samedi 5 février 2011

En lisant... Aidan Nichols - Benoît XVI, tolérance et foi

Pour Joseph Ratzinger, les laïcistes ont beau jeu de poser la question suivante : « Existe-t-il une religion révélée où foi et tolérance sont compatibles ? » Et puisqu'on met aujourd'hui un tel accent sur la tolérance, on pourrait tout aussi bien dire : « Est-ce que le christianisme est compatible avec la modernité? » En 2006, l'islam paraît la religion la moins tolérante. Mais le christianisme et le judaïsme ne sont pas épargnés par les critiques des modernes en ce domaine. Toutes choses égales par ailleurs, la citation suivante de Joseph Ratzinger aurait pu avoir été écrite par un éditorialiste du Guardian, un quotidien anglais connu pour son laïcisme :

Alors que la tolérance appartient aux fondements du monde moderne, l'affirmation d'une vérité essentielle n'est-elle pas une prétention dépassée ? Ne convient-il pas de l'écarter pour briser la spirale de la violence qui traverse l'histoire des religions ?

Ici, Joseph Ratzinger prend comme interlocuteur l'égyptologue Jan Assmann, pour qui le monothéisme de Moïse, en faisant brèche dans un univers polythéiste, introduisait de manière nécessaire (mais désastreuse) la question de l'idolâtrie — l'adoration du faux dieu — précisément parce qu'il se proposait de distinguer entre vérité et erreur en matière de foi.  Assmann a une idée fixe. Inverser l'exode et retourner en Égypte, pas tant l'Égypte historique, la terre des pharaons, la vallée du Nil, que l'« Égypte » plus large d'une religiosité cosmique universelle qui ne pose pas tant de problèmes. Ce n'est qu'ainsi que la foi pourrait devenir tolérante, et donc acceptable pour l'esprit moderne. Et ce retour à Ramsès, incidemment, aurait l'avantage de faire disparaître cette obsession juive pour le péché et la rédemption. Il suffirait de prendre exemple sur l'« optimisme moral » des divinités égyptiennes. Démarche logique, commente Joseph Ratzinger, puisque dès que l'on cesse de distinguer entre le vrai et le faux, la distinction entre bien et mal perd son fondement.

En historien, Joseph Ratzinger attaque le bien-fondé de la thèse de Assmann : il nie que les polythéismes aient toujours été si arrangeants et leurs panthéons toujours composés de divinités si bien interchangeables. Au contraire, la guerre entre les dieux a su générer des conflits entre les hommes. Saint Athanase n'exagérait pas lorsqu'il disait, dans ce contexte précisément, que la mission des chrétiens consistait entre autres choses à apporter aux peuples une paix sans précédent.

En philosophe, Joseph Ratzinger fait remarquer que la « question mosaïque », telle qu'elle est formulée aujourd'hui, n'est pas différente de la « question socratique » d'autrefois. Ce qui a permis à la Grèce d'illuminer l'esprit humain et d'initier la quête de la philosophie occidentale, ce fut précisément cette aptitude à poser la question de la vérité. Dans le monothéisme des Pères, qui est en même temps biblique et hellénique, il découvre une double fidélité : à Moïse et à Socrate (et au disciple de Socrate, Platon), et de ce fait la possibilité d'une réconciliation réelle entre la religion et la raison. Alors que la répudiation du monothéisme au nom d'une tolérance marquée par le multiculturalisme conduit (n'en déplaise à Assmann) à l'irrationnel, nous voyons dans les Pères comment « la divinité tendant vers la raison est identique au Dieu qui se manifeste dans la Révélation ».  Joseph Ratzinger est bien convaincu que l'idée qu'il défend — à savoir qu'à travers la rencontre entre la rationalité qui émane du Logos et la révélation du Logos en personne, le christianisme authentique permet d'accéder à une vérité plus vaste que tout ce que l'on peut concevoir—, cette idée est loin d'être à la mode. Face à un esprit moderne excessivement sceptique, parce que fondé sur la surestimation du paradigme épistémologique qu'offrent les sciences dites exactes, « la fuite devant ce Dieu-là et son ambition » semble devoir se poursuivre. Pourtant, si la vérification expérimentale est le seul critère de vérité acceptable aux yeux des hommes aujourd'hui, les saints, eux, constituent notre preuve expérimentale. Posons-les comme « garants » de la vérité.

Si Joseph Ratzinger a démonté l'une des théories, hautement hasardeuse, qui prétend régir les relations entre tolérance et religion, il n'a encore rien dit sur la manière dont, positivement, le christianisme et la tolérance pourraient, en principe, coexister. Il apparaîtra très vite que c'est la notion de liberté responsable qui nous offre le concept-clef pour y parvenir. Comment ?

Il fait d'abord remarquer que la liberté prend place au sommet de la hiérarchie des valeurs dans la conscience moderne. C'est « le bien le plus précieux, auquel tous les autres biens sont subordonnés ». Ironiquement, et en se rappelant sans doute les combats menés dans les années quatre-vingt avec la théologie de la libération, il écrit ceci :

La religion peut s'affirmer dans la mesure où elle représente une force libératrice pour l'homme et l'humanité.

Et passant brillamment en revue la pensée politique moderne et contemporaine, ainsi que ses bases (ou absence de bases) métaphysiques, Joseph Ratzinger fait observer que la complexité de la question de la liberté ne peut être réduite au droit de faire ce que je sens quand je le sens. Notre vouloir est-il ou non marqué par la rationalité ? Une liberté irrationnelle mérite-t-elle vraiment le nom de liberté ?

La définition de la liberté issue d'un « pouvoir vouloir » et d'un « pouvoir faire » ce dont on a envie ne doit-elle pas être complétée par le lien avec la raison, avec la globalité de l'être humain, afin de ne pas en arriver à une tyrannie de l'irrationnel ?

Heureusement, les formes proposées ici ou là ne sont pas aussi extrêmes que celle de Jean-Paul Sartre qui, déclarant que la liberté ne peut vouloir autre chose qu'elle-même, condamne celui qui se veut vraiment libre à une vie vide de contenu, un véritable enfer sur la terre. Pour Joseph Ratzinger, la liberté est bonne, certes, mais seulement « en lien avec d'autres biens dont elle est inséparable ». Ce qui constitue une critique obvie de la philosophie européenne des Lumières.

Encore une fois, la liberté confère des droits, mais réduire la liberté aux droits individuels et subjectifs, c'est la dépouiller de sa « vérité humaine ». Ce qui constitue une critique, cette fois, de la tradition anglo-saxonne. Soit la liberté est mesurée par la personne humaine, soit elle perd sa vérité. Soit c'est une liberté partagée, coexistant avec d'autres libertés qui à la fois la limitent et la soutiennent, soit c'est l'anarchie. La liberté s'exerce au sein « de l'ordonnancement des libertés par un être-avec » et c'est la raison pour laquelle elle implique, dans sa notion même, un véritable ordre juridique. On ne peut plus voir dans la croissance de la liberté qu'une simple destruction des limites des droits individuels (« ce qui conduit à l'absurdité et même à l'anéantissement des libertés personnelles » ). Elle grandit à mesure que mûrit la responsabilité. Celle-ci suppose « une histoire continue de purification de la vérité ». Et cette affirmation en conduit à une autre, capitale : « La raison se doit d'écouter les grandes traditions religieuses, à moins de se vouloir aveugle et sourde à ce qui fait l'essentiel de l'existence humaine » .

Cette écoute, dans les sociétés occidentales, ce sera d'abord et avant tout celle de la tradition judéo-chrétienne dans l'une de ses formes : catholique, orthodoxe ou protestante. Les défenseurs de l'Évangile peuvent donc être également les défenseurs de la tolérance si l'on admet que la liberté n'est pas par essence indéterminée, mais pénétrée par une raison elle-même ouverte à la vérité spirituelle. Joseph Ratzinger est conscient— qui ne le serait pas au tournant du millénaire ? — de la difficulté que présente l'islam. Alors que dans la chrétienté existait une distinction vitale entre la sphère civile et la sphère sacerdotale et donc, dès le début, une « séparation entre le politique et le religieux », dans l'islam le Coran est une loi religieuse totalisante, qui règle la totalité de la vie politique et sociale et exige que toute l'organisation de la vie soit dictée par l'islam. La charia impose sa marque à la société du commencement à la fin. L'islam peut certes user de libertés partielles, comme notre Constitution en accorde, mais son but final n'est pas de dire : Oui, maintenant nous sommes aussi une personne morale de droit public, maintenant nous sommes présents comme les catholiques et les protestants. S'il en arrivait là, ce statut ne correspondrait pas à sa nature profonde. Ce serait pour lui s'aliéner.

Cela rend naturellement le dialogue avec l'islam « bien plus compliqué ». Joseph Ratzinger ne pense pas qu'il faille chercher à isoler le « problème » de l'islam dans les sociétés occidentales en occultant la différence musulmane par le biais de politiques sociales ou culturelles, ou de prétendre que dans la manière dont les chrétiens — et historiquement les sociétés chrétiennes — se rapportent à l'islam, la question du primat de la vérité ne se poserait plus. Il faut au contraire s'efforcer de chercher en commun la vérité des choses. Tâche ardue, même avec des musulmans modérés, pour ne rien dire des islamistes militants, car ni les uns ni les autres ne sont habitués à considérer leur religion de manière dépassionnée.
Aidan Nichols - Benoît XVI, coopérateur de la Vérité