La règle la plus
importante de la vie spirituelle
est qu'il nous faut sans cesse rafraîchir le regard
que nous portons sur les choses essentielles.
Conjuguer
le verbe être, que les
grammairiens traitent avec mépris comme un verbe auxiliaire, est sans doute la chose du monde la plus grande et la
plus pleine de mystère. C'est le verbe auquel l'univers est suspendu, et chacun
de nous, dans la nuit de sa pensée, où il découvre un autre univers, s'efforce
d'en étreindre la réalité pour lui-même. De tous les mots, il est le plus usé
et le plus vraiment nouveau, le plus vulgaire et le plus incompréhensible. Il
est à peu près impossible de dire ce qu'il contient dans le secret de ses
quatre lettres, car, dans la définition même qu'il nous faudrait énoncer, nous
ne pourrions nous passer de lui. La chose la plus humble qui est, un brin
d'herbe ou un caillou, pose devant nous un mystère infini. Et aussi une
certitude. Nous savons, sans l'ombre d'un doute, que l'Être dépasse infiniment
tous les êtres particuliers dans lesquels il se réalise pour nous, nous savons
que la seule chose essentielle est d'atteindre cet Être absolu, que rien
d'autre ne peut nous satisfaire : c'est l'exigence fondamentale de notre
âme. Je vois que les savants n'ont d'autre préoccupation que de découvrir
quelque rapport plus général qui rende compte d'un nombre plus grand de
phénomènes, que les philosophes, pour peu qu'ils méritent ce nom, cherchent
un principe, une raison d'être de l'univers ; je vois que les artistes
aussi à qui nous ne savons demander d'ordinaire qu'une représentation de la nature dans ce qu'elle a de particulier, n'ont en réalité
d'autre souci que de dépasser l’instant, que de saisir
au-delà des apparences une vérité stable : n'est-ce pas Gauguin qui
disait : « L'Art est une abstraction » ? mais ce sont là
les solitaires de la pensée : le commun des hommes est emporté sur la mer
des apparences, s'y laisse bercer et se console aisément du flot qui
l'abandonne, parce que le flot suivant est là qui le soulève à son tour.
Pourtant, il y a un ordre permanent qui transparaît sous la figure mouvante du
changement, quel esprit serait assez obtus pour ne pas le sentir ? Il y a
des signes d'or qui inscrivent dans la nuit pour l'âme la plus basse le dessin
d'une pensée éternelle et marquent le rythme du Temps : toutes les
couleurs et les formes que le jour nous révèle, il est bon qu'elles soient
effacées, parce que nous sommes comme perdus au milieu d'une telle multiplicité
d'êtres et que nous avons l'exigence de l'unité ; il est bon que la nuit
nous livre un Temps plus pur. Il nous paraît que si nous pouvions saisir
l'essence du Temps, nous entrerions davantage dans l'être des choses, parce que
le Temps est la forme de toutes la plus simple, et nous savons que l'Être est
simple. Simplicité, pureté. Ces mots sonnent en nous comme l'écho d'un songe,
songe d'un monde entrevu et oublié ; nul doute que la vérité est là, mais
comment la saisir ? Tout nous échappe, et l'extrême simplicité plus que
quoi que ce soit, parce qu'elle ne se laisse point analyser et que seul un
regard direct peut l'atteindre, mais notre regard d'ordinaire s'arrête avant de
la toucher.
C'est ici qu'est
le drame du monde moderne : nous ne touchons plus rien directement. Les
mondes passés étaient fondés sur l'Être, même les mondes païens, qui dressaient
les images de leurs Dieux trop humains, mais nobles pourtant, avec leurs yeux
tournés vers un au-delà du Temps qu'ils ne parvenaient pas à percer.
Les choses ne
sont plus
Les Fioretti nous
racontent que lorsque saint Louis, roi de France, vint à Pérouse pour visiter
le saint frère Gilles, les deux saints demeurèrent longtemps embrassés.
« Et demeurés qu'ils furent un grand espace en la dite manière, sans dire
mot ensemble, se partirent l'un de l'autre ; et saint Louis s'en alla à
son voyage et frère Gilles s'en retourna à sa cellule ». Frère Gilles
reçut alors les reproches de ses frères, de ce qu'il avait laissé partir sans
lui dire une parole le roi de France, qui avait fait un si long chemin pour le
venir voir, mais il leur répondit : « Très chers frères, ne vous
émerveillez pas de cela ; pour autant que ni je à lui, ni
lui à moi ne pouvions dire mot, pour ce que, sitôt que nous nous embrassâmes
ensemble, la lumière de la divine sapience révéla et manifesta à moi son cœur
et à lui le mien ; et ainsi, par divine opération, nous regardant en nos
cœurs, nous connûmes trop mieux ce que je voulais dire à lui et lui à moi que
si nous nous fussions parlé avec la bouche, et avec majeure consolation ;
et nous eussions voulu expliquer avec la même voix ce que nous sentions dans le
cœur, par le défaut de la langue humaine, laquelle ne peut clairement expliquer
les mystères de Dieu, ce nous eût été plutôt désolation que consolation. Et
pourtant sachez pour certain que le roi se partit merveilleusement
consolé ».
Je ne sais pas
quelle consolation cherchait saint Louis ; les souffrances des saints sont
toujours indicibles, comme leurs joies. Nous autres, hommes modernes, nous
sommes victimes d'un siècle qui ne connaît plus le silence. Irions-nous
chercher, au prix d'un long voyage, un frère Gilles pour nous taire avec
lui ? Pourtant, nous avons besoin de ces consolations qui sont au-delà des
mots, de ces lumières qui ne jaillissent que dans la nuit de l'âme. Mais nous
ne savons pas très bien de quoi nous avons besoin et nous espérons trouver la
réponse attendue dans des paroles humaines. Vous me direz que les moines du
couvent de Pérouse eux-mêmes n'avaient pas compris l'entretien silencieux de
ces deux saints. Eux aussi croyaient qu'un échange de paroles fût nécessaire.
Sans doute, mais que de progrès nous avons fait depuis ! Nous avons
rapproché nos demeures, nous les avons entassées les unes sur les autres, nous
vivons ainsi dans d'énormes cités, où le secret n'est presque plus possible, où
nous ne pouvons plus écouter parce que nous entendons toujours un vacarme qui
forme comme le fond orchestral de notre vie. Quand l'orage survient, nous le
percevons à peine, il nous apparaît comme une étrange anomalie, une intrusion
indiscrète de la nature. Un berger dialogue avec ses bêtes, avec les éléments,
avec les astres et avec lui-même. Nous n'écoutons plus, ni en nous, ni hors de
nous, mais nous nous jetons frénétiquement des mots au visage, des mots qui
sont une espèce de monnaie usée, dont l'effigie ne se distingue plus – c’est-à-dire que nous ne savons plus
ce qu'ils représentent – et les mots courent sur les ondes de l'air, dans nos
rues les haut-parleurs les mugissent, les affiches les font luire et notre
œil en est obsédé, la presse nous en inonde à toute heure du jour, ils
envahissent notre vie dès la première enfance, ils nous étouffent, mais nous ne
pouvons plus nous passer d'eux, nous ne vivons que par eux, car ils nous ont
séparés de l'être et des choses.
Nous avons l'illusion de respirer,
mais c'est un faux air que nous respirons, un air que nous nous sommes fabriqué
par des artifices ingénieux : en réalité, nous sommes en train de mourir d'asphyxie, parce que
nous sommes séparés de l'Être, et c'est la grande misère du monde moderne. Pour
nous, les choses ne sont plus et Dieu n'est plus ; un homme d'autrefois s'emparait de ces grandes réalités
d'une saisie directe, tandis que nous n'atteignons que des mots. Et notre
propre réalité, la saisissons-nous ? Pas davantage, tant d'occupations
nous sollicitent et dévorent notre temps par le dehors que nous nous figurons
que nous vivons intensément. Mais nous n'avons que l'illusion d'être. Jamais
autant de moyens n'ont été mis à la disposition des hommes pour donner à l'existence
plus de variété et d'intensité à la fois. Nous nous transportons en quelques
heures sous les cieux les plus étrangers aux nôtres, toute la terre nous est
pour ainsi dire présente à la fois, nous causons familièrement avec les
antipodes, nous jouissons d'un pouvoir presque illimité sur les choses. Et
pourtant nous ne sommes pas. Nous ne sommes pas, parce que nous ne nous
exprimons plus ; ou, en tout cas, il y a quelque chose de nous que nous
n'exprimons plus, parce que nous vivons à la surface de nous-même et que cette
surface est si bien et sans relâche agitée qu'il est impossible aux regards de
plonger jusqu'à l'eau profonde. J'ai très peur que la science, qui semble
n'avoir pour objet que de nous rendre plus complète la domination de l'univers,
ne laisse sans s'en apercevoir échapper l'être même des choses ; nous
manœuvrons mécaniquement les éléments, mais nous ne les sentons plus. Nous
croyons les posséder parce qu'ils ont cessé de résister mais, insidieusement,
ils nous ont dérobé leur être véritable, nous laissant entre les mains, en
guise de jouets, ces forces mécaniques que nous nous sommes enivrés de
maîtriser. On est presque tenté d'envier aux premiers philosophes grecs, à un
Thalès ou à un Héraclite, le sentiment qu'ils devaient avoir de ces éléments
auxquels ils tentaient, dans leur besoin d'unité, de ramener l'univers. Quels
beaux songes d'un monde tout ruisselant de son eau mère, ou palpitant d'un feu
secret, devaient hanter leurs méditations. L'homme moderne ne touche à l'Être ni
en lui, ni hors de lui.
Un goût que nous avons perdu
Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin de nous
exprimer, parce que tout nous est apporté tout fait. Nous trouvons toutes faites
les salles à manger Henri II, ou bien de style moderne, tout faits les habits, toutes faites les idées sur la politique,
la littérature, la religion, la finance, le théâtre. Un artisan de jadis
s'exprimait par son métier, il donnait à une certaine matière une forme qui
était conçue par son esprit et que sa main exécutait, il faisait passer quelque
chose de lui dans un objet. Sans savoir lire ni écrire, la pratique d'un métier lui donnait
une culture très supérieure à celle de nos diplômés d'aujourd'hui, parce qu’il créait,
il avait l'expérience du travail par lequel une pensée vient s'inscrire
dans une matière. Mais d'abord nous n'avons même plus le sens de ce qu'est la
matière. Bien plus, nous n'osons plus la regarder en face, nous mesurer avec
elle, nous préférons fabriquer des matières artificielles, et il semble même que toutes les
astuces de machine et de l'industrie n'aient été conçues que pour cela. Le faux
ivoire est aussi beau (presque aussi beau) que l'ivoire ; la soie artificielle est aussi belle
(presque aussi belle) que la soie naturelle : il y a pourtant un presque qui marque en
réalité la distance infinie qu'il y a du vrai au faux. C'est là une différence
de qualité, mais nos sens sont devenus si grossiers que nous avons du
mal à la percevoir. Nous ne sommes plus sensibles à la beauté qu'il y a dans
l'appareil des pierres d'une maison, nous nous hâtons de le cacher sous une couche de crépi,
et ce n'est pas tant que nous cherchions à lui assurer une protection :
réellement, le crépi nous paraît plus beau. Par un retour étrange, il nous
arrive qu'un architecte fasse dessiner des fausses pierres sur un soubassement,
alors qu'il y en a de vraies sous le revêtement qui les couvre. Tout le monde
sait que le summum de l'art pour un peintre en bâtiment est de savoir peindre du faux bois ou du faux
marbre. Le faux s'est introduit dans notre vie, parce qu'il est meilleur marché
que le vrai, et aussi parce qu'il est tellement plus commode et moins exigeant
que le vrai, il est docile à tous nos caprices (n'en est-il pas ainsi dans
l'ordre intellectuel ?) . Je vois nos
esprits comme nos machines occupés à fabriquer le faux avec tant de ruse et d'astuce qu'il imite à
s'y méprendre le vrai, mais, là aussi, il y a un presque qui arrête notre adhésion. Bref, nous finissons par aimer
le faux d'un amour de prédilection. C'est ainsi que les architectes se sont fabriqué un matériau nouveau, le béton, sans couleur
et sans beauté, mais qui prend docilement toutes les formes qu'on veut, et
oppose beaucoup moins de résistance que les matières naturelles : ils ont
l'illusion d'avoir des possibilités infinies. Mais c'est une étrange loi dans
la destinée de l'homme que plus il se donne de facilités et moins il réussit.
Je ne dis pas qu'il faut renoncer au béton, non plus qu'aux commodités de la
vie moderne, mais je constate que nous ne réussissons pas à vivre mieux ni à
construire mieux, ou même aussi bien que nos pères. Par quel mystère nos pères
étaient-ils tout à fait à l'aise dans un certain ordre de beauté qui leur
paraissait comme naturel, et nous, avec nos techniques savantes, ne
parvenons-nous pas à nous y hausser ? Il faut qu'ils aient été graciés
d'une manière étonnante, et que, nous, nous nous soyons disgraciés. On me dit
que le monde moderne est matérialiste et, si j'essaie de comprendre ce qu'on
entend par là, il me semble que cela signifie que le monde moderne estime qu'il
n'y a de réalité que dans la matière, mais je crois qu'on se trompe, le monde
moderne ne peut être matérialiste pour cette raison qu'il ne peut être rien,
car il a perdu tout contact avec quoi que ce soit, et même avec la matière. Si
on me dit que Rabelais était matérialiste, je n'aurai rien à dire là-contre,
sinon qu'il était peut-être également spiritualiste : en tout cas, il
était certainement matérialiste, en ce sens que la matière, celle des choses et
celle des mots, était quelque chose pour lui de si vrai qu'il n'avait jamais
fini de la remuer à pleines mains et à pleins bras. Sans doute, il eût
volontiers fait une déesse de la Nature, mais cela vaut encore mieux que de ne
rien sentir du tout ; l'homme moderne, s'il sentait la matière dans sa
réalité, pourrait arriver à retrouver l'esprit, mais il ne sent rien et il
n'est rien, ni spiritualiste, ni matérialiste, et comment fera-t-il alors pour
résoudre les problèmes les plus graves, les problèmes sociaux (et Dieu sait
pourtant s'il en parle), qui intéressent pourtant l'esprit, car ces hommes qui
se sont entassés, serrés les uns contre les autres, pour vivre, les malheureux,
et pour travailler, ce sont tout de même des âmes ; et qui intéressent
aussi de plus en plus la matière, car le volume que le travail de l'homme
transforme s'est accru et continue de s'accroître dans une proportion inouïe
grâce aux progrès implacables de la machine. Et justement, nous respectons de
moins en moins l'homme, parce qu'il compte de moins en moins dans la vie
moderne ; nous vivons, nous travaillons et pensons collectivement, tout
est organisé autour de nous pour détruire la pensée personnelle, et pour nous
imposer des modes de vie et des modes de pensée collectifs. Et nous respectons
de moins en moins la matière, parce qu'à l'état brut elle n'offre à peu près
aucun intérêt (si ce n'est au paysan) ; notre industrie ne commence à s'y
intéresser que dès qu'elle voit qu'elle peut la transformer, ce
qui consiste d'abord détruire sa forme et sa nature originelles. Il parait que
demain sera l'âge de la matière plastique : on fabriquera en matière
plastique des maisons, des meubles ou des avions, aussi bien que des stylos
ou des cendriers. Ce sera bien plus commode parce qu'on obtiendra exactement la
résistance et la forme voulues, tandis que le matériau naturel nous impose sa
résistance et n'admet pas toutes les formes. Ainsi le matériau naturel, auquel
on fera quand même appel à cause de sa beauté, deviendra le luxe suprême,
quelque chose d'exceptionnel et de rare. Notre luxe sera fait de ce qui était
pour nos aïeux la matière la plus grossière, celle dont ils fabriquaient leurs
outils et leurs vêtements de tous les jours. Qu'on juge par là de ce que nous
avons perdu. Nous en sommes arrivés à ce point de folie que les richesses
naturelles nous deviennent ou nous deviendront à peu près inutiles, parce que
nous aurons toujours des produits de
remplacement qui nous rendront les mêmes services ou plutôt combleront
mieux qu'elles nos besoins. Tout se remplace, même les hommes. Donc rien n'a de
valeur propre. On comprend qu'on n'en puisse arriver là que par un mépris à peu
près absolu de l'esprit. La forme des choses ne nous intéresse plus. Nous
avons besoin de source d'énergie d'une puissance colossale, qui soit à la mesure
de nos rêves de puissance et nous en poursuivons la recherche au sein même de
l'atome. En contrepartie, il nous faut des formes de résistance du même ordre
de grandeur. De toute manière, la nécessité nous pousse à détruire ce que la
nature, comme un grand poète, s'était ingéniée à former. Nous libérons
l'énergie atomique, mais la simple puissance de l'esprit, qui est d'un autre ordre, nous échappe si
bien que nous ne la soupçonnons plus. C'est en vérité un prodige étonnant que
l'esprit humain puisse atteindre une telle maîtrise de l'univers en demeurant
si profondément ignorant de lui-même, ou plutôt qu'il s'enfonce dans cette
ignorance à mesure qu'il se hausse vers une maîtrise totale. Aussi les
civilisations techniques modernes, en dépit de leurs prétentions, sont-elles
farouchement ennemies de l'esprit.
Tout le monde
parle des problèmes sociaux, mais jamais on n'a autant ignoré ce qu'est
l'homme, jamais on n'a autant ignoré ce qu'est la matière. L'homme moderne, homo
technicus, ne s'aperçoit pas qu'il est infiniment séparé de tout ce qu'il
touche ou croit toucher, à commencer par lui-même. L'homme moderne est séparé
de l'Être.
L'Être dépasse
toutes nos qualifications. Il est à la fois puissant et doux, fort et fragile,
brûlant et glacé, harmonieux et rude. Il nous élève et nous enchante, mais il
peut nous heurter et nous blesser. La beauté de la vie et sa noblesse est de
savoir qu'elle est menacée, que, pour approcher de l'Être, elle doit risquer
quelque chose d'elle-même ; que, pour pénétrer dans l'Être, elle doit
abandonner ce qui lui sera demandé, peut-être ce qu'elle a de plus cher. Plus
l'homme entre dans l'Être, plus il est exposé et menacé, parce que l'Être est
au-dessus du temps et qu'il demande à l'homme de lui sacrifier ce qui est du
temps. Mais l'homme ne veut plus être menacé ni exposé ; il emploie toute
son ingéniosité à se garantir des menaces, celles des éléments, celles de la
vie, celles de la-mort ; son existence n'est faite que d'une combinaison savante
de précautions. Aussi l'Événement, lorsqu'il survient, prend-il la forme d'un
coup de foudre et non celle d'un visage attendu et pressenti, quoique souvent
redouté. Toutes les autres civilisations ont cherché à informer la vie selon
leur génie propre, en demeurant fidèles aux lois de l'Être ; la nôtre
seule, par orgueil et aussi par une sorte de peur inavouée, a prétendu
s'affranchir de ces lois, elle demeure comme un édifice posé sur le sol sans
fondations. Et l'homme ne s'aperçoit pas que les catastrophes qui ébranlent le
monde aujourd'hui sont simplement la revanche de l'Être.
C'est pire
qu'une erreur de l'esprit, c'est un goût que nous avons perdu.
Le paysan et le
poète
Il y a encore
deux sortes d'hommes qui ont conservé ce goût et qui pourraient peut-être nous
apprendre à le retrouver : c'est le paysan et c'est le poète.
Tous deux sont
restés près des choses, tous deux ayant conservé leurs racines, tous deux
menacés à cause de cela, mais le premier moins que le second parce qu'il n'est
menacé que du dehors.
« Je vois,
dit le paysan, qu'aujourd'hui tout le métier des hommes est de plus en plus
dans les usines et dans les bureaux. Le métier des hommes s'exerce loin des
choses. Le mien n'est qu'avec les choses et c'est sans doute pourquoi je suis
devenu une espèce de scandale pour les autres hommes. Je ne suis pas comme les
machines qui vont de plus en plus vite, je suis lent comme les saisons ;
je ne cherche pas à échapper au Temps, mon rythme est le rythme du Temps. Mon métier est de
travailler avec les éléments, ou quelquefois contre eux, mais c'est qu'ils ont
leur idée, et moi j'ai la mienne. Nous avons nos habitudes ensemble, nous nous
comprenons. Tout est plein de signes, mon métier est de comprendre les signes.
Les hommes des villes ont des signes inventés, ceux du journal, de la radio, et ces
images qu'ils s'entassent pour regarder dans une salle obscure. Moi, j'ai les
signes vrais, ceux qui ne sont pas fabriqués, ceux que personne ne voit plus,
ne sent plus et je n'ai pas mis le pied dehors, le matin, qu'ils viennent déjà
sur moi ; c'est le goût de l'air qui m'entre dans la bouche et son poids
que soulève ma poitrine ; c'est le vent qui me chantait sa chanson par la
cheminée avant que j'eusse sauté du lit. J'en ai plein les yeux de toutes ces couleurs qui me disent
l'heure du jour et l'heure de l'année, et le temps qu'il fera demain ;
plein les oreilles de la terre qui fermente, qui germe et qui travaille, de toutes les
bêtes occupées à dire qu'elles existent, ou bien du silence de l'hiver étendu
comme une grande main calme et pensive ; plein les narines de
tout ce qui monte de l'herbe et de l'eau et de toutes ces idées qu'échangent l'aubépine
et la rose et de la triomphante odeur du blé mûr. J'en ai plein les mains de
cette terre grumeleuse ou molle, du trèfle qui se couche sous ma faux avec un
soupir, plein les mains du sang qui coule du bois ou de la grappe. Je suis
enfoncé dans les choses, je passe avec elles, ensemble nous sommes engagés dans le Temps, et nous savons que pas une
année ne ressemble à l'autre, que tout est toujours tout neuf. Menacé sans
cesse par les éléments, je les fais quand même servir à ce que je veux, je les
aide à réaliser une certaine idée qui nous dépasse, que je ne saisis pas bien
moi-même, mais je sais pourtant qu'elle a besoin de moi pour s'exprimer. Et je suis
moi-même un signe parmi les autres signes, le signe que la vie n'est rien si
elle n'est insérée dans les choses, que la voix de l'homme retombe comme une
clameur vaine sans ce concert autour d'elle d'appels et de réponses
qui lui donnent son sens. Le jour me trace ma tâche,
les choses qui renaissent avec l'aube me reportent à ma place ; je
suis pris dans la terre qui s'amasse sous mes semelles, pris dans l'air, pris
dans le vent, pris dans le soleil, qui change ma couleur et la couleur de tout.
Et la nuit vient qui, avec ses milliers d'yeux, m'interroge et se repose sur ce
que j'ai fait ».
« Les
autres hommes, dit le poète, trouvent que la vie est toujours pareille à
elle-même, et qu'aujourd'hui recommence hier : je vois que rien n'est
pareil, que tout est nouveau toujours. Oh ! c'est justement pourquoi je
suis si menacé : menacé, non pas seulement du dehors, comme tout le monde,
mais au-dedans de moi. Cette minute qui naît le matin avec la couleur de la
pervenche, je ne puis pas dire à quelle profondeur elle descend en moi, elle me
change en elle-même, elle m'arrache hors du temps ; cependant le Temps me
tire de nouveau et je remonte à la surface, ayant perdu mon trésor. Menacé
constamment en moi-même, parce que cela m'est ravi sans cesse qui est unique,
irremplaçable à jamais. Que me reste-t-il à faire sinon, de ces signes un
instant qui brillent, puis s'effacent, créer une image sans tromperie ?
« Il est
neuf heures. De ma fenêtre, je vois une colline qui s'éveille et se redresse
doucement sous le soleil, et elle laisse pendre d'elle des carrés de champs, de
prés ou de vignes, de grosses touffes de bois. Çà et là des maisons éclatent en
blanc dans la lumière. Je vois les maïs qui sont déjà roux, les vignes qui
s'apprêtent pour la vendange, les prés tout frais à cause de la dernière
pluie ; des vaches paissent et un faible tintement de sonnailles parvient
jusqu'à moi. Dans les bois, on distingue les châtaigniers qui plient sous leur
charge de châtaignes qu'ils n'ont pas encore déposée, et elles forment de gros
paquets d'un vert plus clair. Et, derrière, il y a d'autres collines, et tout
au fond une ligne de montagnes qui vient à travers un écran de brume, elles
sont habillées de lavande ce matin. Tout cela qui va passer, tout cela qui est
déjà passé, mais j'en garde la substance en moi déposée, et par elle je
communique avec l'Être, par elle j'existe. Il n'y a qu'un seul danger, il n'y a
qu'un seul malheur pour l'homme, c'est d'être séparé de l'Être, c'est de ne pas
savoir le don infini qui lui est fait à chaque minute. Il y a quelque chose de
tout neuf qui se fait à chaque minute dans le monde, et cela nous est
donné ; cela m'est donné à moi, poète, mais tous les hommes sont poètes ;
s'ils n'ont pas tous à créer de ce qu'ils reçoivent une image par le moyen de
l'art, ils ont leur vie à faire communiquer avec l'Être, leur vie qui est une
création. C'est là qu'est le risque, c'est là aussi qu'est la grandeur.
« Je
m'offre au Temps qui vient tout nu et dépouillé, je rejette de moi tout ce que
j'avais, tout ce que je savais, parce que rien de ce qui est acquis ne vaut
plus rien, rien de ce qui est déjà fait n'a plus de sens. Par là, je renonce à
jamais à la tranquillité parce que toutes les choses qui viennent à moi, toutes
les paroles qui me sont dites, émeuvent en moi des ondes innombrables, dont les
dernières vagues viennent mourir au plus intime de moi-même. Le cœur a des
fibres secrètes qui, il faut le dire, se sont durcies chez la plupart des
hommes : il n'y a plus que leur épiderme qui soit sensible. Et ce durcissement
ne cesse chez eux de faire des progrès avec le temps, les choses leur
paraissent de plus en plus semblables à elles-mêmes, jusqu'au jour de la mort,
qui sera celui de la grande et éternelle nouveauté. Et moi, je découvre en moi
une faculté toujours plus grande de sentir, comme si, plus je descendais dans
les choses, plus je descendais en moi-même, et peut-être est-ce là le progrès
le plus vrai que l'on puisse souhaiter ? Je m'enfonce dans le Temps, mais
le Temps n'est lui-même qu'un signe, le signe de Ce qui demeure ; je suis
pris dans son flot, je me laisse porter par lui, mais je touche à l'immuable,
ma fonction est de le rendre sensible par l'image. Ce que j'ajoute à la
Création va dans le même sens qu'elle-même, les signes qui s'effacent nous
parlent de ce qui ne s'efface pas. Il y a de la grandeur à être la proie du
Temps, de la souffrance aussi, mais la joie reste la plus forte parce qu'il ne
peut nous ravir tout à fait ce qu'il nous donne ; il reste quand même sur
nous le sceau de l'Éternel ».
* * *
Paysan, poète,
deux fonctions qui subsistent encore. Mais pour combien de temps ? La
culture, malgré ses résistances, va devenir une opération de plus en plus
industrielle, c'est-à-dire que le contact des choses deviendra de moins en
moins étroit, l'exploitation sera plus rationnelle,
comme on dit ; la quantité sera recherchée par des moyens mécaniques, et
une certaine qualité, dont l'homme vivait sans se rendre compte, disparaîtra.
Vous me
dites : mais le paysan ne comprend rien à la beauté de la nature au milieu
de laquelle il travaille, il ne la sent pas et il est tout étonné qu'on
s'extasie devant le coucher de soleil ou qu'on respire avec délices l'odeur du
foin ; c'est pour lui un plaisir de gens des villes, et il n'est sensible
qu'à sa peine. Mais je dis : qu'importe ? il y participe, il fait
corps avec, il en tire sa beauté à lui qu'il ne soupçonne pas, mais qu'est-ce que ça fait ? Il ne
s'agit pas de s'extasier sur la beauté de ce qu'on fait. Il faut d'abord
être : cela seul importe. La supériorité du paysan est qu'il est
dans une société où il y a de moins en moins de gens qui sont.
Et les poètes ? Restera-t-il des
poètes ? J'entends bien qu'il y en aura toujours des grands, mais ceux-là
sont rares. Les grands poètes sont d'ordinaire entourés par des légions de
poètes moindres, dont le nom souvent s'efface, mais en qui s'exprime tout de
même l'âme d'un pays et d'un temps. Et il y a aussi toute cette poésie anonyme
qui fleurit dans les chansons populaires, et dont nos annales nationales offrent
une si admirable variété, poésie vraie, dont les paroles naissent en même temps
que la musique, d'une grâce et d'une fraîcheur que tant de poètes académiciens
sont incapables d'atteindre. Mais le seul fait qu'on essaie de la ressusciter
de nos jours montre qu'elle est bien
morte. Elle est morte parce que nous ne vivons plus avec les choses et que les
paysans eux-mêmes ont leur poste de télévision. Nous sommes loin de tout, de la
matière et de l'esprit à la fois. La matière n'est plus sentie par nous dans sa
qualité : elle n'est plus qu'un moyen de nous procurer certaines
substances nécessaires à notre vie ou à notre confort, nous ne nous apercevons
plus qu'elle a une âme. J'aime ce mot d'un poète contemporain — c'est
Ramuz :
L'imagination est un état de vie profond
communiqué à la matière ; comme si, plus on descendait dedans la matière,
plus on s'élevait dans l'esprit.
Il n'y a
pas de marque plus frappante de l'abêtissement général que cette stérilité de
l'imagination. Je vois de nombreux recueils de chansons dites folkloriques, mais il n'y a plus
personne qui chante pour soi, pour son plaisir, personne qui invente. Un soir
de juillet 1940, dans le village où je m'étais replié après la débâcle, je me
promenais au déclin du jour dans les champs : c'était en Gironde, un pays
qui pourtant n'est pas resté particulièrement fidèle à ses traditions.
J'entendis s'élever dans la vallée une voix qui chantait en patois un chant
sans mesure qu'on eût dit improvisé, tant il ressemblait peu à ce qu'on a coutume
d'entendre. D'un seul bond cette voix était en harmonie avec tout le paysage
qui l'entourait, les coteaux encore tièdes, la rivière à leur pied cachée entre
les saules, le vieux clocher roman tout usé du village voisin, l'odeur
puissante de la fin d'un jour d'été : ou plutôt elle rendait sensible
l'harmonie de tout cela. De quelles profondeurs du passé montait cette
voix ? On sentait une très vieille âme chanter en elle, une âme du temps où on s'exprimait encore, et on était ému comme devant
les plus belles œuvres d'art.
Nous avons aujourd'hui quelques
grands poètes, mais je les vois bien solitaires. On nous avait dit qu'il y
avait depuis 1940 une grande floraison de poètes. Il y a en effet beaucoup de
papier noirci, passablement de prétentions, mais où est le rythme ? où est
la musique ?
Il faut qu'une âme s'exprime
Il faut
qu'une âme s'exprime, sans quoi elle meurt. Où est notre expression, où sont
nos œuvres, j'entends nos œuvres collectives, celles que nous édifions pour
former le cadre de notre vie, nos maisons, nos églises, nos hôtels de ville,
nos théâtres ? Mon Dieu, il vaut mieux peut-être n'en pas parler ;
c'est là, dans notre impuissance à construire qu'éclate le mieux l'indigence de
notre imagination. L'homme moderne est condamné à vivre dans le laid. On a
inventé un art nouveau, qui voudrait éliminer la laideur de nos villes,
apporter une certaine harmonie dans la disposition des habitations, créer en
somme une véritable harmonie esthétique urbaine qui se préoccupe à la fois de
satisfaire les exigences de l'hygiène, d'élargir le champ de la circulation et
d'utiliser mes matériaux modernes : on appelle cet art l'urbanisme. Au nom de cet urbanisme, on
démolit les vieux quartiers des villes – on garde juste ce qu'il faut pour
faire pittoresque. Je ne trouverais
rien à dire à cela si on remplaçait les vieilles maisons par de belles maisons
neuves. L'humanité a passé son temps à démolir pour reconstruire. Les Gothiques
ont certainement démoli d'admirables églises romanes qui avaient cessé de leur
plaire pour en bâtir d'autres à la place – qui ne les valaient sans doute pas.
Et j'imagine que les Grecs et les Égyptiens ont ainsi fait. Chaque peuple,
chaque temps doit se construire le cadre de sa vie. Pourquoi faut-il que notre
temps soit devenu celui de la laideur ? J'ai vu de beaux plans faits par
des urbanistes où se trouvent représentées des villes nouvelles telles que
l'avenir doit les réaliser, des villes sorties toutes faites du cerveau d'un
architecte et non point construites par le temps. On pourrait croire qu'une
ville qui aurait fait l'objet d'un plan d'ensemble, conçu par un seul homme ou
un seul atelier, qui offrirait donc une unité de style, dût être plus belle
qu'une autre ville, édifiée par le caprice des siècles. Eh bien ! si j'en
juge par les projets de Messieurs les urbanistes et les essais qu'ils ont déjà
tentés, en dépit de leurs partis pris géométriques et de leurs formes, c'est le
contraire qui est vrai. Les anciens connaissaient déjà les proportions
géométriques et le nombre d'or, cela leur servait à trouver des formes. Les
modernes ne trouvent pas de formes et n'ont pas de style. C'est que la
géométrie ne suffit pas, il faut encore le sens exquis des rapports, et il ne
semble pas que nos architectes qui sont des constructeurs, des techniciens,
aient suffisamment exercé leur œil dans la nature à saisir les rapports des
choses. Leurs bâtisses, leurs villes, ressemblent aux constructions des
philosophes — j'entends des mauvais philosophes. C'est propre, c'est net, ça se
comprend d'un seul regard, il n'y a plus à y revenir ; c'est l'image de
notre civilisation industrielle qui excelle à monter les mécaniques bien
agencées. Mais l'œil n'est pas tenté d'y trouver cet enchantement sans fin
qu'il lui arrive de goûter devant la lucarne d'une maison paysanne ou devant
une porte de grange. L'art de l'âme continue celui de la Création. Le sens des
proportions ne s'acquiert pas par la géométrie, il ne peut naître que d'une
fidélité profonde à l'ordre de la Création, à quoi le métier vient ajouter les
perfectionnements de la technique. Quand nous considérons ce qu'ont bâti nos
ancêtres : villages, villes, châteaux, maisons perdues dans la campagne,
nous sommes frappés de voir que cela est toujours en harmonie avec le cadre
environnant. Ces constructions sont sorties du sol, elles ont poussé comme des
plantes, elles ont des racines qui descendent loin. C'est que le style de
l'homme continue celui de la nature. Toute la science technique n'y peut rien
faire ; cela relève d'une fidélité qui est d'ordre spirituel. Les villes
de nos urbanistes sont des fabrications sans racines, qui sont simplement
posées sur le sol, qui ne tirent rien de cet ordre admirable de l'univers qui
les entoure. Je pense en ce moment à l'ensemble formé par les toits de la petite
ville de Semur-en-Auxois (on pourrait trouver bien d'autres exemples). Il n'y a
pas eu de plan, les siècles ont travaillé là à leur fantaisie. Pourtant cela
chante merveilleusement.
Le mal que les
modernes ont à trouver un style témoigne avec éclat de leur pauvreté
spirituelle.
Il en est de
même dans l'ordre de la grâce. La sainteté n'est pas une fabrication plaquée
sur la nature ; elle ne coupe pas les racines de la nature, au contraire,
elle s'en nourrit, elle ne méprise pas du tout ce qu'elle peut puiser dans ces
racines. La sainteté, c'est la nature informée par la grâce, de telle sorte
qu'on ne peut séparer ce qui est la grâce et ce qui est la nature. La sainteté
ne demande pas qu'on soit insensible. Au contraire. Les grands artistes sont
ceux qui créent dans la ligne de la Création. Les saints aussi, dans leur voie
qui est supérieure, demeurent dans cette même ligne.
J'ai peur que
notre urbanisme ne réussisse jamais à faire aussi bien que les constructions
vivantes des siècles. Et pourquoi les demeures, les bourgades et les villes
d'autrefois s'arrangeaient-elles si bien avec la nature ? Pourquoi de leur
accord naissait-il une harmonie qui nous transporte encore aujourd'hui ?
Cette harmonie était quelquefois voulue, cherchée ; la plupart du temps
elle ne l'était pas. C'est que la vie de l'homme épousait constamment le réel.
En vérité, cet
accord est la chose la plus subtile du monde ; c'est là que notre marque,
à nous Français, se discerne le mieux. Dans la greffe du génie sur la nature,
la réussite dépend d'un certain point très délicat que tout l'art est de
découvrir, et c'est à cet art que nous devons une fécondité si aisée dans
l'ordre de la pensée comme dans l'ordre de l'action. Peut-être est-ce là aussi
qu'il faut chercher la source de cette mesure où on veut voir comme
notre qualité propre. Mais même au Grand Siècle nous avons subi des
tentations : Versailles et Vaux-le-Vicomte étaient bien des rêves
d'urbanistes. Ces constructions ne me remplissent pas d'une admiration sans
mélange.
L'âge des
archéologues
Alors, faute de
génie pour créer du neuf, nous essayons de préserver l'ancien. Nous sommes à
l'âge des musées et des archéologues, ce qui est toujours un aveu
d'impuissance : déjà, l'époque alexandrine avait été une civilisation
d'archéologues, c'est-à-dire de spécialistes de l'ancien. Les siècles passés
n'avaient pas ce respect de l'ancien,
et plus ils avaient un génie puissant, et moins ils étaient respectueux. Ils
manifestaient généralement le plus profond mépris pour ce qui les avait précédés.
Et cela s'explique : ils étaient bien trop occupés à exister et à
s'exprimer pour faire l'effort de comprendre les arts défunts, leur art propre
les prenait tout entiers.
J'aime cet irrespect.
On peut regretter que les classiques n'aient pas compris l'art du Moyen Age,
mais c'est un regret vain : sous bien des rapports, ils ont laissé
s'éteindre des lumières que le Moyen Age avait fait briller, mais c'est
peut-être inévitable. Ils ont été pourtant magnifiquement eux-mêmes, et cela
seul importe. On me dira, je le sais, qu'ils ont admiré l'antiquité avec un
respect religieux. Ce qui me frappe, c'est que l'imitation de l'antiquité a été
pour eux un moyen d'élucider leurs propres idées, un chemin vers la conquête et
l'affirmation de soi (l'imitation est toujours cela pour un grand artiste). Ils
avaient commencé par l'érudition pour s'en débarrasser ensuite, et finalement ils
attribuaient innocemment aux anciens, par une sorte d'inversion du respect,
leurs propres conceptions ; ils s'étaient fabriqué peu à peu une antiquité
à eux, qu'ils prenaient pour l'authentique.
Quand on est
trop occupé à être soi-même, on n'a pas le temps de s'occuper de comprendre les
autres. On leur prend ce qui peut nous être utile, et c'est tout.
Il est affreux
d'être à l'âge des archéologues, mais il faut nous y résigner. Nous avons
besoin des musées. Nous y découvrons avec éblouissement ce que nous avons été,
nous y sentons sourdre en nous le désir de ce que nous pourrions être. Nous,
Français, nous y découvrons le vrai visage de la France, c'est-à-dire un
certain génie direct et prompt, à la fois fort et souple, d'une simplicité
déconcertante, qui fait croire aux étrangers que nous manquons de profondeur.
Nous avons été ce peuple qui a pu enfanter Jeanne d'Arc. Nous avons été ce
peuple qui, non seulement s'exprimait lui-même magnifiquement, mais qui
s'exprimait aussi pour le restant du monde. Les autres peuples se reconnaissaient
en lui, se trouvaient expliqués en lui. Aujourd'hui, le malheur de ce peuple
vient de ce qu'il ne sait plus s'exprimer pour personne, même pas pour lui et
qu'il manque ainsi à sa vocation à la fois temporelle et éternelle. Et comme il
n'y a pas moyen d'être si on ne s'exprime pas, il se demande s'il lui sera
jamais plus permis d'exister.
Nous avons été ce
peuple qui pouvait oublier ce qu'il avait été hier et même être injuste pour
hier, parce que aujourd'hui était plein d'une gloire sans cesse renaissante, parce
que cette raison dont on a fait sa
qualité dominante n'était pas du tout chez lui une qualité ennuyeuse et froide,
juste bonne pour classer et organiser : elle était avant tout un sens très
juste du réel ; de sorte que ce peuple à l'imagination si fertile, dont
les inventions étaient inépuisables, était aussi celui qui restait le plus près
des choses, qui était le plus fidèle à l'Être. Et c'est peut-être là le secret
de sa grandeur.
Les musées sont
pleins de nous. Mais qu'est-ce que l'archéologie future conservera de nous,
modernes ?
Nous découvrons
dans les musées que nous avons eu une âme vivante, mais une archéologie est
toujours morte. Alors faut-il dire que notre âme est morte ? Notre cœur ne
veut pas s'y résoudre, nous nous sentons pourtant encore capables des mêmes
gestes qu'autrefois. C'est une souffrance tragique de se sentir Français jusqu'au
bout des ongles, d'être habité par ce désir impétueux qui menait les Français
par le monde, quoiqu'ils gardassent une tête si lucide, et de constater autour
de soi que la France ne sait plus qui elle est.
L'homme moderne
est séparé de l'Être, mais le cas de la France est particulièrement tragique,
parce que la vocation propre de la France résidait justement dans sa fidélité à
l'Être. C'est par là qu'elle a réalisé tout ce qu'elle a fait de grand sur le
plan de l'homme et sur le plan de la sainteté. Dans la guerre et dans la
paix ; dans les temps de violence et dans les temps de quiétude. Ce n'est
pas nous qui craindrons jamais la violence : nous ne craignons que la
bassesse, et il y a une certaine bassesse toute moderne dont nous sommes
baignés et qui pourrit en nous la racine de notre Être, c'est elle notre
ennemie véritable.
L'âge des
machines
Il n'est pas
question d'abolir la machine : il faut vivre avec son temps. Il faut nous
accommoder d'elle, ou plutôt l'accommoder à notre vie, aux besoins profonds de
notre vie, c'est à nous de l'y forcer. Le machinisme nous fait beaucoup de mal,
en ce que nous avons inconsciemment transformé notre vie à son image. Il nous a
habitués à voir les choses se faire toutes seules, alors nous laissons notre
vie aussi se faire toute seule, nous ne la faisons pas. Qu'on m'entende bien :
je sais parfaitement que la machine ne peut se passer de l'intelligence de
l'homme ; il faut des hommes intelligents pour l'inventer, pour la
construire, pour la réparer. Mais de quelle sorte d'intelligence s'agit-i
l ? D'une intelligence qui, partant de certaines propriétés des choses
réelles, s'oriente vers des combinaisons de plus en plus étrangères à la vie et
qui, tout en utilisant la vie, ne développe dangereusement en dehors d'elle ;
voilà pourquoi nous voyons aujourd'hui la machine employée farouchement à
détruire. Même si nous cessons de considérer ce qui écrase, ce qui brûle et ce
qui tue, nous devons reconnaître que la machine la plus innocente tend
naturellement à détruire la vie. L'homme qui travaillait de ses mains
s'exprimait dans une matière qui lui résistait ; à travers cette
résistance même et à cause d'elle, il lui donnait une forme qui était vraiment
sienne, directement passée de son esprit à la matière par sa main et par
l'outil qui la prolongeait. Mais la machine supprime la résistance, le souci de
la forme n'intervient pas dans son agencement, ni dans son mode d'action, elle
fait appel à une sorte d'intelligence que l'on peut dire inhumaine, car il y a
toute une partie de l'homme qui ne peut plus s'exprimer, et, que dis-je, une
partie ? C'est vraiment le tout de l'homme qui demeure maintenant inerte
et silencieux. De là cet ennui profond qu'on sent qui s'est emparé des masses
d'hommes qui grouillent dans les villes, ces hommes à qui le silence est devenu
insupportable, comme aux grands intoxiqués l'absence de leur cher poison.
Peut-être est-ce pour cette raison que, les travaux de la paix étant décidément
devenus très ennuyeux, l'homme s'est jeté dans la guerre ? La guerre
semble être le seul mode d'expression réservé à l'homme moderne. Mais la
guerre, elle aussi, devient de plus en plus bête. Il faut vraiment que l'esprit
de noblesse et de chevalerie réponde à un besoin très profond de l'homme pour
qu'il arrive à l'insérer dans la guerre moderne. La guerre, elle aussi, s'est
transformée en une industrie où la place de l'art sera bientôt nulle. La bombe
atomique sera le chef-d'œuvre de notre siècle, le couronnement de toute une
civilisation.
La mécanique
singe la vie. Elle fabrique des automates qui imitent à s'y méprendre les
gestes de la vie, elle fait passer sur l'écran des images qui nous donnent
l'illusion de voir des paysages vrais, de voir et d'entendre des personnes
vraies, d'assister à un drame vrai. Mais la machine pourra pousser la
ressemblance aussi loin qu'elle voudra, elle reste quand même séparée de la vie
par un fossé sans bords et sans fond. C'est sans doute la plus grande réussite
du progrès d'arriver de mieux en mieux à donner au faux l'apparence du vrai ;
ainsi les hommes construisent leur vie sur des notions qui sont toutes fausses
sans qu'ils s'en doutent. Mais le vrai reste le vrai et le faux reste le faux.
Puissance de la
sainteté
Où le progrès de
la machine n'atteindra-t-il pas ? On est enivré de ce pouvoir illimité que
la mécanique nous octroie. Enivré et aussi effrayé, car l'envers de ce pouvoir
semble être une accumulation de malheurs effroyables, au point qu'un esprit
simple y pourrait voir une sorte de vengeance de la nature. Mais la notion de
puissance est faussée comme les autres. L'homme qui se tient par l'esprit ou
par l'exercice d'un métier en contact avec l'Être est infiniment plus puissant
par là que par tous les moyens de la technique. Il n'y a pas de vérité qui soit
plus difficile à faire entendre à un homme d'aujourd'hui.
Ou par la
sainteté. Si le paysan, si le poète, sont les seuls hommes qui soient encore en
contact avec l'Être, que dirons-nous du saint ? Le poète, le paysan,
restent liés aux images, aux signes, le saint est celui qui s'est délié, ou
plutôt que la Grâce a délié. Elle l'a transporté au cœur de l'Être, le laissant
pourtant prisonnier des choses, prisonnier du monde. Il est ici et il est
ailleurs, il est tiré dans un sens et dans l'autre, à la fois pris dans les
choses et tiré hors des choses, les aimant tout de même parce qu'il comprend
leur langage, mais aimant mieux se passer d'elles parce qu'il sait d'avance ce
qu'elles vont lui dire.
Il se prive de
tout parce qu'il a tout, il n'a plus besoin d'images ni de signes, parce qu'il
est passé pour toujours au-delà des signes et des images. Ainsi, entre saint
Louis et frère Gilles les signes étaient superflus, car il leur avait suffi
d'un regard pour s'assurer qu'ils étaient
l'un et l'autre dans le chemin où l'on est sûr de ne pas s'égarer : une
seule étreinte, et tout était clair pour eux, d'une clarté dont ils tiraient une consolation merveilleuse.
Menacé, le saint l'est aussi et plus que les autres, parce que le monde ne lui
pardonne pas qu'il puisse se passer de lui. « Je leur ai donné ta parole
et le monde les a haïs parce qu'ils ne sont pas du monde ». Seul du côté
du monde, et séparé, le saint ne l'est pas du côté de l'Être, il rejoint l'Être
sans intermédiaire (tandis que le poète ne l'atteint qu'à travers l'image), il est donc dans une plénitude totale et
dans une souveraine liberté, affranchi de tout ce qui est contingent et voué à
la seule chose nécessaire. Aussi le monde ne peut que le haïr ;
parce que le monde a choisi délibérément
de se retrancher de l'Être. Il y
a eu le monde païen, qui cherchait à tâtons la Vérité et qui, après avoir fait
beaucoup de martyrs, a bien fini par l'accepter. Il y a aujourd'hui le monde
moderne, qui a connu la Vérité, et qui a préféré, en connaissance de cause, lui
tourner le dos. Il a refusé la Grâce, et il a cru par là sauver la Nature,
opposant la Nature et la Grâce par une erreur où l'on voit qu'il
s'enfonce avec toujours plus
d'obstination. Il peut s'apercevoir aujourd'hui que s'il n'a plus la Grâce, il n'a pas la Nature non plus.
Il s'est mis de lui-même hors de la ligne de la Création, de sorte que l'esprit
de l'homme est comme frappé de malédiction : le monde qu'il crée est
monstrueusement inhumain. Depuis la Renaissance, l'homme a considéré que
l'effort suprême de l'intelligence devait tendre à déchiffrer les lois de la
Nature, et on doit connaître que, dans cet effort, il a obtenu d'assez beaux
résultats ; mais comment ne pas voir que le monde qu'il fabrique est de
plus en plus étranger à la Nature et que ce monde blesse en nous tout ce qui
est le plus essentiel à l'homme ? Et, ce qui est grave, c'est que nous
nous sommes créé un univers de mots qui nous tient lieu de l'univers véritable
et nous répétons des mots croyant tenir des choses. Nous répétons Liberté et nous croyons que nous sommes
libres ou que nous allons l'être demain. Mais jamais nous n'avons été moins
libres. Nous sommes pris dans l'engrenage d'une énorme machine, une machine de
bureaux et d'ateliers, dont une quantité d'hommes et de femmes sont les rouages
absolument anonymes et insensibles où vous êtes certains, si vous essayez
d'émettre une parole humaine, de provoquer une manière de scandale et de ne
revoir jamais une réponse humaine. Les hommes ressemblent de plus en plus à des
pions interchangeables qui ont tous les mêmes goûts, les mêmes dégoûts,
notamment celui de leur métier, ressenti comme une humiliation, les mêmes
gestes, les mêmes plaisirs, et, pour tout dire, le même ennui. Le paysan de
jadis était libre sur son sol, dont il tirait toute sa subsistance. Celui
d'aujourd'hui l'est encore en France — mais pour combien de temps ? Le
temps n'est pas très éloigné où la petite culture sera impossible, où il faudra
déterrer les bornes, arracher les haies, créer une grande culture comme en
Amérique et en Russie, le paysan devenant un salarié comme les autres, un
fonctionnaire, habitant un énorme immeuble, où il aura licence de jouir de son
petit casier numéroté.
On me dit que
c'est l'organisation économique qui est mauvaise et que, quand les produits du
travail humain seront répartis de façon plus équitable, l'homme sera heureux.
Mais je sais aussi, sans méconnaître l'importance d'une bonne économie, que ce
n'est pas avec de l'économique seulement qu'on fait du bonheur. En réalité,
nous sommes dupes des mots, nous nous fabriquons un univers d'illusions qui
durera jusqu'au jour où les choses se vengeront : et en vérité n'ont-elles
pas déjà commencé ? On ne peut créer que dans la ligne de la Création et
nous avons coupé les racines par lesquelles nous tenions à la Nature.
Il faut sauver
l'homme. Mais comment planter à nouveau cet arbre déraciné ? Il ne s'agit
pas d'une jeune pousse frêle, mais d'un tronc séculaire et puissant ;
faudra-t-il donc qu'il soit terrassé par la foudre et anéanti pour que la
souche reverdisse ?
Au fond, les
hommes sentent bien que c'est l'homme dans cet être même qui est en péril. Dans
la guerre actuelle, rien ne me touche autant que l'effort désespéré que font
les combattants pour sauver l'héroïsme, car l'héroïsme seul peut donner une beauté
à la guerre, mais dans un monde quia tout transformé en usine, la guerre aussi
est devenue une usine. Des milliers de bombes s'abattent et fracassent tout au
hasard. Que peut le héros contre cela ?
Et que peut le
poète contre le monde moderne ? Que peut celui qui est séparé des hommes
(mais qui voudrait les rejoindre) parce qu'il n'est pas séparé des choses, seul
parce qu'il a touché l'Être et que sa joie est incompréhensible aux hommes, et
il voudrait la leur faire partager, mais ils n'en veulent pas ? Sans doute
aucun remède humain n'est plus possible.
La sainteté est
seule capable de sauver l'homme, de sauver l'esprit. Je vois s'ouvrir bientôt
une ère de grands saints qui défendront le monde contre les périls inouïs qui
le menacent, de sorte que la sainteté sera à la fin comme elle fut au
commencement animée de cette force invincible qui change les cœurs. Le saint
est le plus fort, même quand il subit le martyre, car la Puissance ne peut être qu'à celui qui
adhère totalement à l'Être, et le saint est celui qui a choisi de se donner
tout de suite à Dieu et de renoncer à tout le reste, sans attendre que ce reste
lui soit enlevé. Mais il n'a pas pour cela coupé ses racines, il s'est
seulement prêté à cette greffe ineffable que la Grâce a opérée sur le sauvageon
qu'il était. Les créatures ne sont plus rien dans le rayonnement du Créateur,
elles disparaissent en face de la lumière absolue ; mais tout de même
elles existent, elles participent humblement à l'Être, et elles peuvent être
une merveilleuse occasion de louer le Créateur. Quand il veut louer, le saint
ne peut plus se passer des créatures, et c'est ici que le saint rejoint le
poète, lui seul réalise la louange dans sa forme la plus pure, parce qu'il est
détaché des êtres, en demeurant attaché à l'Être dont ils participent. Les
saints, de tout temps, sont
ceux que le monde n'a pas réussi à entamer. Le monde moderne a déployé un
arsenal d'artifices si puissants et si séduisants à la fois qu'il pense bien celle fois avoir
assuré son triomphe. Mais les miracles de la science n'y peuvent rien ; il
n'y a pas de triomphe possible pour qui s'est retranché de l'Être. Et, de plus,
le monde moderne porte au visage une marque indélébile qui accuse de plus en
plus ses traits, qui efface insensiblement sa ressemblance avec ses aïeux, les
mondes défunts, pour faire apparaître aux yeux cette expression étrange, à la
fois fantastique et implacable, ce masque soudain appliqué sur la vie :
cette marque est qu'il est triste, d'une tristesse incroyablement uniforme.
Tout ressemble à tout. La beauté des vedettes de cinéma ressemble à celles des
carrosseries d'acier poli. La frénésie des jazz, malgré tant d'efforts pour
retrouver la liberté du rythme, ressemble aux mécaniques minutieusement
agencées qui remplacent peu à peu tous nos gestes. Le poète et le saint sont
donc forts parce que seuls ils sont encore capables de joie (mais que le poète
prenne garde, il n'est pas hors d'atteinte comme le saint). D'avance, ils sont
vainqueurs. Puisse la Providence nous donner des saints-poètes, comme saint
François, pour convaincre le monde moderne qu'il a perdu le sens de l'Être et
que les laideurs de tout ordre qui sont le fruit de cette véritable apostasie
sont un péché contre la Création ; pour lui rendre aussi la joie, car la
laideur ne saurait engendrer que l'ennui, et notre monde souffre
prodigieusement de l'absence de joies, pour lui rendre la joie de l'homme qui a
trouvé sa place, qui tire une sève authentique du sol fait pour lui, et qui
s'exprime librement dans la ligne de sa destinée la plus haute.
* * *
Je vois ici pour
la France une mission magnifique. Il faut avouer que le monde est engagé sur
une pente où on ne voit pas humainement qu'il puisse s'arrêter : il est
entraîné par une force trop irrésistible. Mais il est beau de livrer un dernier
combat pour l'esprit, et en dépit de tout ce qui peut faire croire à notre
décadence irrémédiable, je ne vois pas quel est celui des peuples jeunes qui
est capable de le livrer. C'est justement parce que nous sommes un très vieux
peuple, un peuple aux dures racines, que ce rôle nous revient, et on ne doit
pas oublier qu'à l'aurore du XXe siècle la France apportait au monde
autant de grands génies dans tous les ordres de la pensée qu'à n'importe quelle
période illustre de son histoire. Seulement, il faut regarder les choses en
face : il y a des blessures profondes dont on ne guérit pas et l'humanité
est terriblement blessée. Quelque exaltation que soulève la marche victorieuse
du progrès, nous ne devons pas avoir d'illusion ; nous ne referons pas un
monde comme celui de notre XIIIe ou de notre XVIIe siècle.
Naturellement, il n'est pas question de recommencer ces deux siècles
admirables. Je veux dire : nous ne referons pas un monde où l'homme se
trouve de lui-même une expression aussi haute et pure que celle qu'il a trouvée
en ces siècles-là. Nous n'avons plus le temps et nous nous sommes trop éloignés
de ces richesses vraies ; nous manquons du silence et du recueillement
nécessaires aux grandes créations. La Houille, le Pétrole, le Plastique, sont
des divinités implacables auxquelles le monde moderne doit tout sacrifier, et
ce sont elles qui inspireront la politique des États. J'ai donc peur que nous
allions vers un monde de plus en plus inhumain. Mais un miracle est possible,
et je vois volontiers le génie de la France au service d'un miracle de ce
genre. Peut-être une accumulation de malheurs inouïs dont nous voyons déjà
l'aurore avertira-t-elle l'homme qu'il s'est engagé dans un chemin dur et
terrible au bout duquel il n'y a que perdition. Et alors la France est capable
encore une fois de sauver l'esprit, de sauver l'homme : j'ose même dire
qu'elle est seule dans le monde capable de le faire. Malgré ses infidélités,
malgré ses erreurs, elle n'a pas brisé tout à fait le lien par lequel elle
tient à l'Être ; elle se cherche en ce moment à tâtons ; je ne
désespère pas de la voir un jour découvrir son visage et obéir à nouveau à la
voix de cette vocation qui retentira pour elle jusqu'au dernier jour. Je crois
profondément qu'elle a encore un grand éclat à jeter, c'est-à-dire que, pour un
temps qui sera peut-être court, dans un monde scientifiquement occupé à
chercher hors du réel le bonheur inaccessible, elle haussera l'homme une
dernière fois sur son plan véritable de créature que son Créateur a jugée digne
d'achever son ouvrage : elle saura donner une forme en ces temps troublés,
à ce qui demeure de plus pur et de plus inexprimé dans le cœur de l'homme,
quand elle aura trouvé cette fidélité au réel qui est la marque propre à son
génie. Que le monde suive sa route. La nôtre nous est tracée, et l'humanité
entière est intéressée à ce que nous osions y marcher, car tous les hommes
doivent savoir qu'ils sont menacés de la plus épouvantable barbarie, auprès de
laquelle les grandes invasions garderont un caractère idyllique, s'ils
n'arrivent pas à réapprendre les choses les plus simples de toutes, à savoir ce
qu'est l'homme, ce qu'est l'univers, ce qu'est Dieu ; s'ils ne reprennent
pas un contact direct avec ces augustes réalités. Nous avons une mission magnifique
à remplir et qui n'est pas une création de notre esprit, car
elle est inscrite dans les choses ; il n'est que de savoir lire :
c'est de proclamer à la face du monde les exigences de l'Être afin de retrouver
le sens de l'homme. Beaucoup pensent trouver l'homme, qui n'atteignent qu'un
fantôme : il faut d'abord découvrir son exacte dépendance par rapport à
Celui qui a dit : « Je Suis Celui qui Suis ».
André
Charlier, in Que faut-il dire aux hommes (1964)