lundi 18 juillet 2016

En offrant... Abbaye de Solesmes, La messe


NOTRE SAUVEUR À LA DERNIÈRE CÈNE,
LA NUIT OÙ IL ÉTAIT LIVRÉ,
INSTITUA LE SACRIFICE EUCHARISTIQUE
DE SON CORPS DE SON SANG,
POUR PERPÉTUER LE SACRIFICE DE LA CROIX,
AU LONG DES SIÈCLES,
JUSQU’À CE QU'IL VIENNE ;
ET  EN OUTRE POUR CONFIER À L’ÉGLISE,
SON ÉPOUSE BIEN-AIMÉE,
LE MÉMORIAL DE SA MORT & DE SA RÉSURRECTION :
SACREMENT DE L'AMOUR,
SIGNE DE L'UNITÉ,
LIEN DE LA CHARITÉ,
BANQUET PASCAL DANS LEQUEL LE CHRIST EST MANGÉ,
L'ÂME EST COMBLÉE DE GRÂCE
ET LE GAGE DE LA GLOIRE FUTURE NOUS EST DONNÉ.
CONCILE VATICAN II
LA SAINTE LITURGIE, 47

L’Eucharistie est par excellence le sacrement de l'amourIl est le don suprême que Jésus fait à son Église et il nous introduit au cœur de la vie de Dieu.
Parce que « Dieu est amour » (1 Jn 4, 16), toutes ses œuvres portent cette empreinte, mais particulièrement l'homme, créé son image et à sa ressemblance » (Gen 1, 26) intelligent et libre. Dieu a inscrit en lui la loi de l'amour comme vocation particulière. « Tu aimeras » (Deut 6, 5), c'est à dire tu répondras par l'amour à l'amour premier de Dieu et aussi tu aimeras, tu montreras aux autres, par tout ton comportement, le visage de l'amour.
En restant fidèle à cette vocation, l'homme découvre le sens de sa vie, il marche vers un destin de bonheur et de gloire. Mais il ne peut le faire sans hésitation ni dangers, car la volonté libre est sans cesse affrontée à des choix : l'homme, maître de son destin, est soumis à la tentation.
Il a donc la possibilité de mal user de sa liberté. Il peut quitter la voie de l'amour et du don de soi pour suivre la convoitise de son égoïsme dans ce cas, il méprise orgueilleusement la loi de Dieu inscrite en son cœur. C'est le péché, qui détache l'homme de Dieu et provoque des ruptures en chaîne : difficultés et blessures, antagonismes, violences et haines, souffrance et mort.
Chacun, depuis Adam, fait plus ou moins l'expérience du péché et peut en constater autour de lui les effets pervers. Chacun aussi entend la voix de sa conscience, qui porte sur ses actes un jugement de valeur morale.
Les sacrifices
Les hommes ont toujours cherché à compenser leurs fautes en offrant à Dieu des sacrifices d'expiation. Qu'on se souvienne du Temple de Jérusalem où les Juifs immolaient chaque jour tant d'animaux Ce n'est pourtant ni le nombre, ni la valeur matérielle des sacrifices qui comptent aux yeux du Créateur c'est l'esprit de celui qui les offre. Dieu regarde la conversion du pécheur, son humilité et son repentir, le fait qu'il revient vers lui en esprit d'obéissance filiale. Or, sur ce plan spirituel, il est manifeste qu'il y a toujours un manque. S'étant volontairement détournée de Dieu, la créature ne peut plus lui offrir un amour d'une qualité suffisante, car elle reste engluée dans la convoitise des biens terrestres. ni une compensation vraiment adéquate, l'offense à l'amour de Dieu étant infinie. L’écart est devenu trop grand pour que l'homme puisse le corriger par lui-même. C'est le sentiment universel de cette déficience qu’exprime dans l'Ancien Testament la multiplicité des sacrifices.
'unique sacrifice de Jésus
Dieu, dont la miséricorde est infinie comme son amour, vient au secours de l'humanité blessée. Au jour de l’Annonciation, il propose à Marie d’être la mère du Sauveur. L'enfant qui naît d'elle est vraiment le Fils de Dieu, mais tout aussi réellement il est le frère des hommes. Absolument pur de tout péché, Jésus peut offrir à Dieu cet amour filial parfait qui manque chez l'homme pécheur et qui donne au sacrifice toute sa valeur. Jésus est devant son Père comme un agneau immolé pour les péchés du monde entier. Il assume volontairement la souffrance et la mort. Il les accepte même, lui l'Innocent, dans leurs formes les plus dures, faisant ainsi des conséquences du péché des instruments de rédemption.
Une humanité nouvelle
Sur la croix, Jésus, par son amour du Père et des hommes, a surmonté et vaincu le mal du péché. La mort ne pourra pas le garder, car il est La Vie (Jn 14, 6). « Premier né d'entre les morts » (Col 1, 18), il ouvre, par sa résurrection la nuit de Pâques, la voie de la vie éternelle. Dans le livre de l'Apocalypse, saint Jean le décrit dans le ciel, agneau vivant et victorieux. Il porte la marque des clous et du coup de lance, mais ces marques sont maintenant glorieuses et rayonnantes. Elles attirent dans leur lumière une humanité renouvelée, tous ceux qui adhèrent au Christ Jésus comme l'unique Sauveur. Mort et vie, souffrance et gloire se rejoignent donc dans la joie de Pâques : c'est un mystère unique, le Mystère Pascal dont l'eucharistie perpétue parmi nous la présence.
La Cène du Seigneur
«  Je suis le pain vivant, descendu du ciel. Qui mangera ce pain vivra à jamais. Et le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde » (Jn 6,  51). Ces paroles étonnantes de Jésus ont trouvé leur réalisation pendant le repas Pascal qu'il prit avec ses disciples la veille du Jeudi Saint. Au moment d'entrer librement dans sa Passion, Jésusdans un geste d’amour, offre au Père tout ce qu'il va souffrir. « Prenant du pain, dit Luc (Luc 22, 19-20), il rendit grâces, le rompit et le leur donna en disant : 'Ceci est mon corps, donné pour vous : faites ceci en mémoire de moi'. Il fit de même pour la coupe après le repas, disant : 'Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang, versé pour vous' ». Par ce geste et par ces paroles, Jésus offre sa vie, son corps et son sang sous des signes séparés, pour de nouveaux rapports d'amour, pour une nouvelle alliance entre Dieu et les hommes, En même temps, il se donne à ses disciples en nourriture spirituelle sous les apparences du pain et du vin. Tout le mystère pascal est ici présent : le sacrifice offert au Père pour les péchés du monde, et la Vie nouvelle dans l'amour, gage d'immortalité que donne Jésus, le pain vivant.
L'Église et la messe
« Faites ceci en mémoire de moi » : l’Église, appelée et purifiée par son Sauveur, reçoit la mission de refaire le geste, de redire les paroles qui assurent la présence de l'Agneau de Dieu parmi les siens, dans le mystère de l'unique sacrifice de Jésus, celui de la Croix. Mais en même temps l'Église, épouse attentive, y joint chaque jour son propre sacrifice, invitant chaque fidèle à faire aussi avec Jésus l'offrande de sa propre vie. C'est pourquoi elle convoque à la messe tout le peuple des baptisés pour célébrer dans la joie le triomphe de Jésus sur le péché et sur la mort. Nous atteignons là le cœur et le but de toute la liturgie : sous l'impulsion de l'Esprit d'amour, tout rassembler dans le Christ pour élever vers le Père l'hommage éternel de l'adoration et de l’action de grâces.
Dieu habitait au milieu du peuple hébreu pendant la traversée du désert : une nuée couvrait la tente où Il conversait avec Moïse. Sur les rudes chemins de son pèlerinage terrestre, l'Église, et chacun de nous, a la présence vivante de Jésus-Hostie, centre de la vie de prière, lien visible de l'unité ecclésiale et source de toute fécondité missionnaire.

In La messe, Abbaye de Solesmes

lundi 11 juillet 2016

En considérant... Saint Bernard, Allez par tout l'univers !


Le début de ce nouveau livre m'est imposé par la fin de celui qui le précède. Fidèle à la promesse que je t'y ai faite, je te propose que nous considérions ce qui t'est subordonné.
De quoi s'agit-il donc ? Non, ce n'est point là une question que je puisse attendre de toi, Eugène, de toi le meilleur des prêtres ; et mieux vaudrait, je crois, me demander ce qui échappe à ton pouvoir. Il devrait sortir des limites de cette terre, celui qui se mettrait en tête de découvrir ce qui ne relève pas de ta sollicitude. Car c'est la terre tout entière, et non quelques-unes de ses provinces, que tes prédécesseurs ont reçu mission de conquérir. Il leur fut dit : « Allez par tout l'univers »1. Alors, vendant leurs tuniques, ils reçurent de Dieu ces glaives, ces armes toutes puissantes que sont l'inspiration véhémente et l'éloquence de feu. Où ne parvinrent-ils pas ces glorieux vainqueurs, ces « fils de bannis »2 ? Quel but n'ont point atteint « les flèches acérées de ces hommes forts » ? Où n'ont-ils point porté « leurs brandons ravageurs »3 ? Oui, « le son de leur voix a parcouru toute la terre, leurs paroles ont retenti jusqu'aux confins de ce inonde »4. Partout elles ont pénétré, partout elles ont porté le feu, ce feu que le Seigneur a fait descendre sur la terre et qui les a embrasées. On les a vus tomber, ces combattants opiniâtres, mais non point succomber, car leur mort même était un triomphe. Quelle solidité que celle de leur empire 5 ! Ils ont été placés au premier rang ; pouvoir leur a été donné sur toute la terre6 C'est de ces hommes-là que tu es successeur et héritier : ton héritage, c'est le Monde !
Mais, dans quelle mesure cet héritage te revient-il ? Dans quelle mesure revint-il à tes ancêtres ? Voilà ce que tu dois considérer dans un esprit de sagesse. Je ne pense pas, en effet, que ce soit sans réserve aucune que tu aies reçu, je ne dis pas la possession du monde, mais bien, à ce qu'il me semble, un certain pouvoir de le gérer.
Si tu prétends en usurper aussi la possession, tu entres en contradiction avec Celui qui a dit : « L'univers m'appartient, et tout ce qu'il renferme. 7 Non, ce n'est pas à toi que s'applique cette parole du Prophète : « Il possédera toute la terre »; elle s'applique à Jésus-Christ. Cette terre qu'il revendique comme sienne, elle est à lui de droit puisqu'il en est le créateur ; il l'a gagnée puisqu'il en est le rédempteur ; il l'a reçue en don de son père. À quel autre que lui a-t-il été dit « Il te suffit de m'en faire la demande. Je te donnerai les nations pour héritage, les extrémités de la terre pour domaine »9 ? Ne lui dispute donc pas la propriété de ce domaine. Contente-toi d'en prendre soin : telle est ta part. Garde-toi bien d'étendre la main au delà.
Eh quoi, vas-tu me dire, en m'accordant le premier rang, tu m'interdis de dominer ? Cela est parfaitement exact. Ne serait-ce point à tes yeux une bonne manière d'occuper le premier rang que de l'occuper par la sollicitude ? Le fermier n'a-t-il pas autorité sur sa ferme ? L'enfant de la maison ne doit-il pas obéissance à son précepteur ? Et pourtant, le fermier n'est pas plus le maître de sa ferme que le précepteur ne l'est de son pupille. Il en va de même pour toi. Toi aussi, tu ne dois occuper le premier rang que pour pressentir les besoins, décider des mesures à prendre, que pour remplir fonctions de gérant et de garde. Tu ne dois l'occuper, ce premier rang, que pour y servir, « comme cet esclave prudent et fidèle à qui son maître avait donné autorité sur les gens de sa maison »10. Pourquoi as-tu reçu autorité ? C'est pour que tu donnes à ceux qui te sont confiés, et au moment où ils en ont besoin, la nourriture 11 ; autrement dit, c'est pour que tu répartisses, non pour que tu commandes. Oui, agis en serviteur. Homme toi-même, ne cherche pas à asservir les autres hommes : cela t'asservirait à mille iniquités. Mais je t'en ai déjà dit assez là-dessus, quand nous avons examiné plus haut qui tu es.
J'ajouterai pourtant un mot, car il n'est ni fer ni poison que je redoute autant pour toi que la passion de dominer. Oui, quelque opinion que tu aies de ton pouvoir, crois bien que tu irais loin dans l'erreur s'il t'arrivait de dépasser, même d'un rien, celui que t'ont transmis les grands Apôtres.
Rappelle-toi maintenant cette parole de saint Paul : « Je suis le débiteur de ceux qui savent et de ceux qui ne savent pas »12. Si tu la juges applicable à toi-même, note donc en passant le titre obscur de débiteur. Ne convient-il pas mieux au serviteur qu'au maître ? C'est au serviteur qu'il a été dit dans l'Évangile : « Combien dois-tu à mon maître ? »13. Si tu reconnais donc en toi le débiteur de ceux qui savent et de ceux qui ne savent pas, et non leur maître, tu leur consacreras tes soins les plus vigilants, ta considération là plus attentive ; tu rechercheras les moyens qui te permettront de faire tenir la vérité à ceux qui ne l'ont pas et de ramener à cette vérité ceux qui l'ont perdue. De tous les ignorants, les plus ignorants, si je puis dire, ne sont-ils pas les infidèles ? Oui, tu te dois aussi aux infidèles : aux Juifs, aux Grecs, aux Gentils.
Saint Bernard, in De consideratione

1. Marc, XVI, 15.
2. Ps. CXXVI, 4.
3. Ps. CXIX, 4.
4. Ps. XVIII, 4.
5. Ps. CXXXVIII, 17.
6. Ps. XLIV, 16.
7. Ps. XLIX, 12 (et I Cor. X, 26).
8. Ps. CIII, 24.
9. Ps. II, 8.
10. Matthieu XXIV, 45 (et Luc, XII, 42).
11. Ibid.
12. Romains, I, 14.
13. Luc, XVI, 5.


samedi 9 juillet 2016

En témoignant... Mohamed-Christophe Bibb, À qui irions-nous, Seigneur ?

Je quitte l'Algérie en 1976, profondément révolté ; je ne donne pas cinq ans à mon pays pour s'écrouler économiquement ; tantôt j'espère pouvoir y retourner ; tantôt je me dis que mon départ est définitif. Mais jamais, bien sûr, je ne me suis douté à cette époque que ses acteurs politiques et économiques en viendraient aux horreurs actuelles. Je pars parce que j'ai fait le constat que je ne peux plus vivre à Alger ; j'ai bien pensé un temps m'installer à Tizi-Ouzou au cas où les horizons seraient bouchés du côté de l'Occident ; finalement après des démarches infructueuses en direction des Amériques et même de l'Australie, je me contente à nouveau de la région parisienne, faute de pouvoir aller plus loin pour oublier. En disant cela, je ne voudrais pas que l'on croie que j'éprouve un quelconque mépris à l'égard de Paris, dont j'ai si longtemps rêvé dans mon enfance ; pas plus du reste qu'envers la France, à laquelle je dois trop de choses, ne serait-ce que ma liberté de penser. Mais, entre l'Algérie et la France, le passé a été trop conflictuel pour que je puisse imaginer, en 1976, qu'elle soit pour moi le refuge idéal. Cependant, bien que redevenu parisien, je reste sensible et vigilant au cours des années suivantes à tout ce qui se passe dans mon pays, à cause de ma famille humaine, de mes frères et sœurs si nombreux de l'autre côté de la Méditerranée ; je participe à ma façon, mais avec enthousiasme, à la revendication berbère ; et puis, même si je mets un point d'honneur à ne pas m'engager dans un parti d'opposition — quelles que soient mes affinités avec l'un ou l'autre —, je soutiens aussi, chaque fois que je le peux, la lutte pour les droits de l'homme en Algérie.
Je retourne à plusieurs reprises en Algérie pour des vacances ; celles de 1988 me laissent un goût d'amertume : au bout de trois semaines, je comprends, au vu de la montée intégriste, que le pays va au-devant de graves problèmes. En même temps, je constate — et nul ne peut le nier — que la majorité de mes compatriotes désire un état islamique. À Hocine qui me dit : « L'islam va dominer le monde d'ici peu. Que feras-tu à ce moment-là ? », je réponds par la célèbre formule de Victor Hugo : « S'il n'en reste qu'un, je serai celui-là ! » De retour à Paris, je dépose une demande de naturalisation : j'obtiendrai finalement la nationalité française en 1991 ; mais les choses ont évolué et cela n'a plus la même signification qu'auparavant ; qui plus est, on demeure algérien. « C'est bien la peine, me dira Ti, d'avoir perdu mes avantages pour demeurer algérien ; si j'avais su, je serais resté français ; au moins j'aurais une bonne retraite ! » Une fois mes papiers en règle, et dûment installé, j'ai tenu les promesses de mon baptême ; non pas tout de suite, car il m'a fallu expliquer à ma femme un choix qui, jusqu'à ce jour, demeure différent du sien. Toutefois, avec le baptême de mes enfants catéchisés, mais qui restent libres de confirmer ou non l'orientation que je leur ai donnée, je suis rentré, lentement mais sûrement, dans le giron de l'Église, mon autre mère comme le dit la petite Thérèse. Car, malgré les critiques que j'ai pu formuler contre elle, je lui demeure à jamais reconnaissant d'avoir su fidèlement « garder le dépôt » de la foi, comme Paul l'avait recommandé à Timothée (Tm 6, 20-21). Après ma confirmation, j'ai parachevé mon parcours et j'ai réussi à convaincre ma femme de célébrer religieusement notre mariage. Toujours en préservant sa liberté, cela va de soi. Lors de ces différentes circonstances, je suis rentré en contact avec la communauté des chrétiens originaires de mon pays ; ensemble, à l'occasion du centenaire de notre Église, nous avons rendu visite au pape Jean-Paul II en 1988.
Moi qui suis à la fois Mohammed et Christophe, quoi que je fasse, je veux le faire pour le Christ. Si je n'ai pas de quoi être fier quelquefois de l'Église de Pierre, je n'oublie pas que c'est pour lui et à cause de lui que j'en suis un des membres ; ni pire, ni meilleur que les autres, assurément faible, j'ai toujours besoin de Jésus, ce merveilleux médecin, lequel, bien entendu, ne vient guérir que si on le sollicite. Mais à fréquenter l'église de ma paroisse, je demeure sidéré. Au terme de vingt siècles de christianisme, que vois-je à l'aube du troisième millénaire ? Des vieilles et des vieux, en fin de parcours mais magnifiquement entêtés à suivre la messe dominicale. « Béni sois-tu, Seigneur, pour eux et pour tous ceux qui nous ont transmis le flambeau recueilli par les apôtres ! Et avant de les traiter de tièdes, pardonne-moi les nombreux jours si froids et si dénués d'enthousiasme qui sont miens ! » Il y a aussi beaucoup d'étrangers, plus ou moins intégrés, venus d'Orient, venus du Sud, et d'îles lointaines, avec leurs mimiques et leurs gestes singuliers. Il y a les éclopés de la vie ; celles qui pleurent leur compagnon disparu ; ceux qui croisent leurs béquilles avant de s'asseoir et ceux qu'on aide à s'agenouiller pour la communion. Et il y a les folles et les fous de l'hôpital psychiatrique d'à côté, qui chantent quand on se tait, allument des cigarettes tandis qu'on prie, réclament leurs places habituelles avec véhémence, et exigent leur part de ce Dieu offert alors que le ciboire est déjà rangé. Béni sois-tu pour eux, Seigneur !
Il y a quelques enfants impatients qui viennent pour liquider leur caté, leur première communion et parfois leur confirmation. Ils abandonneront tout cela, une fois le rite accompli ; je le sais pour avoir moi-même participé, en tant que parent, au catéchisme. Rares sont ceux qui restent fidèles à celui qui frappe à notre porte et attend, tel un pauvre mendiant, qu'on lui ouvre. Pourtant, l'espérance chrétienne qui m'a été donnée, qui eût pu l'imaginer possible ? Et si un jeune immigré l'a reçue dans les tourmentes des années soixante, en dépit de bien des obstacles, pourquoi d'autres jeunes d'aujourd'hui ne la recevraient-ils pas ? À bien y réfléchir, je n'y vois qu'un obstacle majeur, celui qui est résumé dans le premier commandement, cité dans le vingtième chapitre du livre de l'Exode, versets 3 et suivants : « Tu n'auras pas d'autres dieux que moi. Tu ne feras pas d'idole. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas, car c'est moi le Seigneur, ton Dieu, un Dieu jaloux »... Un commandement plus que jamais d'actualité ! Car ces idoles nous entourent et sont nombreuses : le pouvoir, l'argent, le confort, la drogue et les déviances sexuelles... Voilà ce qui nous empêche d'ouvrir notre porte !
Où sont donc, Seigneur, dans mon église les belles et les beaux qui se bousculent à la télé, paradent dans les festivals et se font voir sur la Croisette ou dans les défilés de mode ? Où sont les superbes, les intelligences brillantes qui prétendent gouverner le monde sans toi ? Eh quoi ! Les championnes et les as hors catégorie ne viennent donc plus à toi ? Ils n'ont plus besoin de toi ? Ah ! si tous ces sans domicile fixe, si tous ces immigrés qui sont dehors savaient la place qu'il y a à prendre, le festin auquel ils sont conviés ! Si toutes les Yemma Yammi de Kabylie et d'ailleurs savaient, elles qui ont l'habitude de dire selon une croyance très répandue : « Dieu m'a punie, Dieu m'a battue ! » Mais ce Dieu-là, chères Yemma de tous les pays du monde, ne sait pas frapper I Il ne sait qu'aimer ! Qu'il est donc tonifiant, ce Dieu qui s'est fait tout petit pour mieux parler à sa créature rebelle !
Oui, frères et sœurs, je l'avoue, j'ai atteint un point de non-retour : le paradis dont parle la chanson, auquel on se réfère bêtement, mais dans lequel ce ne serait pas le Christ qui m'accueillerait, ne m'intéresse pas. Je n'en veux pas. Je n'ose pas imaginer l'hypothèse, terrible, que Jésus ne soit pas là à mon dernier souffle. Si c'était le cas, j'aurais encore la liberté de dire non et je choisirais l'enfer plutôt que d'accepter un Christ usurpateur, un faux, inventé par les apôtres. Tel est d'ailleurs le sort des apostats selon certaines interprétations du Coran. Mais être apostat pour le Christ Jésus, quelle joie, quelle chance ! J'ai toujours eu du mal à expliquer que mon choix est un choix d'amour. De même qu'une femme aime Pierre ou Zidane et ne peut aimer les deux à la fois, j'ai choisi le Christ. C'est pourquoi je ne me considère pas comme un renégat, ni un apostat. Je me suis tourné vers un autre visage de Dieu, voilà tout.
Je ne peux pas croire en un autre que le Christ car Jésus dans l'Évangile n'a annoncé aucun autre après lui. Il n'a pas dit : « Voici qu'un autre viendra avec d'autres paroles et vous l'écouterez car il vient de ma part ». À moins que, comme certains le prétendent, l'Évangile ait été falsifié ! Jésus dit au contraire : « Lorsque viendra le Paraclet que je vous enverrai d'auprès du Père, l'Esprit de vérité qui procède du Père, Il rendra témoignage de moi ». Aurait-on remplacé un mot par un autre ? Certains savants musulmans l'affirment, me disait naguère Hocine. En ce cas, l'Esprit de feu, descendu sur les disciples à la Pentecôte, ne serait pas celui que Jésus a promis. On pourrait certes le penser s'il n'avait pas confirmé ses apôtres, au point de transformer ces hommes timorés en de téméraires témoins d'un Évangile au nom duquel ils ont été mis mort. Et sans autre moyen de défense que cet Esprit de vérité !
Bien entendu, à lire d'une part l'Évangile et de l'autre le Coran, j'ai été amené à réfléchir : je suis contraint d'admettre qu'il s'agit de la parole d'un témoin contre celle d'un autre. Des événements vieux de quinze ou vingt siècles, contradictoires, sont rapportés différemment, dans des livres différents. Dans le premier, on lit : « Ecce homo, voici l'homme, cloué sur la croix, le roi des Juifs, ressuscité le troisième jour selon ses intimes et monté au ciel sous leurs yeux le quarantième ». Et dans le second il est dit : « Ne croyez pas que Dieu permette une telle infamie pour son prophète : un autre est mort à sa place, lors même que Eissa a été élevé par Dieu au ciel ».
Dieu ne peut pas se contredire. Alors qui dit vrai et qui croire ? Bien sûr, il y a l'histoire ; il y a les témoins et leurs comportements, la manière aussi dont ils ont propagé leur doctrine. Et je l'avoue, je préfère celle de Perpétue et de Félicité à Carthage ou celle de la petite Blandine dans le cirque de Lyon... Ce qui m'a frappé aussi depuis mon enfance, c'est le désintéressement des chrétiens (spécialement des catholiques), leur abnégation pour autrui ; dans aucune religion, me semble-t-il, on ne trouve des sœurs Emmanuelle ou Teresa, pour ne citer que les plus connues. Mais cela reste du domaine de la raison, car ce qui emporte mon adhésion, c'est cette voix que j'entends en mon cœur, à moins que ce ne soit en, mon âme. C'est cette même voix qui fait dire à Pierre : « À qui irions-nous, Seigneur ? Tu as des paroles de vie éternelle ». Et Jésus ne dit-il pas : « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai choisis » ?
Enfin, je suis convaincu que Jésus n'est pas εissa et que εissa ne peut pas être Jésus. Lorsque j'ai traduit en kabyle l'évangile de Luc dans les années quatre-vingt, j'ai personnellement refusé de traduire Jésus par εissa. En Syrie et dans tout l'Orient, les Arabes de tradition chrétienne, une tradition qui remonte au premier siècle, ne disent pas εissa 2, mais Yassuε (en français, on dit Aïssa pour le mot arabe εissa). Ainsi les deux noms, Yassuε et εissa ne sont pas équivalents, et pour cause : ils recouvrent des personnages tellement opposés !
Certaines divergences doctrinales entre islam et christianisme, et tout particulièrement le fait de croire ou non en la mort et la résurrection du Seigneur, demeurent insurmontables. Malgré ces différences, il m'importe peu de savoir si Mahomet siégera ou non à la droite du Seigneur glorieux, l'une des deux places réclamées par les fils de Zébédée... Car du moment que le Jésus de l'Évangile est et bien là, je ne trouverai rien à y redire : Dieu n'a pas de comptes à me rendre et je ne lui en demande pas. Il me suffit d'avoir entendu : « Mohammed, fils de Salem, m'aimes-tu ? » Et d'avoir donné, comme Pierre, ma réponse : « Seigneur, tu sais bien que je t'aime ! »
Mohamed-Christophe Bibb, in Un Algérien pas très catholique (cerf, 1999)

1. Prénom très ancien chez les Berbères de Kabylie.
2. Eissa est le nom attribué au fils de Marie dans le Coran, dans la sourate II et que le traducteur (voir par ex. Kasimirski), sans que l'on n'en connaisse la signification exacte, indique comme étant le Jésus de l'Évangile. Or, dans ce dernier Jésus (en arabe Yassuε) a un sens précis. Voir Mat. (chap. I, verset 2) de la Tob. La plupart des noms bibliques qu'on retrouve arabisés dans le Coran ne changent guère, sauf Jésus.
Jacob = Yaεquo
Marie = Meriam
Salomon = Slimane
Abraham = Ibrahim
David = Dawed
Mais Jésus = εissa, fait exception.