut guère nous profiter, si la familiarité avec la communion n'est réellement pas dans nos êtres, dans nos esprits et en nos volontés une intimité consciente avec Dieu, Dieu en lui-même et Dieu Incarné par l'intermédiaire de qui nous nous consacrons à sa louange, son amour et son service.

On retrouve en tout ceci deux mystères parallèles : le changement d'être conféré sur nous par l'Incarnation, le travail de la Rédemption, le sacrifice et les sacrements, qui sont le travail du Christ dans l'Église ; et notre liberté, notre manière de comprendre, notre volonté, qui doivent coopérer, et répondre à travers notre effort. Seuls, ces derniers ne pourraient rien obtenir ; mais parce qu'ils ont été baignés en Dieu, ils sont transformés et produisent des fruits, dans la mesure où ils nous appartiennent.

Nous voilà encore revenus au sens final et au but de tout : notre croissance intérieure, notre intimité avec Dieu, la Réalité suprême, la réalisation finale et la plénitude de toutes choses, qui peut se développer seulement dans la mesure où nous acceptons de nous oublier nous-mêmes, et de substituer la volonté de Dieu à la nôtre, toujours dissipée, distraite et abusée par les sens. Mais cette croissance, cette intimité avec Dieu n'ont pas seulement été facilitées par l'Incarnation visible de Dieu et par sa révélation, et son prolongement dans l'Église visible ; elles ont été rendues aussi bien plus pleines et plus attirantes, on dirait en un sens bien plus humaines.

C'est parce que Dieu en s'incarnant nous a assurés d'un fait que nous n'aurions jamais osé croire par nous-mêmes. Il nous a certifié que notre monde, notre matière, nos corps, nos esprits, en dépit du voile qu'ils font retomber entre nos êtres intimes et Dieu présent en nous, sont néanmoins de la matière sainte. Si on les utilise comme il convient, ils ne se dressent pas entre Dieu et nous, mais deviennent plutôt comme l'emprise des mains aimantes de Dieu qu'il tend vers nous, pour nous attirer à travers les choses visibles, et nous guider vers l'invisible, vers la Réalité définitive qui comble tout, vers la Vérité, la Bonté et la Beauté.

Michael de La Bédoyère, Christianisme de Vie

 

1. Klauser, Western Liturgy and its History, p51

vendredi 12 décembre 2025

En priant... André Sève, L'oraison, la prière dans le secret et le silence

 


L'oraison est la prière la plus personnelle, la prière dans le secret (Matthieu 6, 6 : « Pour toi, quand tu veux prier, entre dans ta chambre la plus retirée, verrouille ta porte et adresse ta prière à ton Père qui est là dans le secret »). On peut la définir comme un face à face silencieux avec Dieu, pour L'adorer et se faire travailler par Lui.

Cette rencontre à un niveau très profond peut être le ressourcement de toutes les autres prières individuelles et de toute prière commune. En nous intériorisant au maximum, l'oraison fait de nous un être d'accueil et d'appel qui apporte beaucoup à la prière collective : liturgie, groupe de prière, rosaire, etc. C'est dans notre profondeur que nous communions vraiment aux autres et que nous pouvons réaliser avec eux quelque chose de vrai et de riche.

Qu'on la fasse seul (dans le secret) ou avec d'autres sous forme de prière de silence, l'oraison n'est donc pas un exercice de séparation ! Remarque évidemment importante pour un couple ou pour une communauté religieuse. Loin de marginaliser, elle est déjà communion en elle-même, et elle prédispose à toutes les autres communions.

La crainte de perdre l'autre ou d'être perdu par lui lorsqu'on va chacun de son côté vers Dieu, peut naître d'une fausse idée de notre relation à Dieu. Si nous perdons les autres en allant vers Dieu, c'est que nous n'allons pas vers Dieu mais seulement vers nous-même. Ce qui est en cause, alors, ce n'est pas l'oraison mais la vérité de notre oraison.

En réalité, plus nous sommes à Dieu, plus nous sommes aux autres, parce que par Dieu nous existons davantage et nous devenons amour. Être deux ou plusieurs n'a pas beaucoup de sens, c'est la puissance de vie, d'intériorité et d'amour de chaque membre qui fait la valeur d'un groupe. Voilà l'explication d'un paradoxe : apparemment très individualiste, l'oraison est la meilleure formation communautaire.

OÙ TROUVER LE TEMPS ?

Beaucoup rêvent de faire oraison mais ils se heurtent au problème du temps. Trente minutes d'isolement chaque matin ? Dans la vie que je mène ?

Parlant d'expérience (j'ai moi aussi objecté le manque de temps !), je crois pouvoir affirmer qu'on pose mal le problème quand on commence par la question temps. L'interrogation première, fondamentale, n'est pas : Comment trouver le temps ?, mais Comment trouver l'amour ?. C'est-à-dire la faim de Dieu, le désir de mener toute notre vie avec Dieu. Comment arriver à aimer l'oraison comme chemin vers Dieu ? Quand elle est aimée, l'oraison trouve sa place.

Cette place croyez-moi, vous la trouverez. Et vous trouverez vous-même le style de votre oraison, sa durée, votre manière d'en mener les combats. Je vais essayer de baliser un peu le chemin, mais je tremble à l'idée de vous affirmer quoi que ce soit qui vous enfermerait ou vous rebuterait. Je vous supplie de rester libres. Nous allons être constamment dans le domaine de l'expérience, je souhaite que la mienne et celles qu'on a bien voulu me communiquer vous laissent ouverts, accueillants, mais libres (pardon d'insister !) d'inventer à votre tour vos propres chemins d'oraison. Et peut-être autre chose que l'oraison, pourvu que ce soit votre chemin d'aventure avec Dieu. Que puis-je souhaiter de meilleur que vous donner davantage faim de Lui ?

C'est dans cet espoir que j'ai intitulé ce petit livre : La faim et le rendez-vous. Un parcours qui se divisera en trois parties : la rupture, la faim, le rendez-vous.

I

LA RUPTURE

RUPTURE À LA VERTICALE

Quelqu'un qui avait essayé l'oraison et qui ne la pratique plus me disait : « Cette rupture me manque, je vis maintenant le nez baissé sur la vie, sans la réfléchir, sans la prier, sans la calmer ». 

Rupture. Le mot me frappe depuis longtemps parce qu'en effet l'oraison est fondamentalement une rupture avec la nervosité extérieure et intérieure, avec le ton habituel de nos pensées et de nos dialogues.

Mais l'erreur, qui provoque bien des ratages, c'est de n'effectuer cette rupture qu'à l'horizontale. Restant le même et donc au balcon de notre vie et au milieu de mille choses à faire, nous décidons de faire aussi un peu d'oraison. Il n'y a pas vraiment rupture, ou elle est trop faible. Nous plaçons sur le même plan horizontal cet acte de prière après autre chose et avant autre chose. Je reste le même homme qui fait chauffer le café puis se met à l'oraison. Mais s'il n'y a ainsi qu'une rupture horizontale, une simple succession d'actes accomplis à un identique niveau de conscience, on aura peut-être fait un effort de prière, probablement pas oraison.

Elle est d'abord une rupture à la verticale, une plongée dans une autre saisie de la vie. Même si on ne fait que cela on a presque tout fait. Et si on ne le fait pas on n'entre pas en oraison, à moins que Dieu, qui peut nous travailler quand Il veut et comme Il veut, ne nous saisisse pour opérer Lui-même la rupture.

Normalement, c'est à nous de plonger dans notre profondeur. Car c'est de cela qu'il s'agit : opérer une rupture qui fasse de nous pendant le temps de l'oraison un être en profondeur, dans sa profondeur. C'est souvent plus une opération lente et obstinée qu'un plongeon facile.

SE RETIRER DU BALCON

Nous vivons ordinairement à la périphérie de nous-même, au balcon. Vous devez sûrement voir ce que je veux exprimer par cette image. Nous nous tenons là où le monde extérieur nous atteint de plein fouet, là où nous ne pouvons prendre que des contacts brefs de curiosité, d'utilité, de plaisir ou de déplaisir. Cette saisie superficielle de la vie nous maintient à l'extérieur et en dispersion, en train d'accueillir des choses qu'il faut vivre très vite. C'est excellent dans la mesure où cela prouve que nous sommes bien vivant, nous voulons accueillir toute la vie. Mais il faut voir comment nous l'accueillons. Et comment son flot se mêle à un autre flot, intérieur celui-là et pourtant aussi tumultueux. Car nous vivons au balcon à l'intérieur de nous-même, si j'ose dire, devant le jaillissement incessant de nos pensées et de nos sentiments.

Sans arrêt nous accueillons et nous ruminons, mais nous reculons rarement vers le centre de nous-même, et c'est justement le voyage intérieur que l'oraison nous propose : se retirer d'abord de l'accueil ordinaire de la vie, puis se retirer de notre habituelle rumination pour arriver jusqu'au centre intérieur où nous reprenons contact avec la même vie, avec le même Dieu, avec les mêmes relations aux autres, mais dans une sorte d'en-arrière de tout, dans une saisie silencieuse, intense et unifiée.

Cette présence à soi-même, quelquefois très fugitive mais qu'on parvient à prolonger, est le premier signe d'une vraie rupture à la verticale, d'une entrée possible en oraison. Elle est généralement le fruit de notre effort, elle peut être une grâce du Seigneur qui nous plonge soudain dans notre profondeur.

NOUS OUVRIR À LA PRÉSENCE EN ÉVEILLANT NOTRE FOI

C'est seulement dans cette profondeur que nous pouvons nous ouvrir à la Présence de Dieu et devenir entièrement accueil de Dieu. Je reparle d'accueil puisque vivre c'est accueillir, mais là encore, et c'est le second signe, nous allons mesurer la rupture, la différence avec ce que nous vivons d'ordinaire. Nous disons parfois, après un accueil raté : « Je n'étais pas moi-même ». Dans l'oraison nous sommes nous-même autant qu'on peut l'être. C'est une assez extraordinaire expérience d'éveil, un déploiement de tout ce qu'il y a habituellement d'endormi en nous. Nous nous sentons en toute-puissance d'accueil, en virginité d'accueil. Ne ruminant plus, rien ne nous encombre, nous sommes au présent pur, là où notre vie jaillit et peut tout devenir. Nous parlons parfois de vivre au présent, c'est rare et difficile, l'oraison est une de ces saisies du présent.

Dans cette saisie, dans cette présence à nous-même en éveil plénier de tout notre être et de notre foi, nous accueillons la Présence, nous nous ouvrons à la Présence.

Chacun de nous donne un nom différent à la Présence : Jésus-Christ, le Père, le Seigneur, Esprit, la Trinité, Dieu. Des Orientaux diraient : la Vie, la Mer. Moise dirait le Feu. Adam dirait le Pas. Élie dirait la Brise. Le nom importe moins que la réalité : Dieu est là !

La Présence est toujours présente, c'est nous qui sommes peu présent à nous-même et au Seigneur. Saint Augustin, se plaignant de l'absence de Dieu, reçoit intérieurement cette parole : Tecum eram sed mecum non eras. J'étais avec toi, mais toi tu n'étais pas avec Moi. Quand les psaumes ou notre cœur nous poussent à appeler Dieu : Viens !, c'est en réalité un cri jeté à nous-même : Viens à la Présence ! Nous devons nous éveiller à Celui qui est là. Cet éveil est essentiel si nous désirons vivre ensuite beaucoup plus avec lui. L'oraison densifie notre attention à Dieu, elle nous habitue à Dieu.

Par là, elle est un entraînement à la vie attentive. Nous ne sommes pas tellement présent à nos frères et même à l'être que nous aimons le plus. L'oraison est profondément fraternelle dans la mesure où elle nous éveille aux présences.

J'ai parlé de l'éveil plénier de notre foi. Je me méfie de l'inflation des mots et j'ai hésité devant plénier, mais il faut pourtant aller jusque-là : l'oraison vaut ce que vaut une foi totalement éveillée.

Notre foi est généralement endormie. Nous la mettons pratiquement en réserve de notre vie réelle : au réfrigérateur, si j'ose dire, comme un en-cas. Bien sûr, nous voudrions vivre de foi, vivre la foi, mais nous n'allons guère plus loin que le désir. Je pense à la respiration en hata-yoga où nous découvrons notre si petite respiration habituelle et ce que pourrait être une grande respiration. Ainsi, dans l'oraison, la foi peut enfin respirer, se déployer, se faire intense activité pour nous ouvrir totalement à la Présence. Dire Dieu, alors, ou Jésus, ou Père, est parfois toute l'oraison. Ou seulement penser que Jésus est vivant. Ou que Dieu nous aime. C'est vrai ! Nous réalisons à quel point c'est vrai. Une foi éveillée nous donne pour ainsi dire la chair des choses, ordinairement pensées et dites très abstraitement.

Nous ne voyons pas Dieu, nous ne l'entendons pas, nous ne le touchons pas. Étrange amour sans prise ? Non ! « Ma foi, me disait Nana Mouskouri, c'est ma main pour toucher Dieu ». Et Jésus répétait : « Si vous pouviez croire ! » Sans la foi éveillée, l'oraison serait un leurre pitoyable, nous passerions nos dix ou trente minutes à replonger dans notre cinéma intérieur. Le troisième signe d'une rupture à la verticale, d'une entrée en oraison, c'est l'éveil de notre foi pour accéder à la Présence et nous y maintenir.

ÊTRE EN RENDEZ-VOUS D'AMOUR

Il y a vraiment rupture, au moment de l'oraison, si nous ne restons pas dans notre climat habituel d'obligations qui nous fait dire : « Il faut que je fasse ceci et cela, et il faut aussi que je fasse oraison ». Non, le seul mouvement qui puisse nous attirer à l'oraison et maintenir sa durée, sa fréquence, c'est un mouvement très loin de l'obligation : « Je vais à un rendez-vous d'amour. Je suis en rendez-vous d'amour ».

Pardonnez-moi d'insister, mais je vois trop de chrétiens généreux qui veulent, comme cela, à froid, se faire une obligation de l'oraison et, ceci établi, ne se préoccupent plus que de méthodes. L'échec est prévisible. Ici, l'obligation ne peut être qu'une poussée d'amour, les méthodes ne peuvent être que des inventions et des expressions de l'amour. Finalement, la rupture qui marque le plus une authentique oraison, c'est cet élan unique que tous les amoureux connaissent : s'en aller vers l'aimé, savoir qu'il sera là et que moi je serai pleinement là, en présence d'amour. L'envie de faire oraison naît de cet éblouissement : Dieu nous aime et nous pouvons L'aimer.

Si on ne va pas à l'oraison comme à un rendez-vous d'amour, si on n'y reste pas en rendez-vous d'amour, on a fait quelque chose, on n'a pas fait oraison.

J'espère que personne, ici, ne pense à de grands battements de cœur, nous sommes dans la foi. Elle peut être chaude, brillante, elle peut être froide, terne, peu importe ! Il suffit qu'elle soit éveillée : alors elle nous dit Dieu, ou plutôt Dieu Se dit. C'est ainsi que grandit tout amour : par la connaissance. La foi en exercice est notre découverte de Dieu, notre demande d'amour à Dieu : « Fais-toi connaître plus pour que je t'aime plus ».

Ce serait étrange, il me semble, que nous cherchions à vivre quelque chose avec Dieu sans ces rendez-vous de foi et d'amour, et peut-être voyons-nous mieux maintenant de quoi on parle quand on dit faire oraison. Une plongée dans notre profondeur, un éveil intense de notre foi à la Présence ; un rendez-vous d'amour où grandira l'amour pour lequel nous sommes faits. Qui n'a envie de tenter cette rupture provisoire avec la vie quotidienne pour mieux la vivre ensuite en la vivant avec Dieu ?

Car on ne lâche pas Dieu en sortant de l'oraison. C'est son immense bienfait, elle nous donne trente intenses minutes avec lui, puis tout au long du jour une autre Présence : travail ensemble, connivence et clins d'œil.

Et pourtant, cette oraison qui peut tellement changer la vie de tout croyant, beaucoup hésitent devant elle, beaucoup essaient et abandonnent, ou ne font pas vraiment oraison. Pourquoi ? C'est une question que je me suis souvent posée. Pour moi et pour tant d'autres. Jusqu'au jour où j'ai mieux vu qu'il faut opérer une sorte de renversement dans la manière de prendre notre vie.

II

LA FAIM

COMME ON LOGE UN ÉTUDIANT...

Comment un croyant prend-il ordinairement sa vie ? Il se dit : « Il y a Dieu, il faut que je lui fasse une place ». Nous essayons de loger Dieu et donc de loger la prière dans notre vie, comme on loge un étudiant en dégageant une chambre dans une maison pleine.

Notre vie, elle aussi, est pleine. Quand nous y logeons assez péniblement, et dans un coin, notre désir de prier, c'est tout de même la vie qui va commander la prière, qui va essayer de faire une place à notre souci de Dieu. Nous sommes loin de l'oraison-amour, d'une invasion de l'amour ! Un renversement s'impose.

Ce renversement consiste à découvrir que c'est la faim de Dieu qui devrait commander notre vie.

Je regrette de lancer cette affirmation très vite et de passer. Il faudrait pouvoir la méditer jusqu'à ce qu'elle éclate en vérité-soleil : la faim de Dieu doit commander ma vie.

Les psaumes crient cette faim, cette soif : J'ai soif de Dieu, du Dieu de vie, Dieu, mon Dieu, je te cherche, j'ai soif de toi.

Par quelle aberration a-t-on divisé les croyants en moines qui seuls auraient cette faim, et en laïcs qui auraient d'abord à s'occuper de leur vie puis à y faire ensuite une honorable place à Dieu ? Quand nous faisons seulement une place à Dieu, il n'est plus Dieu ! Et cela ne vaut pas seulement pour un moine mais pour tout homme né de Dieu et qui va à Dieu.

Nous sommes tous, et au même titre, créés par Dieu pour vivre dès ici-bas dans Son amour et pour avancer de jour en jour vers une inimaginable vie d'amour. Ces choses-là, nous les savons, mais la vie quotidienne étouffe leur vérité et leur appel. Elles devraient tout commander et elles en arrivent à n'être plus qu'un souci parmi d'autres. Le suis-je séduit par Dieu ?, comme disaient les prophètes, le suis-je saisi par le Christ ?, comme disait saint Paul, devient : Est-ce que je prie assez ? Est-ce que je fais bien mes dix minutes d'oraison ? Alors, mes dix ou trente minutes risquent de n'être qu'une obligation de plus, ajoutée à tant d'autres, et vite rejetée par ces autres.

S'interroger sur l'oraison, ce n'est pas se demander si nous réussirons à caser quelque chose de plus dans notre journée, c'est réfléchir sur le sens global que nous voulons donner à notre vie.

Pardonnez-moi de m'attarder sur ces préalables, mais si le désir de faire oraison n'est pas d'abord le bouleversement d'une vie qui enfin se resitue comme il faut par rapport à Dieu, on va seulement jouer à faire oraison et se lasser. Oraison ou pas oraison, ce n'est pas vraiment le problème. Mais : Dieu ou pas Dieu ?

L'enjeu, c'est notre vie. Nous n'avons qu'une vie pour aimer Dieu dans la foi et la nuit à coups de reprises profondes. Capitales nos dix, vingt ou trente minutes d'oraison si elles sont une réorientation obstinée vers la plénitude pour laquelle nous sommes faits.

RESSAISIR NOTRE VIE

Nous sommes arrivés, j'espère, au point de réflexion où l'oraison ne doit plus apparaître comme une chose entre beaucoup d'autres, mais comme une ressaisie de la vie pour la remettre dans le soleil de Dieu.

Telle qu'elle est devenue, agitée et surinformée, la vie actuelle risque de faire de nous des spectateurs, des énervés passifs qui se laissent emporter d'action en action, de nouvelle en nouvelle, sans avoir la possibilité de bien réagir. Nous vivons dans un sentiment de perpétuel renvoi à un demain où nous serions davantage responsables, plus contemplatifs, plus créatifs. Nous sentons que nos prises nous échappent.

L'oraison nous redonne des prises en stoppant un peu la vie et en nous habituant ainsi à mieux juger ce qui se passe. 

« Marie, dit l'Évangile, méditait ces choses dans son cœur ». Et l'enfant prodigue « rentre en lui-même ». Images périmées d'une époque où tout se vivait plus lentement ? Offre réservée à des retraités ou des nonchalants ? Non, l'oraison est la chance actuelle de nos vies actuelles, remplies sans arrêt, hachées en quarts d'heure et inattentives. Choisir l'oraison, ce n'est pas changer notre vie mais la vivre autrement par la rentrée en soi-même et le stop, pour voir un peu mieux ce que l'on est en train de vivre, pour simplifier l'encombrement, et pour rencontrer les autres à plus de profondeur.

ORAISON OU ENGAGEMENT ?

Il faut tout de même prévenir ici une gêne. Je pourrais vous laisser croire que je vous invite au repliement individualiste : « Qu'on est bien avec toi, Seigneur des matins calmes ». Ce serait de la pseudo-oraison. Si on cherche Dieu pour échapper à quoi que ce soit qui est à vivre avec et pour les autres, on va seulement s'enfermer un peu plus avec soi-même. Dieu n'est pas là. Il ne peut être que là où un homme lui demande de quoi vivre au maximum tout ce qu'il doit vivre.

Les images risquent de tromper. Se retirer du balcon, rentrer en soi-même, ce vocabulaire de l'intériorisation ne doit pas être reçu comme un vocabulaire de repli contre la dureté de la vie ou même contre l'envahissement de la vie. Eh oui, il faut se laisser envahir ! L'oraison n'est pas la construction d'un mur de Berlin entre la vie et nous, mais le moyen de tout accueillir plus puissamment.

La vision très fausse d'un refuge en Dieu qui permettrait d'économiser l'engagement fraternel et le courage justifie certaines réticences à l'égard de l'oraison, et même à l'égard de toute prière.

Un monsieur de 74 ans qui a lancé un club du 3e âge me racontait qu'il en avait parlé à une dame, en pleine forme malgré ses 80 ans. Celle-ci, très émue par ce qu'elle apprenait sur les gens du club, lui dit : « Je vais bien prier pour eux ». Il lui a répondu : « J'aimerais mieux que vous veniez tenir une permanence ».

Là pourrait se profiler un dilemme qui me hérisse. Prière ou dévouement ? Oraison ou engagement ? Le type même de question purement théorique, car si l'on va sur le terrain on découvre vite que de l'oraison réellement pratiquée jaillit l'engagement fraternel. Et quel fraternel authentique et inusable a jamais rejeté l'oraison ou tout autre plongée en Dieu ?

Le nécessaire recul par rapport à la vie, dans l'oraison, n'est pas du tout une peur ou un dédain, c'est une prise d'élan. Je pense à la posture du za-zen décrite comme une posture de lion. Mettez un lion dans votre vie, mettez-y l'oraison.

Je rencontre de plus en plus de gens qui avouent ne pas faire ce qu'ils devraient et pourraient faire. On voit se répandre une sorte de maladie de la décision ; on préfère temporiser et discuter à l'infini plutôt que décider. Pourtant la vie ne peut être intense qu'à coups de décisions. L'Évangile est rempli d'invitations à se décider : « Marchez, dit Jésus, quand vous avez la lumière » (Jean 12, 35).

L'oraison redonne cette lumière et ce tonus qui poussent à marcher, à décider, à réagir, à ne pas se laisser faire par la vie, surtout dans ce qu'elle a d'endormeur. Un homme, une femme qui prennent le chemin de l'oraison me font penser à quelqu'un qui se réveille, nous sommes tous des Belle-au-bois-dormant.

Évoquons une expérience courante : je viens de bavarder avec Philippe. Nous sommes restés l'un et l'autre superficiels, nous ne nous sommes pas vraiment rencontrés. Formé par l'oraison, j'aurais eu plus de chance de m'intérioriser assez vite, de descendre dans ma profondeur et d'éveiller la profondeur de Philippe. Quelle écoute mutuelle, alors, et quelle rencontre !

En relisant ce que je viens d'écrire sur cet éveil et cette puissance de vie par l'oraison, j'ai peur que cela vous fasse penser à un conte de fées. Vraiment, l'oraison est-elle si prometteuse ? Que répondre, sinon : Essayez !

 

III

LE RENDEZ-VOUS

 LA CHOSE LA PLUS EN NOTRE POUVOIR, ICI, C'EST DE BIEN COMMENCER

En quoi consiste l'oraison, que s'y passe-t-il, que devons-nous faire ? Et que fera Dieu ?

Sur la part de Dieu dans une telle rencontre, nous avons quelques lumières par ses révélations dans la Bible, d'où on peut déduire ce qu'Il aime et ce qu'Il fait. Une autre connaissance nous vient des spirituels qui décrivent leur oraison. Mais de tout cela il ne faut parler qu'avec infiniment de discrétion. Nous ne pouvons pas nous placer du côté de Dieu et dire en détail : Il va faire ceci et cela. Il est Dieu, Il est suprême liberté, et Son action nous déconcertera toujours par son ampleur et par l’humour de Sa grande déclaration : « Vos voies, décidément, ne sont pas Mes voies ! »

Je parlerai donc davantage de notre part, ce qui risque de fausser la vérité même de l'oraison : plus la part de Dieu y est grande plus elle est oraison. Je voudrais que vous gardiez présente à l'esprit cette affirmation capitale qui pourrait s'estomper dans les descriptions que je vais faire de notre propre activité.

Voici donc le grand moment de notre courage. Un mot qui peut-être vous surprend. Du courage lorsqu'on va à un rendez-vous d'amour ? Mais dans tous les amours il y a les moments du courage, de l'effort de volonté, vous le savez aussi bien et mieux que moi. Plus encore quand il s'agit de cette si mystérieuse relation qui se noue avec Dieu, un amour sans les yeux ni la voix, dans l'invisible, où les heures de dure sécheresse succèdent aux élans. Pour ne pas être inconstante, trop liée aux humeurs, l'oraison a souvent besoin d'être courageuse, très volontaire : « Je veux cette oraison ! »

Notre courage ? Se décider, puis tout faire pour se mettre en état d'oraison, réaliser la rupture à la verticale, devenir attente et accueil d'une action de Dieu. La chose la plus en notre pouvoir, ici, c'est de bien commencer.

On verra qu'il faudra aussi, dans le cours de l'oraison, d'autres courages mais assez différents, dans des combats humiliants : lutter contre la somnolence (eh oui !), ou contre la nervosité, supporter le harcèlement des distractions.

Le démarrage, même parfois laborieux, a des couleurs plus triomphantes. J'ai envie de faire cette oraison, ou en tout cas je la veux fortement, je suis en éveil, encore vierge de distractions, je peux jouer ma partie à fond.

C'est une chose qui vaut la peine d'être bien vue pour que justement mon début d'oraison soit une belle plénitude. Il est mon offrande, mon offertoire, le pain que j'apporte : que le Seigneur en fasse de la véritable oraison.

Ce commencement si important et qui dépend tellement de moi, c'est, selon une expression traditionnelle très significative, la mise en présence de Dieu. Elle peut se décomposer en trois actes : décision de faire oraison, cérémonial de rupture, acte de foi en Dieu présent.

Premièrement, je me décide à faire oraison.

C'est évidemment un acte inutile quand tout va bien, quand on éprouve une telle faim de Dieu qu'on a hâte d'être au rendez-vous. Mais il faut parfois renouveler vigoureusement cette décision. Un dégoût, une lassitude, un horaire surchargé, et nous ne sommes qu'à demi disposé, avec le danger de mal vivre une oraison mal commencée. Hâtons-nous alors de nous reprendre à temps par une décision nette : « Je veux faire oraison, je vais chercher Ta Présence, je suis là pour cela et pas pour autre chose. Seigneur, des deux mains je Te donne ce temps ».

Deuxièmement, j'accomplis un cérémonial de rupture.

Deuxième acte, toujours nécessaire je crois, qui se présente comme une sorte de cérémonial de rupture matérielle, corporelle, avec la chose que nous étions en train de faire juste avant. Ne pas se jeter dans l'oraison, ni mollement ni en pleine nervosité ou, le pire ! quasi machinalement. C'est là que non seulement l'oraison mais toutes les prières sont tuées avant de naître. On ne sera pas avec Dieu, on restera avec soi-même, empêtré dans des pensées et des soucis parce qu'on n'a pas pratiqué la rupture.

Il s'agit de créer le climat d'un rendez-vous d'amour et un rendez-vous d'amour avec Dieu ! Cela demande de la paix, de la noblesse d'attitude et de cœur. Le sans-gêne avec Dieu n'exprime pas l'amour mais l'inconscience. Notre effort pour lui plaire, l'Évangile nous le dicte : c'est la pureté du cœur. « Bienheureux les purs car ils verront Dieu ». Dépouillement de tout ce qui ferait écran entre lui et nous, particulièrement quelque chose d'anti-fraternel ou un souci qui pour nous et à ce moment-là serait plus grand que Dieu. Ce sont des choses qui arrivent, et en réaction un bref élan pénitentiel n'est pas déplacé, bien au contraire.

Alors, le plus posément possible, nous effectuons les ruptures : se retirer du balcon, se dégager de la vie extérieure et de notre tumulte intérieur. Descendre en soi. Si cette image nous gêne, choisir une autre image de retour au centre, au cœur. Pour cette plongée, pour ce voyage intérieur, rien ne vaut les bons vieux moyens, repris actuellement sous des couleurs... orientales.

Une belle attitude debout, avec peut-être les bras et les mains en offrande et en attente. Peut-être (je répète peut-être, parce que tout est à expérimenter et à choisir très personnellement), une lente génuflexion, un grand signe de croix. Cette entrée en noblesse de corps, ces gestes lents et très conscients dissolvent notre nervosité et nous établissent dans les espaces intérieurs de la prière. Ils créent un climat de paix et d'éveil dans un très particulier silence d'attente.

On peut utiliser des prières mentales courtes, lentes, répétées. Par exemple : « Si tu savais le don de Dieu, tu boirais à la source ». Boire à la source !

Dans cet état de cœur et de corps, nous choisissons l'attitude que nous garderons pendant l'oraison. Cela dépend de chaque personne : à genoux, assis sur une chaise, ou par terre à la carmélitaine, en tailleur... Peu importe pourvu que ce soit noble, net, expressif. Et décontracté, favorisant une bonne respiration. Surtout, ne pas confondre oraison et mortification, la vigilance mentale sera suffisamment mortifiante ! Mais ne pas s'affaler non plus dans un fauteuil. Personnellement, je suis très aidé par la posture za-zen, sur un coussin par terre. Quand je suis trop fatigué (ou ankylosé !) pour la prendre correctement, j'en conserve l'essentiel, c'est-à-dire la rectitude de la colonne vertébrale en utilisant une chaise, mais pas molle !

Troisièmement, après ce cérémonial de rupture, je fais un acte de foi en Dieu présent. C'est l'acte essentiel d'entrée en oraison.

Ici diffèrent beaucoup les tempéraments. Je suis un visuel, j'ai besoin d'une sorte de vision de Dieu que je tire de grands textes bibliques comme la vision d'Isaïe, son Sanctus (Isaïe 6, 1-8). Ou la vision de Moïse, le Buisson ardent (Exode 3, 1-6). Le fameux passage du Seigneur, la brise légère d'Élie (1 Rois 19, 8-13). Le retour de l'enfant prodigue, vision du Père si extraordinairement aimant (Luc 15, 17-20). La bouleversante promesse de Jésus : « Si quelqu'un m'aime, il observera ma parole et mon Père l'aimera ; nous viendrons à lui et nous établirons en lui notre demeure » (Jean 14, 23). Le prologue de la première épître de saint Jean : « Nous avons contemplé la Vie éternelle », et c'était Jésus ! L'Apocalypse : « Je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai, je souperai avec lui et lui avec moi » (Apocalypse 3, 20).

Il ne faut pas avoir peur d'évoluer, de changer, c'est excellent pour lutter contre la routine. J'ai ma période Icônes. Et une période Prière pour entrer en oraison. La meilleure, il me semble, est la célèbre prière de la bienheureuse Élisabeth de la Trinité, mais il vaut peut-être mieux composer sa propre prière, en n'hésitant pas à la modifier, à l'allonger ou à la raccourcir. À titre d'exemple, voici la mienne en ce moment, version longue !

Prière pour entrer en oraison :

Trinité sainte, je veux cette oraison de toutes mes forces, mais comme Vous la voulez.
Ouvrez-moi à Votre Présence, donnez-moi des yeux intérieurs pour Vous.

Vous êtes là, et je suis là, en rendez-vous d'amour.
Vous êtes en moi et je suis en Vous.
Paisible, rassemblé, retiré du balcon, en arrière de tout, descendu dans ma profondeur.
Vous êtes là, et je suis là, en rendez-vous d'amour.

 J'attends tout de Vous.
Dans le grand éveil de ma foi et l'élan vers Votre vie d'amour.
Si j'atteins l'Amour, je serai amour et j'éveillerai à l'amour.

 Vous êtes là, et je suis là, dans l’accueil de Votre action transformante.
Attentif à l'union.
Quand je Vous suis uni j'ai tout, je peux tout demander et je peux tout vivre.

Vous êtes là et je suis là, à l'écoute de l'Esprit, dans l'amour inconditionnel de mes frères, la force de vivre et la joie.

Vous avez dû remarquer que dans cette prière je multiplie les actes de foi et les efforts d'union. Un jour où j'essayais de faire oraison en pleine difficulté de charité fraternelle, j'ai ajouté l'effort d'amour inconditionnel. Nous ne sommes jamais avec Dieu sans nos frères.

À vous de construire peu à peu votre propre prière en cherchant ce qui vous met en présence de Dieu. Il est toujours là. Tout ce qui peut nous faire prendre conscience de cette Présence est bon. En fait, l'oraison c'est cela : par la foi, chercher la Présence.

J'insiste sur la nature de cette foi. Il ne s'agit pas de vouloir ressentir la présence de Dieu. Ici, les illusions semblent nombreuses et presque indéracinables. Dieu peut accorder, surtout au début, quelques grâces sensibles. Mais l'oraison est normalement un exercice de foi pure, nue. C'est au-delà du ressenti ou du raisonné. Nous savons que Dieu est là, sans rien sentir. Nous aimons sans que le cœur batte. Nous ne désirons qu'une chose, mais avec quelle force de foi : vivre un moment avec Dieu, comme lui le voudra. Que nous soyons froid ou chaud, sec ou frémissant de pensées et de sentiments.

DURER DEVANT DIEU

Peut-être passerons-nous tout notre temps d'oraison à essayer de nous mettre en présence de Dieu, à nous apaiser, à nous ennoblir d'attitude et d'esprit, à éveiller difficilement notre foi. C'est déjà de l'oraison, et de la bonne, regardée par Dieu avec amour et admiration : « Je n'ai jamais rencontré autant de foi », disait Jésus (Luc 7, 9).

Si nous sommes saisis plus vite, l'oraison consistera à rester au soleil de la Présence. Mais attention ! On sera très tenté d'entreprendre autre chose : une lecture spirituelle, un examen, une méditation, etc. C'est bien. Ce n'est pas l'oraison. Si l'on veut voir sa vie transformée par l'oraison, il faut faire oraison. Vérité de La Palice, et pourtant j'entends assez souvent des critiques contre l'oraison de la part de chrétiens qui disent que ça ne marche pas... sans avoir essayé. Irrésistiblement, ils transforment l'oraison en un autre genre de prière. Pourquoi pas ? Je ne cherche pas à mettre l'oraison au-dessus de tout, mais si vous désirez pratiquer vraiment l'oraison, il faut savoir ce qu'elle est et ce qu'elle n'est pas.

Elle est un rendez-vous d'amour avec Dieu. Uniquement cela, mais intensément cela. Être heureux de passer un moment avec lui. D'une manière si consciente que c'est cet effort d'être très présent à lui qui est l'oraison : être heureux d'être ensemble. 

Être ensemble, rien que cela, mais tout cela, définit n'importe quel rendez-vous d'amour. On le sait ! Et on peut se demander pourquoi dans notre amour pour Dieu nous négligeons cette pure rencontre. C'est en voyant comment un homme et une femme qui s'aiment peuvent être heureux d'être tout simplement ensemble que j'ai le mieux compris ce qu'était l'oraison.

Ne pas se perdre en considérations sur nous ou même sur Dieu, mais rester un moment dans son soleil, dans son amour, en lui offrant le nôtre, et en accueillant ce qu'il voudra bien nous donner, ce matin-là, en lumières, en forces, ou simplement (mais c'est toujours accordé) en paix, fruit typique de l'oraison.

Si l'on accepte ces caractéristiques de la véritable oraison, on comprend vite, parce qu'on l'expérimente, pourquoi et comment elle nous change. Quatre choses peuvent nous modifier profondément : nos actes fraternels, notre tâche humaine, les sacrements, et l'oraison. Mais que de fois, à propos de l'évolution spirituelle par l'oraison, je me suis heurté au scepticisme et au découragement !

Cela doit venir en partie du mystère très caché de cette transformation. On voit la joie du frère que l'on a essayé d'aimer ; on voit les résultats d'une tâche créatrice ; on peut savoir comment agissent les sacrements, bien que sur ce point aussi le scepticisme soit grand. Mais que voir et savoir de l'action de Dieu pendant les trente minutes de notre oraison ?

DIEU AGIT

Ce qui est sûr c'est que si je me tiens présent à la Présence, Dieu va agir. Et ce qui est également sûr, c'est que de mon côté j'ai besoin d'agir. Savoir faire oraison se tient là, dans le juste apport de mon action, à la fois discrète et intense. Elle n'a d'autre mission que de me disposer à l'action de Dieu, mais c'est très important, c'est capital : agir pour ne pas agir, agir pour que Dieu agisse.

Se mettre au soleil de Dieu est une image un peu fausse comme toutes les images. Prendre un bain de soleil laisse très passif. Se maintenir sous le soleil de Dieu implique au contraire la mobilisation de toutes nos forces d'attention. Être vraiment là, durer devant Dieu pendant trente minutes ou une heure est parfois si exigeant que sans foi et sans amour l'oraison ne serait qu'une corvée insupportable.

Souvent on me dit : « Je ne peux pas rester ainsi inactif, l'esprit vide. D'ailleurs, il ne sera pas longtemps vide, tout le vol des soucis, des rêves et des distractions va s'abattre sur moi ».

Je n'ai qu'une chose à répondre et je le redis obstinément : le but de l'oraison, c'est de rester par la foi et l'amour en présence de Dieu pour se laisser travailler par lui. À partir de cet objectif précis, valable pour tous, le reste est moyen à inventer, à personnaliser.

Il faut donc éviter à tout prix une erreur : vouloir produire. Des pensées, des sentiments, des résolutions. C'est tellement tentant de produire ! On va faire des choses et les minutes passeront vite. Mais ce ne sera pas l'oraison.

Vous ne lutterez contre le style producteur qu'avec une pensée : tout ce qui va sortir de moi, même génial, même fervent, même héroïque, c'est de l'humain, et je suis venu chercher Dieu. Ses pensées, sa bonté, sa beauté. Son regard d'amour sur moi et sur le monde.

Je voudrais pouvoir graver en vous la conviction qui conduit à l'oraison et nous maintient dans l'oraison : ici, c'est Dieu le producteur. Le jour où l'on croit que pendant ces minutes, parfois si dures, si apparemment vides et inutiles, Dieu agit, on ne peut plus se passer de l'oraison.

Dieu nous transforme selon Ses vues, d'après Son regard sur notre vie réelle. Il sait quel parti nous pouvons tirer, avec Lui, de cette vie, pour devenir le saint qu'Il attend de nous. Si vous ne gardez que cette conviction, Dieu agit, vous avez l'essentiel, je vous aurai tout dit sur l'oraison.

Retenez seulement ce schéma : tout d'abord, réussir une forte présence à soi-même pour se maintenir ensuite dans une forte présence à Dieu, et adhérer, par un acte de foi, à tout ce que Dieu pourra nous donner et à tout ce qu'Il pourra faire en nous, simplement parce que nous sommes là.

Ce qui ne sera jamais assez puissant dans l'oraison, c'est le double acte de foi : Dieu est là et il agit. Un acte qui peut être silence, ou parole, ou geste. Qui peut être senti ou seulement foi nue. La seule chose importante, c'est qu'il soit union d'être à être, de volonté à volonté. Notre effort de présence, et lui seul, crie à Dieu : « Transforme-moi, donne-moi, dis-moi ».

On se livre à l'oraison quand on comprend que cela veut dire tout faire pour que Dieu puisse faire quelque chose. Mais faire quoi finalement? Nous transformer peu à peu en être de paix, d'amour et de courage. Il s'agit d'un modelage et remodelage profond, ce qui veut dire évidemment secret, ou en tout cas discernable par notre entourage plus que par nous-même. Peut-être que tout est dit si l'on évoque la profondeur de cette action divine. Dieu agit là où nous sommes vraiment nous, là d'où tout jaillit, le cœur dont parle Jésus. L'oraison nous travaille au cœur.

Dans un climat de foi nue qui est rude. Le désir sera grand mais très vain de vouloir mesurer le travail de Dieu. « Qu'est-ce que je fais ici, en train de lutter contre les distractions et le sommeil et l'ennui ? Qu'est-ce que Dieu peut bien faire de mes pitoyables trente minutes? »

Il produit en moi, si je le laisse taire, une toi et une espérance qui ne courent pas les rues. Il faut parfois toute une vie pour dire en vérité : « Père, je m'abandonne à Toi ». L'oraison est l'école de cette totale remise.

UNE GOUTTE DE MÉDITATION DANS UN VERRE D'ORAISON

J'espère que ces explications auront tué les craintes de passivité qu'engendre parfois l'idée de s'abandonner à l'action de Dieu sans rien faire soi-même. Rester ainsi extrêmement éveillé, rassemblé, offert, ce n'est pas rien faire ! Il suffit d'avoir essayé pour être fixé sur ce qu'exige de nous l'attention à la Présence.

Nous n'offrons pas beaucoup d'occasions à Dieu de nous avoir ainsi tête à tête, pur de tout autre désir que ce tête-à-tête où Il nous voit enfin non distrait de Lui.

Comme nous nous sentons alors exister au maximum et en pleine lumière, nous avons la perception crue, presque violente, de notre pauvreté par rapport à ce que nous voudrions être pour Lui et pour nos frères. Quelqu'un qui fait oraison peut difficilement garder de la prétention. Mais alors monte en nous la plus belle parole d'amour : « J'attends tout de Toi ». Ce n'est plus dit un peu à la légère. Cette parole qui nous resitue dans la vérité c'est la parole essentielle de l'oraison, la seule prière à faire. C'est l'oraison.

J'attends tout de Toi. Nous savons, par l'Évangile, que Jésus espérait et admirait cette totale, cette folle confiance. Celui qui attend peu de Dieu ne sait pas qui est Dieu. Rien que pour acquérir cette connaissance, cette certitude que nous pouvons tout attendre de Dieu, cela vaudrait la peine de faire oraison. C'est d'ailleurs le test de notre oraison. Si elle maintient en nous une pure attente de l'action transformante de Dieu, nous sommes sur la bonne route : elle fera de nous un être éveillé, affamé et confiant. Ces choses-là du moins sont perceptibles et cela donne le courage de tenir, de durer tout simplement sous le soleil de Dieu.

Durer restera tout de même difficile, ou redeviendra difficile après une période comblée. Il faut apprendre à organiser le rendez-vous. Mais, ici, chacun doit voir et tout essayer. On n'apprend pas à nager en discutant sur les méthodes. On n'apprend pas à faire oraison sans faire oraison. Il faut plonger.

Je vais esquisser une ultime description, tirée de ma propre oraison et de celles que j'ai pu entrevoir, avec le danger que vous devinez de figer ce qui doit rester souple, et de robotiser ce qui est si différent d'un orant à l'autre, et même d'un jour à l'autre !

J'essaie donc d'effectuer la rupture, de m'établir dans ma profondeur et de réveiller ma foi en la Présence.

Pour arriver à la Présence, je mets tout le temps qu'il faut. J'y passe parfois le temps entier de l'oraison ; quelquefois c'est immédiat.

Si je suis saisi par la Présence, je reste dans ce soleil. Qui peut être soleil-soleil, un état assez lumineux, ou soleil-noir. On ne ressent absolument rien mais on sait très bien qu'on est en train de s'exposer au soleil de Dieu.

Et si je ne suis pas ou si je ne suis plus saisi par la Présence ? Je me sens sec, je ne crois presque plus à l'oraison, j'ai horreur de ce vide, les distractions affluent. Alors, je prends l'Évangile.

Mais là je dois faire très attention. Ne pas me laisser gagner par un goût d'étude. Seulement nourrir le tête-à-tête. Dans l'attente et la faim où je suis, un mot me frappe, un verset. Je lis le commentaire. Je me laisse imprégner, envahir par cette Parole que me dit le Seigneur dans ces conditions uniques d'écoute. Je vis une conviction neuve ou redevenue neuve. Cela fait jouer en moi tantôt la foi – Seigneur, Tu es cela, Tu as vécu cela –, tantôt l'espérance – Tu peux faire en nous de grandes choses –, tantôt l'amour déclaré et même ressenti. Viennent aussi des demandes.

Vous avez dû remarquer que je suis en train de décrire une activité de méditation : réfléchir, laisser naître des sentiments, demander... Pour moi comme pour beaucoup il me semble, un peu de méditation me permet parfois de durer. Mais je précise bien : Un peu ! Il ne faut qu'une goutte de méditation dans un grand verre d'oraison.

Je reprends donc ma pure activité d'accueil, sans lecture, sans réflexion, sans aucun effort pour produire moi-même quelque chose, dès que je me sens de nouveau en état de présence à la Présence. Rien que cela, mais tout cela : c'est l'oraison !

ESSAYEZ !

Depuis les premiers mots de ce livre, je n'ai eu qu'une seule pensée, un seul désir : vous donner envie de tenter l'expérience de l'oraison. Quelqu'un m'a donné cette envie, l'abbé Caffarel, à Troussures, et, partout où je le puis, je redis ce qu'il dit : Essayez !

Ne vous attardez pas dans les raisons pour ou contre et dans le choix des méthodes, venez très vite à la pratique. Peut-être, après quelque temps d'essais, la relecture de ce livre pourra vous être utile, mais je vais le répéter une dernière fois : c'est seulement en faisant oraison qu'on apprend l'oraison. Dieu prend en main ceux qui le cherchent.

André Sève, in La faim et le rendez-vous