mercredi 30 mars 2011

En lisant... Léon Bloy, Le Désespéré

LE DÉPART
« QUAND VOUS recevrez cette lettre, mon cher ami, j'aurai achevé de tuer mon père. Le pauvre homme agonise et mourra, dit-on, avant le jour.
Il est deux heures du matin. Je suis seul dans une chambre voisine, la vieille femme qui le garde m'ayant fait entendre qu'il valait mieux que les yeux du moribond ne me rencontrassent pas et qu'on m'avertirait quand il en serait temps.
Je ne sens actuellement aucune douleur ni aucune impression morale nettement distincte d'une confuse mélancolie, d'une indécise peur de ce qui va venir. J'ai déjà vu mourir et je sais que, demain, ce sera terrible. Mais, en ce moment, rien ; les vagues de mon cœur sont immobiles. J'ai l'anesthésie d'un assommé. Impossible de prier, impossible de pleurer, impossible de lire. Je vous écris donc, puisqu'une âme livrée à son propre néant n'a d'autre ressource que l'imbécile gymnastique littéraire de le formuler.
Je suis parricide, pourtant, telle est l'unique vision de mort esprit ! J'entends d'ici l'intolérable hoquet de cette agonie qui est véritablement mon œuvre, — œuvre de damné qui s'est imposée à moi avec le despotisme du destin !
Ah ! le couteau eût mieux valu, sans doute, le rudimentaire couteau du chourineur filial ! La mort, du moins, eût été, pour mon père, sans préalables années de tortures, sans le renaissant espoir toujours déçu de mon retour à l'auge à cochons d'une sagesse bourgeoise ; je serais fixé sur la nature légalement ignominieuse d'une probable expiation ; enfin, je ne resterais pas avec cette hideuse incertitude d'avoir eu raison de passer sur le cœur du malheureux homme pour me jeter aux réprobations et aux avanies démoniaques de la vie d'artiste.
Vous m'avez vu, mon cher Alexis, coiffé d'une ordure cylindrique, dénué de vêtements, de souliers, de tout enfin, excepté de l'apéritive espérance. Cependant, vous me supposiez un domicile conjecturable, un semblant de subsides intermittents, une mamelle quelconque aux flancs d'airain de ma chienne de destinée et vous ne connûtes pas l'irréprochable perfection de ma misère.
En réalité, je fus un des Dix-Mille retraitants sempiternels de la famine parisienne — à qui manquera toujours un Xénophon —, qui prélèvent l'impôt de leur fringale sur les déjections de la richesse et qui assaisonnent à la fumée de marmites inaccessibles et pénombrales la croûte symbolique récoltée dans les ordures.
Tel a été le vestibule de mon existence d'écrivain, — existence à peine changée, d'ailleurs, même aujourd'hui que je suis devenu quasi célèbre. Mon père le savait et en mourait de honte.
Excellent théologien maçonnique, adorateur de Rousseau et de Benjamin Franklin, toute sa jurisprudence critique était d'arpenter le mérite à la toise du succès. De ce point de vue, Dumas père et Béranger lui paraissaient des abreuvoirs suffisants pour toutes les soifs esthétiques.
Il me chérissait, cependant, à sa manière. Avant que j'eusse fini de baver dans mes langes, avant même que je vinsse au monde, il avait soigneusement marqué toutes les étapes de ma vie, avec la plus géométrique des sollicitudes. Rien n'avait été oublié, excepté l'éventualité d'une pente littéraire. Quand il devint impossible de nier l'existence du chancroïde, sa confusion fut immense et son désespoir sans bornes. Ne discernant qu'une révolte impie dans le simple effet d'une intransgressable loi de nature, mais absolument pénétré de son impuissance, il me donna, néanmoins, une dernière preuve de la plus inéclairable tendresse en ne me maudissant jamais tout à fait.
Mon Dieu ! que la vie est une horrible dégoûtation ! Et combien il serait facile aux sages de ne jamais faire d'enfants ! Quelle idiote rage de se propager ! Une continence éternelle serait-elle donc plus atroce que cette invasion de supplices qui s'appelle la naissance d'un enfant de pauvre ?
Déjà, dans toutes les conditions imaginables, un père et un fils sont comme deux âmes muettes qui se regardent de l'un à l'autre bord de l'abîme du flanc maternel, sans pouvoir presque jamais ni se parler ni s'étreindre, à cause, sans doute, de la pénitentielle immondicité de toute procréation humaine ! Mais si la misère vient à rouler son torrent d'angoisses dans ce lit profané et que l'anathème effroyable d'une vocation supérieure soit prononcé, comment exprimer l'opaque immensité qui les sépare ?
Nous avions depuis longtemps cessé de nous écrire, mon père et moi. Hélas ! nous n'avions rien à nous dire. Il ne croyait pas à mon avenir d'écrivain et je croyais moins encore, s'il eût été possible, à la compétence de son diagnostic. Mépris pour mépris. Enfer et silence des deux côtés.
Seulement, il se mourait de désespoir et voilà mon parricide ! Dans quelques heures, je me tordrai peut-être les mains en poussant des cris, quand viendra l'énorme peine. Je serai ruisselant de larmes, dévasté par toutes les tempêtes de la pitié. de l'épouvante et du remords. Et cependant, s'il fallait revivre ces dix dernières années, je ne vois pas de quelle autre façon je pourrais m'y prendre. Si ma plume de pamphlétaire catholique avait pu conquérir de grandes sommes, mon père — le plus désintéressé des pères ! — aurait fait cent lieues pour venir s'asseoir devant moi et me contempler à l'aise dans l'auréole de mon génie. Mais il était de ma destinée d'accomplir moi-même ce voyage et de l'accomplir sans un sou pour l'abominable contemplation que voici !
Vous ignorez, ô romancier plein de gloire, cette parfaite malice du sort. La vie a été pour vous plus clémente. Vous reçûtes le don de plaire et la nature même de votre talent si heureusement pondéré, éloigne jusqu'au soupçon du plus vague rêve de dictature littéraire.
Vous êtes, sans aucune recherche, ce que je ne pourrais jamais être, un écrivain aimable et fin, et vous ne révolterez jamais personne, — ce que, pour mon malheur, j'ai passé ma vie à faire. Vos livres portés sur le flot des éditions innombrables vont d'eux-mêmes dans une multitude d'élégantes mains qui les propagent avec amour. Heureux homme qui m'avez autrefois nommé votre frère, je crie donc vers vous dans ma détresse et je vous appelle à mon aide.
Je suis sans argent pour les funérailles de mon père et vous êtes le seul ami riche que je me connaisse. Gênez-vous un peu, s'il le faut, mais envoyez-moi, dans les vingt-quatre heures, les dix ou quinze louis strictement indispensables pour que la chose soit décente. Je suis isolé dans cette ville où je suis né, pourtant, et où mon père a passé sa vie en faisant, je crois, quelque bien. Mais il meurt sans ressources et je ne trouverais probablement pas cinquante centimes dans une poche de compatriote.
Donnez-vous la peine de considérer, mon favorisé confrère, que je ne vous ai jamais demandé un service d'argent, que le cas est grave, et que je ne compte absolument que sur vous.
Votre anxieux ami,
CAÏN MARCHENOIR ».

Cette lettre, aussi maladroite que dénuée d'illusions juvéniles, était adressée, rue de Babylone, à M. Alexis Dulaurier, l'auteur célèbre de Douloureux Mystère.
Les relations de celui-ci avec Marchenoir dataient de plusieurs années. Relations troublées, il est vrai, par l'effet de prodigieuses différences d'idées et de goûts, mais restées à peu près cordiales.
A l'époque de leur rencontre, Dulaurier, non encore entré dans l'étonnante gloire d'aujourd'hui, vivait obscurément de quelques nutritives leçons triées pour lui, avec le plus grand soin, sur le tamis de ses relations universitaires. Il venait de publier un volume de vers byroniens de peu de promesses, mais suffisamment poissés de mélancolie pour donner à certaines âmes liquides le mirage du Saule de Musset sur le tombeau d'Anacréon.
Aimable et de verve abondante — tel qu'il est encore aujourd'hui —, sans l'érésipèle de vanité qui le défigure depuis ses triomphes, son petit appartement du Jardin des Plantes était alors le lieu d'un groupe fervent et cénaculaire de jeunes écrivains, dispersés maintenant dans les entrecolonnements bréneux de la presse à quinze centimes. Le plus remarquable de tous était cet encombrant tzigane Hamilcar Lécuyer, que ses goujates vaticinations antireligieuses ont rendu si fameux.
Alexis Dulaurier, ami, par choix, de tout le monde et, par conséquent, sans principes comme sans passions, comblé des dons de la médiocrité — cette force à déraciner des Himalayas ! — pouvait raisonnablement prétendre à tous les succès.
Quand l'heure fut venue, il n'eut qu'à toucher du doigt les murailles de bêtise de la grande Publicité pour qu'elles tombassent aussitôt devant lui et pour qu'il entrât, comme un Antiochus, dans cette forteresse imprenable aux gens de génie, avec les cent vingt éléphants futiles chargés de son bagage littéraire.
Sa prépondérante situation d'écrivain est désormais incontestable. Il ne représente rien moins que la Littérature française !
Bardé de trois volumes d'une poésie bleuâtre et frigide, en excellent acier des plus recommandables usines anglaises, — au travers de laquelle il peut défier qu'on atteigne jamais son cœur ; inventeur d'une psychologie polaire par l'heureuse addition de quelques procédés de Stendhal au dilettantisme critique de M. Renan ; sublime déjà pour les haïsseurs de toute virilité intellectuelle, il escalada enfin les plus hautes frises en publiant les deux premiers romans d'une série dont nul prophète ne saurait prévoir la fin, car il est persuadé d'avoir trouvé sa vraie voie.
Il faut penser à l'incroyable anémie des âmes modernes dans les classes dites élevées — les seules âmes qui intéressent Dulaurier et dont il ambitionne le suffrage —, pour bien comprendre l'eucharistique succès de cet évangéliste du Rien.
Raturer toute passion, tout enthousiasme, toute indépendance généreuse, toute indécente vigueur d'affirmation ; fendre en quatre l'ombre de poil d'un sénile fantôme de sentiment, faire macérer, en trois cents pages, d'impondérables délicatesses amoureuses dans l'huile de myrrhe d'une chaste hypothèse ou dans les aromates d'un élégant scrupule ; surtout ne jamais conclure, ne jamais voir le Pauvre, ne jamais s'interrompre de gémir avec Lord Byron sur l'aridité des joies humaines ; en un mot, ne jamais ÉCRIRE ; - telles furent les victuailles psychologiques offertes par Dulaurier à cette élite dirigeante engraissée dans tous les dépotoirs révolutionnaires, mais qui, précisément, expirait d'une inanition d'aristocratie.
Après cela, que pouvait-on refuser à ce nourrisseur ? Tout, à l'instant, lui fut prodigué : l'autorité d'un augure, les éditions sans cesse renouvelées, la survente des vieux brouillons, les prix académiques, l'argent infini, et jusqu'à cette croix d'honneur si polluée, mais toujours désirable, qu'un artiste fier, à supposer qu'il l'obtînt, n'aurait même plus le droit d'accepter !
Le fauteuil d'immortalité lui manque encore. Mais il l'aura prochainement, dût-on faire crever une trentaine d'académiciens pour lui assurer des chances !
On ne voit guère qu'un seul homme de lettres qui se puisse flatter d'avoir joui, en ces derniers temps, d'une aussi insolente fortune. C'est Georges Ohnet, l'ineffable bossu millionnaire et avare, l'imbécile auteur du Maître de Forges, qu'une stricte justice devrait contraindre à pensionner les gens de talent dont il vole le salaire et idiotifie le public.
Mais, quelque vomitif que puisse être le succès universel de ce drôle, qui n'est, en fin de compte, qu'un sordide spéculateur et qui, peut-être, se croit du génie, celui de Dulaurier ; qui doit sentir la misère de son esprit, est bien plus révoltant encore.
Le premier, en effet, n'a vu dans la littérature qu'une appétissante glandée dont son âme de porc s'est réjouie et c'est bien ainsi qu'on a généralement compris sa fonction de faiseur de livres. Le second a vu la même chose, sans doute, mais, sagement, il s'est cantonné dans la clientèle influente et s'est ainsi ménagé une situation littéraire que n'eut jamais l'immense poète des Fleurs du Mal et qui déshonore simplement les lettres françaises.
Cette réserve faite, la pesée intellectuelle est à peu près la même des deux côtés, l'un et l'autre ayant admirablement compris la nécessité d'écrire comme des cochers pour être crus les automédons de la pensée.
L'auteur de l'Irrévocable et de Douloureux Mystère est, par surcroît, travaillé de manies anglaises. Par exemple, on ne passe pas dix minutes auprès de lui sans être investi de cette confidence, que la vie l'a traité avec la dernière rigueur et qu'il est, à peu de chose près, le plus à plaindre des mortels.
Un brave homme qui venait de voir mourir dans la misère et l'obscurité un être supérieur dont quelques journaux avaient à peine mentionné la disparition, s'indignait, un jour, de ce boniment d’un médiocre à qui tout a réussi. « Après tout, dit-il en se calmant, il y a peut-être quelque sincérité dans cette vile blague. Ce garçon a l'âme petite, mais il n'est ni un sot, ni un hypocrite, et, par moments, il doit lui peser quelque chose de la monstrueuse iniquité de son bonheur ! »
L'imploration postale de ce Marchenoir au prénom si étrange était donc doublement inhabile. Elle étalait une complète misère, la chose du monde la plus inélégante aux yeux d'un pareil dandy de plume, et laissait percer, dans les dernières lignes, un vague, mais irrémissible mépris, dont l'infortuné pétitionnaire, inexpert au maniement des vanités, et, d'ailleurs, anéanti, ne s'était pas aperçu. Il avait même cru, dans son extrême fatigue, pousser assez loin la flatterie et il s'était dit, avec le geste de lancer un trésor à la mer, que son effrayante détresse exigeait un tel sacrifice.
Dulaurier et lui ne se voyaient presque plus depuis des années. Une sorte de curiosité d'esprit les avait poussés naguère l'un vers l'autre. Pendant des saisons on les avait vus toujours ensemble, —la misanthropie enflammée du bohème qui passait pour avoir du génie, faisant repoussoir à la sceptique indulgence de l'arbitre futur des hautes finesses littéraires.
Dès la première minute de succès, Dulaurier sentit merveilleusement le danger de remorquer plus longtemps ce requin, aux entrailles rugissantes, qui allait devenir son juge et, suavement, il le lâcha.
Marchenoir trouva la chose très simple, ayant déjà pénétré cette âme. Ce ne fut ni une rupture déclarée, ni même une brouille. Ce fut, de part et d'autre, comme une verte poussée d'indifférence entre les intentions inefficaces dont cette amitié avait été pavée. On avait eu peu d'illusions et on ne s'arrachait aucun rêve.
De loin en loin, une poignée de main et quelques paroles distraites quand on se rencontrait. C'était tout. D'ailleurs le rayonnant Alexis montait de plus en plus dans la gloire, il devenait empyréen. Qu'avait-il à faire de ce guenilleux brutal qui refusait de l'admirer ?
Un jour cependant, Marchenoir ayant réussi à placer quelques articles éclatants au Pilate —journal pituiteux à immense portée, dont le directeur avait eu passagèrement la fantaisie de condimenter la mangeoire —, Dulaurier se découvrit, tout à coup, un regain de tendresse pour cet ancien compagnon des mauvais jours, qui se présentait en polémiste et qui pouvait devenir un ennemi des plus redoutables.
Heureusement, ce ne fut qu'un éclair. Le journal immense, bientôt épouvanté des témérités scarlatines du nouveau venu et de son scandaleux catholicisme, s'empressa de le congédier. L'exécuté Marchenoir vit se fermer aussitôt devant lui toutes les portes des journaux sympathiquement agités du même effroi et, plein de famine, évincé du festin royal de la Publicité, pour n'avoir pas voulu revêtir la robe nuptiale des ripaillants maquereaux de la camaraderie, il replongea dans les extérieures ténèbres d'où ne purent le tirer deux livres supérieurs, étouffés sans examen sous le silence concerté de la presse entière.
Le fatidique Dulaurier, qui n'avait jamais eu la pensée de secourir ce réfractaire d'une parcelle de son crédit de feuilletoniste influent, n'était, certes, pas homme à se compromettre en jouant pour lui les Bons Samaritains. Dans les rencontres peu souhaitées que leur voisinage rendait difficilement évitables, il sut se borner à quelques protestations admiratives, accompagnées de gémissements mélodieux et d'affables reproches sur l'intransigeance, au fond, pleine d'injustice, qui lui avait attiré cette disgrâce.
« Pourquoi se faire des ennemis ? Pourquoi ne pas aimer tout le monde qui est si bon ? L'Évangile, d'ailleurs, auquel vous croyez, mon cher Caïn, n'est-il pas là pour vous l'apprendre ? »
Il osait parler de l'Évangile !... et c'était pourtant vers cet homme que le naufragé Marchenoir se voyait réduit à tendre les bras !
Le jeune maître reçut la lettre dans son lit. Il avait passé la soirée chez la baronne de Poissy, la célèbre amphitryonne de tous les sexes, en compagnie d'un groupe élu de chenapans du Premier-Paris et de cabotins lanceurs de rayons. Il avait été étincelant, comme toujours, et même un peu plus.
Dès cinq heures du matin, le Gil Blas en avait répandu la nouvelle chez quelques marchands de vin du faubourg Montmartre ; à huit heures, aucun employé de commerce ne l'ignorait plus. Le squameux chroniqueur nocturne laissait entendre, avec la pudique diaphanéité congruente à ce genre d'information, que la présence d'une jeune Norvégienne des fiords lointains, à la gorge liliale et à la virginité ductile, avait été pour quelque chose dans l'éréthisme d'improvisation de l'irrésistible ténor léger de « nos derniers salons littéraires ».
En conséquence, il se réconfortait d'un peu de sommeil, après cette lyrique dilapidation de son fluide.
« Est-ce vous, François ? » dit-il d'une voix languissante, en s'éveillant au faible bruit de la porte de sa chambre à coucher que le domestique entrouvrait avec précaution.
« Oui, monsieur, c'est une lettre très pressée pour monsieur.
– C'est bien, posez-la ici. Ouvrez les rideaux et apportez du feu. Je vais me lever dans un instant... Il me semble que j'ai beaucoup dormi, quelle heure est-il donc ?
Monsieur, la demie de huit heures venait de sonner, quand le facteur est arrivé. »
Dulaurier referma les yeux et, dans la tiédeur du lit, au grondement d'un excellent feu, s'immergea dans l'exquise ignavie matutinale de ces colons de l'heureuse rive du monde, pour qui la journée qui monte est toujours sans menaces, sans abjection de comptoir ni servitude de bureau, sans le dissolvant effroi du créancier et la diaphragmatique trépidation des coliques de l'échéance, sans tout le cauchemar des plafonnantes terreurs de l'expédient éternel !
Ah ! que le Pauvre est absent de ces réveils d'affranchis, de ces voluptueux entrebâillements d'âmes entretenues, à la chantante arrivée du jour ! Comme il est — alors — Cimmérien, télescopique, aboli dans l'ultérieure ténébrosité des espaces, le dolent Famélique, le sale et grand Pauvre, ami du Seigneur !
La flûte pensante qu'était Dulaurier vibrait encore des bucoliques mondaines de la veille. L'édredon de Norvège ondulait mollement, à l'entour de son esprit, dans la grisaille lumineuse d'un demi-sommeil. Une jeune oie, venue du Cap Nord, épandait sur lui de chastes songes, neige psychologique sur cette flottante imagination glacée...
« Quelle pureté ! quelle âme fine ! murmurait-il en étendant la main vers la lettre. Très pressée, en cas d'absence, faire suivre. « C'est l'écriture de Marchenoir. Je le reconnais bien là. Comme s'il y a jamais eu rien de pressé dans la vie ! »
Il lut, sans aucune émotion visible, les quatre pages de cette écriture droite et robuste, à la façon des dolmens, dont l'étonnante lisibilité a fait la joie de tant d'imprimeurs. Vers la fin, cependant, une alarme soudaine apparut en lui, accompagnée de gestes de détresse, aussitôt suivis de l'interprétative explosion d'une petite fureur nerveuse.
« Il m'embête, ce misanthrope, s'écria-t-il, en rejetant la prose cruciale de son onéreux ami. Me prend-il pour un millionnaire ? Je gagne ma vie, moi, il peut bien en faire autant ! Eh ! que diable, son père ne sera pas jeté à la voirie, peut-être ! Pour quoi pas les funérailles d'Héphestion à ce vieil imbécile ? »
Il s'habilla, mais sans enthousiasme. Sa journée allait être gâtée.
« J'avais bien besoin de ça ! Décidément, il n'y a de belles âmes que les mélancoliques et les tendres, et ce Marchenoir est dur comme le diable... Caïn ! c'est la seule idée spirituelle que son père ait jamais eue, de le nommer ainsi. Mais, que faire ? Si je ne lui réponds pas, je m'en fais un ennemi, ce qui serait absurde et intolérable. J'ai pu le blâmer pour son fanatisme et ses violences dont j'ai vainement essayé de lui démontrer l'injustice, surtout lorsqu'il s'est attaqué d'une façon si sauvage à ce pauvre Lécuyer, qu'il devrait pourtant épargner, ne fût-ce que par amitié pour moi ; je me suis vu forcé, à mon grand regret, de m'écarter de lui, à cause de son insupportable caractère ; mais enfin je ne l'ai jamais attaqué, moi, j'ai même dit du bien de lui, au risque de me compromettre, et je lui ai laissé voir assez clairement la pitié que m'inspirait sa situation. Il abuse aujourd'hui de ce sentiment... Dix ou quinze louis, il va bien ! C'est à peine si je gagne deux mille francs par mois, je ne peux pourtant pas aller tout nu. D'un autre côté, si je lui réponds que je prends part à son chagrin, mais que je ne puis faire ce qu'il me demande, il ne manquera pas de m'accuser d'avarice. Tout est dangereux avec cet enragé. On est toujours trop bon, je l'ai dit bien souvent. Il faudrait pouvoir vivre dans la solitude, en compagnie d'âmes charmantes et incorporelles !... Quelle lassitude est la mienne !... Déjà dix heures et cinq cents lignes d'épreuves à corriger avant d'aller chez Des Bois, qui m'attend à déjeuner !... Cette lettre m'exaspère ! »
Il s'assit devant le feu, ses épreuves à la main, et se mit à considérer le volubile effort d'une flamme bleuâtre autour d'une bûche humide.
« Mais, au fait, c'est bien simple, dit-il tout à coup à voix basse, répondant à d'interrogantes pensées intérieures plus basses encore, Marchenoir est en fort bons termes avec Des Bois, qui est riche, lui. Je déciderai sans doute le docteur à faire quelque chose. »
Sa figure s'éclaira, le cordial de cette résolution ayant réconforté sa belle âme, et il put relire, avec la clairvoyance rapide d'un contempteur de la petite bête littéraire, les phrases collantes et albumineuses espérées par deux mille salons.

Léon Bloy, in Le Désespéré 

lundi 28 mars 2011

En geekant... raccourcir une url via j.mp sur TweetDeck

Spécial @Lepetitchose, grâce à qui je me suis converti... à j.mp ! (cf http://j.mp/g4xlQN )  

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Prier... et ça devrait être bon...

En lisant... Fabrice Hadjadj - Se croire au paradis par erreur


L'enfer, on préfère ?
Mais un paradis sans fin, remarquera-t-on, est-ce que ce ne sera pas une chose ennuyeuse ? L'éternité paraît bien longue. Et la joie n'est jamais si forte que de tenir de la brièveté de l'éclair. La mort est-elle vraiment une tragédie ? Peut-être, mais il faut préciser aussitôt que la grande beauté est tragique. Elle ouvre un « paradis de tristesse ». Et la faucheuse qui y frappe apparaît comme le fond noir qui donne du relief aux lueurs, le terme qui rend précieuse chaque seconde, le cri qui arrache à la niaiserie des bons sentiments. Si l'on fait en outre attention à ce que le paradis consiste en l'adoration unanime et permanente d'un seul et même Dieu, on peut se le représenter comme un royaume des clones, et, à ce prix-là, lui préférer sérieusement l'enfer.
Un cas courant nous en fournit la preuve. En général nous lisons avec plaisir L’Inferno de Dante, mais, abordant aux corniches du Purgatorio, le grand poème nous tombe des mains, et nous redoutons les chants de son Paradiso comme une condamnation aux galères : la pénible traversée d'une étendue blanche et désertique dans la monotonie des alléluias sans fin, et pas un juron, pas un blasphème, pas un « merde » pour faire contraste. Nous sommes persuadés que la joie n'est pas aussi excitante que le drame, et que les vivants bienheureux nous ennuieront comme des rats morts. Victor Hugo l'affirme en plein milieu de son éloge de Dante : « à mesure qu'on monte, on se désintéresse ; on était bien de l'enfer, mais on n'est plus du ciel ; on ne se reconnaît plus aux anges ; l'œil humain n'est pas fait peut-être pour tant de soleil, et quand le poëme devient heureux, il ennuie. C'est un peu l'histoire de tous les heureux. Mariez les amants ou emparadisez les âmes, c'est bon, mais cherchez le drame ailleurs que là1 ». Où seront, dans le ciel, les grils et les broches pour me distraire ? Où les insultes et les blagues salaces qui font se gondoler ? Mais quoi, mon goût est-il à ce point corrompu que, sans l'outrage et la rôtisserie de mes frères, le festin des cieux me paraîtrait insipide ? Hugo s'effraye toutefois d'autre chose : l'absence de drame. La fin de tout combat. Nulle angoisse à surmonter, nulle épreuve à soutenir. Nos plus grandes liesses ne sont-elles pas conquises de haute lutte ? Le rude hiver ne fournit-t-il pas cet écrin sec et sombre qui permet au printemps de resplendir ? Que le printemps se prolonge indûment, et nous regrettons la tempête de neige. Que la liesse s'éternise, et l'auréole nous barbe, et le ciel devient assommant. Voilà. Il n'y a donc pas de paradis. Parce que le paradis serait un enfer. Et que l'enfer est bien plus réjouissant. Contentons-nous donc de notre histoire pleine de bruit et de fureur.
Une telle conclusion n'est pas pour me déplaire car elle m'épargnerait le labeur de ces lignes. Hélas ! sa contradiction est flagrante. Le paradis est par définition le lieu de toute perfection. Ergo, un paradis impersonnel et ennuyeux est un cercle carré (mais, à l'ère de la bière sans alcool, du café sans caféine et du sexe sans sexualité, la croyance en un paradis sans intérêt peut devenir chose courante). S'il est une perfection du moi, l'adoration béatifique ne saurait l'abolir, mais l'accomplir, en sorte que je serai plus encore moi-même et distinct des autres au ciel que sur la terre. Et s'il est une perfection dans le drame, dans la fugacité, dans l'angoisse même, elle doit se retrouver dans la vie éternelle, à l'infini. Par exemple, que la fragilité appartienne essentiellement à la beauté de la fleur ou de la jeune fille, et nous devons en conclure que la jeune fille bienheureuse et la fleur paradisiaque seront aussi infiniment fragiles. — Vous quittez une contradiction pour tomber dans une autre ! — Contradiction imaginaire et qui dissimule cet éblouissement réel qu'il s'agit d'approcher dans les pages qui vont suivre. Reste que la vie éternelle ne saurait être la prison à perpétuité, et que le paradis doit être drame souverain, glorieuse participation à l'Acte pur. Si pour notre béatitude il faut que ça saigne, eh bien ça saignera ! Le Retable des Van Eyck ne me montre-t-il pas, au centre de la plaine glorieuse, l'Agneau dont le cœur est toujours ouvert et qui dans le calice d'or — en jet — verse continuellement son sang ?
Quant à Dante, il nous en avertit dès le premier cercle de l'enfer. Quel est le péché de Francesca da Rimini et de son beau-frère Paolo da Malatesta ? De s'être complus dans l'adultère ? Sans doute, mais s'ils y tombèrent, c'est pour avoir commencé à lire les amours de Lancelot sans aller jusqu'aux pages où se manifeste leur mensonge auprès de l'amour véritable : « Ce jour-là, nous ne lûmes pas plus loin2 ». Ceux qui lisent l'Enfer et ne vont pas plus loin commettent la même faute que les premiers damnés du livre. Ils ignorent à quel degré de violence inimaginable (violence de vie, et non de viol) le Paradiso les aurait transportés. Le poète qui le chante y défaille bien plus qu'en enfer : « Ma mémoire cède à l'outrance (tanto oltraggio) qu'il éprouve d'un Ciel par ailleurs si doux3 ». C'est là ce que nous aurons à méditer : l'outrance — voire l'outrage — de l'outre-monde ; ou que la joie sans faille ne peut passer que par une faille jamais guérie.

Se croire au paradis par erreur
Qu'est-ce au reste que l'enfer ? La vision que nous en avons vulgairement n'est pas moins déformée que celle que nous nous faisons généralement du Ciel. J'en veux pour symptôme l'usage abusif du terme dans certaines expressions du type « l'enfer d'Auschwitz ». Si Auschwitz est un enfer au sens théologique, il faut en déduire qu'il n'y eut là-bas aucune victime, mais seulement des bourreaux sûrs de leur fait... Cette erreur de perspective procède d'une double confusion : nous prenons la damnation pour une condamnation entièrement subie, et nous croyons que la peine infernale est essentiellement douleur. Sur ces deux points, le Catéchisme est formel : l'enfer est, « par son propre choix libre », un « état d'auto-exclusion définitive », et « sa peine principale consiste en la séparation éternelle d'avec Dieu4 ».
Les faux généreux qui prétendent que la doctrine de l'enfer est intolérante versent dans le plus grand contresens. De fait, l'enfer est très précisément le lieu de la tolérance divine : Dieu s'y incline devant celui qui refuse librement et sciemment sa grâce, il y tolère pour jamais cette dissidence, car s'il peut ravir une âme, il ne veut point la rapter. De l'autre côté, les faux prédicateurs qui brandissent la géhenne avant tout comme un lieu de douleurs atroces ne peuvent que rater leur coup : qui pourrait convertir un sadomasochiste en le menaçant du pal ? Le principe de l'enfer n'est pas le châtiment corporel, mais la privation volontaire de la vision divine. Or une privation ne se mesure que relativement à la chose dont elle nous prive. Si l'on n'a pas au préalable prêché le paradis, si l'on n'en éveille pas fût-ce de loin la saveur, l'enfer apparaîtra comme un endroit somme toute assez chouette. Un petit paradis, non pas à la grâce de Dieu, certes, mais au gré de bibi.
Simone Weil propose cette définition remarquable : « L'enfer, c'est de se croire au paradis par erreur 5 ». Pour être rigoureux, il conviendrait d'adjoindre cette précision : l'erreur dont il s'agit est affective et non spéculative. Celui qui se jetterait dans le précipice parce qu'il porte un bandeau sur les yeux n'y plongerait guère « par son propre choix libre ». Le damné ne peut ignorer le paradis céleste que d'une ignorance volontaire. C'est moins une erreur qu'un orgueil. Et la définition de Weil s'explicite ainsi : l'enfer, c'est de préférer se fabriquer son petit paradis privé au lieu d'accueillir le grand paradis commun. Ce paradis commun, c'est-à-dire ouvert à tous dans la communion la plus intime — et spécialement (c'est là que le béat blesse) à mon très antipathique voisin — est le vrai paradis de lumière ; mais le damné aime mieux être le premier dans son monde pénombral et factice, qu'un parmi d'autres sous la fontaine de clarté. Voilà pourquoi, à la place de « l'enfer d'Auschwitz », on parlerait plus justement de « l'enfer de la réussite mondaine ».
Cette mésaventure est admirablement décrite dans l'épisode 28 de la saison 1 de Twilight Zone (écrit par Charles Beaumont et diffusé pour la première fois sur la chaîne CBS le 15 avril 19606). La télévision américaine s'y met à l'école de saint Thomas d'Aquin. Cet épisode, intitulé A Nice Place to Visit, nous conte l'histoire post mortem de Henry dit « Rocky » Valentine : « Un petit homme lâche et haineux qui n'a jamais pris le temps de s'arrêter, dit l'annoncier en voix off. Maintenant il a tout ce qu'il a toujours voulu, et il va lui falloir vivre avec, sempiternellement ». Cette petite frappe endurcie vient d'être abattue par la police, et voici qu'à son réveil après la mort, un barbu en costume blanc, dénommé Pip, se tient là pour la servir, lui offre des billets de banque, l'entraîne dans une luxueuse maison de mauvais goût, tout à fait à son goût. Rocky Valentine n'en croit pas ses mirettes. Il réclame une belle blonde : la voilà ! Une superbe décapotable : en voiture ! De gagner à la roulette : bingo ! Pip réalise tous ses fantasmes, et notre bonhomme se croit au paradis : « Vous êtes mon ange gardien ? — Oui, répond le blanc serviteur, quelque chose comme ça... »
Passent quelques jours, peut-être quelques semaines, la martingale peu à peu dévoile sa malédiction. Les dés pipés font toujours un double six, mais c'est qu'on n'a pas de chance. Empocher à chaque fois le gros lot sans jamais risquer de perdre, avoir mille gonzesses à ses pieds sans jamais devoir leur plaire, remporter des succès faciles sans jamais se heurter à l'effort qui vous creuse ni à l'échec qui vous impose le renouvellement, cette légèreté finit par peser lourd, parce qu'elle ne vous donne à étreindre que des fantômes. Que toutes les portes ne s'ouvrent que sur mon ordre, et c'est le plus irrémédiable des enfermements : pas un seul endroit consistant où je puisse être ailleurs que dans mon rêve. Rocky demande à revoir ses vieux potes de jadis. Pip lui explique qu'il est impossible, en pareil lieu, de rencontrer un autre : This is your own private world, « ce monde n'a été conçu que pour vous... » Quand Rocky réclamait des filles, il employait le mot dolls : c'étaient des « poupées » qu'il voulait, non de vraies femmes. À présent, quand il réclame des copains, il emploie le mot buddies : ce sont des « poteaux » qu'il veut, et non de vrais amis. En lui refusant ces derniers, Pip l'exauce encore. Il l'exauce sans jamais l'exhausser. Tel est le vrai démon infernal, sans tisonnier mais plein aux as, moins tortionnaire que flatteur, vous piégeant sans fin dans votre paradis virtuel.
À travers cet intermédiaire angélique, le damné est d'abord exaucé par Dieu. Et il est même exaucé avec plus d'exactitude que l'élu. Car l'élu, par définition, est celui qui ne s'est pas entièrement choisi, mais qui a choisi de se laisser choisir, qui a consenti à se laisser élire par un autre que soi pour une mission autre que ses propres vues. S'il est exaucé, ce n'est pas à partir de son plan, mais à partir d'un dessein qui le dépasse. C'est là l'outrance dont parle Dante. Mais elle s'impose à présent avec ce corollaire : le véritable paradis a quelque chose d'effrayant. Là-dessus, le catéchisme n'est pas moins formel lorsqu'il déclare pudiquement : « Ce mystère de communion bienheureuse avec Dieu et avec tous ceux qui sont dans le Christ dépasse toute compréhension et toute représentation7 ». En nous vouant ainsi à l'incompréhensible (mais pas à l'inintelligible, notons-le, puisque nous pouvons prendre connaissance de cette incompréhensibilité), « ce mystère » nous ordonne de perdre contenance — que la vieille outre ne cesse de crever sous le vin nouveau. Et probablement que la crainte de tout à l'heure servait à en cacher une autre qui fait honte : nous diffamons le paradis en redoutant ses longueurs ennuyeuses, mais c'est afin de ne pas admettre que nous avons d'abord peur de son ravissement trop aventureux : être livré au tout autre tout proche avec sa réalité à laquelle je ne m'attendais pas, sa liberté qui vient me surprendre, sa joie qui me déborde jusqu'au déchirement de mon étroite capacité...

D'une finitude à l'autre
Tout ça n'est peut-être qu'hallucination de peur devant ma finitude. Pour sûr, je ne veux pas m'avouer fini, alors je m'éternise sur de fausses questions... Mais quelle est la finitude la plus bornée ? Celle qu'implique la mort ou celle qu'impose un Dieu ? Le professeur Destour, spécialiste de Heidegger, n'a que mépris pour ces bavards qui prétendent esquiver leur « être-pour-la-mort » : les « croyants », les « religieux », tous des frileux qui ne veulent pas voir leur finitude en face. Alors que lui, avec son chandail en V jacquard, assume complètement. Il a un magnifique Dasein, authentique, profond, une vraie bête à concours qu'il vous présente fièrement avec des regards lointains et des silences bien sentis. Mais ne vous avisez pas de le contredire ou de lui faire un reproche. Il se fâcherait, ou il feindrait de ne pas vous entendre. Il est tellement dans sa finitude à lui, voyez-vous, que personne ne saurait lui faire obstacle...
Au fond, la finitude vive, celle qui fait tout de suite mal, ne s'éprouve pas tant devant le rien que devant l'autre. Surtout si cet autre m'excède, dépasse les bornes, me pousse dans mes derniers retranchements. Surtout si c'est un Juif (celui qui à une question répond par un appel, et à un problème, par un mystère). Ou surtout si elle s'appelle Siffreine (celle qui se tient — ma femme — concrètement en vis-à-vis). Alors je joue à « la-projection-existentiale-du-propre-être-vers-la-mort » pour ne pas avoir à supporter la vérité des remontrances de Siffreine. Je me gonfle de mon sens de la finitude. Et je juge que Siffreine, en revanche, a une perspective très limitée (« Est-ce que tu pourrais mettre tes chaussettes dans le linge sale ? »).
Si la finitude est plus concrète devant l'autre, qui exige immédiatement une petite mort à moi-même, que devant la grande mort qui pour l'heure ne me réclame trop rien, elle est aussi moins radicale devant le zéro que devant l'infini. Nous venons de le remarquer : les cieux peuvent paraître plus redoutables que les cendres. Et l'éternel, plus limitant que le néant. Parce qu'avec le néant, comme le rappelle Épicure à Ménécée, je ne suis atteint par rien : « Tant que j'y suis, il n'est pas. Et quand il est là, je n'y suis plus ». Ma finitude ne se déployant que dans du fini, elle peut être pleine d'elle-même. Je peux vivre ma vie comme une immortalité brève. Rien n'exigera que j'aille au-delà de moi-même. Rien n'ira mettre à mort ma suffisance. Nulle vie plus haute ne viendra mesurer ma vie. Avec le néant sans phrase, je conserve le mot de la fin.
Il est assez probable que si notre siècle donne avec tant de facilité dans le dogmatisme du néant, c'est pour échapper à l'angoisse devant le dogme de l'autre éternel. Ainsi peut s'entendre le mot de Rivarol : « Dieu est la plus haute mesure de notre incapacité ; l'univers, l'espace lui-même, ne sont pas si inaccessibles8 » Le moraliste français rejoint la langue hébraïque : El Chaddai, qu'en général on traduit par « Tout-Puissant », signifie littéralement « Celui qui dit Assez », celui qui fixe la limite. Sans doute la terre n'est-elle qu'un grain de poussière jeté dans le cosmos ; l'homme, un dauphin du primate et du cœlacanthe ; le moi, la soubrette de l'inconscient psychique ; la mort, ce sapin qu'on ferme sur un visage désormais moins qu'un masque ; tout cela vient nous humilier, mais le présenter comme ce qui ravale à jamais la morgue de l'homme n'est qu'une ruse supplémentaire de son orgueil. Car, avec ces humiliations-là, je n'ai de compte à rendre à personne. Que j'y siège en poussière sur un tas d'excréments, j'y trône quand même. Elles sont infiniment moindres que celle d'un Amour qui me scrute et m'exige jusqu'au plus intime. La notion d'un Dieu Créateur me renvoie non pas à quelque néant futur, mais au néant que je suis par moi-même, à ce néant foncier d'où à chaque instant je lui suis redevable qu'il me tire. La notion d'un Dieu Rédempteur ne me renvoie pas à une misère corporelle, mais à une misère spirituelle à laquelle je ne saurais m'arracher par mes propres forces.
Et c'est pourquoi, en dernier lieu, nous pourrions reconnaître que la finitude marquée par la mort est moins cassante que celle révélée par la joie. Souvent nous aurons à retourner vers cette évidence : mettre à mort est plus à portée de main que combler de bonheur. Je peux me tuer moi-même. Mais je ne peux moi-même me béatifier... La mort physique n'est d'ailleurs si cruelle que de m'apparaître comme ce qui souligne mon impuissance à me rendre heureux : je ne bâtis que sur du sable, je ne laboure que sur la mer, le sillon ensemencé pour des moissons fabuleuses n'est qu'un sillage que l'âge suivant aura vite fait d'effacer... Il se pourrait bien, dès lors, que l'angoisse qu'elle me cause soit moins opposée à la joie qu'il n'y semble. Ma finitude devant la mort, en décomposant tous mes petits plaisirs, me rappelle ma finitude devant la joie, en me faisant crier vers cet autre qui seul peut nous la donner.

Dans le leurre du seuil
Au terme de cette introduction, notre livre peut commencer à faire entendre l'ambiguïté de son titre. Le paradis est à la porte — mais en des sens contraires. L'expression est en elle-même ambivalente : ce qui se tient à la porte est déjà là sans y être tout à fait. Il prévient de sa présence, mais il échappe à la vue. Ainsi nous désirons le paradis sans le percevoir. C'est comme s'il tirait sur la sonnette (d'entrée, d'alarme), mais qu'il fût si impossible à tenir sous l'œilleton (on dit aussi le judas) que l'on n'est pas loin de conclure comme Mme Smith : « Lorsqu'on entend sonner à la porte, c'est qu'il n'y a jamais personne9 ».
Cependant, si le paradis est comme le pauvre qui vient frapper, pauvre à tel point qu'il en est invisible, il est aussi comme le pauvre qu'on chasse. À la porte parce qu'on l'y a flanqué. À la trappe parce qu'il dérange. Sa requête n'est-elle pas outrancière ? S'il ne me demandait qu'un bol de soupe, je pourrais lui ouvrir. Mais non, Monsieur me demande les yeux de la tête. Il exige même que je lui donne mon cœur tout fumant. Comment, à cet inconnu ? à ce joueur de cache-cache ? à cet hôte envahissant ? Ça ne paraît pas sérieux. Ça serait gaspiller mon temps...
Et puis à quoi bon se cacher de la sorte ? Le Tout-Puissant ne pourrait-il pas se faire plus démonstratif ?
Pourquoi ne donne-t-il pas des signes plus flagrants ? Les âmes bienheureuses, nous n'arrivons pas à les voir, logées qu'elles sont derrière une porte dérobée et fermée à triple tour. Mais pas de problème pour passer la porte de la morgue : les cadavres nous les voyons bien, tellement que c'est à nous de les dissimuler, de mettre au secret leur trop évidente pourriture. Alors pourquoi les anges qui vous emportent ne sont-ils pas aussi clairs que la vermine qui vous bouffe ? L'entrée du paradis ne dispose pas d'une enseigne aussi clignotante que le Super U ou le Castorama. Dieu semble être un nul en marketing. Eh donc, là-haut, réveille-toi ! c'est pour cela qu'on doute, c'est pour cela qu'on court au Super U plutôt qu'à la vie éternelle. Mais non, rien, pas une agence de pub compétente parmi les séraphins !
Alors en moi comme en vous travaillent toutes ces questions intactes. Où sont partis tous ces milliards de morts de l'histoire qui chacun comme moi s'éprouvait comme un centre du monde ? Où iront ma femme, mes filles, mes amis, mes parents ? Récitons-nous le Kaddish pour que dalle ? Et cette aurore que lèvent à même le plein midi, la beauté d'un visage ou le scintillement de la mer, ne serait-elle qu'une farce ? Le néant, certes, personne n'est jamais revenu pour nous assurer qu'il existe. Mais l'au-delà n'est guère plus manifeste, et ces anciens comateux qui sur un plateau de télévision évoquent la lumière entrevue au bout d'un sombre tunnel m'en font peut-être douter davantage que la tranquillité fleurie d'un cimetière. J'ai du mal, je le confesse, à croire aux foules du Ciel, peut-être en raison du simple problème démographique que cela pose, et cela bien que je sache que le Ciel n'est pas à penser en termes d'aménagement du territoire et de crise du logement. Et puis, surtout, connaître la société de la Vierge Marie, Marie de Magdala, Pierre et Paul, Moïse, Platon, Thomas d'Aquin, Nietzsche (car je le crois sauvé), Bach et Mozart, Claudel et Proust, Louis XIII et Toutankhamon... mais aussi bien de mon arrière-grand-oncle Shlomo, bedeau d'une synagogue de Tunis, de François Martin, postier à Flayosc, de telle rombière dans le métro qui pria pour moi et que je devrai étreindre comme ma sœur, ou encore de telle mère de famille bakouba ou tel chasseur orotchène, avec qui, pour les besoins de la louange nouvelle, je chanterai un trio impromptu et tout cela sans aucun mensonge, sans aucune concurrence, à fond, à vif, à nu... cela me cause un trac fou !
Cet univers invisible plus vaste que le monde me paraît le plus souvent improbable. Et, simultanément, il m'est insupportable, non, impossible de penser que je puisse être séparé pour jamais de mes filles, par exemple, ou même simplement du chant d'un merle, de l'odeur du chèvrefeuille, du goût des fèves au cumin, de la couleur bleue... Que j'imagine le paradis comme pure fiction, je suis malgré tout forcé de me tenir « dans le leurre du seuil », heurtant, heurtant à jamais au vantail inexistant :
À la porte, scellée,
À la phrase, vide.
Dans le fer, n'éveillant Que ces mots, le fer10.
Mais, si le paradis existe, j'ai tellement honte de vivre ici-bas si au-dessous de sa poétique, de son amoureuse exigence, que j'en tremble des cheveux aux orteils dans l'imminence de sa gloire aussi insondable que sondante, et je me sens, plus qu'indigne, incapable de m'y présenter en vérité devant la Sainte Vierge ou même devant ma propre épouse, comment ? je ne pourrais plus faire mon personnage ? je serais obligé, de me montrer comme l'enfant capricieux et mal tourné que je suis ? Non, non, le paradis ne peut être qu'un méchant leurre. Mais pourquoi ce leurre brille-t-il d'un, tel éclat ? Et si un leurre est une tromperie, cette tromperie est aussi le morceau de cuir rouge grâce auquel le dresseur d'oiseaux de proie fait revenir le faucon sur son poing. Je n'en suis pas l'artisan volontaire. Alors qui a posé cet appât ? Quel est ce fauconnier qui cherche à m'attirer par ce signe aussi insistant que sourd ?
Paradoxe du paradis : d'un côté, son absence me dévaste ; de l'autre, sa présence me terrifie. Là, je heurte à la porte des pierres tombales, à me fracasser le crâne après les phalanges. Ici, c'est le Ciel lui-même qui heurte à ma porte blindée, à ma phrase creuse, à mon cœur de fer. Et je redoute de lui ouvrir. Et je crains de dire bonjour à son Bon Jour. Parce que ce Bon Jour est aussi Jour de Jugement, forcément, sa pure bonté voulant, ma séparation d'avec tout mal. Alors je ne m'en barricade que mieux. Alors il n'en frappe que plus fort. Et tout ça finira, je le sens bien, soit par mon coup de tête, soit par son coup de grâce.

Fabrice Hadjadj in Le Paradis à la porte (Seuil) 

1 Victor Hugo, William Shakespeare, I, II, 2, XI, in Œuvres complètes— Critique, Paris, Robert Laffont, con. « Bouquins », 1985, p. 278.
2 Dante, Inferno, v, 138.
3 Dante, Paradiso, watt, 57.
4 Catéchisme de l'Église catholique, § 1033 et 1035.
5 Cité par Gustave Thibon, Vous serez comme des dieux, Paris, Fayard, 1959, p. 9.
6 Il est loisible de le visionner sur cbs.com, ainsi que sur youtube.com. Ou http ://j.mp/gEg8Ey (ndvi).
7 Catéchisme de l'Église catholique, § 1027.
8 L'Esprit de Rivarol, Paris, Crès, coll. Les variétés littéraires ›), 1924, chap. XXXI.
9 Eugène Ionesco, La Cantatrice chauve, scène 7.
10 Yves Bonnefoy, « Dans le leurre du seuil », in Poèmes, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1982, p. 257.