mercredi 13 novembre 2013

En priant... Jean Galot, L'offrande

LES ATTITUDES DE L'ÂME DANS LA PRIÈRE
Dans les rapports personnels du chrétien avec le Père, peuvent apparaître diverses attitudes d'âme, selon les circonstances, le moment de la journée, le temps liturgique, la situation ou les goûts particuliers, les événements qui marquent l'existence. La prière se formera et se nuancera donc différemment suivant qu'elle cherchera à exprimer l'adoration, la louange, l'action de grâces, le repentir, la demande, l'offrande.
Offrande
Déjà l'adoration tend à susciter l'offrande. Lorsqu'elle est inspirée par l'amour, elle reconnaît le souverain domaine du Père en lui présentant le don filial d'une personne humaine. Celui qui adore de toute la sincérité de son cœur, se livre à Dieu dans son adoration.
La louange, elle aussi, implique une offrande. Elle détourne le regard de l'homme de son moi pour le diriger vers Dieu. Or dans ce détachement de soi, il y a un don authentique au Seigneur. Celui qui loue veut s'attacher à la vue de la bonté divine au point de s'oublier lui-même. Il s'offre donc en regardant exclusivement celui à qui il offre sa pensée et son cœur.
Tout aussi volontiers l'offrande jaillit de l'action de grâces. Rappelons-nous la dernière Cène : de son action de grâces la plus décisive, Jésus a fait une offrande entière de lui-même. En remerciant le Père, il s'est offert à lui en sacrifice, lui présentant d'avance le sang qui allait être répandu le lendemain au Calvaire. Le merci adressé au Père ne va jusqu'au bout que s'il engage le don de soi. Celui qui proclame avoir tout reçu du Père, est porté à lui rendre tout. L'offrande apparaît comme un retour à l'origine, une restitution.
Le repentir ne s'accompagne pas moins d'une offrande. En regrettant sa faute, le pécheur veut se détourner du péché pour se tourner vers Dieu. Il prend la résolution de ne plus commettre de faute à l'avenir, et par conséquent de se conformer à la volonté divine. C'est ce bon propos qui est présenté au Père dans la demande de pardon : il témoigne d'une généreuse offrande de soi.
On retrouve donc l'offrande comme disposition fondamentale dans les diverses attitudes de prière, et même jusque dans la prière de demande. Là certes, l'intention primordiale est de demander, non de donner. Néanmoins la supplication adressée au Père cache une offrande filiale : celui qui implore une faveur fait profession de ne pas compter sur soi-même et de mettre tout son espoir dans le Père céleste, ce qui est une manière de l'aimer et de se donner à lui. La confiance qui se trouve à la racine de toute prière de demande contient l'offrande secrète du Cœur.
Cependant, bien qu'elle forme un fond commun aux multiples attitudes de prière, l'offrande doit pouvoir aussi s'exprimer séparément, à l'état pur, comme simple offrande. Ainsi, même si elle fait remonter vers le Père ce qu'on reçoit de lui, elle n'est pas qu'une restitution. Elle est un élan de générosité où s'affirment la liberté et la gratuité de l'amour. Lorsque le Père comble les hommes de ses bienfaits, il leur accorde la faculté d'en disposer. Ce que les enfants reçoivent de la libéralité paternelle leur appartient. Aussi ont-ils vraiment quelque chose à offrir, à donner de leur plein gré.
C'est cette offrande libre et spontanée que doit manifester la prière. Elle peut avoir une portée tout à fait générale, être l'offrande de soi, sans plus. Elle peut aussi avoir un objet plus particulier, être l'offrande d'une chose que l'on possède, d'un travail, d'une peine, d'une joie, d'un sacrifice. Il est souhaitable que le chrétien exprime souvent à Dieu sa disposition d'offrande, dans les circonstances variées de sa vie ; qu'il formule en termes concrets ce qu'il désire spécialement offrir au Père, en témoignage d'amour filial. Grâce à cette prière fréquente, les événements d'une existence et les états d'une âme sont plus profondément transformés en un don qui se renouvelle sans cesse.
Selon l'épître aux Hébreux, le Christ a prononcé une prière d'offrande dès son entrée dans le monde ; le sens de sa venue ici-bas est pleinement exprimé par les versets du psaume 40 : « Tu n'as voulu ni sacrifice ni oblation, mais tu m'as façonné un corps. Tu n'as agréé ni holocaustes ni sacrifices pour le péché. Alors j'ai dit : Voici, je viens... pour faire, ô Dieu, ta volonté »1. Il y a là un acte d'obéissance, de soumission à la volonté du Père ; mais ce n'est pas une obéissance passive, contrainte. C'est une offrande où la volonté humaine manifeste sa spontanéité : « Voici, je viens ». Le mot « voici » rend bien la nuance d'une disponibilité qui s'offre d'elle-même.
À l'instant même de l'Incarnation, ce « voici » a d'ailleurs été effectivement prononcé par celle qui devait consentir au mystère et y coopérer, la Vierge Marie. « Voici la servante du Seigneur »2, répond-elle au message de l'ange. Elle s'offre à l'accomplissement des desseins de Dieu. La qualité de servante du Seigneur signifie la soumission totale au vouloir divin. Le mot « voici » suggère l'engagement de la personne ; à lui seul, ce mot suffit à formuler toute une prière d'offrande.
Sa prière d'offrande totale, le Christ l'énonce en réalité non pas au début de sa vie terrestre, mais à l'heure de sa mort. À ce moment il peut récapituler tous les moments vécus ici-bas, offrir son passé au Père ; il peut surtout offrir sa vie elle-même, le sacrifice définitif d'un avenir terrestre : « Père, entre tes mains je remets mon esprit »3. Il déclare « je remets », pour bien montrer qu'il s'agit d'un don librement accompli, en vertu de sa décision personnelle : « On ne m'enlève pas la vie, avait-il affirmé précédemment. Je la donne de moi-même. J'ai pouvoir de la donner et pouvoir de la reprendre... »4 L'offrande est l'exercice de ce pouvoir : le maître de la vie humaine en dispose pour l'offrir au Père.
Désormais toute prière d'offrande doit se fonder sur celle du Christ, se former en elle. Dans le Sauveur, le chrétien puise la ferveur d'un amour filial avide de se donner ; comme lui il cherche à vivre pour le Père, en état d'offrande, dans un « voici » perpétuel.
Une voie lui est ouverte pour y parvenir : le sacrifice de la messe. Le Christ a voulu que son offrande du Calvaire se renouvelle indéfiniment sous une forme sacramentelle, de manière à y associer l'Église et les chrétiens. La liturgie de la messe, qui s'efforce d'exprimer le mieux possible le sacrifice du Christ et de son Corps Mystique, forme donc la prière d'offrande par excellence. Le « voici » parfait est rendu par les paroles de la Consécration : « Ceci est mon corps », « ceci est le calice de mon sang ». Il tend à susciter chez les fidèles un « voici » profond et généreux.
C'est donc en s'incorporant à l'offrande du Christ à la messe que s'élèvera vers le Père la prière d'offrande de la communauté et de chacun de ses membres. De la messe, cette prière d'offrande s'étendra à toute la vie chrétienne. Par la force du Christ sacrifié sur l'autel et reçu dans la communion, le chrétien réussira à se maintenir dans une disposition de don filial. Il multipliera au cours de ses journées les manifestations de son offrande personnelle.
À la messe se rattacheront des actes décisifs d'offrande comme ceux de l'engagement sacerdotal ou de la profession religieuse. La personne humaine qui veut offrir à Dieu tout son cœur et toute sa vie, mettre à la disposition du royaume du Christ toute son énergie et toutes ses possibilités d'action, ne pourrait mieux exprimer son offrande qu'en l'unissant à celle du Rédempteur. Par la voix même de Jésus, elle peut redire au Père : « Père, entre tes mains je remets mon esprit », non pas en vue de la mort mais pour une vie entièrement consacrée à son service. La participation à la messe lui permet d'incorporer son don à celui du Christ.
Célébré au cours d'une messe, le mariage révèle par là son aspect, souvent moins bien compris, d'offrande à Dieu. Le sacrifice de l'autel invite les époux à encadrer leur engagement mutuel dans une prière d'offrande ; leur don réciproque ne pourra en effet se réaliser, se maintenir et s'approfondir que dans ce don au Père, à un Père d'où descendent toute paternité et toute maternité.
Outre les offrandes capitales de l'existence humaine, les plus humbles offrandes de la vie quotidienne tirent de la messe leur force et leur élan. Un esprit d'offrande doit animer tout le comportement du chrétien ; vivre dans le Christ, c'est vivre en s'offrant au Père. Dans la mesure où il exerce une emprise sur le monde, l'homme est invité à l'offrir ; toutes les choses et tous les biens qu'il possède feront partie de cette offrande. Il est surtout appelé à offrir son être et son activité à chaque instant, tout ce qui lui arrive et tout ce qui marque sa vie personnelle, rencontres, événements heureux ou malheureux. Même sa misère ou sa détresse, il peut encore les offrir et leur conférer ainsi une véritable valeur. Rien chez un chrétien ne doit demeurer en dehors de l'offrande, car rien n'est étranger à sa qualité de fils de Dieu, et par conséquent rien ne peut être soustrait à son don filial.
Jean Galot, sj, in La Prière, intimité filiale (DDB 1965)

1. He, X, 5-7.
2. Lc, I, 38.
3. Lc, XXIII, 46.
4. Jn, X, 18.


En priant... Jean Galot, La demande

LES ATTITUDES DE L'ÂME DANS LA PRIÈRE
Dans les rapports personnels du chrétien avec le Père, peuvent apparaître diverses attitudes d'âme, selon les circonstances, le moment de la journée, le temps liturgique, la situation ou les goûts particuliers, les événements qui marquent l'existence. La prière se formera et se nuancera donc différemment suivant qu'elle cherchera à exprimer l'adoration, la louange, l'action de grâces, le repentir, la demande, l'offrande.
Demande
Il arrive qu'on s'interroge sur la valeur de la prière de demande. À certains elle semble trop intéressée, entachée d'un certain égoïsme, ou encore prétentieuse. Ne serait-il pas plus parfait de renoncer à faire valoir nos souhaits personnels, et de nous en remettre purement et simplement à la volonté divine ? La sainteté ne réside-t-elle pas dans cet abandon ? Toute autre attitude n'est-elle pas vaine ? Si nos désirs coïncident avec le dessein de Dieu, à quoi bon les formuler ? S'ils le contrarient, n'est-il pas inutile de les exprimer, puisque Dieu accomplira infailliblement ses projets ? Du reste, le Père céleste ne connaît-il pas tous les mouvements de notre cœur : pourquoi lui faire part de ce qu'il sait déjà ? Il n'y a donc qu'à faire confiance à sa Providence.
Mais la prière de demande témoigne d'une confiance encore plus grande. Plutôt que de garder nos aspirations pour nous, l'attitude filiale nous poussera à les manifester au Père céleste. Il est vrai que le Père connaît nos désirs, mais si la prière de demande ne lui révèle rien, elle constitue néanmoins de notre part un acte de volonté de mettre en commun avec lui nos souhaits. Même lorsque certains désirs ont peu de chance d'obtenir satisfaction, leur communication est un témoignage d'amour qui établit une intimité plus grande entre un enfant et son père. Lorsque nous adressons nos demandes au Père, notre âme tend à lui appartenir plus complètement. Si paradoxal que cela puisse paraître à première vue, il y a un plus sincère abandon au Père par l'expression de nos désirs personnels : nous nous remettons à lui en lui confiant davantage nos secrets. L'ouverture d'âme est plus grande, le don de soi plus foncier.
Ainsi s'explique que dans la prière de Gethsémani, Jésus n'hésite pas à demander l'éloignement du calice. Tout est possible au Père, y compris cette modification radicale du plan rédempteur. Le Christ ose le réclamer, bien qu'il sache peu vraisemblable le succès d'une telle demande. À plusieurs reprises, il avait annoncé lui-même ses souffrances et sa mort en introduisant cette prédiction par le mot « il faut »1. Il connaît la ferme volonté du Père dans ce domaine. Néanmoins, il lui fait part de son désir, afin de lui ouvrir l'entièreté de son cœur, de faire aboutir à lui tous les mouvements de son âme.
Sa supplication est un partage d'amour. Il nous entraîne dans cette voie et nous démontre que nous pouvons exprimer au Père, dans une intention de partage, toute inclination que nous éprouvons. Nos moindres souhaits, même apparemment contraires aux desseins divins, peuvent être présentés au Père céleste ; toute demande confiante nous rapproche de lui, nous attache davantage à sa bonté paternelle.
Ce partage est en même temps une collaboration humaine à l'action de Dieu. Ici se dégage un second aspect de la valeur des prières de demande.
Ces prières suscitent la coopération avec le Père dans le développement de notre vie humaine, dans l'acquisition de ce qui nous est nécessaire et utile, et dans toute l'œuvre du salut. Elles nous font en quelque sorte participer au gouvernement du monde et de toutes choses, qui appartient à Dieu. Elles nous font proposer au Père des objectifs à atteindre, et orientent nos efforts dans cette direction. La demande a pour effet de diriger l'esprit et la volonté de l'homme vers la chose désirable, de mobiliser par conséquent dans cette recherche les facultés et les ressources humaines, mais dans un recours à la puissance supérieure de Dieu. Elle offre ainsi au Père une coopération, pleinement soumise à son bon plaisir, mais active dans la poursuite du résultat.
Le Père aurait certes le pouvoir d'assurer ce résultat sans notre concours. Il ne le veut pas. Justement parce qu'il est Père, il désire promouvoir la personnalité de ses enfants, favoriser leurs initiatives et leurs démarches personnelles. Il n'a jamais prétendu faire de notre volonté une pure et simple réplique de la sienne ; il souhaite de notre part une vraie spontanéité, une grande ingéniosité. II cherche à épanouir ceux qu'il aime. Loin de vouloir étouffer nos projets par les siens, il cherche à nous faire participer, le plus possible, par nos idées et nos aspirations, à l'établissement de son royaume et au développement de notre destinée. Il exige donc que nous fassions l'effort de demander ce que nous souhaitons, pour que nous puissions avoir notre part dans l'accomplissement de ces souhaits.
Les exemples de prière dans l'Ancien Testament, comme ceux d'Abraham, de Moïse ou d'Ézéchias 2, témoignent que Dieu est bien plus disposé à renoncer à certains projets par amour pour nous que de nous faire renoncer à certains désirs. Lui-même a renversé l'idée d'un Dieu inaccessible et jaloux de son pouvoir : il se montre prêt à faire une place très large à notre collaboration, à faire céder sa toute-puissance devant nos demandes, à la mettre au service de nos aspirations. On dirait que dans son amour paternel il aspire à se conformer à la volonté de ses enfants.
Certes, c'est encore lui qui nous inspire nos demandes, même les plus personnelles, car la grâce se trouve à la source de toutes nos prières, et le Saint-Esprit fait naître en nous tous les bons désirs. Mais cela n'empêche pas que nos demandes soient bien nôtres, car l'Esprit Saint a l'art de nous diriger en respectant nos goûts et notre personnalité, de telle sorte que les prières qu'il nous suggère sont vraiment le fruit de notre propre élan, l'expression la mieux appropriée de nos tendances profondes. Ses inspirations font que nous soyons plus authentiquement nous-mêmes, dans la ligne du bien. Ainsi c'est nous, avec notre originalité particulière, qui par nos demandes obtenons que la réalisation des plans divins incline dans telle ou telle direction, et qui apportons notre contribution à la grande œuvre de Dieu dans l'univers et en nous.
Enfin, pour les faveurs qui concernent chacun d'entre nous, la prière de demande a la valeur d'une préparation personnelle. Elle aide à accueillir la grâce divine. Il n'y a pas de meilleure disposition pour recevoir le don divin que de le demander. Celui qui supplie le Père de lui accorder un bienfait, y ouvre déjà son âme. Aussi Dieu fait-il jaillir des désirs dans notre cœur, en vue de faire pénétrer ses dons en nous. Il suscite la demande, afin de pouvoir donner davantage.
La conduite du Christ est significative. Lorsque l'aveugle Bartimée se met à crier avec obstination : « Fils de David, aie pitié de moi ! », Jésus le fait appeler. Il aurait pu aller vers lui, mais il préfère que l'aveugle fasse l'effort de venir : si impotent et si malheureux qu'il soit, il doit faire lui-même la démarche. Saint Marc nous raconte avec quelle promptitude il répond à l'appel : « Il jeta son manteau, bondit et vint à Jésus ». Cet élan de tout l'être n'est-il pas la préparation la plus souhaitable à la guérison, ainsi qu'à la grâce spirituelle qui va l'accompagner ? Cependant le Maître veut encore davantage. Il dit à l'aveugle : « Que veux-tu que je fasse ? » Or il sait pertinemment, et tout le monde autour de lui sait pourquoi ce malheureux avait imploré sa pitié. Mais il l'amène à exprimer son désir : « Maître, fais que je voie ! »3
On ne s'étonnera pas qu'ayant été si bien disposé à recevoir le don du Christ, Bartimée, une fois guéri, profite de ce don au maximum. Aussitôt il rend gloire à Dieu, et entraîne tout le peuple dans l'action de grâces 4. Et surtout, à la différence d'autres miraculés, qui s'en retournaient chez eux après leur guérison, il se met à suivre le Christ 5. Il devient un de ses fidèles disciples, car si saint Marc nous a conservé son nom, c'est vraisemblablement parce qu'il était connu comme chrétien dans l'Église primitive. Chez cet homme déjà ardent à le supplier, Jésus a suscité un élan plus fervent et une demande plus expresse afin de le mettre en mesure d'accueillir pleinement la grâce. Il y a réussi.
La prière de demande atteste ainsi sa valeur, non seulement à titre de confiance témoignée au Seigneur et de collaboration à son œuvre, mais encore à titre d'ouverture personnelle au don divin.
Jean Galot, sj, in La Prière, intimité filiale (DDB 1965)

1. Mt, XVI, 21 ; Mc, VIII, 31 ; Lc, IX, 22.
2. Gn, XVIII, 16-32 ; Ex, XXXII, 10-14 ; 2 R, XX, 1-6.
3. Mc, X, 46-51.
4. Lc, XVIII, 43.
5. Mc, X, 52.

mardi 12 novembre 2013

En priant... Jean Galot, Le repentir

LES ATTITUDES DE L'ÂME DANS LA PRIÈRE
Dans les rapports personnels du chrétien avec le Père, peuvent apparaître diverses attitudes d'âme, selon les circonstances, le moment de la journée, le temps liturgique, la situation ou les goûts particuliers, les événements qui marquent l'existence. La prière se formera et se nuancera donc différemment suivant qu'elle cherchera à exprimer l'adoration, la louange, l'action de grâces, le repentir, la demande, l'offrande.
Repentir
Si la vérité nous demande de reconnaître en premier lieu la perfection de Dieu et de son amour, elle nous impose d'avouer nos péchés et imperfections. Aussi la prière comporte-t-elle l'attitude du repentir, et implore-t-elle le pardon divin.
Ici, la prière du Christ ne pourrait nous servir proprement de modèle, en raison de la sainteté absolue du Fils de Dieu. Cependant, on pourrait dire que le Sauveur, par son souci constant de se conformer à la volonté du Père, nous engage à une grande délicatesse de conscience. Lui qui avait pour seul désir de rendre gloire au Père, veut promouvoir en nous une mentalité analogue ; il nous invite par conséquent à regretter vivement toute infidélité, si ténue soit-elle, et à demander pardon au Père pour toute offense qui lui a été faite. L'intention dominante de la vie du Christ, celle de plaire au Père céleste, devient, en se communiquant à nous, promptitude à regretter tout ce qui lui déplaît. En ce sens, il est vrai que notre repentir procède du Christ, de l'amour du Père qu'il partage avec nous. S'il est resté pur tandis que nous sommes pécheurs, c'est lui néanmoins qui nous inspire le regret de nos fautes, car en nous faisant aimer le Père, il nous apprend à lui demander pardon pour toute blessure infligée à son amour paternel, pour toute entrave à notre intimité avec lui.
Dans la prière idéale qu'il a enseignée à ses disciples, il n'a pas manqué de formuler pour eux cette supplication : Pardonne-nous nos offenses comme nous-mêmes nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés »1. La demande est sûre d'être exaucée, car le Christ est mort pour nous obtenir le pardon du Père ; il a mérité d'une manière définitive pour toute l'humanité la rémission des péchés. Cependant cette rémission, acquise en principe pour tous, doit encore s'appliquer individuellement à chaque homme. Aussi chaque chrétien doit-il implorer ce pardon pour lui-même et pour les autres. Tout en ayant la certitude de le recevoir, il doit avoir l'humilité de le demander. Le Père veut faire de son pardon une réponse à notre prière.
Cette prière trouve plus spécialement son expression dans le sacrement de pénitence. Il n'est d'ailleurs pas superflu de rappeler que le recours à ce sacrement doit s'accompagner d'une demande de pardon. Contrition et aveu des fautes comportent un retour sur soi-même ; ce qui est plus important encore pour le pénitent, c'est de diriger vers le Père céleste cette contrition et cet aveu, en implorant sa miséricordieuse bonté, en lui présentant les fautes commises pour qu'il les efface. La demande de pardon ouvre l'âme qui, à la suite de la déception causée par ses péchés, serait tentée de se replier sur elle-même ; elle la fait regarder vers le haut.
Cependant, le Christ a manifesté sa volonté que nous ne limitions pas au sacrement de pénitence l'expression de notre repentir et nos demandes de pardon. Le Pater est une prière quotidienne. Chaque jour, le chrétien reprend les mots : « Pardonne-nous nos offenses ». En effet chaque journée lui apporte une nouvelle preuve de sa faiblesse ; s'il veut y réfléchir, il la trouve pleine d'imperfections, Il fait sans cesse l'expérience de son manque de docilité à la grâce, de ses indélicatesses vis-à-vis des suggestions divines.
Cette conscience de pécheur doit donc entrer dans la mentalité de sa prière. Le chrétien ne peut s'adresser au Père céleste comme si sa vie terrestre était irréprochable. Sans un sincère repentir de ses péchés et de ses imperfections, sa prière ne pourrait être agréée de Dieu. La reconnaissance de l'indignité personnelle est essentielle au comportement chrétien.
Dans la parabole du Pharisien et du publicain, Jésus a mis en scène un homme à qui fait défaut le véritable repentir, la conscience d'être pécheur. Le sens de l'action de grâces est faussé chez le Pharisien parce qu'il estime ne pas avoir besoin du pardon divin ; il remercie Dieu de sa propre conduite comme si elle était parfaite : « Mon Dieu, je te rends grâces que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont rapaces, injustes, adultères... »2 Une telle prière ne peut plaire à Dieu, alors que l'exclamation du publicain : « Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis ! »3 se fait écouter favorablement du ciel et lui vaut le pardon.
Ici apparaît le vrai rôle du repentir dans le contact avec Dieu. Le souvenir des péchés, chez celui qui se repent et demande pardon, ne met aucun obstacle à l'intimité avec le Père céleste. Au contraire, ce souvenir est pour lui un stimulant à prier, à recourir à la bonté du Père. Il favorise le désir de la réconciliation ou de l'union avec lui. De la part du Père, également, ce repentir suscite un plus vif amour, l'empressement de la miséricorde heureuse de pardonner, et de la toute-puissance avide de guérir toutes les plaies. Loin de provoquer un malaise, l'aveu des fautes et des imperfections détermine un rapprochement, une fusion plus ardente dans l'amour. La parabole de l'enfant prodigue suffirait à le montrer. Le Père réussit à utiliser même le péché pour renforcer la confiance et l'affection filiale de ses enfants, pour se les attacher plus profondément.
Il n'y a donc aucun désaccord entre une prière remplie de louange et d'action de grâces, et une autre où s'exprime le repentir. Les deux genres de prière s'enracinent dans l'amour filial. La demande de pardon est même une sorte de louange, car elle fait honneur à la miséricorde du Père et proclame sa bonté. Elle aboutit à l'action de grâces, au merci qui suit l'octroi du pardon ; en effet le chrétien ne peut se dispenser de remercier le Père dès qu'il se sait pardonné par lui, et il le fera d'autant plus vivement que plus profonde était la conscience de son indignité.
Si on en comprend bien le sens filial, le repentir n'a pas d'effet déprimant ; il contribue à l'élan de la prière. Il provoque un recours plus humble mais aussi plus éperdu à l'amour divin. En se souvenant de ses fautes, le chrétien est heureux d'en recevoir le pardon, heureux d'être demeuré un fils pour le Père céleste et même d'accroître son amour filial à la suite de ses faiblesses.
L'élargissement qui se produit dans l'âme par la demande de pardon, le Christ a voulu le rendre plus complet en soulignant l'importance du climat de charité. Il invite ses disciples à un plus grand amour du prochain : « Pardonne-nous nos offenses comme nous-mêmes nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Il lie la sincérité de la demande de pardon à la sincérité de notre pardon à nous. Pour pouvoir obtenir la miséricorde divine, le chrétien doit faire tomber les limites et les restrictions où il aurait désiré enfermer sa charité. Réciter le Pater, c'est s'obliger à pardonner tous les torts comme nous souhaitons que le Père céleste nous pardonne les nôtres. Le chrétien ne peut s'approprier cette prière qu'avec un cœur grand ouvert, avec un amour décidé à la plus magnanime générosité.
Nous y trouvons la confirmation que selon l'intention du Christ le souvenir de nos fautes doit aboutir à la dilatation de l'âme, à l'épanouissement de l'amour. La supplication pour obtenir la rémission des péchés est destinée à fortifier l'intimité filiale avec le Père, en même temps que l'entente fraternelle avec le prochain.
Jean Galot, sj, in La Prière, intimité filiale (DDB 1965)

1. Mt, VI,12.
2. Lc, XVIII, 11.
3. Lc, XVIII, 13.

lundi 11 novembre 2013

En priant... Jean Galot, L'action de grâces

LES ATTITUDES DE L'ÂME DANS LA PRIÈRE
Dans les rapports personnels du chrétien avec le Père, peuvent apparaître diverses attitudes d'âme, selon les circonstances, le moment de la journée, le temps liturgique, la situation ou les goûts particuliers, les événements qui marquent l'existence. La prière se formera et se nuancera donc différemment suivant qu'elle cherchera à exprimer l'adoration, la louange, l'action de grâces, le repentir, la demande, l'offrande.
Action de grâces
Saint Paul ne sépare pas la louange de l'action de grâces, puisqu'en recommandant aux chrétiens les psaumes, les hymnes, les cantiques spirituels, il leur demande de rendre grâces au Père en toute occasion et pour toutes choses. Il tient l'action de grâces pour une disposition permanente du chrétien : « Soyez reconnaissants », écrit-il aux Colossiens 1.
En louant Dieu, n'est-on pas amené infailliblement à le remercier ? Celui qui contemple la bonté divine la voit plus particulièrement se manifester dans sa vie, et il comprend son devoir de reconnaissance. Nous devons constater que tout dans notre existence est don de l'amour divin : la vie naturelle avec tout ce qu'elle comporte, santé, talents, ressources, qualités, et la vie de la grâce avec toute sa richesse intérieure de foi, d'espérance et de charité. Les événements sont disposés le long de notre chemin par la Providence ; dans chacun d'eux il y a une attention spéciale du Père céleste. En beaucoup d'occasions, celui qui vit de sa foi et qui de toute son âme  croit à l'amour paternel de Dieu remarque l'aide qui lui est donnée d'en haut : la lumière qui éclaire un problème, une intervention inattendue qui résout une difficulté, l'indication d'une initiative à prendre, la préservation d'un danger, un encouragement dans un moment de crise, une joie qui transforme les dispositions intimes. Pour toutes ces occasions, comme pour tous les dons plus durables, nous devons notre merci à la générosité divine. Le chrétien fervent ne peut regarder l'écoulement de sa vie sans témoigner sa reconnaissance au Seigneur. Il a même conscience de l'insuffisance de son merci. La grandeur des bienfaits divins dépasse les possibilités humaines de gratitude.
Seule une attitude de reconnaissance répond d'ailleurs à notre véritable situation de créatures et de fils. Ne pas dire notre merci au Seigneur, ce serait faire comme si nous tenions de nous-mêmes ce que nous sommes et ce que nous avons. L'ingratitude est mensonge en même temps qu'orgueil. Le chrétien ne peut demeurer dans la vérité que s'il remercie le Père en toute circonstance, puisque tout le bien qu'il possède vient de lui.
L'action de grâces fournit la solution à un problème que pose l'humilité : pouvons-nous admettre le bien qui se trouve en nous et nous en réjouir ? Pouvons-nous arrêter notre regard sur nos bonnes actions, sur nos qualités et sur nos vertus ? Pouvons-nous porter sur notre conduite un jugement favorable ? Certains hésitent parfois, craignant des concessions à l'amour-propre ou à la vanité. Mais il n'y aurait là un manque d'humilité que si nous ne rapportions pas à Dieu tout ce bien que la vérité  nous demande de reconnaître en nous-mêmes. Ne pas vouloir l'admettre, ce serait méconnaître le don divin, et se mettre hors d'état de remercier le Père céleste pour sa générosité à notre égard. Notre regard, en s'arrêtant sur ce qu'il y a de bon en nous, doit aussitôt remonter jusqu'à la source de tout bien, la perfection divine qui se communique par amour. C'est une authentique vertu que de découvrir les merveilles opérées par le Père dans notre âme et de lui en témoigner notre gratitude.
C'est ainsi que saint Paul n'a pas hésité à proclamer les grâces exceptionnelles dont il avait bénéficié. Il y reconnaissait en effet la grandeur et la bonté de Dieu. « Pour cet homme-là, disait-il en parlant de celui qui avait reçu la faveur de visions et de révélations personnelles ineffables, je me vanterai ; mais pour ma personne, je ne me vanterai que de mes faiblesses »2. En fait, il ne désirait vanter que le Seigneur, ses œuvres admirables.
Son apostolat pouvait paraître, en beaucoup d'endroits, un succès. Il en transforme le souvenir en action de grâces : « Grâces soient à Dieu qui dans le Christ nous entraîne toujours en son triomphe et qui par nous répand en tout lieu le parfum de sa connaissance. Car nous sommes bien pour Dieu la bonne odeur du Christ parmi ceux qui se sauvent et parmi ceux qui se perdent »3. Dans son activité apostolique, Paul ne voit qu'un rayonnement du Christ et un triomphe de Dieu. Plutôt que d'en nier les fruits, il les reporte vers leur véritable auteur en exclamation de gratitude.
Telle avait été auparavant la conduite de Jésus lui-même. Lors de la résurrection de Lazare, la reconnaissance jaillit du cœur du Christ avant même que le miracle ne soit opéré, dans l'assurance qu'il va se produire immédiatement : « Père je te rends grâces de m'avoir exaucé »4. Il y a chez le Sauveur une sorte d'impatience à témoigner sa gratitude ; la vue d'un bienfait paternel suscite en lui comme premier mouvement l'action de grâces. Il s'empresse de faire remonter vers le Père la gloire du miracle ; exprimé en public, son merci indique à tous la source de la merveille qui va s'accomplir. Si la résurrection d'un homme mis depuis quatre jours au tombeau produit un effet sensationnel dans la foule, celle-ci est invitée à associer son enthousiasme à l'action de grâces du Christ, à rendre hommage de l'événement au Père.
Rendre grâces pour l'action apostolique, c'est remercier à la fois pour soi-même et pour les autres. D'une manière générale, la gratitude ne peut se borner pour chacun aux bienfaits qu'il a reçus lui-même, individuellement. Certes, on comprend que pour ces bienfaits chacun se sente plus spécialement tenu à un merci ; car il y fait davantage l'expérience de la bonté divine. Mais le chrétien doit également témoigner sa reconnaissance pour les bienfaits qui profitent aux autres : il y a là une forme d'amour du prochain qui s'harmonise avec l'amour du Seigneur. Celui qui est témoin du bonheur ou de la sanctification d'autrui doit aussitôt adresser au Père céleste un merci pour la grâce accordée.
Nous avons noté que saint Paul ne cessait de rendre grâces pour l'œuvre du Christ dans les chrétiens, pour le développement de la foi, de l'espérance et de la charité dans les cœurs 5. Citons ici en exemple la lettre aux Éphésiens : « Ayant appris votre foi dans le Seigneur Jésus et votre charité à l'égard de tous les saints, je ne cesse de rendre grâces à votre sujet, en faisant mémoire de vous dans mes prières ... »6 Le spectacle d'une communauté chrétienne, et plus encore le spectacle de l'Église entière, sont de nature à susciter, en nous comme dans l'âme de saint Paul, un sentiment primordial de gratitude, un merci incessant adressé au Père.
L'action de grâces doit s'élargir encore, s'étendre à toute l’œuvre du salut. Puisqu'elle veut répondre au don divin, elle doit chercher à embrasser toute l'ampleur de ce don. Saint Paul souhaite que les chrétiens adoptent cette attitude, qu'ils « rendent grâces au Père qui nous a mis en mesure de partager l'héritage des saints dans la lumière, qui nous a arrachés à l'empire des ténèbres et nous a fait passer dans le royaume de son Fils bien-aimé, en qui nous avons la rédemption, la rémission des péchés »7. C'est pour l'ensemble du plan rédempteur que nous devons remercier Dieu le Père.
Lors de l'institution de l'Eucharistie, dans une suprême bénédiction ou action de grâces, le Christ a loué et remercié le Père pour tout le mystère de la rédemption ; en effet c'est ce mystère que le sacrement allait résumer et livrer aux hommes sous un signe visible. Au centre du sacrifice et de la liturgie nouvelle, il a placé un merci. Chaque messe se célèbre désormais comme un merci adressé par le Christ et par l'Église au Père pour la délivrance de l'humanité.
Parfois, chez saint Paul, le merci résonne comme un cri de triomphe. Lorsque l'Apôtre évoque l'assujettissement au péché et ses conséquences dégradantes, il réalise vivement l'impuissance où se trouve le pécheur d'en sortir par ses propres forces, le malheur de celui qui désirerait faire le bien et se laisse entraîner à faire le mal. Comment être délivré de cette situation ? Paul se sent soulevé par un mouvement de gratitude : la libération qui aurait paru impossible a été effectivement procurée à l'homme par Dieu : « Grâces soient à Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur ! »8, écrit-il pour clamer son merci.
L'action de grâces doit donc prendre toute la largeur et toute la profondeur de l'âme humaine. Elle doit envelopper dans son regard tout le dessein divin du salut. Elle doit jaillir de la conscience de ce que l'œuvre rédemptrice apporte aux hommes, de l'immense joie d'une délivrance et d'un anoblissement.
Finalement elle aboutit à remercier le Père simplement parce qu'il est Père, parce qu'il a voulu être notre Père.
Elle devient ainsi un regard plus purement posé sur le Père, comprenant que sa personne de Père est le don le plus sublime. Si c'est la grandeur de l'homme de pouvoir remercier Dieu d'être Dieu, la grandeur du chrétien consiste à remercier le Père d'être Père.
Jean Galot, sj, in La Prière, intimité filiale (DDB 1965)

1. Col, III, 15.
2. 2 Co, XII, 5.
3. 2 Co, II, 14-15.
4. Jn, XI, 41.
5. 1 Th, I, 2 ; 2 Th, I, 3 ; Rn ; I, 8 ; Ep, 15-16 ; Col, I, 3.
6. Ep, I, 15-16.
7. Cor, I, 12-14.

8. Rm, VII, 25.

dimanche 10 novembre 2013

En priant... Jean Galot, La louange

LES ATTITUDES DE L'ÂME DANS LA PRIÈRE
Dans les rapports personnels du chrétien avec le Père, peuvent apparaître diverses attitudes d'âme, selon les circonstances, le moment de la journée, le temps liturgique, la situation ou les goûts particuliers, les événements qui marquent l'existence. La prière se formera et se nuancera donc différemment suivant qu'elle cherchera à exprimer l'adoration, la louange, l'action de grâces, le repentir, la demande, l'offrande.
Louange
La louange est proche de l'adoration. Par elle le regard de l'homme se porte sur Dieu pour admirer sa perfection, ainsi que la beauté de ses œuvres. La prière de louange proclame cette excellence de l'être divin et celle de son action dans le monde.
La louange se caractérise par son désintéressement. Dans l'action de grâces le chrétien remercie Dieu pour ses bienfaits, et tout naturellement il songe au bonheur qui en est résulté dans sa vie personnelle ; mais dans la louange il fait entièrement abstraction de lui-même, et il regarde uniquement Dieu, dans ce qu'il est et dans ce qu'il fait. Ce regard n'est influencé par aucun intérêt personnel.
C'est dire que la louange est l'expression de l'amour, d'un amour dans lequel on se perd de vue pour mieux admirer l'autre. Notre contemplation n'épuisera jamais l'infini de Dieu, et son mystère offrira sans cesse de nouveaux sujets d'admiration. Plus l'homme s'applique à saisir les secrets divins tels qu'ils ont été révélés, plus il y découvre des merveilles. Aussi peut-il s'adonner éperdument, sans fin, à la louange.
De cet émerveillement qui se traduit en prière, le Christ donne l'exemple. Lorsqu'il discerne la transformation produite par l'action secrète du Père dans des âmes simples et modestes, il ne peut retenir l'exclamation de son cœur filial, et l'hymne de louange éclate sur ses lèvres : « Je te loue, Père... »1. Ce qui a frappé Jésus, c'est le contraste entre ceux que le monde considère comme des sages, et qui demeurent fermés au message évangélique, et ceux que l'on range parmi les petits, et qui accueillent ce message de toute leur âme. Dans ce contraste il reconnaît aussitôt la manière d'agir du Père. Il y aperçoit ce qui est spécifiquement divin, une orientation en sens inverse de certaines appréciations purement humaines, et surtout ce qui est spécifiquement paternel, une sollicitude toute particulière pour les petits, pour ceux que l'on est tenté de négliger ou de mépriser. Jésus admire et loue un amour qui fait parvenir sa révélation de préférence aux hommes les moins estimés dans la société.
La prière de louange requiert donc un regard surnaturel, pour déceler dans l'univers et dans le milieu humain la merveilleuse action de Dieu. Elle requiert en même temps un regard filial, qui sache découvrir les inventions de l'amour du Père, les marques de sa vigilance paternelle, la beauté des transformations qu'il opère dans les âmes les plus démunies, les plus déshéritées.
La prière de l'Ancien Testament s'était souvent exprimée en louange. Dans un grand nombre de psaumes, apparaît l'intention de célébrer la grandeur de Dieu, de chanter sa puissance et sa bonté, de raconter les merveilles de ses œuvres. Qu'on relise par exemple le début du psaume 34 : « Je bénirai Yahwé en tout temps ; constamment sa louange sera dans ma bouche. En Yahwé mon âme éclate en louange ; que les humbles entendent, et qu'ils jubilent ! Magnifiez Yahwé avec moi ; ensemble exaltons son nom »2. Le psalmiste poursuit en décrivant l'action divine ; ce qu'il loue essentiellement, c'est la bonté qui s'y révèle : « Goûtez et voyez combien Yahwé est bon »3. Cette bonté comble de biens ceux qui l'honorent ; elle s'exerce surtout à l'égard des pauvres et des malheureux : « Voici un pauvre qui a crié ; Yahwé l'a exaucé et de toutes ses angoisses il l'a délivré »... « Yahwé est proche de ceux qui ont le cœur brisé ; il sauve ceux dont l'esprit est abattu »4. C'est déjà la bonté de la Rédemption qui commence à se manifester : « Yahwé rachète l'âme de ses serviteurs »5.
La louange prend ainsi la direction qu'elle suivra dans le Nouveau Testament : exalter l'amour divin. Chez le Christ, néanmoins, s'effectue un remarquable progrès : désormais la louange s'attache premièrement à reconnaître la bonté du Père. C'est le Père qu'elle admire et qu'elle veut vénérer.
Saint Paul, qui entre pleinement dans la mentalité de Jésus, ne manque pas d'adopter cette perspective essentielle. La formule qu'il emploie au début de la lettre aux Éphésiens est caractéristique ; elle définit exactement le sens de la louange chrétienne : « Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ qui dans les cieux nous a bénis en nous octroyant toute sorte de bénédictions spirituelles, dans le Christ, lorsque dès avant la création du monde il nous a élus en lui pour que nous soyons en sa présence saints et immaculés, et que dans son amour, il nous a prédestinés à être ses fils adoptifs par Jésus-Christ »6. Vient ensuite tout l'exposé du plan divin de salut, esquissé dans ses lignes les plus essentielles. L'objet de la louange, c'est donc le Père de Jésus, qui dans son amour a voulu être notre Père en faisant de nous ses fils dans le Christ.
La louange prend ainsi une orientation filiale. Elle jaillit dans un nouveau climat, tout empreint de familiarité avec le Père. Ce que nous avons dit de l'adoration doit se répéter ici. L'amour paternel de Dieu donne une nouvelle mentalité à la prière. Si les psaumes avaient déjà eu le mérite de chanter la bonté de Dieu, ils ne l'invoquent pas sous le nom de Père ; ils ne manifestent pas encore l'attitude filiale qui sera celle du chrétien. L'hymne qui ouvre l'Épître aux Éphésiens nous offre le modèle d'un psaume du Nouveau Testament. Le ton de la prière a changé. L'émerveillement devant la puissance « de celui qui mène toutes choses selon le dessein de son vouloir » devient l'émerveillement de celui qui se sait prédestiné par le Père dès avant la création du monde à être son fils en Jésus-Christ.
On peut souhaiter que dans sa prière de louange l'Église s'inspire de plus en plus de l'exemple donné par saint Paul. Les psaumes contiennent d'admirables envolées et ils nous rappellent l'importance de la louange, d'une prière qui s'évade des soucis terrestres et qui aime à se perdre en Dieu. Ils favorisent l'élan de l'âme ; cependant ils ne peuvent suffire à la louange chrétienne, car ils ne possèdent pas encore la vérité essentielle de la Révélation : l'amour du Père qui donne son Fils aux hommes pour en faire ses propres enfants et leur communiquer sa vie divine. C'est à ce titre que le Père doit recevoir la louange des hommes. Les chrétiens ne peuvent faire abstraction, dans leur prière, de cette vérité essentielle ; s'en tenir simplement aux psaumes serait ignorer la générosité de la rédemption, et l'introduction de l'humanité dans le mystère d'amour de la Trinité.
Tel est l'esprit dans lequel nous devons suivre le conseil donné par saint Paul dans cette même lettre aux Éphésiens où il avait lui-même composé son hymne au Père céleste : « Remplissez-vous de l'Esprit, vous entretenant entre vous en psaumes, en hymnes, en cantiques spirituels, chantant et célébrant le Seigneur dans votre cœur, rendant grâces toujours et pour tout à Dieu le Père, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ »7.
C'est donc dans le cœur que doit s'instaurer cette disposition de louange ; continuellement doit s'élever vers le Père un cantique intérieur. C'est ce que l'Esprit Saint inspire à l'âme qu'il remplit de sa présence. En disant : « Remplissez-vous de l'Esprit », Paul veut opposer l'ivresse donnée par l'Esprit Saint à celle qui résulte de la boisson : « Ne vous enivrez pas de vin »8, vient-il de déclarer. Mieux que le vin, le Saint-Esprit provoque une ivresse, celle de l'âme. Le fruit de cette ivresse spirituelle ou sa manifestation, ce sont les psaumes, les hymnes, les cantiques.
Lorsque les hommes recherchent l'ivresse, ils y sont fréquemment poussés par la volonté d'oublier les peines de l'existence, par le désir de jeter un regard plus joyeux sur le monde. L'ivresse du Saint-Esprit produit un effet analogue, non pas dans la fausse lueur d'une illusion, mais dans la lumière de la vérité. Elle fait reconnaître l'authentique grandeur de l'amour divin, l'immensité de la bonté divine. En suscitant l'éloge de cet amour, elle fait échapper le regard humain à un emprisonnement de souci ou de tristesse ; elle l'enlève au spectacle des imperfections et du mal pour attirer son attention sur les merveilles, trop peu connues et trop peu estimées, de l'activité divine. Par cette libération elle fait accéder l'âme à une paix supérieure ; et elle la conduit à une appréciation plus optimiste de l'univers. Le monde devient à ses yeux ce qu'il est réellement : le domaine des magnifiques dons et interventions du Père, des splendeurs cachées de son amour.
La libération est d'autant plus profonde que l'Esprit Saint place notre louange dans celle du Sauveur : « au nom de notre Seigneur Jésus-Christ ». C'est par la voix du grand libérateur de l'humanité que désormais toute louange monte vers le ciel ; elle est donc l'expression de la délivrance, de la certitude de la victoire divine sur les forces du mal.
Toute illuminée par le visage du Père qu'elle découvre et admire, la louange se fait sereine et joyeuse : elle n'est plus imprégnée de crainte ni d'insécurité. Nous pouvons nous abandonner sans réserve à la joie de chanter la puissance divine ; cette puissance n'est pas à redouter, puisqu'elle est celle d'un Père plein de sollicitude pour ses enfants, toujours prêt à leur accorder toutes ses faveurs. À toutes nos difficultés et épreuves, nous trouvons une compensation surabondante dans la protection de notre Père des cieux ; en toute sécurité nous pouvons nous évader de nos soucis et de nos inquiétudes pour contempler dans la paix l'ineffable perfection de Dieu.
Jamais le chrétien ne peut assez s'enivrer de l'Esprit Saint dans le but de louer le Père. Il se sait incomparablement dépassé par cet amour paternel, incapable de l'apprécier pleinement. Au moins doit-il s'efforcer de le louer de toutes ses forces, en le chantant dans le secret de son cœur et en témoignant son amour filial par l'expression publique de son admiration.
Jean Galot, sj, in La Prière, intimité filiale (DDB 1965)

1. Mt, XI, 25 ; Lc, X, 21.
2. Ps, XXXIV, 2-4.
3. Ps, XXXIV, 9.
4. Ps, XXXIV, 7-19.
5. Ps, XXXIV, 23.
6. Ep, 1, 3-4.
7. Ep, V, 18-20 ; cfr Col, III, 16.

8. Ep, V, 18.

samedi 9 novembre 2013

En priant... Jean Galot, L'adoration

LES ATTITUDES DE L'ÂME DANS LA PRIÈRE
Dans les rapports personnels du chrétien avec le Père, peuvent apparaître diverses attitudes d'âme, selon les circonstances, le moment de la journée, le temps liturgique, la situation ou les goûts particuliers, les événements qui marquent l'existence. La prière se formera et se nuancera donc différemment suivant qu'elle cherchera à exprimer l'adoration, la louange, l'action de grâces, le repentir, la demande, l'offrande.
Adoration
Par l'adoration, l'homme reconnaît le souverain domaine de Dieu sur le monde et sur lui-même. C'est la disposition d'âme qui convient à la créature en présence du Créateur, à l'être fini et limité devant l'Être infini, à la personne faible et fragile en face du Tout-Puissant.
Créé par Dieu, l'homme fait œuvre de vérité dans sa prière lorsqu'il y exprime l'acceptation de sa totale dépendance : non seulement il doit son origine à Dieu, mais il lui doit chaque instant de sa vie, tout ce qui fait partie de son existence. C'est la dépendance la plus profonde qui soit : une dépendance dans l'être même. L'être humain vit de ce qu'il reçoit. Il ne peut agir qu'en recevant son pouvoir d'action, et lorsqu'il prie, la possibilité même de la prière et l'énergie qu'il y déploie lui sont données par le Créateur. Lorsqu'il se prosterne devant Dieu, il ne fait donc que manifester, bien modestement, sa situation réelle d'infériorité absolue ; il rejette toute prétention d'indépendance, qui serait mensonge et illusion.
Dans l'adoration, il témoigne aussi d'une admiration éperdue pour la grandeur divine. Il ne parvient pas à comprendre l'Être infini, car le monde où il vit, si grand qu'il soit, demeure toujours limité, et il se heurte sans cesse à ses limites personnelles. Il éprouve douloureusement ses manquements, ses incapacités, ses défauts. Il ne peut imaginer un être qu'avec des limites, avec un contour nécessairement borné. Lorsqu'il admet, par la foi, un être sans limites, il se sait en même temps dépassé par lui, infiniment dépassé. Le geste d'adoration se produit devant l'abîme d'une distance infinie.
Si petit devant l'immensité divine, l'homme se rend mieux compte de sa faiblesse. Déjà ses contacts avec d'autres hommes et avec l'univers lui démontrent cette faiblesse ; mais ils ne suffiraient pas à lui dévoiler son impuissance la plus foncière. Celle-ci se révèle plus vivement en présence de la toute-puissance de Dieu. Aussi la prière est-elle rencontre d'un être de faiblesse avec le Souverain Maître ; elle révèle à l'homme sa nudité intérieure. Par l'adoration l'homme témoigne sa soumission à une puissance qui le déborde de toute part, qui gouverne tout l'univers et qui dirige avec un art suprême le développement de chaque vie humaine. Il s'incline devant cette puissance, en s'avouant très peu de chose devant elle.
L'attitude d'adoration est indispensable à la prière. Si celle-ci est dialogue, elle ne peut être entretien d'égal à égal. Pour parler à Dieu, l'homme doit admettre sa situation véritable de créature, avec ses limites et ses faiblesses, s'adresser à un interlocuteur dont il reconnaît la souveraineté de Créateur et la puissance infinie.
Cependant, telle que nous l'avons décrite, l'adoration ne peut être l'attitude caractéristique, primordiale, du chrétien dans la prière. À la question : « Quel est le premier de tous les commandements ? » Jésus répond non pas « Tu adoreras Dieu », mais, après avoir affirmé, selon la loi juive, que Dieu est le seul Seigneur : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit, de toutes tes forces »1. Le premier commandement, celui qui résume la loi, est le précepte de l'amour. Dès lors, pour le chrétien, il n'y a qu'une attitude pratique pour reconnaître en Dieu le Seigneur unique : c'est de l'aimer de tout son cœur. L'adoration ne suffirait pas ; elle doit être enveloppée et même commandée par l'amour.
Pourquoi l'adoration doit-elle prendre cette forme ? C'est que dans l'œuvre du salut, Dieu a modifié la nature de ses relations avec l'humanité. Il a révélé qu'il ne se contentait pas d'être Créateur, mais qu'il voulait surtout être Père. L'immensité de son être, il a décidé de la partager, autant que faire se peut, avec les hommes, en leur communiquant la vie divine. Au lieu de se réserver la toute-puissance comme un avantage personnel et exclusif, et de ne s'en servir que pour dominer, il n'a pas hésité à la mettre au service des plus faibles et des plus malheureux. L'amour divin a bouleversé les rapports entre Dieu et le monde.
Les sentiments qui s'expriment dans la prière doivent répondre à cette situation. Celui qui prie ne peut se comporter envers Dieu comme s'il ne s'était pas rapproché de l'humanité ; il ne peut pas oublier le témoignage si impressionnant de l'amour divin. Sa prière ne pourrait être à l'honneur de Dieu si elle ne le reconnaissait pas comme Père.
L'adoration doit donc s'inspirer et s'imprégner d'un authentique amour filial. En reconnaissant la distance  immense qui sépare la créature du Créateur, elle doit s'extasier sur la manière dont cette distance a été franchie ; en apercevant la différence radicale qui existe entre l'Être infini et les êtres finis, elle doit admirer comment l'infini divin s'unit aux hommes et se fait accueillir par eux ; en s'inclinant devant le Tout-puissant, elle doit discerner en lui la souveraineté d'un Père qui consacre toutes ses forces à assurer le bonheur de ses enfants.
Tout ce qui, dans la prière, ressemblerait à l'adoration d'un esclave, écrasé ou assujetti par le pouvoir arbitraire de son maître, doit donc être banni. Il serait inconvenant à l'homme de vouloir rétablir la distance et la séparation que Dieu a vaincues par l'immensité de son amour. Le Père ne désire pas être traité simplement en Dieu ; il désire être regardé et aimé à la manière d'un père, être adoré non seulement comme la créature adore son Créateur mais comme un enfant adore son père.
Saint Paul a formulé la manière chrétienne d'adorer : « Je fléchis le genou devant le Père, de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom »2. C'est le modèle des pères que l'on adore ; on ne peut donc fléchir le genou devant lui qu'avec les sentiments d'un fils.
Cette optique essentiellement filiale renverse certaines perspectives qui nous auraient paru peut-être plus naturelles ou plus conformes à la raison. Nous serions tentés de dire qu'il faut d'abord reconnaître Dieu comme tel, puis seulement découvrir le Père en lui. En fait, la prière doit plutôt aborder le Père en reconnaissant son amour paternel, et découvrir en lui l'immensité de Dieu. En regardant le Père, elle doit saisir et trouver l'infini. Elle y discernera le véritable infini, qui est celui de l'amour. Il s'agit donc moins de découvrir le Père en Dieu que de découvrir Dieu dans le Père. L'attitude chrétienne essentielle est d'aimer en adorant plutôt que d'adorer en aimant. En Dieu l'amour est premier et total ; dans la réponse humaine il doit aussi avoir le primat, commander tout le reste.
Ce qui est vrai de l'adoration du Père ne l'est pas moins de l'adoration du Christ. Devant Jésus aussi, tout genou doit fléchir, déclare saint Paul 3, car il est Seigneur et Dieu. Mais cet agenouillement ne peut avoir sa pleine valeur que s'il est l'expression de l'amour. Le Maître n'a pas voulu traiter ses disciples en esclaves ni en serviteurs ; il s'est constitué leur ami. C'est donc à titre d'ami qu'il désire être vénéré. L'adoration doit se porter vers lui à l'intérieur d'une amitié.
Pareille intimité n'enlève rien à la force de l'adoration, bien au contraire. Seule une adoration commandée par l'amour peut être adoration plénière, qui prenne le fond de la personne. L'esclave qui se courbe sous le joug du maître ne se soumet pas dans la profondeur de son âme, comme le fait un fils lorsque spontanément il s'incline devant son père et lui obéit. C'est en aimant le Père du ciel et en s'abandonnant à sa sollicitude qu'on se dispose à reconnaître plus efficacement sa puissance infinie ; en contemplant son visage paternel, on se plaît à discerner en lui la face du Créateur ; on se réjouit de professer une dépendance totale à son égard. Pour pouvoir se livrer entièrement à Dieu dans une prière d'adoration, il faut vouer au Père un amour filial et au Christ une vraie amitié.
L'adoration devient ainsi l'extase de l'amour. Elle est un amour qui s'émerveille de la grandeur de la personne aimée, qui s'extasie devant sa puissance et son immensité. L'âme qui adore est prête à s'estimer pur néant en présence de cette grandeur, non pas comme sous une impression d'écrasement mais par désir de se faire toute petite devant celui qu'elle aime et par joie de se découvrir peu de chose dans la dignité de l'intimité divine.
Jean Galot, sj, in La Prière, intimité filiale (DDB 1965)

1. Mc, XII, 28-30.
2. Ep, III, 14-15.
3. Ph, II, 10.