jeudi 6 octobre 2011

En méditant... Anschaire Vonier, La victoire du Christ


Le fait capital de la victoire du Christ influe sur le christianisme sous toutes ses formes, dans la religion privée comme dans le culte officiel. Le chrétien a le devoir de penser qu'il a été racheté à grand prix, que le monde est sauvé, et que tous les événements de l'histoire humaine sont autant d'actes subsidiaires au service du plan, pleinement établi et inflexible, de la rédemption. Ce n'est donc pas trop dire que d'affirmer que la religion chrétienne ne diffère pas seulement par le degré, mais par l'espèce, de la religion naturelle. Grâce à cette présupposition d'une conquête spirituelle consommée, le culte chrétien renferme un élément unique et tout à fait original. Nous accomplissons des actes d'adoration, d'action de grâce ; nous prions, nous intercédons, nous demandons pardon, comme le font tous les hommes qui croient en Dieu ; mais nous faisons bien plus, car le Divin s'est beaucoup rapproché de nous par le mystère de l'Incarnation et l'avènement de l'Esprit Saint. Notre prière n'est pas seulement plus parfaite, elle est différente, lorsque nous nous adressons à Dieu précisément en tant que chrétiens, c'est-à-dire au nom du Christ et au nom de sa victoire. C'est notre privilège de nous présenter devant Dieu et de converser avec lui, appuyés sur la grande conquête accomplie par son unique Fils engendré. Après la victoire, le divin capitaine distribue le butin aux siens, c'est ainsi que nous pouvons considérer ce privilège. L'esprit le moins réfléchi est obligé d'admettre que la victoire du Christ a introduit dans le monde et dans la relation de l'homme avec Dieu un élément entièrement nouveau et inattendu. L'homme n'est plus seulement un suppliant en face de son Créateur, il bénéficie d'un privilège glorieux : il est le cohéritier du Christ ; les biens conquis par le Messie victorieux appartiennent aussi à ses frères. Tout culte qui écarterait cette qualité suprême de l'ordre surnaturel serait non seulement imparfait, mais faux ; il ne serait pas catholique. L'adoration, la louange, l'action de grâce auraient beau être sincères et ardentes, si ce culte ne contenait rien de plus il ne serait pas essentiellement plus grand que l'ancien judaïsme. Le culte catholique, lui, possède quelque chose qui lui est propre et que nous pouvons appeler « la religion de la victoire ». Nous devons, nous chrétiens, ressentir ce qu'éprouve une nation qui célèbre avec son roi le jour d'une paix victorieuse, clôturant une longue guerre. La réjouissance du souverain et de son peuple est commune ; les avantages du succès sont communs ; la gloire appartient à chacun des membres de la nation. Encore n'est-ce là qu'une faible comparaison pour exprimer une puissante réalité spirituelle. Toutes les âmes chrétiennes, dans leurs multitudes, sont victorieuses avec le Christ. Le jour de l'Ascension triomphale de Jésus est un jour de fête, la joie est partout. Il y a plus encore : on partage le butin. Il y a dans la religion chrétienne, cette chose qu'aucune autre religion n'a jamais prétendu posséder : le droit pour le fidèle de posséder des avantages définis, conquis par le Christ. La prière chrétienne peut être intercession et supplication, mais elle peut être aussi la présentation d'un droit : nous mettons la main sur des richesses que nous appelons nôtres, parce que nous appartenons au royaume du Christ triomphant : « Cependant chacun de nous a reçu sa part de la faveur divine selon que le Christ a mesuré ses dons. C'est pourquoi l'on dit : "Montant dans les hauteurs il a emmené les captifs, il a donné des dons aux hommes". "Il est monté", qu'est-ce à dire, sinon qu'il est aussi descendu, dans les régions inférieures de la terre ? Et celui qui est descendu, c'est le même qui est aussi monté au-dessus de tous les cieux, afin de remplir toutes choses » (Ep 4, 7-10).
Voilà la vraie signification de la prière dans le Christ, une prière nouvelle, inconnue auparavant, car avant cette grande victoire aucun homme n'aurait osé réclamer une part des biens de Dieu.
Tel est le sens profond de la liturgie catholique. Elle n'est pas qu'un culte. Elle est un culte auquel s'ajoute la grande revendication dont nous venons de parler. Si cette revendication n'était pas justifiée, il n'y aurait pas, à proprement parler, de liturgie chrétienne. Le catholique qui s'approche de Dieu s'approche au nom du Christ, au nom des mérites du Christ, au nom de la rédemption du Christ, bref, au nom de la victoire du Christ. La formule per Dominum nostrum Jesum Christum reçoit tout son sens de ce droit que la foi chrétienne insère dans la religion et qu'aucune autre religion n'a jamais possédé. « Ce jour-là, vous ne me poserez aucune question. En vérité, en vérité, je vous le dis, ce que vous demanderez au Père, il vous le donnera en mon nom » (Jn 16, 23). Ils ne demandent pas, et pourtant ils reçoivent ; ils demandent au nom du Christ, et ils sont exaucés. Pourrait-on déclarer plus clairement que le chrétien a le droit de posséder les richesses du Fils de Dieu ? La liturgie catholique est donc une célébration plutôt qu'une supplication ; elle parle à Dieu, elle lui rappelle tout ce qui a été accompli ; elle entre directement dans la maison des trésors de Dieu ; elle prend part librement au banquet de Dieu. Sans ce sentiment de possession spirituelle qui nous vient de la conquête du Christ, nous n'aurions pas de vraie liturgie, nous n'aurions que la prière humaine naturelle.
Il est évident que tout l'organisme sacramentel, dont la sainte eucharistie est le centre, donne corps et vie à cette nouvelle relation entre Dieu et l'homme ; ce que nous avons dit précédemment sur la victoire du Christ manifestée dans les sacrements et par l'eucharistie en particulier n'est qu'une manière différente d'exprimer l'idée directive de ce chapitre-ci. La grande notion théologique de l'opus operatum est la doctrine, pourrait-on dire, des droits de l'homme sur Dieu en vertu de la conquête du Christ. Par l'opus operatum, nous recevons les dons les meilleurs et les plus parfaits, sans les demander. Nous les recevons, non par supplication, mais par célébration, par un acte officiel que nous accomplissons avec une certitude absolue, en tant que ministres de Dieu. Nous entrons d'un pas ferme dans le saint des saints, portant le prix de la victoire divine, et la distribution des dons du Christ ressuscité est vraiment de l'ordre du divin. Il était évident que la négation de la théologie catholique des sacrements signifierait un renversement complet des conditions de la relation de l'homme avec Dieu ; un tel rejet serait la fin de ce que nous appelons « la religion de la victoire ». Il faut cependant noter que les attaques du protestantisme contre la doctrine des sacrements ne furent pas aussi radicales qu'on pouvait le penser à première vue. Sous des déguisements et des noms divers, quelques-uns des réformateurs se sont réellement accrochés à la doctrine de l'opus operatum, c'est-à-dire la distribution des grâces divines au-delà des mérites humains. Rien ne serait plus funeste à l'économie chrétienne de la grâce qu'un refus d'admettre des largesses divines dépassant de beaucoup le mérite de l'homme, qu'elles soient distribuées par les sacrements ou par un autre canal ; cela réduirait la position du Christ victorieux à celle d'un simple auxiliaire de l'homme au lieu du Prince de gloire qui enrichit tous ceux qui le suivent.
Bien que la religion de la victoire montre tout son éclat dans la vie sacramentelle, on aurait tort de penser que les autres actes sont dépourvus de cette gloire ; à côté de ce droit divin, le chrétien dispose toujours des pouvoirs ordinaires de la prière, de la supplication et de l'intercession ; mais celles-ci ont été, à leur tour, transformées et élevées par la victoire du Christ. La prière chrétienne est dotée d'une perfection propre, parce qu'elle passe par Jésus-Christ. Le chrétien implore le pardon de Dieu toutes les fois qu'il a péché, mais son appel à la miséricorde n'est pas comme le repentir des autres hommes, car sa demande fait partie d'une plaidoirie divine, d'une prière confiante bien supérieure à l'intercession ou à la supplication : « Petits enfants, je vous écris ceci pour que vous ne péchiez pas. Mais si quelqu'un vient à pécher, nous avons, comme avocat auprès du Père, Jésus-Christ, le Juste. C'est lui qui est victime de propitiation pour nos péchés, non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du monde entier » (1 Jn 2, 1-2). Tout ce qui est indispensable à la vie de l'âme, de l'homme considéré comme individu ou membre d'une société, nous vient d'une promesse divine, de cette propriété établie qui s'appelle l'héritage du Christ. Le Père nous le donne parce qu'il nous aime, et il nous aime parce que nous aimons son Fils. Dieu attend notre demande, mais ce n'est pas le cri du paria, c'est le rappel que nous sommes ses fils et les amoureux du Christ, et comme tels nous sommes sûrs d'être exaucés. « Je vais vers le Père. Et tout ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils. Si vous me demandez quelque chose en mon nom, je le ferai » (Jn 14, 12-14) ; « Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, demandez ce que vous voudrez, et vous l'aurez » (Jn 15, 7).
En donnant, comme nous le devons, le nom de « liturgie » à la louange de Dieu, nous l'identifions évidemment à la religion de la victoire. Les hymnes que nous chantons à Dieu et à son Christ sont des chants de victoire, nous ressemblons aux soldats qui reviennent à la maison après avoir vaincu l'ennemi, enrichis de leur butin. Objectera-t-on contre la complète originalité de la liturgie catholique que la plupart de ses textes sont les psaumes et les cantiques de l'Ancien Testament ? Le christianisme a-t-il vraiment un culte spécifiquement différent, si le fond de sa liturgie est emprunté à la religion juive ? Une semblable objection suppose une ignorance ou un oubli de la doctrine catholique sur l'inspiration des Écritures. L'Ancien Testament est la préparation de la nouvelle Économie. Les psaumes et les prophéties sont remplis du Christ qui se trouve dans les cantiques de David et dans ceux de Moïse. Lui-même, après sa Résurrection, a expliqué à ses disciples que toutes ces hymnes parlent de lui : c'est une preuve suprême qu'il est le Messie attendu. Nous ne devons donc pas être surpris que les mystères chrétiens soient exprimés et célébrés avec grande efficacité par les textes de l'Ancien Testament. Quant aux prières et hymnes liturgiques composées par l'Église elle-même (par ses pontifes, docteurs, saints et poètes), elles sont un long cantique de victoire. Un léger changement peut sans doute être remarqué dans certaines compositions modernes, où la note de compassion pour le Dieu offensé apparaît davantage. Mais cette nuance est si légère qu'elle ne peut créer un changement dans le concert universel de louange qui s'élève, nuit et jour, vers le trône du Christ victorieux. Inutile de citer des extraits des livres liturgiques : il faudrait prendre toutes les prières, en témoignage du véritable esprit de l'Église. Il est permis cependant de faire une exception pour le cantique bien connu de l'Exultet dans l'office du samedi saint : « Qu'exulte désormais la troupe angélique des cieux ! Que soient célébrés dans l'allégresse les divins mystères, et que pour la victoire d'un si grand Roi résonne la trompe du salut ! Que la terre se réjouisse, irradiée de tant de splendeur et, illuminée de l'éclat du Roi éternel, qu'elle perçoive qu'elle a été délivrée des ténèbres sur toute sa surface ! Que se réjouisse aussi l'Église Mère, ornée par l'éclat d'une si grande lumière, et que ce temple résonne des voix fortes de l'assistance ! »
LA VICTOIRE DU CHRÉTIEN
L’une des caractéristiques les plus constantes de la littérature chrétienne est de décrire la vie spirituelle comme une victoire. Non seulement la fidélité sublime du martyr est célébrée comme telle, mais chaque progrès de l'homme dans la vie surnaturelle est la défaite d'une puissance adverse.
Cette métaphore de la victoire sur toutes les actions et les phases de la vie spirituelle ne peut s'appliquer au Christ. Le Fils de Dieu fait homme n'avait ni opposition à détruire ni ténèbres à dissiper dans sa vie intérieure. Il était sans péché et infiniment au-dessus de la séduction des tentations humaines. Il avait la claire vision et la parfaite possession de Dieu. Les vertus de foi et d'espérance n'existaient pas en lui, puisqu'il était déjà au terme, in termino, au centre même vers lequel les autres hommes tendent pas à pas, grâce à la foi et à l'espérance. Sa charité intérieure ne connaissait pas de lutte, puisqu'il était parfait en toutes choses. Là où il a dû lutter, c'est dans l'œuvre extérieure que le Père lui avait donnée à réaliser, l'œuvre de la rédemption, comme nous l'avons expliqué dans un chapitre précédent. En cela, nous différons de notre Rédempteur. L'ordre surnaturel dans son ensemble ne nous est pas congénital comme il l'est au Christ. Il est greffé en nous, sur une nature brute et désespérément profane, en nous qui sommes de prime abord étrangers à la grâce. Aussi est-il vrai de dire que nous ne gardons la vie surnaturelle que par une lutte incessante, que nous n'en faisons usage qu'avec effort, et que tout pas en avant, tout progrès dans la vie spirituelle est une véritable victoire. La fidélité, maintenue jusqu'au bout, est ainsi décrite par l'Esprit de Jésus : « Le vainqueur, je lui donnerai de siéger avec moi sur mon trône, comme moi-même, après ma victoire, j'ai siégé avec mon Père sur son trône. Celui qui a des oreilles, qu'il entende ce que l'Esprit dit aux Églises » (
Ap 3, 21-22).
La grâce du Christ dans les âmes qu'il a conquises n'est pas seulement abondante mais multiforme. Il n'a jamais échappé aux maîtres de la vie spirituelle qu'il y a une grande variété de voies dans la répartition de la sainteté chrétienne. Pendant quelques siècles, la distinction entre la voie active et la voie contemplative a été accentuée, peut-être indûment ; cependant cette distinction a l'avantage de nous remettre sous les yeux la diversité des grâces du Christ. Mais toute grâce, à quelque voie qu'elle appartienne, est une conquête de l'âme par l'Esprit, une soumission de l'intelligence et de la volonté de l'homme à une puissance supérieure ; une véritable victoire au cœur de la personnalité intime de l'homme : une part de la personne s'élevant au-dessus de l'autre.
En cette matière, la vie surnaturelle catholique fausse compagnie à la majorité des psychologues modernes. Notre vie supérieure de chrétien est essentiellement un état qui ne nous appartient pas ; elle est, en chaque cas, une conquête ; elle est la souveraineté d'une puissance extérieure, et non l'expression de notre moi ou le développement de nos capacités. Cela est évident dans toute la sphère du surnaturel per essentiam, du surnaturel proprement dit : dans la foi, l'espérance et la charité, et dans les œuvres des sept dons du Saint-Esprit. Dans toutes ces activités, Dieu s'empare de nous, nous conduit en captivité, nous tient avec l'autorité d'un maître ; nous ne nous appartenons plus. La foi est une puissance qui, selon les termes de saint Paul, fait « toute pensée captive pour l'amener à obéir au Christ » (2 Co 10, 5). Saint Thomas d'Aquin, en commentant ces paroles, dit très justement que, par la foi, nous nous soumettons à un étranger, à une vérité qui ne vient pas de notre terre natale, et que nous sommes par conséquent la proie d'un vainqueur : « Et inde est quod intellectus credentis dicitur esse captivatus, quia tenetur terminis alienis. D'où vient que l'on dit que l'intelligence du croyant est captive, car elle est retenue hors de son propre domaine » (De veritate, q.14, art.1). L'espérance est l'élan courageux de celui qui se jette dans l'invisible, au mépris de toute expérience humaine. La charité est la préférence désintéressée donnée à Celui qui n'est pas soi. C'est toujours et partout une victoire, à la fois active et passive ; nous sommes conquis par Dieu et nous conquérons Dieu. Saint Paul a senti de manière aiguë l'origine étrangère de toute notre vie surnaturelle : « Vivo ego, jam non ego, vivit vero in me Christus. Ce n'est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20). Cette exclamation si connue révèle l'attitude constante de son esprit. Même quand il laisse éclater sa joie pour louer avec enthousiasme la nouvelle lumière qui resplendit dans le cœur du chrétien, il est aussitôt modéré par la pensée qu'un tel trésor repose, après tout, dans des cœurs qui sont des vases très fragiles : « En effet le Dieu qui a dit : "Que des ténèbres resplendisse la lumière", est celui qui a resplendi dans nos cœurs, pour faire briller la connaissance de la gloire de Dieu, qui est sur la face du Christ. Mais ce trésor, nous le portons en des vases d'argile, pour que cet excès de puissance soit de Dieu et ne vienne pas de nous. Nous sommes aux prises, mais non pas écrasés ; ne sachant qu'espérer, mais non désespérés » (2 Co 4, 6-8).
Même les perfections qui semblent appartenir à l'homme d'un droit plus assuré – ses dotations morales – sont encore soumises à la loi de la conquête, autant que les vertus supérieures. Nous ne pouvons être « l'homme carré », homo quadratus, du philosophe sans une lutte de tous les instants : « En réalité ce n'est plus moi qui accomplis l'action, mais le péché qui habite en moi. Car je sais que nul bien n'habite en moi, je veux dire dans ma chair ; en effet, vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l'accomplir : puisque je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas » (Rm 7, 17-19). Ce conflit en l'homme est profond et permanent. Il y a en nous, comme en Paul, un mécontentement : « Malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera de ce corps qui me voue à la mort ? » (Rm 7, 24). Mais il n'y a pas d'antagonisme entre la chair et l'esprit, entre les puissances inférieures et les puissances supérieures, si violent qu'il ne puisse être surmonté par la grâce du Christ. L'ascétisme chrétien est par essence optimiste ; à toutes les époques retentit le cantique du peuple innombrable qui se tient devant l'Agneau, en robe blanche, avec les palmes de la victoire dans les mains. Du héros de l'âge d'or de l'ascétisme – l'ermite des premiers siècles – jusqu'à notre propre civilisation plus compliquée se maintient la foi que l'homme peut, par la grâce du Christ, se tenir immaculé devant Dieu : « Le vainqueur sera donc revêtu de blanc ; et son nom, Je ne l'effacerai pas du Livre de Vie, mais J'en répondrai devant mon Père et devant ses anges » (Ap 3, 5). La métaphore du vêtement immaculé appartient au Nouveau Testament et signifie ceci : l'innocence par la victoire ; les élus sont en robe blanche parce qu'ils ont vaincu.
Tout ce que nous avons dit dans ce livre a une influence directe sur la vie personnelle de l'homme. Nous avons part au triomphe du Christ maintenant, ici sur terre, par la vie nouvelle qui nous vient de la Résurrection. « Mais si nous sommes morts avec le Christ, nous croyons que nous vivons aussi avec lui, sachant que le Christ une fois ressuscité des morts ne meurt plus, que la mort n'exerce plus de pouvoir sur lui. Sa mort fut une mort au péché, une fois pour toutes ; mais sa vie est une vie à Dieu. Et vous de même, considérez que vous êtes morts au péché et vivants à Dieu dans le Christ Jésus » (Rm 6, 8-11). Exactement comme il n'y a pas de limite à la souveraineté du Christ, il n'y a pas de bornes aux possibilités de la sanctification chrétienne, à la puissance de s'élever au-dessus de toutes les ténèbres, au-dessus de la captivité du péché ; nous ne rendons pas seulement un culte à la victoire du Christ, nous avons part aussi à sa puissance dans notre propre esprit et dans notre propre corps. Cette supériorité du chrétien sur tout le mal est certes un lieu commun dans la pensée du Nouveau Testament ; mais pour universelle qu'elle soit, cette idée n'en est pas moins merveilleuse et surprenante. La victoire du Christ opère en nous ; sa Résurrection et son Ascension ne sont pas seulement des espérances futures, mais des phénomènes actuels de notre vie spirituelle personnelle : « Mais Dieu, qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont il nous a aimés, alors que nous étions morts par suite de nos fautes, nous a fait revivre avec le Christ — c'est par grâce que vous êtes sauvés ! —, avec lui, il nous a ressuscités et fait asseoir aux cieux, dans le Christ Jésus » (Ep 2, 4-6). C'est le mérite de l'exégèse catholique d'interpréter de telles phrases non pas seulement à la lumière du monde à venir mais à celle du temps présent ; notre patrimoine surnaturel, tel que nous le possédons ici-bas, est une résurrection et une ascension. Nos conflits avec les puissances extérieures de ténèbres ne sont, en fait, qu'une petite fraction du grand combat ; peu d'entre nous sont destinés à donner leur vie pour le nom du Christ, à lui rendre témoignage et être martyrs ; mais nous sommes tous appelés à cet état sublime de triomphe, à cette illumination de l'intelligence qu'il est si difficile de préserver dans tout son éclat : l'acceptation, spontanée et sans discussion, de la souveraineté pratique du Christ sur toute chair. De sorte que nous puissions faire nôtre la merveilleuse doxologie de l'apôtre Jude : « À celui qui peut vous garder de la chute et vous présenter devant sa gloire, sans reproche, dans l'allégresse, à l'unique Dieu, notre Sauveur par Jésus-Christ notre Seigneur, gloire, majesté, force et puissance avant tout temps, maintenant et dans tous les temps ! Amen » (Jude 24-25).

Avant de quitter mon lecteur, je tiens à lui rappeler une fois encore cette vérité qui est le fil conducteur de tout ce qui a été dit dans les chapitres précédents : le Christ victorieux, tel que j'ai essayé de le décrire, est la gloire suprême de l'Église ; les chrétiens, dans la diversité des grâces qu'ils reçoivent individuellement ou en société, ne font jamais que participer à la victoire du Christ.
Saint Thomas d'Aquin, notre maître ès divinité, affirme ceci qui peut paraître étonnant, tant c'est original : « Le Christ est toute la richesse de l'Église ; lui-même avec tous les autres élus n'est pas plus grand que lui-même tout seul » (Pierre Lombard, Livre des Sentences, sent. IV, dist. 49, q. 4, art. 3, ad 4). Aussi l'intérêt premier de l'Église est-il que son Christ soit ce qu'il est : la totalité de sa bonté à elle. Les saints ne peuvent rien lui ajouter, ils reçoivent tout de sa plénitude. Ainsi donc, ce qui importe, c'est de connaître ce que notre Seigneur a accompli ; toutes nos œuvres, grandes ou petites, sont contenues dès l'origine dans sa puissante victoire. Telle est la vraie manière chrétienne de juger : beaucoup d'entre nous auront besoin de s'y adapter graduellement ; il faut, pour cela, revenir aux principes théologiques traditionnels. On n'a d'estime aujourd'hui que pour les exploits de l'humanité ; l'homme se prend pour un conquérant sans jamais se référer à Celui qui lui donne les moyens nécessaires pour agir. Cette présomption intellectuelle pourrait même ruiner notre vie chrétienne et notre avenir spirituel. Souvenons-nous toujours que le Christ a gagné nos batailles, bien longtemps avant que nous ne fussions nés.
Anschaire Vonier, in La victoire du Christ (L’œuvre spirituelle)

dimanche 2 octobre 2011

En animant... Wilhelm Furtwaengler, le sens de la forme


ABENDROTH. - Je voudrais revenir encore une fois à ce concert que nous avons entendu dernièrement. On est surpris de constater que notre Orchestre Philharmonique sonne très différemment sous la direction de chefs différents. Avec l'un il semble développer certaines qualités, avec l'autre il semble avoir d'autres qualités — et parfois d'autres défauts.
FURTWAENGLER. - Hans de Bülow déclarait qu'il n'y a pas de mauvais orchestres mais seulement de mauvais chefs. Il y a du vrai dans ce paradoxe. Évidemment, un orchestre, même de premier ordre, est d'abord un assemblage d'individus très divers. Il s'agit d'aligner, en les coordonnant, leurs qualités et leurs dons : sinon pas d'ensemble efficace ; mais un petit orchestre sans prétention, qui est devenu un vrai ensemble sera incomparablement plus efficace que l'orchestre le plus virtuose du monde qui marche sur sa routine — cas malheureusement fréquent. On peut même dire que plus un orchestre excelle, plus ses membres sont tentés de tomber en routine et de s'en satisfaire. D'ailleurs le public, lui aussi, est enclin à s'en contenter. C'est que l'on part de l'idée (tout à fait erronée) que les interprétations routinières sont moins mortelles lorsque l'exécution est techniquement excellente.
A. — C'est pour cette raison sans doute que le chef d'orchestre de ce récent concert avait exigé tant de répétitions — alors que son programme ne comportait rien de particulièrement neuf ou difficile.
F. — Le nombre de répétitions qu'il faut à un chef — lorsqu'il a affaire à un orchestre de la classe de notre Philharmonique — dépend de son individualité artistique c'est-à-dire de ce qu'il voudrait obtenir — et qui, de l'un à l'autre, diffère énormément —, et de ce qu'il sait obtenir de l'orchestre, et de la façon dont il s'y prend pour l'obtenir. Il n'y a pas de règle générale ni de mesure objective. Mais c'est une erreur courante que de croire que plus on fait de répétitions, mieux on joue. Ce serait trop facile. C'est que la répétition n'est pas une chose indépendante : séparée du concert, elle n'a aucune vertu. On ne peut apprécier la préparation qu'en fonction du résultat. Il y a des chefs d'orchestre qui, malgré une longue pratique, n'ont jamais vraiment compris à quoi servent les répétitions ; mais il y en a aussi qui savent bien faire travailler aux répétitions, et d'une façon intéressante, — et qui déçoivent au concert. Sans doute il faut que la répétition remplisse son rôle : elle doit servir à ce que, pendant le concert, on n'improvise pas plus qu'il n'est strictement indispensable d'improviser. Mais — pas moins non plus, — cela aussi est très important.
Un chef d'orchestre connu a dit, paraît-il : « On n'a assez répété que lorsqu'on a l'impression qu'il est devenu superflu de diriger ». C'est là une grande erreur — une erreur de principe, non seulement quant aux questions de détail qui peuvent dépendre du plus ou moins de répétitions, mais quant à ce que « faire-de-la-musique » veut dire et exige. Car ce désir de fixer tous les détails, et jusqu'à la minutie, provient en dernière analyse de la crainte d'avoir sans cela à s'en remettre à l'inspiration du moment. On s'efforce, par une préparation vétilleuse, à écarter autant que faire se peut l'élément inspiration, — à remplacer enfin cet élément, — à faire en sorte que l'on puisse s'en passer. On veut fixer jusqu’à la dernière virgule, régler tout « comme du papier à musique », mettre tout en conserve et le momifier s'il le faut. Méthode singulièrement aberrante de s'y prendre avec des œuvres qui demandent à vivre, avec des chefs-d'œuvre dont, (bien plus qu'on ne l'admet communément) la démarche est rythmée selon la loi de l'improvisation.
On tient rarement compte, on s'aperçoit même rarement de cette loi. Pour deux raisons : il y a d'abord le fait de la notation. C'est par elle que l'interprète connaît les œuvres il parcourt en sens inverse la route du compositeur, lequel a « fait sa musique » (en lui donnant sa vivante signification) avant que de la noter, ou pendant qu'il la notait. Le cœur et la moelle de cette musique est donc une improvisation qu'il s'est ensuite évertué à noter. Au lieu que pour l'interprète l'œuvre se présente comme exactement le contraire d'une improvisation : comme une chose notée — signes fixes et forme immuable — dont il faut, après coup, déchiffrer le sens et deviner l'énigme afin de pénétrer jusqu'à l’œuvre elle-même qu'il s'agit ensuite de faire revivre.
Mais en outre — seconde raison pour méconnaître la nécessité d'improviser — nous sommes habitués de voir partout — et surtout lorsqu'il s'agit des chefs-d'œuvre classiques — des formes établies ne varietur. Ces chefs-d'œuvre, si clairement articulés et architecturés, sans rien qui hésite ou tâtonne, semblent en effet exclure toute idée d'improvisation. Nous n'y voyons que l'obéissance du compositeur envers la règle classique et le plan pré-établi. Mais c'est mal voir parce que d'un point de vue trop exclusivement rétrospectif. Évidemment, ces formes — je pense à la fugue, à la forme-sonate — peuvent être des schémas pré-établis. Mais nous savons bien, aujourd'hui, à partir de quelle époque et de quels maîtres telle forme commença à dégénérer en poncif. Au lieu qu'au départ elle n'était point cela ; elle n'avait pas été conçue d'une pièce, telle que nous l'apercevons aujourd'hui. Elle fut alors le produit d'une longue découverte et d'une progressive mise au point ; et il fallait alors, chaque fois qu'on la voulait appliquer, l'adapter au cas particulier, la redécouvrir en quelque sorte. Toutes ces formes sont « devenues », et l'on ne peut les comprendre qu'en fonction de ce devenir, de cette fluidité dont (tant qu'elles sont vraiment vivantes) elles gardent toujours la trace. Bien comprises, elles sont — non sans quelque paradoxe — du devenir stabilisé. Elles sont le résidu naturel de l'activité .improvisatrice des musiciens : la manière dont les formes prennent forme est elle aussi une sorte d'improvisation.
Vous pourriez évidemment m'objecter que, dans la musique pure, il n'existe qu'un petit nombre de ces formes qu'en outre ces formes — fugue, lied, sonate — semblent s'apparenter entre elles ; que toutes semblent avoir plus ou moins la même signification. Mais je rétorquerais que dans toute vie organique il en est de même : que quelques types « de base » contiennent en puissance toute la diversité des variantes. Il est vrai qu'il y a des compositeurs qui ne consentent pas à cela et qui cherchent autant que possible à éviter des formes typiques. Ainsi Debussy lorsqu'il écrit des sonates aussi peu sonates que possible, ou Reger dont les variations n'ont plus grand'chose à voir avec les principes de cette forme. En revanche si nous voulons retracer la pensée d'un musicien pour qui la forme est vivante — organique et non pas schématique — nous n'avons qu'à revenir une fois de plus à Beethoven.
Beethoven, lorsqu'il entreprit d'écrire l'ouverture de son unique opéra, voulut, pour une fois, s'écarter de sa chère forme-sonate, et l'ouverture dite Léonore n° II (en fait première version de ce morceau) se présente comme une sorte de résumé musical de l'action dramatique. Elle évite ce qui rappelle la forme sonate : pas de « réexposition », notamment. Or, de comparer cette ouverture avec la définitive Léonore n° III est révélateur, non seulement quant à cette composition, mais encore quant au style de Beethoven en général. Wagner était d'avis que la grandeur et puissance de cette ouverture dépasse tout ce que l'on rencontre ensuite dans tout Fidelio ; mais que pourtant la réexposition y représente un point faible —, puisque cette sorte de retour (qui ne se justifie que du point de vue de la forme-sonate) semble mal ajustée à la signification dramatique de cette musique. Wagner, donc, voit justement une faiblesse là où Beethoven avait tenu à corriger son plan de composition : car c'est bien cette réexposition et la coda plus développée (qui distinguent la « troisième » Léonore de la « seconde ») en vue de quoi Beethoven — contrairement à toutes ses habitudes — réécrivit son ouverture dans son entier... D'aucuns aujourd'hui préfèrent la n° II comme étant la version originale. En fait, sa plus grande ancienneté en est la seule « originalité ». Et ceux qui la jugent préférable n'ont pas mieux que Wagner compris que Beethoven ne pouvait pas ne pas revenir à la forme sonate. Le principe de la symétrie inhérente à cette forme s'imposait impérieusement à sa pensée musicale. Et seul le cadre de la sonate permettait la progression, la montée, le dépassement de la coda — le couronnement qu'il fallait à ce morceau gigantesque tel que la Léonore III enfin le réalise. C'est que pour Beethoven la forme sonate n'est pas un schéma que l'on peut à caprice utiliser un jour et abandonner le lendemain. Cette forme préside (et en quelque sorte préexiste) à tout ce qu'il imagine et compose ; elle est la marque même de son écriture, et en somme la forme même de sa pensée — une forme en quelque sorte donnée, naturelle. La Léonore II ne manque certes pas de génie mais, en la comparant à la « troisième » ouverture, tout esprit non prévenu donnera raison à Beethoven lequel savait ce qu'il faisait lorsque cette seule fois durant toute sa carrière il recommença une œuvre terminée et publiée.
Mais nous, nous ne le savons pas. Nous avons à peu près perdu « le sens de la forme ». Et dans la vie musicale de nos jours une ligne de démarcation sépare les musiciens qui en ont gardé quelque souvenance d'avec ceux qui ne se rappellent même pas l'avoir oublié. Le sens de la forme est ce qui fait la « nature » de la musique — ce qui distingue l'art de la fabrication. « Mais la forme est mystère pour la plupart », a dit Goethe.
Or, là où ce sens de la forme et de l'enracinement de cette forme dans l'improvisation n'existe plus, on se met à la recherche de succédanés et d'expédients afin d'étayer la chancelante construction musicale. Pendant quelque temps, le « programme », littéraire, sembla fournir un étai de ce genre. Ensuite, abandonnant le domaine de la musique « pure », on se mit à ne plus écrire que pour le théâtre : on demanda au drame, puis au ballet, à la représentation chorégraphique, de servir de bouée à la musique. La composition musicale, incapable désormais de suivre sa propre loi, d'obéir à son principe naturel, cherchait à se « renouveler » le plus souvent possible au gré de stimulants venus du dehors. Et — notez cette essentielle différence — les contrastes (qui précédemment n'étaient là que pour entrer dans une unité supérieure) devinrent maintenant une fin en soi. Un morceau de musique n'est plus comme jadis un organisme centré ; il devient de plus en plus un divertissement sans centre de gravité : il ne s'agit plus que d'éviter l'ennui au moyen d'une ingénieuse diversité ; et les valeurs et intentions de la musique s'en trouvent fondamentalement changées. Tout cela évidemment se répercute sur l'interprétation, puisque — je l'ai déjà dit — le style d'interprétation, à chaque époque, suit forcément le courant de la composition en vogue et en vigueur. Inévitablement on se met à appliquer, à des œuvres conçues selon de tous autres principes, le nouveau style visant au divertissement et à la capricieuse diversité.
La loi de l'improvisation, dont nous avons dit qu'elle régit toute forme organique, exige que l'artiste s'identifie à l'œuvre et à la trajectoire de son devenir. Et lorsque le sens, l'instinct de la forme faiblit, tout est changé : l'interprète ne fait plus corps avec sa partition ; il l'approche du dehors, intellectuellement, et y entre de moins en moins. Au lieu de vivre avec elle, il s'installe en marge, occupe un poste d'observation, de contrôle, de maître de cérémonies ; il ne s'abandonne plus, ne perd plus jamais le nord. Ayant tout son sang-froid il garde sort intelligence et son énergie disponibles pour toutes sortes de choses qui se passent à droite, à gauche et au delà de la musique. Un jeune confrère m'interrogeait un jour « Quel est, en somme, lorsque vous dirigez, le rôle de votre main gauche ? » En cherchant à répondre, je m'aperçus que, après plus de vingt ans de pratique de chef d'orchestre, je ne m'étais pas encore posé cette question. C'est seulement lorsque l'œuvre d'art n'occupe plus toutes ses forces, toute son attention et tension, que l'interprète commence à penser à soi-même, et apprend — surtout s'il est chef d'orchestre — à « poser », — genre de technique qu'un vrai artiste n'aura, me semble-t-il, jamais le temps d'apprendre. D'ailleurs, on commence à accorder une attention excessive à toutes sortes de techniques. La technique devient un but en soi. C'est le signe certain que l'on est en train de perdre le sens de la forme qui est interpénétration de l'esprit et de la technique, de l'âme et des moyens de la musique ; que l'on est en train de perdre le sens de la nécessité et de la véracité artistique ; le sens de ce qui fait la vie de l’œuvre d'art.
A. — Le public est mal averti de tout cela. Et je pense qu'il existe d'autres symptômes de cette fâcheuse évolution.
F. — Il y en a certainement, et si le public actuel ne manquait généralement d'instinct, il réagirait autrement à ces symptômes. L'absence de sincérité profonde se montre surtout là où le caractère de la musique fait apparaître directement la qualité de la sensibilité de l'interprète : par exemple lorsqu'il s'agit de ce qu'on appelle le « rubato » : cette passagère liberté rythmique révèle toujours (presque à la façon d'un baromètre) la véracité — ou le mensonge — des impulsions musicales ressenties — ou fabriquées — par celui qui dirige, joue ou chante. Car, dès l'instant où ce rubato n'est pas dicté par le sens de l'œuvre mais vient du « dehors », dès qu'il est artificiel, voulu, calculé, il est aussitôt (et presque automatiquement) exagéré. Ce faux rubato est moins fréquent à l'orchestre, parce que techniquement plus difficile à obtenir d'un grand ensemble — (encore qu'on le rencontre assez souvent aux concerts symphoniques). Mais chez les pianistes, pour qui ces difficultés n'existent pas, on constate un abus forcené et vraiment dévastateur de ce moyen d'expression. Puisque le pianiste a le morceau « sous la main et dans les doigts », et qu'il peut en faire ce qu'il veut, l'habitude de mentir qui est à la base du faux rubato se donne libre carrière. Les pianistes — j'entends évidemment : les pianistes moyens — détruisent ainsi à plaisir la portée, la véritable action du plus bel ensemble d'œuvres qui ait jamais été écrit pour aucun instrument. Mais le public ferme les yeux et paraît ne remarquer rien de tout cela.
Mais le (faux) rubato n'est pas le seul expédient par quoi les interprètes qui en ont besoin visent à ajouter par fabrication ce qui leur manque par nature. J'ai déjà mentionné la « pose » des chefs d'orchestre. Le public, surtout celui des grandes villes, sait rarement distinguer dans les gestes d'un chef d'orchestre ce qui est dicté par la musique et sert à diriger d'avec ce qui est grimaces vides de sens et s'adresse à la galerie. On dirait même que le public tient souvent ce genre de pose pour indispensable : comme si le faux rubato des pianistes et les gestes faux du chef d'orchestre étaient des condiments sans quoi leur art manquerait de saveur.
Je vous parlais tout à l'heure de l'intelligence et de l'énergie souvent en « disponibilité » chez nos interprètes actuels. Or, contrairement à ce que l'on pourrait croire, un contrôle toujours lucide de la technique n'est pas toujours tout avantage. Dès que la technique est cultivée pour elle-même, elle cesse d'être au service de l'âme de la musique et détruit la forme de l'œuvre, — je l'ai déjà dit. Dans une bonne interprétation, l'élément technique ne sera jamais séparé — fût-ce passagèrement — de l'élément expressif, — même pas si l'élément technique a des chances de faire à lui tout seul beaucoup d'effet. Ce genre d'effet, pour efficace qu'il soit, est toujours un effet inauthentique, puisqu'il se produit au dépens de l'essentiel. Mais pour s'en rendre compte il faut évidemment déjà connaître l'œuvre en question, ou l'avoir lue, ou l'avoir entendue interpréter selon son véritable esprit. C'est pourquoi les interprétations technico-virtuoses des vivants chefs-d'œuvre du passé sont si dangereuses. Elles corrompent vraiment le goût. Faire de la musique en ne pensant qu'à la virtuosité, à l'effet distrayant et varié, c'est orienter le goût du public vers le superficiel. Il s'ensuit que la vie musicale s'anémie de plus en plus et perd ce minimum de tenue et de nécessité qui, jusqu'à présent — tout au moins en Allemagne — avait pu être sauvegardé.
Toute virtuosité technique est pour une grande part affaire d'entraînement. Et on constate que la méthode de la préparation ultra-minutieuse, de la mise en place du moindre détail, — que cette méthode, loin d'être incompatible avec des exécutions brillantes et creuses, est au contraire exigée par ce genre de virtuosité. Seul le détail se prête à être « répété ». Or, tous les effets de virtuosité sont essentiellement des effets obtenus (en marge et au détriment de l'unité organique de l’œuvre) par des contrastes et des colorations de détail. Et seuls des détails de ce genre peuvent être fignolés, tirés au cordeau et mis en conserve — alors qu'une œuvre considérée comme un organisme d'un seul tenant est toujours bien autre chose que la somme de ces mesurables et calculables détails. Et celui pour qui cet « autre chose » est l'essentiel, celui-là n'attendra jamais tout des répétitions, pour utiles et nécessaires qu'elles soient. Voyez-vous... « Dis-moi dans quel but tu répètes, et je te dirai quel interprète tu es ».
A. — Si vraiment pendant les répétitions tout se prépare, sauf l'essentiel, il faut se demander ce que fera le chef, au concert, pour transmettre cet essentiel, cet « autre chose » comme vous dites, à son orchestre.
F. — C'est là une question qui pourrait nous mener loin... En fait, le domaine où se rencontrent le non-mesurable, l'âme et l'esprit d'une œuvre et les conquêtes et nécessités techniques — ce domaine est toujours une sorte de terra incognita. Nos analyses y achoppent. Si vous demandez jusqu'à quel point et pourquoi un chef d'orchestre est capable de transmettre « l'essentiel » à l'orchestre, on vous répondra, en mettant les choses au mieux, que c'est affaire de personnalité, de suggestion, ou autre chose du même ordre.
Ce n'est naturellement pas du tout cela — il ne s'agit en aucune manière de quelque chose de mystérieux et d'indéfinissable qui émanerait de la personnalité. Il s'agit bien plutôt de choses concrètes et définissables, et qui n'ont que ceci de mystérieux qu'elles regardent le côté spirituel de l'art. C'est que l'on se trompe lorsque l'on croit pouvoir enseigner isolément la « technique » d'un chanteur, d'un instrumentiste ou d'un chef d'orchestre. La technique ne vaut, et même n'existe, qu'en liaison avec l'art, en fonction de l'art. Aujourd'hui, on est hypnotisé par les questions relatives à la technique. Et on a indiscutablement fait des progrès en étudiant ces questions de près — grâce, notamment, aux théories de la biologie moderne. Qu'il s'agisse de faire du piano ou du ski, on obtient aujourd'hui des résultats surprenants pour qui les compare avec les anciens records. Seulement, à la différence des skieurs, les artistes n'en deviennent pas meilleurs, mais moins bons — tout du moins en ce qui concerne l'ouverture d'esprit et la faculté d'expression artistique. On a difficilement prise sur une technique cultivée pour elle-même, car c'est elle qui a prise sur l'art : par un choc en retour elle standardise l'art autant qu'elle est elle-même standardisée. Cette évolution (ou régression), phénomène international, européen, fait ses ravages en Allemagne comme ailleurs ; nous avons du mal à en prendre conscience, car c'est une évolution si lente que nous sommes habitués à ses effets avant de nous en être aperçus. En conséquence (dans le domaine de la composition comme dans celui de l'interprétation) l'art perd progressivement son âme, sa substance et son poids, et, à l'étonnement de tous, semble devenir d'autant plus inutile qu'il devient plus étincelant et plus aérodynamique.
Comprenez-moi : je ne m'en prends pas à la technique transcendante, à laquelle pas plus qu'un autre je ne voudrais que l'on renonçât. J'en ai à tout autre chose, et qui m'inquiète beaucoup : à l'actuel déséquilibre entre notre expérience technique et notre expérience spirituelle de l'art. Un abîme s'est ouvert entre l'une et l'autre. Nous nous flattons d'être des géants et des demi-dieux du côté de la technique. Mais, du côté de l'art, nous sommes certainement devenus des enfants.
Wilhelm Furtwaengler, in Entretiens sur la musique

En commentant... Hans Urs von Balthasar, La déception de Dieu


Vingt- septième Dimanche du temps ordinaire, année A
Is 5,1-7 ; Ph 4,6-9 ; Mt 21,33-43
1. Refus de l'envoyé de Dieu. Sans aucun doute la parabole des « mauvais vignerons » a été prononcée d'abord à propos du comportement d'Israël dans l'histoire du salut : les serviteurs envoyés par le propriétaire de la vigne pour s'en faire remettre les fruits sont certainement les prophètes, dont les exigences pour Dieu sont méprisées et qui sont mis à mort par les vignerons égoïstes. Mais la parabole ne se trouverait pas dans le Nouveau Testament, si elle ne concernait en rien l'Église. Celle-ci est, comme le dit la dernière phrase, le peuple auquel est remis le Royaume de Dieu enlevé à Israël, afin que Dieu reçoive enfin le fruit attendu. Demandons-nous s'il le reçoit réellement de l'Église, telle que nous la représentons. Il l'obtient des serviteurs envoyés dans l'Église, avant tout les saints chargés de mission (canonisés ou non), mais la question qui nous est adressée demeure : comment l'Église les a-t-elle reçus, et comment les reçoit-elle encore ? Le plus souvent mal, très souvent pas du tout ; beaucoup (parmi eux aussi des papes, des évêques, des prêtres) vivent un martyre au sein de l'Église elle-même : refus, suspicion, moquerie et mépris. Et si on les canonise pour cela après leur mort, combien de fois leur image est-elle faussée selon les désirs des gens : Augustin devient le promoteur de la persécution des hérétiques, François un enthousiaste de la nature, Ignace un stratège rusé, etc. La parole de Jésus reste vraie à travers les temps : « Un prophète n'est méprisé que dans sa patrie, dans sa parenté et dans sa maison » (Mc 6,4). Et chacun dans l'Église doit se demander si la déception de Dieu à l'égard de la vigne qu'il a plantée – « j'en espérais du raisin, pourquoi seulement du verjus ? » – ne le concerne pas personnellement, lui qui est habitué à critiquer l'Église comme telle.
2. La déception de Dieu. Oui, la déception de Dieu ! A cause de la Synagogue et de l'Église, qui a constamment tendance à s'enfuir loin de lui, aujourd'hui peut-être plus que jamais, parce qu'elle croit, dans les questions de la foi, de la liturgie, de la morale, tout mieux savoir que Dieu avec sa révélation vieillie. L'Église qui, au lieu de le servir dans la louange et l'adoration, court toujours à nouveau après des dieux étrangers - la messe comme autosatisfaction de la communauté (à la fin, si la représentation a été satisfaisante, on applaudit), la prière comme hygiène de l'âme, le dogme comme archétype psychique, etc. Aussi alimente-t-elle le souci de Paul : « J'ai grand'peur qu'à l'exemple d'Ève, que le serpent séduisit par sa fourberie, vos pensées ne se corrompent et ne s'écartent de la simplicité envers le Christ » (2 Co 11,3). De même que de la Synagogue « un reste » est demeuré fidèle et sain (Rm 11,5) ainsi – et certainement encore bien plus – ce « saint reste », Marie, les saints, l'Église des vrais fidèles, subsistera toujours.
3. Le reste. Paul, qui se considère comme faisant partie de ce reste, donne, dans la seconde lecture, une description des dispositions qui y règnent ou doivent y régner. Et si pour l'Église infidèle c'est une agitation permanente, une manie de ce qui est le plus nouveau, le plus profitable temporellement, qui assure la meilleure propagande, qui prédomine, dans le reste fidèle, même malgré la persécution, ou justement dans la persécution, c'est « la paix de Dieu qui surpasse toute intelligence ». Et s'il promet à la communauté : « le Dieu de la paix sera avec vous », alors on reconnaîtra le vrai chrétien à cette paix qui règne en lui, même s'il déplore l'état du christianisme et fait partie des affamés et des altérés, qui sont déclarés bienheureux.
Hans Urs von Balthasar, in Lumière de la Parole

lundi 26 septembre 2011

En luttant... Georges Nivat : Soljenitsyne, le dissident


Une comparaison s'impose dès qu'on pense à Soljenitsyne : Tolstoï ! Tolstoï le grand dissident de son temps, l'opposant intérieur, dont les opuscules vengeurs paraissaient à Londres, ou à Genève, par les soins de son disciple Tchertkov. Tolstoï qui se lance dans le grand recensement de 1898 pour mieux connaître son peuple, dont les pages de Résurrection sont caviardées en Russie, à qui le monde entier rend un long hommage, dont un des disciples, Gandhi, révolutionne par le « non agir » tolstoïen cet immense pays qu'est l'Inde...
Et pourtant quelle différence ! Soljenitsyne, issu d'une famille de marchands de Rostov-sur-le-Don, est orphelin de père dès sa naissance, ne connaît rien des privilèges du comte dissident, a une jeunesse très pauvre en compagnie de sa seule mère. Son école de pensée et de vie, ce sera non le peuple des moujiks de Yasnaya Poliana, mais le peuple hétéroclite des zeks, autrement dit le bagne du régime communiste. Nous ne savons pas si Soljenitsyne serait sorti de l'ombre sans cette entrevue que le poète Tvardovski, rédacteur de la revue Novy Mir, eut avec le maître de l'URSS, Nikita Khrouchtchev, après qu'on eut fait en deux soirs la lecture du manuscrit à Pitsunda, résidence d'été du Comité central. Le récit du moujik Ivan Denissovitch plut au moujik en chef, et l'anonyme de Riazan devint en un jour connu du monde entier : le tabou sur les camps venait de sauter.
Car, sans le feu vert du maître du monde communiste, Tvardovski n'aurait pas osé, et l'Occident n'aurait pas cru ! Il fallait l'estampille du pouvoir pour que l'on crût vraiment à cette dénonciation indirecte du bagne soviétique. Ainsi le dissident Soljenitsyne naquit-il au monde sous la protection du pouvoir soviétique, et une semaine avant la reculade de Khrouchtchev à Cuba. Sans doute il s'en fallut d'une semaine...
Dans l'histoire de la dissidence soviétique, Soljenitsyne est donc un hapax, dès son apparition. Il suffit de lire Nos pluralistes, un pamphlet de 1983 où il répond d'un seul coup à tous ses détracteurs : « La haine concertée qui vous unit me convainc de la justesse du chemin pour la Russie que je me suis tracé ». À voir Soljenitsyne ferrailler contre ses pairs en dissidence, Siniavski ou Pliouchtch, on comprend à quel point le dissident Soljenitsyne se tint à l'écart, comme s'il sentait en lui une mission prophétique, autre, et que la tribu des hétérodoxes du communisme ne pouvait que freiner, ou dénaturer.
Car il y a du prophète dans cet homme ! Absolument self made man, trois fois revenu de la mort, celle qu'il encourait au front, celle qui le guettait au bagne, plus ce cancer qui se déclara dans la dernière année de sa détention, et qu'il tenta de soigner pendant sa relégation dans l'aoul d'Ouchterek, en Ouzbekistan soviétique. Trois fois ressuscité ! Ce ne peut être pur hasard... Lorsqu'il rumine sa vengeance contre le régime esclavagiste communiste, seul dans la masure de pisé d'Ouchterek, il n'est encore rien, il enterre pour les cacher ses manuscrits, tous écrits d'une écriture microscopique de clandestin. Il ne pense encore nullement à relever la visière, à se découvrir, mais il se garde en réserve, il est investi, il le sait, c'est lui qui révélera au monde le secret bien caché de l'ignominie du bagne communiste. Survient le dégel, qui va s'accélérant, et l'ancien zek devenu enseignant à Riazan, locataire de l'humble paysanne Matriona, commence à peser le pour et le contre : sortir de l'ombre et défier le monstre ou attendre ? Il y a en Soljenitsyne du stratège et du tacticien, un chef d'armée qui rumine la manœuvre en son for intérieur, d'ailleurs il en utilise le vocabulaire.
Comme Roubine, un de ses héros dont le prototype est un des « trois mousquetaires » amis de la charachka, Lev Kopelev, comme Roubine lorsqu'il parcourait les villages ukrainiens dévastés par la famine criminelle sciemment provoquée par Staline, Soljenitsyne parcourt l'histoire russe et lance : « Eh ! Est-ce qu'il reste des vivants ici ? » Ce singulier mathématicien, qui, avant la guerre, a aussi fait des études de lettres par correspondance, qui est parti volontaire au front, qui a été cueilli par le « Smerch », ou contre-espionnage de l'armée, alors qu'il allait sans doute participer à l'entrée triomphale dans Berlin, qui a frôlé la mort tant de fois, se sent gardien d'une vérité- brûlante que personne ne connaît ; il n'a plus que cette hantise : est-ce le moment de sortir du rang et de hurler la vérité à la face du Minotaure ?
S'il continue à se taire, il sera châtié par le Seigneur de Vengeance. Il aura participé au mensonge de tous, au mensonge imposé par le dragon tout-puissant. Et d'ailleurs tous ses maux ne viennent-ils pas de cette complicité avec le mal ? « Maintenant c'est coincé dans ma tête. C'est marqué au fer rouge. Ça brûle. Et parfois il te semble entendre : tes propres blessures, c'est pour ÇA ! La taule, c'est pour ÇA ! La maladie, c'est pour ÇA ! ».
Vivre hors du mensonge ! Tel est le titre de son plus célèbre opuscule, où il adjure ses concitoyens et ceux qui dirigent la Russie de renoncer à la soumission au mensonge, à l'idéologie qui pourrit les âmes, au régime esclavagiste infiltré en chacun, dans son être le plus intime... Mais il ne s'agit pas d'un mensonge intellectuel, c'est bien d'un mensonge existentiel dont il s'agit !
Seuls les prophètes d'Israël ont crié avec cette véhémence, ont lancé de telles imprécations. L'exil, c'est pour vos iniquités ! disaient-ils. Et le zek soviétique entraîné par l'Ange exterminateur lance : le bagne, ce mensonge qui vous taraude, cette boue d'iniquité que vous souffrez dans vos vies, c'est pour votre couardise !
Ou plutôt, notre couardise, car la grandeur de L'archipel du goulag, c'est d'être aussi une confession, une confession ardente, pénible, qui à chaque étape du récit de cette encyclopédie de la violence institutionnalisée par le communisme revient sur soi et, comme dans le grand canon pénitentiel de saint André de Crête, crie du fond de la nuit : je suis pécheur. Pourquoi s'être laissé arrêter comme un lapin qui attend le coup ? Ce fut son cas, et sans pitié pour soi il se montre encore naïvement imbu de ses privilèges d'officiers quand tout est fini et qu'il va tomber dans la trappe ! Il révèle la tentative d'enrôlement par les « organes » qui lui ont attribué un nom clandestin, Vetrov. Le résultat, c'est que les innombrables ennemis du prophète Soljenitsyne ont eu une tâche facile, ils n'ont eu qu'à pêcher dans cette confession les aveux de cet athlète de Dieu. Comme si on allait moissonner dans Les Confessions de saint Augustin tous les aveux qu'il fait sur sa vie de dissipation avant la conversion, et qu'on écrivît un pamphlet qui ne tînt compte que de cela !
Soljenitsyne n'est pas un homme de la conversation, ou de la méditation intérieure : le goulag n'est pas vraiment un lieu de méditation ! Il y a en lui quelque chose qui l'apparente à la pensée existentialiste : on est ce que l'on fait, ce que l'on dit, l'intériorité n'est pas le for intime authentique décrit pas les romantiques. L'authentique est dans la conduite, le geste de chaque homme, en chaque instant. Mais ce geste, l'homme lui-même ne le connaît pas d'avance. Sera-t-il un lâche, ou tiendra-t-il sous les coups ? Va-t-il vendre les siens ou trouver la force immédiate de dire non ? Il ne le sait, et tant qu'il ne l'a pas fait, ni dit, personne ne le sait pour lui... Il n'est rien de prédestiné. Et le « tout est grâce » de Luther n'est pas non plus le dernier mot de cet athlète : il faut agir comme si la grâce ne devait jamais venir sur toi. Quant au « non agir » de Tolstoï, ou des philosophies orientales que celui-ci admirait, rien ne lui est plus étranger, ni même plus odieux. L'homme vit exposé à tous, tout est immédiat, la mort et la vie, la survie et l'agonie, le bien et la vilenie. Il y a ceux qui veulent survivre à tout prix, et il y a la petite cohorte de ceux qui certes veulent survivre, mais qui, sans le proclamer, ont décidé à tout jamais que ce ne serait pas « à tout prix ». Cependant, nulle part le « prix » de la vertu ou du courage n'est affiché. Et c'est cette élite cachée qui va organiser la résistance morale contre les bourreaux, ce sont ces « nouveaux décembristes » qui vont préparer l'îlot de liberté intérieure sur quoi tout pourra un jour se reconstruire. Soljenitsyne n'est pas un homme de la conversation, mais du combat intérieur. Combat pour sa propre indépendance, pour son affranchissement de l'idéologie et, plus encore, de la peur ou, du moins, de la pusillanimité face à l'énorme pression du totalitarisme. Dans Le Chêne et le Veau, écrit en 1967, il se confesse à nous à l'instant où le licou est autour de son cou, et où il se délivre par l'écriture. Il nous confie avoir été un écrivain du souterrain, pourtant ce n'est pas le souterrain de l'homme hargneux et illogique de Dostoïevski, mais celui d'une église des Catacombes. Et il se compare à Tchaadaïev, l'auteur des Lettres philosophiques qui, sous Nicolas I", fut déclaré fou et assigné à domicile, contraint de recevoir un médecin chaque semaine ; les œuvres de Tchaadaïev restèrent presque cent ans dans le souterrain.
Mais là s'arrête la comparaison, car Tchaadaïev luttait contre un adversaire moins carnivore que le totalitarisme. Soljenitsyne clandestin se réserve pour le corps à corps qu'il engagera le moment venu, il se sent l'Élu de Dieu, du Dieu de l'Ancien Testament, du Dieu Vengeur des Armées. Le sentiment aigu d'écrire sous le regard de ce Dieu exigeant, sous la menace d'une mort imminente, ne le quitte pas, Il est le Glaive, il est le Fléau de Dieu. Comme Tolstoï, il sait où est « la racine du mal », et il sait « qui est fou » pour de bon...
Le 2 juin 1988, il apprend que Le pavillon des cancéreux a paru en Occident, la protection de son copyright est donc assurée, il vient de terminer L'archipel, maintenant microfilmé, réduit à un petit étui qu'il s'agit à présent d'envoyer à l'Ouest. Une tâche est finie, une autre, plus dangereuse encore, s'impose aussitôt. « C'est le branle-bas des cloches ! ! ! à toute volée ! ! ! — Le jour même et presque dans l'heure même ! Jamais on n'exécutera ainsi aucun programme humain ! Elle retentit la cloche, la cloche du destin et des événements, assourdissante ! Et personne encore ne l'entend dans cette forêt parée de la tendre verdure de juin » (Le Chêne et le Veau).
Relisons la lettre que l'écrivain adresse au IVe Congrès des écrivains de l'URSS. Celui qui, il y a seulement quatre ans, était présenté pour le prix Lénine de littérature, toute visière relevée, fonce sus à l'ennemi et le défie de front dans cette lettre publique : « Je suis évidemment sûr de remplir mon devoir d'écrivain en toute circonstance, et peut-être du fond de la tombe avec plus de succès et d'autorité que de mon vivant. Nul ne réussira à barrer les voies de la vérité, et je suis prêt à mourir pour qu'elle avance ».
La dissidence russe est née avec des hommes comme le mathématicien Essenine-Volpine, qui, au fond du goulag, enseignait à ses compagnons de misère à exiger l'application du code pénal soviétique, et écrivit ensuite un manuel de résistance par le recours au droit, en exploitant ce talon d'Achille de l'URSS qui consistait en ce qu'elle avait singé les démocraties bourgeoises à partir des années 1930, et, pour des raisons au fond restées mystérieuses (probablement en tombant dans le pratico-inerte, comme disait Sartre, la Révolution avait un besoin incompressible de ritualisation), elle avait donc sa constitution et ses lois. Bien sûr elles étaient foulées aux pieds, et le magistrat instructeur de 1937 que décrit Evguénia Guinsbourg sortait à la Lioubanka une matraque de son tiroir et lançait au récalcitrant qui faisait appel à la légalité : Tiens la voilà, ta Constitution ! Mais dans une URSS finissante, fatiguée de l'extrême violence, les leçons de droit soviétique d'Essénine-Volpine servirent à des milliers de zeks à user et exaspérer bien des magistrats instructeurs. En cela Essénine-Volpine est peut-être le père de la dissidence : retourner contre l'adversaire ses propres armes, voilà bien la méthode par excellence du dissident, ce lutteur à mains nues. Et il y eut de nombreuses variétés de dissidents, ceux nourris de marxisme, de christianisme, de Berdiaev, de Trotski, quelques-uns qui tramaient des complots infantiles, et tous ceux qui ne complotaient pas, mais qui tentaient de vivre sans asservissement à l'idéologie totalitaire. Soljenitsyne est plus que cela. Lui-même explique qu'il a dû se cacher, refuser de participer à des démarches collectives de dissidents à l'heure des protestations et des groupuscules qui attendaient à la sortie des tribunaux. Dans La Chronique des événements, cette parution en samizdat qui était un simple relevé de toutes les actions intentées contre des dissidents, et qui en soi était un acte de dissidence dont les auteurs étaient recherchés par toutes les polices du régime, Soljenitsyne figure assez peu : il se réservait pour un autre combat. Sakharov attendait, glacé de froid, dans chaque bourg de province où l'on jugeait des protestataires anonymes, le général Grigorenko organisait la guérilla des défenseurs des droits de l'homme, et ses Mémoires nous parlent de la fraternité qui règne miraculeusement entre eux. Le jeune Boukovski clamait la révolte, était incarcéré dans la maison des fous, soumis à la camisole de force chimique ou bien aux enveloppements glacés qui vous torturent le corps par compression.
Soljenitsyne et son épouse se tenaient à l'écart, se réservaient pour le coup final. Et lorsque l'écrivain apprit que le KGB venait de saisir un exemplaire de L'archipel dans l'appartement de sa dactylo de Leningrad, qui s'était pendue, il lança le signal convenu avec Paris, et l'avalanche fut déclenchée. L'arme de dissuasion absolue du dissident était amorcée : la vérité sur les camps, sur l'immense système esclavagiste allait déferler sur le monde. Une page nouvelle du XXe siècle s'écrivait, un texte contre l'empire de l'utopie dévoyée. Un « J'accuse » aux dimensions de dizaines de millions de victimes qu'il fallait réhabiliter.
Grigorenko n'en voulut jamais à Soljenitsyne de s'être ainsi réservé pour d'autres luttes, il écrit dans ses mémoires : « Lorsque je le rencontrai, j'eus la sensation concrète d'un contact avec la Grandeur ! » Comme un simple soldat, le général accepte même la mission que lui donne le Grand Dissident : « C'est votre devoir devant Dieu et devant les hommes d'écrire l'histoire de la dernière guerre : il faut désacraliser la guerre, la montrer telle qu'elle a été. Je ne vois pas d'autre personne que vous capable de le faire. Il est criminel d'admettre qu'un homme tel que vous passe son temps à courir les tribunaux et écrire des appels en faveur des condamnés auxquels le pouvoir n'accorde pas la moindre attention ».
Tel est Soljenitsyne, un chef d'armée distribuant les plus grands rôles, ceux qui sont dictés par Dieu lui-même. Sur tous les fronts, rétablir la vérité.
Répétons-le, comme tout prophète, il était odieux à beaucoup dans son propre camp. À tous ceux qui n'admettaient pas cette mission particulière, qui ne reconnaissaient pas ce glaive que Dieu lui avait confié. Après sa déportation en Occident par le pouvoir de Brejnev, le hiatus entre lui et les autres anciens dissidents, maintenant émigrés, mais qui avaient quitté l'URSS en quelque sorte de leur gré, sans être déportés, s'agrandit vertigineusement. Il était le Proscrit, ils étaient les émigrés.
La Vérité ! Aujourd'hui que le siècle a changé, que la Russie s'est libérée du joug idéologique, que l'attention du monde est tournée vers d'autres champs de lutte, comment pouvons-nous rétrospectivement juger Soljenitsyne, le dissident ? Et en avons-nous seulement le droit, la justification morale ? D'autres que lui avaient dénoncé l'institution de la violence au pays de la Révolution. Il y avait eu en 1936 le Staline de Boris Souvarine, ce justicier à la manière de Tacite. Il y avait eu le Voyage au pays du Zeka par Jules Margolin, puis les témoignages des grands Polonais, Herling-Grudzinski, Czapski. Mais rien n'avait contraint le monde, c'est-à-dire l'opinion publique occidentale à ouvrir vraiment les yeux sur le bagne soviétique, cette terre inhumaine comme disait le peintre et écrivain Czapski dans un très beau livre. Toujours le pays de la Révolution bénéficiait des circonstances atténuantes en raison même du fait qu'il était le pays de la révolution. Il y avait le « bilan, qui toujours était globalement positif ». L'exemple français de 1789-1793 jouait un rôle maléfique, le jacobinisme français, triomphant dans l'historiographie jusqu'à la conversion de l'historien François Furet, façonnait les esprits, même les plus hostiles. Les robespierristes étaient convaincus du « bilan globalement positif ». Soljenitsyne, venu des tréfonds de cet Empire esclavagiste, non seulement menait une enquête d'une ampleur inouïe, faisait parler les morts, mais rendait également compte pour la première fois des révoltes qui avaient secoué le goulag, comme à Ekibastouz à la mort de Staline. Combien de fois lui opposera-t-on ici en Occident comme en Russie d'aujourd'hui qu'on savait déjà, que les études historiques sont bien plus affinées à présent, etc. On ne voulait pas savoir, et on disait qu'on savait tout... Mais l'hostilité de fond à Soljenitsyne venait moins de l'énorme géographie de la violence qu'il cartographiait que du substrat moral de sa démarche : il montrait l'exemple d'une âme soviétique, la sienne, qui s'était violemment décourbée. Aussi L'Archipel, « essai d'investigation littéraire », est-il un texte qui dépasse de loin les autres textes de dénonciation. Il est certes une encyclopédie, une encyclopédie de la violence institutionnalisée qui a sa place et son heure dans l'historiographie des camps créés par le totalitarisme communiste. Et à ce titre il vieillit comme tout ouvrage scientifique, l'ouverture des archives (partielle, à un public trié) a fourni des études d'un tout autre genre dues à de jeunes historiens russes, on a vu par exemple dans les documents que le centre était souvent dépassé par la périphérie, laquelle voulait faire du zèle, remplir et dépasser la plan des arrestations qui lui était envoyé de Moscou. L'archipel du goulag en tant que texte historiographique relève de l'histoire orale, il est le fruit d'une enquête orale et clandestine menée par le maître d'œuvre et non ses aides « invisibles ». Il possède certaines caractéristiques de l'histoire orale, dont l'immédiateté : les témoignages sont là, brûlant de vérité, comme l'histoire de ce menchevik rencontré au camp, qui accepte sous la torture de faire entrer rétrospectivement dans son centre conspirateur menchevik, lequel n'a jamais existé, un autre inculpé à la demande de l'instructeur...
L'archipel s'ouvre par une première partie sur « L'industrie pénitentiaire », qui montre l'énorme déploiement du système carcéral communiste, puis viennent « Les ports de l'Archipel », recensement et description des lieux de transits de l'immense foule des bagnards poussés vers les camps, puis « L'extermination par le travail », longue description clinique et ironique du camp de travail et de la vie quotidienne de ses millions d'indigènes. Ivan Denissovitch, le petit héros maçon du récit qui ouvrit la carrière de Soljenitsyne, sert ici de Virgile à ce Dante du goulag.
Parvenu au milieu de son odyssée bouffonne et sanglante, le chroniqueur anthropologue de la tribu zek s'arrête, reprend son souffle et nous confie sa méditation sur « L'âme et les barbelés », c'est-à-dire : que devient l'homme dans ces conditions extrêmes de dénudement, de torture lente ? La cinquième partie, « Le Bagne », poursuit la méditation sur le thème sociologique et historique : comment la Russie a-t-elle pu se livrer à une telle orgie de mensonge, se forger des millions de faux ennemis, de faux félons ? Survient ensuite « L'ère des révoltes » et, avec une jubilation non cachée, le poète du goulag nous montre ces révoltes impensables, les quarante jours de Kenguir, la rébellion des derniers des esclaves, soulèvement des gueux, signe indubitable que « le sol de la zone commence à brûler les pieds ». Vient enfin « La relégation », cette ultime étape du bagnard s'il a réussi à survivre. Staline meurt, le monde du goulag frémit d'espoir, une amnistie libère les droits communs, mais les politiques tireront encore le restant de leur peine. Sur une immense aire, la révolution et le totalitarisme ont battu de leur fléau cruel le grain humain. Si le grain ne meurt... L'odyssée soljenitsynienne reste dubitative face à la question : ce grain-là est-il mort pour vraiment renaître selon l'Évangile ?
À la publication d'Ivan Denissovitch, Lukâcs, le marxiste hongrois dissident, tenta d'enrôler l'auteur nouveau-né dans les rangs d'un révisionnisme marxiste de bon ton. On avait affaire, écrivait-il, à un auteur plébéien, qui, sans le savoir, exigeait en somme un socialisme à visage humain. Un dissident certes, mais un dissident à l'intérieur du socialisme.
Il fallut du temps pour que l'on se rendît à l'évidence : c'était d'ailleurs là que Soljenitsyne le dissident tirait sa force morale. Un message universel de beauté et d'harmonie se lisait en filigrane de son œuvre, écrivait très justement le penseur orthodoxe français Olivier Clément. La force de L'archipel tenait à la part artistique, ou plutôt toute son armature venait de l'art, c'est-à-dire de ce reflet de l'Éternel que lit l'artiste dans le réel. La figure du Juste, timidement apparue dans La ferme de Matriona, cette figure de Juste méconnu, caché, qui souffre et se tait, qui se sacrifie sans mot dire pour les autres, semblait pouvoir se lire aussi à travers toute la cathédrale d'écriture qu'était L'archipel. Le ressort caché de l'œuvre du dissident serait donc la foi, une foi religieuse dans le Bon, le Beau et le Vrai. En réalité on trouve dans les soubassements de cette œuvre deux principes moteurs. L'un est stoïcien, il vient en particulier de la lecture de La Boétie, il est au cœur du Premier Cercle, dont les héros sont des sages qui ont trouvé dans la prison leur affranchissement de la tyrannie. Autrement dit la prison a été leur moyen de libération. L'autre moteur est le christianisme qui, dans le décourbement de l'âme, semble n'intervenir qu'en seconde ligne. L'apôtre Paul est cité par le compagnon de bagne d'Ivan Denissovitch, le baptiste Aliocha, car Aliocha, sans rechercher artificiellement l'épreuve, l'accepte humblement. La traversée de celle-ci renforce les défenses intérieures, et l'athlète de Dieu se sent investi d'une mission de libération. Contrairement à Dostoïevski, le grand prédécesseur de Soljenitsyne dans l'exploration de l'homme au bagne, lui aussi anthropologue de l'homme-esclave et de l'homme-bourreau, on ne voit point chez Soljenitsyne d'identification à la figure du Christ comme figure souffrante, icône de toute l'humanité souffrante : le stoïcisme reste trop présent dans sa démarche, même après que l'adhésion au christianisme fut devenue plus explicite.
Soljenitsyne dissident n'a donc pas connu le même chemin que d'autres, parce que l'écriture a joué d'emblée un rôle capital dans sa démarche, en ce sens qu'il est dès le départ persuadé que le mot, le mot créé par l'art, peut changer le monde. Tolstoï pensait que l'art devait être une sorte de contagion qui propage le bien par inoculation. L'art pour lui était par définition engagé, engagé dans la lutte pour le salut de l'homme collectif. Bien qu'il soit antitolstoïen en ce qui concerne son historiosophie (il croit en la personnalité dans le cours de l'histoire, c'est son côté athlétique), Soljenitsyne est lui aussi persuadé que le Mot est action, que le Verbe est salut. Les deux entreprises héroïques de sa vie d'écrivain sont des exploits de la plume qui se veulent des actes prophétiques : la dénonciation du goulag, telle est la première masse inerte qu'il entreprend de soulever pour en démontrer le vice radical, et en découlent les récits du camp, Le Premier Cercle, Le pavillon des cancéreux, la dramaturgie. Et puis, seconde masse à prendre et soulever comme fait un haltérophile, l'histoire de la Russie, la dénonciation de la fausse histoire inculquée par le bolchevisme et le marxisme, la recherche du point où l'histoire russe a quitté son développement naturel, et est entrée dans la voie du mensonge et de la cruauté : cela a donné les 6 000 pages de La roue rouge. Ainsi avons-nous un diptyque gigantesque : le goulag, la Roue, et les deux sont des dénonciations de l'écrasement. L'un et l'autre sont pour lui équivalents dans l'intention dissidente ; l'acte de dissidence de Soljenitsyne se poursuit dans son écriture romanesque, mais bien sûr il n'est plus reconnu comme tel par les lecteurs, qui se font plus rares d'ailleurs, ni par ses détracteurs, qui continuent étrangement de se renouveler, pour prétendre à l'inutilité de son œuvre...
Précisément je crois que la persistance de cette hostilité à l'écrivain Soljenitsyne doit nous conduire à une autre réflexion : ne révèle-t-elle pas qu'il doit y avoir, par-delà sa lutte contre le communisme, un autre acte fondamental de Soljenitsyne, qui suscite cette résistance continue à son œuvre comme à l'homme ?
C'est que Soljenitsyne accumule les paradoxes : il est chrétien, mais il mentionne peu le Christ, et semble se référer à un Dieu qui est tantôt celui de l'Ancien Testament, tantôt une sorte de théos platonicien, reflet de la perfection dans le monde des apparences. Il est un champion de la liberté, mais il reste indubitablement sceptique sur la démocratie, allant, comble de l'ironie pour cet « obscurantiste », jusqu'à chercher des leçons chez Tocqueville. Il chante l'initiative privée, mais il est partisan de l'autolimitation de l'homme, d'une société pratiquant une sorte d'ascétisme collectif. Il y a même déjà fort longtemps qu'il fustige sur ce point l'Occident en appelant à la rescousse les thèses du club de Rome. Il est un nationaliste russe, mais absolument hostile à l'idée impériale, et il adjure avec constance ses concitoyens d'y renoncer pour de bon ; on le dit monarchiste, mais son portrait de Nicolas II est un portrait assassin ; bref, Soljenitsyne est insaisissable du point de vue des idées qui font l'armature de l'Occident, il parvient à être toujours et partout le contraire du « politiquement correct ». Il est en dissidence avec à peu près toutes les thèses d'un citoyen libéral européen d'aujourd'hui. Et pourtant nul ne peut nier le rôle capital que son exploit littéraire et moral a joué. Il a véritablement été l'imprécateur dont le cri a été l'avalanche. Ses portraits de résistants dans L'Archipel, dans ses Mémoires, sont autant d'hommages aux hommes intrépides et d'une seule trempe. Il ressemble au Kitovras du Pavillon des cancéreux, ce monstre qui allait toujours tout droit, détruisant tout sur son passage, mais qui n'obliqua qu'une seule fois, quand une vieille femme l'implora d'épargner sa masure....
Si l'on examine l'idéologie de Soljenitsyne, elle est souvent difficile à admettre hors du contexte énergétique de sa pensée-action. Pour lui, le malheur européen a commencé avec la Réforme et l'humanisme qui, au XVIe siècle, ont détruit l'unicité de la foi en Dieu et ont faussement mis l'homme au centre du monde. Et pourtant son culte de la volonté forte en fait presque un disciple de Carlyle, en tout cas il est un stoïcien de la Renaissance. De même, son attirance pour les vieux-croyants, apôtres selon lui de l'autolimitation dont il se fait politiquement le héraut, est paradoxale, car ils sont eux aussi des révoltés et ont détruit l'unité de l'Église russe. Il admire le Japon, tout en restant tout à fait étranger aux religions du shintoïsme et du bouddhisme, où la personne est fondue dans un tout qui l'annihile. Il admire Israël, mais il écrit dans Deux cents ans ensemble une sorte de chronique de l'union ratée des juifs et des Russes dans l'Empire, après l'entrée des juifs dans celui-ci du fait des partages de la, Pologne. Ce dernier ouvrage, qui est présenté comme une « chute » du grand film de La Roue rouge, est son dernier paradoxe. Non sans quelque acrimonie, et un compte discutable des fautes mutuelles, il dresse un acte judiciaire d'une querelle vieille de cent ans. Et dans cette querelle, qui porte sur le sens et la possibilité de l'assimilation juive à la Russie, il semble se complaire à fournir des arguments à ses adversaires qui le taxent d'antisémitisme, alors qu'en fait, il ne cherche qu'à retrouver une union mystique avec le peuple élu. Le monde est existentiellement un, dit toute l'œuvre de Soljenitsyne, proclame toute sa poétique. Mais dans ce monde UN, on ne peut compatir à tous, et lui compatit avant tout aux souffrances russes. Tel est le paradoxe de Soljenitsyne, et telle est sa secrète blessure : russe et universel devraient se rejoindre, mais ne se rejoignent pas !
Le soupçon imprègne toujours le regard extérieur posé sur la Russie, et de tous ces regards, celui du juif, même assimilé, même grand connaisseur de la culture russe, comme Guerschenzon, est celui qui fait le plus mal.
Il n'est pas jusque dans la poétique de son œuvre que la dissidence ne soit éclatante et persistante. L'artiste Soljenitsyne est un poète du tout, de la vision du tout qui est donnée en de rares moments, et qu'expriment certains artistes, certains saints, certains prophètes : la vision du château de Graal dans Le Premier Cercle, une sorte de tableau mystique posé sur le monde du phénomène. Mais cet éclat de lumière n'est qu'un éclat, et la poétique de Soljenitsyne hésite entre le tout et le brisé, c'est-à-dire le Fragment et le Poème ; La Roue rouge est un poème immense qui tente de saisir dans son entièreté un processus de fragmentation du réel historique, et qui bien sûr y échoue, puisque le tout ne peut être qu'une brève et éphémère vision. On trouve certes dans les derniers tomes de La Roue de brefs moments de vision mystique, mais ils sont noyés dans un océan déchaîné de fragments de plus en plus désagrégés. Ce qui fait que l'auteur de cette immense roue n'a pu, pour revenir à la totalité, que retourner aux tout petits poèmes en prose qui avaient marqué les débuts de son œuvre. Ces miettes, ces poèmes en prose tombés de la table du Créateur, jouent un rôle considérable dans l'équilibrage impossible de l'œuvre. Dissident du réalisme, Soljenitsyne insère donc ces éclairs de symboles dans sa prose éclatée. Dissident de l'histoire, il recherche l'unité de l'histoire russe, et recueille seulement des morceaux épars qui ne forment pas même un puzzle susceptible de remembrement. Dissident du nationalisme russe, il a été l'un des plus durs critiques de son propre pays. Dissident du christianisme, il est soumis à la tentation d'un volontarisme héroïque qui l'en éloigne spirituellement.
D'autres dissidents russes ont bâti une œuvre sur la catégorie esthétique de la provocation. Ce sont par exemple Siniavski, Alechkovski, ou encore Amalrik, mais Soljenitsyne n'a jamais cédé à cette tentation-là ; simplement c'est contre lui-même et son dessein titanesque qu'il a été une provocation vivante pour tant de ses contemporains, qui ne pouvaient néanmoins s'empêcher de l'admirer. Si la dissidence a une face russe, c'est bien la sienne : face russe, et donc aussi irritante que la face juive dans les vues eschatologiques chrétiennes. Ce n'est pas pour rien qu'à la fin de sa vie, ce lutteur a décidé de se colleter avec le grand rival en dissidence qu'il reconnaît en ce monde, le juif assimilé et inassimilable. Son rival en somme.
Georges NIVAT, in Dissidences (puf)