mercredi 21 octobre 2026

En devisant... Joris-Karl Huysmans, Du naturalisme à la Trinité

 

Tu y crois si bien à ces idées-là, mon cher, que tu as abandonné l'adultère, l'amour, l'ambition, tous les sujets apprivoisés du roman moderne, pour écrire l'histoire de Gilles de Rais — et, après un silence, il ajouta :

— Je ne reproche au naturalisme ni ses termes de pontons, ni son vocabulaire de latrines et d'hospices, car ce serait injuste et ce serait absurde ; d'abord, certains sujets les hèlent, puis avec des gravats d'expressions et du brai de mots, l'on peut exhausser d'énormes et de puissantes œuvres, l'Assommoir, de Zola, le prouve ; non la question est autre ; ce que je reproche au naturalisme ce n'est pas le lourd badigeon de son gros style, c'est l'immondice de ses idées ; ce que je lui reproche, c'est d'avoir incarné le matérialisme dans la littérature, d'avoir glorifié la démocratie de l'art !

Oui, tu diras ce que tu voudras, mon bon, mais, tout de même, quelle théorie de cerveau mal famé, quel miteux et étroit système ! Vouloir se confiner dans les buanderies de la chair, rejeter le suprasensible, dénier le rêve, ne pas même comprendre que la curiosité de l'art commence là où les sens cessent de servir !

Tu lèves les épaules, mais voyons, qu'a-t-il donc vu ton naturalisme dans tous ces décourageants mystères qui nous entourent ? Rien. Quand il s'est agi d'expliquer une passion quelconque, quand il a fallu sonder une plaie, déterger même le plus bénin des bobos de l'âme, il a tout mis sur le compte des appétits et des instincts. Rut et coup de folie, ce sont là ses seules diathèses. En somme, il n'a fouillé que des dessous de nombril et banalement divagué dès qu'il s'approchait des aines ; c'est un herniaire de sentiments, un bandagiste d'âme et voilà tout !

Puis, vois-tu, Durtal, il n'est pas qu'inexpert et obtus, il est fétide, car il a prôné cette vie moderne atroce, vanté l'américanisme nouveau des mœurs, abouti à l'éloge de la force brutale, à l'apothéose du coffre-fort. Par un prodige d'humilité, il a révéré le goût nauséeux des foules, et, par cela même, il a répudié le style, rejeté toute pensée altière, tout élan vers le surnaturel et l'au-delà. Il a și bien représenté les idées bourgeoises qu'il semble, ma parole, issu de l'accouplement de Lisa, la charcutière du Ventre de Paris, et de Homais !

— Mâtin, tu y vas toi, répondit Durtal, d'un ton piqué.

Il ralluma sa cigarette, puis :

— Le matérialisme me répugne tout autant qu'à toi, mais ce n'est pas une raison pour nier les inoubliables services que les naturalistes ont rendus à l'art ; car enfin, ce sont eux qui nous ont débarrassés des inhumains fantoches du romantisme et qui ont extrait la littérature d'un idéalisme de ganache et d'une inanition de vieille fille exaltée par le célibat !

En somme après Balzac, ils ont créé des êtres visibles et palpables et ils les ont mis en accord avec leurs alentours ; ils ont aidé au développement de la langue commencé par les romantiques ; ils ont connu le véritable rire et ont eu parfois même le don des larmes, enfin, ils n'ont pas toujours été soulevés par ce fanatisme de bassesse dont tu parles !

— Si, car ils aiment leur siècle et cela les juge !

— Mais que diable ! ni Flaubert ni les Goncourt ne l'aimaient leur siècle !

— Je te l'accorde ; ils sont, ceux-là, de probes, et de séditieux et de hautains artistes, aussi je les place tout à fait à part. J'avoue même, et sans me faire prier, que Zola est un grand paysagiste et un prodigieux manieur de masses et truchement de peuple. Puis il n'a, Dieu merci, pas suivi jusqu'au bout dans ses romans les théories de ses articles qui adulent l'intrusion du positivisme en l'art. Mais chez son meilleur élève, chez Rosny, le seul romancier de talent qui se soit en somme imprégné des idées du maître, c'est devenu, dans un jargon de chimie malade, un laborieux étalage d'érudition laïque, de la science de contre-maître ! Non, il n'y a pas à dire, toute l'école naturaliste, telle qu'elle vivote encore, reflète les appétences d'un affreux temps. Avec elle, nous en sommes venus à un art si rampant et si plat que je l'appellerais volontiers le cloportisme. Puis quoi ? relis donc ses derniers livres, qu'y trouves-tu ? dans un style en mauvais verres de couleur, de simples anecdotes, des faits-divers découpés dans un journal, rien que des contes fatigués et des histoires véreuses, sans même l'étai d'une idée sur la vie, sur l'âme, qui les soutienne. J'en arrive, après avoir terminé ces volumes, à ne même plus me rappeler les incontinentes descriptions, les insipides harangues qu'ils renferment ; il ne me reste que la surprise de penser qu'un homme a pu écrire trois à quatre cents pages, alors qu'il n'avait absolument rien à nous révéler, rien à nous dire.

— Tiens, des Hermies, si ça t'est égal, parlons d'autre chose, car nous ne nous entendrons jamais bien sur ce naturalisme dont le nom seul t'affole. Voyons, et cette médecine Matteï, que devient- elle ? tes fioles d'électricité et tes globules soulagent-ils au moins quelques malades ?

— Peuh ! ils guérissent un peu mieux que les panacées du Codex, ce qui ne veut pas dire que leurs effets soient continus et sûrs ; du reste, ça ou autre chose... sur ce, je file, mon bon, car dix heures sonnent et ton concierge va, dans l'escalier, éteindre le gaz ; bonsoir, à bientôt, n'est-ce pas ?

Quand la porte fut refermée, Durtal jeta quelques pelletées de koke dans sa grille et se prit à songer.

Cette discussion avec son ami l'irritait d'autant plus qu'il se battait depuis des mois avec lui-même et que des théories, qu'il avait cru inébranlables, s'entamaient maintenant, s'effritaient peu à peu, lui emplissaient l'esprit comme de décombres.

En dépit de leurs violences, les jugements de des Hermies le troublaient.

Certes, le naturalisme confiné dans les monotones études d'êtres médiocres, évoluant parmi d'interminables inventaires de salons et de champs, conduisait tout droit à la stérilité la plus complète, si l'on était honnête ou clairvoyant et, dans le cas contraire, aux plus fastidieux des rabâchages aux plus fatigantes des redites ; mais Durtal ne voyait pas, en dehors du naturalisme, un roman qui fût possible, à moins d'en revenir aux explosibles fariboles des romantiques, aux œuvres lanugineuses des Cherbuliez et des Feuillet, ou bien encore aux lachrymales historiettes des Theuriet et des Sand !

Alors quoi ? Et Durtal se butait, mis au pied du mur, contre des théories confuses, des postulations incertaines, difficiles à se figurer, malaisées à délimiter, impossibles à clore. Il ne parvenait pas à se définir ce qu'il sentait, ou bien il aboutissait à une impasse dans laquelle il craignait d'entrer.

Il faudrait, se disait-il, garder la véracité du document, la précision du détail, la langue étoffée et nerveuse du réalisme, mais il faudrait aussi se faire puisatier d'âme et ne pas vouloir expliquer le mystère par les maladies des sens ; le roman, si cela se pouvait, devrait se diviser de lui-même en deux parts, néanmoins soudées ou plutôt confondues, comme elles le sont dans la vie, celle de l'âme, celle du corps, et s'occuper de leurs réactifs, de leurs conflits, de leur entente. Il faudrait, en un mot, suivre la grande voie si profondément creusée par Zola, mais il serait nécessaire aussi de tracer en l'air un chemin parallèle, une autre route, d'atteindre les en deçà et les après, de faire, en un mot, un naturalisme spiritualiste ; ce serait autrement fier, autrement complet, autrement fort !

Et personne ne le fait pour l'instant, en somme. Tout au plus pourrait-on citer, comme se rapprochant de ce concept, Dostoïewski. Et encore est-il bien moins un réaliste surélevé qu'un socialiste évangélique, cet exorable Russe ! — En France, à l'heure présente, dans le discrédit où sombre la recette corporelle seule, il reste deux clans, le clan libéral qui met le naturalisme à la portée des salons, en l'émondant de tout sujet hardi, de toute langue neuve et le clan décadent qui, plus absolu, rejette les cadres, les alentours, les corps mêmes, et divague, sous prétexte de causette d'âme, dans l'inintelligible charabia des télégrammes. En réalité celui-là se borne à cacher l'incomparable disette de ses idées sous un ahurissement voulu du style. Quant aux orléanistes de la vérité, Durtal ne pouvait songer, sans rire, au coriace et gaminant fatras de ces soi-disant psychologues qui n'avaient jamais exploré un district inconnu de l'esprit, qui n'avaient jamais révélé le moindre coin oublié d'une passion quelconque. Ils se bornaient à jeter dans les juleps de Feuillet les sels secs de Stendhal ; c'étaient des pastilles mi-sel, mi-sucre, de la littérature de Vichy !

En somme, ils recommençaient les devoirs de philosophie, les dissertations du collège dans leurs romans, comme si une simple réplique de Balzac, celle, par exemple, qu'il prête au vieil Hulot dans la Cousine Bette : « Pourrai-je emmener la petite ? » n'éclairait pas autrement un fond d'âme que toutes ces leçons de grand concours ! Puis, il n'y avait à attendre d'eux aucune envolée, aucun élan vers les ailleurs. Le véritable psychologue du siècle, se disait Durtal, ce n'est pas leur Stendhal, mais bien cet étonnant Hello dont l'inexpugnable insuccès tient du prodige !

Et il arrivait à croire que des Hermies avait raison. C'était vrai, il n'y avait plus rien debout dans les lettres en désarroi ; rien, sinon un besoin de surnaturel qui, à défaut d'idées plus élevées, trébuchait de toutes parts, comme il pouvait, dans le spiritisme et dans l'occulte.

En s'acculant ainsi à ces pensées, il finissait, pour se rapprocher de cet idéal qu'il voulait quand même joindre, par louvoyer, par bifurquer et s'arrêter à un autre art, à la peinture. Là, il le trouvait pleinement réalisé par les Primitifs, cet idéal !

Ceux-là avaient, dans l'Italie, dans l'Allemagne, dans les Flandres surtout, clamé les blanches ampleurs des âmes saintes ; dans leurs décors authentiques, patiemment certains, des êtres surgissaient en des postures prises sur le vif, d'une réalité subjuguante et sûre ; et de ces gens à têtes souvent communes, de ces physionomies parfois laides mais puissamment évoquées dans leurs ensembles, émanaient des joies célestes, des détresses aiguës, des bonaces d'esprit, des cyclones d'âme. Il y avait, en quelque sorte, une transformation de la matière détendue ou comprimée, une échappée hors des sens, sur d'infinis lointains.

La révélation de ce naturalisme, Durtal l'avait eue, l'an passé, alors qu'il était moins qu'aujourd'hui pourtant excédé par l'ignominieux spectacle de cette fin de siècle. C'était en Allemagne, devant une crucifixion de Mathaeus Grünewald.

Et il frissonna dans son fauteuil et ferma presque douloureusement les yeux. Avec une extraordinaire lucidité, il revoyait ce tableau, là, devant lui, maintenant qu'il l'évoquait ; et ce cri d'admiration qu'il avait poussé, en entrant dans la petite salle du musée de Cassel, il le hurlait mentalement encore, alors que, dans sa chambre, le Christ se dressait, formidable, sur sa croix, dont le tronc était traversé, en guise de bras, par une branche d'arbre mal écorcée qui se courbait, ainsi qu'un arc sous le poids du corps.

Cette branche semblait prête à se redresser et à lancer par pitié, loin de ce terroir d'outrages et de crimes, cette pauvre chair que maintenaient, vers le sol, les énormes clous qui trouaient les pieds.

Démanchés, presque arrachés des épaules, les bras du Christ paraissaient garrottés dans toute leur longueur par les courroies enroulées des muscles. L'aisselle éclamée craquait ; les mains grandes ouvertes brandissaient des doigts hagards qui bénissaient quand même, dans un geste confus de prières et de reproches ; les pectoraux tremblaient, beurrés par les sueurs ; le torse était rayé de cercles de douves par la cage divulguée des côtes ; les chairs gonflaient, salpêtrées et bleuies, persillées de morsures de puces, mouchetées comme de coups d'aiguilles par les pointes des verges qui, brisées sous la peau, la lardaient encore, çà et là, d'échardes.

L'heure des sanies était venue ; la plaie fluviale du flanc ruisselait plus épaisse, inondait la hanche d'un sang pareil au jus foncé des mûres ; des sérosités rosâtres, des petits laits, des eaux semblables à des vins de Moselle gris, suintaient de la poitrine, trempaient le ventre au-dessous duquel ondulait le panneau bouillonné d'un linge ; puis, les genoux rapprochés de force, heurtaient leurs rotules, et les jambes tordues s'évidaient jusqu'aux pieds qui, ramenés l'un sur l'autre, s'allongeaient, poussaient en pleine putréfaction, verdissaient dans des flots de sang. Ces pieds spongieux et caillés étaient horribles ; la chair bourgeonnait, remontait sur la tête du clou et leurs doigts crispés contredisaient le geste implorant des mains, maudissaient, griffaient presque avec la corne bleue de leurs ongles, l'ocre du sol, chargé de fer, pareil aux terres empourprées de la Thuringe.

Au-dessus de ce cadavre en éruption, la tête apparaissait, tumultueuse et énorme ; cerclée d'une couronne désordonnée d'épines, elle pendait, exténuée, entr'ouvrait à peine un œil hâve où frissonnait encore un regard de douleur et d'effroi ; la face était montueuse, le front démantelé, les joues taries ; tous les traits renversés pleuraient, tandis que la bouche descellée riait avec sa mâchoire contractée par des secousses tétaniques, atroces.

Le supplice avait été épouvantable, l'agonie avait terrifié l'allégresse des bourreaux en fuite. Maintenant, dans le ciel d'un bleu de nuit, la croix paraissait se tasser, très basse, presqu'au ras du sol, veillée par deux figures qui se tenaient de chaque côté du Christ :

—l'une, la Vierge, coiffée d'un capuce d'un rose de sang séreux, tombant en des ondes pressées sur une robe d'azur las à longs plis, la Vierge rigide et pâle, bouffie de larmes qui, les yeux fixes, sanglote, en s'enfonçant les ongles dans les doigts des mains ;

—l'autre, saint Jean, une sorte de vagabond, de rustre basané de la Souabe, à la haute stature, à la barbe frisottée en de petits copeaux, vêtu d'étoffes à larges pans comme taillées dans de l'écorce d'arbre, d'une robe écarlate, d'un manteau jaune chamoisé, dont la doublure, retroussée près des manches, tournait au vert fiévreux des citrons pas murs. Epuisé de pleurs, mais plus résistant que Marie brisée et rejetée quand même debout, il joint les mains en un élan, s'exhausse vers ce cadavre qu'il contemple de ses yeux rouges et fumeux et il suffoque et crie, en silence, dans le tumulte de sa gorge sourde.

Ah ! devant ce Calvaire barbouillé de sang et brouillé de larmes, l'on était loin de ces débonnaires Golgotha que, depuis la Renaissance, l'Église adopte ! Ce Christ au tétanos n'était pas le Christ des Riches, l'Adonis de Galilée, le bellâtre bien portant, le joli garçon aux mèches rousses, à la barbe divisée, aux traits chevalins et fades, que depuis quatre cents ans les fidèles adorent. Celui- là, c'était le Christ de saint Justin, de saint Basile, de saint Cyrille, de Tertullien, le Christ des premiers siècles de l'Église, le Christ vulgaire, laid, parce qu'il assuma toute la somme des péchés et qu'il revêtit, par humilité, les formes les plus abjectes.

C'était le Christ des Pauvres, Celui qui s'était assimilé aux plus misérables de ceux qu'il venait racheter, aux disgraciés et aux mendiants, à tous ceux sur la laideur ou l'indigence desquels s'acharne la lâcheté de l'homme ; et c'était aussi le plus humain des Christ, un Christ à la chair triste et faible, abandonné par le Père qui n'était intervenu que lorsque aucune douleur nouvelle n'était possible, le Christ assisté seulement de sa Mère qu'il avait dû, ainsi que tous ceux que l'on torture, appeler dans des cris d'enfant, de sa Mère, impuissante alors et inutile.

Par une dernière humilité sans doute, il avait supporté que la Passion ne dépassât point l'envergure permise aux sens ; et, obéissant à d'incompréhensibles ordres, il avait accepté que sa Divinité fût comme interrompue depuis les soufflets et les coups de verges, les insultes et les crachats, depuis toutes ces maraudes de la souffrance, jusqu'aux effroyables douleurs d'une agonie sans fin. Il avait ainsi pu mieux souffrir, râler, crever ainsi qu'un bandit, ainsi qu'un chien, salement, bassement, en allant dans cette déchéance jusqu'au bout, jusqu'à l'ignominie de la pourriture, jusqu'à la dernière avanie du pus !

Certes, jamais le naturalisme ne s'était encore évadé dans des sujets pareils ; jamais peintre n'avait brassé de la sorte le charnier divin et si brutalement trempé son pinceau dans les plaques des humeurs et dans les godets sanguinolents des trous. C'était excessif et c'était terrible. Grünewald était le plus forcené des réalistes ; mais à regarder ce Rédempteur de vadrouille, ce Dieu de morgue, cela changeait. De cette tête exulcérée filtraient des lueurs ; une expression surhumaine illuminait l'effervescence des chairs, l'éclampsie des traits. Cette charogne éployée était celle d'un Dieu, et, sans auréole, sans nimbe, dans le simple accoutrement de cette couronne ébouriffée, semée de grains rouges par des points de sang, Jésus apparaissait, dans sa céleste Superessence, entre la Vierge, foudroyée, ivre de pleurs, et le saint Jean dont les yeux calcinés ne parvenaient plus à fondre des larmes.

Ces visages d'abord si vulgaires resplendissaient, transfigurés par des excès d'âmes inouïes. Il n'y avait plus de brigand, plus de pauvresse, plus de rustre, mais des êtres supraterrestres auprès d'un Dieu.

Grünewald était le plus forcené des idéalistes. Jamais peintre n'avait si magnifiquement exalté l'altitude et si résolument bondi de la cime de l'âme dans l'orbe éperdu d'un ciel. Il était allé aux deux extrêmes et il avait, d'une triomphale ordure, extrait les menthes les plus fines des dilections, les essences les plus acérées des pleurs. Dans cette toile, se révélait le chef-d'œuvre de l'art acculé, sommé de rendre l'invisible et le tangible, de manifester l'immondice éplorée du corps, de sublimer la détresse infinie de l'âme.

Non, cela n'avait d'équivalent dans aucune langue. En littérature, certaines pages d'Anne Emmerich sur la Passion se rapprochaient, mais atténuées, de cet idéal de réalisme surnaturel et de vie véridique et exsurgée. Peut-être aussi certaines effusions de Ruysbrock s'élançant en des jets géminés de flammes blanches et noires, rappelaient-elles, pour certains détails, la divine abjection de Grünewald et encore non, cela restait unique, car c'était tout à la fois hors de portée et à ras de terre.

Mais alors..., se dit Durtal, qui s'éveillait de sa songerie, mais alors, si je suis logique, j’aboutis au catholicisme du Moyen Âge, au naturalisme mystique ; ah non, par exemple, et si pourtant !

Il se retrouvait devant cette impasse dont il s'écartait alors qu'il en percevait l'entrée, car il avait beau s'ausculter, il ne se sentait soulevé par aucune foi. Décidément, il n'y avait de la part de Dieu aucune prémotion et lui-même manquait de cette nécessaire volonté qui permet de se délaisser, de glisser, sans se retenir, dans la ténèbre des immutables dogmes.

Par instants, après certaines lectures, alors que le dégoût de la vie ambiante s'accentuait, il enviait des heures lénitives au fond d'un cloître, des somnolences de prières éparses dans des fumées d'encens, des épuisements d'idées voguant à la dérive dans le chant des psaumes. Mais pour savourer ces allégresses de l'abandon, il fallait une âme simple, allégée de tout déchet, une âme nue et la sienne était obstruée par des boues, macérée dans le jus concentré des vieux guanos. Il pouvait se l'avouer, ce désir momentané de croire pour se réfugier hors des âges, sourdait bien souvent d'un fumier de pensées mesquines, d'une lassitude de détails infimes mais répétés, d'une défaillance d'âme transie par la quarantaine, par les discussions avec la blanchisseuse et les gargotes, par des déboires d'argent, par des ennuis de terme. Il songeait un peu à se sauver dans un couvent, ainsi que ces filles qui entrent en maison pour se soustraire aux dangers des chasses, au souci de la nourriture et du loyer, aux soins du linge.

Resté célibataire et sans fortune, peu soucieux maintenant des ébats charnels, il maugréait, certains jours, contre cette existence qu'il s'était faite. Forcément dans ces heures où las de se battre contre des phrases, il jetait sa plume, il regardait devant lui et ne voyait dans l'avenir que des sujets d'amertumes et d'alarmes ; alors il cherchait des consolations, des apaisements, et il en était bien réduit à se dire que la religion est la seule qui sache encore panser, avec les plus veloutés des onguents, les plus impatientes des plaies ; mais elle exige en retour une telle désertion du sens commun, une telle volonté de ne plus s'étonner de rien, qu'il s'en écartait, tout en l'épiant.

Et, en effet, il rôdait constamment autour d'elle, car si elle ne repose sur aucune base qui soit sûre, elle jaillit du moins en de telles efflorescences que jamais l'âme n'a pu s'enrouler sur de plus ardentes tiges et monter avec elles et se perdre dans le ravissement, hors des distances, hors des mondes, à des hauteurs plus inouïes ; puis, elle agissait encore sur Durtal, par son art extatique et intime, par la splendeur de ses légendes, par la rayonnante naïveté de ses vies de saints.

Il n'y croyait pas et cependant il admettait le surnaturel, car, sur cette terre même, comment nier le mystère qui surgit, chez nous, à nos côtés, dans la rue, partout, quand on y songe ? Il était vraiment trop facile de rejeter les relations invisibles, extrahumaines, de mettre sur le compte du hasard qui est, lui-même, d'ailleurs indéchiffrable, les événements imprévus, les déveines et les chances. Des rencontres ne décidaient-elles pas souvent de toute la vie d'un homme ? Qu'étaient l'amour, les influences incompréhensibles et pourtant formelles ? — Enfin la plus désarçonnante des énigmes n'était-elle pas encore celle de l'argent ?

Car enfin, on se trouvait là en face d'une loi primordiale, d'une loi organique atroce, édictée et appliquée depuis que le monde existe.

Ses règles sont continues et toujours nettes. L'argent s'attire lui-même, cherche à s'agglomérer aux mêmes endroits, va de préférence aux scélérats et aux médiocres ; puis, lorsque par une inscrutable exception, il s'entasse chez un riche dont l'âme n'est ni meurtrière, ni abjecte, alors il demeure stérile, incapable de se résoudre en un bien intelligent, inapte même entre des mains charitables à atteindre un but qui soit élevé. On dirait qu'il se venge ainsi de sa fausse destination, qu'il se paralyse volontairement, quand il n'appartient ni aux derniers des aigrefins, ni aux plus repoussants des mufles.

Il est plus singulier encore quand, par extraordinaire, il s'égare dans la maison d'un pauvre ; alors il le salit immédiatement s'il est propre ; il rend lubrique l'indigent le plus chaste, agit du même coup sur le corps et sur l'âme, suggère ensuite à son possesseur un bas égoïsme, un ignoble orgueil, lui insinue de dépenser son argent pour lui seul, fait du plus humble un laquais insolent, du plus généreux, un ladre. Il change, en une seconde, toutes les habitudes, bouleverse toutes les idées, métamorphose les passions les plus têtues, en un clin d'œil.

Il est l'aliment le plus nutritif des importants péchés et il en est, en quelque sorte aussi, le vigilant comptable. S'il permet à un détenteur de s'oublier, de faire l'aumône, d'obliger un pauvre, aussitôt il suscite la haine du bienfait à ce pauvre ; il remplace l'avarice par l'ingratitude, rétablit l'équilibre, si bien que le compte se balance, qu'il n'y a pas un péché de commis, en moins.

Mais où il devient vraiment monstrueux, c'est lorsque, cachant l'éclat de son nom sous le voile noir d'un mot, il s'intitule le capital. Alors son action ne se limite plus à des incitations individuelles, à des conseils de vols et de meurtres, mais elle s'étend à l'humanité tout entière. D'un mot le capital décide les monopoles, édifie les Banques, accapare les substances, dispose de la vie, peut, s'il le veut, faire mourir de faim des milliers d'êtres !

Lui, pendant ce temps, se nourrit, s'engraisse, s'enfante tout seul, dans une caisse ; et les Deux-Mondes à genoux l'adorent, meurent de désirs devant lui, comme devant un Dieu.

Eh bien ! ou l'argent qui est ainsi maître des âmes, est diabolique, ou il est impossible à expliquer. Et combien d'autres mystères aussi inintelligibles que celui-là, combien d'occurrences devant lesquelles l'homme qui réfléchit devrait trembler !

Mais, se disait Durtal, du moment que l'on patauge dans l'inconnu, pourquoi ne pas croire à la Trinité, pourquoi repousser la divinité du Christ ? on peut aussi facilement admettre le Credo quia absurdum de saint Augustin et se répéter, avec Tertullien, que si le surnaturel était compréhensible, il ne serait pas le surnaturel et que c'est justement parce qu'il outrepasse les facultés de l'homme qu'il est divin.

Ah ! et puis zut, à la fin du compte ! il est plus simple de ne point songer à tout cela ! — Et, une fois de plus, il recula ne pouvant décider son âme à faire le saut, alors qu'elle se trouvait, au bord de la raison, dans le vide.

Au fond, il avait vagabondé loin de son point de départ, de ce naturalisme si conspué par des Hermies. Il revenait maintenant à mi-route, jusqu'au Grünewald et il se disait que ce tableau était le prototype exaspéré de l'art. Il était bien inutile d'aller aussi loin, d'échouer sous prétexte d'au-delà, dans le catholicisme le plus fervent. Il lui suffirait peut-être d'être spiritualiste, pour s'imaginer le supranaturalisme, la seule formule qui lui convint.

Il se leva, se promena dans sa petite pièce ; les manuscrits qui s'entassaient sur la table, ses notes sur le Maréchal de Rais dit Barbe-Bleue, le déridèrent...

Tout de même, fit-il presque joyeux, il n'y a de bonheur que chez soi et au-dessus du temps. Ah ! s'écrouer dans le passé, revivre au loin, ne plus même lire un journal, ne pas savoir si des théâtres existent, quel rêve ! — Et ce que Barbe-Bleue m'intéresse plus que l'épicier du coin, que tous ces comparses d'une époque qu'allégorise si parfaitement le garçon de café qui, pour s'enrichir en de justes noces, viole la fille de son patron, la bécasse, comme il la nomme !

Ça et le lit, ajouta-t-il, en souriant, car il voyait son chat, bête très bien informée des heures, le regarder avec inquiétude, le rappeler à de mutuelles convenances, en lui reprochant de ne pas préparer la couche. Il arrangea les oreillers, ouvrit la couverture et le chat sauta sur le pied du lit, mais resta assis, la queue ramenée sur ses deux pattes, attendant que son maitre se fût étendu, pour piétiner la place et faire son creux. 

Joris-Karl Huysmans, in Là-bas (1891) 

 


lundi 17 août 2026

En priant... Saint Cyrille d'Alexandrie, Hymne à la Vierge Marie

 

Nous Te saluons, Trinité sainte et mystique, qui nous a rassemblés tous en cette église de la sainte Mère de Dieu.

Nous te saluons, Marie, Mère de Dieu, trésor vénéré de l'univers entier, lumière qui ne s'éteint plus, couronne des vierges, sceptre de la vérité sûre, temple indestructible, demeure de celui qui n'a pas de toit, Mère et Vierge !

Grâce à toi, Celui qui vient au nom du Seigneur est béni dans les Évangiles ; nous te saluons : tu as abrité dans ton sein virginal, l'Infini !

Grâce à toi, la Trinité sainte est adorée et glorifiée, la croix précieuse, célébrée et adorée dans le monde entier !

Grâce à toi les cieux tressaillent, les anges et les archanges sont dans l'allégresse, les démons sont en déroute ; le diable tentateur est tombé du ciel que l’homme déchu voit s'ouvrir !

Grâce à toi, l'univers entier, séduit par les idoles, est parvenu à connaître la vérité et le baptême sacré, accordé aux croyants, avec l'huile d'allégresse !

Grâce à toi, sur tout l'orbe de la terre, sont élevées des églises, et les nations païennes s'acheminent vers la conversion !

Grâce à toi, le Fils unique de Dieu a fait luire sa clarté parmi ceux qui se tenaient dans les ténèbres, à l'ombre de la mort !

Grâce à toi, les prophètes ont prophétisé, les apôtres annoncé le salut aux nations !

Grâce à toi, les morts ressuscitent, les rois gouvernent, à cause de la Trinité sainte.

Quel homme est à même de chanter dignement les louanges de Marie ? Elle est, ô merveille, mère et vierge à la fois !

Aussi l'univers entier tressaille-t-il d'allégresse !

Saint Cyrille d'Alexandrie, in Prières des premiers chrétiens 

mercredi 27 mai 2026

En testant... Père François Potez, Un temps pour donner la vie, un temps pour mourir


 

Chers amis, Mes chers enfants,

Combien de fois ai-je raconté, à la fin d’une soirée dansante à Briançon, au dernier soir d’un camp ou au retour d’un pèlerinage puissant, le bonheur du retour au port après une période d’exercice éprouvante. Manque de sommeil, intensité de l’action et, comme c’est souvent le cas dans les hivers bretons, tempête et mouvements incessants du bateau : les organismes sont usés et l’âme fatiguée.

Je garde encore ce souvenir brûlant de la longue houle qui nous pousse enfin dans le Goulet puis à travers la rade de Brest, jusqu’à cet ordre libérateur tellement espéré : « Terminé, barre et machine ; les permissionnaires à l’appel ! »

Pendant des années, j’aurai enseigné aux jeunes de L’Eau Vive, comme à tant d’autres aussi, et bien au-delà, ces fondements de la vie : « Il y a un temps pour tout », dirait Qohèleth (Qo 3,1-8), « Un temps pour donner la vie, et un temps pour mourir ».

L’heure vient maintenant pour moi de rejoindre définitivement, non plus le port de Brest ou de Toulon, mais, cette fois, le Port de mon désir. C’est la Vierge Marie, mon unique voile, qui m’y conduira au moment qu’elle voudra.

La carcasse roule et tangue encore, elle est usée, elle craque ici et là. Mais le calme s’établit peu à peu. On approche du but ! Cette fois, c’est le grand rendez-vous d’Amour qui m’attend, et je m’y prépare autant que je le puis, dans la joie, la paix et l’action de grâce. Oui, toujours et plus que jamais, c’est cette grave allégresse qui m’habite !

Mais je devrais dire plutôt que c’est la Vierge Marie qui m’y prépare, avec douceur et infinie tendresse.

J’ai vécu plusieurs conversions, mais j’ose dire un mot des deux dernières.

Perfectionniste comme je suis, j’aurais voulu que toutes mes affaires soient bien rangées, bien classées et bien ordonnées avant de partir. J’ai encore des centaines de fichiers, de dossiers, d’enregistrements, de photos et de vidéos que j’aurais aimé trier et classer.

Cela m’a beaucoup retardé et je pensais ne pouvoir m’occuper vraiment des affaires du Seigneur que quand les miennes seraient bien en ordre. Et puis j’ai compris que seul le Seigneur peut achever son œuvre. Car c’est la sienne ! Moi, il me prend au passage, comme les apôtres qu’il a appelés alors qu’ils étaient en train de laver leurs filets. Ils l’ont suivi aussitôt.

Alors tant pis, mon atelier restera en plan, et Il trouvera mon établi avec son foutoir. Certains projets seront repris et poursuivis. D’autres seront tout simplement abandonnés : rien ne m’appartient !

La deuxième conversion est une vraie grâce.

J’ai été terrifié par mon péché et par mes fautes. Surtout mon orgueil. J’aurais tellement aimé être humble… En réalité, j’ai découvert que c’est terriblement humiliant d’être orgueilleux ! Peut-être que l’on pourra m’admirer pour certaines choses, mais on ne pourra en tout cas pas admirer mon humilité.

Je me suis jugé très sévèrement moi-même. Et puis peu à peu, s’est imposé à moi le visage du Père miséricordieux. Je me suis laissé retourner par l’immense émotion du Père qui serre son fils prodigue contre son cœur, sans lui laisser le temps de s’expliquer. Et je suis bouleversé par la joie de Jésus crucifié qui ouvre les portes du paradis à son compagnon d’infortune qui a accepté de lui ouvrir son cœur.

Serai-je assez ingrat pour refuser de me laisser embrasser par le Père ? Vais-je refuser le paradis sous prétexte que je n’en suis pas digne ? Non. Je me rappelle cette phrase qui m’a guidé depuis bien longtemps : « La joie du Seigneur est votre rempart » (Néhémie 8,10). Sa joie, c’est de faire miséricorde. J’ai répété cette scène des dizaines de fois avec des personnes que j’accompagnais au seuil de la vie.

Dans peu de temps, c’est moi qui serai introduit par les anges dans la Salle du Trône (cf Apocalypse 4). Et là, je le sais, je serai comme un petit garçon, tout nu. Alors de deux choses l’une : ou bien je me laisserai attirer par le regard irrésistible du Père de miséricorde, et tout sera instantanément dissous. Ou bien je chercherai à fuir pour me cacher, rouge de confusion et de honte, et je serai conduit, pour le temps qu’il faudra, dans le feu brûlant qui consumera enfin toute trace de retour sur moi-même.

Je sais que le démon mettra toute sa rage à me dénoncer pour m’empêcher d’entrer. Et après tout, c’est lui qui a raison, car il est impossible pour un pécheur de paraître devant Dieu. Mais je le sais et je le crois aussi de toutes mes forces : « Il a été rejeté, l’accusateur de nos frères, lui qui les accusait, jour et nuit, devant notre Dieu. (…) Eux-mêmes l’ont vaincu par le sang de l’Agneau, par la parole dont ils furent les témoins » (Ap 12,10-11).

Et puis j’ai mis toute ma confiance en la Vierge Marie, ma mère. J’ai confiance en sa puissance contre le démon. En me consacrant à elle, je lui ai tout donné, et lui ai promis de ne plus m’occuper moi-même de mes propres affaires. Je suis son enfant, et j’ai confiance qu’elle prendra ma défense au bon moment. Alors, choisissant le saut dans la miséricorde, je chante ce psaume :

Mon cœur est prêt, mon Dieu, mon cœur est prêt !
Je veux chanter, jouer des hymnes !
Éveille-toi ma gloire !
Éveillez-vous, harpe, cithare, que j’éveille l’Aurore !

Psaume 56,8-9

Avec l’Immaculée et par elle, je veux chanter mon action de grâce au Seigneur.

 Alléluia ! Chante, ô mon âme, la louange du Seigneur !
Je veux louer le Seigneur tant que je vis,
Chanter mes hymnes pour mon Dieu tant que je dure. 

Ps 145,1-2

Merci, Seigneur, pour les parents que tu m’as donnés. Prudents et sages, ils ont su me préparer à mes grands choix de vie, avant de devenir pour moi de très grands amis.

Merci, Seigneur, pour les innombrables pères et mères, religieux et religieuses, qui m’ont accompagné et guidé tout au long de ma vie.

Merci, Seigneur, pour ces années dans la Marine. Elles m’ont permis de mieux connaître les hommes et de découvrir et d’aimer ce monde que tu as tant aimé toi-même.

Merci, Seigneur, pour ces années de vie religieuse qui ont ancré en moi cet attrait pour la vie contemplative et apostolique à la fois.

Merci, Seigneur, pour ce don infini et infiniment immérité du sacerdoce par lequel tu m’as fait Christ et Père pour l’éternité.

Merci, Seigneur, pour tous ces garçons et filles que tu m’as donné d’engendrer à la vie et qui sont devenus, pour beaucoup, de très grands amis.

Toi, jeune de L’Eau Vive ou d’ailleurs, monte et vole loin, haut. N’aie pas peur de couper résolument tous les fils qui te retiennent prisonnier de toi-même ou du monde. Tout ce qui te maintient dans ce qui est petit, alors que Dieu t’a fait pour ce qui est grand ! Tu ne te tromperas jamais si tu choisis l’exigence. Ne choisis pas la difficulté pour elle-même, mais choisis l’exigence : elle est un vrai chemin de bonheur. N’aie pas peur de monter haut ; toujours plus haut. Écoute la Vierge Marie qui t’attire sur les sommets, au Thabor ou à Notre-Dame des Neiges. Écoute-la qui parle à ton cœur. Et redescends, plein d’enthousiasme et de fougue pour ce monde qui attend ton engagement !

Merci, Seigneur, pour tous ceux que mon ministère de prêtre a croisés. Cette foule de personnes, de tout âge et de toute condition, sur lesquelles tu m’as donné d’exercer le charisme de paternité que tu m’as confié. Inlassablement, j’ai cherché à planter, arroser, corriger, tailler, enseigner, libérer. Autant que je l’ai pu, et avec passion, j’ai planté des repères et des poteaux indicateurs sûrs et solides, sur lesquels chacun pourrait s’appuyer pour faire des choix libres et responsables. De toutes mes forces, je continuerai au ciel cette mission que tu m’as confiée, avec une sollicitude et une affection spéciale pour les prêtres.

Merci, Seigneur, pour l’immense tendresse que tu as mise dans mon cœur pour eux tous. Que tous puissent connaître la douceur de ta caresse de Père.

Pardon, Seigneur, pour tous ceux que je n’ai pas aimés ou que j’ai mal aimés.

Pardon pour ces piles de courrier que j’ai laissé traîner et auquel je n’ai jamais répondu.

Pardon surtout pour tous ceux que j’aurais offensés ou blessés, sans pouvoir réparer sur la terre.

Merci, Seigneur, pour l’immense amour que tu m’as donné pour l’Église et pour ses pasteurs. Et pour la confiance en l’Esprit Saint qui la guide sans cesse selon ses vues, souvent incompréhensibles pour nous. Merci de m’avoir appris à dire oui à tout avec ta Mère.

Merci aussi, Seigneur, pour la maladie, venue en son temps. Elle m’a donné de découvrir une nouvelle force dans la vulnérabilité.

Merci pour ce ministère de la souffrance que tu m’as confié pour l’Église, pour le monde.

Merci de m’avoir permis d’annoncer cet Évangile de la souffrance, si cher au cœur de mon père, saint Jean-Paul II.

Merci, Seigneur, de m’avoir permis d’y découvrir, avec saint Paul, une joie nouvelle (cf. Colossiens 1,24-25).

Merci surtout, Seigneur, ô merci, de m’avoir donné ta Mère. C’est elle qui m’a tout appris. Tout. Jusqu’à chanter Magnificat en pleurant au pied de ta Croix. Mère Immaculée, infiniment pure et tendre et douce. Oui, je suis ton enfant et tu es ma Mère !

Merci enfin, Seigneur, de me donner ce temps ultime pour me préparer au rendez-vous d’Amour que tu m’as fixé, dans ton incompréhensible bonté. Et maintenant, tenant ferme cette main maternelle à laquelle tu m’as confié, je viens à toi dans la joie et dans cette immense action de grâce. J’entends déjà les premières notes de la fête.

Console, je t’en prie, ceux qui vont pleurer mon départ. Souvent, je pense aux adieux de saint Paul aux Éphésiens (Actes des Apôtres 20,36-38). Pleurer, c’est signe que le cœur est vivant. Un cœur qui ne saigne pas est un cœur mort. Mais nos larmes ne sont pas comme celles des païens qui ne connaissent pas Dieu. Ce sont des larmes d’espérance. Les larmes de la grave allégresse. Réjouissez-vous tous avec moi, puisque je pars pour la Patrie. Il n’y a plus là-bas ni souffrance, ni pleurs, ni larmes ! Il n’y a plus là-bas qu’allégresse éternelle.

Que vienne enfin ce jour où tout sera récapitulé dans le Christ ! (Éphésiens 1,10)

Amen

Père François Potez, Testament spirituel, juillet 2025