vendredi 23 janvier 2015

En mémorant... Stanislas Fumet, Les 100 ans de Léon Bloy


Cent ans, Léon Bloy ! Je l'ai connu lorsqu'il n'en avait que 64. Je dois dire que je ne l'ai pas vu souvent. Mon oncle Paul Jury m'avait emmené chez lui une première fois — sur les hauteurs de la butte Montmartre — lorsque j'avais quatorze ans. C'est l'âge auquel lui-même avait connu l'écrivain de génie le plus haï et le plus aimé. Lycéen, jeune protestant, Léon Bloy l'avait très facilement changé en catholique. Mon oncle voulait que je rencontrasse, comme lui, ce grand homme dont il ne s'était jamais tout à fait séparé et les Bloy me rappelèrent que c'était bien à mon âge qu'ils avaient connu Paul Jury. Une autre visite chez Léon Bloy, sans Paul Jury, désarma mes quinze ans. Bloy, d'une extrême timidité, me reçut, un dimanche après-midi, avec un bon sourire, mais il parla si peu que je ne savais comment alimenter une conversation qui ressemblait à une nuit piquée de peu d'étoiles. Le silence était rarement interrompu du côté de Bloy par un grognement bienveillant, peu fait pour exciter mon audace. La présence d'un personnage muet, qui m'avait accompagné, le gentil poète René Dessambre, aggravait la situation. Quand j'eus débité une ou deux phrases sur son Sang du Pauvre, que je venais de lire, tout le puits de mon imagination était à sec. Léon Bloy me pria de revenir, mais j'avoue que je n'en eus plus le courage.
Elle me reste cependant vivante, la physionomie de Léon Bloy, telle que ses portraits, ses photographies la reproduisent. On ne peut pas oublier cette mâchoire de molosse, surmontée d'une forte moustache, ces gros yeux qui étaient des loupes bleues à travers lesquelles un grand sensible regardait toutes les choses de la terre comme des sièges vacants de la gloire de Dieu. Pas grand, râblé, on avait devant soi l'image d'un artisan plus que d'un poète. Rien du journaliste, de l'homme à papiers, rien non plus de cet écrivain universitaire qui fait l'homme de lettres d'aujourd'hui. Léon Bloy parlait peu et sans élever la voix : il détestait dire des choses banales, mais dans sa conversation le ton était toujours absolument naturel. L'authenticité même. Le lyrisme de Bloy, la magnificence de sa forme, le manteau constellé dont il croyait bon de couvrir les épaules d'une littérature frémissante, prête à l'amour, la recherche de l'adjectif rare et de l'adverbe énorme, tout cela était commandé par un souci de vérité supérieure dont nos écrivains d'aujourd'hui n'ont même plus l'idée. Ils sont avares, et Bloy était toute générosité. Ils sont paresseux, et Bloy croyait qu'il fallait ciseler son style, choisir les pierres précieuses les plus dures et les travailler sur toutes leurs facettes.
Mais avait-il raison de tant accorder au style ? On le nie aujourd'hui, pour des motifs suspects. Mais la roue tourne. Et, enfin, Claudel aussi est rutilant et coruscant, opulent, surabondant d'intelligibilité : il n'est pas démodé pour cela. J'ai été surpris d'entendre Eluard me vanter la prose de Huysmans. Oui, Bloy est très « dix-neuvième siècle », j'en conviens. Mais il n'est pas tombé dans l'esthétique creux ni l'idolâtrie de l'art pour l'art : ses mots ont un « sens », ils entrent dans une architecture nécessaire. Faut-il reprocher aux phrases de Léon Bloy ce nombre qui constitue le dessin de la poésie ? Ferez-vous grief à l'écrivain public d'avoir une belle écriture ? J'attends que l'on revienne sur ce jugement.
Mais Bloy n'est pas qu'un styliste, il n'est pas qu'un poète, il n'est pas qu'un artiste. C'est un visionnaire et qui a fait, dans l'épaisseur du mystère de l'âme humaine et de l'histoire des hommes, de prodigieuses trouées. Qu'on lise le dernier ouvrage qui a été publié sur lui, la si profonde étude à laquelle Albert Béguin a donné ce titre qui définit une âme : Léon Bloy l'impatient. On verra jusqu'à quelles profondeurs est descendu l'auteur du Désespéré et de milliers d'autres pages qui nous sont apparues, tout à coup, prophétiques, lorsque les événements se teintèrent, ces dernières années, des couleurs d'apocalypse que leur avait toujours vues Léon Bloy. Son heure sonne, disions-nous durant les années d'occupation. Et Albert Béguin en administra la preuve en faisant paraître en Suisse, à côté de Léon Bloy l'impatient, un choix de textes où Léon Bloy s'identifiait littéralement à la conscience de la France. Voilà pourquoi la collection inaugurée par ce volume allait s'appeler Le Cri de la France, l'œuvre de Léon Bloy étant la première à pousser ce cri qui était, de manière exemplaire, durant l'occupation, le nôtre.
J'avais déjà longuement parlé de la mission de Léon Bloy et je n'avais pas eu de mal à montrer ce qui la composait, cette véhémente et très originale mission, grâce à laquelle pour beaucoup les cieux ont été rouverts. Il semble naturel, aujourd'hui, que le christianisme soit anticonformiste et traditionnel ; qu'il soit la glorification du pauvre et la malédiction des riches telle qu'elle est stipulée dans l'Évangile ; qu'il prétende ne pas laisser sans réponse la question de la souffrance des êtres et ait la hardiesse d'en poursuivre le vertige sacré jusqu'au sein d'un Dieu impassible de soi mais porté à se faire homme et à en mourir ; qu'il demande tout aux âmes et aux corps et promette infiniment plus qu'il ne leur demande, à ces mêmes âmes, à ces mêmes corps ; qu'il assume la défense de la chair contre les hautains hérétiques ; qu'il se refuse à la plus séduisante abdication dans n'importe quel domaine où l'on essaye de le faire trébucher ; qu'il oppose son infrangible absolu à toutes les relativités auxquelles l'enfer seul donne leur charme ; qu'il ne réduise pas l'homme, et l'artiste — cet homme créateur — en le soumettant à Dieu ; enfin qu'il permette une introduction immédiate dans le Paradis au prix de certaine abnégation et rétablisse des liens sacramentels quotidiens entre la Divinité et l'humilité d'un pauvre pécheur laïque ; qu'il apprenne à beaucoup de nos Éphésiens catholiques d'aujourd'hui, qui ne le savent pas, qu'il y a un Saint-Esprit ; — je dis que tout cela, sans Léon Bloy, à l'heure actuelle, ne serait pas tellement sûr... Les chrétiens doivent une fière chandelle — un beau cierge de gratitude — à ce mort qui eut une vie de soixante et onze ans si régulièrement déchirée.
Il naquit en 1846, l'année de l'apparition de la Salette, qui devait répondre aux plus instantes aspirations de son âme. Lui, ce fut le 12 juillet qu'il vit le jour, à Périgueux. Eux, les enfants de la Salette, Mélanie Calvat et Maximin Giraud, c'est le 19 septembre qu'ils virent un autre jour que le leur : celui que faisait cet autre soleil resplendissant qui éteignait le soleil matériel de 3 heures de l'après-midi en plein ciel bleu, sur les montagnes, et qui s'ouvrait comme un œuf pour laisser paraître une Belle Dame toute lumineuse, assise sur une pierre, le visage dans les mains et qui, lorsqu'elle se fut levée, dit aux deux petits bergers : « Approchez, mes enfants, n'ayez pas peur : je suis ici pour vous conter une grande nouvelle ». Et, tout le temps qu'elle parlait, cette Mère douloureuse et glorieuse à la fois ne cessait de verser des larmes.
On comprend que Léon Bloy se soit passionnément attaché à une pareille synthèse de tout ce qu'il aimait et de tout ce qu'il concevait. Il remarqua, bien entendu, lorsqu'il connut l'histoire de la Salette, qu'elle avait, cette apparition — cette nouvelle révélation — exactement son âge à lui.
Il accorda beaucoup au Dieu des larmes. On a raison de le prendre pour un mystique. Mais il n'est pas qu'un spirituel. Ou alors, il faut étendre le sens du terme et dire que Léon Bloy rêvait d'une impossible assomption de la chair dans l'esprit. C'est un artiste, un des plus grands artistes de la littérature que la France ait connus. Homme de foi, il hésitait constamment entre l'incarnation de ses plus chers désirs ou de ses convictions — et ce qui n'est point la « sublimation » que les freudiens ne manqueront pas de reconnaître, mais, je le répète, une véritable assomption du sensible dans la spiritualité. L'esprit, Léon Bloy ne savait point le séparer de Dieu lui-même, unique objet de sa dilection, unique havre de son espérance, la plus « impatiente » qui fût, puisque tout ce qui existe ne pouvait compter à ses yeux et pour son cœur hors de la notion divine qui faisait les choses ce qu'elles étaient. Un essentialiste, enfin, qui se posait tous les problèmes de l'existentialisme, proche souvent de Kierkegaard, et faisait rendre à sa pensée un son éminemment existentiel.
* * *
J'ai l'air de parler de Léon Bloy comme d'un penseur, d'un philosophe. Rien n'est plus faux et rien ne l'eût davantage irrité. C'était un voyant. Les idées de Léon Bloy étaient, à la lettre, des « vues ». Il ne pensait pas, il se contentait de cette merveilleuse interrogation qui demande aux objets, aux événements, aux êtres animés et inanimés, à la façon de Marie-Madeleine après Pâques, où toute cette création a bien pu mettre son Seigneur ! Car, pour Léon Bloy, il n'était pas d'autre quête — sinon celle de l'argent, dont, étant très pauvre et, dans sa jeunesse, misérable, il éprouvait le plus cuisant besoin. Pour ce visionnaire, pour ce réaliste, pour ce génial écrivain qui ne se payait pas de mots, bien que son vocabulaire fût le plus riche que le français nous eût donné depuis Rabelais, il y avait au monde, et il n'y avait au monde que deux Maîtres : Dieu et l'Argent. L'immense découverte de Bloy, c'est que le reste dans la réalité des hommes ne vient qu'après. L'Évangile est formel : « Vous ne pouvez servir deux maîtres, Dieu et l'Argent ». Toutes les autres questions sont subsidiaires et le monde qui s'étale entre ces deux dominations, sans toujours les nommer en propre, ne peut servir que l'un ou l'autre. Personnellement, je ne pense pas que les marxistes aient été assez bons psychologues pour envisager le problème sous ce jour et je continue à prédire aux communistes que tôt ou tard ils en viendront à retrouver devant eux, chez eux, quand ils croiront l'avoir derrière eux, cette dualité invincible : Mammon, sous quelque forme que ce soit, ou ce Dieu à qui il faut tout rendre, parce qu'il est le Créateur.
Léon Bloy n'avait rien d'un marxiste. Il n'était pas davantage proudhonien. Mais il a écrit sur la pauvreté et sur l'argent, à la lumière de son symbolisme, des pages plus éternelles que celles de nos grands socialistes et même que celles du « Jean Coste » de Péguy. C'est que Léon Bloy était entré dans certaines affirmations divines de l'Evangile, que les interprètes et les exégètes ont tôt fait d'éluder s'ils ne parviennent pas à en minimiser la portée.
Quant à l'œuvre de Léon Bloy, elle a la même importance que, celle d'un Nietzsche ; si on la cite moins, c'est qu'elle n'est pas hérétique, c'est qu'elle est d'un catholique tempétueux mais rigoureux. Léon Bloy est une espèce de Luther qui serait demeuré humble et fidèle. Lui qui passait pour si orgueilleux, il a secoué le licou, mais il est resté dedans parce qu'il en sentait divine la forme. Il a cru moins en lui-même, au fond, qu'en l'Eglise. Je sais bien que Luther n'entendait pas protester (ou affirmer) hors de l'Église, mais les matières sur lesquelles il a fait porter sa contestation touchaient au dogme ; au contraire, là, Bloy est d'une obéissance héroïque. Il préfère la nuit translumineuse, le « Nescivi » du Cantique, à sa propre sagesse, aux clartés merveilleuses de son intuition.
D'où la fidélité catholique de ce gémissant et de ce vociférateur, qui gardait une âme d'enfant — tout juste d'adolescent — dans ses rapports avec non pas l'administration ecclésiastique, qui ne lui inspirait aucune tendresse, mais avec l'Epouse du Christ, absolument inviolable et que toute cette palissade cléricale dérobe au regard si soigneusement.
La Femme pauvre, le Désespéré, le Symbolisme de l'Apparition, le Salut par les Juifs, le Sang du Pauvre, les livres consacrés à des sujets historiques, comme l'Âme de Napoléon ou Jeanne d'Arc et l'Allemagne, autant d'œuvres où la pensée de Léon Bloy se retrouve, s'enroule sur elle-même avec des éclats non-pareils. Mais cependant c'est peut-être son Journal qui nous ravit le plus. Et demain, si Albert Béguin met à exécution son projet, qui est l'édition intégrale de la correspondance de Léon Bloy, il est possible que nous ayons là le plus beau monument de toute la prose française.
Stanislas Fumet, in Léon Bloy (Les cahiers du Rhône, 1946)

mercredi 21 janvier 2015

En apaisant... Stanislas Fumet, Noël de guerre


Il faut commencer par le commencement : Initium sancti Evangelii. Il faut toujours recommencer par le même commencement. Initium sancti Evangelii secundum joannem. La messe quotidienne le garde pour la fin, quand le repas est terminé, la mensa desservie, quand des âmes ont été remplies de l'Esprit de Dieu et que les corps aussi ont trouvé leur compte dans le banquet et le spectacle.
Initium. Noël, c'est l'éclosion de la Rédemption. Noël, c'est le minuit du monde, le solstice de nos ténèbres, mais c'est déjà l'instant où la nuit est vaincue, où elle se penche sur l'autre versant, où elle prévoit qu'elle succombera à la pointe du petit jour. Dans la nature, la nuit la plus étendue de l'année ne doute pas qu'elle aura une fin, que Dieu lui donnera une fin, qui est le jour, mais il est vrai aussi que ce jour avec le soir ira la rechercher. Tandis que Noël, tout à coup, au milieu des ténèbres de la foi et de l'abandon des hommes, c'est le soleil de minuit, vera lux, la vraie lumière. C'est ce soleil qui ne connaîtra plus de déclin. Malgré la mort du Fils de l'homme, ou l'extinction pour deux jours qui en font trois de ses facultés humaines, malgré l'apparent abandon de Dieu (Éli, Éli ! ...), malgré les épaisses ténèbres qui couvriront toute la terre au milieu d'une après-midi de printemps, même si le soleil se voile pour les yeux de chair, obnubilés par une vision d'horreur, celle de l'Amour assassiné, et le trouble des larmes (et palpebrae meae caligaverunt), le soleil de Noël est acquis pour les siècles des siècles, il est le foyer de toute la lumière de l'Église, il est la manifestation très humble de tout le mystère caché en Dieu depuis le commencement, l'apparition de la splendeur de la gloire et la figure de la substance de Dieu. Ce soleil de minuit, c'est la Rédemption qui paraît. Ce petit enfant, ce petit Jésus, ce petit commencement du siècle qui vient, gratuit à l'humanité, puisque c'est Dieu son père, et gracieux pour toute âme de bonne essence gracieux et gratuit comme une « inchoatio » de la gloire, — cet enfant qui vagit dans ses langes, couché au-dessous de la condition des hommes, pour se tenir d'abord plus bas qu'eux, afin de pouvoir s'élancer un jour au-dessus d'eux en les connaissant tous et être vraiment leur juge et leur roi, cet enfant couché dans une mangeoire d'animaux domestiques, cet enfant, il est le recommencement de la création, la reprise de tout l' œuvre de Dieu, la sainte réparation du monde abîmé par le péché, la refonte de la cloche fêlée qui ne sonnait plus pur, le deuxième et dernier état de la morale du monde où Dieu, ce coup-ci, entre lui-même en personne, afin d'être si uni à l'armature du chef-d'œuvre — la Croix — qu'il semble cloué dessus.
In principio erat Verbum. Dans le principe, έν άρχη, dans le commencement et dans le commandement — dans le commandement de l’être— était le Verbe. Tout a été fait par lui, et nous avons été faits par lui et nous ne sommes qu'à cause de lui. Et sans lui il n'y aurait rien ni personne. Et nous lui devons tout, l'être, la vie, l'intelligence, le sentiment, le goût de l'amour et nos cinq sens, et l'univers où nous nous mouvons ; les autres, ce qu'ils nous offrent, ce qu'ils nous communiquent de l'ordre passé dans le présent, ce qu'ils nous lèguent, ce qu'ils échangent avec nous. Nous lui devons nous et les autres, et plus que cela : après avoir perdu dans le péché le bénéfice de l'immortalité, nous lui devons plus que nous-mêmes et que les autres — et jusqu'aux plus aimables, jusqu'à ceux que nous aimons le plus pour ce qu'ils lui ressemblent davantage, par un certain côté, par une certaine vertu, par une certaine grâce, tout en nous ressemblant à nous-mêmes, pour ce qu'ils nous révèlent quelque possibilité d'harmonie entre les différentes images du Dieu un, infiniment aimable ; nous lui devons plus que nous et que les autres, nous lui devons Lui. Car il est venu chez nous, comme on vient chez soi.
Il est venu dans sa propriété. Il est venu dans une demeure qu'il avait bâtie de ses mains, dans un monde qu'il avait fait. Car sans lui rien de ce qui a été fait ne serait fait. Pour le monde, il n'a pas besoin, à proprement parler, d'y venir. Il y était, nous dit saint Jean, in mundo erat. Comme l'artiste dans son œuvre. Et c'est son œuvre qui ne l'a pas connu. Son œuvre, qui s'est émancipée, son œuvre a été par nous, les hommes, détournée de lui, pour être livrée, cette chose commune de Dieu, à notre usage personnel. Cette propriété devient la propriété privée de l'intendant malhonnête qui la gère.
Moi, vous. Chacun de nous.
Car voilà le pire. Cet esprit de salut, on n'en veut pas. L'Héritier est descendu chez soi. Et son chez soi ne l'a pas reçu. On a souvenance de l'histoire du Propriétaire de la vigne, qui avait envoyé ses intendants pour demander des comptes à ses vignerons. On se rappelle comment ceux-ci furent reçus : à coups de feu, traduirait-on en langage d'aujourd'hui. Mettons : à coups de pierre, puisqu'à l'époque on lapidait les prophètes. Ou simplement à coups de couteau. Alors, pour finir, le Maître envoie son Fils, pensant, dit la parabole, et cette présomption a de quoi nous confondre, qu'ils n'oseront pas traiter l'Héritier comme ils ont fait les serviteurs. Or ils se sont empressés de le mettre à mort.
* * *
Dès l'instant où le Verbe paraît, l'évangéliste Jean déclare que les siens ne le reçoivent pas. Mais il en est, ajoute-t-il, qui l'ont reçu, et ils deviennent enfants de Dieu. On ne nous dit pas où le Seigneur les prend, mais il est clair qu'il ne les prend pas dans le monde, qu'il ne les prend pas en dehors de Dieu, qu'il ne les prend pas hors de lui-même : ceux qui ne sont pas nés des sangs, ni de la chair, ni d'une volonté d'homme, sed ex Deo, mais qui sont nés de Dieu.
La volonté de la chair, la volonté de l'homme, ne semble pas, dans la bouche de saint Jean, pouvoir s'appeler bonne volonté. Ce n'est pas sous l'inspiration du hasard que l'apôtre que Jésus aimait place en tête de son Évangile une parole sévère pour la volonté de l'homme, — volonté de la chair, en effet. Et, le jour de Noël, ou la nuit très lumineuse de Noël, car tout est à la lumière cette nuit-là, le Verbe de Dieu étant la lumière des hommes, — quia per incarnati Verbi mysterium nova mentis nostrae oculis lux tuae claritatis infulsit : ut dum visibiliter Deum cognoscimus, per hunc in invisibilium amorem rapiamur (quel mouvement splendide !), — si l'on rapproche cette condamnation de la volonté charnelle ou volonté d'homme, volonté virile, de l'exaltation d'une autre volonté, que qualifient les anges aux cieux, dans leur hymne de Noël (accessible à l'oreille spirituelle des seuls pauvres bergers), la bonne volonté, on mesure la différence de l'une et de l'autre ; et l'on peut en inférer que, si elles s'opposent ainsi, c'est que la deuxième ne doit pas être si naturellement humaine, qu'elle ne doit pas être dans la ligne de la chair, dans la ligne des sangs... La volonté de l'homme, la volonté du sang conjugué de ses aïeux, la volonté de sa chair, est une volonté de possession, d'auto- affirmation, d'accaparement et, s'il le faut, de rapine, c'est une volonté égoïste qui n'entend pas la voix d'autrui, qui se moque du droit du prochain, qui s'aime soi-même et cela lui suffit, une volonté de chair et de sangs qui fatalement appelle la guerre, et la suscite.
La bonne volonté, que recommandent les anges, doit être de nature céleste et je crains qu'on en ait peu conscience. L'homme réduit à soi-même, le vir de saint Jean, qui n'est pas minimisé dans cet évangile, mais qui est désigné sous son nom et entouré de l'image des sangs et de la chair — le sang invoque le sang, la chair attire la chair, — l'homme, qui ne produit pas des enfants de Dieu, est un avare et un jaloux, il est pétri d'orgueil, enclin à la colère et aux autres vices. Non, ce n'est pas normal qu'un tel homme veuille le bien et aime la paix. Je dis qu'il est peu vraisemblable — mais j'ajouterai que ce qui est impossible à l'homme est toujours possible à Dieu, et c'est la conversion, — qu'une créature menée par son perpétuel désir d'augmenter son avoir au détriment des autres vienne à faire preuve, réellement, de bonne volonté. Qui y compte s'abuse. J'imagine difficilement que le monsieur, tout correctement baptisé et diplômé qu'il sera, en poursuivant l'arrondissement de son capital et préoccupé avant tout de sauvegarder son épanouissement individuel, arc-bouté sur un moi dur comme fer et tendu, cœur et poings serrés, inexorablement, vers ce qu'il estime être son bien, puisse vouloir en même temps le Bien commun, qui est Dieu. Le catholicisme n'y change pas grand'chose, je demande la permission d'écrire : au contraire. Le catholicisme de ce catholique-là fait un moi peut-être mieux trempé, plus irréductible que les autres, en mêlant à son métal quelque élément quasi sacré, un argument pseudo surnaturel : Dieu, garantie éternelle de la propriété. Ma foi, j'ai peine à croire que ce parangon de la volonté d'homme, ce vir réussi, cet homme de chair et de sang que nous rencontrons parmi les forts de la terre, les colonnes de la cité, les donjons du fait acquis, soit un homme de bonne volonté, de volonté bonne, soit un homme dont la volonté se confond avec la seule bonne volonté que je connaisse et qui est, en propre, la volonté de Dieu. Car, dit le Christ, « Dieu seul est bon ». Et lui-même n'avait d'autre moi que le moi de Dieu. C'est de la bonté de Dieu qu'il était bon. Ego sum. Qui ose faire cette prière sérieusement : que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ? Allons donc ! Qui en voudrait, de l'application immédiate de la volonté du Père sur la terre comme elle se fait aux cieux ? Tous les préceptes les plus détestés du monde, j'entends les préceptes de l'Évangile, apparaissent tout à coup devant nous comme une extraordinaire menace : les premiers seront les derniers, les derniers seront les premiers ; les riches seront ruinés, les pauvres seront exaltés ; si ton œil est une occasion de chute, arrache-le ; si vous ne haïssez votre vie ; etc., etc. Et les Béatitudes privatives : bienheureux ceux qui n'ont pas ! Y songe-t-on ? Nous rappelons-nous ce qu'a été pour notre Maître, à Gethsémani, au pinacle de la souffrance spirituelle, ce fiat voluntas tua, dont l'acceptation produisit la sueur de sang ? Non pas ma volonté (terrestre), mais la Tienne, Père céleste. La chair est faible, les apôtres qui tombaient de sommeil tout à l'heure et qui sont vautrés là, à distance d'un jet de pierre, vous en fournissent la preuve, et quant au sang, devant la bonne volonté à son comble, qui est la volonté purement surnaturelle, la volonté purement divine, il en est tellement révulsé qu'il en sort de son cours.
Je ne prétends pas que la bonne volonté soit toujours à ce point contraire à la volonté de l'homme, contrariante pour sa nature, et l'absolu d'acceptation qui est demandé à Jésus, sous les oliviers, est incommensurable à nos futiles tentations. Les exigences de Dieu ne sont pas les mêmes pour nous que pour le Seigneur de gloire livré à tous les excès de la détresse humaine. Cependant j'ai indiqué, à propos de la volonté de l'homme, l'horreur de Gethsémani pour montrer que la bonne volonté ne va pas de soi, comme on pourrait le croire, quand elle est en fait la volonté de Dieu, et, à rigoureusement envisager le problème, qu'il n'y a pas d'autre bonne volonté que la volonté de Dieu, sinon celle de l'homme qui « veut bien » naître de nouveau, et de Dieu même, pour se comporter en enfant de Dieu.
Nous ne serons des enfants de paix qu'à ce prix. Et nous ne mériterons qu'à ce titre d'enfants de paix la bénédiction des visiteurs éventuels de nos demeures qui ne secoueront pas la poussière de leurs pieds, en signe de réprobation, sur nos seuils. Tant que nous ne voulons pas ce que veut Dieu, n'allons pas raconter que nous demandons la paix. Il doit y avoir une raison pour qu'à la veille de l'an de grâce 1943 nos prières n'aient pas encore obtenu la paix, et il est avéré qu'on prie pour la paix dans toutes les parties du monde, où les sacrifices humains accumulés entassent holocaustes sur holocaustes. Le Christ est formel : « Tout ce que vous demanderez en mon nom, vous l'obtiendrez ». Hélas ! c'est toujours la même condition : « en mon nom ». Est-ce que les chrétiens veulent tellement la paix au nom du Seigneur, autrement dit pour que ce soit Dieu qui règne ? Attention, qu'on y prenne garde, Dieu, c'est Dieu, ce n'est que Dieu, ce n'est rien de plus, mais rien de moins. Dieu, c'est la Vérité et toutes les conséquences de la vérité : la justice, dont nous avons peur, car elle pourrait nous déplacer, nous déloger ; la lumière, qui nous fait horreur, parce qu'elle met à jour en nous le cloaque. Et ce petit Enfant que Dieu nous donne à Noël, il vient rendre la justice, ou plutôt nous montrer qu'il n'a pas à juger, que le monde est déjà jugé, et cela est toute la justice qu'Il fera, avec la lumière de son regard que rien n'assombrira, et qui éclaire la totalité du royaume des âmes auxquelles il a rendu la vie. Celui qui est leur vie est aussi leur lumière.
Il semble que Dieu ne réponde pas comme on l'attendrait aux supplications des chrétiens. La coupe de sang, le calice que doit boire l'humanité, déborde. Oh ! je ne dis pas que Dieu reste sourd aux gémissements de tant de victimes : avec les victimes, Il a des arrangements que nous ne connaissons pas. Mais je crains que nos prières n'arrivent pas à lui aussi directement que nous le supposons. Je ne suis pas sûr de la justesse de notre tir. Est-ce que nous aimons Dieu, est-ce que nous visons son cœur ? Est-ce que notre volonté est bonne, est-elle comme la sienne, est-elle, en un mot, la sienne ? Est-ce vraiment le règne de Dieu que nous voulons ? Est-ce que nous voulons bien Dieu ? Est-ce que nous n'inclinons pas, dans le secret, vers des idoles moins spirituelles et qui, même si elles devaient nous séduire un temps, sont à l'Éternel en abomination ? Est-ce que nous ne sommes pas tout prêts à nous rabattre sur le premier signe d'autorité venu plutôt que de n'attendre la délivrance morale que de Celui qui nous donne sa paix autrement que la donne le monde ? On a beaucoup parlé depuis quelques années de la démission des chrétiens. On n'a pas encore dit à quel point elle était un scandale. Toute cette vermine qui ronge depuis si longtemps la chrétienté pour la dissoudre, elle est sortie de la défection des chrétiens. Car c'est un grand mystère que le corps social régénéré par l'eau baptismale et qui a été touché par le sang du Christ et ses sacrements, qui a eu Noël et qui a eu Pâques, ait aussi mal tourné. Il faut qu'il y ait là une rude trahison des volontés chrétiennes, d'un certain ensemble de ces volontés, pour avoir entraîné tout le monde civilisé dans des aventures aussi diamétralement opposées à celles de l'Évangile. Il faut qu'il y ait eu bien peu de bonne volonté, parmi les hommes, pour procurer au monde chrétien si peu de paix.
* * *
Dieu ne saurait se contenter de la seconde place, et le chrétien moyen se trouve déjà fort libéral quand il la lui a cédée. Pour Dieu, il n'y a jamais de place à l'hôtellerie commune, est-il besoin de le rappeler, mais Il aurait tort de se plaindre si on ne lui interdit pas l'étable, inhabitée des hommes. Dans notre vie, c'est déjà beau quand l'Enfant-Dieu a une crèche.
Dans la cité, pour son ordre, Dieu demande la première place. Nous ne serons sauvés de la décomposition que si nous ne la lui refusons pas et nous sommes très loin encore de la lui offrir. Cependant c'est un minimum pour le Créateur. Les âmes données à Dieu, les âmes attentives à la volonté de Dieu, celles qui veulent bien ce que Dieu veut, les âmes contemplatives, les âmes qui connaissent Dieu, savent que pour elles Dieu est plus exigeant : ce n'est pas la première place qu'il réclame en elles, c'est toute la place. Telles sont les rigueurs de l'amour, mais elles ne valent que pour le privé, pour la sanctification de la personne. Car il serait naïf de croire que la cité veut être sainte. Mais au moins désirons qu'elle soit bénie et que pour cela elle accorde à Dieu la première place qui revient à sa Nature royale. L'Enfant-Dieu demande à être placé en tête de la vie humaine, comme il est question de lui en tête du Livre, dans le Béréchit, ainsi que le confie saint Paul en se référant au Psaume XXXIX. La cité ne sera « harmonieuse » que si elle met le Premier et le Dernier, l'Alpha et l'Oméga, au commencement et à la fin de son développement. Tant qu'elle voudra se passer du premier et du dernier mot de la vie, son discours restera incohérent.
Mais je ne pense pas, au degré de barbarie où nous aboutissons, que l'on ait des chances de construire tout de go la cité harmonieuse. Il semble bien qu'avant même d'installer Dieu dans la cité à sa place royale il soit demandé, aux âmes qui demeurent dans la proximité du Seigneur, d'accepter sa volonté plus à fond ; de vouloir mieux connaître la vérité pour laquelle il faut combattre, de se livrer davantage à la vera lux qu'est le soleil de minuit, à la lumière cachée, mais la seule vraie. Et, quand il y aura beaucoup de ces âmes plus faites et refaites à la lumière de Noël, plus « recommencées » à l'Enfant Jésus, plus enfants de Dieu, plus pénétrées des grâces de leur baptême, ces âmes-là n'auront qu'à se tenir dans la cité, vigilantes, charitables, intelligentes, droites, exemplaires. La cité aura besoin de se conformer à leurs vertus et alors elle aura peut-être envie de rendre la première place à Dieu, parce qu'elle en aura assez de mourir. Ayant trop abusé de la mauvaise volonté, peut-on savoir s'il ne lui viendra pas un jour la tentation d'essayer de l'autre, celle qui est dans la ligne de Dieu et doit faire obtenir aux hommes la paix sur la terre ? Les âmes de bonne volonté ont trouvé leur Prince et leur Principe à Noël dans l'Enfant Jésus, qui est appelé Prince de la paix.
De quelle paix ? De celle que ne peut pas donner le monde mais qui serait faite par lui, s'il voulait bien.

Stanislas Fumet, in Défense de Dieu
Décembre 1942.

dimanche 18 janvier 2015

En conférençant... Mgr Dupanloup, Hymne à la femme chrétienne


HYMNE À LA FEMME CHRÉTIENNE
J'aurais voulu, Mesdames, pouvoir m'arrêter sur chacun des beaux textes que nous rencontrons dans le magnifique Office qui fait le sujet de nos entretiens, mais il faut passer rapidement à travers tous ces trésors ; et c'est pourquoi, laissant, à mon grand regret, les antiennes et les répons du second nocturne, dont je vous ai déjà par anticipation  expliqué quelques-uns, dont nous retrouverons quelques autres, ou du moins les pensées qu'ils expriment, dans la suite de nos lectures, car cette liturgie reproduit plus d'une fois, sous des formes variées, les mêmes grands enseignements.
J'arrive aux antiennes et aux répons du troisième nocturne. Et qu'est-ce que j'y trouve ? Un hymne incomparable à la gloire de la femme chrétienne. Après avoir retracé ses devoirs et ses vertus, ainsi que vous l'avez vu dans les textes qui ont déjà passé sous vos yeux, en présence de la femme réalisant le type présenté par lui, on dirait que l'Esprit-Saint tout à coup s'émeut, et s'élève, j'allais dire, à une explosion d'admiration. Je ne crois pas que dans les saints Livres, là même où ils exaltent si haut la femme forte, on puisse trouver des pages où l'Esprit-Saint se soit livré à la louange comme ici. Nulle part je n'ai vu un pareil éloge.
À quoi cela tient-il ? Je me le suis demandé. Est-ce à la faiblesse originelle qu'il y a en vous et dont votre première mère a été le premier et triste exemple ? Je ne sais. Peut-être ! Peut-être que, voyant en vous, à côté de tant de noblesse, une telle misère aussi, une telle dépravation possible, l'Esprit-Saint, lorsqu'il rencontre la force dans cette faiblesse, la pureté sans tache où pourrait être la dépravation, quand, dis-je, l'Esprit-Saint rencontre cela, il est ému, si je puis appliquer ce mot à Dieu, et, devant ce spectacle, il suscite dans l'écrivain sacré inspiré par lui l'enthousiasme.
Quoi qu'il en soit, écoutez cet hymne. Je commence par vous lire les antiennes des trois psaumes, avec le verset qui les suit :
C'est toi la gloire de Jérusalem, c'est toi la joie d'Israël, c'est toi l'honneur de notre peuple.
Tu es bénie du Seigneur, et tout le peuple sait que tu es une femme pleine de vertu.
Le Seigneur mettra sa joie en toi ; dans son amour il demeurera près de toi en silence, et ce silence fera place à des éclats d'admiration.
Sois donc bénie du Seigneur ;
— Et puisses-tu voir la prospérité de Jérusalem tous les jours de ta vie.
L'hymne se prolonge dans les répons. Avez-vous remarqué déjà, Mesdames, comment, dans cette belle liturgie, c'est l'Ancien Testament qui commence, c'est le Nouveau qui réplique et continue ? Ainsi les deux Testaments concordent et se répondent ?
Bien des filles ont amassé des richesses ; mais tu les as toutes surpassées.
La beauté est vaine et la grâce trompeuse ; seule la femme qui craint Dieu mérite d'être louée.
— L'ornement des saintes femmes, c'est l'incorruptibilité d'un esprit modeste ;
et cela est une riche parure devant Dieu.
Tu as agi virilement, ton cœur a été fort devant Dieu, parce que tu as aimé la chasteté.
Et c'est pourquoi la main du Seigneur t'a fortifiée, et pourquoi tu seras bénie éternellement.
— Ô femme, que ta foi est grande !
Toutes tes paroles sont vérité, et il n'y a rien à reprendre dans ton langage.
Maintenant donc, prie pour nous, car tu es une femme sainte et craignant Dieu.
— Ta foi t'a sauvée.
Le voilà, cet hymne triomphal, ce chant lyrique incomparable. Ce qu'il fait d'abord éprouver à l'âme, c'est une sorte d'éblouissement. On croit voir comme une gerbe de lumière, ou comme l'un de ces grands spectacles que l'on a quelquefois le soir d'un beau jour sur les bords de notre Loire, quand le soleil couchant, nous envoyant ses dernières splendeurs, peint dans les nuages un de ces tableaux radieux comme Dieu seul, l'artiste suprême, en sait faire.
Mais si après ce premier et vif sentiment d'admiration, nous cherchons à nous recueillir et à considérer de plus près ces beaux textes, nous pourrons voir se détacher de l'ensemble quelques traits plus éclatants, je veux dire quelques vertus dominantes, qui méritent que nous y arrêtions un moment nos regards.
Voici celles que nous pouvons surtout distinguer ici : d'abord cette belle et fondamentale vertu de chasteté, qui est l'auréole de la femme chrétienne : ce qui la produit, la force ; ce qui la sauvegarde, la modestie ; ce qui en est le fruit, la gloire.
Puis, cette autre chasteté d'âme, la droiture, le respect délicat de la vérité, qui se traduit dans la sincérité absolue des paroles, comme dans la simplicité de la conduite.
Enfin, la vertu, principe des autres, la grande foi. Reprenons les textes où ces vertus sont glorifiées. Et d'abord la chasteté.
« Vous avez agi virilement » avec courage, avec énergie ; « et c'est de votre amour pour la chasteté que venait à votre cœur cette force ». Il est triste de le dire ; mais dans les temps où nous vivons, ce courage, cette énergie, cette virilité ne se rencontre pas souvent, même chez les hommes ! « Vous avez agi avec virilité et votre cœur a été fort » — le cœur ! qui est souvent si faible ! « et, à cause de cela, la main du Seigneur s'est reposée sur vous avec complaisance pour vous soutenir ».
Oh ! Mesdames, on parle beaucoup de votre faiblesse, mais pas assez de votre force. Soyez fortes ! Sachez résister ! Ne soyez pas de ces feuilles légères, mortes, que le vent emporte et balaye ; ayez de la consistance, de la fermeté, de l'énergie. La vertu est assez belle pour être envers et contre tout défendue ! Soyez, comme il est dit quelque part dans l'Écriture, la citadelle, la forteresse qu'on ne prend pas. Vous pouvez, quand vous voulez, être invincibles.
Une des conditions de cette force, c'est l'horreur ou le mépris pour tout ce qui peut amollir et, affaiblir, pour cette vanité féminine, en particulier, qui se produit par le goût exagéré de la parure. Les textes que nous étudions l'indiquent expressément : la sauvegarde de la vertu, c'est la modestie. « L'ornement des saintes Femmes, c'est l'incorruptibilité d'un esprit modeste ; et cela est une riche parure devant Dieu ». Quelle belle leçon !
Veuillez le remarquer, il ne s'agit pas seulement de la modestie dans ses lois les plus élémentaires : c'est de sa plus haute délicatesse qu'il est ici parlé, c'est l'esprit de modestie qui doit régner en vous. L'esprit d'une chose veut dire cette chose portée à son plus haut point. L'esprit de modestie est donc cette vertu portée à son plus haut degré, cette vertu dans toute sa fleur, dans tout son charme. Mais ont-elles cet esprit de modestie, ces femmes vaines pour qui la parure est une si capitale affaire, et qui consacrent à cette misère tant de temps, d'argent, et de passion ! Ornez-vous, puisqu'il le faut : mais que ce soit toujours, comme dit l'Apôtre, dans l'incorruptibilité d'un esprit modeste.
Que d'orgueil il y a dans cette triste passion ! C'est pourquoi, dans les versets du nocturne que j'ai passés, l'orgueil est si fort stigmatisé. Je reprends un de ces textes ; écoutez-le ; je ne sais comment le traduire : « Qui facit superbiam ! Celui qui fait l'orgueil ». Quelle expression ! faire l'orgueil ! Eh bien ! « celui qui fait l'orgueil n'habitera pas dans ma maison ». Cela ne veut pas dire qu'une maîtresse de maison doive renvoyer de chez elle tous ceux qui se montrent vains et les orgueilleux ; mais il est, pour les femmes du monde, une certaine manière d'être, une dignité, une autorité aimable, qui inspire à tous, même aux personnes hautaines et vaines, les convenances et le respect ; et cela souvent, comme j'ai eu déjà occasion de vous le dire, par un simple mot, un regard, une attitude, le silence même. Oh ! combien Dieu a en mépris l'âme frivole et vaniteuse qui s'enorgueillit de tout : de sa parure, de son luxe, de sa richesse ! C'est pourquoi, dans un autre des textes que je ne vous ai pas lus, et que je rapproche ici naturellement de celui qui nous occupe, l'Esprit-Saint met sur les lèvres de la femme chrétienne ces paroles d'un psaume célèbre : « J'ai aimé vos préceptes, plus que l'or et les topazes ». Les préceptes divins bien observés, voilà la vraie parure d'une femme sérieuse, d'une femme vertueuse ! Et pour inculquer plus fortement cette pensée, la réplique de ce répons emprunte à l'évangile de saint Luc ces autres fortes paroles : « Quelque riche que soit un homme, ce ne sont pas les biens qu'il possède qui lui donneront la vraie vie ». Donc, la véritable sagesse, Mesdames, c'est la modestie en toutes choses ; et il faut redire encore ces belles paroles : « L'ornement des saintes femmes, c'est l'incorruptibilité d'un esprit modeste, et cela est une riche parure devant Dieu ». Si je voulais du reste approfondir toutes ces choses, je vous montrerais des affinités secrètes et terribles entre la vanité, l'orgueil, et le vice opposé à la chaste vertu que l'Esprit-Saint exalte ici.
La modestie est la sauvegarde de la chasteté, et la gloire en est le fruit et la récompense. « Parce que vous ayez aimé la chasteté, vous serez bénie éternellement ». Vous serez « la gloire de votre cité, l'honneur et la joie de votre peuple » l'orgueil de votre mari et de vos enfants. Oui, Mesdames, ces choses ont besoin d'être dites et d'être comprises : cette belle vertu, c'est la gloire, de même que son contraire, c'est la honte et le malheur. Les âmes courageuses, héroïques, de qui la vertu est le grand trésor, eh bien ! qu'elles le sachent, les récompenses de Dieu leur sont promises, et aussi les bénédictions des hommes. Ceux mêmes qui ne sont pas chrétiens s'estiment heureux d'avoir une femme chrétienne, et ils en savent bien le prix.
J'ai appelé de plus une sorte de chasteté d'âme cette incorruptible droiture qui fait que rien que de vrai, comme rien que de pur, ne sort des lèvres d'une femme vertueuse. Cet éloge est formel dans l'Écriture : « Toutes tes paroles sont vérité, et il n'y a rien à reprendre dans ton langage ». Heureuse la femme qui mérite cet éloge ! Je ne veux pas dire que vous mentiez ! cette bassesse du mensonge formel, il est facile de n'y pas tomber ; mais il y a tant de manières de blesser la vérité ! Et qu'il y a peu d'âmes assez délicates pour se tenir toujours dans le vrai en toutes choses, petites ou grandes ! Je ne dis pas qu'on blesse la vérité trop grossièrement, mais elle est si délicate ; comme elle est si belle !... Tellement belle, que Dieu a voulu qu'on dise de lui qu'Il est la vérité... Dieu est vérité !... Vous respectez la vérité ; mais respectez-vous assez la délicatesse de la vérité ?
Dans un des répons du précédent nocturne, il est parlé de l'aversion, du dégoût qu'inspirent à la femme vertueuse « les mauvaises langues ». Que faire donc ? Ici encore, il y a une, manière d'agir qui prévient le mal, ou le coupe dans sa racine. II est des gens qui ne peuvent pas parler sans médire du prochain. Cela n'est pas acceptable. La première chose à faire, c'est de ne jamais dire comme eux. Mais outre cela, il y a bien des circonstances où l'on peut aimablement, ce semble, demander la compassion, la charité envers ce pauvre prochain. C'est là un beau devoir à remplir.
La vanité, il n'est pas toujours possible de l'arrêter autour de soi ; il faut pour cela certaines qualités personnelles qui ne sont pas données à toutes. Mais pour la médisance, on peut presque toujours y mettre fin, ou au moins s'empêcher d'y prendre part. C'est difficile.          Oui, mais il faut donner l'exemple. J'ai souvent entendu dire : si on ne médit pas un peu, et si on ne s'occupe pas de ce que vous appelez la vanité, de quoi parlera-t-on ? C'est le fond de toutes les conversations dans le monde ; sans cela qu'aurait-on à dire ! Comment ! rien à dire, si on ne fait ni discours vains, ni médisances ? J'aime à espérer que votre horizon, femmes chrétiennes, n'est pas si borné. J'ai meilleure opinion de vous, et je pense que ce n'est pas chose si difficile d'imposer à soi-même et aux autres tous les respects.
Et maintenant, un mot de la foi, « ô femme, votre foi est grande !ô femme, votre foi vous a sauvée ! » C'est la doctrine de l'Église ; le saint Concile de Trente déclare que la foi est la racine de la sanctification. Croyez en Dieu fortement, et vous l'aimerez. C'est pourquoi j'insiste tant pour que toutes vous soyez bien instruites de la religion, pour que votre piété soit éclairée. Jamais vous ne sauriez aller trop loin dans cette étude. Mais il faut bien choisir les livres. Nous sommes inondés, malheureusement, de petits livres de piété ridicules ; faits pour impatienter vos maris et vos fils, lorsqu'ils les ouvrent : que voulez-vous qu'ils en disent ? Je vous demande de ne lire jamais de ces livres creux et sans doctrine qui rétrécissent l'esprit et déconsidèrent la religion. Ils ne seront jamais pour votre foi et votre piété que de pauvres aliments. Est-ce que nous n'avons pas des ouvrages sérieux, solides, d'auteurs connus et autorisés, qui peuvent éclairer et nourrir fortement votre intelligence et votre foi ? Ce sont ces livres-là qu'il faut lire.
Pardonnez-moi, Mesdames, ma trop grande vivacité sur ce point ; mais ces livres sans valeur m'impatientent ; ils font du mal à la religion et aux âmes ! Les auteurs ont de bonnes intentions, je le veux bien ; mais, ce qui leur manque, c'est l'instruction et le sens nécessaires pour écrire sur les matières qu'ils traitent. Si je vous disais combien je reçois, de toutes parts, de manuscrits absurdes, dont les auteurs me demandent de les revoir, de les faire imprimer à mes frais d'abord, puis d'en donner le profit aux bonnes œuvres ! Laissez tous ces pauvres livres, et prenez conseil toujours pour vos lectures de piété. C'est l'aliment de vos âmes ; il importe donc de le bien choisir. Ne lisez, comme je vous l'ai déjà plusieurs fois recommandé, que les bons auteurs et que les ouvrages solides et exacts. Soyez pieuses ; oui, très pieuses ; mais d'une piété éclairée, qui soit pour vous d'abord, pour tous ceux qui vous sont chers ensuite, une lumière et une force. Ayez beaucoup de foi, mais une foi grande , cette foi dont Notre-Seigneur a dit : « ô femme, que votre foi est grande ! ô femme, votre foi vous a sauvée ».

Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans,
in Conférences aux femmes chrétiennes (1885)

vendredi 16 janvier 2015

En cherchant... Jacques Loew, Dieu est Amour

Quand Dieu s'est fait connaître
Comment Dieu s'y est-il pris pour se faire connaître à nous ? Il aurait pu adopter la façon d'un professeur très savant qui fait un cours très compliqué sur un sujet très difficile. Alors, seuls quelques grands penseurs d'un niveau supérieur auraient pu connaître Dieu. Aussi Dieu a-t-il choisi un autre moyen.
Dieu s'y est pris, certes, comme un grand savant, mais comme le fait un homme génial quand il veut expliquer ce qu'il sait à ses petits enfants. Le grand savant cherchera des mots simples (et profonds, cela ne s'exclut pas), des comparaisons empruntées à la vie de tous les jours. Peut-être même organisera-t-il un jeu pour mieux graver dans l'esprit de ses enfants certaines attitudes à avoir. Il racontera des fables, montrera des images... Et si cet homme est un génie, les plus petits comprendront, tandis que les plus savants s'émerveillant de la profondeur de ce qui aura été dit, sauront deviner le reste.
Ne vous étonnez donc pas si Dieu, pour se faire connaître à nous, a choisi des mots très simples, des comparaisons familières, des images à la portée des plus simples.
Un être très proche
Notre Bible est pleine de descriptions déroutantes : Dieu se compare aux hommes dans leurs actions les plus humaines : il parle, il écoute, il voit, il sent, il rit, il siffle ; il a des yeux, des oreilles, des pieds et il les pose sur un escabeau...
Tantôt, il se promène à la brise du soir, faisant le tour du propriétaire, tantôt, comme un vendangeur, il foule au pressoir ; il ferme lui-même la porte de l'arche derrière Noé, et souvent il ne dédaigne pas de ressembler à un vaillant guerrier, et même à un guerrier qui se réveille après un sommeil lourd, parce qu'il avait un peu trop bu...
Il va plus loin : même l'activité des animaux lui sert de terme de comparaison lorsqu'il s'agit de mettre en évidence un aspect de sa force : le lion, l'ours, la panthère, l'aigle illustrent sa puissance car « personne ne peut leur arracher leur proie », et il se compare aussi à la teigne qui détruit aussi sûrement, quoique sans bruit.
Il éprouve nos sentiments : la joie, le dégoût, le repentir.
Et tout cela pour bien nous mettre dans la tête qu'il est Quelqu'un, une personne, pas une idée, ou une théorie. C'est un vivant.
Dieu est en même temps l’Incomparable
Aux mêmes hommes à qui il se présente si familièrement, Dieu interdit énergiquement de le représenter dans des statues, car, dit-il : « Je suis Dieu et non pas homme ». Il se nomme le Très-Haut, l'Inaccessible, le Dieu au-dessus de tous les dieux, Celui que l'on ne peut nommer, car il est au-dessus de toutes les dénominations. Il est Esprit et non pas chair, l'Incommunicable, le Saint.
Et ces hommes, descendants d'Abraham ou de Moïse, ne s'y trompaient pas. Ils avaient une trop haute idée de Dieu (au moins les meilleurs) pour confondre leur Dieu avec un homme en colère ou un lion emportant son butin. « Il habite une lumière inaccessible », et l'homme devant lui ne peut que balbutier sans fin : « Qui est comme toi ?... Qui peut subsister devant toi ? »... Et Dieu lui-même dit à son peuple : « À qui me comparerez-vous, que je lui sois pareil ? » car il est le « Tout autre, puissant, majestueux, mystérieux et terrifiant, mais en même temps attrayant ».
Le choc
Mais à travers ce choc d'un Dieu si humain, et si différent de nous, l'idée la plus profonde qu'on puisse avoir de Dieu commençait à pénétrer l'humanité : Dieu à la fois Tout-Autre que nous et Tout-Proche, l'Inaccessible et l'Intime, celui dont la grandeur fait trembler, l'ami le plus aimant.
Jamais nous ne connaissons Dieu aussi bien que, lorsque nous allons, à la fois et aussi loin que possible, à l'infini s'il se peut de chacun de ces côtés : Immensité de Dieu, Intimité de Dieu.
Il dépasse tout, tout ce qui est possible, tout ce qui est imaginable. Il est au-delà de tout, et Il est le plus proche de nos proches, plus intime et plus présent à chacun de nous que notre propre âme peut l'être à notre corps.
Et c'est cela que Dieu a fait comprendre de Lui, dès qu'Il a voulu mettre l'humanité sur le chemin qui mène à Lui.
Réfléchissez
Ne passez pas trop vite. Ne dites pas trop facilement : « C'est évident ». Car la plupart des idées fausses que l'on a sur Dieu viennent de ce que l'on a oublié l'un ou l'autre de ses deux aspects inséparables : le Très-Haut, le Tout-Proche.
Quand on réduit Dieu à être distributeur de faveurs : bien vendre ma vache malade ou mon auto esquintée, faire réussir à l'examen le candidat paresseux, c'est qu'on a oublié le Dieu très grand qui attend de nous autre chose que des cierges intéressés ou des prières de circonstance.
Et quand on ne prie plus, allant raconter partout que Dieu nous a laissé tomber et qu'il ne s'occupe pas de nous, et : « Après tout qu'est-ce que cela peut bien lui faire ? » c'est qu'on ne comprend pas le Dieu très intime et tout présent. Et les deux aspects de Dieu ne font qu'un, car s'il peut être si intime à chacun, c'est parce qu'il est infiniment grand : celui qui sait à chaque seconde le nombre des grains de sable de la mer, comment nous oublierait-il ? Celui qui donne l'existence à chaque être, le soutenant littéralement au-dessus de l'abîme du néant, comment ne serait-Il pas présent à celui qu'Il engendre ainsi sans arrêt ?
Dieu, tu es, et tout ce qui est vient de toi
Oui, cet oiseau qui passe, il est, et le chant de cet oiseau plus léger encore que lui, ce chant aussitôt éteint que né, il est aussi.
Ça n'est pas du néant, et la terre la plus compacte, le désert le plus stérile, c'est des milliards de milliards de grains de sable, c'est une autre manière de ne pas être rien. Ils sont, et moi je suis, et toi qui lis ceci, arrête-toi un instant et réfléchis à cette merveilleuse qualité : tu es arrivé à l'existence. Des milliards d'hommes auraient pu se succéder, mais toi, tu aurais pu ne pas être. Un autre aurait pu être à ta place, un autre qui t'aurait peut-être ressemblé comme un frère jumeau, mais qui ne serait pas toi et toi, tu serais resté néant, une possibilité, mais à qui aurait manqué l'essentiel : être, exister.
Une richesse inépuisable
Et comprends que cette existence, c'est plus large encore que la vie : je suis, mais une pierre, elle est, cette neige, elle est aussi.
Ainsi, je découvre peu à peu l'immense richesse que représente cette naissance de chaque chose, de la plus insignifiante et la plus éphémère à la plus durable et à la plus haute : je suis, elle est...
Et cette naissance se poursuit, mon être dure : le même pourtant à chaque instant renouvelé. Je regarde les photos de mon enfance, ce bébé souriant, l'enfant sérieux devant l'objectif, le jeune qui se croit quelqu'un, et moi maintenant aux cheveux blancs et au visage lourd, c'est le même être et pourtant si différent d'apparence qu'un ami d'école ne me reconnaîtrait plus...
Une fragilité douloureuse
Et tout d'un coup, mon expérience aboutit à cette pensée : « Je ne serai pas toujours ». Ce verbe être que je conjugue au présent depuis ma naissance, un jour, peut-être ce soir, peut-être demain, on le dira de moi au passé : « Il était... il a été... » Peu importe ce que l'on ajoutera : « Il était ceci... ou cela... bon ou mauvais, désagréable ou aimable ». On finira par ces mots : « Et maintenant, il n'est plus... »
Ainsi mon être, ma qualité merveilleuse qui m'a accompagné, plus que cela, qui m'a constitué dans toutes mes fibres, que je dorme ou que je veille, que je pleure ou que je rie, mon être, c'est quelque chose de fragile, de menacé. Sorti du néant, il y retourne. Et toute existence, même celle des montagnes les plus éternelles, un jour ne sera plus : les étoiles et la voie lactée, un jour, dans dix ou cent ou mille milliards d'années ou de siècles, peu importe, seront retombées dans le néant.
Mais quelle est donc cette qualité sans laquelle rien n'est, par qui tout est, et qui, en même temps s'écoule comme le sable dans la main d'un enfant qui s'efforce de le retenir et qui constate : « Il n'y en a plus... »
L’extraordinaire verbe être
C'est que l'être ne peut se conjuguer pour nous, créatures, qu'avec le verbe avoir. Ce n'est pas : je suis, mais j'ai l'être.
Je l'ai, mais comme quelque chose que je puis perdre. Je dis : « J'ai la vie », et il ne me viendrait pas à l'idée de dire : « Je suis la vie ». J'ai l'être, j'ai l'existence, mais comme un cadeau reçu, qui s'use, qui s'amenuise.
Le soleil n'aura plus d'être un jour, l'univers lui-même ne sera plus. Et pourtant, en même temps, ce n'est pas une illusion : je suis ! Un néant ne tient pas un stylo à la main. Oui, je suis et en même temps je ne suis pas plus l'être que la vie, puisqu'un jour je ne serai plus. Tout ce que je suis, je l'ai ; c'est-à-dire, je l'ai reçu. Tout ce que je suis m'est donné.
Alors je fais le bilan : je suis, mais je ne suis pas le « Je suis ». J'ai. Mais d'où me vient donc cette qualité, passagère mais si réelle ? Et sans laquelle rien n'est... ?
Dieu, source de l’être
Oui, l'existence je l'ai, mais je ne la tiens pas de moi-même. Sinon je ne consentirais jamais à la lâcher. Je la tiens d'un autre qui me la prête, qui me la donne, me la communique.
Je ne suis pas plus l'existence que le miroir pourtant tout illuminé n'est la lumière lui-même : il l'a, cette lumière, il la reflète, mais la source de la lumière, elle est ailleurs que dans le miroir, elle est dans le soleil ou dans la lampe qui eux sont la lumière.
Ainsi Dieu par rapport à tout ce qui existe est comme le soleil par rapport à tout ce qui est éclairé. La source de la lumière, c'est le soleil.
La source de tout ce qui existe, c'est Dieu. Tout ce qui est éclairé à la minute présente le doit au soleil qui lui donne la lumière.
De même tout ce qui existe le doit à Dieu qui lui donne à la minute même cette qualité unique : exister...
Dieu lui ne dit pas : J'ai l'Être, l'Existence, la Vie, mais « JE suis l'Être, l'Existence, la Vie », et : « C'est Moi qui les donne à tout ce qui existe ».
Dieu est amour
Dieu est le Tout-Autre, mystérieux et terrifiant, mais en même temps le Tout-Proche, attrayant et attirant.
En s'approchant de Lui, l'homme est saisi d'un frisson, il éprouve violemment le sentiment de son néant, comme le plongeur qui va se jeter de haut dans la mer, comme le parachutiste au bord de la trappe d'où il va sauter en plein vide.
Devant Dieu, Abraham se sent « poussière et cendre », Moïse se cache dans un creux de rocher comme le bédouin au milieu de la tempête de sable, Élie voile son visage d'un pan de son manteau.
Le soudeur à l'arc ne peut regarder la flamme sans que ses yeux n'en soient atteints, les savants atomistes sont brûlés par les radiations invisibles. Dieu est plus brûlant que toutes les flammes et tous les rayons : « Nul ne peut me voir et demeurer en vie », dit Dieu à Moïse (Exode, 33, 22).
Nous rapetissons toujours cette grandeur terrifiante de Dieu et pourtant devant ce gouffre inépuisable de grandeur une terreur sacrée s'empare de l'homme : « Où me cacherai-je, Seigneur, loin de ta face ? »
Cela l'homme d'aujourd'hui l'oublie quand il demande des comptes à Dieu. Mais Dieu lui-même lui répond :
À qui pourriez-vous me comparer et m'assimiler ?
À qui me feriez-vous semblable et comparable ?
Je suis Dieu sans égal,
Dieu qui n'a pas de pareil
(Isaïe, 46).
On ne traite pas Dieu comme un copain ou un domestique chargé de faire nos commissions. Paraître devant Lui est infiniment redoutable.
Certaines époques comprennent cela mieux que nous, mais peut-être le deuxième aspect de Dieu (qui nous est plus familier) leur échappait-il un peu. Car le Redoutable est aussi et en même temps l'Infiniment Tendre.
L'amour mutuel d'un homme et d'une femme, aussi abîmé soit-il parfois, reste l'expérience la plus haute que l'humanité puisse éprouver de chaleur, d'intimité, de tendresse et de confiance dans l'abandon.
Or, Dieu s'est servi des comparaisons les plus fortes pour enseigner et témoigner le choix unique qu'il a fait de nous, et la tendresse la plus affectueuse de son amour : Dieu a comparé son amour pour nous à l'amour d'un homme pour la femme « de sa vie », même infidèle, à l'amour d'un père pour le fils de « sa propre chair ».
Où trouver une plus belle déclaration d'amour ?
Je te fiancerai à moi pour toujours,
Je te fiancerai dans la tendresse et dans l'amour,
Je te fiancerai à moi dans la fidélité
Et tu me connaîtras
Dans une réciprocité de tendresse
(Osée, 2).
À ces mots d'amour Dieu ajoute, comme un homme attentionné, ses plus beaux cadeaux :
Je te donnai des vêtements brodés, des chaussures de cuir fin et un manteau de soie.
Je te parai de bijoux, je mis des bracelets à tes poignets et un collier à ton cou.
Je mis des boucles à tes oreilles, et sur ta tête un splendide diadème.
Tu étais parée d'or et d'argent, vêtue de lin fin, de soie et de splendides broderies. La fleur de farine, le miel, l'huile étaient ta nourriture.
Tu devins de plus en plus belle et tu parvins à la royauté
(Ézéchiel, 16).
Mais la bien-aimée est indigne : elle pousse l'infidélité et l'inconscience jusqu'à offrir à des amants les cadeaux dont elle a été comblée.
Malgré l'inconstance de l'humanité, Dieu reste fidèle :
Comment t'abandonnerais-je ?
Mon cœur en moi se retourne,
Toutes mes entrailles frémissent,
Je ne donnerai pas cours à l'ardeur de ma colère,
Je ne te détruirai pas...
Car je suis Dieu et non pas homme :
Je suis le Saint et je n'aime pas à détruire...
(Osée, 11).
Reviens que nous retrouvions le bonheur... (Osée, 14).
À l'amour véhément d'un homme dévoré de chagrin, Dieu ajoute toute la force recueillie d'un père pour ses enfants :
Quand Israël était enfant, je l'aimais,
Mais plus je les appelais, plus ils s'écartaient de moi.
Moi, pourtant, je leur apprenais à marcher.
Je les pressais de mes bras.
Et ils n'ont pas compris que je prenais soin d'eux,
Je les menais avec des liens d'amour,
J'étais pour eux comme celui
Qui élève un nourrisson tout contre sa joue.
Je me penchais sur lui et lui donnais à manger...
(Osée, 11).
Mais à l'amour paternel il manque encore quelque chose :
Une femme oublie-t-elle l'enfant qu'elle nourrit ?
Cesse-t-elle de chérir le fils de ses entrailles ?
Même s'il s'en trouvait une pour l'oublier, moi je ne t'oublierai jamais...
(Isaïe, 49).
Violence de l'époux délaissé, attention intarissable du père, patience toujours en éveil de la maman, ainsi Dieu a-t-il enfoui, au cœur même de nos sentiments d'homme, la qualité de sa force, de sa tendresse, de son intimité avec nous.
Le Redoutable est le plus proche, le plus aimant. C'est l'inépuisable mystère de Dieu que cette alliance d'altitude inaccessible et d'intimité inconcevable.

Jacques Loew, Dans la nuit j’ai cherché