jeudi 15 novembre 2018

En promettant... RP Paul Doncœur, Nous ne partirons pas !


Paul Doncœur avait été touché personnellement, à 22 ans, par la loi de 1901. Pendant douze années d'exil, il avait souffert pour la France et pour tous les français de la vague d'anti‑cléricalisme qui sévissait sur son pays. Puis, de 1914 à 1924, il avait retrouvé la France éternelle, courageuse, libérale, profondément attachée à sa foi et à sa religion ancestrale. Il n'est pas surprenant qu'il ait été à la pointe du combat, en 1924, lorsqu'il s'est agi de défendre la liberté religieuse à nouveau menacée. De quoi s'agissait-il donc ?
Les lois laïques du 1er juillet 1901 et du 7 juillet 1904, bien oubliées maintenant, avaient édicté deux principes :
― les congrégations sont exclues du droit commun des associations françaises ;
―tout congréganiste est déchu du droit d'enseigner.
Ces lois furent appliquées pendant dix années : 974 établissements religieux furent dissous, 1843 écoles congréganistes fermées, 272 poursuites engagées et 673 condamnations prononcées. Les congrégations s'expatrièrent, beaucoup en Belgique, d'autres en Hollande, en Angleterre, et jusque dans les pays les plus lointains.
En août 1914, tous les religieux en âge de se battre rentrent en France se mettre à la disposition des Autorités militaires. Puis l'exode des populations belges devant les armées allemandes ramène en France de nombreux religieux et religieuses français, avec les congrégations belges qui les avaient accueillis. Ce n'est plus le moment de parler des lois d'exception.
Des milliers de prêtres et de religieux mobilisés feront leur devoir, plus que leur devoir, et 4 000 d'entre eux dormiront côte à côte avec leurs frères d'armes dans la terre ensanglantée de leur Patrie. Les religieux âgés ou blessés, les religieuses, se dévouent pour les blessés, les malades, les familles et les enfants. Tous reprennent leur place dans la communauté française.
Néanmoins, dès la paix revenue, une certaine presse, et certains hommes politiques osent reparler des lois laïques.
Mais en 1919, aux élections législatives, le Bloc National remporte une grande victoire. La chambre bleu horizon se réunit le 7 novembre 1919 pour entendre le discours, programme de son chef, Alexandre Millerand, qui précise au sujet des congrégations :
... j'ai déclaré que, pour ma part, il me paraîtrait impossible que, la guerre terminée, on reconduisit à la frontière les congréganistes qui l'avaient franchie pour venir, sur le front, prendre leur part de dangers avec leurs frères français.
... je demande simplement que religieux comme laïques aient le même droit de s'associer sous les règles de la loi, pour défendre et propager leurs opinions... La République de la Victoire est la propriété de tous les Français. Elle a le droit d'être généreuse, libérale et tolérante.
Et de fait, les députés et les hommes d'État du Bloc National respectent la liberté renaissante. Les congréganistes rentrés et restés en France vivent jusqu'en 1924 sans être inquiétés. En 1920, le Gouvernement rétablit l'Ambassade au Vatican, après un vote à une majorité considérable. En 1923, Maurice Barrès — et ce fut son dernier travail parlementaire avant sa mort l'année suivante — prépare un projet de loi autorisant officiellement le retour de cinq congrégations. Mais les bonnes volontés inexpérimentées de la Chambre bleu horizon n'avaient pas mis longtemps à être détournées de leur idéal, et le projet de loi ne fut pas mis en discussion devant un Parlement dont le terme approchait. D'ailleurs, les religieux, comme les prêtres, avaient repris leur place dans la Nation.
Viennent les élections législatives de 1924 et — réaction contre la politique menée par les Gouvernements depuis la fin de la guerre, — le Cartel des Gauches remporte la victoire. Les anticléricaux possèdent leur Chambre introuvable et les événements vont se succéder rapidement.
Le 1er juin 1924, une assemblée du Cartel réclame la démission immédiate du Président de la République Millerand. Elle l'obtient le 11 juin après qu'Édouard Herriot en ait fait la condition de la formation du nouveau Gouvernement. Le 17 juin, Herriot présente son Gouvernement au Parlement et prononce son discours-programme dans lequel il annonce les premiers buts de son gouvernement : « donner au pays la paix sociale par une large amnistie, la paix morale par la suppression de l'Ambassade au Vatican, l'application de la loi sur les congrégations religieuses et l'introduction en Alsace-Lorraine de toute la législation républicaine ».
Ce programme amène des réactions immédiates, passionnées et parfois violentes, non seulement en Alsace-Lorraine, mais de proche en proche chez tous les catholiques de France. Il réveille en effet le drame vécu par les Français de 1901 à 1914 avec l'application des lois laïques.
Le 20 juillet, les Études publient un éditorial titré Le tocsin qui sonne dans lequel Paul Doncœur et ses collègues écrivent :
« Ainsi l'amnistie se prépare pour nombre de révoltés, et sans doute quelques traîtres, mais les condamnations s'apprêtent pour beaucoup de Français et de Françaises fidèles à leur pays comme à leur Dieu, revenus pour servir au moment douloureux ».
À la même époque est créée la Fédération Nationale Catholique présidée par le Général de Castelnau. Celui-ci, ancien chef d'état-major de Joffre, jouit d'un prestige immense dans le monde catholique. La perte de deux fils tombés au front, le refus du Gouvernement en 1918 de lui donner le bâton de Maréchal, en ont fait un personnage légendaire.
En août, les religieux anciens combattants constituent la DRAC, Ligue des droits des religieux anciens combattants ouverte à « tous ceux qui, à des titres divers, prétendent exiger qu'aucun citoyen ne puisse, sans avoir forfait, être mis hors de la loi commune » — et dont la devise est « Égaux comme au Front ».
En Alsace-Lorraine, la guerre sainte est déclarée pour le maintien des libertés religieuses que les Alsaciens et les Lorrains avaient réussi à conserver sous l'administration allemande. Les manifestations se succèdent tous les dimanches et les évêques de Strasbourg et de Metz élèvent des protestations officielles contre les manquements du Gouvernement aux promesses données depuis 1914.
En septembre, le Gouvernement tente quelques épreuves de force :
― les Préfets reçoivent instructions de recenser tous les religieux et religieuses des Établissements congrégationistes. Au Carmel de Lisieux par exemple, le Commissaire de Police et le greffier tentent d'interroger les religieuses qui, ainsi que les évêques l'ont prescrit, leur opposent un silence absolu.
― les Clarisses d'Alençon et d'Évian reçoivent l'ordre préfectoral d'avoir à évacuer leurs couvents (qu'elles avaient déjà quittés en 1901 pour la Suisse).
C'est alors que Paul Doncœur a une entrevue avec Jacques Péricard, fondateur de L'Almanach du Combattant, célèbre par le cri immortel qu'il lança le 6 avril 1915 au Bois Brûlé en Argonne, dans la bataille des Éparges : « Debout les Morts ! » en repoussant avec les restes de sa Compagnie une violente contre-attaque allemande. Jacques Péricard lui offre la tribune de L'Almanach du Combattant et Paul Doncœur, à la manière du Lacordaire de la phrase fameuse « La liberté se prend, elle ne se demande pas » rédige d'un trait sous la forme d'une lettre ouverte au Président Herriot un manifeste dont le retentissement va être considérable.
Sous le titre « Rassemblement », cette lettre ouverte est publiée en octobre 1924 dans L'Almanach du Combattant « 1925 » qui tire à 100 000 exemplaires :
« Alors M. Herriot a fait le grand geste d'ouvrir tout larges les deux bras encore sanglants de la France et a donné à tous les misérables leur pardon ! Par la porte ouverte on a voulu faire passer tous les coupables et tous les lâches, les insoumis, les déserteurs et les traîtres... S'ils reviennent pour servir et réparer, j'applaudis !
Mais cette même porte ouverte aux frontières, le même M. Herriot, du haut de la tribune française, il nous la montre, à nous, rentrés le 4 août 1914 pour la bataille...
Eh bien, non, nous ne partirons pas ! Pas un homme, pas un vieillard, pas un novice, pas une femme ne repassera la frontière, cela jamais !
En 1901, quand a été votée la loi infâme, j'étais tout jeune Jésuite, — il y avait quatre ans que mon père, un vieil officier d'Afrique, m'avait conduit en pleurant au noviciat de Saint-Acheul, — j'ai fait comme les autres et j'ai pris le train pour la Belgique, honteusement. J'ai vécu douze ans en exil, de vingt deux à trente-quatre ans, toute ma vie d'homme. Mais le 2 août 1914, à 4 heures du matin, j'étais à genoux chez mon supérieur : « C'est demain la guerre, ai-je dit, ma place est au feu ! Mon supérieur m'a béni et m'a embrassé. Par des trains insensés, sans ordre de mobilisation (j'étais réformé), sans livret militaire, j'ai couru au canon jusqu'à Verdun. Le 20 août, à l'aube, à la recherche des blessés du 115e, j'avançais au-delà des petits postes quand, tout à coup, je fus enveloppé par le craquement de vingt fusils et je vis mon camarade étendu de son long contre moi sur la route, la tête broyée. Le poste allemand était à trente pas ! J'ai senti à ce moment que mon cœur protégeait tout mon pays : jamais je n'avais respiré l'air de France avec cette fierté, ni posé mon pied sur sa terre avec cette assurance !
Je ne comprends pas encore comment je ne fus pas tué alors, ni vingt fois depuis. Le 16 septembre, j'étais fait prisonnier devant Noyon en plein combat ; en novembre, j'étais de nouveau en France, et en décembre je retrouvais le feu avec la plus belle des divisions, la 14ème de Belfort. Avec elle, je me suis battu trente mois, jusque devant Mézières, le 11 novembre 1918. J'ai été trois fois blessé, je garde toujours sous l'aorte un éclat d'obus reçu dans la Somme, et pour avoir commis le crime de rester chez moi, vous me montrez la porte ! Vous voulez rire ! M. Herriot.
Mais on ne rit pas de ces choses.
Jamais pendant cinquante mois, vous n'êtes venu me trouver, ni à Tracy-le-Val, ni à Crouy, ni à Souain, ni au fort de Vaux, ni au Reichsackerkopf, ni à Maurepas, ni à Brimont, ni à la Cote 304, ni au Mort-Homme, ni au Kemmel, ni à Tahure. Je ne vous ai vu nulle part me parler de vos « lois sur les Congrégations », et vous osez me les sortir aujourd'hui ?
Vous n'y pensez pas !
Ni moi, entendez-vous, ni aucun autre (car tous ceux qui étaient en âge de se battre se sont battus), ni aucune femme, nous ne reprendrons la route de Belgique.
Cela, jamais !
Vous ferez ce que vous voudrez ; vous prendrez nos maisons, vous nous ouvrirez vos prisons — il s'y trouve en effet des places laissées vides par qui vous savez !
Mais partir, comme nous l'avons fait en 1902 ? Jamais !
Nous avons aujourd'hui un peu plus de sang dans les veines, voyez-vous. Et puis, soldats de Verdun, nous avons appris ce que c'est que de s'accrocher à un terrain. Nous n'avons eu peur ni des balles, ni des gaz, ni des plus braves soldats de la Garde ; nous n'aurons pas peur des embusqués de la politique.
Et je vais vous dire maintenant pourquoi nous ne partirons pas.
Ce n'est pas de courir au diable qui nous effraie. Nous ne tenons à rien, ni à un toit, ni à un champ. Jésus-Christ nous attend partout et nous suffira toujours, au bout du monde.
Mais nous ne partirons pas parce que nous ne voulons plus qu'un Belge, ou qu'un Anglais, ou qu'un Américain, ou qu'un Chinois, ou qu'un Allemand, nous rencontrant un jour loin du pays, nous pose certaines questions auxquelles nous répondrions, comme jadis, en baissant la tête : « La France nous a chassés ! »
Pour l'honneur de la France ; entendez-vous ce mot comme je l'entends ? pour l'honneur de la France, jamais nous ne dirons plus cela à un étranger.
Donc nous resterons. Nous le promettons à nos morts, et à vous aussi, camarades ».
Paul Doncœur, Officier de la Légion d'Honneur.
et Jacques Péricard ajoute :
« Les religieux anciens combattants ont été nos frères d'armes et sont demeurés nos frères, qu'on ne touche pas à notre famille ! »
Le journal La Croix reproduit le 30 octobre 1924 le manifeste de Paul Doncœur sous le titre « Pour l'honneur de la France... nous ne partirons pas ! » et à la suite, l'abbé Bergey, curé de Saint-Émilion et député de la Gironde s'écrie : « Va-t-on déclarer hors-la-loi et expulser de France d'anciens combattants sous prétexte qu'ils ne portent pas de veston ? »
À la lecture de la lettre ouverte à Herriot, tous les religieux jusque-là isolés se sentent plus forts. D'emblée, leurs craintes s'estompent et ils relèvent le défi. Le manifeste est imprimé en tracts, en cartes postales, puis en affiches qui couvrent les murs de Paris. Les six cardinaux, puis, successivement, tous les évêques écrivent au Président Herriot des lettres officielles de protestations. La Fédération Nationale Catholique, la DRAC, la Ligue patriotique des françaises, qui à elle seule groupe 500 000 adhérentes, mènent dans toute la France d'ardentes campagnes pour la liberté religieuse.
Pendant deux années, Paul Doncœur est partout. À tous les grands meetings il prend la parole et enflamme son auditoire. Le titre de son pamphlet est devenu un slogan. Sans vouloir le représenter, la DRAC édite une affiche figurant un aumônier militaire grand blessé, unijambiste, s'appuyant sur ses béquilles, affiche soulignée par la phrase invincible « Nous ne partirons pas ».
L'affiche apparaît sur les murs de la France entière. Tous les français se représentent le Père Doncœur sous ces traits... et longtemps on hésitera à le reconnaître dans l'orateur alerte des grands meetings catholiques. Ces rassemblements atteignent des chiffres jamais connus : vingt mille, cinquante mille et même cent mille personnes. Paul Doncœur se révèle orateur de foule, incisif, spirituel et finalement bouleversant. Son début est généralement lent : improvisateur, il développe son argumentation, prend la température, devine l'attente, puis à la faveur d'un bon mot, d'une histoire qui détend l'auditoire, le fait s'esclaffer bruyamment, et avant même qu'il soit revenu de ses rires, le Père l'entraîne, le porte aux cimes de l'émotion religieuse. La finale brève, incisive, est toujours la reprise de l'unique thème qui l'anime : pour l'honneur de la France, pour le règne de Jésus-Christ.
Afin d'organiser l'action, Paul Doncœur crée avec un de ses amis, Marcel Forestier, capitaine d'artillerie en 1918 devenu par la suite dominicain, le Bureau des Conférences. Un conférencier est chargé d'informer toute une région, par exemple Épernay, Châlons, Reims et jusqu'à Nancy et Metz. La dépense de voyage entre chaque ville est faible ; on demande aux organisateurs locaux de la prendre en charge et de réunir un auditoire. On envoie les affiches de Paris et on demande aux responsables d'expédier à l'issue de chaque manifestation à leurs députés et à Édouard Herriot des télégrammes du style : « X... milliers de catholiques, réunis à ... demandent la suppression des lois d'exception ».
Ces télégrammes arrivent chaque jour sur le bureau de la Chambre, venant de toutes les régions de France. Ils exaspèrent et finissent par impressionner le Gouvernement. Celui-ci se rend compte que l'opinion publique ne le suit pas dans ses projets anticléricaux, et finalement il renonce à son entreprise. Depuis lors, les religieux sont des français à part entière.
Cet échec du Cartel des gauches en 1924 a été une contre-épreuve vérifiant la pérennité de l'apaisement religieux issu de la grande guerre, mais il a fallu que les catholiques se défendent énergiquement. Paul Doncœur a été dans ce combat le fer de lance connu, admiré et aimé de la France entière.
Pierre Mayoux, in Paul Doncœur Aumônier militaire


dimanche 11 novembre 2018

En servant... RP Paul Doncœur, Ils sont tombés pour assurer la paix



Aux Morts des Armées de Champagne
Éminentissime Seigneur,
Monsieur le Ministre,
Messieurs les Ambassadeurs,
Messieurs les Maréchaux,
Messieurs,
La haute majesté de ce sanctuaire et l'incomparable éclat de cette assemblée eussent à coup sûr exigé que votre hommage aux Morts de Champagne fut exprimé par une toute autre voix que la mienne. Si j'ai dû, malgré mes résistances, me soumettre aux volontés d'un chef toujours très aimé de ses anciens soldats, son ordre excusera ma présence dans cette chaire. D'ailleurs, un regard jeté sur ce catafalque, volontairement si modeste, que couvrent seulement trois drapeaux, m'a fait comprendre, je le crois, vos intentions.
Le souvenir en effet me revient d'une des plus émouvantes prises d'armes que j'ai vues de la guerre.
Le 4 octobre 1915, nous redescendions des pentes de Navarin, décimés, déchirés, boueux, dans le plus invraisemblable encadrement, à bout de forces. Pour comble de souffrances il nous avait fallu refaire en sens inverse tout le parcours de l'attaque et nous avions, hélas ! retrouvé à chaque tranchée, épaves de l'assaut livré aux réseaux allemands mal ouverts, les centaines et les centaines de nos camarades, encore couchés sur l'herbe grise que leur sang avait tachée. Lorsque nous arrivâmes à la Suippe, un ordre vint de faire demi-tour : nous devions être passés en revue sur le terrain même d'où nous étions partis huit jours plus tôt pour l'attaque. Les pauvres malheureux maugréèrent et machinalement se soumirent, obéissant aux ordres qui les rangeaient en des semblants de Compagnies... Or, à peine nous vîmes-nous alignés en bordure de la route de Suippes à Saint-Hilaire, faisant face au champ de bataille où nous laissions nos amis, que nous sentîmes une force mystérieuse nous saisir. Une voix venait de commander les honneurs. Le front de la Division sembla se dresser ; oubliant leur fatigue, les muscles s'étaient tendus, un claquement d'armes avait frémi, les têtes s'étaient relevées et les yeux fixés en avant. Tout d'un coup, l'horizon immédiat disparut, la boue froide que nous piétinions, les peupliers de la Suippe, l'ondulation même des premières collines devenait transparente et la vision tragique surgit : les parallèles de départ, les réseaux crevés de trous d'obus, les parapets de craie blanche, chacune des pentes qu'il avait fallu enlever, depuis la ferme des Wacques jusqu'à la ferme de Navarin, et face à nous, la Division, la véritable, dont nous, les huit cents survivants, n'étions que l'ombre honteuse d'elle-même : nos quatre colonels tombés, nos quarante commandants de compagnie tués, et les milliers de camarades que d'un cœur unique nous saluions en ce moment de nos drapeaux en deuil et de nos armes. Ce fut une minute de solennel silence ; nous leur envoyions notre salut muet et nos serments de fidélité ; puis, la vision disparut et nous reprîmes vers le sud notre marche, emportant pour nos prochains combats, l'impérissable souvenir de nos Morts de Navarin.
Messieurs, me trompé-je si j'interprète à la lumière de ce souvenir de soldat la cérémonie de ce jour ? Vous l'avez voulue, n'est-il pas vrai, digne de nos camarades, et pour cela vous l'avez faite toute simple, toute austère. Ni l'emphase, certes, d'une rhétorique habile, ni même la splendeur d'une éloquence magnifique ne lui convenaient. Avec raison, vous avez voulu que la voix qui s'élèverait fut si grêle, que la personne qui se présenterait fut si mince qu'elles ne puissent faire écran entre vous et l'héroïque vision dont vos yeux sont déjà, j'en suis sûr, remplis.
Nous étant arrachés aux lassitudes ou aux dissipations, hélas ! de nos vies redevenues médiocres, ayant fait taire les voix importunes ou impudentes qui nous harcèlent, n'est-il pas vrai que le noble silence de ce lieu de gloire et de prière nous a tellement investis de sa vertu et que nous nous sommes sentis saisis d'un tel frisson, qu'il va suffire de trois syllabes prononcées par une voix inconnue pour que le prodige s'opère. À peine entrés en ce sanctuaire, ne sont-elles pas évanouies subitement toutes les vulgarités du monde qu'il nous faut désormais habiter ? Évanouies les splendeurs elles-mêmes de ces voûtes glorieuses ? Évanouies les gloires vivantes dont est faite cette assemblée ? Et, fermant les yeux, n'avons-nous pas vu surgir devant nous l'armée, toute l'armée des Morts de Champagne que nous sommes venus saluer ?
Navarin ! Navarin ! Pauvre lieu banal que sacrera à jamais le Signe que vous y voulez dresser ! Navarin ! N'est-ce pas, mes camarades qui vous y êtes tant battus, n'est-ce pas, Femmes qui avez sur ses glacis mortels si douloureusement poursuivi vos quêtes inutiles, n'est-ce pas qu'il suffit de ces trois syllabes pour que vous investisse l'immense champ de bataille, depuis la Montagne de Reims et le Moronvilliers noir et blanc, jusqu'aux mamelons de Tahure et de Massiges que souligne la masse noire de l'Argonne !
Champagne ! Champagne, la plus nue, la plus pauvre ! Terre de France sans beauté et sans fécondité même ! Terre à canons ! Terre à se battre ! Terre à mourir ! Des noms de roture désignent tes villages coulés dans tes médiocres replis. Tes bandes de maigres sapins sont sans nom ! Lieux anonymes, bien propres au prosaïque sacrifice de ces milliers de fantassins sans gloire qui y dorment leur sommeil d'inconnus ! Terre misérable et cependant Terre unique au monde pour tant de cœurs de femmes qui y demeurent à jamais en arrêt, parce que là-bas leur amour, tout leur amour a été quelque part, un jour enseveli.
Enseveli ? Et ne voilà-t-il pas que cette terre se soulève ? Ne voilà-t-il pas que des trous crayeux, des herbes rases, des abris effondrés, surgissent de partout tous les Morts invisibles. Dites ! Ne sont-ils pas debout devant nous, tous ceux que nous avons laissés ? Ne les reconnaissez-vous pas, vos fils, vos amis ? Adolescents au front de filles où vos baisers tremblaient aux heures de séparation ! Hommes aux mains rudes dont l'étreinte vous était une si douce certitude ! Tous, confondus, de tout âge et de tout écusson : Chasseurs bleus que je vois tournoyer dans les tirs de barrage comme les grains des vignes pourpres sous la grêle ! Grands cavaliers à pieds, tragiques statues dans vos longs manteaux de boue ! Petits zouaves roses des faubourgs ! Coloniaux au masque de bronze ! et toi, Toi, la plus humble la plus belle, pauvre Infanterie de nos villages de France ! Nos frères, Vos fils, Vos époux !
Et puis, sur les horizons qui s'élargissent, ne voyez-vous pas, accourus des divers Comtés, nos frères aussi d'Angleterre ou d'Écosse, qui chargiez au geste gracieux de vos lieutenants nous jetant en passant un grave « Vive la France », qui s'illuminait d'un sourire ! Et vous, frères d'Italie, qui bondissiez dans la forêt de Reims avec l'emphase des grandes eaux ! Et vous enfin, frères si lointains et si proches, frères d'Amérique, que nous ne pouvons nommer sans émoi en pensant aux mères qui, ayant donné vos jeunesses pour la France, vous pleurent et ne vous ont jamais revus !
Messieurs ne sont-ils pas là tous, debout face à nous et ne sentez-vous pas qu'une force nous soulève, rassemblant nos âmes et nos pensées pour adresser à nos camarades cet incomparable salut du soldat où se fondent, avec tant de pudeur et dans une si belle discipline, le respect donné au plus humble, l'affection robuste de cœurs d'hommes, et le serment de fidélité que jurent des lèvres closes et des armes serrées dans nos poings ?
Camarades de Champagne nous reconnaissez-vous ? Depuis celui qui fut si bien des vôtres et qui vous apporte ici le salut de toute l'Armée française, jusqu'aux ambassadeurs des nobles nations unies à notre sacrifice, depuis vos chefs dont les noms ont anobli pour des siècles l'histoire de la France, jusqu'aux femmes que vous aimiez et qui vous ont enfantés à l'héroïsme.
Messieurs vous n'avez pas voulu que ces honneurs d'un instant puissent périr dans l'oubli, et cette vision héroïque vous avez résolu de la transmettre aux petites générations qui ne savent pas. Là-bas, sur ce point culminant de la route des Ardennes, d'où finalement s'est envolée la victoire, vous avez décidé de dresser le monument de bronze qui perpétuera leur assaut. Pour que ce monument soit digne de son objet, digne de ceux qui ont tout donné, vous allez j'en suis sûr, donner beaucoup. Vous savez bien que, jetteriez-vous dans ces bourses des fortunes, il n'y aurait point de commune mesure entre votre geste et le leur. Qui dira de combien de millions se payent le sang de cent mille hommes et les larmes de leurs mères ?
Aussi nos camarades attendent-ils de nous bien plus encore. Ce regard qu'ils fixent sur nous exige une réponse. N'aurons nous pas, Messieurs, la force de leur donner les certitudes qu'ils espèrent ? N'aurons-nous pas le courage de leur jurer, qu'intimement unis, nous saurons continuer par des sacrifices semblables l'œuvre pour laquelle ils sont tombés ?
Ils sont tombés pour assurer la paix du Monde ; nos ambitions ne sont point autres. Mais, comme ils n'ont obtenu la première victoire sur les violences déchaînées qu'en triomphant de leurs propres égoïsmes, nous n'achèverons leur œuvre que dans la mesure où nous saurons commander aux instincts, ou de paresse ou d'ambition, ou de vengeance ou de lâcheté. Messieurs, nous savons que cette œuvre pacifique n'est point faite encore, nous voyons quelles menaces pèsent toujours sur ce pauvre univers et de quelles angoisses les cœurs des mères sont travaillés. Ne désarmerons-nous donc jamais les haines et ne connaîtrons-nous pas enfin la Paix ?
Cette cérémonie, Messieurs, va se terminer par une prière, par la grande prière du Calvaire, renouvelée sur cet autel. Nous l'offrirons pour nos Morts, mais peut-être qu'au lieu d'en faire les simples bénéficiaires de notre supplication, nous pourrions leur demander de se faire aussi nos intercesseurs. S'ils ont besoin de la miséricorde divine, n'avons-nous pas, nous les vivants, bien plus besoin de sa pitié, et notamment pour cette œuvre de Paix si précaire et si menacée ?
M'excuserez-vous, Messieurs, d'évoquer un dernier souvenir ?
Le 29 septembre 1915, je parcourais dans la nuit les pentes de Navarin à la recherche des blessés de ces quatre jours de combats. Un étrange silence pesait sur ce terrain que déchirait tout à l'heure la rage des artilleries. Seuls parfois se rallumaient l'étincellement et le crépitement des grenades ; autour de nous les balles tirées par des guetteurs apeurés passaient en cassant les branches. Nous allions, prêtant l'oreille aux gémissements, quand, en traversant un petit bois, j'entendis un chant venir à nous, très doux. Je reconnus une mélodie du Gloria in Excelsis de la Messe ! Je regardais mon compagnon avec surprise, quand la lueur d'une fusée nous montra, étendue à nos pieds, une forme allongée... C'était ce soldat qui chantait ! Nous nous glissâmes à genoux et, me penchant, je discernai une figure toute jeune d'un petit soldat du 35e qui dormait, les traits détendus, les yeux clos, les lèvres entrouvertes. Un murmure monta... Et c'était cette fois une phrase du Pater. « Il rêve », me dit mon compagnon. En effet, son caprice, reprenant en arrière, murmurait le triple appel du Sanctus. Nous nous regardâmes, malgré nous inquiets. Serait-il blessé ? La fièvre ? Nous appelâmes ; aucune réponse. Je le secouai. Alors plus doux, les lèvres laissèrent échapper un dernier chant, le triple Agnus Dei de la Messe... Nous ne découvrions cependant aucune trace de blessure. « Il faut le retourner », dis-je au brancardier, et nous le prîmes par l'épaule. Il s'abandonna comme l'enfant que sa mère retourne dans son berceau parce qu'il rêve, et, la petite tête se laissant aller sur l'herbe, nous aperçûmes à l'arrière du casque un mince trou noir... Ainsi, une balle dans la nuque, cet enfant agonisait à la face du Ciel, et de son passé de petit paysan remontaient les chants de son église de village ! Agnus Dei, qui tollis peccata mundi ; dona nobis pacem ! Ce fut son suprême appel à Celui qui, en effet, porta les péchés du Monde, pour lui donner en retour le bienfait de sa Paix.
Messieurs, ce souvenir ne donne-t-il pas à cette Messe son sens complet ? Jeanne d'Arc, qui en pouvait juger, disait que ce sont les péchés qui font perdre les batailles. N'est-il pas plus sûr encore que ce sont les péchés qui prolongent les guerres et font impossible la Paix ? Voilà pourquoi, nous qui croyons en Lui, nous nous retournons vers le Rédempteur et le prions de détruire le péché, tout le péché, le nôtre tout d'abord, que nous pleurons.
...Et, s'il en était parmi vous qui croiraient n'être plus croyants, pourront-ils bien empêcher les vieilles mélodies où pria leur enfance de chanter dans leur cœur un appel au Dieu inconnu, à Celui dont le nom est mystère. Ô vous, Agneau de Dieu, Sauveur, emportez de nos âmes, de nos cités et de nos pays, tout péché et que, de vos cieux pleins de pitié, descende votre Paix sur ce monde à la prière de nos Morts !
Amen !
Révérend père Paul Doncœur, in Paul Doncœur Aumônier militaire

1. Discours prononcé par le R.P. Doncœur au Service Solennel célébré le 16 février 1924 en l'Église Saint-Louis-des-Invalides par les soins du Comité d'Action pour l'érection d'un monument à la mémoire des Armées de Champagne sur les hauteurs de Navarin. L'absoute fut donnée par son Éminence le Cardinal Archevêque de Paris, en présence de Monsieur le Ministre de la Guerre des Ambassadeurs d'Angleterre et d'Amérique, des Maréchaux de France et des familles des Morts de Champagne.

mardi 30 octobre 2018

En rêvant... Cardinal Saliège, La science est une révélation de Dieu


Savants et théologiens parlent des langages différents. Chaque science a son vocabulaire. La théologie ne fait pas exception.
En progressant toute science crée des mots nouveaux : on emploie un mot ancien dans un sens qu'il n'avait pas auparavant. Et je ne parle pas des modifications que l'usage, maître souverain en la matière, apporte au langage. On emploie les mêmes termes et on ne se comprend pas. Un super-cerveau, ce n'est pas un super-homme, mais une équipe de recherches.
Depuis Péguy, en France, temporel s'oppose à spirituel. C'est ainsi dans la littérature, dans le langage courant. Les théologiens n'y peuvent rien.
Des faits scientifiques, je ne dis pas des hypothèses, posent au théologien des questions dans le domaine de la biologie, de la psychologie, de la géologie, de la paléontologie, etc. Sans parler des problèmes soulevés par les techniques qui touchent le fait humain, application à l'homme, à sa genèse, à son développement, à son caractère, des découvertes nouvelles. Dès lors, il est impossible qu'il n'y ait pas momentanément des incompréhensions, des timidités, de pseudo-problèmes qui conduisent à des conflits toujours douloureux.
Mon rêve le voici : savants et théologiens se faisant part de leurs conclusions par rapport à un objet commun étudié par les premiers à la lumière de l'expérience et par les seconds à la lumière de la foi. L'idéal, évidemment, serait qu'un théologien fût un grand savant et réciproquement. Le domaine de la connaissance est si étendu, si varie, que seul un super-cerveau pourrait réaliser cet idéal.
Et voici que mon rêve se précise et commence à devenir dangereux. Je m'abrite derrière l'autorité du R.P. Gillet, actuellement Mgr l'archevêque Gillet. Eh bien ! oui, le R.P. Gillet, alors Maître général de l'Ordre des Frères Prêcheurs, m'a dit avoir tenu ce langage à ces religieux : « Pourquoi ne ferions-nous, ne préparerions-nous pas des équipes de savants dans tous les ordres de la connaissance ? »
Le savant meurt, les équipes ne meurent pas. Il y a continuité dans le travail. Les Ordres religieux me permettront-ils de leur suggérer que la place reste encore libre ? Je me suis laissé dire qu'un Ordre religieux tentait un essai timide en ce sens. Il ne s'agit pas d'entrer seulement en contact avec les savants catholiques, mais aussi avec les savants incroyants qui sont des maîtres dans l'art de la recherche et de s'enquérir auprès d'eux des conclusions certaines des sciences qu'ils représentent. Serait-il téméraire de songer que même dans les Instituts catholiques il pourrait y avoir entre les professeurs d'autres contacts que des contacts de courtoisie et de bonne amitié ?
C'est nécessaire pour éviter les fluctuations et les hésitations de la pensée chrétienne. Que l'évolution soit un fait, que la vie soit montante, que l'évolution soit une façon de penser qui s'impose, on ne peut pas actuellement le nier. À sa manière, la science est une révélation de Dieu. L'univers aux investigations de son seigneur et maître : l'homme.
Notre univers apparaît de plus en plus comme un univers orienté. La matière et les énergies qu'elle contient se révèlent à nous toujours plus fécondes. Rien ne peut faire que pour la pensée chrétienne les choses ne soient fondamentalement autant de vestiges de Dieu, comme les traces laissées par l'action créatrice sur son passage.
Toutes choses, disait Pascal, couvrent quelque mystère : « toutes choses sont des voiles qui couvrent Dieu ».
Le reproche que je fais aux communistes n'est pas d'être matérialistes, c'est de n'être que matérialistes.
Je le disais il y a un instant, pardonnez-moi d'y revenir : qu'il y ait dans l'univers un élan, une orientation, une attraction, cela paraît évident. L'univers va quelque part. Il a une histoire. Peu à peu, la science le découvre. Nous ne savons pas ce qu'est la matière, et en quoi elle diffère — si même elle diffère — de la vie, de l'esprit. Serait-ce en vain que la pensée chrétienne insiste sur la valeur, la dignité et la perpétuité du corps humain ? Saint Bonaventure, saint Thomas, Duns Scot, je dirai même saint François d'Assise, sont des hommes qui ont chéri la matière, respecté leurs corps, célébré sa haute destinée et n'ont jamais voulu séparer sa destinée de celle de leur âme.
L'homme n'est pas le corps. L'homme n'est pas l'âme. L'homme est l'union de l'âme et du corps. L'Histoire a un sens. Le christianisme est dans le sens de l'Histoire. L'Histoire n'a de sens que par rapport à lui.
Avec saint Augustin et Pascal on peut dire que le genre humain tout entier, dont la vie ressemble à celle de l'homme unique, passe par une série d'états successifs, vieillit selon une suite d'âges au cours desquels la somme de ses connaissances naturelles et surnaturelles ne cesse de s'accroître, jusqu'à l'âge de sa perfection qui sera celui de sa gloire future.
Pour la pensée chrétienne l'histoire du monde n'est pas celle d'une décadence continue, puisque au contraire elle affirme la réalité d'un progrès collectif et régulier de l'humanité comme telle, ni celle d'un progrès indéfini, puisqu'elle affirme au contraire que le progrès tend vers sa perfection, comme vers une fin ; elle est bien plutôt l'histoire d'un progrès orienté vers un certain terme.
Le terme, nous le connaissons.
Le thème en était familier aux premiers chrétiens : des cieux nouveaux, un univers nouveau, un homme nouveau. En route vers ce terme, l'univers racheté chante la gloire de Dieu. La science nous fait entendre ce chant. Il appartient à l'homme de ne pas en faire un chant de guerre, mais un chant de paix. Nous sommes en guerre depuis 1914, il est temps que cela finisse.
Vive la paix !
Adveniat regnum tuum !
Jules-Géraud, cardinal Saliège (1947)

mercredi 24 octobre 2018

En traversant... André Sève, Le voyage chrétien



Chrétiens, nous sommes des voyageurs. Toute la Bible le dit à partir d'Abraham : « Il s'en alla sans savoir où il allait ». Au début de notre vie, nous ne savons pas où nous allons. Au milieu de notre vie, nous ne savons pas comment nous finirons.
Mais nous savons que nous pouvons toujours marcher avec Dieu. Quelle certitude ! Quel soleil dans n'importe quelle nuit ! Par la foi, nous tenons la main de Dieu, nous n'avons rien de plus précieux que la foi : « Par la foi, répondant à l'appel, Abraham obéit et partit pour un pays qu'il devait recevoir en héritage » (Hébreux 11, 8). C'est notre grand voyage et, à l'intérieur de celui-ci, tous nos voyages.
Ou plutôt nos pèlerinages, car le voyage chrétien n'est pas une route ordinaire, puisqu'il se fait avec Dieu. Et il est trilogie selon le grand modèle biblique de l'Exode : le départ, la traversée du désert et l'entrée en Terre promise.
Deux moments festifs encadrant un moment difficile, c'est la clé de l'existence chrétienne et nous vivons mal quand nous ne savons pas reconnaître un de ces trois temps.
Un seul sera pure joie : le grand final, la rencontre, l'entrée dans les soleils d'éternité. On y pense un peu à vingt ans, beaucoup à partir de soixante-dix ans ; on l'oublie trop en pleine maturité active. L'Évangile, pourtant, ne cesse de nous rappeler que nous sommes embarqués. Nous ne saurons ce qu'était la vie, ce qu'était un homme et qui est Dieu qu'en débarquant sur l'autre rive.
En attendant, il y a les grands et les petits départs, à la manière de notre père Abraham. À la manière de Jésus, Verbe éternel quittant le Père pour s'engager dans l'aventure humaine. À la manière de Marie quittant la très ordinaire vie de Nazareth pour commencer l'extraordinaire chemin de l'Assomption.
Nous avons nous aussi nos commencements et, en fait, nous sommes toujours en train de faire nos valises : le départ du nid pour la maternelle, les débuts d'une vie professionnelle (le premier salaire !), le mariage, la paternité, la vocation religieuse et nos cent départs, changements de vie, voyages-vacances, voyages-famille. Ils sont le plus souvent des exodes joyeux, des appels à s'ouvrir à d'autres frères, d'autres réalités de la vie. Qui n'est pas souple au changement n'est pas fait pour la vie.
La partie longue de la route est souvent la traversée d'un désert. Une chose importante que les jeunes doivent apprendre : partout les attend l'épreuve de la durée. Même pour une simple croisière de plaisir, après l'excitation du départ, il y a les incidents, les petites déceptions, les ennuis physiques, les gens désagréables.
À plus forte raison, la croisière de l'existence exige cette endurance dont nous parlent tant les lettres des apôtres. Tenir ! Un homme est un homme dans la mesure où il tient. C'est moins glorieux que les grands rires des départs et les émerveillements des arrivées, mais les longues patiences sont aussi notre grandeur.
Elles, surtout, tiennent la main de Dieu. Traversée du deuil, de la solitude, de la maladie, avancée vers la dernière escale. Quand Dieu appelle et que nous nous lançons vers une autre rive, c'est toujours une offre de traversée dans les eaux de la foi.
André Sève, in Mes quatre saisons

vendredi 19 octobre 2018

En priant... André Sève, L'écrin de silence



L'été dernier j'ai fait un peu de montagne avec une famille délicieuse : un garçon et deux filles de dix à quatorze ans. Arrivés au sommet, c'était si beau que j'ai proposé de faire une prière, et j'ai tout de suite lancé énergiquement un Notre Père, puis repris dans la foulée notre conversation.
J'ai senti un silence gêné. Éric, qui à dix ans a encore tous les culots, m'a carrément tancé.
― On n'a pas dit un vrai Notre Père.
― Il était tout sec, tout nu, il n'avait pas d'écrin, a précisé Océane.
― Un écrin ?
― Ben oui, un peu de silence avant et après.
Devant mon étonnement, la maman a pris le relais.
― Nous avons découvert cela dans une abbaye. Les moines faisaient naître doucement du silence tous leurs Notre Père. À la fin, ils couchaient aussi dans le silence leur dernier Notre Père. C'étaient des silences courts mais enveloppants, on avait l'impression que ces Notre Père étaient présents sur un bel écrin très beau et très doux. On croyait que ce serait pareil avec vous.
Je n'ai pas oublié cette leçon gentille mais ferme. Je souffre maintenant quand j'entends massacrer n'importe quel Notre Père, je pense qu'ils méritent tous d'être déposés sur un écrin de silence. Que ce soit le Notre Père dit en groupe, ou le Notre Père que nous chuchotons seul pour reprendre intérieurement contact avec Dieu.
Il me semble que toute prière a un extérieur et un intérieur. Ceux qui nous voient prier ont vite fait de voir si vraiment nous sommes intérieurement avec Dieu.
Nous détestons n'être pas écoutés. Mais nous infligeons très souvent à Dieu cet affront et cette peine.
Cela vient peut-être de ce que nous ne voyons pas très bien, dans nos vies, l'union entre le silence et la prière. Instinctivement nous sentons que notre prière a besoin d'un écrin de silence, mais, comme le silence devient maintenant une denrée rare, au lieu de le chercher un peu mieux nous décidons très vite que « ce n'est tout de même pas là qu'on peut prier » !
Résultat, on gâche même les meilleurs écrins de silence ! Quand je me revois sur ce sommet avec cette famille, je regrette d'avoir brisé la prière qu'ils désiraient, née du silence, pour faire un peu plus de bruit avec un Notre Père mal intériorisé.
C'est finalement cela, l'écrin de silence : l'ouverture de notre intérieur, pendant quelques minutes, à des retrouvailles avec le Seigneur de telle sorte que nous ayons vraiment envie de lui parler, comme lui a envie de nous écouter.
Non seulement nous perdrons moins d'extraordinaires écrins de silence, comme celui que nous offre un sommet de montagne mais, de retour à la vie plus ordinaire, nous saurons mieux sauver tous nos silences. Près d'un malade où nous devons prier pour deux. Pendant une attente chez le dentiste. Ou près d'un gosse entêté qui ne veut pas manger : « Seigneur, tu les aimais, ces tout-petits. Je suis plus que jamais près de toi quand ils m'offrent de curieux écrins de silence ! »
André Sève, in Mes quatre saisons