jeudi 15 mai 2014

En mémorant... Pierre Baudry, Peintre, poète et croix.


Lorsque la guerre éclata en 1914, Pierre Baudry s'offrit spontanément comme brancardier et infirmier à l'hôpital de la Croix-Rouge, ouvert à Sens dès les premiers jours d'août. Pendant près d'un an, il s'y dépensa le jour et la nuit avec un parfait dévouement, agrémenté d'une spirituelle amabilité. En avril 1915, il eut la profonde tristesse de perdre sa bonne mère qu'il aimait tendrement. Il appartenait à la classe 17, depuis longtemps il rêvait de devancer l'appel et de s'engager. Il supplia tant et si bien sa famille qu'il en obtint l'autorisation. Le 25 juin, ce fut chose faite, il appartenait au 7e dragons. Après quatre mois seulement de préparation militaire à Fontainebleau, il demanda à partir aux armées. Avec joie, pour sa patrie, il accepta la vie terrible des tranchées. Toutes ses lettres du front respirent la plus parfaite bonne humeur et le plus grand courage.
[...]
Notre jeune héros avait envisagé le destin qui lui est échu, il savait la mort possible et souvent menaçante, mais il ne la craignait pas. Dans son cœur de chrétien et de Français il avait fait généreusement le sacrifice de sa vie pour son pays. Sa sœur bien-aimée, la confidente de ses pensées, avait reçu de lui-même l'assurance qu'il s'offrait en victime volontaire.
Plusieurs jours après sa mort, alors qu'il était abandonné sur le champ de bataille, on retrouva d'ailleurs sur lui, dans des circonstances providentielles, une lettre touchante d'adieu à sa famille qui montre bien la noblesse et la grandeur de ses sentiments.
En voici la majeure partie. On ne lira pas sans une intense émotion ces lignes admirables, testament spirituel d'une âme héroïque et sainte. Elles sont comparables à ce qui a jamais été écrit de plus beau.
Avant de partir à l'attaque, j'ai voulu, mes chers parents que j'ai tant aimés, vous adresser une pensée pleine du plus profond amour et de la plus tendre affection.
Ce ne sera certainement pas la dernière qui ira jusque vers vous, car je suis sûr que, si courte que soit la minute où Dieu m'aura rappelé à Lui, elle sera remplie de votre souvenir et de vos images chéries. Et je suis sûr que, de là-Haut, je continuerai à vous aimer aussi et même plus tendrement que je ne l'avais fait ici.
... Quant à mon petit Jean chéri que j'aurais tant aimé voir grandir et devenir un homme, qu'il se rappelle un peu son grand frère qui l'aimait tant. Qu'il sache que ce dernier avait trouvé ses meilleures joies à aimer profondément Dieu, ses parents et son pays, et qu'il profite de cette leçon.
Je veux maintenant vous dire à vous, parents chéris, que je quitte ce monde non pas sans regrets, mais sans crainte et avec un espoir très grand en la bonté de Dieu. Je compte sur Sa miséricorde et sur vos prières. J'espère qu'Il acceptera les faibles mérites d'une mort qui coupe tous mes rêves d'avenir, d'art, de foyer, qui ont rempli ma vie jusqu'à ce jour, et aussi de cette dure séparation d'avec vous que j'aimais tant. Je fais bien volontiers cette offrande pour Sa Gloire et pour le bien de la France, ainsi que pour ma rédemption.
Priez, chers parents, pour que j'aille tout près de Lui retrouver cette mère si parfaite et si chérie, que je n'ai cessé d'aimer et qui doit encore intercéder pour moi en ce moment.
Mais ne pleurez pas, car on ne doit pas pleurer sur la mort quand elle est acceptée pour une cause aussi belle que celle du Pays. Que tout ce qui me reste d'affection et d'amour vous parvienne dans les tendres baisers que je vous envoie.
PIERRE
C'est le 6 octobre 1917 que Pierre Baudry écrivait cette page émouvante. Pendant plusieurs mois encore, il put lutter et souffrir pour son pays en gardant secrètement et précieusement sur lui-même ce signe authentique du don total qu'il faisait de sa vie. Il prit part en particulier le 5 avril 1918 à la contre-offensive qui dégagea Amble, et à l'attaque du bois Sénécat où son régiment, le 12e cuirassiers à pied, se couvrit de gloire. Mais trop modeste avec ses amis, et très délicat envers sa famille qu'il ne voulait pas inquiéter, il ne parla jamais de ces dangers et de ses actions d'éclat.
Nous le retrouvons près de Soissons au moment de la dernière offensive allemande de Champagne en mai 1918. C'est en résistant pour conserver cette très importante position qu'il devait trouver la mort dans un des plus tristes jours de la guerre. Ici nous laissons la parole à l'ami très cher, au compagnon fidèle qui fut le témoin et le consolateur de ses derniers moments 1.
Pierre est mort le 29 mai vers 5 heures moins un quart 2. Le 27 nous avions été alertés au milieu de la nuit dans les creutes du mont de Guny, où nous étions en réserve, redescendus des tranchées depuis un ou deux jours. L'attaque allemande s'était déclenchée sur notre droite. Le lendemain soir nous allions prendre position face à l'est, en avant de la ferme de Mareuil ; marche pénible, qui dura toute la nuit.
Au matin, nous avons occupé une tranchée ; il y avait des troupes devant nous ; aussi l'officier, laissant un guetteur, nous donna l'autorisation de dormir un peu. Pierre se reposa jusque vers 10 heures. C'est à ce moment que les Allemands commencèrent à paraître sur la crête qui nous faisait face, s'infiltrant un par un, profitant des bouquets d'arbres pour se dissimuler. On nous donna l'ordre de tirer, et bientôt après une de nos mitrailleuses était repérée et mise hors de service, un homme tué, un autre sérieusement blessé. Pierre essaya de porter, avec quelques camarades, le corps de ce camarade vers l'arrière. Mais bientôt, la ligne qui était devant nous, ayant fléchi, nous recevions l'ordre du repli et devions l'abandonner.
Nous gagnâmes, par un boyau, une tranchée plus à l'arrière où nous essayâmes d'arrêter la progression ennemie, mais bientôt débordés par la droite, nous dûmes reculer par bonds successifs, sur le bled, sous un feu intense de mitrailleuses.
C'est en se relevant pour faire un nouveau bond que Pierre fut frappé. Le voyant tomber, je m’approchai de lui. Je le croyais seulement blessé, il me dit : « Je meurs » et ajouta : « Tu leur diras que j'ai bien aimé le bon Dieu » — puis il me demanda de l'embrasser. Quand je l'eus fait, il parut pénétré d'un grand calme et dit simplement : « C'est bien » ; ses derniers mots : acte de résignation. Il est mort très doucement sans se débattre. Nous avons fait notre possible pour emporter son corps ; mais, à quelques centaines de mètres de là, il a fallu l'abandonner : c'est ce qui fait la plus grande tristesse du recul. Il n'est presque jamais possible d'emporter la dépouille de ceux qui tombent.
Nous renonçons à exprimer toute l'étendue de la douleur ressentie par la chrétienne famille de ce pieux jeune homme à la nouvelle de cette mort inattendue. On la comprendra facilement. Mais les cœurs brisés de souffrance intime surent, sans se plaindre, unir dès le premier moment leur sacrifice à celui de l'héroïque enfant qu'ils pleuraient.

Abbé Georges Grossier,
in Pierre Baudry, sa correspondance, ses lettres (1919)

[ndvi : voici quelques textes de Pierre Baudry, qu’il a donc écrit entre 16 et 20 ans]

Lettre à Jean 3 (20 décembre 1915).
Mon cher petit Jean,
Je tiens à t'écrire dès aujourd'hui pour être sûr que ma lettre arrivera à temps et que je pourrai aussi te parler un peu au moment même de ta première Communion privée.
Tout d'abord, mon chéri, sache que je penserai bien à toi, le jour de Noël, à minuit, et que, quoique dans les tranchées, je serai de cœur avec toi à ce moment inoubliable de ta vie. Je prierai beaucoup le bon Dieu pour qu'il te donne à ce moment la grâce de faire une très bonne communion, en comprenant bien l'importance et la douceur de ce grand acte.
Comme je voudrais être là, mon petit Jeannot, lorsque si gentil, j'en suis sûr, dans ton petit costume, tu iras t'agenouiller à la Table sainte, ouvrir tes petites lèvres, et lorsque le prêtre déposera sur elles ce joli et sublime petit morceau de pain blanc qu'on appelle Jésus !
Que je voudrais être à côté de toi, pour goûter en même temps que toi ce grand bonheur, pour te voir revenir à ta place, et là, prier de tout ton cœur Celui que tu posséderas pour quelques instants, si près de toi.
As-tu songé, mon Jeannot, à ce que tu Lui demanderas en ce moment béni ? Comme je te l'ai déjà dit, le bon Dieu ne peut rien nous refuser ; alors il faut donc le prier bien fort de nous accorder ce dont nous avons besoin.
Monsieur l'abbé Dechambre m'avait autrefois appris un petit moyen bien simple de se rappeler tout ce qu'on devait dire dans son action de grâce. Il suffisait de connaître le mot latin Ardor (qui veut dire foi ou zèle) et dont chaque lettre est, dans l'ordre, l'initiale d'une partie de sa pensée d'alors.
A. — Adoration. On communie pour adorer en son cœur le petit Jésus, qui est si grand, si bon, et qui est présent sur tes lèvres.
R. — Remerciement. Il est tout naturel ensuite de Le remercier d'être si bon, et de venir ainsi te donner le bonheur.
D. — Demande. Et c'est là qu'on peut rester plus longtemps ! Nous avons toujours tant de choses ! nous avons tant de protections à demander pour nous-mêmes, pour ceux que nous aimons, vivants ou morts ! hélas ! pour la France, et la fin de cette guerre, dans la Victoire. Demande-lui des grâces pour te rendre bien sage, bien travailleur ; d'autres pour rendre bienheureuse Notre Chère petite maman, à laquelle nous pensons tous, le bonheur de papa, de tante, de Geneviève, et aussi un peu pour ton « poilu » la force et le courage de supporter la campagne si longue soit-elle, sans défaillir.
O. — Offrande. En remerciement de tous ces bienfaits il est bien naturel que tu t'offres au petit Jésus, lui demandant de faire de toi tout ce qu'il jugera utile.
R. — Résolution. Chaque communion doit se terminer par la prise d'une bonne résolution : Je travaillerai bien cette semaine pour faire plaisir au bon Jésus ; ou : je ne ferai pas de colère, ou tout autre chose que tu penses être agréable à Dieu.
En suivant ce petit moyen pour guider tes actions de grâce tu es sûr de ne rien oublier, et de faire la meilleure des Communions.
Allons, mon chéri, prépare au bon Dieu un bon petit cœur bien sage, et que le petit Jésus le trouve si beau qu'il te rende encore plus gentil et plus pieux, si c'est possible.
Juste la place de t'embrasser, de tout mon cœur, mon chéri, comme je l'aurais fait si j'avais été près de toi en ce moment solennel.
Ton frère qui t'aime bien fort : PIERRE.

Lettre à Jean (22 février 1917).
Aussitôt après, j'ai été chercher B... pour aller à S* 4. Nous avons obtenu en effet un laissez-passer pour aller à la messe des Œuvres. La ville et ses rues aux boutiques fermées fut vite atteinte. Nous arrivons jusqu'à la Cathédrale qui n'est plus qu'une ruine lamentable. Dès l'extérieur, on aperçoit les brèches énormes de la tour, les vitraux brisés, le toit sans une seule ardoise, la grande nef éventrée, la façade mutilée. Nous en faisons le tour et après avoir admiré une porte de transept du plus pur flamboyant, surmontée d'une rosace en véritable dentelle, nous entrons par une porte de derrière dans la sacristie transformée en chapelle.
Là, après nous être confessés, nous avons entendu la messe la plus exquise et la plus profondément religieuse que nous ayons eu depuis la guerre. Dans la sacristie toute recouverte de boiseries sombres, dont la hauteur et la simplicité ont cette majesté étonnante des boiseries de Louis XIV, le jour gris entrait par trois verrières blanches, simplement bordées d'un filet orange. L'obscurité était à peine dissipée par cette lumière très éteinte et la lumière rouge des cierges, qui caressaient l'énorme Christ de cuivre de l'autel ressortant en tache dorée. L'officiant était un vieux chanoine, très grand, très maigre qui officiait avec beaucoup de majesté, sous sa chasuble violette, servi par un autre prêtre à la figure ridée, noyée sous une énorme chevelure blanche. C'était fort beau de voir ces deux vieux prélats, accomplir avec onction et respect l'office divin, tout contre cette Cathédrale éventrée, où les obus éclatent presque chaque jour.
L'assistance était entièrement composée de civils : vieilles dames en noir qui chuchotaient, fillettes turbulentes rappelant les gaies cérémonies de notre métropole ou de nos églises paroissiales ; deux infirmières en voile noir ne faisaient pas tache dans cette atmosphère tout empreinte du calme et de la simplicité des offices d'avant-guerre.
Et quand, après une communion fervente, nous avons quitté les senteurs d'encens qui flottaient encore dans cette sacristie imprégnée depuis des siècles, nous avons eu l'impression de sortir de quelque lieu de repos et nous nous sommes sentis tout réconfortés par ce doux souvenir de notre existence de paix.

Lettre à Geneviève 5 (17 septembre 1917)
Tu sais qu'hier j'ai, avec B..., fait une promenade excellente à Reims. C'est une journée d'art inoubliable. Je veux te dire combien j'ai été ébloui par la splendeur de ce fameux édifice qui, je t'affirme, n'est pas surfait du tout.
Une légèreté incomparable, augmentée encore par l'absence des vitraux, et les quelques trous d'obus font de la cathédrale une carcasse de pierre, dont chaque arc-boutant, chaque colonnette, semble si ténue qu'un souffle les emporterait ! Et cela résiste à des 380, et cela forme un ensemble si imposant qu'on est écrasé par cet énorme assemblage d'aiguilles de pierre, et qu'il en reste une masse, rose et grise, fauve à l'endroit où l'incendie a passé, à la fois si harmonieuse et si diverse, que c'est tout un monde qui est debout.
Que ne puis-je t'écrire un volume à ce sujet ! Je crois que j'en trouverai la matière dans les souvenirs de ces neuf heures qui sont, artistiquement parlant, les plus beaux que j'ai jamais eus. J'ai pu entrer à l'intérieur et admirer la superbe ordonnance des nefs encore très réparables.
Un prêtre que B... connaissait nous a expliqué avec amour les moindres détails de bas-reliefs, assez peu abîmés. Enfin, tout a été pour nous émerveiller et nous nous sommes laissés enthousiasmer avec joie par cette magnificence.
Au fond, à part les vitraux et une vingtaine de statues, tout est réparable. Espérons que les barbares ne l'abîmeront pas plus. Maintenant que j'en comprends la beauté, le moindre communiqué à ce sujet me ferait mal...

Lettre à Jean (12 mai 1918).
Mon Jean chéri,
Tu dois être en ce moment en train de te préparer à partir à la grand'messe 6. Tu es déjà revenu de l'église et le moment le plus solennel de la journée est passé.
Je suis sûr que tu as accompli cette grande action bien pieusement et que tu en as, à la fois, compris la beauté et retiré tous les profits spirituels qui y sont attachés.
Pour moi, j'ai pu non seulement assister à la messe dans ma caverne, mais la servir et communier à peu près à la même heure que toi. Tu te doutes de toutes les ferventes prières qui t'ont accompagné.
Maintenant, cette soirée sera pour toi une suite de pieuses occupations : renouvellement des vœux du baptême, Consécration à la Vierge, Confirmation, toutes ces cérémonies qui vous attachent entièrement à la Religion. Si jeune que tu sois, te voilà désormais soldat, et mieux même que dans l'armée de la Patrie, mais dans l'armée du Christ. Je suis fier et heureux de penser que tu as maintenant la plus belle des consignes : servir et défendre notre Dieu. Bonsoir, mon grand chéri. Embrasse bien fort tous ceux qui t'entourent avec tant de sollicitude, et garde pour toi les plus affectueux baisers de ton frère.
Nous montons probablement en ligne ce soir, ce qui n'a rien de désagréable. La vie dans les cavernes et le travail des boyaux devenaient déprimante.

Lettre à son père (27 mai 1918).
Mon père chéri,
Journée de corvées et de soleil, ce qui veut dire aussi journée de sueurs. Nous avons abandonné nos creutes pour aller coucher en plein air : camping superbe ! Ça sera moins malsain. Un fort roulement se fait entendre au loin depuis hier soir. La fameuse attaque boche est-elle commencée ? 7
Rien de bien neuf et pas de lettres. Je pense que nous serons assez occupés ces jours-ci et je ne vous mettrai peut-être qu'un mot sur une carte.
Affectueux baisers à ceux que j'aime.

La Ballade des Pieds gelés
Le soleil montre son front pâle
Dans les saules aux bras noircis.
De rapides lueurs d'opales
Glissent sur l'azur éclairci ;
Le grésil saupoudre la vigne,
Les chemins sont tout craquelés.
Cette nuit, en montant en ligne,
On les aura... les pieds gelés.
À travers les lourdes godasses
La flotte s'infiltre sans bruit,
En clapotant passe, et repasse
Sous le panard qui se raidit.
En se baignant dans ses chaussettes
Dont le galbe est tout épilé...
Le guetteur, tout transi, répète :
On les aura... les pieds gelés.
Rien n'y fait ! ni la graisse blonde
Ni le vieux morceau de journal ;
En un instant, la boue immonde,
S'ingénie à les mettre à mal.
On a beau les oindre de crème,
Les couvrir de tissu huilé,
Les godillots trempent quand même.
On les aura... les pieds gelés.
Envoi
Pauvre poilu qui se lamente
Sur ses vieux ribouis gondolés,
T'en fais pas. Qu'il neige ou qu'il vente,
On les aura !!!...
les pieds gelés.
1er décembre 1916
Dessin de Pierre Baudry
Gafouilleur, de "gafer", regarder avec attention,
nom du journal des tranchées dont il était le rédacteur en chef

Les Rats
Tranchées
De morts
Jonchées...
Tout dort.
La trace
S'efface
D'Alsace
Au Nord.
Dans les sombres
Fils de fer.
Quelques ombres
De l'enfer
Incertaines
Se promènent
Sur les plaines
Au teint clair.
Elles se multiplient
Sur les blonds parapets.
Les herbes sont remplies
De frôlements discrets ;
Leur murmure chatouille
Le grand chardon qui rouille,
Et leur foule qui grouille
Fait gémir les piquets.
Et d'innombrables bruits qui grincent
S'élèvent sur le front sans fin,
Coups de griffes légers qui pincent
Les grands boyaux de sable fin,
Dents d'ivoire qui s'entrechoquent
Cris aigus, musiques baroques,
Déchirement de voix en loques,
Frôlement visqueux de satin...
Ce sont les rats, rongeurs immondes, dont la foule,
Salit de glissements poisseux le moindre abri,
Morceaux de nuit, qui vont, en ténébreuses boules,
Se vautrant dans la vase ou les restes pourris.
Leurs pieds velus courant sur les minces toitures
Dansent sur le dormeur qui cache sa figure
Sous l'étouffant amas de lourdes couvertures
Et qui tremble en rêvant à ces fantômes gris.
Mais voilà que la sarabande
De ces milliers d'esprit du mal
Va se perdre au milieu des landes
Éloignant son rire infernal.
Les ombres gluantes se traînent
.
Jusqu'au fond des brumes lointaines.
Et le bruit n'est plus qu'une haleine
Fuyant le réveil matinal.
Les collines sont plus bleues ;
Il ne reste plus ici
Que des glissements de queues
Caressant le sol noirci.
Quelques formes fugitives
Avec des notes plaintives
Dans les trous d'obus s'esquivent
Sous le ciel qui s'éclaircit.
L'aurore claire
Sans bruit survient
Dans l'atmosphère
Où
se maintient
Quelques minutes
Un bruit qui lutte
Dans les volutes...
Et puis plus rien.
Tout repose
Doucement
Sous le rose
Firmament.
Sous ces ondes
Les immondes
Spectres fondent
Lentement.
15 février 1917

Ode à la Légion d'Honneur
Jadis, pour posséder ton morceau d'écarlate,
Il fallait intriguer partout, graisser la patte
             À trois ou quatre députés,
Rechercher un ami dans quelque ministère,
Être dans les papiers de l'adjoint et du maire,
             Membre de vingt sociétés.
Mettre un phoque inconnu dans le Jardin des Plantes,
Ou savoir, à la Bourse, influencer les rentes,
             Étaient des motifs suffisants
Pour que des Mascuraud vous ouvrent leur boutique
Et vous livrent, au prix d'un versement modique,
             Tes papillons éblouissants.
Mais la guerre arriva. Ces preux de Camelote
Ont remis dans l'écrin discret leur croix falote,
             Honteux du toc de son éclat,
Car leur rouge vermeil leur paraissait trop pâle
Près d'un bout de ruban jauni, modeste et sale,
             Sur la capote d'un soldat.
Croix d'émaux éclatants, la fleur de tes cinq branches
Étale de nouveau ses étamines blanches
             Sur des héros au cœur profond.
Ceux-là qui t'ont conquise et que l'Histoire admire
Auraient, comme autrefois, éveillé le sourire
             Des lèvres de Napoléon.

C'est Noël !
Enroulé dans une couverture,
Près de l'âtre creusé dans la glaise, où murmure
Un feu maigre et plaintif, comme une voix d'enfant,
Un tout jeune engagé, gamin de dix-sept ans,
Regarde s'étirer les lentes flammes bleues...
Mais ses yeux seuls sont là, car son âme, à cent lieues,
Se rappelle la fête exquise à la maison
Où ses frères et lui, fredonnant les chansons
De ces vieux temps, empreints d'une foi simple et forte
Revenaient de l'église et, franchissant la porte,
Admiraient sur la table, au milieu des rayons
Des lampes, l'odorant et fameux réveillon,
Puis, plus loin, appuyés contre la cheminée
Les présents convoités pendant toute une année.
Et tout bas, rappelant ce moment solennel,
Il regrette en pleurant son cadeau de Noël...
La lune aux rayons froids, noyait dans l'ombre mauve
Les sommets dépouillés des bois et l'herbe fauve...
Et le guetteur pensif promenait son regard
Sur la plaine où glissait quelque léger brouillard.
Soudain, dans les chardons aux fines silhouettes,
Il lui semble qu'un ordre a passé, se répète,
Puis des spectres, sans bruit, surgissent brusquement
Pour se fondre aussitôt dans la boue, en avant.
« A l'attaque ! aux créneaux ! » À cette voix d'alarme,
Chacun saute sur pied et va chercher son arme,
C'est, pendant un instant, un brouhaha confus
De casques, de fusils, dans l'ombre confondus ;
Puis, très vite, ainsi que dans une féerie,
Chaque homme à chaque poste attendant la tuerie.
Les grands canons, au loin, s'éveillent en hurlant
Et semant, sans compter, les blocs d'acier brûlants,
Versent sur l'ennemi les gerbes de leurs balles...
Et l'on entend monter les effroyables râles.
Tout à coup, au milieu du vacarme d'enfer,
Un mot bref se détache, et, dans un seul éclair,
S'allume l'acier vif des claires baïonnettes.
La contre-attaque ardente et terrible se jette
Au-devant du troupeau brisé des assaillants.
Dès le début, avec la horde des vaillants,
Le petit engagé s'élança sur la plaine.
Le front haut, tout grisé de bravoure sereine,
Il allait, quand la terre en un spasme effrayant
Se déchire en crachant la fumée, et l'enfant
N'a vu, dans cet instant rapide de sa chute
Qu'un effroyable éclair rougissant des volutes.
Tout s'est tu... Dans les trous d'obus ou les fossés
Rien ne s'agite plus. Les morts, en rangs pressés
Mêlent, au sol boueux, le drap des uniformes.
Allongé sur le bord d'un entonnoir énorme,
Le gamin, tout pâli, repose... mais soudain
Un frisson fait trembler son visage et sa main.
Dans un léger sursaut, tout son être se bouge
Et son œil entr'ouvert voit un liséré rouge,
Comme un filet de sang éclatant et vermeil
Qui tranche sur le bleu de son habit, pareil
À quelque clair ruban, fixé sur sa poitrine.
Alors, laissant rouler sa tête qui s'incline
Il s'endort, apaisé, sentant que, sur son cœur,
Noël a, pour cadeau, planté la Croix d'honneur.
Noël 1916

Aux Morts au Champ d'honneur
Innombrables, semés sur les labours immenses,
Ils dorment, et leurs fronts, dans l'éternel repos
Sont humides encor des baisers que la France
Voulut, pour apaiser un instant leur souffrance,
                Prodiguer à tous ces héros.
Ils sont tombés là-bas, bien loin de la chaumière,
Dans le bond monstrueux d'un superbe idéal,
Et, en fermant leurs yeux à cette heure dernière,
Eurent pour remplacer les larmes de leur mère
                La mitraille au sanglot brutal.
Dans les derniers instants de râle et d'agonie,
Éclaboussés de sang, hurlant sous la douleur,
Ils ont cru vous revoir, ô figures chéries ;
Mais élevant soudain leurs âmes raffermies
                Ils sont tombés au Champ d'honneur !
Au champ, dont chaque fleur fleurira dans l'histoire,
Jonché de casques noirs, d'obus, de chevaux morts,
Dont les ruisseaux de sang sont des ruisseaux de gloire
Et dont chaque brin d'herbe appelle la Victoire
                Aux frémissantes ailes d'or.
Près de leurs linceuls bleus, leurs baïonnettes blanches
Brillent dans les guérets empourprés par le sang,
Et de leurs doigts raidis, qui vers elles se penchent,
Ils semblent demander les terribles Revanches
                À tous ceux-là qui sont vivants...
Oreilles pâles de nos morts,
Oreilles aux conques livides,
Vous qui semblez entendre encor
La rumeur des horizons vides,
Ô vous qui paraissez frémir
Quand s'éteint le souffle du large,
Écoutez, car voici venir,
Baïonnette en avant... la charge !

Un Disparu
À perte de vue, l'étendue de la plaine bouleversée. La terre végétale, comme arrachée par quelque soc gigantesque, a disparu. Une glaise lourde, jaillie du fond des entonnoirs, s'est répandue partout, donnant aux champs une teinte uniforme et rouge qui brûle la vue. Le sol criblé n'est plus qu'une suite de cratères, se rangeant les uns sur les autres, s'accouplant parfois en d'immenses sillons, où l'on a déjà jeté largement la semence humaine.
Tout est brûlé, fracassé, de ce qui pouvait être autrefois l'ornement de cette plaine sans bornes, et le soleil levant, en perçant les brumes matinales, ne trouve que débris où accrocher la lumière de ses rayons.
Au milieu de ce paysage de cataclysme, une tombe, moins visible qu'une taupinière dans un labour récent. C'est à peine un repli de terrain, une ride sur la pente d'un des innombrables ravins. Celui qui s'est anéanti là a été recouvert d'un mince linceul de poussière et l'affaissement de son corps a presque entièrement effacé la forme de la butte. Seul, un fusil rouillé, tout maculé de boue, a été planté là par quelque camarade, tout droit, indiquant qu'un être jeune, plein de vie et de gaieté, a vu s'écrouler là le mirage de ses espérances.
Quelques éclats de bois ou quelques fragments de tôle brune se sont amassés dans le fond de ce cône de glaise : un peu d'eau, éclaircie par le repos de la nuit, les laisse voir, à demi enfouis dans la lie gluante.
Au matin, des brumes roulent sur la plaine, la couvrant d'une fraîcheur humide. Sous l'effet de cette rosée, les bords des entonnoirs fondent et coulent en langues fauves et épaisses. La petite tombe en est toute recouverte et les larmes de boue semblent s'arrêter dans son repli minuscule pour ramper plus lentement encore en la traversant. Mais celui qui dort là ne sent pas cet attouchement lent de la boue. Il n'entend pas le bourdonnement tout proche de la canonnade ; si quelque obus éclate aux alentours, il n'a plus ce sursaut qui le faisait trembler autrefois et les parcelles de terre qui tombent en pluie sur lui ne le font plus pâlir.
Il est resté dans cette fournaise et les détonations rageuses peuplent toujours les échos de la plaine.
Cependant plus rien du monde ne lui parvient. Personne ne sait sa sépulture et ceux qui le pleurent ne pourront point apporter des fleurs à ses pieds. Il n'aura même pas l'opulent tapis de feuilles mortes, qui est dans les cimetières l'automnale floraison des tombes délaissées. Les arbres qui poussaient aux alentours sont brisés et leurs branches se sont éparpillées loin des troncs disséqués en minces fibres.
De ce jeune soldat, il n'y a plus en ce moment qu'un peu de cendre au sein d'une des vagues de cette mer infernale de boue et de vase. Lentement, son corps se dissout dans ce sinistre paysage, au milieu de ces entonnoirs encore fumants et de ces brouillards qui étouffent. Aucun regard humain ne vient dans ces régions désolées se croiser sous la mince couche de terre avec celui de ses yeux éteints.
Mais voilà que le Soleil dissipe lentement les vapeurs humides glissant un peu de sa gaieté et de sa vie entre les fines gouttelettes en suspens. Sa grande lumière s'étale sur la plaine et réveille les coins les plus sombres, fait vibrer les lambeaux les plus mornes. On sent que ses rayons abreuvent toutes les créatures de réconfort et de joie. Les yeux du héros endormi sentent à travers le mince parchemin des paupières la chaleur divine de ce soleil et un éblouissement bienheureux fait encore vibrer ses prunelles mortes, car il a senti la caresse de celui qui luira désormais sur les champs paisibles et les cités florissantes de ceux qui naîtront de sa mort.

Notes
1. Blaise de Montesquiou.
2. Il venait d’avoir 21 ans.
3. Son petit frère.
4. Soissons.
5. Sa grande sœur.
6. Jean effectue sa Première Communion Solennelle ce jour-là.
7. Début de la Deuxième Bataille de la Marne.


jeudi 8 mai 2014

En panachant... Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac

CYRANO
Philosophe, physicien,
Rimeur, bretteur, musicien,
Et voyageur aérien,
Grand risposteur du tac au tac,
Amant aussi – pas pour son bien ! –
Ci-gît Hercule-Savinien
De Cyrano de Bergerac
Qui fut tout, et qui ne fut rien.
… Mais je m’en vais, pardon, je ne peux faire attendre
Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre !
(Il est retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité, il la regarde, et caressant ses voiles.)
Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,
Ce bon, ce beau Christian ; mais je veux seulement
Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres,
Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres,
Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.
ROXANE
Je vous jure !…
CYRANO, est secoué d’un grand frisson et se lève brusquement.
Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !
(On veut s’élancer vers lui.)
Ne me soutenez pas ! Personne !
(Il va s’adosser à l’arbre.)
Rien que l’arbre !
(Silence.)
Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
Ganté de plomb !
(Il se raidit.)
Oh ! mais !… puisqu’elle est en chemin,
Je l’attendrai debout,
(Il tire l’épée.)
et l’épée à la main !
LE BRET
Cyrano !
ROXANE, défaillante.
Cyrano !
(Tous reculent épouvantés.)
CYRANO
Je crois qu’elle regarde…
Qu’elle ose regarder mon nez, cette Camarde !
(Il lève son épée.)
Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !
Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là ! Vous êtes mille ?
Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
Le Mensonge ?
(Il frappe de son épée le vide.)
Tiens, tiens ! -Ha ! ha ! les Compromis,
Les Préjugés, les Lâchetés !…
(Il frappe.)
Que je pactise ?
Jamais, jamais ! Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;
N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !
(Il fait des moulinets immenses et s’arrête haletant.)
Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J’emporte malgré vous,
(Il s’élance l’épée haute.)
et c’est…
(L’épée s’échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau.)
ROXANE, se penchant sur lui et lui baisant le front.
C’est ?…
CYRANO, rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant.
Mon panache.


Edmond Rostand, in Cyrano de Bergerac

mardi 6 mai 2014

En luttant... François Coppée, Le devoir nouveau

Oui, je les vois hocher la tête,
Mes compagnons du temps ancien,
Et s'étonner que le poète
Veuille finir en citoyen.
Je sais qu'ils ne m'approuvent guère
Et qu'ils ont froncé le sourcil,
Quand j'ai pris ma plume de guerre
Ainsi qu'on empoigne un fusil,
Et quand, portant une cocarde,
Moi si pacifique et si doux,
Je vins me mettre à l'avant-garde,
Au rang où l'on tire à genoux.
Leur surprise, je me l'explique.
Jadis ils m'ont vu, tourmenté
Bien moins par la chose publique
Que par l'art et par la beauté.
Puis, dans les souffrances de l'âge,
Quand Dieu, pris de pitié pour moi,
À mon âme, avant le naufrage,
Montra le phare de la Foi,
Ils m'ont vu changer d'existence
Et, converti par la douleur,
Devenir, dans la pénitence,
Moins impur, plus sage et meilleur.
Et plus d'un m'enviait sans doute,
Chrétien plein d'un serein espoir,
Voyageur achevant ma route
Dans la douce paix d'un beau soir ;
Poète dont l'œuvre dernière
Montrait à son siècle étonné
La reconnaissante prière
D'un pauvre pécheur pardonné ;
Et vieillard dont le front s'incline,
Voyant, dans le champ du repos,
Briller une clarté divine
Entre les pierres des tombeaux.
Ils m'enviaient, tous ces sceptiques ;
Et profond fut l'étonnement,
Quand, dans les luttes politiques,
Je me suis jeté bravement.
« C'est son bonheur qu'il sacrifie »,
Disent-ils, ne pouvant savoir
Qu'avec la foi dans l'autre vie
L'homme accepte un nouveau devoir,
Et n'a, pour le fuir, nul refuge,
Quand il se sent, et pour toujours,
Responsable devant un juge
Dont les arrêts sont sans recours.
Ces gens à mine satisfaite,
Je serais aussi calme qu'eux,
Si j'étais encore un poète
Égoïste et voluptueux.
Mais tout est changé dans mon âme.
Je lis, dans un code idéal,
Cet ordre écrit en mots de flamme :
« Faire le bien, vaincre le mal ».
Or la France souffre et je souffre ;
Et nul n'a rien à ménager,
Quand on la conduit droit au gouffre,
Quand la patrie est en danger.
Celui qui s'abstient est un lâche,
Celui qui se réserve a peur.
Je me suis donc mis à la tâche
En honnête et bon travailleur.
Oui, je maudis et j'incrimine
Ce vieux juge, près de la mort,
Mettant, laquais fourré d'hermine,
Les lois aux ordres du plus fort ;
Ce pamphlétaire sans patrie,
Outrageant drapeaux et soldats,
Et que l'étranger salarie
Avec les deniers de Judas ;
Ce tribun menteur qui se drape
Dans ses vertus de jacobin,
Quand de sa bouche encor s'échappe
L'odeur du dernier pot-de-vin ;
Et cet imbécile sectaire
Osant crier : « Je le défends ! »
Devant l'acte sacré d'un père
Qui confie à Dieu ses enfants.
Sans cesse mon verbe qui vibre,
À présent sévère et viril,
Répète à tous : « Le traître est libre
Et le héros est en exil ! »
Et, pioche en main, plein de colère,
Je creuse avec lenteur, hélas !
Un canal au flot populaire,
Vers le parlement d'Augias !
C'est le devoir, il est austère ;
Car mon cœur ne sait point haïr.
Mais n'est-ce pas, France, ô ma mère,
Que me taire serait trahir ?
Dans un tel danger, la prudence
Et le besoin de paix ont tort.
Tout vaut mieux que la décadence,
Que la lente marche à la mort.
Voyez, devant l'ignoble histoire
Que nous font nos bas tyranneaux,
Pâlir les noms d'or que la gloire
Broda jadis sur nos drapeaux !
Donc, luttons toujours, car nous sommes
Las d'être vaincus et trahis
Et las d'obéir à des hommes
Qui déshonorent le pays ;
Et nous rêvons d'une autre France,
Maternelle et clémente à tous,
Où la bonté, la tolérance,
Régneraient enfin parmi nous.
Ah ! qu'elle serait grande et belle,
Citoyens, si vous le vouliez,
Cette République nouvelle
Des Français réconciliés !
Oui, devant la démagogie,
Devant nos maîtres prêts à tout
Pour garder leur place à l'orgie,
On doute d'en venir à bout.
Mais deux forces sur notre terre
Restent intactes pour le bien,
L'esprit de devoir militaire
Et de sacrifice chrétien.
Nous sortirons, je veux le croire,
De la honte et du désarroi,
Par la prière et la victoire,
Le Patriotisme et la Foi.
Je garde l'espérance heureuse
D'un chef, d'un général vainqueur,
Suivi, sur la route poudreuse,
De soldats qui chantent en chœur ;
Et dans un rêve d'épopée,
Je vois le sauveur de demain
Faire le salut de l'épée
À toutes les croix du chemin !
14 février 1900.

François Coppée, in Dans la prière et dans la lutte (1901)

En dupant... François Coppée, J'ai cru que c'était pour toujours

Dernière flamme
Oui ! j'ai changé souvent de maîtresse et d'amours,
Mais, chaque fois, j'ai cru que c'était pour toujours ;
Et, jusqu'à l'âge mûr, j'ai connu la misère
De me duper moi-même, en me croyant sincère.
Ah ! dans cette heure exquise où le désir naissant
Et les parfums d'avril troublent l'adolescent,
Heureux, heureux celui qui résout le problème
De n'aimer qu'une fois, d'aimer toujours la même !
Il ne connaîtra pas, celui-là, le frisson
Qui – lorsque vient l'amour de l'arrière-saison,
Sentiment moins ardent, sensation moins vive –
Soudain glace le cœur et fait douter qu'il vive...
C'est mon ancien regret, chère âme, et tu le sais !
Car bonheurs et chagrins de mes amours passés
Sont devenus des vers et j'en ai fait mon livre,
Misérable rêveur qui me regarde vivre.
Lorsque tu m'as choisi, tu savais bien, hélas !
Que ton bras s'appuyait sur un bras déjà las.

Quand, fixant sur mes yeux tes yeux d'esclave heureuse,
Tu me tendais la fleur de ta bouche amoureuse
« Laisse-moi seulement t'aimer ! » me disais-tu.
Et, j'en conviens, souvent mon cœur n'a pas battu,
Malgré tous mes baisers sur ton front incrédule.
Non ! il ne battait point, – pareil à la pendule
Dont on a pour toujours arrêté le ressort,
Dans la chambre funèbre où quelque prince est mort. –
Que j'ai souffert alors de ne pouvoir te rendre
Qu'un goût sentimental, qu'un peu d'amitié tendre !
Mais j'ai voulu t'aimer, parce que tu m'aimais.
Aujourd'hui, chère enfant, viens dans mes bras, et mets,
Mets ton front sur mon cœur... Tu l'entends ?... Il palpite !
Lentement, lentement, mais chaque jour plus vite,
Ainsi qu'un voyageur par l'espoir soutenu,
Le lointain exilé, l'absent, est revenu.
Mon octobre frileux donne son chrysanthème.
Ton charme et ta constance ont triomphé : Je t'aime !...
Mon enfant, serre-moi bien fort entre tes bras
Et jure, oh ! jure-moi que tu l'entretiendras,
La flamme que ta jeune haleine a fait renaître !
Car c'est mon seul bonheur, ma seule raison d'être ;
Par elle seulement je suis poète encor.
Gardons, ô mon enfant, ce suprême trésor !
Veillons, ô ma plus chère et dernière maîtresse,
Sur ce foyer d'amour qu'alluma ta tendresse,
Comme un mineur perdu protège avec sa main
Le flambeau qui lui fait retrouver son chemin !
François Coppée, in Arrière-Saison

dimanche 4 mai 2014

En prophétisant... François Coppée, Vers quels écueils nous mènes-tu ?

Sur la Tour Eiffel
Georges Seurat (1889)
J’ai visité la Tour énorme,
Le mât de fer aux durs agrès.
Inachevé, confus, difforme,
Le monstre est hideux, vu de près.

Géante, sans beauté ni style,
C’est bien l’idole de métal,
Symbole de force inutile
Et triomphe du fait brutal.

J’ai touché l’absurde prodige,
Constaté le miracle vain.
J’ai gravi, domptant le vertige,
La vis des escaliers sans fin.

Saisissant la rampe à poignée,
Étourdi, soûlé de grand air,
J’ai grimpé, tel qu’une araignée,
Dans l’immense toile de fer ;

Et, comme enfin l’oiseau se juche,
J’ai fait sonner sous mes talons
Les hauts planchers où l’on trébuche
En heurtant du pied les boulons.

Là, j’ai pu voir, couvrant des lieues,
Paris, ses tours, son dôme d’or,
Le cirque des collines bleues,
Et du lointain… encor, encor !

Mais, au fond du gouffre, la Ville
Ne m’émut ni ne me charma.
C’est le plan-relief immobile,
C’est le morne panorama,

Transformant palais de l’histoire,
Riches quartiers, faubourgs sans pain,
En jouets de la forêt Noire
Sortis de leur boîte en sapin.

Oui, le grand Paris qui fourmille
Est mesquin, vu de ce hauban.
L’Obélisque n’est qu’une aiguille
Et la Seine n’est qu’un ruban ;

Et l’on est triste au fond de l’âme
De voir écrasés, tout en bas,
L’Arc de Triomphe et Notre-Dame,
La gloire et la prière, hélas !

Du vaste monde, en cet abîme,
Je n’aperçois qu’un petit coin.
Pourquoi monter de cime en cime ?
Le ciel est toujours aussi loin.

Enfants des orgueilleuses Gaules,
Pourquoi recommencer Babel ?
Le mont Blanc hausse les épaules
En songeant à la Tour Eiffel.

Qu’ils aillent consulter, nos maîtres,
L’artiste le plus ignorant.
Un monument de trois cents mètres,
C’est énorme. ― Ce n’est pas grand.

Ô Moyen Âge ! ô Renaissance !
Ô bons artisans du passé !
Jours de géniale innocence,
D’art pur et désintéressé ;

Où, brûlant d’une foi naïve,
Pendant vingt ans, avec amour,
L’imagier sculptait une ogive
Éclairée à peine en plein jour ;

Où, s’inspirant des grands modèles
Et pour mieux orner son donjon,
Le Roi logeait les hirondelles
Dans un marbre de Jean Goujon !

Ô vieux siècles d’art, quelle honte !
À cent peuples civilisés
Nous montrerons ce jet de fonte
Et des badauds hypnotisés.

Pourtant, aux lugubres défaites
Notre génie a survécu ;
Un laurier cache sur nos têtes
La ride amère du vaincu.

Pour que l’Europe, qui nous raille,
Fût battue à ce noble jeu,
Tout le prix de cette ferraille,
Des millions, c’était bien peu.

Un chef-d’œuvre vaut davantage ;
Et quand même, et non moins content,
L’ouvrier sur l’échafaudage
Eût gagné sa vie en chantant.

Non ! plus de luttes idéales,
De tournois en l’honneur du beau !
Faisons des gares et des halles :
C’est l’avenir, c’est l’art nouveau.

Longue comme un discours prolixe
De ministre ou de député,
Que la Tour, gargote à prix fixe,
Vende à tous l’hospitalité !

Car voici la grande pensée,
Le vrai but, le profond dessous :
Cette pyramide insensée,
On y montera pour cent sous.

Le flâneur, quand il considère
Les cent étages à gravir
Du démesuré belvédère,
Demande : « À quoi peut-il servir ?

« Tamerlan est-il à nos portes ?
Est-ce de là-haut qu’on surprend
Les manœuvres de ses cohortes ? »
― Pas du tout. C’est un restaurant.

À ces hauteurs vertigineuses,
Le savant voit-il mieux les chocs
Des mondes et des nébuleuses ?
― Non pas. On y prendra des bocks.

La fin du siècle est peu sévère,
Le pourboire fleurit partout.
La Tour Eiffel n’est qu’une affaire ;
― Et c’est le suprême dégoût.

Édifice de décadence
Sur qui, tout à l’heure, on lira :
« Ici l’on boit. Ici l’on danse, »
― Qui sait ? sur l’air du ça ira.

Œuvre monstrueuse et manquée,
Laid colosse couleur de nuit,
Tour de fer, rêve de Yankee,
Ton obsession me poursuit.

Pensif sur ta charpente altière,
J’ai cru, dans mes pressentiments,
Entendre, à l’Est, vers la frontière,
Rouler les canons allemands.

Car, le jour où la France en armes
Jouera le fatal coup de dés,
Nous regretterons avec larmes
Le fer et l’or dilapidés,

Et maudirons l’effort d’Hercule,
Fait à si grand’peine, à tel prix,
Pour planter ce mât ridicule
Sur le navire de Paris.

« Adieu-vat, » vaisseau symbolique,
Par la sombre houle battu !
Le ciel est noir, la mer tragique.
Vers quels écueils nous mènes-tu ?

22 juillet 1888


François Coppée, in Les Paroles sincères (1890)


vendredi 2 mai 2014

En brisant... Paul Houix, L'homme blessé, témoin de la miséricorde


Guidés par l'Évangile
Dans le creuset de la vie monastique, il y a plusieurs valeurs qui permettent au moine d'exprimer son identification progressive au Christ Jésus dans l'obéissance, le silence et l'humilité, par une soumission de plus en plus libre à l'Esprit Saint. Nous allons donc parcourir rapidement quelques-unes de ces valeurs.
S'ouvrir au don de la prière
Comme il a été suggéré plus haut, pour saint Benoît, la prière semble le fruit de tout un labeur préalable. Il ne faut pas oublier cependant que, dès le début de sa Règle, il demande : « Tout d'abord, quand tu entreprends une bonne action, demande-lui [à Dieu] par une très instante prière (instantissima oratione) qu'il la parachève » (Prologue, 4). Mais dans un passage qu'on peut sans doute qualifier de mystique, Benoît nous livre le vrai secret de la prière : « Ce n'est pas par l'abondance des mots, mais par la pureté du cœur et les larmes de la componction qu'on est exaucé, sachons-le » (chap. 20,3). Nous voilà au cœur de la prière : ici Benoît parle de la prière que le moine se sent poussé à faire sous « l'inspiration de la grâce divine » (chap. 20,4). Les mots paraissent ne plus avoir d'importance et encore moins leur abondance ; Benoît met parfaitement en lumière l'aspect fondamental de la prière : celui du don. Le moine qui a lutté parfois durant des années dans le dur combat de la prière se rend compte que la prière lui est enfin donnée ; il lui a fallu une longue purification du cœur pour qu'il soit rendu assez pauvre pour accueillir ce don de la prière. Dans le domaine de la vie spirituelle, le plus difficile à comprendre et à accepter, c'est cet aspect de don alors que l'homme se met spontanément dans l'esprit de la conquête. Tout est grâce en vérité, c'est-à-dire tout est don y compris la conquête ! Prier, ce n'est donc pas conquérir Dieu à la force des mots, mais c'est le recevoir, l'accueillir dans la pauvreté d'un cœur purifié par l'Esprit. Les larmes qui coulent parfois ne sont que l'expression de cette pauvreté enfin consentie et offerte, parce que ces larmes elles-mêmes ne sont pas provoquées par l'homme qui prie, elles sont vraiment un don qu'une oraison antique nous faisait demander. On devine aisément que cette prière pure, selon l'expression de Cassien, est un but auquel personne ne peut parvenir à force d'ascèse ou de mortification ; celles-ci ne sont que des dispositions, d'ailleurs elles-mêmes don de Dieu, pour accueillir le don de la prière.
Une lectio qui devient divina
Le terme de lectio divina a retrouvé une place privilégiée dans le vocabulaire des moines, comme si les deux termes allaient de soi, comme si le moine qui lit faisait une vraie lectio divina. Or l'expérience prouve qu'il n'en est rien et qu'il faut beaucoup de temps pour recevoir ce grand don de la lectio divina ; là encore et sans doute là surtout, il faut vraiment parler de don. En effet, dans la lectio divina, il y a deux éléments à considérer et à respecter.
D'une part, il y a le contenu de la lectio divina : chacun sait qu'on peut lire le journal et faire une vraie lectio car il ne s'agit pas tant de vouloir connaître les dernières nouvelles du monde ou du village que de découvrir Dieu à l'œuvre avec les hommes. Néanmoins la Parole de Dieu a toujours été le « lieu » idéal de la lectio divina, sachant que le moine est invité à découvrir sa propre histoire dans le dessein de Dieu réalisé « dans l'un et l'autre Testament » (Paul Beauchamp).
D'autre part, et cela découle directement de ce que nous venons de dire, il y a la méthode de la lectio divina. En effet, il s'agit d'entrer dans le mystère de notre salut qui s'accomplit aujourd'hui ; cela est d'abord vrai de la liturgie en général et des sacrements en particulier, comme le disait très justement le futur cardinal Daniélou :
La liturgie éclaire la Bible. Elle nous en donne l'interprétation authentique en nous montrant en elle un témoignage rendu aux mirabilia Dei. Bien plus, comme ces actions se continuent dans les sacrements, elles actualisent la parole de Dieu en nous autorisant à l'appliquer aux actions actuelles de Dieu dans l'Église, en vertu de l'analogie des actions de Dieu aux divers plans de l'histoire.1
Entré par son baptême dans cette histoire du salut, le moine peut donc par une vraie lectio divina découvrir son propre mystère du salut et y entrer. Nous savons pourtant combien il est difficile d'effectuer une telle démarche : subissant bien des captivités, traversant bien des déserts, plongeant parfois dans de véritables exils, sommes-nous capables de les vivre comme faisant partie de toute vraie histoire du salut, comme ce fut le cas pour le Peuple de Dieu ? N'est-ce pas ainsi que Jésus lui-même a pu lire sa propre histoire ?
C'est le Christ que l'on reçoit
L'opération évangélique à laquelle nous continuons d'assister aura aussi des conséquences majeures sur notre manière d'entrer en relation avec les autres et, en particulier, avec les hôtes. Le chapitre 53 de la Règle est traversé d'un souffle évangélique quasi dévastateur ! En effet, l'accueil monastique est menacé de perversion, comme le suggère saint Benoît : « Pour les riches, la peur (terror) qu'ils inspirent exige l'honneur » (v. 15). Une telle attitude paraît à Benoît n'avoir rien à voir avec l'accueil évangélique : nous restons à un plan purement humain puisque nous considérons les riches comme des personnages et nous risquons nous-même alors de jouer au personnage. Et voilà la perversion ! Le danger de cet accueil est bien là puisqu'on nous oblige pratiquement à jouer un rôle ! Mais, nous l'avons déjà dit, le moine ne peut jamais tricher avec la vie ni avec les autres (ni avec les objets et les lieux, précise Benoît). L'hôtelier, qui est la personne que les hôtes rencontrent souvent la première, risque bien souvent d'apparaître comme un personnage mystérieux. Benoît semble dire que la rencontre des riches favorise une telle méprise ! Nous savons bien que ce n'est pas si simple car, sous une apparente richesse, peut se cacher une immense pauvreté !
Benoît nous accule cependant une fois de plus à la vérité : « On reçoit les pauvres et les pèlerins avec le plus grand soin et la plus grande attention, car c'est surtout en eux qu'on reçoit le Christ » (v. 15). Nous sommes au cœur du mystère de l'accueil monastique puisque le Christ lui-même est reçu, non dans la richesse, mais dans la pauvreté, non dans la claire vision, mais dans la foi. Cependant, pour qu'un tel accueil par le moine soit possible, il faut que lui-même se considère comme un pauvre qui vit sa foi. Le pauvre et le pèlerin sont accueillis par le moine parce que lui-même est un pauvre et un pèlerin et, à travers cet hôte, il reçoit et contemple le Christ en personne, le Christ qui fut lui aussi pauvre et pèlerin. L'accueil monastique est donc un moment contemplatif si bien décrit par Benoît : « tête inclinée (inclinato capite), ou même prosterné au sol de tout son long (omni corpore) pour adorer en eux le Christ que l'on reçoit » (v. 7). Nous retrouvons encore l'expression tête inclinée, rencontrée déjà dans le chapitre sur l'humilité. Or l'attitude requise par Benoît est ici encore celle de l'humilité devant l'hôte qui arrive ou qui part ; il ne peut donc y avoir aucune attitude de domination ou de supériorité dans l'accueil monastique, puisque ce sont des pauvres qui se rencontrent, découvrant dans cette rencontre même la présence du Christ qui s'est lui-même identifié au pauvre !
La manière dont Benoît décrit l'accueil d'un hôte : la prière — le baiser de paix — les gestes corporels — la lecture de la Loi divine (lex divina) exprime le regard de foi que l'on pose sur lui, ce regard par lequel on découvre, dans ce pauvre, la personne même du Christ. Alors Benoît ose dire que c'est en fait un acte d'adoration (Christus in eis adoretur). N'est-ce pas un appel exigeant à une conversion ? Pour arriver à une telle attitude, ne faut-il pas avoir subi cette opération évangélique dont nous ne cessons de parler ? En effet, seul un homme qui a été profondément transformé par l'Esprit Saint peut porter sur l'autre ce regard d'amour.
L'évangile du travail
Cette expression de Jean-Paul II nous permet de parler de cette part importante de la vie des moines qui leur donne « l'occasion de participer à l'œuvre divine de la création et de la rédemption et de marcher sur les traces du Christ » (Constitutions des moines O.c.s.o., n° 26). Dans son encyclique Laborem exerceras, Jean-Paul II n'a pas hésité à dire que « le travail est un bien de l'homme — il est un bien de son humanité car, par le travail, non seulement l'homme transforme la nature en l'adaptant à ses propres besoins, mais encore il se réalise lui-même comme homme et même, en un certain sens, il devient plus homme » (n° 3).
En général, les monastères ne sont pas menacés par le chômage ; n'est-ce pas alors l'occasion de mieux prendre conscience que le travail est un bien digne, c'est-à-dire qu'« il correspond à la dignité de l'homme » ? (ibid).  Il y a beaucoup de valeurs attachées au travail humain qui sont développées par les nouvelles Constitutions cisterciennes, au n° 26 : il procure le nécessaire ; il manifeste la solidarité des moines avec la foule des travailleurs ; il est l'occasion d'une ascèse profitable, favorisant l'évolution et la maturité personnelle, entretenant la santé du corps et de l'esprit ; et il contribue beaucoup à la cohésion de toute la communauté.
Mais le travail reçoit toute sa richesse surtout du fait que Jésus, le Verbe fait chair, le Fils de Dieu a voulu être un travailleur ; c'est sans doute pourquoi Jean-Paul II a pu parler de l'évangile du travail. Le travail devient donc une bonne nouvelle, puisqu'il nous permet de vivre ce qu'a vécu le Christ et nous permet de participer à l'œuvre divine de la création et de la rédemption. Le travail nous permet d'entrer plus profondément dans la conversion évangélique et de devenir davantage disciple de celui qui était appelé le fils du charpentier (Mc 6,3). Il n'est sans doute pas faux de dire que le travail est un lieu privilégié de révélation de notre moi profond, car c'est l'occasion de vivre de multiples relations. Dans un cadre de travail qui multiplie ces relations, il est difficile de jouer longtemps au personnage ; nous savons bien que les novices se révèlent souvent en vérité dans une ambiance de travail, et c'est alors qu'ils peuvent expérimenter le poids de leur conversion évangélique. Toute la vie monastique apparaît donc comme un appel permanent à cette conversion qui est même l'objet d'un de nos vœux : sans cesse le moine est invité à suivre les traces du Christ.
Ne préférer absolument rien au Christ
Parvenus au terme de ce long et dur chemin d'incarnation, nous comprenons mieux pourquoi Benoît n'hésite pas à plusieurs reprises à demander au moine de « ne rien préférer à l'amour du Christ » (chap. 4,21), de « n'avoir rien de plus cher que le Christ » (chap. 72,11). En effet, le Christ est « le chemin, la vérité et la vie » ; il l'est pour le moine comme pour tout chrétien, mais le moine doit sans cesse se le rappeler. Il doit toujours, à toute heure et en tout lieu (selon les expressions de Benoît), vivre sa relation au Christ comme à celui qui seul le conduit au Père et l'établit dans cet « amour qui, devenu parfait, chasse la crainte » (chap. 7,67). Cela est l'œuvre de l'Esprit, dit saint Benoît, cet Esprit « sans lequel, écrivait saint Augustin, nous ne pouvons pas aimer le Christ ni observer ses commandements »2.
Ne jamais désespérer de la miséricorde de Dieu
Nous arrivons au terme de notre parcours durant lequel nous avons assisté à une opération que nous avons souvent qualifiée d'évangélique car il s'agit bien de laisser toute notre vie s'imprégner, jour après jour, de l'esprit de l'évangile. Engagés par la vie monastique sur ce chemin d'évangile (per ducatum evangelii), nous sommes conduits à faire l'expérience de ce qui semble bien constituer le cœur du message de Jésus : l'homme ne peut « jamais désespérer de la miséricorde de Dieu ». Ce message est bien aussi celui de saint Benoît qui termine sa liste des instruments des bonnes œuvres par cette formule, comme s'il voulait nous dire : même si vous n'avez pas réussi à observer les soixante-treize premiers, il en reste un dernier qui sauve toutes les situations (chap. 4,74).
Le monastère : lieu de la miséricorde
Le monastère est un lieu où l'homme fait l'expérience de sa profonde misère et, en particulier, de la misère de son péché. Nous l'avons déjà dit : face à l'amour fou de Dieu pour lui, l'homme se reconnaît pécheur, car c'est toujours dans la lumière de l'amour que le péché peut vraiment être révélé. Dans une communauté monastique, il n'y a absolument personne qui échappe à cette condition de pécheur, et nous nous rappelons que saint Benoît demande au père Abbé de se souvenir toujours de sa fragilité, car lui aussi peut tomber. Nous sommes là en présence du secret le plus beau mais aussi le plus redoutable d'une communauté monastique : la rencontre de deux frères moines est toujours la rencontre de deux pécheurs. L'Église l'a si bien compris que toute célébration de l'eucharistie commence par l'acte pénitentiel qui, d'une certaine manière, nous met tous au même niveau de cette condition de pécheurs ayant besoin de la miséricorde de Dieu. Benoît lui-même l'avait tellement compris qu'il termine sa Règle par une demande qui trouve beaucoup d'écho dans le cœur des moines : « Ils supporteront avec une extrême patience (patientissime) leurs infirmités physiques ou morales » (chap. 72,5). Nous savons pourtant les exigences de Benoît et son insistance à combattre toute les formes de négligence, mais son expérience lui a appris que l'homme est fragile, faible, il a découvert quelque chose du mystère du cœur humain et c'est pourquoi il n'hésite pas à mettre dans sa Règle quelques préceptes du Décalogue dont la présence dans une règle monastique peut surprendre : « Ne pas tuer ; ne pas commettre l'adultère ; ne pas voler... » (chap. 4,3-6).
Les murs seraient couverts de sang !
Ne pas tuer ! Benoît est terriblement réaliste et il sait que le pire peut se produire même dans une communauté monastique. Rien ne devrait nous surprendre, car tout peut arriver ! Nous sommes ici devant un autre interdit qu'il faut absolument respecter pour que la communication soit possible : l'interdit de tuer. Sans aller jusqu'au meurtre (mais l'histoire monastique montre que des meurtres ont eu lieu dans des communautés), nous savons bien la puissance de notre agressivité qui nous pousserait parfois à vouloir nous débarrasser de tel frère. Il y a des gestes, des paroles ou des regards qui portent en eux des semences de mort ; il y aussi des manières d'éviter tel frère qui constitue une sorte de meurtre, car ce frère ne semble plus exister pour nous ! Il faut cependant préciser que le bon sens ou la simple psychologie nous donnent le droit parfois de mettre une certaine distance entre nous et tel frère, au moins pour un temps ; en effet, certaines relations deviennent vraiment impossibles et il ne servirait à rien de vouloir à tout prix les rétablir. Rappelions-nous que Paul et Barnabé ont fini par se séparer : « Leur désaccord s'aggrava tellement qu'ils partirent chacun de leur côté » (Ac 15,39).
Cependant les murs de nos monastères ne sont pas couverts de sang, mais ils le seraient sans doute parfois s'il n'y avait pas ce qui constitue l'expérience fondamentale de l'Évangile : le pardon ! Le meilleur test qui permet de dire que nous avons subi avec succès l'opération évangélique dont nous parlons est notre capacité à vivre le pardon : oser demander le pardon à un frère que nous avons offensé et accorder le pardon à un frère qui nous le demande. Alors la communauté devient en vérité, selon la belle expression de Jean Vanier, le lieu du pardon et de la fête.
Un pardon au goût de paradis
Un homme meurt sur une croix. Il est l'innocent, comme le déclare un des malfaiteurs crucifiés avec lui : « Pour nous, c'est juste ; nous recevons ce que nos actes ont mérité ; mais lui n'a rien fait de mal » (Lc 23,41). Cependant les chefs religieux et les soldats se moquent de lui ; l'humiliation est à son comble. Quand on se moque de nous, divers sentiments peuvent nous habiter : soit le désir de la vengeance, soit l'angoisse d'être rejeté, soit même un certain désir de disparaître et de mourir. Jésus, en qui se révèle pleinement le Père, Jésus qui est l'image parfaite de Dieu nous montre le cœur de ce Dieu en prononçant la parole qui déchire l'histoire et sauve le monde, la parole du pardon : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font » (Lc 23,34). À cet instant, du haut de sa croix de condamné rejeté, moqué, humilié, Jésus devient pour tout homme la source d'une espérance indestructible. Le pardon a tellement goût de paradis qu'un des malfaiteurs peut s'entendre dire : « En vérité, je te le dis, aujourd'hui, tu seras avec moi dans le paradis » (Lc 23,43). Lorsque deux frères se pardonnent en vérité, ils expérimentent quelque chose de la joie du ciel !
Benoît, chercheur de l'homme
L'homme que Benoît cherchait est celui que Dieu a trouvé et sauvé, car un Dieu qui est Père ne désespère jamais de l'homme. Dans un texte d'une éclatante beauté, saint Bernard a su magistralement exprimer cette vérité qui est le cœur de l'Évangile :
Nous avons fait voir qu'il n'est point d'âme, quoique chargée de péchés, engagée dans les vices, charmée par les attraits de la volupté, captive de son bannissement, enfermée dans la prison de son corps, enfoncée dans la boue, plongée dans la fange, attachée à ses membres, percée d'inquiétudes, accablée d'affaires, saisie de crainte, affligée de douleurs, emportée par les erreurs, rongée d'ennuis, inquiétée de soupçons, en un mot, étrangère dans les terres de ses ennemis, selon le langage du Prophète, souillée avec les morts, réputée du nombre de ceux qui sont dans les enfers ; nous avons fait voir, dis-je, qu'il n'est point d'âme damnée et désespérée, jusqu'à ce point, qu'elle ne puisse reconnaître en elle-même, non seulement d'où elle peut respirer dans l'espérance du pardon et de la miséricorde, mais encore d'où elle ose aspirer aux Noces célestes du Verbe.3

Paul Houix, in La brisure du cœur
(DDB 1995)

1. Jean DANIÉLOU, « Sacrements et histoire du salut », dans Parole de Dieu et liturgie (Lex orandi, 25), Paris, Cerf, 1958, p. 69.
2. Traité sur l'évangile de saint Jean, 74,2.
3. Sermon 83 sur le Cantique des Cantiques, n°1. On peut rapprocher de ce beau texte de saint Bernard la parole de Louis Massignon : « Il y aura à la fin dans la sauvagerie du primitif, je dirais, le plus capable de crimes, il y a un "point vierge" que Dieu seul connaît, et qui nous jugera tous ».