mardi 18 juillet 2017

En contemplant... François Cheng, Pèlerinage au Louvre


Ai-je depuis toujours regardé la peinture ? Je ne le pense pas. Certes, tant que je vivais en Chine, j'ai vu maints tableaux accrochés aux murs des salons, ou d'autres rouleaux plus anciens que l'on déroulait avec une solennelle lenteur. Puis, comme tout un chacun, j'ai visité des musées, dès mon arrivée en France, à l'âge de vingt ans. Mais regarder, vraiment regarder, pénétrer patiemment dans l'univers des formes et des couleurs qui incarnent la vision particulière de chaque artiste – vision autant charnelle que spirituelle –, je ne le savais pas. Avant tout littéraire et mélomane, je ne jurais que par la poésie et la musique. Très tôt, j'avais concentré mes énergies sur le combat avec l'écriture ; par ailleurs, je me laissais volontiers submerger par des vagues de sons que les compositeurs avaient transformées en d'inoubliables chants. Toutefois, une pratique, native celle-là, m'a relié à la magie des formes essentielles et à leurs subtiles combinaisons, à savoir la calligraphie, un art à la fois musical et visuel. C'est probablement cette pratique devenue mienne qui m'a prédisposé, en fin de compte, à tisser des liens intimes avec la peinture, à en suivre les arcanes avec un sentiment de connivence.
Le vrai déclic eut lieu en 1960, dix années après mon arrivée en France, lors de mon premier voyage en Italie. Cette terre gorgée de soleil et d'histoire m'écrasa d'emblée par toute la densité de sa présence et par la richesse des trésors artistiques qu'elle recelait en ses moindres recoins. Passés les premiers instants de stupeur, je me ressaisis en me disant que, puisque le privilège m'était accordé de vivre en Europe, je me devais de connaître plus à fond la formidable aventure picturale de la Renaissance, qui, plusieurs siècles durant, s'était déroulée en ce lieu. Pour cela, je devais être prêt à y retourner autant de fois qu'il serait nécessaire. Car j'ai compris sans tarder qu'il ne me suffisait pas de parcourir Rome, Florence, Sienne, Venise, déjà inépuisables, que bien d'autres villes de peinture exigeaient d'être visitées : Milan, Ferrare, Mantoue, Padoue, Arezzo, Assise, San Gimignano, Cortone, Ravenne, Urbino, Naples... La longueur de leur liste était à la mesure de mon ignorance ! Cette prise de conscience et cette résolution, dans l'immédiat, eurent pour effet de m'arracher à la mélancolie nostalgique dans laquelle je me trouvais depuis que j'affrontais les affres de l'exil ; elles déplacèrent le centre de gravité de ma sensibilité auditive vers la concrétude du monde visuel. À partir de là, irrévocablement, le pli était pris. Je n'ai plus eu de cesse de courir musées, églises, châteaux et autres palais de l'Europe et de l'Amérique, de m'attarder dans bien des chapelles éloignées, mais qui abritaient quelques œuvres rares en harmonie avec le génie du lieu. Rien d'étonnant à ce qu'un jour, lors d'une entrevue, je me sois qualifié spontanément de pèlerin de l'Occident.
Fascination de la part d'un homme qui vient de très loin, de l'autre bout du monde pour tout dire. De sa part, cet irrésistible désir d'appréhender le meilleur de l'autre, de le comprendre en profondeur et, pourquoi pas, de le partager. Toute culture est-elle si close qu'elle se révèle irréductible à une autre ? Demeure-t-elle inaccessible à ceux qui ne sont pas nés en son sein ? Le pèlerin que je suis devenu n'en croit rien. Après tout, l'homme n'est-il pas cet être universellement soumis à la faim et à la soif, universellement en butte à la souffrance et à la mort, universellement désirant, aspirant, capable du pire mal, mais également d'un élan vers l'élévation, la transformation, voire la transfiguration, afin de transcender son destin ? Dans cette optique, rien ne doit paraître infranchissable. Il va sans dire que connaître vraiment l'autre – et par là se connaître – exige humilité, patience, ouverture d'esprit et, non moins indispensable, passion durable. Tout cela, me semble-t-il, n'était point contraire à ma nature. Aussi, me suis-je jeté dans l'entreprise tête baissée. Une entreprise qui a donc duré près d'un demi-siècle. Il ne m'appartient pas de juger du résultat. Je sais seulement qu'aujourd'hui je demeure reconnaissant pour les dons reçus et les moments de ravissement vécus.
Ici, un point essentiel mérite un bref développement. Au cours de mes longues pérégrinations, le corps si souvent rompu de fatigue et rongé de solitude, je n'oubliais jamais que ma besace n'était pas entièrement vide, que, né en Chine, j'étais chargé d'une culture presque trop ancienne. En effet, si, de la fin du XIIIe au début du XVIe, eut lieu l'irrépressible éclosion de la Renaissance ; en Extrême-Orient, après l'assimilation du bouddhisme venu de l'Inde, s'était déroulé plus tôt, du VIIIe au XIIIe siècle environ, un mouvement artistique tout aussi fiévreux. Précisons cependant qu'au commencement de mon pèlerinage en Occident je n'avais de cet héritage chinois qu'une connaissance superficielle. C'est bien grâce au détour par l'Occident que je me suis mis à l'étudier de manière plus systématique, que j'en suis devenu peu à peu un spécialiste. Toujours est-il qu'indéniablement cette connaissance approfondie de ma propre culture m'a aidé à aborder la peinture occidentale, tant il est vrai que la meilleure part de l'une appelle la meilleure part de l'autre. Et la différence même entre les deux traditions me procure un sens de la pertinence me permettant de mieux cerner les particularités de chacune d'elles.
En dehors de l'Occident, y a-t-il une terre où la production de la peinture ait atteint ce degré d'abondance et d'intensité ? Les lettrés chinois ont fini par considérer la création picturale comme le plus haut accomplissement de l'esprit humain. La raison profonde de cet idéal est sans doute à chercher dans leur vision cosmologique. Rappelons qu'à partir de l'idée du Souffle-Esprit, les anciens Chinois ont avancé une conception unitaire et organiciste de l'univers vivant à l'intérieur duquel tout se relie et se tient. Le Souffle-Esprit, qui constitue l'unité de base, continue à animer toutes choses, les reliant en un gigantesque réseau de vie, en d'incessantes transformations, le Tao, la Voie. Dérivant du souffle primordial, trois types de souffles vitaux – le Yin, le Yang et le Vide médian –, par leurs interactions, régissent ces transformations universelles, de sorte que ce qui se passe entre les entités vivantes – où se niche l'infini – est aussi important que les entités mêmes. Dans cette optique et selon elle, le devenir humain est inséparable de celui du cosmos ; il en est une partie intégrante. L'homme, certes, est cet être pensant qui jouit d'une certaine autonomie. Mais s'il est capable de penser l'univers, c'est parce que, en réalité, l'univers pense à travers lui. L'homme ne peut accomplir son destin que s'il entre en constant échange avec l'univers vivant. Aussi, les lettrés-peintres ont-ils entrepris un dialogue, vaste et profond, avec la Nature. En communiant avec les entités vivantes qui la composent, ils expriment les sentiments et les désirs dont ils sont habités, leurs élans comme leurs nostalgies, leurs ardeurs charnelles comme leurs rêves aériens, leurs frayeurs sacrées comme leurs quêtes spirituelles.
Forts d'un art du trait qui leur venait de la pratique calligraphique, ayant par ailleurs assimilé les leçons de l'art bouddhique, quelques grands maîtres anciens, puis les lettrés-peintres, ont donc déclenché le mouvement de la Renaissance chinoise dont nous parlions plus haut. Celle-ci ouvrira la voie à tous les développements ultérieurs, jusqu'à nos jours. Nous connaissons toute la grandeur et la richesse de cette tradition picturale. Mais nous reconnaissons aussi tout ce qui a pu lui manquer. Toute une part de la réalité humaine y a été ignorée. Ce que la peinture occidentale, en visant à une pleine domination figurative du réel, a justement cherché à explorer : le miracle de la beauté du corps humain, le mystère du visage et du regard, les drames et les souffrances qui assaillent le destin spécifique de l'homme, la lumière de la transcendance qui parfois s'y révèle. Durant les périodes tardives, faute d'être porté, comme chez les Anciens, par une authentique vision spirituelle, nourrie à la source du réel, cet art chinois courait le risque de ne plus s'appuyer que sur des procédés ou des recettes. De nos jours notamment, beaucoup de calligraphes et de peintres se réclamant de la tradition, en Chine aussi bien qu'en Occident, ne sont plus que des faiseurs. Leurs coups d'éclaboussures peuvent impressionner ou épater ; leurs productions, dépourvues d'intériorité, relèvent du démonstratif, voire du décoratif. C'est ici qu'une évidence s'impose. Afin de se renouveler et de se métamorphoser, la peinture chinoise est appelée à entrer en dialogue avec une autre grande tradition, comme elle l'avait fait il y a plus de mille ans avec l'art indien. Son grand interlocuteur, à présent, n'est autre que l'art occidental.
De là où je suis, en ce début d'un nouveau siècle, m'est-il donné de voir un lieu de jonction qui permette aux deux grandes traditions, chinoise et occidentale, de se rencontrer ? À l'étonnement de plusieurs peut-être, je songe avant tout aux œuvres d'un peintre pas trop éloigné de nous et qui, tout en étant attaché aux grands prédécesseurs du passé, a été à la source de l'art moderne occidental. Je veux parler de Paul Cézanne. Je vois en son avènement un moment-charnière de l'histoire de la peinture – un lieu possible d'entrecroisements. Cézanne a tant dialogué avec la nature de son sol natal, avec les rochers, les arbres et la Sainte-Victoire, que, sous des formes variées et chatoyantes, il a rendu visible cette poussée interne de la montée géologique depuis le centre originel. Certes, ses moyens d'expression – la peinture à l'huile, mais également l'aquarelle – sont différents. Cependant, par ses amples compositions basées sur un espace dynamique, par ses touches modelées et ses couleurs graduées, par la manière dont il ménage, au sein du tableau, des réserves et des inachèvements, il fait montre d'une intuition souvent proche des peintres chinois de la haute époque. Les maîtres des Song (XIe - XIIIe) et des Yuan (XIVe), ou quelques artistes plus tardifs, un Shitao, un Gong Xian, viendraient volontiers converser avec lui. Au terme de leur échange, l'Aixois bougon consentirait à sourire, étonné de ce que des esprits venus de si loin puissent si bien comprendre sa quête, de ce que « les extrêmes se touchent ». Et si jamais un jeune d'aujourd'hui venait à s'interroger, qu'il soit d'Occident ou d'Orient, il aurait assez de hardiesse pour lui conseiller de retrouver en lui la perception la plus authentique, de s'immerger aussi dans la profondeur insondable de l'univers vivant. Et il ne manquerait pas d'ajouter cette phrase qu'il n'a cessé de répéter sa vie durant : « Mais avant tout, prendre la leçon auprès des Anciens. Retournez au Louvre ; vous y trouverez tout ! »
Depuis lors, le Louvre devint l'un de mes lieux de prédilection. Sa grandeur et sa richesse continuaient plus ou moins à m'écraser, mais je n'étais plus à l'image de ce touriste pressé, qui, accablé, hagard, enfilait les interminables salles au pas de charge. J'apprenais à prendre mon temps. À chaque visite, je me limitais à une époque, à un peintre ou à une seule œuvre, en meilleur connaisseur que jadis. Vint le jour où s'installa en moi un sentiment de paisible gratitude, mêlée néanmoins de stupéfaction. Quoi, ce temple sacré, où sont présents presque tous les grands génies de l'Occident, m'est donc ouvert et offert à tout moment de la journée ? Et depuis mon élection à l'Académie, ce sentiment s'est transmué en une intimité. On sait en effet, qu'avant son transfert au palais Mazarin, l'Académie avait son siège au Louvre même. À présent, du palais Mazarin, nous jouissons d'une vue imprenable sur l'ensemble des façades du Louvre, qui se déploie là, de l'autre côté de la Seine, dans toute sa superbe rythmique.
Quant à la partie architecturale derrière ces façades, comment ne pas penser à Pei, ce grand architecte que j'ai rencontré au cours des travaux d'aménagement ? Grâce à la réalisation de son projet, l'immense musée n'est plus une accumulation de salles ; il est devenu un grand corps organique, avec sa respiration vitale, ses artères de circulation, et un cœur lumineux qui bat sous les verrières de sa pyramide. Est-ce aux côtés de Pei qu'un rêve fou est un jour venu me happer ? Est-ce à ce moment-là que je me suis dit : « Là où cet homme originaire de l'Extrême-Orient va renouveler le contenant du prestigieux palais, ne pourrais-je pas, à ma très modeste manière, contribuer à révéler, un tant soit peu, la beauté du contenu ? » Mon audace venait sûrement de ma conviction que toute âme éprise est à même d'apporter une lumière valable. Il suffit parfois de la lueur d'une humble bougie, comme dans les tableaux de Georges de La Tour, pour que l'essence d'un beau visage devienne visible. Il importe seulement d'être un authentique adorateur, soucieux de servir les œuvres qu'il admire, au lieu de les tirer à soi pour sa propre gloriole. Pour cela, il faut éviter avant tout l'écueil d'une interprétation trop subjective ou trop littéraire, se garder aussi d'un discours trop érudit ou trop lyrique qui risquerait de noyer l'œuvre dans un flot de paroles non essentielles. Il convient donc d'user d'un langage clair et sobre pour pénétrer, pas à pas, la structure et les substances dont le tableau est constitué, et de saisir, dans la mesure du possible, l'intentionnalité même qui anima l'artiste lors de sa création.

Leonardo di ser Piero da Vinci, dit Léonard de Vinci (1452-1519)
Portrait de Lisa Gherardini, dit Monna Lisa ou La Joconde
Vers 1503-1506 ; Bois (peuplier) ; Paris, musée du Louvre
Ah, ce fameux regard énigmatique ! Et ce mystérieux sourire ! Que cherchent-ils à dire au fond ? Quel sentiment secret, source de cette expression indéfinissable, habite-t-il la jeune femme ? Il n'y aura sans doute pas de réponse certaine à ces questions. Mais celles-ci, d'ordre psychologique, sont-elles appropriées, suffisantes, face à une œuvre de si haute portée ? Après tout, quoi de plus naturel qu'une jeune femme, heureuse de vivre, sourie ? Et que son regard soit chargé de sentiment ou de désir ? Cela participe de sa beauté dont elle devrait être consciente.
Il n'en demeure pas moins que La Joconde nous fascine par son aura mystérieuse. C'est cette aura qui assure au tableau le singulier statut d'être le plus célèbre du monde, alors qu'il existe tant de portraits de femmes. Oui, énigme il y a. Mais elle vient principalement du regard même du peintre, qui n'a cessé de scruter les secrets de l'univers vivant. Par la profondeur de son regard, Léonard a éclairé cette œuvre sur laquelle il a travaillé durant tant d'années, et dans laquelle il a mis le meilleur de lui-même. Ce meilleur ne réside pas seulement dans sa capacité technique, qui est immense ; il est fondé sur une vision unitaire de l'univers vivant où tout se relie et se tient. C'est ainsi que, dans la réalisation de cette peinture, son effort s'est porté aussi bien sur le personnage que sur le paysage du fond, tous deux révélés dans l'essence de leur être. Face à ce portrait, baigné d'une lumière intemporelle, nous ressentons ce qui anime le peintre-philosophe et imprègne l'œuvre : une sorte d'étonnement ontologique, mêlé de sentiment de reconnaissance, devant ce qui est donné là, devant le fait que l'univers est, que la femme est, que cet univers originel, un jour, a abouti à cette femme dans tout l'éclat de sa présence. Il y a là, en effet, constatation d'un don miraculeux, que l'artiste se propose de dévoiler.
Vision unitaire de l'univers vivant, avons-nous dit. On sait qu'en homme universel de la Renaissance, Léonard s'est intéressé à de multiples domaines du monde physique, biologique, ainsi qu'au corps humain en sa triple dimension : chair, esprit, âme. Il affirme cependant dans ses écrits, notamment dans son Traité de la peinture, ne pas vouloir les séparer. À ses yeux, une même force, qu'il appelle les Énergies, anime toutes les matières et les entités vivantes. En cela, il ne peut qu'avoir l'assentiment d'un lettré chinois à qui les Anciens, à partir de l'idée du Souffle-Esprit, ont avancé une conception cosmologique à peu près semblable — celle d'un réseau vivant, unitaire et organiciste, en perpétuelle transformation, le Tao, la Voie, où tout se relie et se tient. À maintes reprises, Léonard met en avant le caractère organique et circulaire de ses recherches, convaincu qu'« il n'y a pas dans la nature d'effet sans cause »1. Et il n'a de cesse de saisir les lois qui permettraient de remonter jusqu'à la cause première. Dans cette optique, il assigne au peintre une tâche presque sacrée. Écoutons-le :
La nécessité oblige l'esprit du peintre à se mettre à la place de l'esprit même de la Nature.
La peinture est vraiment la fille légitime de la Nature, car c'est la Nature qui l'a engendrée ; mais pour être précis, nous l'appellerons petite-fille de la Nature, parce que la Nature a produit toutes les choses visibles, et de ces choses est née la peinture. Nous l'appellerons donc petite-fille de cette Nature, et parente de Dieu.
Commentant ce passage, le grand historien d'art André Chastel écrit :
L'idéal du peintre est une union graduelle aux formes les plus élevées de l'existence, une pénétration finale des principes les plus mystérieux de l'être.
Pour ce qui est plus particulièrement de l'être humain, tout en reconnaissant sa spécificité, Léonard ne le sépare pas de l'univers dont il est issu. Pour lui, la correspondance entre l'homme et la terre, entre l'homme et le cosmos, est celle qui s'instaure entre le microcosme et le macrocosme. Écoutons-le encore :
L'homme a été appelé par les Anciens microcosme, par rapport au macrocosme, et ce terme est bien employé, car, de même que l'homme est un composé d'humus, eau, air et feu, de même le corps de la terre. Si l'homme a les os, support de la chair, la terre a les rochers comme support des terrains ; si l'homme porte le lac du sang où le poumon se gonfle et dégonfle dans la respiration, le corps de la terre, lui, a son océan, qui croît et décroît toutes les six heures en une respiration cosmique ; si les veines partent de ce lac de sang en se ramifiant dans le corps humain, de même, l'océan remplit le corps de la terre d'une infinité de veines d'eau...
Au IIIe siècle, Guo Xi, le grand peintre des Song, a formulé, dans son traité, la même vue, dans des termes presque identiques.
C'est en tenant compte de ces conceptions de base de Léonard que nous pouvons revenir vers La Joconde. Nous aurons le souci de ne plus séparer la figure de la femme du paysage qui l'environne et la porte. Seule cette vision organique et globale nous permet de sonder la profondeur de l'œuvre, à qui le peintre a confié ses plus secrètes intentions. Car, à considérer le paysage de fond seulement comme un décor secondaire ou accessoire, à ne concentrer notre attention que sur l'expression de la femme, au premier degré, nous n'en tirerons que des considérations d'ordre psychologique.
Certes, nous pourrions pousser plus loin nos observations, combien nécessaires et passionnantes, sur la magie des coloris et sur le jeu de l'ombre et de la lumière que l'artiste a introduit pour animer le visage de la femme – ce que nous allons faire d'ailleurs. Mais avant d'entrer dans les détails, il nous importe, encore une fois, de garder la vision d'ensemble qui donne son sens plénier au tableau. Face à cette vision, nous sentons jaillir en nous cet étonnement proprement ontologique que nous avons attribué au peintre-philosophe et qui devient nôtre à présent.
Étonnement donc devant le fait que l'univers, dès l'origine, à travers ce paysage primordial, a contenu la promesse de la beauté, et que, comme irrépressiblement, il a abouti à cette présence improbable et pourtant indéniable : celle d'une femme en sa parfaite plénitude. Miraculeux avènement, celui de l'univers en sa beauté, celui de l'espèce humaine en sa beauté. Ces deux beautés sont solidaires : si l'éclat de la femme manifeste à sa manière la beauté promise par la nature, le paysage, lui, se porte en quelque sorte garant de la pérennité de la beauté, qui, chez l'être humain, se révèle toujours fragile et éphémère. Influencé par les néoplatoniciens de son époque, Léonard, tard dans sa vie – il travaille à Florence le portrait de Monna Lisa, de 1503 à 1506, et le laisse inachevé ; il reprend le tableau probablement à Rome, et mourra en France quelques années après –, a voulu fixer, pour l'éternité, cet instant idéal illuminé par la lumière de la peinture. La création artistique atteint là un de ses buts suprêmes. La figuration de cet instant unique n'est nullement figée : le tableau est mû par un subtil mouvement de va-et-vient entre le fond et le devant de la scène, et conserve ainsi sa vivacité dynamique.
En raison de l'effort du peintre pour tendre vers l'idéalisation – ce qui fait que l'œuvre a fini par dépasser le propos d'un simple portrait –, on peut observer, à côté de ce mouvement de va-et-vient dont nous venons de parler, un autre mouvement, ascensionnel celui-là, qui a lieu à l'intérieur du personnage aussi bien que du paysage. Le mouvement se fait du bas vers le haut, en trois étages. Prenons d'abord le personnage. L'étage en bas est occupé par les deux mains qui se croisent, l'étage du milieu par le buste jusqu'au niveau du cou, l'étage supérieur par la tête. À travers ce mouvement ascensionnel, on assiste en quelque sorte à une montée vers l'âme, car, selon une expression de Dante que Léonard a fait sienne, « la bouche et les yeux sont les balcons de l'âme ».
Dès l'étage d'en bas où se situent les avant-bras et les mains, l'impression qui frappe le spectateur est celle de la plénitude. Mains lisses, fines, presque dodues, posées l'une sur l'autre, délicatement, mais sans apprêt, formant entre elles une entente, une harmonie, comme si elles étaient de connivence. De fait, elles le sont, depuis toujours, depuis leur naissance. Leur fonction est de faire – si possible – de beaux gestes, de recevoir et d'offrir, de caresser ou de dorloter, de prier aussi. Elles sont un bien précieux, une merveille. C'est par elles que tout a commencé, que l'être humain est devenu ce qu'il est, cet être d'intelligence, de sensibilité et de force, parfois de ruse et de violence, mais également capable d'élévation et de beauté. C'est de cette dernière qu'elles donnent l'image.
Si l'on monte à l'étage du milieu, l'impression de plénitude se poursuit. Le buste de Monna Lisa est marqué par la rotondité qu'épouse un habit au demeurant simple. Les seins sont ronds, les épaules suivent une courbe parfaite. C'est la partie la plus charnelle de ce qui est montré ; elle reçoit frontalement une lumière dorée et chaude, à peine ombrée.
Le jeu d'ombre joue à plein, en revanche, à l'étage supérieur, occupé par la tête. Celle-ci, avec les cheveux tombant de chaque côté, encadrant l'ovale du visage, offre aussi une image ronde. Ces formes sphériques superposées – tête et buste – sur fond de cosmos, tel un astre et son satellite, évoquent, dans l'abstrait, des corps célestes, dont la parfaite rondeur a toujours fasciné les hommes. Il s'agit cependant du visage humain, l'entité la plus mystérieuse de l'univers vivant, que l'artiste, inlassablement, a cherché à cerner. Il s'est livré ici à un minutieux travail, consistant à moduler finement les tons, afin de traduire les nuances des ombres qui parsèment le visage. Ce qui en résulte ne se limite pas à quelques contrastes pour faire ressortir des reliefs. On a l'impression d'assister à l'action même de la lumière venue caresser et imprégner ce visage. Cette lumière révèle progressivement les secrets élans affleurant du for intérieur de la femme, comme le sourd battement du cœur qu'on croit entendre, ou comme un aveu au bord des lèvres qui, finalement, ne se formulera pas. Ainsi modulé et irradié par la lumière, le visage est chaque fois un apparaître là. Pour celui qui le contemple, il est chaque fois un avènement qui préserve son pouvoir renouvelé de transfiguration.
Parallèlement, et corollairement à la figure de la femme, on peut voir, derrière elle, le paysage également en son mouvement ascensionnel. Les trois étages de ce mouvement sont marqués par la différence de couleurs : sombre en bas, ocre roux au milieu, bleu turquoise en haut.
Sombre en bas, comme il se doit, au niveau des coudes et des avant-bras du personnage. C'est la partie ombreuse de la terre, faite de limon et d'humus, à partir de laquelle toutes choses vivantes croissent et s'épanouissent. Vers l'étage du milieu, la vallée s'élève jusqu'à mi-pente. Aucune végétation en vue : ni forêt, ni pâturage, ni champ de vignes, mais un monde couleur d'ocre foncé composé d'argile, de feu, de rocher et d'eau, proche de l'origine – ou alors un monde d'après le Déluge, où l'eau se serait retirée, un monde lavé qui recommence à neuf. Il y a, du côté droit du tableau, prolongeant la courbe de l'épaule de la femme, un terrain élevé et, plus loin, un pont enjambant un cours d'eau. Du côté gauche, au niveau de son sein, serpente un sentier. Il semble signifier l'irrépressible désir d'explorer ce qui est caché. Ainsi, à la partie charnelle de la femme correspond cette partie charnelle du paysage, qui porte tout en son sein. À l'étage supérieur, on accède à une autre sphère. La couleur vire au bleu et, plus haut encore, au turquoise. Du côté gauche, la gaze couvrant la chevelure de la femme borde une étendue d'eau au pied d'un mont nimbé de clarté voilée qui s'élève jusqu'au niveau de son œil. Du côté droit, au niveau de l'autre œil, un lac supérieur qu'environnent, de loin en loin, des sommets estompés. L'eau de ce lac à la pureté originelle reçoit la lumière venant d'en haut. Ici, nous pensons spontanément à la métaphore issue de la poésie chinoise qui compare le regard limpide d'une belle femme à une onde d'automne. On peut dire qu'à cet étage supérieur, les monts, en leur élévation, ont accédé à un état plus éthéré, plus spirituel, contribuant par là à la beauté du visage humain qu'ils entourent – ce visage où se situent, rappelons-le, les balcons de l'âme.
L'impression d'osmose entre le corps humain et le paysage rêvé dans l'œuvre de Léonard est favorisée par sa technique de l'estompé fondu : le sfumato. Dans la représentation de figures vivantes, il évite de tracer une ligne de contour trop nette qui les isolerait ou les figerait. Car à ses yeux, les figures vivantes, dans la réalité, baignent toujours dans une atmosphère ; elles sont reliées aux autres éléments – lumière, air, brume, vapeur... Dans La Joconde, le lien qui unit la femme et le paysage est plus accentué que jamais. Leur avènement commun et leur éclairage réciproque font que chacun est révélé dans l'essence de son être : le paysage, dépouillé, se manifeste comme une présence primordiale ; la femme, dénuée d'ornements, n'est plus socialement située – elle devient la présence même de la femme.
Après cette longue analyse des détails, il serait bon, une fois encore, de dévisager le tableau dans sa globalité. Surgit en nous à nouveau ce sentiment d'étonnement que nous avons évoqué dès le début : étonnement initial de l'artiste devant l'univers créé qui l'a inspiré, étonnement nôtre devant l'œuvre créée qui est là, étonnement probablement de la femme elle-même qui se donne à voir dans l'éclat de sa beauté. Oui, toute femme douée de beauté a dû éprouver ce secret étonnement ou ravissement à la vue de son propre corps nu devant un miroir, dans le silence doré d'un jour de printemps ou d'été.
Le sourire qui irradie le visage de Monna Lisa est-il seulement circonstanciel ? Le peintre, durant l'exécution, aurait fait jouer de la musique, créant ainsi une ambiance de douceur et d'harmonie. Mais la véritable expression des lèvres et des yeux, Léonard l'a tirée de la profondeur de l'être même de la jeune femme. Du coup, son être devient un miroir : il nous renvoie, nous qui la dévisagions, à l'énigme de notre propre être. Oui, la Joconde est là. Elle ne cherche pas à faire du charme, à paraître plus belle qu'elle n'est. Elle est cet être de chair, dans la plénitude de sa forme. Elle sait qu'elle est belle, sans en saisir la source, sans en comprendre la raison. Elle se contente d'être cette présence énigmatique s'offrant aux caresses de la lumière, un don en soi qui vient sans doute de très loin. Pourquoi pas d'une origine divine ? Ce don inouï étant un mystère, le sourire, lui aussi, demeure mystère.
François Cheng, in Pèlerinage au Louvre


1. Toutes les citations de Léonard de Vinci sont tirées de La Peinture, présentation d'André Chastel, Paris, Éditions Hermann, 964 ; réédition 2004.

dimanche 9 juillet 2017

En louant... Cardinal von Balthasar, Ouvre le cœur et la tête


Ô bienheureuse jungle de Ton amour ! Personne ne s'emparera jamais de Toi, personne ne T'explorera. Les routes que des téméraires ont voulu frayer en Toi ne pénètrent pas loin ; brusquement elles s'interrompent, dans l'air flotte encore la désillusion des pionniers, on ressent toujours l'humeur dans laquelle ils durent s'en retourner. D'autres sentiers ont de nouveau été recouverts ; la forêt vierge les a envahis de chaque côté, de hauts fûts sont tombés en travers ; de nouveau bourdonne et fleurit la jungle sans limites.
Lorsque j'étais adolescent, je pensais qu'on pouvait avec Toi arriver aux plus hauts sommets. Je voyais une route raide devant moi, et je ressentais un grand courage, je bouclais mon sac et commençais à monter. Je tentais de me faire léger en abandonnant tout en esprit, suivant Tes paroles. Pendant quelque temps aussi, j'eus l'impression de m'élever réellement. Mais lorsque je lève les yeux aujourd'hui, après des années, Tes huit mille mètres resplendissent au-dessus de moi, plus hauts, plus inaccessibles que jamais. D'itinéraire, il n'est plus question depuis longtemps.
Je m'étais bien équipé avec des cartes et des appareils de mesure. Je savais par cœur les douze degrés de l'humilité et les sept remparts disposés autour du château de l'âme. Sur maints sommets je voyais plantés de petits drapeaux, et des marques rouges et bleues, étalées sur le flanc de la montagne, me prouvaient que beaucoup étaient déjà passés par là. Les Instructions pour arriver à la vie bienheureuse fourmillaient en certains endroits comme des papiers d'argent et des boîtes de sardines. À la longue, je perdis l'habitude de faire attention à ces détritus familiers, il me vint seulement à l'esprit qu'ils devenaient plus rares, ils me parurent anciens et rouillés, et tout près eux-mêmes de devenir un élément du paysage, perdus dans l'épais fourré et la confusion des lianes.
Et tous ceux qui cherchaient là à T'exorciser et à Te désenchanter me parurent enfantins et sots. Je sentais naître en moi une irritation contre eux, parce qu'ils séduisaient les âmes de ceux qui auraient pu comprendre Ta magie, ô contrée sauvage. Mais j'étais aussi pris de pitié, car ils trompaient le monde et se trompaient eux-mêmes au sujet du bien le plus précieux. Et un jour, je jetai tout dans un buisson, sac, provisions et cartes, je me consacrai à Toi seul et Te recherchai librement, ô terre vierge !
Les maîtres disaient : il y a trois chemins du savoir : le chemin du oui, le chemin du non et, au-dessus des deux premiers, le chemin de la synthèse plus haute. Te trouver dans toutes les créatures, car toutes sont autant de débris qui reflètent un rayon de Ta lumière. Abandonner toutes les créatures, parce que leurs limites durcies ne contiennent pas Ton infinité débordante. Briser enfin la coquille de leurs perfections et les étendre jusqu'à la mesure illimitée de Ton éternité. Mais j'appris par expérience que ces chemins ne sont que des impasses. Le oui est une affirmation, le non est une négation ; leur rencontre ne produit que de la confusion et conduit finalement à l'abîme, tandis que le troisième chemin n'est qu'une tentative vaine pour s'évader du monde. Beaucoup donnaient ce conseil : jette-toi dans le gouffre afin de briser ton être et tes limites, alors tu trouveras ce à quoi tu aspires. Tes yeux s'ouvriront et tu seras comme Dieu.
Il y avait une grande tentation dans un tel discours et, sortant des profondeurs du cratère, une lave dorée attrayante paraissait indiquer une vie divine. Le plus pur de cet or me semblait être la lumière qui brille parfois la nuit, d'après la légende, aux yeux des navigateurs lointains, du sommet de l'Athos. Et l'extase me parut sacrée, dans laquelle Plotin, Al Hallaj et les disciples du Bodhisattwa s'élèvent au-dessus de toutes les barrières.
Mais, juste à temps, je me souvins de Ton cœur, Seigneur, et je me rappelai que Tu as aimé les limites de Tes créatures. Je songeai que Tu es descendu dans notre vallée terrestre pour demeurer parmi nous jusqu'à la fin du monde, et nous mettre en garde contre l'orgueil de l'esprit et contre le mépris d'un seul de ces petits. Et lorsque je T'aperçus fatigué auprès du puits de Jacob, lorsque je Te vis frotter de boue et de salive les yeux de l'aveugle-né, je commençai à soupçonner que ces esprits sublimes n'ont rien rencontré d'autre dans leurs extases que le fantôme déguisé de leur nostalgie vide. Et ils ne pouvaient que se tromper également ceux qui prétendaient connaître un chemin à côté et au-dessus de Ton humanité pour pénétrer dans ce qu'ils présument la profondeur suprême du Père.
Tout au contraire s'égarait tout chemin en dehors de la voie que Tu es toi-même. Ils ont tous fait fausse route, ceux qui ne Te connaissaient pas, et personne ne Te connaissait qui ne demeurait en Toi. Et même le trajet qui va de moi à Toi n'était pas praticable, s'il n'avait d'abord été parcouru en Toi.
Mais Toi-même, Seigneur, comment es-Tu une voie ? Tu ne ressembles à aucune des routes humaines. Aucune de Tes paroles n'est un sûr jalon pour aller jusqu'au suivant, comme les bornes kilométriques indiquent clairement distance et direction. Chaque consigne est un jugement et une condamnation, chaque réalisation est une exécution, chaque prescription est une proscription. La voie que Tu es — et Tu es une voie — doit retirer sous nos pieds toute route solide, toute marche en avant nous renvoie en même temps en arrière à la distance plus grande de notre néant, et nous rejette de côté, agenouillés dans la poussière, pour Te laisser passer seul sur la route, Toi, le Roi de gloire. Nous devons accomplir des œuvres et grandir par nos œuvres, mais devenir en même temps plus petits et oublier toutes nos œuvres en te regardant. Notre justice doit être plus grande que celle des scribes et des pharisiens, mais nous devons devenir plus petits et plus humbles que cet enfant. Nous devons amasser des trésors dans le ciel, et dans des greniers sûrs, où la rouille et la teigne n'exercent pas leurs ravages, mais être plus pauvres que tous et comme d'heureux mendiants en esprit qui ne se soucient pas avec angoisse du jour de demain, du jour éternel. Nous devons courir en tendant toutes nos forces vers ce qui est devant nous, et cependant reposer, pleins de sérénité, comme un oiseau dans Ta main. Nos œuvres peuvent briller devant tous les hommes, mais il nous faut veiller à les accomplir dans le secret. Nous devons être parfaits comme le Père des cieux, mais contrits comme le publicain dans le Temple et conscients d'être de vils pécheurs. Attentifs et pleins de maturité, nous savoir initiés comme amis à la profondeur de Tes mystères, mais comme serviteurs ne pas désirer connaître le jour et l'heure. Nous donner de la peine et mourir pour les hommes, comme la mère dans les douleurs de l'enfantement, et cependant, lorsqu'ils ne nous reçoivent pas, continuer notre chemin et secouer la poussière de nos souliers. Être d'humeur égale et ne nous sentir privés de rien, mais participer à la tristesse et à la joie d'autrui, et la main ouverte pour donner et recevoir. Avec la patience du grain dans la terre laisser mûrir en nous Ton royaume comme une moisson mêlée d'ivraie, mais avec la soudaineté d'un éclair ravir avec violence le royaume des cieux. Mais où est donc le chemin, où la direction à prendre ? N'est-ce pas là la jungle inextricable ? Et qui peut comprendre le mystère de Ton royaume à la fois petit comme le grain de sénevé et grandissant au-dessus de tout, mélange de bien et de mal où pourtant n'entre aucun méchant, situé très loin et n'appartenant pas à ce monde, et pourtant tout proche, séjournant au milieu de nous, royaume qui s'approche lorsque nous sommes loin et assis à l'ombre de la mort, et s'éloigne lorsque nous nous approchons et cherchons à le saisir ? Ce royaume — Ta présence dans le monde — est aussi insaisissable que Toi-même. Car il est tout dans le même moment : pauvre et riche, puissant et sans force, si visible qu'aucun ne peut le méconnaître sans se rendre coupable et si secret que personne ne peut l'apercevoir sans les yeux de la grâce. Dans une sorte d'esclavage l'amour de Dieu se dépose à nos pieds dans ses sacrements, enchaîné par sa propre décision irrévocable d'être disponible, palpable dans l'eau et le pain, le vin et l'huile ; mais quelqu'un cherche-t-il à le saisir, il s'écoule entre ses doigts comme un vent qui se rit de toute haie. Et toi, ô Église, princesse et reine sur les peuples siégeant à une hauteur inaccessible à la droite du souverain Seigneur, épouse sans ride ni tache, mais aussi servante sans apparence et fille réprouvée, et souvent presque indiscernable de la Babylone rouge sur le dos de la Bête ! Et vous, chrétiens, lumières du monde et lampes sur le piédestal, sel de la terre et affranchis de Dieu, mais aussi scandale pour les hommes, objet de mépris pour vos péchés et persécutés non sans raison (et pas du tout pour le nom du Christ) ! Citoyens du ciel, étrangers en ce monde, mais vivotant péniblement au jour le jour, et vous traînant de confession en confession : qui êtes-vous ?
Jungle aussi dans les cœurs, à la fois voulant et ne voulant pas, pleins de nostalgie et de refus, avançant tout en reculant, jungle dans les consciences, bonnes et de nouveau mauvaises, assurées de la filiation divine et tremblante d'incertitude, ne sachant si elles sont dignes d'amour ou de haine. Jungle de l'amour même qui ne sait pas s'il aime, qui n'est peut-être encore que convoitise brûlante sous les roses fraîches du don de soi, ou bien qu'amour fragile, vacillant, lorsqu'il connaît avec plus d'assurance le présent de l'amour de Dieu répandu dans les cœurs, et l'édifice solide, élevé dans le Christ, le Seigneur.
Jungle enfin de tout ce monde inextricable : rocher rigide et vague écumante, retour éternel des mêmes événements et constante apparition de ce qui n'a jamais encore été, ordre stable dans la marche des étoiles et le fourmillement des atomes, et liberté énigmatique supérieure à toute loi. Monde confié à l'homme comme jardin à cultiver soigneusement et chaos indompté submergeant constamment toutes les clôtures, brisant toute pointe aiguë, faisant redescendre toute courbe montante et rentrer toute figure épanouie dans le sein originel. Monde dans lequel toute vérité s'oppose à une autre vérité, toute partie appelle une partie contraire, monde qui se ferme comme un œuf et emprisonne dans son cercle tout élan vers le ciel — et monde qui est cependant exposé grand ouvert comme une pièce d'anatomie, impossible à fermer, désirant de tout son être une plénitude qu'il ne peut pas se donner lui-même ; allongeant tous ses doigts vers Dieu et, par toutes les fibres de son corps, altéré de Dieu comme de la pluie plus nécessaire que tout. Monde des profondeurs duquel montent toutes les forces, et qui cependant est accroupi sans force, attendant avec impatience la descente de la grâce. Monde ambigu et privé d'unité auquel son ambiguïté donne cependant un sens unique. Monde d'entre-deux qui cependant, dans la mesure où il tient séparés le Créateur et la créature, réalise leur unité. Monde, monstre furieux qui engloutit dans sa gueule Dieu lui-même venu sous forme humaine, et pourtant monde-enfant qui, tel un nourrisson, rêve dans les bras de la Vierge Marie.
Qui peut saisir le sens du Seigneur dans Sa création et au-dessus d'elle ? Qui peut attacher avec un court ruban le bouquet infini de la sagesse ? Qui peut dompter Sa jungle incompréhensible ? Regarde, l'esprit de l'homme est comme la vasque d'une fontaine mugissante sous la chute de tout mystère. Laisse couler, ainsi tu saisiras ce que tu peux ; et ce que tu peux, c'est d'être vasque sous la cascade. Ouvre le cœur et la tête, et ne cherche pas à retenir. Inondé par le flot rapide, tu seras purifié ; cette eau inconnue qui coule à travers toi, c'est précisément le sens que tu cherches. Plus tu donnes et plus tu renonces, plus riche sera ta sagesse. Plus tu te contentes de recevoir, plus vigoureuse sera ta force. Vois, tout veut augmenter ta confusion, afin que, dans l'abondance de la confusion, tu reconnaisses la surabondance de l'amour. Tout veut te vider afin que tu creuses en toi un espace libre pour la surabondance de la foi ; tout use de toi comme d'un linge afin que, limé à l'extrême, tu sois transparent pour la surabondance de la lumière.
Car, voyez, tout est résolu en éléments et décomposé jusqu'à l'atome, pour se cristalliser à nouveau autour de l'unique cristal du centre absolu. Tout meurt dans les combats mortels de la ruine de tout savoir, car c'est seulement avec l'étoffe de la parfaite impuissance qu'est tissé le vêtement royal du vainqueur du monde. Tout tombe dans le fleuve, et s'en va, de même que les glaçons se désagrègent sous les rayons du soleil et sont charriés en désordre vers la mer. Mais le mouvement est engendré par la pulsation du cœur central, et ce qui paraissait torrent chaotique n'est autre que le circuit du sang dans le corps du Christ cosmique.
Dans ce corps tu dois couler et te laisser sans cesse entraîner à travers les artères et les veines vibrantes. Dans le parcours du circuit, tu éprouveras aussi bien la vanité de ta résistance qui se raidit que la force du muscle qui te pousse en avant. Tu éprouveras l'angoisse de la créature qui doit se courber et se perdre, mais aussi la joie de la vie divine qui n'est autre chose que la ronde ininterrompue de l'amour s'épanchant infiniment. Porté sur les flots du sang sacré, tu rencontreras toutes choses, comme les débris se heurtant aux débris dans les sauts du torrent, mais aussi comme les belles voiles blanches se croisant sur le doux tapis mouvant d'un fleuve royal. Détaché et entraîné dans un isolement triste, tu apprendras à connaître la communion de tous les êtres les uns avec les autres, sous la forme de leur contact et de leur indépendance à la fois dans les voies liquides du corps. Et ainsi apparenté avec toutes les choses et toutes les natures, tu communieras enfin aussi avec toi-même, et tu seras conduit par le plus grand détour, celui de l'oubli de soi, à la table des dons où tu te verras offert à toi-même comme un nouveau présent. Poussé par le cœur dans tous les membres du corps géant, tu entameras, comme Christophe Colomb, le voyage du plus long circuit. Mais de même que la terre s'arrondit en une sphère, ainsi les veines se recourbent pour revenir au cœur, et l'amour, éternellement, sort au large et revient au port. Lentement tu apprendras le rythme et tu ne t'angoisseras plus lorsque le cœur te chassera dans le vide et dans la mort, car, tu le sais maintenant, c'est là le chemin le plus court pour être de nouveau aspiré et renvoyé dans la plénitude et dans la joie. Et lorsque tu es repoussé loin de lui, sache-le : c'est l'heure de la mission. Et lorsque tu es envoyé au loin par le Fils, tu reproduis toi-même le mouvement du Fils allant de son Père vers le monde, et ton voyage vers les régions lointaines où Dieu n'est pas est le voyage de Dieu lui-même qui est sorti de lui, s'est quitté lui-même, s'est laissé tomber, s'est aventuré seul au milieu des ennemis. Mais cette sortie du Fils est aussi la sortie de l'Esprit du Père et du Fils, et l'Esprit est le retour du Fils au Père. À la limite extrême, sur la rive la plus éloignée, là où le Père est invisible et totalement caché, le Fils exhale Son Esprit, l'envoie dans le chaos et les ténèbres, et l'Esprit de Dieu plane sur les eaux. Et glorifié en Esprit, le Fils revient vers le Père, et toi avec Lui et en Lui, la sortie et l'entrée se confondent, et il n'y a rien d'autre en dehors de cette vie unique qui s'épanche éternellement.
Combien je Te remercie, Seigneur, de pouvoir couler sans être obligé de saisir, de pouvoir m'épanouir dans Ton bienheureux et insondable mystère sans être obligé de me creuser l'esprit sur des signes et des écrits. Car tout est murmure, mais c'est Ton nom que les choses murmurent, et tout est signe et c'est Toi qui es signifié. Et, au-dessus de l'énigme de toutes choses, Ton mystère brille comme un soleil, et dans le déclin de toute lumière du monde s'annonce silencieusement ta plus grande nuit. Irrésistiblement toute voie m'oblige à sortir de moi-même pour me lancer dans la jungle, et comme je ne trouve plus aucun chemin, je ressens Ton aile et Ton souffle. Comme je Te remercie, Seigneur, de dépasser infiniment notre cœur, car bien méprisable nous apparaît finalement tout ce que nous pouvons comprendre. Et ce n'est pas contenir que notre esprit désire, mais être contenu en Toi, et plutôt que connaître être reconnu par Ton Cœur. Dans l'échec de toute sagesse, ce n'est pas le néant du savoir que nous éprouvons, mais le sentiment que toute sagesse est contenue en Toi. La vague du monde se cabre hardiment, mais elle se pulvérise en écume et s'effondre sur Ta rive, prosternée dans l'adoration. Comme je Te remercie, Seigneur, de ne pas absorber la jungle douloureuse du monde autrement que dans la bienheureuse jungle de Ton amour et de fondre dans le creuset de Ta puissance créatrice tout ce qui se combat et s'oppose en nous. Et de faire en sorte que tout ce qui miroite en nous d'une manière ambiguë et fascinante brille en Toi en parfait accord, grâce à Ta rédemption. À la place des énigmes, Tu as mis le mystère qui les illumine. Tout, même le péché, Te sert de matériau pour Ton édifice : par Ton expiation Tu prends chaque chose sur Toi, et Tu lui donnes, sans anéantir son être, un nouvel être. Tu transformes la boue en joyau, l'amour sensuel en virginité, aux désespérés Tu donnes un avenir ; Ta main enchanteresse dépasse tous les contes des enfants. Tu es la source constamment vivante de toutes les possibilités, et le réel se dilate et se plie dans Tes doigts sans plus de peine que l'argile sur le tour du potier. Tu es plus fantastique que tous les rêves, et nos plus folles utopies sont de pauvres sottises auprès de ce que Tu as réalisé depuis longtemps. Pourtant ce que Tu inventes et imagines librement est le rêve le plus intime de toutes choses, qu'elles n'osaient pas du tout rêver, qu'elles étaient même incapables de rêver. Mais, lorsque Tu Te mets à parler d'elles et les exprimes à ton gré, Tu énonces leur être, et elles sont données à elles-mêmes. Combien je Te remercie, Seigneur, de faire en sorte que mon être me dépasse moi-même en Toi, et que mon centre réside au-delà de moi-même en Toi. Sur la pente de mon cœur, il me faut ainsi, que je le veuille ou non et même contre mon gré, glisser hors de moi-même en Toi. Et ainsi toutes choses s'ouvrent à Toi comme des œufs d'où s'échappe un poussin, comme des bourgeons qui éclatent, et tous les êtres se penchent vers Toi par-dessus leurs barrières et trouvent en Toi, au-delà d'eux-mêmes, à la fois eux-mêmes et Toi. Ils s'ordonnent autour de Toi comme des pétales autour du pistil caché dont la présence muette ne se manifeste que par un délicieux parfum.
La rose du monde se flétrit, nous nous fanons tous et tombons, mais dans cet automne Ton printemps se prépare. Nous tombons comme un feuillage jauni, nous pourrissons et nous réduisons en poussière, en terre se transforme tout ce qui provient de la terre, le cœur aux sentiments terrestres. Et de nouveau le jardin du ciel se transforme en une jungle foisonnante. Nous ne sommes pas Dieu. Le silence de la limite, le voile qui nous cache Dieu ne peut être levé. La limite est notre forme, notre destin, notre bonheur. Nous ne pouvons pas briser notre figure, toi-même la respectes. Nous reculons à distance.
L'amour n'est que dans la distance, l'unité n'est que dans l'éloignement. Dieu lui-même n'est unité de l'Esprit que dans la distinction du Père et du Fils. Que nous soyons placés en face de Toi comme des miroirs récepteurs, c'est là le sceau en nous de Ta paternité. Par là même que nous ne sommes pas toi, nous Te ressemblons. Par là même que nous sommes rejetés à distance respectueuse, nous avons part à la proximité de l'amour. Car l'amour est chaste et le sein de Dieu est virginal. Et la reine, Ta Mère, est à la fois vierge et servante.
Nous nous abaissons et T'adorons. À la fin Tu restes seul, le Cœur au centre de toutes choses. Nous ne sommes pas. Ce qui est bon en nous, Tu l'es ; ce que nous sommes nous‑mêmes est sans importance. Nous passons devant Toi et ne voulons rien être, sinon Ton miroir et Ta fenêtre pour nos frères. Notre disparition devant Toi est ton apparition sur nous, notre absorption en Toi et Ton entrée en nous. Car même notre disparition devant Toi porte la figure de Ta propre disparition, et même notre éloignement coupable ne nous appartient pas, car Tu en as fait Ton propre éloignement. Le péché revêt la forme de la rédemption.
Ainsi demeures-Tu finalement seul et tout en tous. Tu es un avec Toi-même, et sans Te perdre, Tu Te répands dans la multiplicité ; demeurant dans la multiplicité des membres, Tu les ramènes tous à l'unité du corps. Lorsque Tu Te vides dans la faiblesse extrême et dans le renoncement à l'amour, c'est là l'acte de Ta force suprême et de Ton amour inchangé. Et lorsque Tu parviens à l'extrême degré de la faiblesse et que tous T'écrasent comme un ver, c'est alors que Tu es le héros par excellence et que Tu écrases le dragon. Qu'est-ce désormais que le vide ? Qu'est-ce que la plénitude ? Lequel des deux est l'indigence ? Es-Tu vide et as-Tu soif de plénitude, c'est nous, l'Église, qui sommes Ton achèvement. Es-Tu plein à déborder et aspires-Tu comme une nourrice à être soulagé ; c'est encore nous, l'Église, qui sommes Ton achèvement. Mais toujours Tu es la plénitude, et nous sommes le vide ; toujours, même si Tu es épuisé et pressé jusqu'à la dernière goutte, nous recevons tous de Ta plénitude grâce sur grâce. Ton Église n'est qu'un réceptacle, elle n'est que Ton organe. C'est Toi qui es la fontaine jaillissante ; et si une source jaillit aussi de nous dans la vie éternelle, c'est une eau que Tu as donnée, car de Toi seul coulent les sources d'eau vive. Et lorsque Tu vas pauvre et poussiéreux à travers le monde, enveloppé dans le vêtement des petits et des déshérités, lorsque Tu te caches derrière les pécheurs et les publicains et que nous accomplissons en Toi, distraits, les huit œuvres de la miséricorde, alors aussi Tu es seul celui qui donne, celui qui, du dedans et du dehors, nous rend possible l'amour.
Tu restes seul. Tu es tout en tous. Même si Ton amour nous veut pour se déployer en nous et pour célébrer avec nous le mystère de la génération et de la fécondité, c'est pourtant ici et là Ton amour qui donne et qui est donné, qui est à la fois semence et terre féconde. Et l'enfant mis au monde, c'est Toi encore. Lorsque l'amour a besoin de deux pieds pour marcher, celui qui marche est unique et c'est Toi. Et lorsque l'amour a besoin de deux êtres qui aiment, un amant et un aimé, alors il n'y a qu'un seul amour, et c'est Toi qui es l'amour.
Tout est ordonné à Ton cœur qui bat éternellement. Maintenant encore le temps et la durée battent la mesure de la création et, à grands coups douloureux, poussent en avant le monde et son histoire. C'est l'inquiétude de l'horloge, et Ton cœur est inquiet jusqu'à ce que nous reposions en Toi, et Toi en nous, temps et éternité absorbés l'un dans l'autre. Mais soyez tranquilles : j'ai vaincu le monde. Le fracas du péché a disparu dans le silence de l'amour. Celui-ci en est devenu plus sombre, plus flamboyant, plus ardent à cause de l'expérience de ce qu'est le monde. Mais l'abîme moins profond de la révolte a été englouti par la miséricorde insondable, et en battements majestueux règne paisiblement le Cœur divin.
Hans Urs, cardinal von Balthasar, in Le Cœur du monde


mercredi 28 juin 2017

En pleurant... Hans Urs von Balthasar, Je suis le fils de perdition


Éloigne-toi de moi, car je suis un pécheur.
Pourquoi suis-je encore en train de parler avec toi ? Le souffle de ma bouche te touche comme un poison et te souille. Éloigne-toi de moi et défais ce lien impossible entre nous.
Il fut un temps où j'étais un pécheur entre d'autres pécheurs, et je pouvais alors saisir le présent de ta grâce, le présent de ton repentir, comme le mendiant reçoit la petite monnaie qu'on lui jette. Je pouvais m'en servir pour acheter du pain et de la soupe, et ainsi vivre par toi. J'avais le droit de goûter la joie du repentir. Il m'était permis de savourer l'herbe amère de la contrition comme un bienfait de ta grâce. La douceur de ta grâce l'emportait sur l'amertume de ma faute.
Mais aujourd'hui ? Que faire ? Dans quelle cachette me glisser afin que tu ne me voies plus, que je ne te sois plus à charge, que l'odeur de ma pourriture ne t'incommode plus ? Je t'ai offensé en plein visage et la bouche qui s'est posée mille fois sur tes lèvres divines a aussi baisé les lèvres du monde et prononcé cette parole : « Je ne le connais pas ». Et en vérité je ne le connais pas, cet homme. Si je le connaissais, je n'aurais pas pu le trahir ainsi : d'une manière si effrénée, si naturelle. Ou, si je le connaissais par hasard, en tout cas je ne l'aimais pas. Car l'amour ne trahit tout de même pas ainsi, il ne se détourne pas de l'air le plus innocent, l'amour n'oublie pourtant pas l'amour. Que j'aie pu t'abandonner, après tout ce qui s'est passé entre nous, prouve seulement une chose : que je n'étais pas digne de ton amour, que moi-même je n'ai jamais réellement possédé l'amour.
Ce n'est pas de l'orgueil, ce n'est pas de l'humilité, c'est tout simplement la vérité, si je te dis : c'est assez. Je ne veux pas qu'un rayon de ta pureté s'égare encore dans mon enfer. Il est beau que l'amour se penche vers ce qui est vil, mais intolérable qu'il devienne vil lui-même avec ce qui est vil. Il y a une trahison qu'il n'est pas possible de réparer. Éternellement il en restera quelque chose, jamais mon regard ne pourra de nouveau rencontrer ton regard. Je jetterai les trente deniers dans le temple — mais, je t'en prie, ne confonds pas cet acte avec le repentir. Ce mot prétentieux ne convient pas ici. Mon âme tient les lèvres fermées afin qu'aucun mot ne lui échappe. Mon acte est assez éloquent par lui-même, il crie vers le ciel, il eût été préférable qu'il criât vers l'enfer. Accorde-moi ce dernier bienfait et détourne-toi, je ne peux plus contempler ce visage couvert de crachats. Lave-toi, rends la pureté à ton visage, et laisse-moi là où je suis, là où est ma vraie place. Cette fois-ci, je sais qui je suis. Cette fois-ci, c'est définitif.
Tu sais bien pourtant ce que ton apôtre a dit :
Pour ceux qui ont été une fois éclairés, qui ont goûté le don céleste, qui ont eu part au Saint-Esprit, qui ont goûté la douceur de la parole de Dieu et les merveilles du monde à venir, et qui pourtant sont tombés, il est impossible de les renouveler une seconde fois en les amenant à la pénitence, eux qui pour leur part crucifient de nouveau le Fils de Dieu et le livrent à l'ignominie. Lorsqu'une terre, abreuvée par la pluie qui tombe souvent sur elle, produit une herbe utile à ceux pour qui on la cultive, elle a part à la bénédiction de Dieu ; mais, si elle ne produit que des épines et des chardons, elle est jugée de mauvaise qualité, tout près d'être maudite, et l'on finit par y mettre le feu.
À présent, c'est assez de fumier autour de l'arbre stérile ; celui-ci voulait te prouver, à mon avis, que trop de soin ne fait pas de bien : arrache-le — et qu'on n'en parle plus.
Les hommes ont ouvert ton cœur, de la blessure ont coulé l'eau et le sang, les hommes en ont bu et ils ont retrouvé la santé, ils se sont lavés et ils sont devenus purs. Mais j'ai fait tout autre chose. J'ai frappé l'amour en plein cœur. J'ai tué l'amour. J'ai atteint la moelle la plus intime de l'amour, sachant ce que je faisais, et j'ai touché la fibre la plus tendre de sa vie. Il s'est effondré, il n'est plus. Un cadavre est suspendu à la croix, je suis assis à distance et rumine ma honte et ma perte. Je suis le fils de perdition.
J'ai abusé de ta croix et de ta miséricorde. Tout est consommé jusqu'à la dernière goutte. Même le retour du fils prodigue, même la brebis égarée dans les épines, la drachme perdue ; tout est gaspillé et hors d'usage. On peut jouer cette scène vingt fois, cinquante fois peut-être, mais à la fin elle devient insipide et perd tout attrait. Et de nouveau j'entends ton apôtre :
Si nous péchons volontairement après avoir reçu la connaissance de la vérité, il ne reste plus de sacrifice pour les péchés ; il n'y a plus qu'à attendre un jugement terrible et le feu jaloux qui dévorera les rebelles. Celui qui a violé la loi de Moïse meurt sans miséricorde, sur la déposition de deux ou trois témoins ; de quel châtiment plus sévère pensez-vous que sera jugé digne celui qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu, qui aura tenu pour profane le sang de l'alliance par lequel il avait été sanctifié, et qui aura outragé l'Esprit de la grâce ?
Car nous le connaissons, celui qui a dit : « À moi, la vengeance ! c'est moi qui paierai de retour ! » Et encore : « Le Seigneur jugera son peuple. Il est effroyable de tomber entre les mains du Dieu vivant ! »
Il y a une communauté des saints. Il y a aussi une communauté des pécheurs. Peut-être n'en forment-elles qu'une seule. Cette chaîne, cette vague qui se propage de jour en jour, d'année en année, de siècle en siècle, ce fleuve sanglant de fautes, la route trébuchante des hommes, qui se traînent péniblement, s'abattent et se relèvent. Une vie unique et brûlante de faute et de repentir les anime tous, et au milieu de ce fleuve sombre de bonne et de mauvaise souffrance circulent aussi les gouttes rédemptrices de ton sang, ô Seigneur. Eux, tu les sauveras.
Mais moi, je suis expulsé de cette communauté des pécheurs. Rigide et glacé, recroquevillé sur moi-même, je suis accroupi à l'écart, mon péché est sans exemple. Lorsque ceux-là pèchent, l'ange de Dieu pleure en leur cœur. Mais en moi il n'y a aucun ange. Lorsque les autres tombent, un vase secret se brise en eux, et une nostalgie amère s'épanche comme une offrande. Mais en moi rien ne se brise plus, tout est durci et inexorablement fermé. Lorsque les autres ont péché, ils ont encore le droit de prier ; mais quelle prière pourrais-je encore réciter, qui ne serait pas saluée par les moqueries de l'enfer ? Comment pourrais-je encore croire ce que je te dis en priant : « Je regrette de t'avoir offensé », « Je veux t'aimer » ? Par expérience, je détiens la preuve que ce n'est pas vrai. Dans les autres, c'est l'Esprit saint offensé qui gémit. En moi, tout reste muet. C'est là sans doute ce qu'on appelle le péché contre l'Esprit. Les autres tombent à genoux au pied de la croix. Je suis tombé derrière la croix. Les autres sont les sujets d'une divine pédagogie : il était bon que tu m'aies humilié, peuvent-ils dire, car j'ai appris ainsi à connaître ta justice et ta miséricorde.
J'ai depuis longtemps dépassé cette pédagogie, chez moi la faute n'a plus aucun bon côté. Elle est toute ronde et pleine, et de toutes parts inexpugnable, comme une boule de fer et de feu.
Laisse-moi seul. Que ta mère aussi ne me touche pas. Je ne suis pas pour vous un objet à regarder. Ne gaspillez pas votre pitié en moi, elle serait mal placée. Qu'il m'arrive ce qui doit m'arriver. À celui qui est là, à ta droite, tu as promis le paradis. Je le lui laisse de bon cœur. Il l'a bien mérité. Il ne savait pas ce qu'il faisait. Soyez heureux, tous les deux ensemble, dans votre jardin céleste. Quant à moi, ne te torture pas à mon sujet. Je demeure celui qui est à gauche. Et ne me torture pas non plus avec ta torture. Essaie de m'oublier.
A-t-il fait un éclair ? Le temps d'une déchirure dans les ténèbres, ne voyait-on pas le fruit sur la croix, immobile, raide comme la mort, les yeux hagards, absents, pâle comme un ver, probablement déjà mort ? C'était bien son corps, mais où est son âme ? Sur quels rivages sans bords, dans quelles profondeurs marines vidées de leurs eaux, sur le fond de quelles sombres fournaises, s'en va-t-elle, errante ? Ils le savent tous soudain, ceux qui entourent le gibet : il est parti. Un vide insondable (non pas la solitude) s'écoule du corps pendu, rien ne s'attarde plus ici, sinon ce vide fantastique. Le monde avec sa figure s'est évanoui, il s'est déchiré du haut en bas comme un rideau ; il s'est englouti, réduit en poussière, il a crevé comme une vessie. Il n'y a plus rien sinon le rien. Même pas les ténèbres. Le monde est mort. L'amour est mort. Dieu est mort. Tout ce qui était un rêve que personne ne rêvait. Le présent est le pur passé. L'avenir n'est rien ; l'aiguille a disparu du cadran. Il n'y a plus de combat entre l'amour et la haine, entre la vie et la mort. Les deux partis ont été égalisés, et l'évacuation de l'amour s'est évanouie dans le vide de l'enfer. L'un a complètement pénétré l'autre, le nadir se trouve au zénith : Nirvana.
A-t-il fait un éclair ? Le temps d'une déchirure dans le vide sans formes, la figure d'un cœur n'était-elle pas visible, voguant dans les tourbillons du vent à travers le chaos sans monde, chassé comme une feuille ou bien ailé lui-même, errant en tous sens, vibrant d'une vibration propre, invisible, subsistant seul entre le ciel privé de son âme et la terre évanouie ?
Chaos. Au-delà du ciel et de l'enfer. Néant sans formes situé derrière les bornes de la création.
— Est-ce là Dieu ? Dieu est mort sur la croix.
— Est-ce la Mort ? On ne voit point de morts.
— Est-ce la fin ? Rien n'est plus là qui ait une fin.
— Est-ce le commencement ? Le commencement de quoi ?
Au commencement était le Verbe. Quel Verbe, quelle parole inintelligiblement informe et privée de sens ? Mais regardez : quel est cet objet indescriptible qui commence à se dessiner d'une manière indécise dans le gouffre infini ? Cela n'a ni contenu ni contour ; sans nom, plus solitaire encore que Dieu, on le voit surgir du vide absolu. Ce n'est personne. C'est antérieur à tout. Est-ce le commencement ? C'est petit et indéterminé comme une goutte. Peut-être est-ce de l'eau. Mais cela ne coule pas. Ce n'est pas de l'eau, c'est plus trouble, moins limpide, plus consistant que l'eau. Ce n'est pas non plus du sang, car le sang est rouge, le sang est vivant, le sang s'exprime clairement et en langage humain. Ce qui est ici n'est ni de l'eau ni du sang, c'est plus ancien que l'un et l'autre, c'est une goutte du chaos originel. Lentement, lentement, avec une invraisemblable lenteur, la goutte commence à prendre vie, on ne sait pas si ce mouvement exprime une lassitude infinie, à l'extrémité de la mort, ou le premier commencement — mais de quoi ?
Chut, chut ! Retiens le souffle de tes pensées. Encore beaucoup trop tôt maintenant pour songer à l'espérance. Beaucoup trop faible encore le germe pour parler tout bas d'amour. Mais observe-le : à présent il se met tout de même à bouger. C'est tout juste un faible ruisseau, à peine liquide. Beaucoup trop tôt pour parler d'une source. C'est un suintement, perdu dans le chaos, qui va sans direction, sans pesanteur. Mais déjà plus abondamment. Une source dans le chaos. Qui jaillit du pur néant. Qui jaillit d'elle-même. Ce n'est pas le commencement de Dieu qui, éternellement et d'une manière souveraine, se pose lui-même dans l'existence, lumière, vie et béatitude trinitaires. Ce n'est pas le commencement de la création qui s'échappe doucement et tout en dormant des mains du Créateur. C'est un commencement sans pareil. Comme si la vie s'élevait en naissant de la mort. Comme si la lassitude — si grande que depuis longtemps déjà aucun sommeil ne pouvait plus la réparer —, comme si la suprême désagrégation de la force parvenue à l'extrême limite de l'épuisement se mettait à fondre, commençait à couler — parce que couler est peut-être un signe et un symbole de la lassitude incapable de tenir bon plus longtemps, et parce que tout ce qui est fort et ferme finit par se dissoudre en eau. Mais la naissance qui s'est passée au commencement n'a-t-elle pas eu lieu aussi à partir de l'eau ? Et cette source dans le chaos, cette lassitude qui s'écoule, n'est-elle pas le commencement d'une nouvelle création ?
Enchantement du Samedi saint. La source jaillie du chaos reste sans direction. Est-ce le résidu de l'amour du Fils qui, épanché jusqu'à la dernière goutte — car tout contenant s'est brisé et le monde, le vieux monde, a passé —, cherche à remonter vers le Père à travers le néant ombreux ? Ou bien cet amour, sans force, inconscient, coule-t-il, malgré tout, en direction opposée, à la rencontre d'une nouvelle création, pas du tout subsistante encore, encore informe, même pas encore mise au monde ? Protoplasme s'engendrant lui-même, le premier germe des nouveaux cieux et de la nouvelle terre ? À présent la source jaillit toujours plus abondante. Certainement elle s'échappe d'une plaie, elle est comme la fleur, le fruit d'une plaie, elle s'élance de cette plaie comme un arbre. Mais la plaie n'est plus douloureuse, le temps de la souffrance est depuis longtemps écoulé, l'origine est dépassée, d'hier date l'éclosion de la source d'aujourd'hui. Ce qui s'épanche à présent, ce n'est plus la souffrance qui souffre, c'est la souffrance soufferte. Non plus l'amour qui offre, mais l'amour offert. Seule la plaie est là : béante, porte grande ouverte, chaos, nada, d'où la source s'écoule au-dehors. Plus jamais cette porte ne se fermera. De même que la première création n'a jamais été qu'un jaillissement toujours nouveau sortant du néant, ainsi ce monde nouveau, non encore enfanté, compris dans le premier jaillissement créateur, ne surgira jamais d'ailleurs que de la plaie qui ne se fermera plus. Toute figure, à l'avenir, s'élèvera de ce vide béant, toute santé tirera sa force de la plaie créatrice. Arc de triomphe de la vie plein de majesté ! Les armées de la grâce, cuirassées d'or, débouchent de toi, portant des lances de feu. Grotte profonde d'où s'échappe le fleuve de vie ! Intarissables, les flots se pressent pour sortir de toi, éternellement flots d'eau et de sang, baptisant les cœurs païens, étanchant la soif des âmes altérées, déferlant sur les déserts du péché, répandant des richesses surabondantes, remplissant à déborder tout contenant, comblant à l'excès tout désir.
Hans Urs, cardinal von Balthasar, in Le Cœur du monde