dimanche 3 décembre 2017

En prêchant, Don Carlo Cecchin, L'Avent, ou l'attente de Dieu

« La venue du Fils de Dieu sur la terre est un événement si immense, que Dieu a voulu le préparer pendant des siècles. Rites et sacrifices, figures et symboles de la « Première alliance » (Hébreux 9, 15), Il fait tout converger vers le Christ ; Il l'annonce par la bouche des prophètes qui se succèdent en Israël. Il éveille par ailleurs dans les cœurs des païens l'obscure attente de cette venue » (C.E.C. 522). L'humanité entière était dans la détresse, soumise au péché et à la mort, esclave de Satan, incapable de se relever, mais dans cette nuit qui semblait ne plus avoir de fin, il y avait des lueurs d'espérance : le brûlant désir des Patriarches et des prophètes qui attendaient le Sauveur ; Jésus lui-même a affirmé qu'Abraham avait tressailli de joie en voyant son jour (Jean 8, 39). Attente universelle, venue du fond des siècles, à laquelle la création entière participe.
« Abreuve-toi à l'Ancien et au Nouveau Testament, écrit Saint Ambroise, dans l'un et l'autre, tu boiras le Christ ». Saint Jean Baptiste sera le prophète du seuil messianique, « l'ultime voix avant le Verbe », selon l'expression de Saint Augustin, l'ultime cri de détresse, devant celui qui apporte la miséricorde. La détresse disparaît, quand se lève « le soleil qui éclaire tout homme ». Mais, Origène (v.185-v.253) y voit aussi l'attente de Dieu qui appelle les hommes, qui « s'exténue » à vouloir les sauver du fond de leur indifférence et les provoque sans cesse : « Demande-moi un signe » dit le Seigneur. Le roi Achaz, n'a pas su ou voulu répondre à Dieu qui était prêt à donner un signe : « Écoutez maison de David, ne vous suffit-il pas de fatiguer les hommes que vous en veniez à fatiguer le Seigneur ? » (Isaïe 7, 10-18).
Ce signe viendra lorsque Dieu ne pourra résister aux désirs ardents de la Vierge Marie, la plus belle parmi les créatures, la pleine de grâces, celle qui, selon Isaïe, concevra un Fils dans son sein ; selon saint Augustin, Marie « prius concepit mente quam ventre » (Sermon 215, 4), elle a conçu Jésus dans son esprit, dans son cœur, avant de le concevoir dans son sein. Oui, la Vierge Marie est la modalité par laquelle Dieu a voulu nous ressembler. En elle, coexistent tous les éléments du Salut : l'Ancien et Nouveau Testament se croisent dans le cœur de cette jeune fille, chef-d'œuvre de Dieu, « Hortus conclusus soror mea, sponsa ; Ma sœur et ma fiancée est un jardin enclos » (Cantique 4, 12), périmètre sacré où l'infini se fait fini, visible, palpable, aimable. Le Fiat de Marie fait écho à l'offre de salut de Dieu, et le Verbe Éternel dit aussi son Fiat, « Me voici, mon Dieu, je suis venu pour faire ta volonté » (Hébreux 10, 7). Alors, la promesse s'accomplit en Marie et, le « Désiré de toutes les nations » (Aggée 2, 8), s'est fait chair et a habité parmi nous.
Qu'est-ce que l'Avent ? Adventus, dans le latin classique, signifie venue, avènement, mais aussi entrée triomphale, terme utilisé pour un roi qui entre dans sa ville pour y prendre le pouvoir, pensons par exemple à la dernière entrée royale dans Paris de Charles X après le sacre, sous un arc triomphal éphémère à la Place du Trône, aujourd'hui Place de la Nation. Cela nous le trouvons dans le cérémonial impérial romain et plus tard dans la liturgie impériale byzantine, et plus exactement dans le Livre des Cérémonies de Constantin VII Porphyrogénète, dont le sacre ne prévoyait pas d'onctions royales comme en Occident, mais toute une série d'Adventi, d'entrées triomphales dans la ville, à Sainte Sophie et au Palais Impérial, avec l’acclamation du peuple. Les onctions royales viendront après, sous l'influence franque. Le terme Avent est connu dans la Vulgata et dans la littérature chrétienne depuis les premiers siècles, bien avant l'instauration du Temps de l'Avent proprement dit, au Ve siècle environ. Pour nous, c'est bien l'avènement d'un Roi qu'il s'agit, et de quel Roi !
Comme dit la Sagesse : « du haut des cieux, ta Parole toute-puissante s'élança du trône royal » (18, 15), pour venir dans nos cœurs, pour nous rendre riches en grâces et nous sauver. Alors, comment vivre ce temps liturgique qui nous prépare à Noël, certes, mais qui en même temps nous dispose au dernier avènement, à la Parousie ? En préparant le chemin du Seigneur dans notre âme. Beaucoup de chrétiens attendent Jésus comme ils attendent un autobus, sans parler de l'homme d'aujourd'hui qui se croit maître de sa destinée, alors qu'il n'est qu'un pauvre aux désirs exaspérés, pleins d'illusions et de désillusions. Il y a, hélas, des attentes trompeuses qui mènent nulle part. L'Avent est le temps propice pour accueillir le Christ, l'unique qui peut nous guérir de nos faiblesses, et nous consoler de sa présence. Saint Augustin n'hésite pas à dire que : « Personne n'est sauvé, s'il n'accueille pas le Christ qui vient » (In Io. Gv. tr. 2, 13).
Autrefois, l'Avent était un véritable temps pénitentiel, plus long qu'aujourd'hui. Suivons bien la liturgie, car elle exprime toutes les qualités qui doivent animer un vrai chrétien en ce temps de grâce. Il y a la vigilance, vertu spécifique de celui qui vit dans la fervente attente du Sauveur. La Foi, nourriture et soutient pour accueillir, comme Marie, le mystère de Dieu fait homme. L'espérance pleine de désirs ; la conversion du cœur, qui prépare à la rencontre avec le Christ. La prière fervente et la joie, qui aura son épanouissement dans le Royaume des cieux. L'Avent est surtout Dieu qui nous attend ; et nous, qu'attendons-nous  ?
Ô Jésus, vivant en Marie, venez et vivez en vos serviteurs : dans l’esprit de votre sainteté, dans la plénitude de votre force, dans la perfection de vos voies, dans la vérité de vos vertus, dans la communion de vos mystères ; dominez sur toute puissance ennemie, en votre Esprit pour la gloire du Père. Ainsi soit-il. (Abbé Olier, 1608-1657)

Don Carlo Cecchin

vendredi 1 décembre 2017

En prêchant... Raniero Cantalamessa, L'Eucharistie, sacrement de la non-violence

Pieux Pélican, Seigneur Jésus


« Notre » pélican
Jésus a institué l'Eucharistie en utilisant le signe du pain et du vin, donc à travers le fait de manger et de boire qui évoquent à la fois l'image du banquet et du festin. Dans le discours à Capharnaüm, il dit : « Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n'aurez pas la vie en vous », et encore « Ma chair est vraie nourriture et mon sang, vraie boisson » (Jean 6,53.55). En instituant l'Eucharistie il dit : « Prenez et mangez... Prenez et buvez-en tous ». Il ne dit pas : « quelques-uns » ou « qui veut », mais « tous ».
Saint Paul nous atteste la mise en pratique régulière de ce commandement dans l'Église apostolique, citant une fois « la communion avec le sang du Christ », avant même « la communion au corps du Christ » (1 Corinthiens 10, 16). Les Pères de l'Église donnent à la communion au sang du Christ, la même importance qu'à la communion à son corps, lui attribuant en particulier la rémission des péchés et le don de l'Esprit Saint. « Je veux le pain de Dieu qui est la chair du Christ, s'écrie saint Ignace d'Antioche en allant vers le martyre ; je veux comme boisson son sang qui est amour incorruptible ! »1
À l'époque de la composition de l'Adoro te devote, bien des facteurs faisaient déjà tacitement de l'Eucharistie le sacrement du corps du Christ et beaucoup moins celui du sang. Parmi ces facteurs, mentionnons la communion qui était donnée désormais aux quelques fidèles qui s'en approchent, sous l'unique espèce du pain. Le riche culte eucharistique qui commençait à se répandre en dehors de la Messe, contribua aussi involontairement à cela, puisqu'il n'avait pour objet que l'hostie et non pas le calice. Le sang du Christ finit par apparaître comme une espèce d'appendice au corps du Christ.
En tenant compte de cette situation, il est d'autant plus surprenant de trouver dans l'Adoro te devote une strophe entière dédiée au sang du Christ :
Pie Pellicane, Jesu Domine,
Me immundum munda tuo sanguine,
Cujus una stilla salvum facere
Totum mundum quit ab omni scelere.
 2
Seigneur Jésus, Ô pieux Pélican,
Purifie-moi de mon impureté par ton sang
Dont une seule petite goutte suffirait
À libérer le monde entier de tout péché.
Lorsque notre hymne fut composée, la chrétienté était encore fortement impressionnée par le miracle eucharistique de Bolsena en 1263. Un prêtre de la Bohême qui se rendait à Rome, était en train de célébrer la Messe dans la basilique de Sainte Christine à Bolsena. Dans son cœur, il doutait de la réalité de la présence du Christ. En élevant l'hostie après la consécration, du sang commença à couler de celle-ci. Le corporal imprégné de sang fut porté au pape Urbain IV qui se trouvait dans la ville voisine d'Orvieto. Convaincu du miracle, il fit commencer la construction du fameux Dôme d'Orvieto pour accueillir la relique et, l'année suivante, en 1264, il étendit à toute l'Église la fête du Corpus Domini, déjà célébrée dans quelques églises de Belgique. Il demanda à saint Thomas d'Aquin de composer ou au moins d'en réélaborer l'office.
L'auteur de l'hymne connaissait certainement ce fait et peut-être s'en est-il laissé inspirer en écrivant cette strophe. Le discours sur le sang du Christ est introduit par un symbole, le pélican. Dans l'Antiquité et au Moyen Âge, on croyait communément que le pélican se faisait une blessure dans la poitrine avec son bec : il pouvait ainsi nourrir de son propre sang ses petits affamés ou encore leur rendre la vie s'ils étaient morts 3. La pitié envers ses propres petits, aussi bien dans le symbole que dans la réalité, suggère à l'auteur l'emploi de l'adjectif pieux, pieux pélican.
Saint Jean Chrysostome avait exprimé la même idée avec un symbole qui ne manquait pas non plus de beauté et qui était certainement plus humain : « Comme la femme nourrit de son propre sang et de son lait celui qu'elle a enfanté, ainsi aussi le Christ nourrit constamment de son propre sang ceux qu'il a engendrés »4.
La goutte de sang qui sauve le monde
Dans cette strophe, l'utilisation heureuse d'un chiasme, inverse l'ordre habituel ; on a d'abord l'application orante : « purifie-moi de mon impureté » puis l'affirmation théologique : « une seule goutte de son sang suffirait à libérer le monde entier de tout péché ». Dans ce commentaire, nous devons cependant suivre l'ordre logique et réfléchir sur la vérité de foi, avant de passer à son application à la vie.
Le contenu théologique est un solennel acte de foi en la valeur universelle du sang du Christ dont une seule goutte, dit-on, suffit pour sauver le monde entier. Nous trouvons une affirmation quasi identique dans saint Thomas d'Aquin, qui dit la tirer de saint Bernard : « La plus petite goutte de sang du Christ aurait suffi pour la rédemption du genre humain »5.
Pouvons-nous encore partager la certitude qu'une seule goutte de sang du Christ suffit à sauver le monde entier, sans manquer d'estime vis-à-vis des autres religions et sans leur nier une certaine valeur salvifique pour leurs propres adeptes ? Certains le pensent et établissent un rapport entre les éléments de bien et de vrai qu'elles contiennent et le Verbe éternel ainsi que l'Esprit de Dieu. En tant que personnes de la Trinité, affirment-ils, Parole et Esprit opéraient dans le monde avant la venue du Christ et continuent à opérer aussi après sa résurrection, non pas de façon dépendante du mystère du Christ, mais parallèlement à lui, dans un rapport de complémentarité, non de subordination.
Mais interrogeons-nous : pour que les autres religions soient reconnues dans leur dignité propre et puissent avoir le droit d'exister dans le plan divin du salut, est-il vraiment nécessaire de ne pas les lier au mystère pascal du Christ ou peut-on, au contraire, obtenir le même résultat en les maintenant dans un certain rapport, mystérieux et « connu de Dieu seul », avec ce mystère ? « Un événement particulier, limité dans le temps et l'espace, comme l'est le Christ, ne peut épuiser, dit-on, les infinies potentialités de Dieu et de son Verbe ». C'est vrai mais il peut réaliser, de ces potentialités, ce qui suffit pour le salut du monde, étant lui aussi fini !
Si nous croyons que le sang versé sur la croix est le sang d'un Dieu fait homme comme l'hymne le proclame (Deum tamen verum te confiteor, « je te reconnais comme vrai Dieu »), l'affirmation qu'une seule goutte de celui-ci peut sauver le monde entier, n'est plus une exagération, mais une nécessité. « C'est lui qui est victime de propitiation pour nos péchés ; non seulement pour les nôtres mais aussi pour ceux du monde entier » (1 Jean 2, 2).
Pourquoi le sang ?
La question la plus actuelle soulevée par les paroles de l'Adoro te devote concerne le moyen choisi pour réaliser ce salut universel. Pourquoi précisément le sang ? Peut-être faut-il penser que le sacrifice du Christ – et donc l'Eucharistie qui le rénove sacramentellement – ne fait que confirmer l'affirmation selon laquelle « c'est la violence qui constitue le cœur véritable et l'âme secrète du sacré »6 ?
Il nous est possible aujourd'hui de considérer l'Eucharistie avec un regard nouveau et libérant, en suivant précisément le chemin qui a conduit René Girard à passer de l'affirmation que la violence est intrinsèque au sacré, à la conviction que le mystère pascal du Christ a démasqué et rompu pour toujours l'alliance entre sacré et violence. Pour notre objectif, nous n'avons pas besoin d'entrer dans les détails ; il nous suffit de signaler les passages fondamentaux 7.
Freud avait expliqué l'origine de la religion avec le meurtre du père par la main de ses fils qui subliment ensuite la victime la faisant le Dieu-Père. Girard aussi pense qu'à l'origine du sacré, il y a une violence et du sang mais l'explication qu'il en donne en est très différente. Cela ne concerne pas seulement le désir, entravé par le père, d'avoir accès à la mère et aux femmes du clan, mais le désir humain en général. Celui-ci est, de par sa nature mimétique, c'est-à-dire qu'il imite le désire d'autrui. L'être humain découvre ce qui est désirable en regardant ce que désirent les autres. L'exemple le plus classique est celui de l'enfant qui s'obstine à vouloir un jouet seulement parce qu'un autre enfant s'y intéresse, même s'il en a bien une centaine d'autres à disposition.
À partir de cette tendance à vouloir les mêmes objets (qui peuvent être des choses, des personnes mais aussi la reconnaissance, la domination) naît la rivalité et la violence. C'est à partir de cette considération que Hobbes faisait dériver la guerre de tous contre tous qui caractérise la nature humaine et de laquelle on se sauve, dit-il, en établissant d'un commun accord (théorie du pacte social) un pouvoir supérieur qui est l'état (le Léviathan), capable d'enrayer la violence par la force.
Pour Girard, la crise de la violence se résout d'une autre façon : en transformant l'agression de tous contre tous en une agression de tous contre un, le fameux mécanisme du bouc émissaire. Un membre du groupe – généralement le plus faible et le plus exposé – est choisi et indiqué comme le responsable du mal qui afflige la communauté. Les ennemis aboutissent à une curieuse réconciliation à travers une commune agression de la victime. Celle-ci peut être un élément de la communauté ou encore un ennemi externe. Le cas typique est celui des élèves, qui de rivaux deviennent des amis en choisissant un camarade faible ou différent à attaquer ensemble, ou bien le cas d'un pays divisé en factions qui retrouve l'unité quand on vise un ennemi externe contre lequel se battre.
Comme dans le cas du meurtre du père, poursuit Girard, une fois la réconciliation obtenue, la victime, le bouc émissaire, est ici aussi sublimé et divinisé. Ainsi naît le mythe, le culte, la religion et le sacré. C'est à ce stade de sa recherche que Girard énonce sa thèse : La violence est le cœur et l'âme secrète du sacré, qui selon le journal Le Monde faisait de l'année 1972 « une année à marquer d'un astérisque dans les annales de l'humanité ».
Mais dès avant cette date, une maladie avait poussé ce chercheur à s'approcher de nouveau du christianisme et à reprendre la Bible en main ; à Pâques 1959, il rendit publique sa conversion, se déclarant croyant et revenant à l'Église après vingt-six ans d'éloignement. Cela lui permit de ne pas s'arrêter à l'analyse, sans espérance, du mécanisme de la violence mais d'indiquer la façon d'en sortir. Fait rare parmi les chercheurs de son niveau, il n'a pas peur de prononcer à voix haute, même en milieu scientifique, le nom de ce remède : Jésus Christ. Beaucoup, malheureusement, continuent à citer Girard comme celui qui a dénoncé l'alliance entre le sacré et la violence, mais ne tiennent pas compte du Girard qui a montré la rupture totale et définitive de cette alliance dans le mystère pascal du Christ.
Déjà la lecture de l'Ancien Testament, surtout des chants du Serviteur de Jhwh, révèle à Girard qu'il existe un autre genre de religion : une religion dont le Dieu n'est pas complice de la violence mais se trouve du côté de la victime. C'est surtout le fait historique de la mort et de la résurrection du Christ qui constitue la nouveauté et révèle « les choses cachées depuis la fondation du monde »8.
Par sa doctrine et par sa vie, Jésus démasquera et rompra le mécanisme du bouc émissaire qui sacralise la violence, se faisant lui-même, l'innocent, la victime de toute la violence.
Ceci est un signe emblématique : « Hérode et Ponce Pilate avec les nations et les peuples d'Israël » (Actes 4, 27) s'accordent sur sa mort ; les ennemis d'autrefois deviennent des amis, exactement comme dans les crises où intervient le bouc émissaire.
Le Christ a vaincu la violence, non pas en lui opposant une violence plus grande encore, mais en la subissant et en découvrant toute son injustice et son inutilité. Le film de Mel Gibson La Passion du Christ a eu ce mérite, au moins, de rappeler jusqu'à quel point cette violence contre Jésus a été poussée. Il a inauguré un autre genre de victoire que saint Augustin a synthétisé en trois mots : Victor quia victima, « Vainqueur parce que victime »9. En ressuscitant son Fils de la mort, le Père a déclaré à tout jamais de quel côté se situent la vérité et la justice et de quel côté se trouvent l'erreur et le mensonge.
Le processus qui porte à la naissance de la religion est renversé ; en Christ, c'est Dieu qui se fait victime et non la victime qui est ensuite élevée à la dignité divine. Le Christ n'est pas venu avec le sang d'un autre mais bien avec le sien. Il n'a pas mis ses péchés sur les épaules des autres, hommes ou animaux ; il a mis les péchés des autres sur ses propres épaules : « Il a porté dans son corps nos propres péchés sur le bois » (1 Pierre 2, 24). Le titre qui convient le mieux à ce contenu biblique est celui d'Agneau de Dieu que la liturgie utilise plusieurs fois pour désigner le Christ au cours de la Messe.
Peut-on encore parler de sacrifice ?
Les théologiens (dont Hans Urs von Balthasar) ont accueilli avec grand intérêt cette analyse de Girard, y percevant la base d'une compréhension du mystère de la rédemption répondant à la sensibilité de l'homme moderne. Toutefois, ils ont également senti la nécessité de compléter cette analyse d'un point de vue strictement théologique, en particulier par l'étude du type de solution que le Christ donne au problème de la violence et du mal en général.
Le salut ne vient pas seulement du fait d'avoir démasqué le mécanisme inconscient qui engendre la violence ; en d'autres termes, il n'est pas seulement de nature cognitive et psychologique, mais aussi mystérique. Il y a un plus dans la mort du Christ que la Bible et la théologie expriment avec les mots d'expiation et de substitution vicaire. Le mal, dont la violence est un emblème et un résumé, n'est pas seulement dénoncé mais aussi détruit 10.
Peut-on encore continuer à parler de sacrifice à propos de la mort du Christ et donc de la Messe ? Très longtemps, Girard a refusé ce concept, le trouvant trop marqué par l'idée de violence mais par la suite, il a fini par en admettre la possibilité, à condition de considérer d'un genre nouveau le sacrifice du Christ et de voir dans ce changement de signification « le fait central de l'histoire religieuse de l'humanité ».
La lettre aux Hébreux met bien en valeur la nouveauté du sacrifice du Christ sous différents points de vue : le Christ n'a pas eu besoin d'offrir de victimes d'abord pour ses propres péchés, comme les autres prêtres (Hébreux 7, 27) ; il n'a pas eu besoin de répéter plusieurs fois ce sacrifice mais « une seule fois à la fin des temps, il a été manifesté pour abolir le péché par son propre sacrifice » (Hébreux 9, 26). La nouveauté du sacrifice du Christ se révèle aussi du fait que dans les sacrifices habituels, ceux qui tuent la victime sont appelés sacrificateurs, prêtres ; dans son cas ce sont tout simplement des meurtriers 11.
Certains voudraient écarter toute idée d'expiation à propos de la mort du Christ et parler uniquement d'amour. Le Christ, dit-on, n'est pas mort pour expier mais pour déposer dans le dur noyau de la mort le germe de son amour. S'il meurt de mort violente, victime de la haine, ce n'est pas pour payer la dette insolvable des hommes (la dette de dix mille talents est remise par le roi !), mais uniquement pour que la souffrance et la mort soient désormais habitées par l'amour et qu'en les accueillant, l'être humain y trouve l'amour du Christ qui l'attend là aussi. Mais nous ne sommes pas contraints de choisir nécessairement entre expiation et amour. Les deux choses peuvent aller ensemble : le péché est effacé, lavé, détruit, en un mot expié par son contraire, l'amour et pas simplement par la souffrance et la mort du Christ.
Nous savons combien le manque de distinctions sur cette question de sacrifice appliqué à la mort du Christ a pesé, ainsi que cette question angoissante (toujours restée sans réponse satisfaisante) : « à qui a été versé le prix du rachat ? ». De là l'image d'un Père implacable et par conséquent le refus viscéral, de la part de beaucoup, d'un tel Dieu Père, jusqu'à proclamer avec soulagement la mort de Dieu.
À regarder avec plus de profondeur, le Père ne nous apparaît pas tant comme celui qui reçoit le prix du rachat mais plutôt comme celui qui le paie. C'est de fait celui qui paie le plus cher de tous puisqu'il a donné son propre Fils. Dire que le Père « n'a pas épargné son propre Fils » (Romains 8, 32) c'est dire aussi « qu'il ne s'est pas épargné lui-même ».
Par amour ou par obéissance ?
Comment concilier tout cela avec l'affirmation du Nouveau Testament selon lequel le Christ est mort « par obéissance » au Père ? Il faut tout d'abord se rappeler que Jésus lui-même déclare dans l'Évangile de Jean : « Le Père m'aime parce que je me dessaisis de ma vie pour la reprendre ensuite. Personne ne me l'enlève mais je m'en dessaisis de moi-même ; j'ai le pouvoir de m'en dessaisir et j'ai le pouvoir de la reprendre : tel est le commandement que j'ai reçu de mon Père » (Jean 10, 17-18).
On parle ici d'un pouvoir d'offrir sa vie et d'un commandement de le faire, d'une liberté et d'une obéissance ; la clé du mystère se situe précisément dans ce paradoxe. Comment, et quand, le Père a-t-il donné au Fils le commandement d'offrir librement sa vie ? Selon saint Thomas, le Père a consigné son Fils à la mort dans le sens qu'« Il lui a inspiré la volonté de souffrir pour nous, en lui infusant la charité »12. Le commandement que le Fils a reçu du Père est donc avant tout le commandement de nous aimer. En transmettant au Fils sa nature qui est amour, le Père lui a transmis sa passion d'amour pour l'homme et cette passion d'amour a conduit Jésus à la croix !
Jésus est mort, oui, par amour pour nous, mais c'est justement cela qui a été son obéissance au Père. L'obéissance la plus parfaite ne consiste pas à exécuter parfaitement l'ordre reçu mais à faire sienne la volonté de celui qui ordonne ; ainsi fut l'obéissance du Christ. La deuxième Prière eucharistique exprime cette vision de la mort du Christ avec une formule qui remonte aux origines mêmes de la liturgie chrétienne : « Au moment d'être livré et d'entrer librement dans sa passion, il prit le pain et rendit grâce »13.
Saint Bernard a eu des intuitions de précurseur à ce sujet. En anticipant l'objection des hommes d'aujourd'hui, Abélard avait écrit : « La mort de son Fils innocent a-t-elle tant plu à Dieu le Père qu'il s'est réconcilié avec nous par elle ? » Le saint répond : « Ce ne fut pas la mort du Christ qui plut à Dieu, mais sa volonté spontanée de mourir pour nous »14. Autre objection d'Abélard : « Qui ne trouverait pas cruel et injuste que quelqu'un ait demandé en récompense le sang d'un innocent ou en tout cas qu'un innocent soit tué au point que Dieu ait considéré avec plaisir la mort de son Fils pour se réconcilier l'univers ? » Bernard répond de manière lapidaire : « Dieu le Père n'a pas demandé le sang de son Fils ; il l'a seulement accepté en offrande ; il n'avait pas soif de ce sang mais de notre salut qui était dans ce sang »15.
Il est vrai qu'en Isaïe, on dit du Serviteur que « le Seigneur s'est plu à l'écraser par la souffrance ». Mais nous nous demandons si vraiment cela lui a plu ? Qu'est-ce qui lui a plu exactement ? Ce n'est pas le moyen qui lui a plu mais le but ! Non pas la souffrance du Serviteur mais le salut de beaucoup comme le notait saint Bernard. Ce qui a plu à Dieu vraiment et qu'il a fait avec une joie suprême, c'est ce qu'il proclame en personne dans la suite de ce passage : « C'est pourquoi je lui attribuerai des foules et avec les puissants, il partagera les trophées parce qu'il s'est livré lui-même à la mort » (Is 53,12).
Saint Grégoire le Grand a écrit : « L'Écriture croît avec ceux qui la lisent (crescit cum legentibus) »16, et c'est ce qui est arrivé aussi à propos des textes sur le sacrifice du Christ et sur la rédemption. Les événements et les expériences du XXe siècle, jamais vécus aussi fortement par l'humanité, ont posé à l'Écriture de nouvelles questions et l'Écriture, comme toujours, s'est révélée capable de réponses à la mesure de ces questions.
Même l'abolition de la peine de mort reçoit une lumière nouvelle des analyses sur la violence et le sacré. Quelque chose du bouc émissaire est en acte en toute exécution capitale, même dans celles qui sont reconnues par la loi. « Un seul est mort pour tous » (2 Corinthiens 5, 14) : le croyant a en plus un motif eucharistique pour s'opposer à la peine de mort. Comment des chrétiens peuvent-ils, dans certains pays, approuver et se réjouir à la nouvelle qu'un criminel a été condamné à mort, quand nous lisons dans la Bible : « Prendrais-je donc plaisir à la mort du méchant – oracle du Seigneur Dieu et non pas plutôt à le voir se détourner de sa conduite et vivre ? » (Ézéchiel 18, 23).
Le débat moderne sur la violence et le sacré nous aide ainsi à accueillir une dimension nouvelle de l'Eucharistie. Grâce à elle, le non absolu de Dieu à la violence prononcé sur la croix, demeure vivant au long des siècles. L'Eucharistie est le sacrement de la non-violence ! En même temps, elle nous apparaît comme le oui de Dieu aux victimes innocentes, le lieu où chaque jour le sang versé sur la terre s'unit à celui du Christ qui crie à Dieu d'une voix « qui parle mieux encore que celui d'Abel » (Hébreux 12, 24). Grâce à cela, on comprend mieux aussi ce que l'on enlève à la Messe (et au monde !) si on lui enlève ce caractère dramatique, exprimé depuis toujours par le terme de sacrifice.
Le sang du Christ nous purifie de tout péché
Concluons en reprenant l'invocation que l'Adoro te devote met sur nos lèvres, après avoir affirmé qu'« une seule goutte de sang versé par Jésus suffit à libérer le monde du péché ». L'invocation est : « Seigneur Jésus, Pélican plein de bonté, purifie-moi de mon impureté par ton sang ».
L'invocation semble peu cohérente avec le symbole. Selon la légende, le pélican n'ouvre pas sa poitrine pour laver ses petits mais pour les nourrir et leur rendre la vie. Nous devons considérer que, comme dans le cas du bon larron et de Thomas, le symbole ouvre la réflexion, il ne l'emprisonne pas. On le voit à travers les pensées que notre strophe a suggérées à Claudel dans la magnifique Hymne du Saint Sacrement :
Pieux Pélican, qui souffrez devant nous Votre crucifixion,
Administré par les anges en pleurs qui Vous portent patène et vase,
Donnez-nous la porte de Votre flanc ainsi qu'au centurion,
Afin que Vous nous soyez ouvert et que nous unissions Notre nature à Votre hypostase.
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La fameuse prière Anima Christi, insérée elle aussi dans le Missel de saint Pie V parmi les prières de remerciement pour la Messe, voit dans le sang eucharistique la source de l'enivrement spirituel :
Âme du Christ, sanctifie-moi.
Corps du Christ sauve-moi.
Sang du Christ, enivre-moi.
L'auteur n'a cependant pas tort d'insister sur la purification des péchés à travers le sang. C'est un thème éminemment biblique. La source la plus directe est Apocalypse 1, 5 qui, dans le texte de la Vulgate connu par l'auteur, disait : « Il nous a aimés et il nous a lavés de nos péchés par son sang ». Le lien entre le sang et la rémission des péchés est déjà affirmé dans les paroles de l'institution : « Ceci est la coupe de mon sang... versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés ». La catéchèse apostolique ne se lasse pas de le répéter : « Le sang du Christ nous purifie de tout péché » (1 Jean 1, 7) ; « Le sang du Christ purifie notre conscience des œuvres de mort » (Hébreux 9, 14). À chaque Messe, nous avons la possibilité de nous soumettre à une espèce de dialyse spirituelle : les scories des péchés qui s'accumulent dans notre conscience sont dissoutes au contact du sang du Christ qui vient en nous par le signe du vin.
Se faire victime, ne pas faire des victimes
À la lumière de ces réflexions, nous ne pouvons pas ne pas faire allusion à un péché particulier duquel nous devons nous purifier avec la force qui nous vient du sang eucharistique du Christ : le péché qui est à la base du mécanisme du bouc émissaire et de la violence et que Jésus est venu dénoncer et rompre. L'histoire nous a donné une leçon amère. Le Christ est mort pour casser le mécanisme qui porte au bouc émissaire, mais dans certains cas, les chrétiens ont fait précisément ce que le Christ est venu abolir. Le cas du traitement des Juifs en est un exemple.
Au niveau personnel, le péché dont il faut prendre conscience est la tendance à nous excuser nous-mêmes systématiquement en accusant les autres, de faire des victimes au lieu de se faire victime. Lui, l'innocent a accepté de passer pour coupable ; nous les coupables, nous cherchons par tous les moyens à passer pour innocents.
Il y a une violence qui n'est pas seulement des mains et des armes mais aussi des pensées. Un Père du désert a des paroles claires et fortes à ce propos : « C'est pour cette raison que nous n'arrivons pas à progresser, à être tant soit peu utiles, et que nous passons tout notre temps à nous corrompre par les pensées que nous avons les uns contre les autres, et à nous tourmenter nous-mêmes. Chacun se justifie, chacun se néglige sans rien observer, et nous demandons compte au prochain des commandements »18. Que de bienfaits contribueraient à la communion ecclésiale si nous nous efforcions tous de suivre ce chemin de l'Agneau, en cessant de rendre responsables de tous les maux de l'Église ou de la communauté dans laquelle nous vivons, ceux qui pensent de façon différente de nous !
Comme toujours, nous ne voulons pas que la dernière pensée soit celle de la faute mais celle de la grâce. L'Eucharistie ne se limite pas à rappeler l'exemple du Christ mais elle nous donne aussi la grâce de le suivre. Il a vaincu aussi pour nous et nous pouvons dans la foi, nous approprier de sa victoire sur la violence, en essayant de la traduire en attitudes concrètes dans la vie.
Nous retrouvons les mêmes sentiments d'indignité et de confiance dans la puissance de purification du sang du Christ, qui animent cette strophe de l'Adoro te devote, dans une hymne de Charles Wesley, initiateur avec son frère John, de l'Église Méthodiste. Nous achevons avec ce texte cette méditation, heureux de pouvoir partager avec des chrétiens d'autres confessions l'amour pour l'Eucharistie, en espérant pouvoir un jour partager avec eux l'Eucharistie même :
Sale et odieux à moi-même,
Jésus, je ne suis pas digne
D'accueillir en mon sein
Toi qui es saint et pur.
Le cœur voudrait crier :
Éloigne-toi de moi Seigneur !
Et pourtant je dis : viens !
Purifie-moi dans mon intime,
Hôte et divin roi.
Je me penche vers la croix :
Toi, donne le salut
Et guéris ce que tu touches
19
Raniero Cantalamessa, Ceci est mon corps

1. Saint Ignace d'Antioche, Aux Romains, 7, 3.
2. À la place de totum mundum quit ab – omni scelere qui oblige à séparer le verset de manière artificielle, le texte de Wilmart a : totum mundum posset — omni scelere.
3. Saint Augustin, Discours sur les psaumes, 101, 8 (PL 36, 1299) ; Saint Isidore de Séville, Étymologies 12, 7, 26 ; Christianus Campiliensis, Speculum animalium, 2, 162 (CCL, CM, 19B, 1992) : « Pellicanus subitam pullis dat sanguine vitam » ; Dante Alighieri, Paradiso XXV, 112-113 : « Voici celui [Jean] qui reposa sur le sein de notre pélican ».
4. Saint Jean Chrysostome, Catéchèses baptismales, III, 19 (SCh 50 bis, p. 162).
5. Saint Thomas d'Aquin, Quodlibet, 2, q.1, a.2, sc.2 (Opera omnia, XXV, 2, sous la direction de la Commission Léonine et les Éditions du Cerf, 1996, p. 213). L'expression que saint Thomas attribue à saint Bernard, remonte en réalité à Nicolas de Clairvaux (PL 144,762) et se trouve dans diverses sources de l'époque, indiquées en note dans l'édition citée.
6. Cf. René Girard, La violence et le sacré, Grasset, Paris 1972, p. 52.
7. Je m'appuie sur l'étude de Michael Kirwan, Discovering Girard, DLT, Londres 2004.
8. René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, Paris 1978 : c'est le titre du livre dans lequel Girard décrit les phases successives de cette recherche.
9. Saint Augustin, Confessions, X, 43.
10. Cf. Hans Urs von Balthasar, Theodramatik : Dritte Band, die Handlung JohannesVerlag, Einsiedeln 1980, pp. 309 s. ; cf. Michael Kirwan, opus cité, pp. 106-110.
11. Sur ces derniers développements de la pensée de Girard, on peut lire l'excellente étude de Franco Pignotti, Dal sacrificio arcaico al sacrificio di Cristo. Per una antropologia della conversione di René Girard, Fermo 2004.
12. Saint Thomas d'Aquin, Somme Théologique III, q.47, a.3.
13. La formule remonte à la Tradition Apostolique d'Hippolyte, 4 : Dom Bernard Botte, La tradition Apostolique de saint Hippolyte, Münster, 1963, p. 14 : « Qui cum traderetur voluntariae passioni ».
14. Saint Bernard de Clairvaux, Epistola 90, De errore Abelardi, 8, 21-22 (PL 182, 1070) : « Non mors, sed voluntas placuit sponte morientis ».
15. Ibid. : « Non requisivit Deus Pater sanguinem Fuji, sed tamen acceptavit oblatum ». S. Bernard dépend à son tour de saint Anselme d'Aoste, Meditatio redemptionis humanae, Opera Omnia, III, ed. F.S. Schmitt, Stuttgart 1968, p. 88 : « Le Père n'a pas imposé par commandement à l'homme Christ de mourir mais ce fut lui qui spontanément le fit, sachant que cela plairait au Père et serait utile aux hommes ».
16. Saint Grégoire le Grand, Morales sur Job, XX, 1 (CC 143 A, p. 1003).
17. Paul Claudel, Hymne du Saint Sacrement, in Œuvre poétique complète, Paris 1967, p. 400.
18. Dorothée de Gaza, Instructions, 7 (SCh 92, p. 300).
19. Charles Wesley, Hymne Savior, and can it be, in John and Charles Wesley, Selected Writings and Hymns, Paulist Press, New York 1981, pp. 257 s. : I am not worthy, Lord, so foul, so self-abhorr'd, Thee, my God, to entertain in this polluted heart : I am a frail sinful man, all my nature cries, Depart ! Yet come, thou heavenly Guest, and purify my breast ; come, thou great and glorious King, while before thy cross I bow, with thyself salvation bring, cleanse the house by entering now.


dimanche 26 novembre 2017

En s'exilant... Maria Winowska, La naissance du Mouvement d'Oxford


En 1847, l'Angleterre était encore une île.
Pourtant, depuis un demi-siècle, il y avait du nouveau dans l'air. Le grand vent du large soufflait vers le vieux continent. Les esprits et les cœurs, repliés dans un isolationnisme quelque peu maussade, se sentaient subitement envahis d'un goût de conquêtes qui lézardait dangereusement de vieux barrages psychologiques. C'était comme une poussée irrésistible du printemps, un peu fou mais plein de charme. Tout anglais digne de ce nom était pris d'une fringale de voyages et de découvertes. Ainsi naquit, non sans douleurs, un prestigieux empire colonial, mais les retentissements de cette crise de croissance, car c'en était une, furent incalculables sur tous les plans, y compris le religieux.
En ce temps-là, comme aujourd'hui, de l'autre côté du Channel il y avait la France. Or la fière Albion qui depuis trois siècles, ostensiblement, tournait le dos à sa voisine, venait d'amorcer une opération de virage qui lui réservait des surprises. Après tout, Paris valait un déplacement. On se demandait même tout bas s'il ne serait pas opportun d'en finir avec cette... querelle de famille.
À vrai dire, le vent avait tourné pendant la Révolution. En se précipitant au secours de l'Ancien Régime, l'Angleterre, digne et conservatrice, ne savait pas quels explosifs lui ramèneraient les fourgons des émigrés qui fuyaient la Terreur.
Ce ne sont pas des familles riches et bien nanties qui cherchèrent refuge en Angleterre. D'anciens préjugés jouaient peut-être ; les chemins du continent étaient plus abordables ; l'argent donnait du recul et permettait de prévoir les points de chute. N'oublions pas que le fameux Relief Act qui octroyait enfin quelques libertés aux catholiques anglais, notamment le droit de participer à la messe sans encourir de ce fait même la peine de mort, ne datait que de 1791. Deux siècles de persécutions pesaient lourd sur les relations entre les deux pays voisins. Dès le début, la France avait octroyé le droit d'asile aux catholiques anglais qui fuyaient la mort ; aux séminaires, comme celui de Douai, qui assuraient une relève secrète et héroïque ; à des congrégations religieuses, comme les Sœurs bleues installées à Paris et en plein essor au moment où éclata la Révolution.
Il fallait donc non seulement la Loi de Tolérance de 1791 ; il fallait encore un danger mortel pour ébranler les émigrés anglais, prêtres et religieux, vers les chemins du retour. Heureusement, ils se trouvèrent pris dans les remous des réfugiés français qui, en 1793, les yeux pleins d'horreur et le cœur serré d'angoisse, se ruaient littéralement vers l'Angleterre, havre de salut. La Navy de Sa Majesté le Roi contribua avec empressement à ces opérations de sauvetage en assurant la traversée à des centaines de prêtres, de religieux, de religieuses catholiques, autant de missionnaires malgré eux.
Une fois sur place, ils cherchèrent tout bonnement à rester ce qu'ils étaient, au service de l'Église, sans complexes ni arrière-pensées. De dignes prêtres, tous des non-assermentés, célébraient la messe en toute tranquillité et sans se douter que peu d'années, ou de mois, avant leur arrivée, toute fonction liturgique papiste était passible de mort.
Naturellement, ce sont de grandes familles catholiques anglaises, de celles qui avaient survécu à la tourmente des XVIe et XVIIe siècles, qui ouvrirent toutes grandes les portes de leurs maisons et de leurs cœurs aux réfugiés. Sir Edward Smyth mit à la disposition des Bénédictines de Douai sa propriété d'Acton Burnell ; Thomas Weld offrit une maison aux Jésuites de Liège et de vastes terrains à exploiter aux Trappistes de Normandie, ce qui lui valut d'acerbes épigrammes d'un anti-papiste. Les blue nuns (Sœurs bleues) de Paris furent accueillies par Sir William Jerningham.
D'autres congrégations religieuses s'installèrent à Winchester où « fut fondée une école florissante pour jeunes filles ». Les moniales de Louvain passèrent neuf ans à Amesbury et suscitèrent de vifs regrets (were much missed) parmi la population locale lorsqu'elles furent transférées à Spettisbury. À Staphill, près de Wimborne, Lord Arundel établit des Cisterciens.
Les prêtres séculiers étaient plus nombreux et plus à plaindre. Les ressources des catholiques anglais étaient trop maigres pour les abriter tous et l'accueil administratif ne fut pas toujours à la hauteur des événements. Ainsi, à Gosport, 250 prêtres furent parqués... dans une ancienne prison, avec une maigre allocation pour la nourriture. À Winchester, beaucoup s'installèrent dans le King's House, mais en 1796 la maison fut réquisitionnée comme caserne et les locataires durent partir d'office. On note « 250 prêtres transférés dans une vieille auberge et 102 disséminés aux alentours ». Évidemment, dans ces résidences forcées, il n'était pas question de ministère.
Cependant, quelques prêtres plus dynamiques trouvèrent moyen de prêter main-forte au clergé local. Naturellement, pour commencer, ils durent apprendre l'anglais, ce que certains « ne firent pas sans peine ». Il y eut dans leur nombre des bâtisseurs d'églises comme l'abbé Delarue à Portsea, qui trouva des fonds en enseignant le français aux marins de Sa Majesté. À Sopley, Hampshire, un prêtre émigré dont nous ignorons le nom quêta tout bonnement dans toute la région pour pouvoir construire une église catholique. À Plymouth (il en sera question dans ce livre) un autre prêtre français, outré de devoir dire la messe « dans une pièce au-dessus des écuries de George Inn » se démena si bien qu'il réussit à bâtir « une église permanente (a permanent church) ». Ce qu'aucun prêtre anglais n'aurait osé, les émigrés l'entreprenaient en toute candeur, et la population anglaise, un peu surprise de tant d'audace, mais naturellement sportive et aimant le fair play, s'en accommodait mi-figue, mi-raisin.
Ainsi la Révolution, si féroce pour l'Église en France, par un choc en retour d'ordre politique mais non moins effectif, provoqua en Angleterre une véritable détente sans laquelle le renouveau religieux du XIXe siècle, cristallisé autour du Mouvement d'Oxford, aurait été inconcevable.
Après le Concordat de 1802, la plupart des prêtres émigrés en résidence forcée s'empressèrent de rentrer en France, ravis (overjoyed) de voir l'épreuve de l'exil toucher à sa fin. Les congrégations religieuses, mieux installées et moins mobiles, suivirent peu à peu, de sorte qu'aux environs de 1817, il n'en restait plus en Angleterre.
En revanche, les séminaires et les couvents anglais qui avaient fui la persécution en Angleterre, puis la Terreur en France, ont si bien réussi à s'acclimater et à reprendre racine dans leur patrie d’origine qu'il ne fut plus question de reprendre le chemin de l'exil. La plupart étaient d'ailleurs dans un état florissant : les vocations affluaient.
Cependant, l'invasion papiste avait provoqué en Angleterre toute une levée de boucliers des sectes et mouvements non conformistes, jaloux de leurs droits. Prise dans cet étau, l'Église anglicane secouait l'engourdissement d'un long sommeil et s'examinait honnêtement. De ces examens de conscience naquit le Mouvement d'Oxford inauguré par le fameux sermon de Pusey sur l'Apostasie nationale, qui ouvrit le chemin de Rome à tous ceux qui osèrent en tirer les ultimes conséquences.
Le 9 octobre 1845, John Henry Newman fit son acte d'abjuration. Le 30 mai 1847, il fut ordonné prêtre à Rome.
Cette date éclatante, signalée au début de ce chapitre, marqua sans nul doute d'autres tournants décisifs dans l'histoire des âmes de l'Île des saints, violemment confrontée avec son passé par le souffle de l'Esprit. Il est certain qu'elle amorce la merveilleuse aventure d'une jeune fille anglaise à laquelle nous consacrons ce livre.
Caroline Sheppard 1 ne connaît même pas de nom les réformateurs tractariens d'Oxford. Elle vient d'atteindre ses vingt-quatre ans dans une famille de style victorien, solide et close. Pour briser ce cercle enchanté, tout un concours de petits faits conspire secrètement.
Dans la perspective d'un siècle, nous voyons comme ils s'emboîtent, tel un « puzzle » patiemment reconstruit. Au moment donné, il n'y eut que ce choc souverain et apparemment absurde de la grâce irrésistible que l'on appelle conversion.
Car, face à Dieu, il n'y a point de grandes ni de petites âmes, et le retour aux sources, en 1847, d'une sage jeune fille anglaise ne fut pas moins onéreux, quoique bien moins spectaculaire, que celui de John Henry Newman.
Maria Winowska, in La Béatitude des Pauvres


1. La vie de Caroline Sheppard, contemporaine de John Henry Newman, gagne en actualité au lendemain de Vatican II.
Convertis tous les deux, ils ont vérifié les exigences de l'appel qui, depuis Abraham, dépouille et arrache ceux qui le perçoivent de « ce monde qui passe », pour mieux les y enraciner. Douloureux et fécond écartèlement qui constitue le fond même de la condition humaine et de la vocation chrétienne ! Car, point de jonction de l'esprit et de la matière, l'homme naît crucifié, champ de hautes tensions qu'il refuse ou qu'il assume, pour se faire ou pour se défaire. Toute religion authentique l'invite à ces graves options, mais seule la grâce du Christ l'habilite à tenir à la fois, non sans peine, les deux bouts de la chaîne, d'être à la fois citoyen de la terre et citoyen du ciel, de percevoir le sens sacramentel de la création. Expérience ineffable qui échappe aux « habitués » de la grâce baptismale, mais qui terrasse les pèlerins du chemin de Damas. D'où ce caractère de parenté entre les grands convertis qui connaissent le vertige du saut dans le vide, en réponse à Celui qui les appelle par leur nom ! D'emblée, la foi leur est offerte non pas comme chose, mais comme relation avec quelqu'un. Familiers des abîmes et des cimes, ils mesurent leur faiblesse à la force du DIEU VIVANT, infiniment disponible. Bienheureux paradoxe qui transfigure la mort par la vertu de la Croix ! Comme John Henry Newman, la fille de Samuel Sheppard, joaillier attitré de Sa Majesté la reine Victoria, a passé sa vie à explorer le mystère nuptial de l'amour qui comble tout en consumant : l'indicible fécondité du grain qui consent à mourir.
Ce que le génie de Newman a cerné en des termes d'une frappe inoubliable, Caroline Sheppard l'exprime sans le moindre souci littéraire, dans une langue étrangère, avec une simplicité merveilleusement transparente. Son français émaillé d'anglicismes est toujours en quête de l'expression exacte et juste. Elle ne se doutait certes pas qu'en rapportant sa prodigieuse aventure elle nous livrait, jour par jour et en direct, l'histoire d'une conversion « à l'état pur ». Pour son biographe, cette absence d'interprétations et d'affabulations ultérieures, est d'un prix inestimable.
Devenue Sœur Emmanuel, elle passe les trente-trois ans de sa vie religieuse à explorer les richesses insondables de la « béatitude des pauvres », que Jeanne Jugan a choisie comme pierre angulaire de son Institut. Chargée des fondations en Grande-Bretagne, elle vérifie à chaque pas la force irrésistible de la charité, au service des plus indigents, des vieillards partout pareils, au cœur transis, plus affamés de tendresse que de pain. Et voilà que cette voyageuse infatigable ouvre sans le savoir des chemins œcuméniques ! Ce que les colonnes d'Oxford ont réalisé sur le plan doctrinal, les Petites Sœurs des Pauvres l'ont illustré de ces vivantes leçons de choses que la droiture anglo-saxonne accueille avec tant de sympathie. Chaque fondation suscitait des remous hostiles à l'« invasion papiste » que l'on observait de très près, non sans étonnement, pour céder finalement aux arguments massifs de la charité parfaite qui n'attend rien en retour des services rendus. Témoin de « l'Église des pauvres » aussi ancienne que l'Évangile, Sœur Emmanuel voyait à chaque nouvelle fondation des protestants rivaliser avec les catholiques en libéralités joyeusement gratuites, selon le précepte du Seigneur, commun à tous, et frayant les chemins de l'UNITÉ. Depuis cent ans, à son exemple, les Petites Sœurs des Pauvres en Grande-Bretagne ont abattu par leur humble exemple des murs de préventions accumulés par les siècles, et elles ont amorcé ce dialogue de charité que Vatican II a consacré de tout le poids de son autorité comme signe et moyen de convergence œcuménique.
Il ne me reste plus qu'à exprimer ma reconnaissance à la maison généralice des Petites Sœurs des Pauvres, qui m'a ouvert ses archives et facilité le travail en multipliant les démarches pour mettre à ma portée de rares et précieux documents, avec cette souriante humilité qui ne parvient pas à dissimuler entièrement une véritable compétence intellectuelle et souvent des qualités d'écrivain de race.

Puisse Sœur Emmanuel, à travers ces pages qui lui sont consacrées, continuer de porter témoignage et d'ouvrir les routes vers Celui en qui déjà nous sommes UN, par la charité.