mercredi 31 août 2022

En témoignant... Madeleine Delbrêl, L'Homme qui est seul

 


Pour faire l'œuvre de Jésus-Christ, nous avons besoin de Jésus-Christ.

La vie chrétienne n'est pas une reconstitution du Christ, un portrait qui « fasse ressemblant » ; en nous, elle germe, se développe, se dilate. L'imitation évangélique de Jésus-Christ réclame notre chair et notre sang, des actes issus de notre tête et de notre cœur ; mais, si nous en restons là, cette imitation, comparée à ce qu'elle devrait être, semble mince comme une feuille de papier. L'imitation du Christ nous revêt authentiquement si nous revêtons, avec tout ce que nous sommes, la vie même du Christ. Beaucoup d'entre nous semblent avoir l'attrait, sans doute est-il une grâce, d'une obéissance concrète à l'Évangile ; mais ils ont reçu, souvent comme une rançon, la tendance à un « évangélisme » qui extériorise l'Évangile par souci de lisibilité et le goût d'un « style » qui, pour faciliter les compréhensions, découpe la vie en clichés caractéristiques. Tout cela demeurerait vrai si nous ne nous en laissions pas préoccuper au point d'oublier, peu ou beaucoup, le mystère, tout ce qui dans l'Évangile dépasse l'homme. Les yeux purs qui mettent tout le corps dans la lumière naissent dans l'ombre : c'est la condition pour eux d'être sensibles à l'éclairage de chaque lieu de mission, de mieux s'accommoder au jour. N'y a-t-il pas dans certains fonds marins des poissons qui sont aveugles mais reçoivent à chaque changement de milieu une adaptation différente qui leur permet de voir ?

La vie du Christ qui est la vie chrétienne ne se gagne pas dans un jeu de hasard : elle nous est donnée, elle nous est conservée mais, à nous de la gagner comme on gagne sa vie, comme on gagne de quoi vivre, comme on gagne son pain.

Autant reste obscure la profondeur de notre lien à cette vie, autant les lois de celle-ci nous sont explicitées. Le chrétien peut avoir des dons exceptionnels d'invention ou de juridisme : ils ne le rendront pas davantage chrétien. Une soumission exacte à l'économie intime de la vie chrétienne, peut seule nous rendre chrétiens davantage. C'est cette même soumission qui nous fait gagner de quoi vivre sans que nous ayons à choisir comment.

La vie chrétienne est un réalisme.

Si nous avons besoin de Jésus-Christ, nous Le trouverons là où Il nous a dit de Le prendre, oui, de Le prendre. Si tous les points de départ de la vie chrétienne sont des obéissances volontaires, des adhésions de notre esprit, si notre croissance en grâce réclame des moyens que nous pouvons accepter ou refuser mais non choisir, ces moyens nous conduisent tous à un pouvoir, pouvoir qui reste un devoir : la saisie de Jésus-Christ. Par des actes que nous posons librement, mais que nous ne sommes pas libres de remplacer par d'autres, nous avons, à discrétion, la vie que Jésus-Christ continue à donner et à répandre. Ces actes nous compromettent entièrement ; ils pétrissent ce que nous sommes du fond de notre âme au bout de nos mains, aux bords de nos lèvres.

Jésus-Christ est dans les Pauvres, dans tous ceux qui sont petits, dans tous ceux qui sont souffrants ; Il y attend notre tendresse. Oublier les pauvres, les petits, les souffrants c'est refuser pratiquement notre cœur à une attente qui, à elle seule et à travers notre seul cœur, glorifie tous les cœurs d'hommes. Mais, retrouver Jésus-Christ dans les pauvres, les petits, les souffrants n'épuise pas le don de Jésus-Christ.

Jésus-Christ est dans l'Évangile ; en repasser les paroles en nous-mêmes, les laisser pénétrer, germer, pousser, porter des fruits dans notre vie, c'est trouver Jésus-Christ dans une révélation intime, dans les reflets imparfaits de ce qu'Il est et de ce qu'Il fait, reflets perceptibles sur les actes d'obéissance à Sa parole. Mais, là encore, nous n'allons pas au fond du don de Jésus-Christ.

Jésus-Christ est au milieu de nous quand, en Son nom, nous nous rassemblons, Il est avec nous chaque jour, Il est avec nous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles ; nous Le trouvons en notre compagnie. Mais, même en marchant avec Lui du matin au soir de nos journées, nous ne finirons pas de Le trouver comme Il se donne.

Jésus-Christ demeure en nous et nous en Lui, dans ce partage obscur de Sa vie et de la nôtre ; mais, même si nous nous laissions comme engloutir dans cet abîme de prédilection, ce ne serait pas le don plénier de Sa vie. Car la plénitude de ce don n'est pas dans un arrêt, dans un point final : elle est dans la suppression de ce qui nous empêche d'être totalement vivants, d'être entièrement aptes à vivre.

Si pour faire les œuvres de Jésus-Christ, nous avons besoin de Jésus-Christ, c'est à l'Église qui nous L'a donné la première que nous devons d'abord le demander : l'Église nous Le donnera toujours. Jésus-Christ continue en elle les actes mêmes de son amour : Son corps livré, Son sang répandu ; elle en perpétue le sacrifice ; par eux nous sommes rachetés, réparés, nourris, fortifiés. Jésus-Christ nous aimant ainsi et pas autrement est dans Son Église. Là nous pouvons Le saisir, nous devons Le saisir vivant, pour nous laver avec Lui, vivant, pour nous nourrir de Lui vivant, pour devenir forts en Lui vivant, pour être transformés par Lui quand se transforme notre vie ou quand la mort s'annonce à nous.

Si nous avons besoin de Jésus-Christ, si nous le demandons à l'Église, nous avons besoin de ceux par qui l'Église Le donne : nous avons besoin du prêtre. Nous n'avons pas le droit, ni pour nous, ni pour les autres, de mourir de maladie ou de faim. Dans les talents dont il nous faudra rendre compte, il y a celui de l'homme fort que nous aurions pu être, si nous ne le sommes pas devenu, s'il n'a pas été nourri et soigné, il nous sera quand même réclamé ce que nous aurions dû pouvoir faire. Un seul peut suppléer si le prêtre manque, qu'il soit absent ou qu'il soit captif, c'est Jésus-Christ seul qui peut empêcher des famines de tourner à la mort, mais Il ne fait de miracles que si les famines sont choisies par Lui et non par nous.

La vie missionnaire dont nous essayons de déchiffrer l'ébauche est un essentiel chrétien. Il lui faut les aliments essentiels de la vie chrétienne, ou bien elle ne sera pas : d'avance elle est liée au prêtre.

Le prêtre est indispensable à un apostolat comme celui que nous poursuivons, le prêtre est indispensable, parce que le sacerdoce est indispensable. Sans lui et sauf un luxe de circonstances exceptionnelles, la vie apostolique sera frappée de dégénérescence ; elle ne recevra pas les éléments essentiels à son développement.

Le sacerdoce lui est extérieur, elle n'est pas autonome par rapport à lui : pour une large part, ce qui la fait elle-même est subordonné au sacerdoce. Il n'est pas question de savoir si nous trouvons que cela est bien : cela est ainsi ; on vit la vie, on ne l'organise pas.

Il ne s'agit pas d'être des sortes d'idéalistes, de vivre des idées collées sur des faits, de mettre à la place du sacerdoce ce qui n'est pas le sacerdoce. Le grand risque c'est de le confondre avec les prêtres qui l'ont reçu : les fonctions vitales qui nous donnent Jésus-Christ sont remises au sacerdoce auquel des hommes acceptent de faire servir leur vie, ils acceptent qu'on les rencontre en lieu et place de Jésus-Christ.

Là où est un prêtre, là est la communication, pour nous nécessaire, de Jésus-Christ.

Il est légitime et pour nous et pour ces prêtres que chacun soit aimé personnellement par nous pour ce qu'il est, ce qu'il fait, ce qu'il a fait pour nous. Certains ont pu incarner l'orientation de notre vie et nous aider à la reconnaître ; d'autres peuvent représenter ce qui, dans l'Église, nous tient le plus au cœur, rien de tout cela ne fait qu'ils sont prêtres, rien de tout cela n'est le sacerdoce lui-même, le sacerdoce unique de Jésus-Christ.

Réaliser notre relation exacte avec ce seul et simple sacerdoce est une des premières nécessités apostoliques.

Je ne veux pas parler des fonctions sacerdotales du prêtre, mais de ce qui lui est demandé pour être revêtu de ces fonctions. En parlant seulement de ce que le peuple chrétien considère comme inséparable de la vie du prêtre, sans m'aventurer sur le plan de ce que l'Église considère comme lui étant ou non essentiel, sans m'aventurer davantage sur le plan juridique où sont précisées les distinctions entre ce qui fait le prêtre et ce qui fait le religieux, on pourrait signaler ce qui dans la définition commune et courante du prêtre, coïncide avec le fond de vie apostolique précisé par notre recherche. Dans cette coïncidence, je ne m'arrêterai qu'à une chose :

Pour l'infidèle comme pour le fidèle, le prêtre est d'abord l'homme de son bon Dieu dit l'un, l'homme de Dieu dit l'autre.

Pour tous, le prêtre est « celui qui est seul ».

La solitude du célibat est, dans la vie du prêtre, la principale pierre d'achoppement. Dans les milieux indifférents, surtout dans les milieux peu denses et fermés des petites villes et des campagnes, le célibat du prêtre est le thème favori des histoires et des... petites histoires, des chansons à boire comme des campagnes de diffamation. Ces milieux partagent avec les incroyants un a priori de scepticisme sur la réalité de ce célibat. Une discussion sérieuse de la question, quels que soient les gens qui y participent, dans la plupart des milieux sociaux y compris ceux qui n'ont pas d'hostilité religieuse, considèrent un célibat réel soit comme impossible, soit comme cause ou conséquence de déséquilibre. De plus en plus, des gens sympathiques à l'Église et une petite minorité chrétienne tiennent pour nuisible à la mission du prêtre un état de vie qui le sépare de la condition humaine commune. Ils affirment que son témoignage s'en trouve dévalorisé et ses possibilités de conseil et d'appui, diminuées. Ceux qui discutent dans la perspective du prolétariat renforcent volontiers ces prises de position.

Le prêtre est l'homme qui est seul.

La part considérable qu'a pris la solitude dans notre recherche apostolique n'est pas à souligner. Pourtant, quoique prévue, elle sera vraisemblablement et généralement accidentelle ; elle n'en sera que plus difficile à tolérer d'emblée, mais, notre vieille horreur de souffrir aura vite fait de nous rappeler le caractère d'épreuve d'une solitude qui, en réalité, sera une suite de solitudes. Très vite, nous nous souviendrons qu'il n'y a pas eu accord entre Dieu et nous, quelque chose en nous attendra obstinément que ça passe.

Mais, dans la mesure où ces tares sont publiques, dans la mesure aussi où elles se refusent elles-mêmes à être accidentelles et revendiquent une durée dont leurs différents systèmes affirment être la garantie, elles poussent notre foi à vouloir des contrepoids religieux publics, des équivalences durables. Une vie sacerdotale liée à cette tentative apostolique y serait comme la signature, officielle, donnée pour l'éternité, de tout ce qui serait rassemblé d'authentiquement missionnaire, mais, obscurément, précairement, fragmentairement, pauvrement.

La solitude du célibat sacerdotal est éclatante.

Juge qui voudra les vies réputées médiocres qui suivirent le don sincère et solennel à Dieu. Ce Dieu, lui, ne pourra pas oublier l'homme qui Lui aura remis à tout jamais ce que personne ne lui prenait de force, ce qui, s'il le reprenait, deviendrait pour lui un vol : la possibilité de vivre toute une part de sa nature d'homme, la réalisation de tout un sillon de sa vie, un sillon qui le traverse entièrement, de ce qu'il a de strictement humain, à ce qu'il partage avec les êtres les plus élémentaires ; et ce qui était sa seule garantie sur la mort — au cas où toute foi serait vaine —.

Car Dieu qui sait ce que c'est que la vie sait mieux que n'importe quel homme la mort partielle et anticipée qu'est en réalité le célibat volontaire.

Pour un être humain normal, accepter l'appel au célibat, c'est accepter une solitude qui rejoint une sorte d'humilité essentielle, un choix de la moindre place où Dieu trouve gloire. Le célibat rend petit l'homme naturel. Il est muré, cet homme naturel, dans la solitude de celui qu'il est. Il ne peut pas rejoindre celle qui lui est complémentaire et sans laquelle est impossible cette réalité que Dieu lui-même dit infrangible ; le réel de tous les autres n'est pas le sien. Pas davantage il ne peut se laisser rejoindre. Il est comme chassé de l'avenir. Après la mort, la Foi est vraie ou il n'y a rien. Ses enfants, ce lui-même qui le quitterait et dans lequel il continuerait à vivre et qu'il préférerait à lui, ses enfants n'existeront jamais. Il est implacablement réduit à lui-même.

Juge qui voudra cet homme, car cet homme, Dieu aussi le jugera.

Mais ce n'est pas l'homme naturel qui choisit le célibat volontaire, c'est un homme qui est aimé de Dieu et qui le sait. Le savoir ne lui a pas fait choisir de donner à Dieu un amour exceptionnel ; mais, le savoir lui a rendu comme impossible de ne pas donner à Dieu son entière possibilité d'amour ; peu lui importe qu'elle soit petite ou grande, ce qu'il veut c'est qu'elle soit entière.

Quoi que disent les rumeurs que nous évoquions il y a quelques pages, nous prétendons que cet homme a encore sa raison : nous revendiquons qu'il puisse la garder ! Dans ce cas, il saura avancer sans illusions. Il ne croira pas que, pour ceux qui se donnent à Dieu, la grâce tienne lieu d'amour naturel. Il n'escompte pas de son corps les dispositions qui seront les siennes à la résurrection de la chair. Il se préparera à ne pas appeler tentations le malaise d'un corps normal dans une vie qui ne l'est pas, mais à ne pas l'appeler davantage : état d'esprit ; il l'appellera de son vrai nom, même si le mot n'est plus à la mode : pénitence. Il y a peu de sacrifices qui ne fassent pas faire pénitence. Et c'est là où tout change avec l'homme naturel. Pour celui-ci, la souffrance est une intruse ; pour n'importe quel chrétien, elle va de pair avec l'amour, amour de Dieu ou l'amour d'autrui.

Le prêtre sait bien que dans la majorité des domaines, sa souffrance est la même que celle de n'importe quel homme, mais, pour lui, comme pour tout chrétien elle est chose due depuis notre baptême car si la vie du baptême est la vie de Dieu elle est aussi la vie de l'homme des douleurs ; le chrétien a un accord de principe avec elle, même si pratiquement il proteste ou crie. Aussi la souffrance du célibat, si elle existe, s'inscrit-elle sous la rubrique qui groupe toutes les souffrances : celle de la croix.

Le facteur solitude qui domine si fortement toute la question du célibat garde sa force et toutes ses dimensions dans le célibat sacerdotal, mais ses conséquences qui sont les mêmes au départ se retournent entièrement, se convertissent prises dans l'intention religieuse de la vie, — je ne suis pas une juriste et je donne au mot religieux son sens général —.

Tout à l'heure nous avions à faire à une solitude négative, qui sapait et mutilait. Ici, la solitude devient comme le contraire d'elle-même, elle fait du prêtre l'hôte privilégié de Dieu. Tout ce qui dans sa vie est esseulé ou dépeuplé devient la possibilité d'une hospitalité plus vaste aux venues de Dieu. Ce qui empêchait l'homme de se compléter au-dehors, devient facilité de réunion à Dieu, d'intimité et d'échange avec lui. Non que le prêtre réserve ces zones consacrées avec lui dans le sacrifice de lui-même, à l'exaltation ou à des évocations pseudo-mystiques, mais parce que, même dans l'étonnement de sa raison et l'insipidité que diffuse la fatigue il se sait dans la présence préférée de son Dieu enseigné en le sachant ou à son insu, mis en charge auprès de lui, comme un accumulateur de force.

Il sait que les paternités ne sont pas toutes selon la chair et qu'il est consacré pour transmettre une vie devenue sienne grâce à la libéralité du Christ. Il suffisait que lui-même l'ait reçue pour avoir accès dès aujourd'hui dans l'éternel ; mais il est convié à engendrer des citoyens d'éternité. Il connaît les ruses de l'homme ; il sait que Dieu les discerne mieux que lui ; il ne s'étonne pas d'élever des enfants qui disparaissent de sa vie, tandis qu'il donne la vie à des fils qu'il ne connaîtra jamais.

Le prêtre qui est seul marchera avec Dieu vers la mort. Peut-être l'attendra-t-il comme certains de ceux que j'ai connus, déjà silencieux et immobiles comme elle. Quand elle arrive, quand la mémoire se réveille pour évoquer la liste du mal et des omissions, s'il trouve la paix, ce ne sera peut-être pas dans le souvenir de dévouements ou de renoncements onéreux, mais bien plutôt dans le souvenir de mois, de jours, peut-être de minutes, glacés, étreints, écrasés par la solitude, où une voix, la sienne, disait : « Dieu, mon Dieu, je ne regrette rien ».

De telles minutes sont nécessaires à la terre, c'est peut-être le plus profond labour qu'on puisse y faire, pour qu'elle puisse recevoir le Seigneur : il est le sien par droit de sang.

Si des brèches cèdent un jour dans son opaque résistance, ce sera par des solitudes assez passionnément ambitieuses de faire place à Dieu.

Madeleine Delbrêl, in La femme, le prêtre et Dieu

L'homme qui est seul (1957)

jeudi 30 juin 2022

En tremblant... Père François Potez, La grave allégresse

 

C'était la veille de mon ordination. Je rentrais de ma retraite et je trouve dans mon casier une énorme pile de courrier. Des tas d'amis qui voulaient me dire leur affection et m'assurer de leur prière. Désireux de demeurer dans le recueillement et dans le silence intérieur jusqu'au lendemain, je laisse tout cela avec l'intention de ne l'ouvrir qu'après le jour J. Une enveloppe toutefois attire mon attention : l'écriture m'est familière et très aimée. C'est une religieuse, une des nombreuses mères qui ont profondément marqué ma vie. Celle-là, je décide de l'ouvrir.

Dedans, une carte avec une phrase, une seule : « François, soyez dans une grave allégresse ».

Cette phrase est devenue pour moi comme une maxime, une devise. Elle domine et oriente tout mon sacerdoce. Toute ma vie.

La juxtaposition de ces deux mots est étonnante, mais tellement significative. Cette grave allégresse est comme une joie particulière, au sommet de toutes les autres formes de joie — tellement plus grande et plus profonde, celle-là, que toute autre forme de joie.

Il y a l'optimisme ou la gaîté, mais c'est une affaire de tempérament. Il y a la joie sensible, émotion passagère qui salue quelque chose qui nous fait plaisir, qui nous fait du bien. Il y a encore la joie partagée, celle que l'on éprouve à donner, à se donner, à pardonner : c'est évidemment beaucoup plus grand et plus fort, mais encore difficilement compatible avec la souffrance ou la tristesse.

Et puis, il y a cette joie spirituelle, joie chrétienne par excellence 1 — cette joie surnaturelle, au sens où elle vient d'En Haut 2. Elle est comme une vertu, une véritable structure de l'âme. Elle caractérise vraiment le chrétien en tant que tel. Saint Paul en fait d'ailleurs un devoir 3. Et je pense que ce devoir est encore plus grave pour nous qui sommes prêtres.

Je trouve que l'expression « grave allégresse » dit admirablement cette joie.

C'est vraiment une allégresse. L'allégresse qui chante la victoire de la résurrection, la victoire de l'amour sur la haine, de la vie sur la mort, de la vérité sur le mensonge. Cette allégresse est entretenue par la foi et l'espérance théologales 4. C'est l'allégresse de Marie, déjà, lors de la Visitation : « Mon esprit exulte en mon Dieu ».

Cher Benoît, oublie cette allégresse, et les difficultés de la vie te feront rapidement retomber dans le découragement, dans l'angoisse d'une vie qui n'a plus de sens, puisqu'elle est dominée par la mort — angoisse et découragement qui n'auront plus rien de chrétien. Peut-être même connaîtras-tu le désespoir, comme beaucoup de nos contemporains. Pour échapper à l'angoisse et au désespoir, beaucoup se noient dans des plaisirs sensibles et faciles : on boit pour oublier qu'on a soif... Mais plus on boit, et plus on a soif, sans connaître l'origine de cette soif ! C'est un cercle infernal. En te disant cela, je pense à des prêtres qui souffrent terriblement de solitude et d'ennui. Qui allument le soir la télé pour tuer le temps. Ou qui s'en vont flâner sur YouTube... Quel malheur et quelle souffrance !

Cette allégresse est grave aussi parce qu'elle n'oublie jamais le poids du péché et de ses conséquences. Elle n'oublie jamais le poids de la souffrance du monde. Elle n'oublie pas que Jésus est mort avant de ressusciter. Et cette histoire est grave. Elle pèse son poids ! Cette gravité est entretenue par la charité, qui nous inspire de nous unir aux souffrances du Christ 5. Oublie cette gravité, et ton allégresse deviendra rapidement simple exubérance. Elle ne sera plus chrétienne. C’est d’ailleurs une grande tentation, très actuelle chez beaucoup de chrétiens, ou dans de nombreuses communautés : on chante la louange, mais on voudrait exclure la croix. Alors, on commence à planer. « Si nous ne confessons pas Jésus Christ, disait le pape François au lendemain de son élection sur le siège de Pierre, nous deviendrons une ONG humanitaire, mais non l’Église ».

Cette joie-là, cette grave allégresse, est donc compatible avec la souffrance, et même avec la tristesse et les larmes. Elle traverse les plus grandes épreuves et surmonte les difficultés avec une force qui soulève les montagnes. Puissante et légère, elle est un vrai repos de l’âme et lui donne une grande stabilité.

J’ose aller plus loin, même si c’est en tremblant : c’est du fond de l’abîme de la détresse que monte le cantique de cette joie-là. Sur la croix, Jésus descend jusqu’aux tréfonds de l’abîme, jusqu’à ressentir l’abandon de son Père, mais il vit aussi déjà de la joie de sa vie donnée pour nous sauver, de sa vie offerte pour que nous vivions de sa vie. N’y a-t-il pas, tout au bout du cri de douleur que Jésus exprime de tout son être, « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », la révélation d’un chant de victoire et de joie ? Il faut lire et prier jusqu’au bout le psaume 21, jusqu’aux derniers versets : « À vous, toujours, la vie et la joie ! »

J’en suis intimement persuadé, et de plus en plus : Marie n’a jamais chanté plus parfaitement son Magnificat qu’au pied de la croix. Elle aussi vit la souffrance, à des profondeurs qu’aucun être humain ne pourra jamais sonder. Mais elle vit déjà la joie de la victoire de la vie. « Dans les douleurs et la torture d’un enfantement », ne vit-elle pas déjà la joie de la vie recouvrée par le Bon Larron réconcilié ? Oui, vraiment, la joie de Marie, c’est la grave allégresse.

Tu vois, Benoît, je crois que l’on attend du prêtre qu’il soit particulièrement témoin de ce mystère. Encore une fois, je le dis en tremblant. Mais profondément convaincu.

Père François Potez, in La grave allégresse

 

 

1. Je voudrais renvoyer ici à un livre magnifique, Le Prodigieux mystère de la joie, du père Matthieu DAUCHEZ (Artège, 2014). Au service des enfants des rues à Manille depuis une quinzaine d'années, il s'interroge sur la joie extraordinaire, dont il est tous les jours le témoin émerveillé, chez ces enfants qui vivent pourtant dans une misère indicible.

2. « Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi, j'ai gardé les commandements de mon Père, et je demeure dans son amour. Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite » (Jean 15, 9-11).

3. « Soyez toujours dans la joie, priez sans relâche, rendez grâce en toute circonstance : c'est la volonté de Dieu à votre égard dans le Christ Jésus » (1 Thessaloniciens 5, 16-18).

4. « La foi est une façon de posséder ce que l'on espère, un moyen de connaître des réalités qu'on ne voit pas » (Hébreux 11, 1).

5. « Maintenant je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous ; ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ dans ma propre chair, je l'accomplis pour son corps qui est l'Église » (Colossiens 1, 24).

 

vendredi 25 mars 2022

En méditant... Marie-Dominique Molinié, Marie et le mystère de l'Annonciation

 


L'entrée dans l'ordre rédempteur

S'il n'y avait pas eu le péché, Marie aurait pu entrer dans la gloire par la consommation de l'holocauste inspirant sa consécration virginale 1.

En fait, Marie est née dans un monde pécheur, et au terme de l'histoire sainte du peuple juif... sainte et douloureuse. Protégée de la maladie, protégée de nombreuses souffrances 2, elle n'a pas été protégée de toute souffrance : elle a partagé le poids de la condition humaine, elle a connu le froid, la fatigue et la chaleur.

Elle a su progressivement l'histoire de son peuple et sa situation humiliée. Malgré une protection familiale analogue à celle de Thérèse Martin, les voyages à Jérusalem et au Temple ont dû lui faire soupçonner très vite le mystère du péché, même chez les prêtres juifs — comme Thérèse découvrit à Rome celui des prêtres chrétiens. Je crois pourtant que tout cela restait enveloppé dans la douceur et la force du Saint-Esprit, à travers la douceur familiale — mais bien au-delà de la douceur familiale.

La souffrance ne devant prendre vraiment son envol qu'à l'heure de Jésus, les premières années de sa vie apparaissent comme le printemps de la gloire : le temps des fiançailles d'une nature intègre plongée dans un monde de ténèbres, mais protégée par la royauté de la grâce contre la morsure du serpent.

Peu à peu se développa la grande épreuve : à partir de six ou sept ans, la Sainte Vierge a dû être enseignée, initiée au mystère d'Israël... et des désirs explicites ont commencé à dévorer son cœur — désirs incompréhensibles pour elle qui l'installèrent dans une sorte de torture (analogue à celle que décrit Thérèse, mais bien plus profonde encore).

Ces désirs étaient en effet le point de convergence ultime de l'Avent — l'attente d'Israël. Cette longue attente de deux mille ans s'est trouvée portée dans son cœur au niveau d'incandescence où Dieu avait décidé de ne plus lui résister. La Sainte Vierge a donc été portée par la joie du Saint-Esprit, dans une douceur qui était déjà celle de l'éternité, vers une soif unique au monde — qui fut très vite pour Marie la source d'une souffrance, insondable elle aussi, due en grande partie à l'obscurité de cette soif.

Non seulement Marie ne savait pas comment cette soif pourrait être rassasiée (car elle était multiple et contradictoire, comme celle de Thérèse et bien plus encore) mais elle ne savait même pas, à la lettre, ce qu'elle voulait : tous ses désirs venant du Saint-Esprit, elle ne pouvait savoir « d'où ils venaient ni où ils allaient »...

Ce que nous pouvons en soupçonner tourne autour de la maternité divine. Marie voulait la venue du Messie : cela, elle le savait bien, même si elle ne comprenait pas la portée de cette exigence dont elle découvrit progressivement la profondeur avec un certain effroi.

Nous ne savons pas ce qu'aurait pu être exactement, dans une telle situation, le péché de Marie si elle n'avait pas été fidèle. Nous n'avons à son sujet aucune indication analogue au fruit défendu ou à la révolte des anges. Je sais seulement que ce péché était parfaitement possible, qu'il eût été profondément spirituel et libre — de la même nature que celui de nos premiers parents, et plus profond encore. C'est de ce péché qu'elle a été préservée en fait par une prédestination gratuite et infaillible, respectant cependant — et portant même à sa plénitude — le mystère de la liberté. Marie a choisi Dieu à toutes les étapes de sa vie — et ce fut un véritable choix, auquel à chaque fois elle aurait pu dire non, comme elle l'a très clairement compris. C'est particulièrement net au moment du Fiat de l'Annonciation, mais ce n'est pas la seule occasion où Marie a dû choisir de dire : Ecce ancilla Domini.

De quelque façon qu'on le comprenne, c'eût été un péché contre le renoncement. Et c'est pourquoi je suis tenté de me le représenter comme un refus de la maternité rédemptrice, un refus de tout l'ordre rédempteur et une obstination à prolonger le mouvement qui l'emportait vers la gloire sans permettre au péché de venir le perturber. Certains Pères de l'Église ont expliqué la chute des anges par le refus de l'Incarnation rédemptrice : je verrais beaucoup mieux un tel refus prendre place dans le cœur de Marie, si elle n'avait pas su renoncer au désir même de la gloire qui brûlait son cœur et son corps — pour se plonger avec son Fils dans la folie de la Croix...

La Sagesse éternelle et le Saint-Esprit ont ainsi entraîné la Sainte Vierge dans un abîme d'abandon, par le seul jeu des désirs contradictoires qu'Ils lui inspiraient. Il faut seulement reconnaître à ces désirs une intensité suffisante pour s'imposer à la fois comme irrésistibles et incompatibles. La seule clé d'une telle situation, c'est évidemment le renoncement : non pas le refoulement du désir (qui serait une résistance à la grâce même), mais le renoncement à savoir « quomodo fiet istud »3 comment chacun de ces désirs pourra être exaucé.

Apparemment, Marie avait choisi la virginité, et renoncé à la fécondité. La parole de l'Ange semble l'inviter à renverser son choix — d'où le quomodo fiet istud ?

En réalité, dans sa souplesse, elle avait déjà renoncé à tout... ce qui est la seule façon de « choisir tout », comme le fit Thérèse, fille de Marie, deux mille ans après.

Marie désirait autant la fécondité que la virginité. Ne pouvant abdiquer aucun de ces désirs, et ne voyant pas comment ils pouvaient se concilier, elle avait choisi de ne rien choisir et de s'en remettre à Dieu (avant même la parole de l'Ange) sur le quomodo fiet istud. L'ampleur illimitée de sa soif exigeait justement, par sa folie même, qu'elle ne prenne aucune initiative pour l'assouvir 4. Incapable de sortir des contradictions où la plongeait le Saint-Esprit, elle s'en remettait à Lui, dans une obscurité totale, du soin de les dénouer.

Il n'y aura plus d'autre épreuve dans la vie de Marie, c'est-à-dire de circonstance où sa liberté pourrait dire Non. À partir du moment où on entre dans l'équilibre affectif de la gloire, il n'y a plus de péché possible, même s'il y a encore des combats et des tentations comme nous le voyons assez dans la vie de Jésus, pourtant considéré comme impeccable par l'unanimité des Pères.

Jamais un Père de l'Église n'a d'ailleurs évoqué chez Marie au pied de la Croix la moindre tentation de dire Non : s'ils ont admiré sa Compassion, c'est plutôt comme un mystère divin ou une souffrance humaine que comme un acte de vertu — alors qu'ils ne cessent pas d'admirer le Fiat, dont notre grossièreté saisit mal le mérite : car difficile ou pas, ce Fiat fut plus méritoire et au moins aussi libre que le consentement d'Abraham au sacrifice d'Isaac — l'obéissance de nos premiers parents s'ils l'avaient offerte — et la conversion de Caïn avant son crime s'il y avait consenti.

Il fut précédé bien entendu, parce que Marie était une créature humaine et non un ange, d'un certain nombre de Fiat déjà vertigineusement méritoires, même s'ils n'impliquaient pas la lucidité métaphysique explicite que Thérèse répugne à mettre dans l'esprit de Marie.

Mais là-dessus, Thérèse me paraît un peu marquée par les contradictions féminines, car elle fait preuve elle-même de la plus grande vigueur métaphysique dès sa plus tendre enfance ; seulement, comme toute femme (et par conséquent, je le lui accorde volontiers, comme Marie elle-même), elle préfère exprimer ses intuitions sans les abstraire de l'expérience humaine concrète et très simple qui les provoque : en sorte que, dans sa bouche, on pourrait croire qu'il s'agit d'une perception banale à force d'être ordinaire.

Marie est peut-être allée au temple la première fois, dit Thérèse, « tout simplement pour obéir à ses parents ». Mais quand Thérèse et Marie obéissent à leurs parents, c'est peut-être tout simple et ordinaire dans leur conscience — c'est beaucoup plus simple encore, mais pas du tout ordinaire dans les profondeurs de leur âme : c'est un choix métaphysique, celui d'obéir à Dieu à travers leurs parents, et de se livrer à Son Amour à travers l'obéissance.

Il faut situer ce Fiat au sommet des grandes options angéliques qui commandèrent l'histoire du monde — il s'oppose à ce qui aurait pu être un Non serviam 5 analogue à celui de Satan, et s'élève bien au-dessus du Mik-a-el 6 de l'archange à qui l'on donne ce nom.

Ainsi Marie fut-elle préparée, de désir en désir, de renoncement en renoncement, de clarté en clarté, d'obscurité en obscurité, au moment crucial de l'Annonciation. À cette heure, la Parole de Dieu qui, chez les êtres convenablement préparés, revient toujours à dire : « Veux-tu entrer dans l'ordre de la gloire ? » reçoit de Marie la réponse droite, le Oui qui met un terme à son épreuve, sinon à son combat.

Au moment de l'Incarnation, réponse divine au Fiat de Marie, le Verbe fait chair entraîne immédiatement celle-ci dans l'ordre de la gloire : l'équilibre affectif dont j'ai parlé. Je ne m'interrogerai pas sur la manière dont elle en a pris conscience, car je n'en sais rien et cela importe peu. Notons seulement qu'il s'agissait d'un début : on grandit encore dans l'ordre de la gloire tant que l'on reste soumis à l'obscurité de la foi.

Avec l'Incarnation se produit donc en Marie — et par conséquent dans tout le genre humain — quelque chose d'entièrement nouveau : c'est cette nouveauté (l'Évangile) dont nous essayons en ce moment de définir la nature exacte. Toutes les grâces depuis la chute sont rédemptrices, le Christ nous les a méritées par sa Passion — mais en outre Sa venue a changé la situation du genre humain, même par rapport à la grâce rédemptrice.

En quoi consiste ce changement ? Je le définis d'une manière très simple en disant qu'à partir de l'Incarnation le genre humain a retrouvé — au moins et d'abord dans la Personne du Christ — le pouvoir de mourir sous l'aiguillon de la gloire, redevenu assez fort pour nous emporter dans les cieux.

Nous allons nous demander quelles lois président à la communication de ce privilège à partir du Christ. Mais je tiens à en souligner tout de suite le caractère inouï. Avant Lui, les hommes ne pouvaient pas mourir sous le seul aiguillon de la gloire, dont la grâce est le germe : ils ne le pouvaient pas, ou plutôt ne le pouvaient plus — ce trait étant caractéristique de la nature déchue, même rachetée. La nature rachetée avait donc besoin, pour entrer dans la vie éternelle méritée par la grâce, d'une sorte d'appoint — venant de la mort dont l'aiguillon est le péché — pour suppléer à l'inefficacité du seul désir de la gloire.

À partir de Jésus-Christ, la nature humaine baignée dans son Sang n'a plus besoin d'un tel appoint : elle est redevenue capable, comme Jésus lui-même et Marie à sa suite, de mourir sous le seul aiguillon du désir de la gloire — mourir d'holocauste ou, comme on disait dans l'entourage de Thérèse de Lisieux, mourir d'amour.

Cependant la mort, dont l'aiguillon est le péché, continue à exercer son pouvoir, dans un climat apocalyptique plus écrasant qu'avant Jésus-Christ — mais ce n'est plus du tout pour la même raison : le Christ a retrouvé le privilège de la mort de gloire dans les conditions paradoxales du mystère de la Croix, où la mort dont l'aiguillon est le péché ne disparaît pas sans subir une destruction effarante.

Il est offert aux chrétiens d'entrer dans ce mystère, qui dépasse leurs désirs mais les déconcerte douloureusement. Le Felix culpa chanté par l'Église est celui de l'Épouse parfaitement initiée au mystère de l'Époux mystère auquel les pécheurs que nous restons longtemps (et parfois toute notre vie) sont loin d'être accordés. Tant que nous ne sommes pas au niveau de l'Épouse, nous risquons de céder à l'illusion de croire que rien n'est changé, que tout continue comme avant, que le Christ en un mot n'a pas détruit la mort... alors que, précisément, la difficulté vient de ce qu'Il l'a vraiment détruite (avec les douleurs de l'enfantement que cela implique) et qu'Il nous propose la force de la détruire à Sa suite (cette force que S. Paul appelle la « puissance de Dieu »).

Que nous n'en soyons pas là, c'est normal. Mais j'essaie en un premier temps de dissiper au moins l'illusion doctrinale qui nous ferme les yeux sur les splendeurs de la grâce chrétienne, laquelle est en vérité déjà la gloire. Nous essaierons plus tard d'en tirer une morale, c'est-à-dire une ligne de conduite adaptée à la situation : il faut tout de même la comprendre au moins un peu, si l'on veut avoir quelque chance de s'y adapter vraiment.

La première bénéficiaire de cette plénitude nouvelle est la Vierge Marie : c'est elle que nous devons regarder d'abord à ce point de vue.

Si j'écrivais une vie de la Sainte Vierge, il y aurait lieu bien entendu de nous attarder sur nombre de mystères ou d'épisodes fascinants : les fiançailles avec Joseph, leur amour réciproque, la crise déroutante et douloureuse qui a suivi l'Annonciation, les épisodes de la Nativité, le recouvrement au temple, etc. 7

Mais on pourrait s'attendre au moins à ce que je m'arrête davantage au mystère de l'Annonciation, le plus grand après celui de la Sainte Trinité...

Le mystère de l'Incarnation est bien le plus grand des dogmes chrétiens, mais sa profondeur éternelle ne se laisse pas découvrir au seul instant de l'Annonciation : si dès cette heure elle a pu adorer le fruit de ses entrailles, Marie elle-même n'a certainement pas connu aussitôt toutes les profondeurs du mystère dont elle était porteuse 8.

Placée devant des théologiens qui l'eussent cuisinée à la manière de Jeanne d'Arc, elle se serait défendue comme elle en recevant l'inspiration d'en-Haut. Poussée dans ses retranchements, initiée par les bourreaux de la théologie aux distinctions de celle-ci, elle eût reconstitué infailliblement la structure fondamentale des dogmes de Chalcédoine et d’Éphèse.

Inversement, c'est en recevant une participation à l'intuition confuse de Marie dans toute sa profondeur — celle de l'intelligence principale dont j'ai souvent parlé, qui demeure et s'exerce parfois magnifiquement chez les simples et les débiles mentaux — que les Pères de l’Église ont su déjouer, comme Jeanne d'Arc, les pièges de l'hérésie et les sophismes des ténèbres.

Certes Marie n'a pas saisi dès l'Annonciation les profondeurs de l'Incarnation rédemptrice comme rédemptrice : ce mystère l'a cependant habitée aussitôt, et par la porte du Cœur du Christ la persécution des ténèbres a eu dès ce jour accès dans le cœur immaculé de Marie 9.

Il sera donc plus clair d'envisager à son sommet l'initiation de Marie au mystère de la Rédemption — c'est-à-dire de nous transporter tout de suite avec elle au pied de la Croix 10.

C'est là qu'elle nous ressemble le plus, et qu'elle apparaît le modèle éminent de nos purifications passives : initiée à la manière de Jésus (qui est secrètement la nôtre) au combat entre la lumière et les ténèbres, évangélisée comme nous, c'est-à-dire initiée comme nous au mystère de la Croix en pleine obscurité de la foi — et introduite par la Croix, non plus au printemps de la gloire mais à une maturité qui lui permet de contenir dans sa personne (et à ce moment-là seulement, pas avant) le mystère total de l'Église, Épouse mystique du Christ et Mère des croyants.

Cette méditation est fort difficile. Je ne parle pas ici des préjugés rationalistes qui la rendent pratiquement inintelligible à la mentalité présomptueuse de ce qu'on appelle l'homme d'aujourd'hui 11. La théologie dite moderne, en méprisant ouvertement l'intériorité mariale de la Croix, en la traitant comme une µώρια (môria), une ineptie méprisable, lui offre seulement la consécration de la huitième béatitude, qui ne lui a d'ailleurs jamais manqué : cela n'est pas une difficulté.

La vraie difficulté reste théologique : il s'agit des profondeurs divines, en tant qu'elles assument et digèrent la profondeur des ténèbres, selon un mode aussi mystérieux que Dieu Lui-même. En abordant cette terre sacrée, nous affrontons vraiment la sagesse cachée, inaccessible aux yeux de la chair, dont parle saint Paul 12.

Quand on étudie le mystère trinitaire, on se contente de mettre en place, de façon aussi cohérente que possible, les notions analogiques offertes par la Révélation pour nous parler des Trois. C'est difficile, mais encore à la portée d'une intelligence humaine éclairée par la foi.

Lorsque nous abordons la Rédemption, nous contemplons de quelle manière Dieu nous emporte concrètement, dès ici-bas, dans le mystère trinitaire. Les cœurs humains que cette sagesse entraîne dans ces profondeurs sont affrontés, à travers l'obscurité de la foi, au visage de Dieu qui ne ressemble à rien en tant même qu'il ne ressemble à rien. De cela, il est beaucoup plus difficile de parler que du dogme trinitaire...

J'ai déjà essayé dans le volume sur la Rédemption. Nous reprendrons cet effort à nouveaux frais en passant par la Sainte Vierge... en attendant de l'examiner à l'œuvre dans nos cœurs de pierre. Et ce sera plus difficile à chaque fois, parce que ce sera plus concret — plus concrètement divin. La méditation sur Dieu reste nécessairement abstraite 13. La méditation sur le Christ l'est déjà moins, celle sur la Sainte Vierge moins encore (car elle intègre l'obscurité de la foi) — celle qui porte sur les pécheurs que nous sommes encore moins : mais toutes ces méditations, correctement conduites, ne sont pas moins divines que la méditation sur Dieu même.

À travers la manière concrète dont la Miséricorde affronte les ténèbres de notre cœur, Dieu nous murmure le chant de son visage inconnu, le plus inassimilable pour nous... le plus sacré, le plus divin par conséquent. Nous aboutissons ainsi à ce paradoxe : si nous pouvions contempler le péché avec le regard de Dieu 14, nous serions bien plus proches de Lui qu'en regardant Sa splendeur.

Le dialogue pathétique d'Abraham en faveur de Sodome et Gomorrhe est exemplaire à ce sujet. Le visage inconnu de Dieu (la Miséricorde) pénètre par derrière dans le cœur d'Abraham, où il demeure caché. Et Abraham ne sait pas que c'est Dieu qui parle par sa bouche, lorsqu'il s'oppose humblement au seul visage divin qu'il puisse comprendre : celui de la Justice. Ce dialogue est exemplaire, il se répétera maintes fois dans la Bible sous diverses formes, il se poursuit dans l'Église depuis deux mille ans : à chaque fois que, non par peur mais par bonté, nous prenons en quelque sorte le parti des pécheurs contre la Justice divine, nous ne savons pas de quel Esprit nous sommes... nous ignorons que cela ne vient pas de nous et que nous risquons de nous réveiller comme Jacob, après avoir cherché Dieu toute la nuit, en nous écriant : « Ce lieu (mon cœur de pierre) est redoutable : car Dieu était là et je ne le savais pas ».

On raconte, chez les Pères du désert, l'histoire du petit cordonnier d'Alexandrie qu'un ange avait présenté au grand saint Antoine comme plus avancé que lui, malgré les efforts héroïques de l'ermite passionné, fort inquiet de ses progrès.

Très déconcerté par cette révélation, Antoine se rendit aussitôt dans la ville de perdition pour y apprendre de la bouche même du petit cordonnier le secret de sa perfection :

― Que peux-tu bien faire d'extraordinaire pour te sanctifier dans un milieu pareil ?

― Moi ? Je fais des chaussures...

― Sans doute. Mais tu dois bien avoir un secret. Comment vis-tu ?

― Je partage ma vie en trois parts (les trois huit d'aujourd'hui !) : la prière, le travail et le sommeil.

― Bof ! Moi, je prie tout le temps... ça ne doit pas être ça. Et la pauvreté ?

― Trois parts encore : une pour l'Église, une pour les pauvres et une pour moi.

― Oui. Moi, j'ai tout donné... Il doit y avoir autre chose. Tu ne vois pas ?

― Non.

― Et tu réussis à supporter ces gens qui ne savent plus distinguer leur droite de leur gauche, qui manifestement vont en enfer ?

― Ah, ça, je ne m'y fais pas... Non, je ne le supporte pas, ça me bouleverse trop, et je demande à Dieu de me faire descendre vivant en enfer, mais qu'ils soient sauvés...

 Antoine se retira sur la pointe des pieds en disant : Évidemment je comprends... et j'avoue que je n'en suis pas là !

Non seulement notre méditation doit s'accomplir dans l'Église, mais c'est l'Église seule qui vit cette méditation par toutes les fibres de son être, depuis la Pentecôte jusqu'à la fin des temps et pour l'éternité. Le Saint-Esprit fait vivre à l'Épouse, en chacun de ses membres fidèles, selon des modes infiniment variés, quelque chose de ce que Marie a connu au pied de la Croix. Et l'Église, en même temps, à travers ses docteurs authentiques, réfléchit sur sa vie la plus profonde, ce mystère de compassion et de transfixion. À travers ce qu'elle éprouve elle-même, elle essaie d'entrevoir ce qu'a pu éprouver Marie.

Ce qu'elle éprouve elle-même en regardant Jésus... La compassion des mystiques, réfléchie dans l'intelligence des docteurs, peut seule nous conduire à quelque intelligence du mystère de Marie, nous qui sommes tous, en tant que fils de l'Église, un peu mystiques et un peu docteurs — et devons le devenir de plus en plus afin d'appartenir mieux à l'Église.

Inversement, lorsque l'Épouse essaie de comprendre ce qui lui arrive — le mystère de ses noces avec l'Agneau s'accomplissant lentement, et pourtant sans retard, à travers une immense purification dont le déroulement est celui des derniers temps — elle regarde d'abord dans le Cœur de Marie le mystère de transfixion qui s'accomplit avec moins de profondeur et de pureté dans le cœur souillé de ses enfants : car c'est le même mystère qui se prolonge, et la transparence immaculée du Cœur de Marie lui permet de réfléchir avec beaucoup plus de force que le nôtre l'affrontement mortel de la lumière et des ténèbres dans le Cœur de Jésus. L'Épouse de l'Agneau est composée de pécheurs qui gémissent dans les douleurs de l'enfantement : en regardant Marie, ces pécheurs comprennent mieux leur propre douleur — et c'est dans leur propre douleur qu'ils contemplent le mystère de Marie au pied de la Croix.

Marie-Dominique Molinié, in Un Feu sur la Terre, VII La Sainte Vierge et la gloire

 

1. Sa nature féminine n'aurait pas été vaine pour autant, puisque c'était l'holocauste de sa féminité même.

2. Elle était comme son Fils à l'abri des maladies, par conséquent de la vieillesse et d'une mort analogue à celle de saint Joseph. Elle ne pouvait mourir que de Croix ou de Gloire... et nous verrons qu'en fait elle a connu successivement ces deux morts, aucune n'étant naturelle mais totalement surnaturelle.

3. Comment cela se fera-t-il ?

4. C'est pourquoi je ne suis pas sûr qu'elle ait fait vœu de virginité. Elle a consacré à Dieu, tout simplement, les forces de son âme et de son corps.

5. Je ne servirai pas !

6. Qui est comme Dieu ?

7. Je ne le fais pas car mon but est : Marie première chrétienne, Mère de la divine grâce et modèle des purifications passives.

8. Le Verbe s'est incarné dès l'instant de l'Annonciation : à ce niveau ontologique, aucun progrès n'est concevable dans la divinité de Jésus. Marie est devenue à ce même instant la Mère de Dieu : toujours à ce niveau, aucun progrès non plus n'est concevable – elle appartient désormais à l'ordre hypostatique, sa personne est liée aux Trois selon une telle profondeur que des mystiques ont pu parler de Trinité mariale.

La conscience que Jésus avait de ces choses fut parfaite dès le début au plan de la vision face à face (voir sur ce point La Vision face à face, Troisième Partie). La connaissance de Marie en face des mêmes mystères, mesurée par la lumière et l'obscurité de la foi, fut certainement suffisante pour inspirer une adoration très parfaite de Jésus – non seulement comme Messie et prophète habité par l'Esprit (tel Jean-Baptiste), mais comme substantiellement divin ; cela ne veut pas dire du tout qu'elle ait eu des idées claires et distinctes sur le mystère de l'Incarnation.

9. Il n'était pas nécessaire que la Passion soit présente à ses yeux pour qu'elle soit déjà déchirée par le conflit entre la lumière et les ténèbres, conflit qui constitua dès le début l'agonie de Jésus.

10. D'une façon générale, c'est en regardant un organisme au sommet de sa croissance qu'on peut espérer le mieux comprendre ce qu'il était dans son germe.

11. Heureusement, dans la mesure où il souffre et meurt – dans la mesure aussi où il est encore visité par l'intuition des cœurs simples – l'homme d'aujourd'hui reste l'homme de toujours, plus angoissé peut-être : c'est à cet homme d'aujourd'hui que l'Esprit parle, non aux superbes, auxquels Il résiste.

12. 1 Corinthiens, 2.

13. Je ne dis pas l'oraison : la méditation.

14. Tout ce que nous savons de ce regard, c'est qu'Il se nomme Miséricorde, mais cela aussi reste bien abstrait tant que nous ne sommes pas initiés à la réalité de ce regard par les purifications passives.