lundi 28 novembre 2016

En consolant... John Henry Newman, La Miséricorde de Dieu


Ce qui rend la miséricorde de notre Sauveur si irrésistible (si l'on peut ainsi la qualifier) c'est qu'elle tient compte des temps et des lieux, des personnes et des circonstances ; c'est le tendre discernement dont elle fait preuve. Elle examine et tient conseil pour chaque individu qui vient à elle. Elle agit pour ceux-ci d'une façon, pour ceux-là d'une autre ; elle ne peut jamais, si l'on peut dire, se manifester de la même manière ; elle a pour chacun une nuance et un mode différents ; et elle se répand sur certains hommes comme si Dieu Lui-même faisait dépendre de leur bonheur son propre bonheur. Je pourrais rappeler ici, comme on l'a fait souvent, l'exemple de Lazare, que Notre-Seigneur traita si tendrement ainsi que ses sœurs ; ou encore les larmes du Sauveur sur Jérusalem ; ou encore sa conduite envers saint Pierre, avant et après le reniement, ou envers saint Thomas quand il douta ; ou bien son amour pour sa mère et pour saint Jean. Mais j'attirerai votre attention plutôt sur la manière dont Il en usa avec Judas le traître ; d'abord parce qu'on y insiste moins souvent, ensuite parce que s'il y avait un être au monde que l'on pût croire rejeté de sa présence comme maudit et réprouvé, c'était celui dont le Seigneur avait prévu qu'il Le trahirait. Pourtant nous verrons ce malheureux lui-même suivi et enveloppé par le regard serein, quoique grave, du Seigneur, jusqu'à, l'heure même de la trahison.
Judas était dans les ténèbres, et haïssait la lumière ; et il « alla vers sa destinée » ; mais il y va poussé non pas par des forces naturelles qui développaient leur marche inévitable, ni par quelque Destin insensible qui condamne les méchants l'enfer ; mais par un juge qui l'examine de la tête aux pieds, qui le sonde jusqu'au plus profond de lui-même, pour voir s'il n'y reste pas un rayon d'espoir, une étincelle cachée de foi ; qui l'avertit sans cesse, et qui, lorsqu'Il l'abandonne enfin, pleure sur lui avec l'affection blessée d'un ami plutôt qu'avec la sévérité d'un juge de l'univers. Ainsi, rappelez-vous d'abord l'émouvant avertissement, un an avant l'épreuve : « Ne vous ai-je pas choisis tous les douze, et voici que l'un de vous est un démon ? » Puis, quand le temps fut venu, cette humiliation, la plus basse qui se pût, devant un homme qui allait Le trahir et mériter le feu inextinguible : « Il se leva de la table, et... versant de l'eau dans un bassin, Il commença à laver les pieds des disciples » ; et Judas était du nombre. Puis, un second avertissement en même temps, ou plutôt une lamentation attristée en Lui-même : « Vous n'êtes pas tous purs ». Puis, ouvertement : « En vérité, en vérité, je vous le dis, l'un de vous me trahira. Le Fils de l'Homme s'en va comme il a été écrit de lui ; mais malheur à l'homme par qui le Fils de l'Homme est trahi ! Il aurait mieux valu pour cet homme qu'il ne fût pas né ». Alors Judas, qui Le trahit, prit la parole et dit : « Maître, est-ce moi ? » Jésus lui dit : « Vous l'avez dit ». Enfin, au moment où la trahison s'accomplissait : « Mon ami, pourquoi êtes-vous venu ? Judas (il l'appelle par son nom), trahissez-vous le Fils de l'Homme dans un baiser ? »1  Je n'essaye pas ici de concilier sa prescience divine avec cette anxiété prolongée, cette pitié personnelle pour Judas ; mais je veux vous arrêter sur ce sentiment, afin que vous observiez ce qui nous est donné par la révélation du Dieu Tout-Puissant dans l'Évangile, je veux dire la connaissance d'une Providence qui s'étend à tous les individus, et qui donne la lumière de son soleil aux méchants comme aux bons. C'est de la même façon, sans aucun doute, qu'au dernier jour les méchants et les impénitents seront condamnés, non pas en masse, mais un par un ; chacun paraîtra à son tour devant le juste Juge, dans la gloire qui rayonnera de sa face ; on le pèsera dans la balance et il sera trouvé trop léger ; on le traitera, non pas sans doute avec hésitation ou faiblesse, car la justice divine réclame satisfaction, mais avec toute la sollicitude, toute l'attentive considération d'un Dieu qui ferait volontiers, s'Il le pouvait, le fruit de sa Passion plus abondant encore qu'il n'est.
Considérons encore, pour donner plus de poids à ces graves réflexions, la conduite de Notre-Seigneur à l'égard des étrangers qui venaient à Lui. Judas était son ami ; mais nous, nous ne L'avons jamais vu. Comment nous regardera-t-Il ; comment nous regarde-t-Il déjà ? Que sa manière d'être envers la foule dans l'Évangile nous rassure. Il est le Très Saint, le Tout-Puissant, et Il s'est montré tel : pourtant, sans oublier Sa majesté divine, Il montrait une tendre sollicitude pour tous ceux qui L'approchaient, comme s'Il ne pouvait tourner ses yeux sur aucune de ses créatures sans l'affection débordante d'un père qui regarde son enfant avec une joie entière, et qui désire seulement son bonheur et son plus grand bien. Ainsi, quand le jeune homme riche vint à Lui : « Jésus, le regardant, l'aima, et lui dit : ‘Une seule chose te manque’ ». Quand les Pharisiens demandaient un signe de sa puissance : « Il soupira profondément dans son cœur ». Une autre fois : « Il se tourna et les considéra tous » l'un après l'autre, comme pour voir si par hasard il n'y avait pas ici ou là, une exception à l'incrédulité générale, et pour condamner un par un ceux qui étaient coupables 2. « Il les considéra tous avec colère, en s'affligeant de la dureté de leurs cœurs ». Et encore, quand le lépreux vint à Lui, Il ne se contenta pas de le guérir, mais « ému de compassion, Il étendit sa main »3.
Comme elle est consolante, cette révélation de la Providence particulière de Dieu envers ceux qui le cherchent ! Comme elle est consolante pour ceux qui ont découvert que ce monde n'est que vanité, et qui se sentent solitaires et isolés au fond d'eux-mêmes, quelles que soient les ombres de puissance et de bonheur qui les entourent ! La multitude, sans doute, vit sans penser à cela, les uns par insensibilité, parce qu'ils ne comprennent pas leurs propres besoins, les autres passant d'une idole à l'autre, à mesure que chacune les trahit. Mais les cœurs plus clairvoyants seraient écrasés par le découragement, ou même maudiraient l'existence, s'ils se croyaient soumis seulement à l'action de lois invariables, impuissantes à attirer la pitié ou l'attention de Celui qui les a réglées une fois pour toutes. Et que feraient en particulier ceux qui son jetés au milieu d'êtres incapables d'entrer dans leurs sentiments, et ainsi étrangers à tous, même à ceux qu'une longue coutume a faits leurs amis ! Ou bien ceux qui ont des perplexités d'esprit qu'ils ne peuvent s'expliquer à eux-mêmes, encore moins écarter, et qui n'ont personne pour les aider ; ou ceux encore qui sentent étouffer au fond d'eux-mêmes des affections et des aspirations qui n'ont pas pu trouver leur objet ; ceux qui sont incompris des êtres qui les entourent et s'aperçoivent qu'ils n'ont pas de mots pour les éclairer, ou pas de principes communs à quoi en appeler ; ceux qui s'imaginent n'avoir ni place, ni but dans le monde, ou n'être qu'un obstacle pour d'autres ; ceux qui doivent suivre leur propre idée du devoir sans conseils et sans appuis, bien plus, résister peut-être aux vœux, aux prières de leurs supérieurs ou de leurs parents ; ceux encore qui portent le fardeau de quelque douloureux secret, de quelque peine solitaire et incommunicable ! Les récits évangéliques viennent en aide à tous ces besoins, lorsqu'ils nous présentent non pas seulement un Créateur immuable, mais un Gardien plein de compassion, un Juge plein de dévouement, un Soutien.
Dieu te regarde, qui que tu sois. Il « t'appelle par ton nom », Il te voit, et Il te comprend, aussi bien qu'Il t'a fait. Il sait ce qu'il y a en toi, tous tes sentiments et tes pensées propres, tes inclinations et tes goûts, ta force et ta faiblesse. Il te voit dans tes jours de joie et dans tes jours de peine, Il sympathise avec toi dans tes espoirs et tes tentations. Il prend intérêt à toutes tes anxiétés et tes souvenirs, à tous les élans et à tous les découragements de ton esprit. Il a compté jusqu'aux cheveux de ta tête et aux coudées de ta taille. Il t'entoure de Ses bras et te soutient ; Il t'élève et Il te remet à terre. Il regarde ton visage, dans le sourire ou les pleurs, dans la santé ou la maladie. Il regarde tes mains et tes pieds ; Il entend ta voix, le battement de ton cœur, et jusqu'à ton souffle. Tu ne t'aimes pas mieux toi-même qu'Il ne t'aime. Tu ne peux pas trembler devant la souffrance plus qu'Il ne répugne à te voir la subir ; et s'Il la fait descendre sur toi, c'est comme tu l'appellerais toi-même, si tu étais sage : pour qu’elle se tourne ensuite en un plus grand bien. Tu n'es pas seulement Sa créature (quoique des passereaux mêmes Il ait souci, et soit pitoyable au nombreux bétail de Ninive), tu es un homme racheté et sanctifié, Son fils adoptif, gratifié d'une part de cette gloire et de cette bénédiction qui découlent éternellement de Lui sur le Fils unique. Tu as été choisi pour être sien, au-dessus même de tes frères de l'Orient et du Midi. Tu étais un de ceux pour qui le Christ offrit au Père sa dernière prière, et y mit le sceau de son sang précieux. Quelle pensée que celle-là, pensée presque trop grande pour notre foi ! À peine pouvons-nous nous retenir, quand nous la considérons, de faire comme Sarah, de rire d'étonnement et de perplexité. Qu'est donc l'homme, que sommes-nous, que suis-je, pour que le Fils de Dieu ait de moi si grand souci ? Que suis-je, pour qu'Il m'ait élevé presque de la nature d'un démon à celle d'un ange ? pour qu'Il ait changé la constitution originelle de mon âme, qu'Il m'ait créé à nouveau, moi qui ai été depuis ma jeunesse un prévaricateur, et pour qu'Il habite Lui-même personnellement en mon propre cœur, faisant de moi Son temple ? Que suis-je pour que Dieu l'Esprit-Saint veuille entrer en moi, et élève mes pensées vers le Ciel « avec d'indicibles plaintes » ?
Telles sont les méditations qui viennent consoler le chrétien tandis qu'il est avec le Christ sur la montagne sainte. Et quand il descend vers ses devoirs quotidiens, elles sont encore sa force intérieure, bien qu'il ne lui soit pas permis de communiquer sa vision    à ceux qui l'entourent.
Elles font briller son visage, elles le rendent gai, maître de soi, serein et ferme au milieu de toutes tentations, persécutions ou abandons. Avec de telles pensées devant nous, combien bas et misérable apparaît le monde dans tous ses desseins et toutes ses doctrines ! Combien vraiment misérable doit-il sembler de rechercher un bien dans les créatures ; de convoiter le rang, la richesse ou le crédit ; de choisir pour nous-mêmes en imagination tel ou tel genre de vie ; d'affecter les manières des grands ; de dépenser notre temps en folies ; d'être mécontents, querelleurs, jaloux ou envieux, prompts au blâme ou à la rancune ; amis des paroles frivoles et avides de la nouvelle du jour ; agités d'affaires publiques qui ne nous regardent point ; ardents pour la cause de tel intérêt ou tel parti ; âpres au gain ou acharnés à la poursuite d'une science stérile ! Et à la fin de nos jours, quand la chair et le cœur nous trahiront, quelle sera notre consolation, de nous être enrichi, d'avoir rempli un poste, d'avoir été le premier parmi nos égaux ou d'avoir écrasé un rival, d'avoir tout conduit à notre guise, d'avoir acquis une situation splendide, ou connu l'intimité des grands, ou mené une vie de luxe, ou conquis un nom ! Dites-moi, même si nous obtenons ce qui dure le plus, une place dans l'histoire, pourtant quelles cendres après tout nous aurons mangées comme pain ! Et, à cette heure terrible où la mort est en vue, Celui dont l'œil est si tendrement sur nous aujourd'hui, dont les mains se posent si doucement sur nous, Celui-là nous reconnaîtra-t-il encore ? ou s'Il parle encore, sa voix aura-t-elle le pouvoir de nous remuer ? Ne nous repoussera-t-elle pas plutôt, comme elle fit pour Judas, par la tendresse même avec laquelle elle nous invitera à aller Lui ?
Essayons donc, avec sa grâce, de bien comprendre ce que nous sommes et ce qu'Il est à notre égard ; tendre et compatissant au possible, et pourtant, malgré toute sa pitié, ne dépassant pas de la largeur d'un cheveu les éternelles limites de la vérité, de la sainteté, de la justice. Il est Celui qui, quoiqu'Il pleure et se lamente d'abord, peut condamner au malheur éternel. Celui qui, une fois tombée la sentence de condamnation, effacera à tout jamais notre souvenir et ne nous connaîtra plus. L'ivraie fut liée en bottes pour le feu, indistinctement, publiquement, ignominieusement. « Soyons donc dans la crainte, de peur qu'une promesse nous étant laissée d'entrer dans son repos, l'un d'entre nous ne paraisse en être incapable ».
John Henry, cardinal Newman, in Newman
(sermons choisis par Henri Brémond)


1. Matthieu, XXVI, 24, 25, 50. Luc. XXII, 48.
2. Marc, X, 21 ; VIII, 12 ; III, 5.
3. Voyez aussi Matthieu, XIX, 26 ; Luc, XXII, 61 ; Marc, III, 34 ; I, 41.

dimanche 27 novembre 2016

En désirant... Don Carlo Cecchin, Le calendrier de l'Avent

Comme des enfants qui suivent le calendrier de l'Avent, non devons, nous aussi, progresser spirituellement tout le long de l'Avent : c'est un temps liturgique magnifique, plein de tendresse, d'espérance, d'ardents désirs de Dieu et aussi d'une certaine austérité, bien que l'aspect pénitentiel ait disparu depuis longtemps : il reste seulement le violet pour le rappeler. Ce chemin nous fait accompagner la Vierge Marie et Saint Joseph dans leur voyage vers Bethléem, marcher avec les bergers qui se rendent en hâte vers la crèche de l'Enfant-Dieu, avancer avec les Mages sous un magnifique ciel étoilé d'Orient. L'Avent est un temps de désirs, comme ceux des patriarches et des prophètes qui, scrutant les signes des temps, attendaient avec impatience le salut de Dieu. Mais toute l'humanité n'attendait-elle pas inconsciemment cet événement, cette aurore qui dissiperait les ombres de la mort, tel un prisonnier qui attend sa libération ? Qui, comme l'humble Vierge Marie, n'a autant désiré le Sauveur, avant même de savoir que c'était elle qui avait été choisie par Dieu pour être sa mère ? Et nous quels désirs avons-nous ?
Déjà en son temps Saint Bernard déplorait ceci : « Je pense souvent au brûlant désir avec lequel les patriarches soupiraient après l'incarnation du Christ, et j'en ressens une tristesse et une confusion profondes : j'ai peine aujourd'hui à retenir mes larmes tant me bouleversent la tiédeur et la torpeur de notre siècle misérable » (2ème Sermon sur le Cantique des Cantiques). C'était le XIIe siècle : que dirait-il aujourd'hui ? L'avènement du Messie ? Des visions lointaines, qui semblent se dissoudre dans les horizons de l'antiquité et n'avoir aucun lien avec les aspirations de l'homme d'aujourd'hui. Pourquoi alors cet épuisement, cette inquiétude, ce pessimisme, ce désir d'autodestruction suicidaire qui envahit notre société ? Où est ce bonheur, ce paradis sur terre, ce futur radieux de cette société technologique sans Dieu qui ressemble chaque jour davantage à un cauchemar ?
« Relevez vos têtes, car votre délivrance est proche » nous dit la liturgie, gardez l'espérance en vous tournant vers Jésus Christ qui est venu, qui vient et qui viendra. C’est l'Église qui continue l'ère messianique, tournée désormais vers la Parousie. Ce qui caractérise la liturgie de l'Avent, c'est le désir que l'Eglise éprouve en attendant de voir Jésus, de Le contempler face à face, dans la splendeur de Sa puissance et de Sa gloire. Ce désir se ranime, s'accroît au fil des dimanches de l'Avent. Le samedi soir du Ier dimanche, l'antienne du Magnificat dit : « Voici le Seigneur, il arrive de loin ; l'éclat de son nom couvre la terre » ; au IIème dimanche : « Viens Seigneur, ne tarde pas » ; au IIIème : « Réjouissons-nous, car il est proche » et la liturgie se revêt de rose ; au IVème : « Viens Seigneur Jésus » ; et à la Vigile : « Aujourd'hui le Seigneur va venir, demain vous verrez sa gloire ». En arrière plan il y a toujours la présence de la Vierge Marie.
Mais voici qu'un personnage impressionnant semble surgir et crier, comme en écho des prophètes, à travers le désert de ce monde ; certes, en voyant l'état actuel du monde même saint Jean Baptiste risque de devenir aphasique. Il est le guetteur de Celui dont il est indigne de dénouer les courroies de ses sandales. Il scrute l'horizon, il voit s'avancer le Seigneur tout puissant, comme le petit nuage vu par le prophète Élie sur le Mont Horeb, et qui couvre la terre entière avec sa pluie bénéfique : « Cieux répandez du ciel votre rosée et que les nuées fassent descendre le Juste » (Is 45, 8). Au fur et à mesure que nous avancerons vers Noël, l'Église n'aura de cesse de nous inviter à nous préparer à la Fête de la Nativité qui arrive, à nous tenir prêts, à courir même à la rencontre du Seigneur qui vient. À partir du 17 décembre elle comptera les jours. Avec les Grandes Antiennes de Vêpres qui se chanteront du 17 au 23 décembre, la liturgie de l'Avent atteint sa plénitude. Elles se chantaient déjà au VIe siècle. Elles commencent toutes par l'interjection Ô : Ô Sagesse, Ô Adonaï, Ô Clef de David, Ô Rameau de Jessé, Ô Soleil de justice, Ô Roi des nations, Ô Emmanuel. Chantées en grégorien, elles sont magnifiques ! Une curiosité : l'initiale du premier mot de ces sept antiennes, de la dernière à la première donne, en latin, l'acrostiche ERO CRAS, qui signifie demain je serai là. Ce que nous trouvons plus ou moins exprimé dans la liturgie de l'Avent, c'est toujours le désir que l'attente de la manifestation suprême de Jésus au IIème avènement soit abrégée, car Son Incarnation n'a été que le point de départ.
Les marchés de Noël sont déjà ouverts, ouvrons plutôt notre cœur au Seigneur qui vient. À la fin de notre vie nous ne posséderons que ce que nous aurons attendu et désiré. Viens Seigneur Jésus !
Don Carlo Cecchin

                                                                                                                                                                                                                                          

vendredi 25 novembre 2016

En salonnant, Guy de Maupassant, Les femmes


L'an dernier, une nouvelle désolante nous arrivait de l'Est : L'écrevisse disparaît. Ce fut une panique. L'écrevisse, cette perle des fontaines claires, cette petite bête exquise, montante, chaude au palais, ce rien du tout délicieux, cet idéal du gourmand ! Idéal, car il n'y a rien dans cette carapace, rien ou presque ; ce n'est pas une nourriture, c'est une saveur ; et cette chair introuvable du frêle animal, vous emplit la bouche d'une sensation plus forte que la viande capiteuse des gibiers.
La Meuse, disait-on, se dépeuplait, tous les ruisselets étaient vides ! On chercha la cause du désastre. D'après les uns, les fabriques nombreuses empoisonnaient les eaux. D'après les autres, il fallait attribuer la raison de cette calamité à la forme du gouvernement. Et cependant, cet hiver, on mange encore des écrevisses. Il en restait donc quelques-unes ; elles se sont multipliées, que sais-je ? Enfin l'écrevisse n'est point disparue.
Mais voilà qu'une nouvelle autrement affreuse nous arrive aujourd'hui d'Angleterre : La Française n'est plus. Une grave revue, une revue à raisonnements, a jeté ce cri qui fait frémir les peuples.
Elle dit d'abord, cette revue, ce qu'était la femme de France, sa prédominance dans le monde, son charme, sa séduction particulière ; puis elle constate que les salons parisiens sont aujourd'hui presque vides de femmes. Et elle se lamente, elle se désole, au nom de l'Europe entière. Cette oraison funèbre de la Femme française est longue, très longue, assez vraie parfois, parfois grotesque. Avant d'y répondre, je voudrais connaître seulement l'âge de cet écrivain désespéré. Non, assurément, il n'y a plus de femmes en France pour bien des hommes... Il en existe encore pour nous.
Le publiciste adjure ensuite la République de faire tous ses efforts pour rendre à l'Europe ce bijou perdu : la Parisienne. Par-là même il semble accuser le gouvernement d'avoir arrêté la fabrication de cet article spécial. A-t-il tort ? A-t-il raison ? Cherchons. Cependant, je ne suis pas trop inquiet. On mange encore des écrevisses.
La Parisienne ! qu'est-ce ? Elle n'est pas belle, elle est à peine jolie. Son corps n'a rien de sculptural, ce petit corps souvent maigrelet, souvent corrigé par l'industrie, une femme en roc, enfin, rien d'une Grecque. Mais tout son être est un langage qui parle aux raffinés mieux que la grande beauté plastique. Ses yeux disent ce que tait sa bouche. Son geste, son sourire, un éclair de ses quenottes, un mouvement de ses menottes, une ondulation de sa robe quand elle se lève ou s'assied, ce qu'elle sait faire entendre, son babil charmant, méchant, perfide, sa grâce artificielle et grisante, tout ce qu'elle peut être par sa fine intelligence de sensitive, vous enveloppent d'une séduction irrésistible, d'une atmosphère féminine délicieuse, pénétrante, adorable. Détaillez-la, ce n'est rien ou presque rien ; c'est une saveur, un charme. Ses vraies beautés restent presque introuvables, mais elle vous emplit le cœur d'une sensation plus troublante que les grandes statues parfaites en chair vivante.
Certes la Parisienne d'aujourd'hui n'est plus tout à fait la Parisienne d'autrefois ; il y a décadence, mais non disparition. Est-ce la faute de la République ? C'est discutable. Il y a confusion, je crois, en effet, en ce sens que le gouvernement est toujours un résultat de la société, tandis que la femme est aussi un reflet de cette société. Le monde me semble donc être le vrai coupable.
Avez-vous lu le livre de MM. Edmond et Jules de Goncourt : La Femme au dix-huitième siècle ? C'est le plus admirable ouvrage que je connaisse où il soit traité de l'art d'être femme. J'y trouve ceci :
Façons, physionomie, son de voix, regard des yeux, élégance de l'air, affectations, négligences, recherches, sa beauté, sa tournure, la femme doit tout acquérir et tout recevoir du monde.
Comme elle est vraie, cette parole du grand romancier ! La femme se forme et se modifie à l'image de la société où elle vit. À quelle époque, en France, a-t-elle atteint sa perfection ? C'est justement pendant ce dix-huitième siècle, le siècle féminin par excellence, dont nous parle si subtilement l'écrivain. C'est alors qu'apparurent dans Paris ces êtres adorables dont on croit encore respirer le passage, ces radieuses figures, étoiles d'amour dont l'éblouissement nous est resté. Elles se sont formées dans l'air parfumé de cette époque qui fit éclore toutes les élégances ; et elles étaient bien, ces femmes, les fruits de ce dix-huitième siècle où toutes les fines qualités de notre race ont atteint leur complet épanouissement, où la grâce semble née, où l'esprit semble inventé, où tous paraissent fous d'art et de raffinements infinis. C'est le siècle de Watteau et de Boucher, le siècle de Voltaire, le siècle aussi de Diderot, le siècle de l'incroyance, de la galanterie et de l'amour, le siècle qui grise, même de loin, le siècle français, le seul grand admirable siècle où notre pays reste sans rival, le siècle enchanteur et poudré !
Autres temps, autres femmes. Elles ont cette singulière et précieuse qualité d'être ce qu'elles doivent être dans le milieu où elles se trouvent. Douées d'un tact infiniment subtil, tout instinctif, d'une pénétration aiguë, vibrantes, impressionnables, faciles aux influences, avec des aptitudes surprenantes pour deviner, dominer, serpenter, ruser, séduire, les femmes prennent le ton d'une époque et ne le donnent pas. Elles sont cependant un peu dépaysées aujourd'hui dans ce monde d'hommes peu près élevés, qui sentent le tabac, passent au fumoir après le dîner et au cercle après le fumoir, fréquentent la Bourse et non les salons, ne lisent rien de ce qui fait charmante la vie, ignorent l'art de jeter un compliment, de baiser une main, ne savent même plus préférer parfois la soubrette à la maîtresse, soupent entre mâles et payent l'amour !
Il n'y a plus de femmes, affirme-t-on. Disons plutôt : « Il n'y a plus d'hommes pour qui les femmes désirent être séduisantes ».
Mais toutes ces qualités latentes qui, par notre faute, ne se développent plus dans l'air mondain des salons, n'existent pas moins, plus discrètes, cachées, profondes, en bouton toujours prêt à s'ouvrir dès qu'un peu de soleil se montre chez cette femme française, la seule femme en qui soit le génie de sa race ; car les autres savent aimer, savent se faire aimer ; la Française sait être exquise.
Elles ne sont plus, en notre pays, les reines triomphantes de la société, soit ! mais est-on sûr qu'elles ne soient point toujours les maîtresses invisibles des événements ? Qui pourrait assurer que leurs petites mains délicates ont cessé de conduire la grosse charrette de la politique ? Elles ont, je le sais, un rival terrible : l'argent. Les poètes jadis rimaient pour elles. Ils riment aujourd'hui à tant le vers ! Cependant elles sont puissantes encore, puissantes toujours.
Entrons chez elles. Il est dans Paris des salons, des salons discrets souvent, des petits salons du quatrième où viennent aboutir bien des fils. Il est des femmes d'allure modeste, qui, par trois mots signés d'un petit nom, peuvent faire sauter des préfets, déplacer des généraux, agiter comme des fourmilières les vastes ministères pleins d'employés.
Il en est d'autres plus brillantes en qui demeure, quoi qu'on dise, toute la séduction légendaire de la Française ; Il en est d'autres... Il en est d'autres encore.
Nous entrerons bientôt ensemble, si vous le voulez bien, dans quelques-uns de ces Salons parisiens.
Guy de Maupassant , Gil Blas, Les femmes

29 octobre 1881.

En écrivant... Victor Hugo, L'Avenir des femmes


Paris, le 8 juin 1872.
Monsieur,
Je m'associe du fond du cœur à votre utile manifestation. Depuis quarante ans, je plaide la grande cause sociale à laquelle vous vous dévouez noblement.
Il est douloureux de le dire, dans la civilisation actuelle, il y a une esclave. La loi a des euphémismes ; ce que j'appelle une esclave, elle l'appelle une mineure ; cette mineure selon la loi, cette esclave selon la réalité, c'est la femme. L'homme a chargé inégalement les deux plateaux du code, dont l'équilibre importe à la conscience humaine ; l'homme a fait verser tous les droits de son côté et tous les devoirs du côté de la femme. De là un trouble profond. De là la servitude de la femme. Dans notre législation telle qu'elle est, la femme ne possède pas, elle n'est pas en justice, elle ne vote pas, elle ne compte pas, elle n'est pas. Il y a des citoyens, il n'y a pas de citoyennes. C'est là un état violent ; il faut qu'il cesse.
Je sais que les philosophes vont vite et que les gouvernants vont lentement ; cela tient à ce que les philosophes sont dans l'absolu, et les gouvernants dans le relatif ; cependant, il faut que les gouvernants finissent par rejoindre les philosophes. Quand cette jonction est faite à temps, le progrès est obtenu et les révolutions sont évitées. Si la jonction tarde, il y a péril.
Sur beaucoup de questions à cette heure, les gouvernants sont en retard. Voyez les hésitations de l'Assemblée à propos de la peine de mort. En attendant, l'échafaud sévit.
Dans la question de l'éducation, comme dans la question de la répression, dans la question de l'irrévocable qu'il faut ôter de la pénalité, dans la question de l'enseignement obligatoire, gratuit et laïque, dans la question de la femme, dans la question de l'enfant, il est temps que les gouvernants avisent. Il est urgent que les législateurs prennent conseil des penseurs, que les hommes d'État, trop souvent superficiels, tiennent compte du profond travail des écrivains, et que ceux qui font les lois obéissent à ceux qui font les mœurs. La paix sociale est à ce prix.
Nous philosophes, nous contemplateurs de l'idéal social, ne nous lassons pas. Continuons notre œuvre. Étudions sous toutes ses faces, et avec une bonne volonté croissante, ce pathétique problème de la femme dont la solution résoudrait presque la question sociale tout entière. Apportons dans l'étude de ce problème plus même que la justice ; apportons-y la vénération ; apportons-y la compassion. Quoi ! il y a un être, un être sacré, qui nous a formés de sa chair, vivifiés de son sang, nourris de son lait, remplis de son cœur, illuminés de son âme, et cet être souffre, et cet être saigne, pleure, languit, tremble. Ah ! dévouons-nous, servons-le, défendons-le, secourons-le, protégeons-le ! Baisons les pieds de notre mère !
Avant peu, n'en doutons pas, justice sera rendue et justice sera faite. L'homme à lui seul n'est pas l'homme ; l'homme, plus la femme, plus l'enfant, cette créature une et triple constitue la vraie unité humaine. Toute l'organisation sociale doit découler de là. Assurer le droit de l'homme sous cette triple forme, tel doit être le but de cette providence d'en bas que nous appelons la loi.
Redoublons de persévérance et d'efforts. On en viendra, espérons-le, à comprendre qu'une société est mal faite quand l'enfant est laissé sans lumière, quand la femme est maintenue sans initiative, quand la servitude se déguise sous le nom de tutelle, quand la charge est d'autant plus lourde que l'épaule est plus faible ; et l'on reconnaîtra que, même au point de vue de notre égoïsme, il est difficile de composer le bonheur de l'homme avec la souffrance de la femme.
Victor Hugo, Lettre à M. Léon Richer,
Rédacteur en chef de l'Avenir des Femmes.

lundi 14 novembre 2016

En écrivant... Cardinal Saliège, Un chrétien ne peut l'oublier

Il y a soixante ans et quelques jours, le cardinal Saliège mourait (5 novembre 1956). Le 13 août 1942 il avait écrit une lettre pastorale destinée à être lue dans toutes les paroisses de son diocèse : « À lire dimanche prochain [23 août] sans commentaire ».
 
Lettre de Son Excellence Monseigneur l’Archevêque de Toulouse sur la personne humaine


Mes très chers Frères,
Il y a une morale chrétienne, il y a une morale humaine qui impose des devoirs et reconnaît des droits. Ces devoirs et ces droits, tiennent à la nature de l’homme. Ils viennent de Dieu. On peut les violer. Il n’est au pouvoir d’aucun mortel de les supprimer.
Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d’une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle.
Pourquoi le droit d’asile dans nos églises n’existe-t-il plus ?
Pourquoi sommes-nous des vaincus ?
Seigneur ayez pitié de nous.
Notre-Dame, priez pour la France.
Dans notre diocèse, des scènes d’épouvante ont eu lieu dans les camps de Noé et du Récébédou. Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos Frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier.
France, patrie bien aimée France qui porte dans la conscience de tous tes enfants la tradition du respect de la personne humaine.
France chevaleresque et généreuse, je n’en doute pas, tu n’es pas responsable de ces horreurs.
Recevez mes chers Frères, l’assurance de mon respectueux dévouement.
Jules-Géraud Saliège
Archevêque de Toulouse
13 août 1942


samedi 12 novembre 2016

En mourant... Un moine bénédictin, Tenez-vous prêts ! Priez !


Le sens de la mort
Je ne meurs pas, j'entre dans la vie.
Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus
Pourquoi l'homme meurt-il, pourquoi doit-il mourir ? S'agit-il d'une loi de nature, nécessaire ; ou est-ce le résultat d'un accident, un châtiment, une peine ?
La réponse à cette question nous est révélée dès les premiers chapitres du Livre de la Genèse où la mort apparaît comme une conséquence de la désobéissance de nos premiers parents. Conformément à l'avertissement que Dieu avait donné Adam : De l'arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas, car le jour où tu en mangeras, tu deviendras passible de mort, tombe la sentence, après la transgression :
Tu retourneras en poussière. 1
Saint Paul fait pour toute la descendance d'Adam ce triste constat :
C'est par un seul homme que le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et ainsi la mort a passé dans tous les hommes. 2
Il est intéressant de remarquer ici combien la Révélation justifie l'étonnement commun devant la mortalité de l'homme et son sinistre cortège de souffrances et de drames : tout cela peut-il avoir une cause simplement naturelle et surtout être voulu par le Créateur ?
Dieu n'a pas fait la mort, est-il écrit dans le Livre de la Sagesse, il ne prend pas plaisir à la perte des vivants [...]. Oui, Dieu a créé l'homme pour l'incorruptibilité, il en a fait une image de sa propre nature ; c'est par l'envie du diable que la mort est entrée dans le monde. 3
Et pourtant, la mort ne devrait-elle pas être naturelle à l'homme, comme elle est naturelle tout être matériel, spécialement à tout corps organisé, dont la complexité même fait la fragilité ?
Il en aurait été ainsi en effet, si Dieu, dans sa sagesse et sa bonté, n'avait conféré à l'homme, à titre de don gracieux surajouté à la nature, l'immortalité corporelle. Ce faisant, il lui épargnait la corruption commune aux êtres vivants, eu égard à son âme immortelle.
Le Paradis perdu
Or cette grâce n'était pas un bienfait isolé : elle faisait partie de l'état de perfection dans lequel Dieu, par amitié, avait au commencement établi l'homme, dont il faisait son ami. Fondamentalement, cet état, appelé justice originelle, consistait dans la parfaite ordination et soumission de l'âme à Dieu. L'âme unie à Dieu recevait de Lui un surcroît de vigueur qui préservait son corps de la corruption. Au terme d'une vie physique exempte de tout ennui et de toute lourdeur, l'homme serait passé, sans angoisse ni séparation de l'âme et du corps, du Paradis de la terre à celui des Cieux. Dans cette nouvelle naissance, l'âme, admise à la Vision de Dieu, aurait entraîné son corps vers la gloire.
Les déshérités du paradis terrestre, que nous sommes, ont bien du mal à se remémorer la noblesse de leurs origines et à mesurer les splendeurs de nature et de grâce dont Dieu s'était plu à doter leurs premiers parents, et qu'ils auraient dû transmettre à leurs descendants.
Mais Dieu nous l'a révélé et l'Église nous l'enseigne :
En créant l'homme et la femme, Dieu leur avait donné une participation spéciale à Sa vie divine, dans la sainteté et la justice. Dans le projet de Dieu, l'homme n'aurait dû ni souffrir ni mourir. En outre, il régnait une harmonie parfaite de l'homme en lui-même, entre la créature et le créateur, entre l'homme et la femme, comme aussi entre le premier couple humain et la création. 4
Par le péché, l'homme perdit librement l'amitié divine, il perdit donc la grâce et tous les privilèges accordés à l'ami, à l'enfant de Dieu. L'âme rebelle à Dieu perdit la pleine domination sur ses passions, et encore la pleine soumission de son propre corps. Celui-ci fut laissé à sa corruptibilité naturelle.
Jésus, le Bon Samaritain
Le cardinal Journet écrit :
D'emblée, Dieu a aimé la race humaine d'un amour fou, jusqu'à vouloir se donner lui-même à elle dans la vision du Ciel. L'offense du premier acte humain méprisant un tel amour est terrifiante. Pourra-t-elle jamais être compensée ? Puisque Dieu ne peut nous contraindre à l'aimer, puisqu'il accepte de jouer avec nous le jeu si périlleux de notre libre arbitre et de notre libre amour donné ou refusé, il faudrait que d'un cœur humain, non touché par nos déchéances mais ayant expérimenté notre détresse et souffert en sa chair, qui est la nôtre, la tragédie de notre péché — monte pour nous vers le Ciel un acte de libre et infaillible amour d'une telle intensité qu'il surcompense infiniment la première offense : il faudra qu'un Dieu se fasse homme. S'il n'avait pas songé à cette seconde folie de son amour, Dieu n'aurait pas permis la première offense, il n'aurait même pas créé le genre humain et tout l'univers des choses visibles. 5
Quand vint donc la plénitude du temps, Dieu, cause de l'amour extrême dont il nous a aimés, nous envoya son propre Fils, Jésus-Christ ; lequel ayant pris chair de la Vierge Marie s'est fait obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la Croix 6. Ayant offert, avec un grand cri et avec larmes, ses prières et supplications à Celui qui pouvait le tirer de la mort, il a été exaucé en raison de sa piété [...], devenu l'auteur du salut éternel pour tous ceux qui lui obéissent 7. Aussi, remontant au Ciel après sa Résurrection, peut-il dire à ses disciples :
Toute puissance m'a été donnée dans le Ciel et sur la Terre. Allez donc et instruisez tous les peuples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Celui qui croira et qui sera baptisé sera sauvé ; mais celui qui ne croira pas sera condamné. 8
En incorporant le croyant au Christ mort et ressuscité, le Baptême détruit la faute originelle et tous les autres péchés ; il en efface la souillure, restituant à l'âme la grâce divine. Il délivre de la peine éternelle qui nous privait de la vision de Dieu.
Quant à la mort, elle ne sera définitivement vaincue qu'à la résurrection générale, mais dès maintenant, la grâce lui donne un sens nouveau : sans cesser d'être pénible et odieuse à la nature, elle perd pour le fidèle son amertume, elle lui devient douce, précieuse, heureuse. Car ce décès de la vie terrestre lui donne accès à la vie béatifiante : c'est l'entrée dans la vraie vie, c'est le jour de sa naissance, son véritable Noël, c'est l'heure même de la Rencontre ; c'est la joie d'aller au Christ, de souffrir pour Lui, de mourir avec Lui et en Lui, suivant l'ardent désir de saint Paul :
Le connaître, Lui, avec la puissance de Sa Résurrection et la communion à Ses souffrances, Lui devenir semblable dans Sa mort, afin de parvenir si possible à la résurrection d'entre les morts. 9
...Car, en nous sauvant, Dieu n'est pas venu nous dispenser d'aimer ! Au contraire, il nous appelle à aimer dans le Christ, en donnant nous aussi notre vie, à entrer dans ce mystère d'amour qui est la gloire du Christ :
Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime. 10
Aux chrétiens qui voulaient empêcher son martyre, saint Ignace d'Antioche écrivait :
Laissez-moi imiter la Passion de mon Dieu !
Je
vous écris vivant et désirant mourir : mon amour terrestre est crucifié et il n'y a plus en moi d'ardeur pour la matière, il n'y a plus qu'une eau vive qui murmure au-dedans de moi et me dit : viens vers le Père. 11

L'importance de la mort
Tel qu'en lui-même enfin, l'éternité le change.
Mallarmé
Le choix décisif
Avec la mort cessent le temps du mérite et la possibilité de la conversion. C'est là une vérité que l'Église a toujours professée explicitement et expressément 12. Elle est de foi. Elle s'oppose aux doctrines de réincarnation et aux théories selon lesquelles les mauvais anges et les damnés, à la fin, se convertiraient.
Saint Paul :
Nous devons tous comparaître devant le tribunal du Christ afin que chacun recueille le prix de ce qu'il aura fait pendant qu'il était dans son corps, soit en bien, soit en mal. 13
Saint François de Sales :
C'est chose assurée que l'état auquel nous nous trouverons à la fin de nos jours, lorsque Dieu coupera le fil de notre vie, sera celui où nous demeurerons pour toute l'éternité. 14
Déjà saint Benoît, commentant l'Évangile (cf. Jn 12, 35), nous avertissait en ces termes :
Si nous voulons échapper aux peines de l'enfer et parvenir la vie éternelle, tant que nous sommes encore dans ce corps et que nous pouvons, a la lumière de cette vie, accomplir tout cela, il nous faut courir et faire maintenant ce qui nous profitera pour l'éternité. 15
Le sort de l'homme est donc définitivement fixé au dernier instant de sa vie corporelle. La fin vers laquelle tend l'âme au moment où elle se sépare de son corps devient sa fin irrévocable pour le bien ou pour le mal. Cet instant de la mort est l'analogue de celui où les anges, en un acte unique, se portèrent au bien ou au mal, fixant sans retour leur sort éternel. Seulement l'épreuve humaine, que l'instant de la mort termine, aura duré toute la vie terrestre16
À l'approche de la mort, Satan et les anges rebelles s'efforcent d'entraîner à la perdition la pauvre âme qui se débat et qui, trop souvent, ne s'est guère préparée au choix décisif auquel désormais elle ne peut plus se soustraire. Ceux qui assistent les mourants peuvent en témoigner : même après la mort apparente, le visage trahit parfois la lutte qui semble se livrer mystérieusement jusqu'à ce que l'âme quitte le corps.
Appelons saint Michel et les saints anges notre secours, pour qu'ils nous arrachent aux pièges du Prince des Ténèbres :
Saint Michel Archange, défendez-nous dans le combat, afin que nous ne périssions pas au jour du Jugement redoutable ! 17
Au cours de chaque vie humaine, de manière plus ou moins explicite, les prévenances et les invitations de la grâce divine ne manquent jamais. Le temps qui s'écoule nous donne libéralement le loisir de nous convertir et de répondre enfin par des actes à Celui qui nous a aimés d'un amour éternel. Le dernier acte de la vie terrestre, celui de la mort, devrait alors consacrer et mettre le sceau de l'irrévocable à cette personnalité spirituelle qu'avec l'aide de Dieu, l'homme a été à même de se former au cours de son existence.
N'est-ce pas ignorer l'intention même de la vie que de la faire servir à des délais sans fin, d'autant plus périlleux que la trame peut se déchirer soudainement 18
Qui peut se promettre aujourd'hui d'être encore vivant demain ?
Insensé, dit le Seigneur au riche de la parabole, cette nuit même on va te redemander ton âme. 19
Tenez-vous prêts !
Comprenez bien ceci, nous dit encore Jésus : si le maître de maison savait quelle heure le voleur doit venir, il ne laisserait pas percer le mur de la maison. Vous aussi tenez-vous prêts, car c'est à l'heure que vous n'y pensez pas que le Fils de l'homme va venir. 20
Nous tenir prêts, c'est nous rappeler sans cesse notre condition mortelle, et considérer chaque jour de notre vie comme un sursis accordé par Dieu pour notre conversion ; c'est vivre constamment sous le regard de Dieu et donner à chaque instant son poids d'éternité et d'amour. Les saints n'ont pas fait autre chose 21, et c'est de cette façon qu'ils ont pu rendre les plus grands services à l'humanité.
Le monde, au contraire, s'emploie à endormir nos consciences, à camoufler la mort et à faire oublier la vie future :
Les mortels, disait Bossuet, n'ont pas moins soin d'ensevelir les pensées de la mort que d'enterrer les morts mêmes. 22
Même lorsque la réalité de la mort s'impose de manière brutale, à l'occasion d'un accident par exemple, le corps médical a la consigne de s'appliquer à restaurer l'illusion de l'immortalité chez les survivants. Ceci s'enseigne très officiellement, du haut de la chaire de Médecine légale, à l'Université. 23
Le croira-t-on ? Certains vont jusqu'à espérer que les progrès de la science permettront d'échapper un jour à la mort elle-même.
Cette illusion non avouée d'une possible immortalité de l'homme sur terre, écrit Damien Le Guay, d'un accès imminent à un paradis ici-bas, sans dieux, sans fin, sans peur, est une illusion vénéneuse. Elle vient polluer les débats et corrompre la réflexion. Nous avons perdu la mort comme cérémonie sociale d'accompagnement, nous sommes en train de perdre, petit à petit, de petits mensonges en flatteuses avancées scientifiques, la certitude que l'homme est mortel et qu'il nous faut nous préparer à cette fatale évidence. 24
Une telle constatation rejoint l'analyse de Jean-Paul II :
La civilisation contemporaine fait tout ce qui est en son pouvoir pour détourner la conscience humaine de l'inéluctable réalité de la mort en tentant de pousser l'homme a vivre comme si la mort n'existait pas ! La réalité de la mort est cependant évidente. Il n'est pas possible de la faire taire ; il n'est pas possible de dissiper la peur qui l'accompagne.
L'homme craint la mort, comme il craint ce qui vient après la mort. Il craint le jugement et la punition, et cette crainte a une valeur
salvifique : elle ne doit pas être effacée de l'homme. 25
Priez !
Sur notre planète, il meurt environ mille huit cents personnes tous les quarts d'heure, soit deux décès par seconde 26. Demandons pour elles, dans notre prière quotidienne, des grâces spéciales de lumière et de conversion. Invoquons spécialement Notre-Dame. Jésus n'a pas dédaigné son secours maternel lorsque son heure fut venue : Debout, au pied de la Croix, se tenait sa Mère 27. Comment les chrétiens pourraient-ils négliger d'avoir recours à elle à cet instant suprême ? C'est bien ce qu'ils lui demandent tous les jours dans le Je vous salue Marie : « Priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort ».
Quant à saint Joseph, il eut la grâce de mourir entouré de la présence et de l'affection de Marie, dont il était le virginal époux, et de Jésus lui-même, son fils adoptif. Tout chrétien rêve d'une pareille compagnie pour le jour de son trépas et c'est pourquoi il prie saint Joseph, patron de la Bonne Mort.
Cependant nous ne pourrons affronter dans la paix cette ultime épreuve si nous négligeons de nous y préparer en étant fidèles, jour après jour, aux engagements de notre baptême, aux vérités de la foi et à la pratique de la charité. Aujourd'hui encore, le Christ ne cesse de nous y aider, par l'intermédiaire de ses représentants sur la terre.
Un moine bénédictin, in Petit guide du Pèlerin d’Éternité
(Traditions monastiques)



1. Genèse 2, 17 et 3, 19.
2. Romains 5, 12 ; cf. Concile de Trente, session V.
3. Sagesse 1, 13 et 2, 23-24.
4. Compendium du CEC, n°72.
5. La Rédemption, Drame de l'Amour de Dieu, Genève, 1972, p. 27.
6. Philippiens 2, 8.
7. Hébreux 5, 7-9.
8. Matthieu 28, 18-19 et Marc 16, 16.
9. Philippiens 3, 10-11.
10. Jean 15, 13.
11. Saint Ignace d'Antioche, Épître aux Romains, VI, 3 et VII, 2.
12. Cf. Synode de Constantinople (543) ; Léon X (1520) ; CEC, n° 1013.
13. 2 Corinthiens 5, 10.
14. Sermon pour le Vendredi Saint, Éd. d'Annecy, t. IX, p. 283.
15. Prologue de la Règle.
16. Envisager un instant, au-delà de la séparation de l'âme et du corps, où l’homme pourrait encore se convertir serait une dangereuse illusion, contraire à la Sainte Écriture, à la Tradition et à la condition naturelle de l'agir humain où le corps est intimement uni à l'âme. Ce serait assimiler cette dernière à un esprit pur et cela aboutirait dépouiller la vie terrestre de sa portée d'éternité, la réduisant à un stage plus ou moins long dans un monde tranquillement profane, où l'homme serait comme un enfant incapable de s'engager vraiment dans un choix décisif.
17. Verset de l'Alléluia de la fête de Saint-Michel.
18. Dom Delatte, Commentaire sur la Règle de saint Benoît, op. cit., p. 19.
19. Luc 12, 20.
20. Luc 12, 39-40.
21. Saint Antoine le Grand disait : Chaque jour, en nous levant, pensons que nous ne subsisterons pas jusqu'au soir, et le soir, en nous couchant, pensons que nous ne nous réveillerons pas (Vie, 19).
22. Sermon pour le vendredi de la IVe semaine de Carême 1666, Exorde.
23. Cf. cours donné le 25 mars 2005, dans le cadre du 3e cycle, à des médecins spécialistes dans une faculté française.
24. Qu'avons-nous perdu en perdant la mort ?, Ed. du Cerf, 2003, p. 15.
25. Homélie du 23 avril 1995, ORF n° 8.
26. Cf. Encyclopédie de la population mondiale, Syrinx, 1999.
27. Jean 19, 25.