vendredi 10 juillet 2015

En épiloguant... Thierry de Montbrial, Tout a un sens

Le livre de la Genèse dit que le septième jour de la Création, Dieu se reposa. D'où la tradition du Jour du Seigneur : le samedi chez les juifs, le dimanche chez les chrétiens, le vendredi chez les musulmans. Il ne s'agit pas du repos hebdomadaire ni de l'organisation du travail ou des loisirs. L'important, c'est que tout homme et toute communauté doivent s'extraire régulièrement de leur quotidien pour prendre du recul. On dispose d'un immense héritage spirituel dans lequel puiser, tant il est vrai, comme le dit l'Ecclésiaste, qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Rien, si ce n'est les modalités culturelles de l'expression. Il faut des passeurs. En respectant à la lettre les obligations et les rites de leurs religions, les adeptes les plus engagés des trois monothéismes organisent leur méditation dans le cadre d'une discipline consentie. D'autres trouvent leur voie en suivant des enseignements dans la tradition du Bouddha. Ces derniers font une place plus importante à la sagesse, à la conduite ordinaire de la vie, au rapport entre le corps et l'esprit. Un rapport situé dans une vision cosmologique transcendantale, ce en quoi le bouddhisme est une religion. Le sentiment transcendantal, on peut d'abord l'éprouver devant la beauté, et d'abord celle du cosmos et de la vie, dans les arts ou, pour certains, dans les mathématiques. On peut l'éprouver dans l'amour. Pour prendre du recul, point n'est besoin d'être un mystique dans le désert.
La tradition rationaliste de la morale athée, toute récente à l'échelle de l'aventure humaine, ne répond pas au besoin de beaucoup d'hommes de combler le vide ontologique. La psychanalyse et la psychiatrie, si utiles par ailleurs, n'y pourvoient pas non plus. La morale athée fait d'ailleurs peu de sens en dehors de quelques îlots au sein du monde occidental. Au nom d'un universalisme autoproclamé, elle postule l'équivalence rationnelle de tous les individus et en principe nie le groupe ou la communauté en tant que réalité intermédiaire nécessaire dans la quête du sens. Cette réalité, nul ne l'a mieux incarnée que le peuple juif dont — fait unique l'identité est marquée aujourd'hui comme il y a près de trois mille ans par le rapport d'un peuple à son dieu. Un dieu qui est aussi présenté comme le Dieu unique et donc celui de tous les peuples. D'où la notion de Peuple élu. Parfois, je me prends à imaginer un nouveau chapitre de la Bible, où un prophète bien vivant interpréterait l'histoire d'Israël depuis 1948. Depuis les temps modernes, en Europe, l'idée de nation a progressivement et peut-être provisoirement supplanté celle de peuple, et cohabite difficilement avec celles de groupe ou de communauté. Aujourd'hui, je vois dans la négation des peuples, des groupes ou des communautés comme sujets politiques une erreur anthropologique majeure, certes difficile à corriger. Quand mon maître Jean Ullmo, juif agnostique et non pratiquant mais aux antipodes du relativisme d'un Claude Lévi-Strauss, exaltait la France, phare universel, il transposait l'histoire de la Révélation et voyait en notre pays la Nation élue pour l'accomplissement de l'histoire des hommes. Élue par qui ? Par la Raison, Dieu étant devenu, pour paraphraser Newton parlant de la gravitation, une hypothèse inutile. La figure française de l'intellectuel se substitue à celle du prophète. Au XXe siècle, deux autres nations se sont placées sur un terrain semblable. La Russie soviétique a pensé un moment accomplir le programme inachevé de la Révolution française. Et toujours — pour combien de temps ? — la nation américaine, qui prend sa source dans les Lumières mais n'a jamais cessé d'entretenir un rapport complexe avec la religion.
La transition vers le troisième millénaire restera marquée dans les siècles à venir par la révolution des technologies de l'information et de la communication, supérieure en ampleur et en intensité aux précédents de l'invention de l'écriture et de l'imprimerie. En ampleur, car Internet a bouleversé directement tous les systèmes techniques et donc l'économie mondiale. La diffusion puis la convergence des télécommunications, de la télévision et de l'ordinateur ont ébranlé les cultures les plus enracinées et fait perdre leur équilibre aux entités collectives les moins préparées. En intensité, car la phase de transition aura été courte, une discontinuité dans l'optique de la longue durée. Internet a déjà apporté d'immenses bénéfices à l'humanité. Bien que toute tentative de prévision détaillée soit vaine, même à l'horizon d'une ou deux décennies, il est clair que cela continuera, dans tous les domaines de la vie quotidienne ou de la science et de la technologie — particulièrement la médecine. On peut affirmer aussi que l'homme continuera de faire l'apprenti sorcier, jouera avec la nature et sans doute avec sa propre évolution, tout cela au nom du progrès. L'accroissement vertigineux du bruit numérique qui se répand jusque dans le désert autour pour égarer les faibles, personnes physiques ou morales. Au niveau individuel, la prise de recul devient de plus en plus difficile dans un environnement matérialiste où les transactions financières se font dans la microseconde. Au niveau collectif, le bruit finir par fracturer les peuples. Il pousse chacun à se mêler des affaires des autres de façon incohérente dans l'espace comme dans la durée. Ces autres que le plus souvent on ne connaît pas et qu'on croit respecter en leur imposant nos choix. En raison d'une supériorité matérielle encore réelle et de sa conviction de détenir aussi la supériorité morale, comme si les deux ne faisaient qu'un, l'ethnocentrisme occidental porte ainsi une lourde responsabilité, par exemple au Moyen-Orient. Une longue accumulation d'actions inconsidérées a généré des réactions non intentionnelles, comme l'islamisme politique ou le terrorisme, ces pathologies de la quête identitaire chez des peuples brisés. À un moindre degré, un risque de décomposition est manifeste en Europe même, en raison d'un élargissement de l'Union trop rapide par rapport à ses capacités d'adaptation et d'une immigration incontrôlée. Deux tendances favorisées par la civilisation Internet. L'imbrication chaotique de groupes ou de communautés en mal d'identité ne peut qu'engendrer des drames. On peut prévoir des moments de folie, du sang et des larmes. Dans un contexte aussi turbulent, les stratégies ordinaires se désagrègent à peine mises en place, et les politiques étrangères se réduisent à des actions de circonstance. Il est temps de s'arrêter et d'éteindre les incendies qui ont éclaté un peu partout.
Parce qu'ils restent provisoirement les plus forts, les Occidentaux doivent méditer sur leur part de responsabilité dans les dérèglements du début du XXIe siècle. Ils peuvent encore, à condition de se remettre en cause sans renier leurs racines, redresser la marche du monde. À condition aussi de se mettre à l'écoute des autres cultures et de susciter le dialogue entre égaux, même dans l'ordre politique. Quand on a confiance en soi, on n'a pas peur de l'égalité. La perspective de ce petit livre sans prétention n'est pas la politique internationale, mais la dimension spirituelle au sens large. André Malraux aurait prophétisé que le nouveau siècle serait religieux. Mais pour qu'elles remplissent leur rôle dans la cité, les organisations religieuses doivent aussi faire leur examen de conscience, apprendre à intervenir dans la politique à un juste niveau et à coopérer entre elles sans jamais perdre de vue leur raison d'être, qui est le bien de tous les hommes. Que de travail en perspective ! Quoi de plus important, de ce point de vue, que la révolution en cours au sein de l'Église catholique romaine ? Je suis persuadé que l'islamisme politique est une maladie guérissable et donc temporaire d'une religion ouverte à l'extérieur à travers le soufisme et tant de témoignages individuels crédibles. Le judaïsme reste fascinant, car il donne l'illustration la plus parfaite de ce qu'est un peuple à travers les vicissitudes de l'histoire. Il met en lumière l'importance du contenu spirituel et des rites qui en découlent dans l'expression d'une identité collective. À travers la diaspora, il préfigure la forme de cosmopolitisme que pourrait revêtir une mondialisation réussie. Je crois aussi que la meilleure connaissance du bouddhisme en Occident et l'image qu'en donnent le Dalaï Lama et d'autres maîtres spirituels sont un enrichissement pour les trois monothéismes, ou plutôt pour le monothéisme, car juifs, chrétiens et musulmans vénèrent le même Dieu.
Je suis de ceux pour qui tout a un sens et qui sont sensibles au Mystère. Si le nouveau millénaire commence sous de moins bons auspices que le rêve néo-hégélien de la fin de l'Histoire, c'est peut-être parce qu'une crise était nécessaire pour rappeler à l'homme les fondements de sa condition. Sans doute fallait-il des signes forts au seuil d'un nouveau tsunami scientifique et technique d'où le meilleur et le pire pourraient sortir. Ces signes, il faut les reconnaître et les interpréter. Les voies pour y parvenir sont le silence, la méditation, le parler à propos, l'action avec sagesse et détermination, la persévérance.
24 décembre 2014

Thierry de Montbrial, in Une goutte d’eau et l’océan,
Journal d’une quête de sens (Albin Michel)

mardi 7 juillet 2015

En méditant... Le livre de Lézard, Adorer Dieu


« Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui L'adorent, L'adorent en esprit et en vérité ».
Je n'irai pas adorer mon Dieu dans telle ou telle chapelle, dans tel ou tel lieu saint...
L'Église de Dieu sera mon église et Dieu seul me parlera de Dieu, dans Son Église.
Mais où est-elle, Son Eglise ?
Elle est là où règne la bonté.
Elle est là où chante la beauté.
Elle est dans la nature ; sous la verdure ; à l'ombre des grands arbres ; au soleil qui jaunit le blé, qui rougit les pommes, qui brunit les feuilles.
Elle est là où règne la justice.
Elle est là où chante la paix ; au foyer paisible ; près du feu qui s'éteint ; près de la flamme qui s'élance.
Elle est au cimetière.
Elle est où l'on pleure ; sous les saules pleureurs, les ifs et les cyprès.
Elle est là où règne la vérité.
Elle est là où chante la force joyeuse ; l'action virile.
Elle se dresse en pleine lumière, immense.
Comment ne la vois-tu pas ?
Elle remplit le monde...
Elle est dans ton cœur.
Elle est dans mon cœur.
Elle est partout, et ses orgues puissantes résonnent dans l'espace, et ses cloches rieuses s'égrènent dans les airs ; on les entend aux deux pôles comme ici et comme là.
Arrête-toi ; écoute...
Dieu seul te parlera de Dieu dans Son Église.
J'irai dans l'Église de Dieu.
Quant au culte que je rendrai à mon Dieu, ce sera une prière ; et puis un chant de joie.
Mais ma prière ne sera pas une suite de mots.
Pourquoi des mots ? — Nos jours en sont si pleins. Ma prière ne sera pas une succession de phrases.
Pourquoi des phrases ? — Nos jours en sont tout pleins. Ma prière, ce sera toute ma vie.
Et toute ma vie sera une prière dont chaque mot sera un acte, un effort vers le mieux.

Et si cela t'étonne.
Ne t'étonne plus.
Je ne donne pas le beau nom de prière au triste effort qui s'accomplit de mauvaise grâce et de mauvaise humeur, parce que les circonstances nous l'ont imposé.
Je donne le beau nom de prière à l'effort ailé, librement choisi, voulu et accompli ;
À l'effort joyeux qui entraîne vers un second effort, et d'effort en effort jusqu'à l'infini.
Mon culte sera une prière et ma prière, ce sera toute ma vie, et ma vie sera un effort.
Effort vers la beauté.
Oh ! beauté, que ton règne vienne.
Effort vers la bonté.
Oh ! bonté, que ton règne vienne.
Effort vers la joie.
Oh ! joie, que ton règne vienne.
Effort vers l'intelligence et la compréhension ; la justice et la vérité.
Un grand effort...

Ne parle pas.
Je connais tes objections.
Je sais ce que tu vas dire.
Ces efforts, tu les as faits.
Tu les as faits dix fois ; tu les as faits cent fois.
Tu les as faits bien plus de cent fois ; et toujours en vain.
Car la beauté est restée lointaine.
La bonté, tu ne l'as pas atteinte.
Et la joie, tu ne l'as pas trouvée.
Maintenant tu es las 1, las, las et fatigué...
Tu ne veux plus faire d'efforts.
Et pourtant il faut que tu recommences.
Qu'importe si les premiers efforts ont échoué.
Qu'importe si les seconds sont destinés encore à échouer.
N'y a-t-il pas déjà de la beauté dans l'effort vers la beauté ?
N'y a-t-il pas déjà de la bonté, dans l'effort vers la bonté ?
N’y a-t-il pas déjà de la justice, dans l'effort vers la justice ?
Et surtout, surtout, n'y a-t-il pas déjà de la joie dans tout effort quel qu'il soit ?

Tu es las, las, las et fatigué...
Tu ne veux plus faire d'efforts.
Il faut pourtant que tu recommences...
Mais repose-toi d'abord.
Pourquoi as-tu tant couru ?
Pourquoi ne t'es-tu jamais arrêté ?
Regarde : pourquoi y a-t-il des champs au bord de la route, si ce n'est pour s'y asseoir ?
Pourquoi y a-t-il de l'ombre, si ce n'est pour s'y coucher ?
Tu as été trop orgueilleux.
Tu as été trop ambitieux.
Tu as eu trop d'amour-propre.
Tu as voulu tout faire toi-même ; tu as toujours voulu tout faire toi-même, sans jamais accepter l'aide de personne.
Et quand la vie même t'offrait un repos ;
Et quand la nature t'invitait au repos ;
Et quand les circonstances de ta vie te permettaient un repos, tu ne l'as pas accepté.
Pourquoi ne l'as-tu pas accepté ?
L'essentiel, ce n'est pas que nous fassions toute chose.
L'essentiel ; c'est que toute chose se fasse.
Il y a du foin à rentrer.
L'essentiel, ce n'est pas que tu rentres le foin.
L'essentiel, c'est que le foin soit rentré.
Ou crois-tu être le seul à savoir rentrer le foin ?
Il y a une maison à construire.
L'essentiel, ce n'est pas que tu construises la maison.
L'essentiel, c'est que la maison se construise.
Ou crois-tu être seul à savoir construire une maison ?
Il y a un malade à soigner ?
L'essentiel, ce n'est pas que tu guérisses le malade.
L'essentiel, c'est que le malade soit guéri.
Ou crois-tu être seul à savoir guérir ?

Ah ! s'il n'est personne pour rentrer le foin, tu le rentreras, et même si tu tombes de fatigue.
S'il n'est personne pour construire la maison, tu la construiras, et même si tu tombes de fatigue.
S'il n'est personne pour guérir le malade, tu le guériras, et même si tu tombes de fatigue.
Mais si de nombreux candidats se présentent, forts et joyeux, pourquoi par amour-propre leur refuser la joie du travail, de l'aide et du service ?

Tu es las, las, las et fatigué...
Tu ne peux plus faire d'efforts.
Il faut pourtant que tu recommences, mais repose-toi d'abord.
Dépose ton orgueil, source de ta fatigue, et puis recommence, et dis avec moi :
Mon culte sera une prière et ma prière, ce sera toute ma vie, et toute ma vie sera un effort et puis un chant de joie.
Un chant de joie.
Chaque matin, je sens la vie renouvelée en moi et je ne peux faire autrement que de chanter ma joie de pouvoir vivre encore.
Car la vie, ce n'est pas une chemise de crin, un cilice, une haire impitoyable qui nous déchire la chair.
Et le monde, ce n'est pas une vallée de larmes seulement.

La vie est un privilège et le monde est divin.

Ne parle pas.
Je connais tes objections.
Je sais ce que tu vas dire.
La souffrance...
La souffrance physique et la souffrance morale.
La fatigue...
La fatigue physique et la fatigue morale,
La saleté...
La saleté physique et la saleté morale.
La tristesse, la misère et la maladie.
Oui, tout cela existe, je le sais bien.
La vigne vierge ne recouvre pas toutes les maisons et les giroflées ne fleurissent pas devant toutes les portes.
Et pourtant la vie est un privilège et le monde est divin.

Sors de ta chambre étroite.
Sors de ta maison étroite.
Sors de ta ville étroite et arrête-toi dans les champs.
Les champs silencieux aux larges espaces.
Écoute... Regarde...
Les forces mystérieuses travaillent dans le silence et la beauté.
Dieu se révèle dans le silence et la beauté.
Reste en contact avec la nature, et tu seras en contact avec Dieu.
Reste en contact avec l'univers tout entier ; et j'entends par univers toute créature vivante, que ce soit un brin d'herbe, une fleur, un animal ou l'homme ; et tu seras en contact avec Dieu.
Car le monde, c'est l'Église de Dieu, et Dieu parle dans Son Église.
J'irai dans l'Église de Dieu.
Je resterai dans l'Église de Dieu.
Et le culte que je rendrai à mon Dieu, ce sera une prière, et ma prière, ce sera toute ma vie, et ma vie sera un effort.
Effort vers la beauté.
Oh ! beauté, que ton règne vienne.
Effort vers la bonté.
Oh ! bonté, que ton règne vienne.
Effort vers l'intelligence et la compréhension ; la justice et la vérité.
Un grand effort, et puis un chant de joie.

Je puis me tromper.
Offrir à Dieu son effort et sa joie, ce n'est peut-être pas encore l'adorer en esprit et en vérité ; mais qui peut nous dire ce que signifie « adorer Dieu en esprit et en vérité ? »
J'adore Dieu, comme je peux et comme je crois.
Adorons Dieu comme nous pouvons et comme nous croyons, et Dieu sera adoré en esprit et en vérité.

Le livre de Lézard

1. L’auteur s’adresse à des éclaireuses. Je l’ai universalisé. [ndvi]

lundi 29 juin 2015

En pleurant... Pierre-Alain Cahné, Pauvreté et misères

Péguy a opposé la pauvreté à la misère. Ce qui distingue ces deux états n'est pas parfaitement clair, mais on peut induire des exemples concrets qu'il propose que la misère agresse les conditions mêmes de la survie. Elle accélère le mouvement vers la mort, par le froid, la faim et la maladie. C'est contre la misère que se sont levés aussi bien saint Vincent de Paul, jadis, que de nos jours, Mère Teresa, et de multiples acteurs des œuvres de charité. De cette misère Bernanos se souvient dans la Nouvelle Histoire de Mouchette.
Dans cette œuvre Bernanos n'a pas esquivé la description pathétique de cette pauvreté. On peut en reprendre, sous quelques rubriques, la présence.
Par la thématique de l'eau, du pourrissement, de l'engluement, de la disparition dans l'humide, la pauvreté envahit le roman. Le paysage ruisselle sous la pluie incessante, qui pénètre les vêtements [et le visage lui-même lors du suicide dans la mare].
« La simple pression de sa paume suffisait à maintenir son corps à la surface de l'eau, pourtant peu profonde. Un moment, par une sorte de jeu sinistre, elle renversa la tête en arrière, fixant le point le plus haut du ciel. l'eau insidieuse glissa le long de sa nuque, remplit ses oreilles d'un joyeux murmure de fête. Et, pivotant doucement sur les reins, elle crut sentir la vie se dérober sous elle tandis que montait à ses narines l'odeur même de la tombe » (Nouvelle Histoire de Mouchette, Plon, 1937, p.223).
Le bébé humide et poisseux qui emplit de ses cris l'agonie de la mère accompagne en écho l'alcool qui éclabousse tous les êtres. Sartre se souviendra de cette universelle humidité pour parler de la nausée, cette humidité qui pénètre le corps maigre de Mouchette mal protégé de la bourrasque par les taillis.
L'humiliation est la situation permanente de Mouchette, entre l'institutrice qui la courbe violemment pour qu'elle chante, les « raclées » reçues du père, les moqueries des compagnes d'école, la charité maladroite de l'épicière qui lui offre un bol de café au lait chaud.
L'alcool, la « goutte », désirée par l'agonisante et le contrebandier, est le thème permanent du livre, celui qui est à la fois la source et le médicament ultime d'une population abîmée dans son abrutissement.
L'épilepsie est le symptôme physique et nerveux de cette misère du corps qui ne sait plus se contrôler
« Il est tombé tout d'une pièce, terriblement, comme un arbre. Elle a entendu sonner son menton sur la terre ... Comment peut-on s'abattre ainsi sans se tuer ? Puis elle a vu se creuser ses reins, il s'est retourné face au plafond, les yeux blancs, le nez pincé, plus blême que le reste de la figure. Et puis, voilà qu'il s'est raidi de nouveau, appuyé au sol de la nuque et des talons, avec un soupir étrange comme d'un soufflet crevé. La large poitrine, immobilisée dans le spasme, se dilate lentement, si fort que les côtes ont l'air de crever la peau. la reste ainsi un moment, jusqu'à ce que de sa bouche tordue sorte un flot d'alcool, mêlé d'écume. Aussitôt ses traits s'apaisent, et, dans le calme retrouvé, gardent une telle expression de souffrance et d'étonnement qu'il ressemble à un enfant mort » (ibid., p.70-71).
La misère c'est aussi d'être étrangère dans son propre village.
« Dieu ! Voilà des années que la fille de l’ancien contrebandier se sent étrangère parmi les gens de ce village détesté, noirs et poilus comme des boucs, précocement bouffis de mauvaise graisse, les nerfs empoisonnés de café — de ce café dont ils s'imbibent toute l'année, au fond de leurs estaminets puants, et qui finit par donner sa couleur à leur peau » (ibid., p.44-45).
La « souillure ineffaçable » du viol s'ajoute à ce tableau presque complet de la misère humaine que brosse le romancier. Mais c’est sans doute dans l'approche insupportable de l'enfance malmenée, réduite à n'être qu'un paquet de chiffon humide d'urine et de lait caillé, que Bernanos fait culminer la souffrance de cette première misère :
« Surpris par la brusquerie de l'étreinte, l'enfant a tourné lentement vers elle son visage mou avec une expression misérable de vague crainte, d'immense ennui. Après quoi, il s'est blotti, jetant au hasard ses lèvres toujours gluantes d'une salive intarissable. Ses mains tâtent l'étoffe du pauvre corsage, et le regard de Mouchette les suit. À la faible lueur de la veilleuse, posée dans un creux du mur, elle a vu sa maigre poitrine qui est déjà celle d'une femme. Est-ce une ombre, là, un peu au-dessous du sein gauche ? Les cinq petits doigts hésitants de l'enfant s'y posent et, aussitôt, elle n'y tient plus, et pleure tout bas, à brefs sanglots. Les larmes coulent sur la bouteille et les joues du nourrisson qui grimace sous cette pluie tiède » (ibid., p.96).
Faut-il aller plus loin pour rejoindre la misère humaine qui est la racine de toutes les autres ? Sans doute, répond Bernanos : la pauvreté peut avoir une signification anagogique.
Dans la méditation du suicide qui marque les deux Mouchette — « à l'une et à l'autre, que Dieu fasse miséricorde » — Bernanos réfléchit à la dimension non plus seulement pathétique, mais tragique de la pauvreté qui nous menace.
Par quelle pauvreté sommes-nous menacés ?
On aimerait que la pauvreté qui nous menace ressemble à celle qui dévaste les peuples dont la misère matérielle nous émeut — car cette pauvreté-là, qui attire notre compassion, ne nous concerne évidemment pas, sauf en des espaces et des populations que nos représentations aiment à mettre en scène, pour exciter la mauvaise conscience et d'autant mieux effacer de notre mémoire la pauvreté qui nous est destinée à nous, « hommes du soir ».
La thèse de Bernanos — que l'on peut contester — est que la définition par le sens littéral de la pauvreté est une manière de nous protéger de la pauvreté essentielle qui n'est même plus une menace, mais une réalité évidente par laquelle nous sommes guettés : le « détournement catégorique du divin » dont parle Hölderlin, la puissance du « Dieu caché » de Pascal et le « Dieu est mort » de Nietzsche : nous sommes pauvres d'un manque radical : l'absence de Dieu n'est même plus vécue comme absence.
Alors quelque chose comme la vie, le désir de vivre, déserte la conscience vidée de sa substance : il ne s'agit même plus, dans le personnage de Mouchette, de mettre en place une négation : elle n'est plus protégée de la négation, de l'humiliation, de la pauvreté, de la souffrance des coups et du viol, de l'ostracisme et du mépris. Seul surnage l'orgueil pour la maintenir en vie, et celui-ci s'épuise peu à peu, au profit d'une fascination pour le néant.
La pauvreté de Mouchette est qu'elle est complètement entre les mains destructrices du Diable qui conduit la conscience à désirer le Néant et la fin. Finir n'est plus achever et mener à la perfection une œuvre — finir est disparaître.
Il existe une pauvreté dont une culture peut se protéger en fabriquant un divertissement que bénit la conscience collective quand celle-ci s'empare de la gentillesse, des sentiments de la compassion pour en faire les valeurs dominantes. La pensée de Bernanos est violente : le souci des pauvres peut être la manière de se protéger de l'angoisse du Dieu caché.
Si la métaphysique cesse de penser Dieu, la liberté et le mal, au seul profit d'une sagesse transformée en compassion, gentillesse et souci des plus démunis, c'est non seulement parce que la conscience collective s’est rendue peu à peu plus sensible à la figure du pauvre, c'est également parce quelle rencontre là un adversaire à sa mesure, que l'on peut vaincre par un accroissement de la productivité, une meilleure redistribution des richesses et en jugulant le cynisme des puissants. Cet incontestable visage des Évangiles s'est emparé du champ social de l'Occident, sans d'ailleurs modifier en profondeur les comportements collectifs. Il a fini par occulter les questions métaphysiques — le salut, le sens de la création, la vocation à la sainteté, ce qui, en refoulant les interrogations essentielles, laisse la compassion dans un désert d'objectifs et laisse libre carrière au cynisme inhumain des idéologies de la domination.
« Après vingt siècles de christianisme, tonnerre de Dieu, il ne devrait plus y avoir de honte à être pauvre », rugit le docteur Delbende dans Le Journal d'un curé de campagne (Gallimard , coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1961, p.1095). Bernanos, obsédé par la tyrannie de l'argent, parle de l'espérance qu'apporta jadis le christianisme naissant. Quelle espérance ? « Celle d'une société où les pauvres seraient honorés, parce que Dieu lui-même s'était fait pauvre et avait ainsi béatifié, non pas seulement, comme le laissent entendre parfois certains théologiens simoniaques, la disposition morale de la pauvreté, la pauvreté en esprit, mais la condition sociale du pauvre » (Lettre aux Anglais, Gallimard, 1989, p.44).
L'écrivain perçoit dans le monde nouveau, qu'il pense dominé par l'argent, une fin de son espérance. Mais là où il nomme l'argent comme cause de cette dégradation majeure, nous pouvons percevoir une autre cause, celle que manifeste l'emprise de la technique, elle-même à l'origine d'une exclusion des « misérables », incapables de maîtriser les exigences intellectuelles et morales du royaume de la technique.
Alors se lève une difficulté majeure : à la racine du tri social, on ne trouve plus une coupable, maladroite et immorale organisation socio-politique, mais l'école elle-même, vecteur de la compétence technique justement évaluée, même si la conscience malheureuse et les belles âmes peuvent encore discerner dans cette École des défauts aménageables. Mais quand on aura corrigé ces défauts, modifié les horaires, mieux formé les maîtres, comment pourra-t-on sauver du mépris de soi-même ceux que l'on aura jugés incompétents ? C'est pourquoi Bernanos est sans doute très lucide, et angoissé à juste titre, quand il s'alarme d'un monde sans salut divin pour le « misérable ».
L'ancienne société — à peu près avant la première moitié du XXe siècle — pouvait imaginer la pauvreté comme la conséquence d'une malchance personnelle, d'un mauvais hasard de la naissance, elle-même prisonnière d'une organisation sociale injuste et cruelle. Le pauvre pouvait légitimement penser sa situation comme indépendante de son mérite, lequel devrait être bientôt reconnu par un ordre politique qui aurait su faire sa « révolution ». Le pauvre pouvait sauver son moi humilié et méprisé par l'idée de l'Histoire dont il était une victime innocente, celle destinée à être réformée. Il suffirait de mieux redistribuer les richesses produites, de mieux éduquer à la modernité les classes sociales du prolétariat, d'organiser l'ordre social en le libérant du joug de l'héritage culturel et matériel.
Mais Bernanos est hanté par le nouveau pouvoir de l'argent qui façonne un monde redoutable au pauvre d'esprit. Le curé de Torcy du Journal d'un curé de campagne pouvait dire :
« Notre-Seigneur en épousant la pauvreté a tellement élevé le pauvre en dignité, qu'on ne le fera plus descendre de son piédestal » (ibid., p.1068).
Quelques années plus tard, il constate que le « pauvre ne sera plus l'ami de Jésus Christ ». L'homme privé d'éternité est non seulement sans défense contre sa propre mort, mais contre l'humiliation. Bernanos voit clair quand il place au principe même du suicide de Mouchette le vécu de l'humiliation.
On peut cependant sentir, dans le dénouement, lors du suicide dans la mare, que le souci du romancier est attiré vers un autre visage de la misère, que le dénouement ne parvient pas à décrire.
Le suicide fait signe vers une pauvreté d'un autre ordre que Bernanos suggère en une formule : la promesse dans la mort, « de l'imminente révélation d'un secret » qui « fascine la mystique ingénue » (Sous le Soleil de Satan, Gallimard, Folio, p. 182).
Il ne s'agit plus d'une pauvreté pathétique, mais de la pauvreté tragique qui obsède Bernanos. Le romancier prévoit le moment contemporain qui offre à une manière de dire très usée, mais riche de signification, « pauvre d'esprit », des horizons nouveaux qui nous concernent évidemment.
Quand on essaie de faire une analyse un peu froide de ce qui provoque la pauvreté, en société technicienne, on découvre très vite que le groupe humain agressé par la pauvreté est celui des « pauvres d'esprit » : ceux qui ne peuvent, ni ne savent, s'insérer dans un ordre dominé par la technique. Le pauvre d'esprit de l'ancienne société pouvait dormir dans la paille, entre les pattes des chevaux, et se nourrir des miettes tombées de la table des riches ou des graines échappées aux moissonneurs, et recueillies par les glaneurs. ancienne société n'avait pas mesuré la faiblesse d'esprit du pauvre d'esprit par l'école qu'il n'avait jamais fréquentée, parce quelle n'existait pas, ou presque pas. Sa pauvreté était la conséquence pathétique d'une malchance, d'une malformation, d'une production collective inefficace, maladroite ou injuste. Le pauvre d'esprit de la société technicienne est pauvre parce qu'il ne vaut rien, parce que sa valeur d'échange est proche de zéro. Sa pauvreté matérielle est le reflet de la nullité dévoilée par l'école obligatoire : il n'a plus de place dans un ordre du monde  par ailleurs puissant et riche, mais où sa faiblesse lui a interdit de s'insérer. La société technicienne a établi une corrélation entre la pauvreté matérielle et la faiblesse d'esprit, là où l'ancienne société établissait entre le pauvre et son état une relation marquée par un mauvais hasard ou une perversité de l'ordre politique incarné dans un ordre économique tyrannisé par une organisation, par exemple capitaliste. L’ordre moderne place le pauvre au cœur de son état dont il est le seul auteur par son impuissance intellectuelle mesurée avec justesse et justice, par l'École républicaine et laïque. Le pauvre de l'époque technicienne est non seulement pauvre, mais aussi un humilié.
La pauvreté a toujours été un malheur, elle est devenue une honte. Elle dénonce visiblement une imbécillité (comme dit Bernanos en faisant sonner une étymologie) publique et avouée à laquelle même la honte de la mendicité est interdite. L'essentiel des pauvres de la société technicienne est sorti prématurément de l'École, sans diplôme, sans « employabilité », comme dit pudiquement le jargon administratif.
Alors la « conscience malheureuse » accuse l'école, ses méthodes, ses critères de sélection, ses erreurs ou son impuissance pédagogique. Mais le pauvre sait bien que c'est lui-même, dans sa fragilité intellectuelle ou morale qui a été de fait, rejeté. L’idéologie dominante vole au secours de ce pauvre, en montrant que la responsabilité est celle d'un investissement financier insuffisant au service de l'École, ou des méthodes fausses, ou inadaptées de transmission du savoir. Il s'agit alors de sauver le pauvre de l'idée humiliante qu'il se fait de lui-même. Mais cette ruse charitable est évidemment comprise comme telle par le pauvre, qui souvent veut bien faire semblant d'adhérer à ce discours qui le disculpe : mais au fond de lui-même il sait bien avoir été jugé, et exclu, de manière exacte et techniquement justifiée. Quand la pensée du salut et d'une identité profonde de l'homme échappaient aux mesures sociales, le pauvre était maintenu dans son identité d'être humain, car celle-ci n'appartenait pas à l'ordre social. Elle était garantie par une transcendance. Quand celle-ci a été niée, je ne suis que ce que le monde a reconnu en moi. Et quand le monde n'a rien vu en moi que cette guenille qui ne sait rien faire, et qui est même incapable, par ses seuls moyens, de survivre, alors « je ne suis rien ». C'est par ces mots que Modiano commence un de ses romans, Rue des Boutiques obscures, (Gallimard, 1978, p.7).
Le dénouement de la Nouvelle histoire de Mouchette est une méditation en acte de ce rien qui aspire Mouchette dans la mort (p. 217).
Autant la pauvreté comme misère peut être l'objet d'une lutte qui n’est pas perdue d'avance, autant la pauvreté liée à l'humiliation vécue par le « pauvre d'esprit » est une malédiction absolue : mais c'est justement là que la pensée chrétienne affirme son essence même, suggère François Cheng lorsqu'il médite l'héritage spirituel de saint François d’Assise, le saint marqué par « l'élan sans cesse renouvelé vers l'amour absolu ». Et François Cheng ajoute :
« Pour cela, il fut prêt à payer le prix fort en se dépouillant de tout, en renonçant à toute possession. La pauvreté n'est nullement une simple acceptation de la misère matérielle ; elle est un engagement dans la donation totale. Il comprit, comme son Maître le lui avait enseigné, que c'était là la seule manière pour l'homme de réaliser pleinement les vertus dont il est virtuellement doté, de s'élever à une dimension où il serait à même de rejoindre le divin. Il vérifia par la suite que c'est bien en se faisant don qu'on reçoit les vrais dons de l'amour » (Assise, Albin-Michel, 2014, p. 38).
L’homme sans Dieu est un désespéré, non seulement parce que sa mort, comme dit Pascal, « met le point final à tout ». Mais nous sommes sur le point de découvrir que la société de la technique, qu'on ne saurait supprimer ou accuser, produit des hommes, qui, parfois, et dans une histoire prochaine, souvent, n'ont plus aucune estime d’eux-mêmes, et pour lesquels la seule issue est de s'effacer, doucement, sans cri, sans révolte, comme Mouchette. La mort exerce sur Mouchette une fascination que Bernanos décrit en trois instants essentiels :
1. « Fut-ce à ce moment que Mouchette subit le deuxième assaut de la force obscure qui venait de s'éveiller au plus profond, au plus secret de sa chair Il fut si violent qu'elle se mit à piétiner sur l'étroite plate-forme en gémissant, ainsi qu'une bête prise au piège. La pensée de la mort n'achevait pourtant pas de se former, le regard qu'elle fixait malgré elle sur la mare qui miroitait sous ses pieds restait vague. Elle ne voulait pas mourir » (Nouvelle histoire de Mouchette, p. 214-215).
2. « Et aujourd'hui voilà qu'elle songeait à sa propre mort, le cœur serré non par l'angoisse, mais par l'émoi d'une découverte prodigieuse, l'imminente révélation d'un secret, ce même secret que lui avait refusé l'amour » (ibid p.205).
3. « La même force de mort, issue de l'enfer, la haine vigilante et caressante qui prodigue aux riches et aux puissants les mille ressources de ses diaboliques séductions, ne peut guère s'emparer que par surprise du misérable, marqué du signe sacré de la misère » (ibid p.217).
Ce qui rend le « misérable » désespéré et le précipite dans le suicide, chez Bernanos, est la fin en lui de l'Espérance portée par le Ressuscité. Sa pauvreté d'esprit est le résultat de cette fin de l'Espérance : il n'est pas un miséreux parce qu'il est pauvre, comme les foules de Calcutta, du Caire ou de Mexico, mais parce que l'Espérance en lui a coulé, a « démâté » comme on dit dans la marine.
Bernanos est le poète qui voit, dans l'avenir de la culture occidentale, apparaître une difficulté majeure.
Pierre-Alain Cahné, in Communio 2015-4 Les Pauvres

Pierre-Alain Cahné, marié, trois enfants, onze petits-enfants, membre du comité de rédaction de Communio, est professeur émérite de langue et littérature française de l'université de Paris-IV-Sorbonne, et recteur émérite de l'Institut catholique de Paris. Dernière publication : Lectures lentes : linguistique et critique littéraire, PUF, coll. Formes sémiotiques, 2011.