dimanche 11 novembre 2018

En servant... RP Paul Doncœur, Ils sont tombés pour assurer la paix



Aux Morts des Armées de Champagne
Éminentissime Seigneur,
Monsieur le Ministre,
Messieurs les Ambassadeurs,
Messieurs les Maréchaux,
Messieurs,
La haute majesté de ce sanctuaire et l'incomparable éclat de cette assemblée eussent à coup sûr exigé que votre hommage aux Morts de Champagne fut exprimé par une toute autre voix que la mienne. Si j'ai dû, malgré mes résistances, me soumettre aux volontés d'un chef toujours très aimé de ses anciens soldats, son ordre excusera ma présence dans cette chaire. D'ailleurs, un regard jeté sur ce catafalque, volontairement si modeste, que couvrent seulement trois drapeaux, m'a fait comprendre, je le crois, vos intentions.
Le souvenir en effet me revient d'une des plus émouvantes prises d'armes que j'ai vues de la guerre.
Le 4 octobre 1915, nous redescendions des pentes de Navarin, décimés, déchirés, boueux, dans le plus invraisemblable encadrement, à bout de forces. Pour comble de souffrances il nous avait fallu refaire en sens inverse tout le parcours de l'attaque et nous avions, hélas ! retrouvé à chaque tranchée, épaves de l'assaut livré aux réseaux allemands mal ouverts, les centaines et les centaines de nos camarades, encore couchés sur l'herbe grise que leur sang avait tachée. Lorsque nous arrivâmes à la Suippe, un ordre vint de faire demi-tour : nous devions être passés en revue sur le terrain même d'où nous étions partis huit jours plus tôt pour l'attaque. Les pauvres malheureux maugréèrent et machinalement se soumirent, obéissant aux ordres qui les rangeaient en des semblants de Compagnies... Or, à peine nous vîmes-nous alignés en bordure de la route de Suippes à Saint-Hilaire, faisant face au champ de bataille où nous laissions nos amis, que nous sentîmes une force mystérieuse nous saisir. Une voix venait de commander les honneurs. Le front de la Division sembla se dresser ; oubliant leur fatigue, les muscles s'étaient tendus, un claquement d'armes avait frémi, les têtes s'étaient relevées et les yeux fixés en avant. Tout d'un coup, l'horizon immédiat disparut, la boue froide que nous piétinions, les peupliers de la Suippe, l'ondulation même des premières collines devenait transparente et la vision tragique surgit : les parallèles de départ, les réseaux crevés de trous d'obus, les parapets de craie blanche, chacune des pentes qu'il avait fallu enlever, depuis la ferme des Wacques jusqu'à la ferme de Navarin, et face à nous, la Division, la véritable, dont nous, les huit cents survivants, n'étions que l'ombre honteuse d'elle-même : nos quatre colonels tombés, nos quarante commandants de compagnie tués, et les milliers de camarades que d'un cœur unique nous saluions en ce moment de nos drapeaux en deuil et de nos armes. Ce fut une minute de solennel silence ; nous leur envoyions notre salut muet et nos serments de fidélité ; puis, la vision disparut et nous reprîmes vers le sud notre marche, emportant pour nos prochains combats, l'impérissable souvenir de nos Morts de Navarin.
Messieurs, me trompé-je si j'interprète à la lumière de ce souvenir de soldat la cérémonie de ce jour ? Vous l'avez voulue, n'est-il pas vrai, digne de nos camarades, et pour cela vous l'avez faite toute simple, toute austère. Ni l'emphase, certes, d'une rhétorique habile, ni même la splendeur d'une éloquence magnifique ne lui convenaient. Avec raison, vous avez voulu que la voix qui s'élèverait fut si grêle, que la personne qui se présenterait fut si mince qu'elles ne puissent faire écran entre vous et l'héroïque vision dont vos yeux sont déjà, j'en suis sûr, remplis.
Nous étant arrachés aux lassitudes ou aux dissipations, hélas ! de nos vies redevenues médiocres, ayant fait taire les voix importunes ou impudentes qui nous harcèlent, n'est-il pas vrai que le noble silence de ce lieu de gloire et de prière nous a tellement investis de sa vertu et que nous nous sommes sentis saisis d'un tel frisson, qu'il va suffire de trois syllabes prononcées par une voix inconnue pour que le prodige s'opère. À peine entrés en ce sanctuaire, ne sont-elles pas évanouies subitement toutes les vulgarités du monde qu'il nous faut désormais habiter ? Évanouies les splendeurs elles-mêmes de ces voûtes glorieuses ? Évanouies les gloires vivantes dont est faite cette assemblée ? Et, fermant les yeux, n'avons-nous pas vu surgir devant nous l'armée, toute l'armée des Morts de Champagne que nous sommes venus saluer ?
Navarin ! Navarin ! Pauvre lieu banal que sacrera à jamais le Signe que vous y voulez dresser ! Navarin ! N'est-ce pas, mes camarades qui vous y êtes tant battus, n'est-ce pas, Femmes qui avez sur ses glacis mortels si douloureusement poursuivi vos quêtes inutiles, n'est-ce pas qu'il suffit de ces trois syllabes pour que vous investisse l'immense champ de bataille, depuis la Montagne de Reims et le Moronvilliers noir et blanc, jusqu'aux mamelons de Tahure et de Massiges que souligne la masse noire de l'Argonne !
Champagne ! Champagne, la plus nue, la plus pauvre ! Terre de France sans beauté et sans fécondité même ! Terre à canons ! Terre à se battre ! Terre à mourir ! Des noms de roture désignent tes villages coulés dans tes médiocres replis. Tes bandes de maigres sapins sont sans nom ! Lieux anonymes, bien propres au prosaïque sacrifice de ces milliers de fantassins sans gloire qui y dorment leur sommeil d'inconnus ! Terre misérable et cependant Terre unique au monde pour tant de cœurs de femmes qui y demeurent à jamais en arrêt, parce que là-bas leur amour, tout leur amour a été quelque part, un jour enseveli.
Enseveli ? Et ne voilà-t-il pas que cette terre se soulève ? Ne voilà-t-il pas que des trous crayeux, des herbes rases, des abris effondrés, surgissent de partout tous les Morts invisibles. Dites ! Ne sont-ils pas debout devant nous, tous ceux que nous avons laissés ? Ne les reconnaissez-vous pas, vos fils, vos amis ? Adolescents au front de filles où vos baisers tremblaient aux heures de séparation ! Hommes aux mains rudes dont l'étreinte vous était une si douce certitude ! Tous, confondus, de tout âge et de tout écusson : Chasseurs bleus que je vois tournoyer dans les tirs de barrage comme les grains des vignes pourpres sous la grêle ! Grands cavaliers à pieds, tragiques statues dans vos longs manteaux de boue ! Petits zouaves roses des faubourgs ! Coloniaux au masque de bronze ! et toi, Toi, la plus humble la plus belle, pauvre Infanterie de nos villages de France ! Nos frères, Vos fils, Vos époux !
Et puis, sur les horizons qui s'élargissent, ne voyez-vous pas, accourus des divers Comtés, nos frères aussi d'Angleterre ou d'Écosse, qui chargiez au geste gracieux de vos lieutenants nous jetant en passant un grave « Vive la France », qui s'illuminait d'un sourire ! Et vous, frères d'Italie, qui bondissiez dans la forêt de Reims avec l'emphase des grandes eaux ! Et vous enfin, frères si lointains et si proches, frères d'Amérique, que nous ne pouvons nommer sans émoi en pensant aux mères qui, ayant donné vos jeunesses pour la France, vous pleurent et ne vous ont jamais revus !
Messieurs ne sont-ils pas là tous, debout face à nous et ne sentez-vous pas qu'une force nous soulève, rassemblant nos âmes et nos pensées pour adresser à nos camarades cet incomparable salut du soldat où se fondent, avec tant de pudeur et dans une si belle discipline, le respect donné au plus humble, l'affection robuste de cœurs d'hommes, et le serment de fidélité que jurent des lèvres closes et des armes serrées dans nos poings ?
Camarades de Champagne nous reconnaissez-vous ? Depuis celui qui fut si bien des vôtres et qui vous apporte ici le salut de toute l'Armée française, jusqu'aux ambassadeurs des nobles nations unies à notre sacrifice, depuis vos chefs dont les noms ont anobli pour des siècles l'histoire de la France, jusqu'aux femmes que vous aimiez et qui vous ont enfantés à l'héroïsme.
Messieurs vous n'avez pas voulu que ces honneurs d'un instant puissent périr dans l'oubli, et cette vision héroïque vous avez résolu de la transmettre aux petites générations qui ne savent pas. Là-bas, sur ce point culminant de la route des Ardennes, d'où finalement s'est envolée la victoire, vous avez décidé de dresser le monument de bronze qui perpétuera leur assaut. Pour que ce monument soit digne de son objet, digne de ceux qui ont tout donné, vous allez j'en suis sûr, donner beaucoup. Vous savez bien que, jetteriez-vous dans ces bourses des fortunes, il n'y aurait point de commune mesure entre votre geste et le leur. Qui dira de combien de millions se payent le sang de cent mille hommes et les larmes de leurs mères ?
Aussi nos camarades attendent-ils de nous bien plus encore. Ce regard qu'ils fixent sur nous exige une réponse. N'aurons nous pas, Messieurs, la force de leur donner les certitudes qu'ils espèrent ? N'aurons-nous pas le courage de leur jurer, qu'intimement unis, nous saurons continuer par des sacrifices semblables l'œuvre pour laquelle ils sont tombés ?
Ils sont tombés pour assurer la paix du Monde ; nos ambitions ne sont point autres. Mais, comme ils n'ont obtenu la première victoire sur les violences déchaînées qu'en triomphant de leurs propres égoïsmes, nous n'achèverons leur œuvre que dans la mesure où nous saurons commander aux instincts, ou de paresse ou d'ambition, ou de vengeance ou de lâcheté. Messieurs, nous savons que cette œuvre pacifique n'est point faite encore, nous voyons quelles menaces pèsent toujours sur ce pauvre univers et de quelles angoisses les cœurs des mères sont travaillés. Ne désarmerons-nous donc jamais les haines et ne connaîtrons-nous pas enfin la Paix ?
Cette cérémonie, Messieurs, va se terminer par une prière, par la grande prière du Calvaire, renouvelée sur cet autel. Nous l'offrirons pour nos Morts, mais peut-être qu'au lieu d'en faire les simples bénéficiaires de notre supplication, nous pourrions leur demander de se faire aussi nos intercesseurs. S'ils ont besoin de la miséricorde divine, n'avons-nous pas, nous les vivants, bien plus besoin de sa pitié, et notamment pour cette œuvre de Paix si précaire et si menacée ?
M'excuserez-vous, Messieurs, d'évoquer un dernier souvenir ?
Le 29 septembre 1915, je parcourais dans la nuit les pentes de Navarin à la recherche des blessés de ces quatre jours de combats. Un étrange silence pesait sur ce terrain que déchirait tout à l'heure la rage des artilleries. Seuls parfois se rallumaient l'étincellement et le crépitement des grenades ; autour de nous les balles tirées par des guetteurs apeurés passaient en cassant les branches. Nous allions, prêtant l'oreille aux gémissements, quand, en traversant un petit bois, j'entendis un chant venir à nous, très doux. Je reconnus une mélodie du Gloria in Excelsis de la Messe ! Je regardais mon compagnon avec surprise, quand la lueur d'une fusée nous montra, étendue à nos pieds, une forme allongée... C'était ce soldat qui chantait ! Nous nous glissâmes à genoux et, me penchant, je discernai une figure toute jeune d'un petit soldat du 35e qui dormait, les traits détendus, les yeux clos, les lèvres entrouvertes. Un murmure monta... Et c'était cette fois une phrase du Pater. « Il rêve », me dit mon compagnon. En effet, son caprice, reprenant en arrière, murmurait le triple appel du Sanctus. Nous nous regardâmes, malgré nous inquiets. Serait-il blessé ? La fièvre ? Nous appelâmes ; aucune réponse. Je le secouai. Alors plus doux, les lèvres laissèrent échapper un dernier chant, le triple Agnus Dei de la Messe... Nous ne découvrions cependant aucune trace de blessure. « Il faut le retourner », dis-je au brancardier, et nous le prîmes par l'épaule. Il s'abandonna comme l'enfant que sa mère retourne dans son berceau parce qu'il rêve, et, la petite tête se laissant aller sur l'herbe, nous aperçûmes à l'arrière du casque un mince trou noir... Ainsi, une balle dans la nuque, cet enfant agonisait à la face du Ciel, et de son passé de petit paysan remontaient les chants de son église de village ! Agnus Dei, qui tollis peccata mundi ; dona nobis pacem ! Ce fut son suprême appel à Celui qui, en effet, porta les péchés du Monde, pour lui donner en retour le bienfait de sa Paix.
Messieurs, ce souvenir ne donne-t-il pas à cette Messe son sens complet ? Jeanne d'Arc, qui en pouvait juger, disait que ce sont les péchés qui font perdre les batailles. N'est-il pas plus sûr encore que ce sont les péchés qui prolongent les guerres et font impossible la Paix ? Voilà pourquoi, nous qui croyons en Lui, nous nous retournons vers le Rédempteur et le prions de détruire le péché, tout le péché, le nôtre tout d'abord, que nous pleurons.
...Et, s'il en était parmi vous qui croiraient n'être plus croyants, pourront-ils bien empêcher les vieilles mélodies où pria leur enfance de chanter dans leur cœur un appel au Dieu inconnu, à Celui dont le nom est mystère. Ô vous, Agneau de Dieu, Sauveur, emportez de nos âmes, de nos cités et de nos pays, tout péché et que, de vos cieux pleins de pitié, descende votre Paix sur ce monde à la prière de nos Morts !
Amen !
Révérend père Paul Doncœur, in Paul Doncœur Aumônier militaire

1. Discours prononcé par le R.P. Doncœur au Service Solennel célébré le 16 février 1924 en l'Église Saint-Louis-des-Invalides par les soins du Comité d'Action pour l'érection d'un monument à la mémoire des Armées de Champagne sur les hauteurs de Navarin. L'absoute fut donnée par son Éminence le Cardinal Archevêque de Paris, en présence de Monsieur le Ministre de la Guerre des Ambassadeurs d'Angleterre et d'Amérique, des Maréchaux de France et des familles des Morts de Champagne.

mardi 30 octobre 2018

En rêvant... Cardinal Saliège, La science est une révélation de Dieu


Savants et théologiens parlent des langages différents. Chaque science a son vocabulaire. La théologie ne fait pas exception.
En progressant toute science crée des mots nouveaux : on emploie un mot ancien dans un sens qu'il n'avait pas auparavant. Et je ne parle pas des modifications que l'usage, maître souverain en la matière, apporte au langage. On emploie les mêmes termes et on ne se comprend pas. Un super-cerveau, ce n'est pas un super-homme, mais une équipe de recherches.
Depuis Péguy, en France, temporel s'oppose à spirituel. C'est ainsi dans la littérature, dans le langage courant. Les théologiens n'y peuvent rien.
Des faits scientifiques, je ne dis pas des hypothèses, posent au théologien des questions dans le domaine de la biologie, de la psychologie, de la géologie, de la paléontologie, etc. Sans parler des problèmes soulevés par les techniques qui touchent le fait humain, application à l'homme, à sa genèse, à son développement, à son caractère, des découvertes nouvelles. Dès lors, il est impossible qu'il n'y ait pas momentanément des incompréhensions, des timidités, de pseudo-problèmes qui conduisent à des conflits toujours douloureux.
Mon rêve le voici : savants et théologiens se faisant part de leurs conclusions par rapport à un objet commun étudié par les premiers à la lumière de l'expérience et par les seconds à la lumière de la foi. L'idéal, évidemment, serait qu'un théologien fût un grand savant et réciproquement. Le domaine de la connaissance est si étendu, si varie, que seul un super-cerveau pourrait réaliser cet idéal.
Et voici que mon rêve se précise et commence à devenir dangereux. Je m'abrite derrière l'autorité du R.P. Gillet, actuellement Mgr l'archevêque Gillet. Eh bien ! oui, le R.P. Gillet, alors Maître général de l'Ordre des Frères Prêcheurs, m'a dit avoir tenu ce langage à ces religieux : « Pourquoi ne ferions-nous, ne préparerions-nous pas des équipes de savants dans tous les ordres de la connaissance ? »
Le savant meurt, les équipes ne meurent pas. Il y a continuité dans le travail. Les Ordres religieux me permettront-ils de leur suggérer que la place reste encore libre ? Je me suis laissé dire qu'un Ordre religieux tentait un essai timide en ce sens. Il ne s'agit pas d'entrer seulement en contact avec les savants catholiques, mais aussi avec les savants incroyants qui sont des maîtres dans l'art de la recherche et de s'enquérir auprès d'eux des conclusions certaines des sciences qu'ils représentent. Serait-il téméraire de songer que même dans les Instituts catholiques il pourrait y avoir entre les professeurs d'autres contacts que des contacts de courtoisie et de bonne amitié ?
C'est nécessaire pour éviter les fluctuations et les hésitations de la pensée chrétienne. Que l'évolution soit un fait, que la vie soit montante, que l'évolution soit une façon de penser qui s'impose, on ne peut pas actuellement le nier. À sa manière, la science est une révélation de Dieu. L'univers aux investigations de son seigneur et maître : l'homme.
Notre univers apparaît de plus en plus comme un univers orienté. La matière et les énergies qu'elle contient se révèlent à nous toujours plus fécondes. Rien ne peut faire que pour la pensée chrétienne les choses ne soient fondamentalement autant de vestiges de Dieu, comme les traces laissées par l'action créatrice sur son passage.
Toutes choses, disait Pascal, couvrent quelque mystère : « toutes choses sont des voiles qui couvrent Dieu ».
Le reproche que je fais aux communistes n'est pas d'être matérialistes, c'est de n'être que matérialistes.
Je le disais il y a un instant, pardonnez-moi d'y revenir : qu'il y ait dans l'univers un élan, une orientation, une attraction, cela paraît évident. L'univers va quelque part. Il a une histoire. Peu à peu, la science le découvre. Nous ne savons pas ce qu'est la matière, et en quoi elle diffère — si même elle diffère — de la vie, de l'esprit. Serait-ce en vain que la pensée chrétienne insiste sur la valeur, la dignité et la perpétuité du corps humain ? Saint Bonaventure, saint Thomas, Duns Scot, je dirai même saint François d'Assise, sont des hommes qui ont chéri la matière, respecté leurs corps, célébré sa haute destinée et n'ont jamais voulu séparer sa destinée de celle de leur âme.
L'homme n'est pas le corps. L'homme n'est pas l'âme. L'homme est l'union de l'âme et du corps. L'Histoire a un sens. Le christianisme est dans le sens de l'Histoire. L'Histoire n'a de sens que par rapport à lui.
Avec saint Augustin et Pascal on peut dire que le genre humain tout entier, dont la vie ressemble à celle de l'homme unique, passe par une série d'états successifs, vieillit selon une suite d'âges au cours desquels la somme de ses connaissances naturelles et surnaturelles ne cesse de s'accroître, jusqu'à l'âge de sa perfection qui sera celui de sa gloire future.
Pour la pensée chrétienne l'histoire du monde n'est pas celle d'une décadence continue, puisque au contraire elle affirme la réalité d'un progrès collectif et régulier de l'humanité comme telle, ni celle d'un progrès indéfini, puisqu'elle affirme au contraire que le progrès tend vers sa perfection, comme vers une fin ; elle est bien plutôt l'histoire d'un progrès orienté vers un certain terme.
Le terme, nous le connaissons.
Le thème en était familier aux premiers chrétiens : des cieux nouveaux, un univers nouveau, un homme nouveau. En route vers ce terme, l'univers racheté chante la gloire de Dieu. La science nous fait entendre ce chant. Il appartient à l'homme de ne pas en faire un chant de guerre, mais un chant de paix. Nous sommes en guerre depuis 1914, il est temps que cela finisse.
Vive la paix !
Adveniat regnum tuum !
Jules-Géraud, cardinal Saliège (1947)

mercredi 24 octobre 2018

En traversant... André Sève, Le voyage chrétien



Chrétiens, nous sommes des voyageurs. Toute la Bible le dit à partir d'Abraham : « Il s'en alla sans savoir où il allait ». Au début de notre vie, nous ne savons pas où nous allons. Au milieu de notre vie, nous ne savons pas comment nous finirons.
Mais nous savons que nous pouvons toujours marcher avec Dieu. Quelle certitude ! Quel soleil dans n'importe quelle nuit ! Par la foi, nous tenons la main de Dieu, nous n'avons rien de plus précieux que la foi : « Par la foi, répondant à l'appel, Abraham obéit et partit pour un pays qu'il devait recevoir en héritage » (Hébreux 11, 8). C'est notre grand voyage et, à l'intérieur de celui-ci, tous nos voyages.
Ou plutôt nos pèlerinages, car le voyage chrétien n'est pas une route ordinaire, puisqu'il se fait avec Dieu. Et il est trilogie selon le grand modèle biblique de l'Exode : le départ, la traversée du désert et l'entrée en Terre promise.
Deux moments festifs encadrant un moment difficile, c'est la clé de l'existence chrétienne et nous vivons mal quand nous ne savons pas reconnaître un de ces trois temps.
Un seul sera pure joie : le grand final, la rencontre, l'entrée dans les soleils d'éternité. On y pense un peu à vingt ans, beaucoup à partir de soixante-dix ans ; on l'oublie trop en pleine maturité active. L'Évangile, pourtant, ne cesse de nous rappeler que nous sommes embarqués. Nous ne saurons ce qu'était la vie, ce qu'était un homme et qui est Dieu qu'en débarquant sur l'autre rive.
En attendant, il y a les grands et les petits départs, à la manière de notre père Abraham. À la manière de Jésus, Verbe éternel quittant le Père pour s'engager dans l'aventure humaine. À la manière de Marie quittant la très ordinaire vie de Nazareth pour commencer l'extraordinaire chemin de l'Assomption.
Nous avons nous aussi nos commencements et, en fait, nous sommes toujours en train de faire nos valises : le départ du nid pour la maternelle, les débuts d'une vie professionnelle (le premier salaire !), le mariage, la paternité, la vocation religieuse et nos cent départs, changements de vie, voyages-vacances, voyages-famille. Ils sont le plus souvent des exodes joyeux, des appels à s'ouvrir à d'autres frères, d'autres réalités de la vie. Qui n'est pas souple au changement n'est pas fait pour la vie.
La partie longue de la route est souvent la traversée d'un désert. Une chose importante que les jeunes doivent apprendre : partout les attend l'épreuve de la durée. Même pour une simple croisière de plaisir, après l'excitation du départ, il y a les incidents, les petites déceptions, les ennuis physiques, les gens désagréables.
À plus forte raison, la croisière de l'existence exige cette endurance dont nous parlent tant les lettres des apôtres. Tenir ! Un homme est un homme dans la mesure où il tient. C'est moins glorieux que les grands rires des départs et les émerveillements des arrivées, mais les longues patiences sont aussi notre grandeur.
Elles, surtout, tiennent la main de Dieu. Traversée du deuil, de la solitude, de la maladie, avancée vers la dernière escale. Quand Dieu appelle et que nous nous lançons vers une autre rive, c'est toujours une offre de traversée dans les eaux de la foi.
André Sève, in Mes quatre saisons

vendredi 19 octobre 2018

En priant... André Sève, L'écrin de silence



L'été dernier j'ai fait un peu de montagne avec une famille délicieuse : un garçon et deux filles de dix à quatorze ans. Arrivés au sommet, c'était si beau que j'ai proposé de faire une prière, et j'ai tout de suite lancé énergiquement un Notre Père, puis repris dans la foulée notre conversation.
J'ai senti un silence gêné. Éric, qui à dix ans a encore tous les culots, m'a carrément tancé.
― On n'a pas dit un vrai Notre Père.
― Il était tout sec, tout nu, il n'avait pas d'écrin, a précisé Océane.
― Un écrin ?
― Ben oui, un peu de silence avant et après.
Devant mon étonnement, la maman a pris le relais.
― Nous avons découvert cela dans une abbaye. Les moines faisaient naître doucement du silence tous leurs Notre Père. À la fin, ils couchaient aussi dans le silence leur dernier Notre Père. C'étaient des silences courts mais enveloppants, on avait l'impression que ces Notre Père étaient présents sur un bel écrin très beau et très doux. On croyait que ce serait pareil avec vous.
Je n'ai pas oublié cette leçon gentille mais ferme. Je souffre maintenant quand j'entends massacrer n'importe quel Notre Père, je pense qu'ils méritent tous d'être déposés sur un écrin de silence. Que ce soit le Notre Père dit en groupe, ou le Notre Père que nous chuchotons seul pour reprendre intérieurement contact avec Dieu.
Il me semble que toute prière a un extérieur et un intérieur. Ceux qui nous voient prier ont vite fait de voir si vraiment nous sommes intérieurement avec Dieu.
Nous détestons n'être pas écoutés. Mais nous infligeons très souvent à Dieu cet affront et cette peine.
Cela vient peut-être de ce que nous ne voyons pas très bien, dans nos vies, l'union entre le silence et la prière. Instinctivement nous sentons que notre prière a besoin d'un écrin de silence, mais, comme le silence devient maintenant une denrée rare, au lieu de le chercher un peu mieux nous décidons très vite que « ce n'est tout de même pas là qu'on peut prier » !
Résultat, on gâche même les meilleurs écrins de silence ! Quand je me revois sur ce sommet avec cette famille, je regrette d'avoir brisé la prière qu'ils désiraient, née du silence, pour faire un peu plus de bruit avec un Notre Père mal intériorisé.
C'est finalement cela, l'écrin de silence : l'ouverture de notre intérieur, pendant quelques minutes, à des retrouvailles avec le Seigneur de telle sorte que nous ayons vraiment envie de lui parler, comme lui a envie de nous écouter.
Non seulement nous perdrons moins d'extraordinaires écrins de silence, comme celui que nous offre un sommet de montagne mais, de retour à la vie plus ordinaire, nous saurons mieux sauver tous nos silences. Près d'un malade où nous devons prier pour deux. Pendant une attente chez le dentiste. Ou près d'un gosse entêté qui ne veut pas manger : « Seigneur, tu les aimais, ces tout-petits. Je suis plus que jamais près de toi quand ils m'offrent de curieux écrins de silence ! »
André Sève, in Mes quatre saisons

vendredi 28 septembre 2018

En contemplant... Elizabeth Scalia, Les pépites ratzingeriennes


Le pape émérite, que ce soit en tant que Benoît XVI ou en tant que Joseph Ratzinger, figure parmi ceux que j'appelle mes premiers et meilleurs professeurs au sein du catholicisme 1. Et comme je suis une étudiante avide et souvent récalcitrante, j'en ai besoin de beaucoup : il est donc rejoint par saint Philippe Neri, saint François de Sales, Thomas Merton et le Psalmiste, parmi de nombreux autres instructeurs. Professorale est un mot fréquemment utilisé pour décrire l’écriture de Ratzinger, mais j’ai toujours pensé que paternelle pouvait être un meilleur terme. Je peux approcher les écrits des autres avec l’appréciation d’un élève qui fréquente une classe préférée, mais chaque fois que je prends un livre, ou une encyclique, ou un discours de Joseph Aloïs Ratzinger, j’ai l’impression de venir dans une pièce dans laquelle mon oncle me salue avec affection et me demande de prendre un thé pendant qu'il partage les fruits de sa contemplation tranquille.
Oui, cela semble fantaisiste, mais son écriture est tellement accessible et claire, même ses idées les plus compliquées sont rendues avec un tel sens de la chaleur et un souci du langage, que chaque rencontre me laisse le même sentiment : comme si j'étais aimée, pas enseignée, et aimant tant cela. Il est le plus clair des théologiens, ni pédant ni impénétrable, possédant un don rare et paradoxal : dans des pensées très simplement exprimées, il me force à considérer des choses à la fois profondes et complexes.
Il y a quelques pépites ratzingeriennes auxquelles je reviens sans cesse quand je trouve que ma propre lectio est insuffisante. Dans chaque cas, ils m'entraînent dans une contemplation priante, qui me laisse rafraîchie, mieux comprenante et désireuse de lire davantage, de réfléchir davantage, de prier davantage, afin de mieux connaître le Christ et d'aimer le Christ et moi-même :
L’amour passionné de Dieu pour son peuple est si grand qu’il retourne Dieu contre Lui-même, Son amour contre Sa justice.
Deus Caritas est, 10
Nous en voyons la preuve encore et encore dans les Écritures. Les Juifs, ne comprenant pas tout à fait qu'ils sont gouvernés par le Roi de la Création, demandent à un roi de chair et de sang de les diriger, à l’exemple des autres nations. Peut-être croient-ils qu'un roi humain les comprendra mieux, ou qu'un roi humain pourra être influencé par des voies autres que les mystères de la foi, de la prière et de l'abandon. Non seulement Dieu ne répond pas par la colère devant leur aveuglement, mais Il leur donne ce qu'ils demandent, et plus encore : un roi temporel en David et finalement le Roi des rois, Jésus de Nazareth, pour l'éternité avec nous, chair et sang, âme et divinité, à travers tous les temps.
Nous le voyons dans le Nouveau Testament, et plus profondément encore dans la Passion du Christ, qui est l’acte définitif de l’amour divin surpassant la justice. Mais nous le comprenons rarement de cette façon. Nous réalisons rarement que, tandis que nous exprimons à Dieu ce que nous voulons ou ce dont nous avons besoin, Il ne nous rétorque pas  : « Mon amour ne vous suffit pas ? », Il répond à nos besoins et désirs spécifiques de manière spécifique.
C’est étonnant si vous y réfléchissez. À cause de Son grand amour, Dieu se retourne contre Lui-même, nie, reconfigure ou retarde Son propre désir, afin de servir des créatures créées qui comprennent en général tout de travers. Si nous intériorisons vraiment cela, nous nous accrocherons à la promesse de Jésus dans l'Évangile de Jean : « Quand vous me demanderez quelque chose en mon nom, moi, je le ferai» (Jean 14, 14), en se souvenant de l’épître de Jacques : « Vous demandez, mais vous ne recevez rien ; en effet, vos demandes sont mauvaises, puisque c’est pour tout dépenser en plaisirs » (Jacques 4, 3).
Tout cela découlant d'une brève rencontre avec une seule ligne… Dieu est Amour !
Voici une autre citation, de la même source, qui me bouscule chaque fois que je la lis, parce que la langue de Benoît est ici, de manière inattendue, totalement vulnérable, totalement libre :
Je vois avec les yeux du Christ et je peux donner à l’autre bien plus que les choses qui lui sont extérieurement nécessaires : je peux lui donner le regard d’amour dont il a besoin.
Deus est caritas, 18
La chair de poule, à chaque fois. Parce que c'est tellement évident, une reconnaissance irréfutable de ce qui est au cœur de chacun de nous : l'attente de ce faisceau d'amour profond et pénétrant auquel nous aspirons, mais que souvent nous ne pouvons pas accepter, car c’est un regard total et complet, aussi intime que l'amour, mais avec les lumières allumées, de sorte que nous ne pouvons rien nier de ce que nous donnons ou de ce que nous prenons. Le contact visuel est assez difficile pour beaucoup d'entre nous. Avoir un regard d'amour – qui n'a rien à voir avec la luxure, et tout à voir avec l'acceptation inconditionnelle et aimante – peut parfois sembler plus que ce que nous pouvons supporter. Cela implique de se laisser complètement connaître, ce qui est toujours une exposition de notre vulnérabilité.
Ce consentement à apprendre à voir de cette façon, avec les yeux du Christ, demande une reddition volontaire encore plus grande, car cela signifie consentir à se lancer courageusement dans une mer pleine de peur et de rejet humains, et sans aucune garantie que quiconque se laissera regarder ainsi et se convertira. C'est acquiescer à l’éventualité de vivre une vie totalement incomprise, destinée à une sorte de solitude satisfaite, comme Dieu Lui-même, Lui qui cherche constamment et trouve tant de peur, tant de colère, tant de rejet et de méfiance ; Lui qui nous voit si peu nombreux à nous convertir.
Ces deux idées me mettent au défi, car je veux être celle-là.
Je veux être celle qui comprend que Dieu m'offre déjà dans Son Moi Trinitaire un roi bienveillant plus grand que tout ceux que je pourrais rencontrer humainement ; celle qui apprend que l'amour est service, et que le plus grand roi est aussi un serviteur ; celle qui apprend à être serviteur, et partagera ainsi cette royauté afin d’être unis comme des amants, pour toujours.
Je veux avoir le courage d'apprendre à voir avec les yeux du Christ, à consentir à être ce regard d'amour pour les autres, malgré leurs craintes, malgré leur réflexe de baisser les yeux et de se détourner. Mais je suis moi-même craintive, et lente à faire confiance, et même si je sais qu'en me lançant je ne risque rien – ce que le pape émérite lui-même nous a rappelé au tout début de son pontificat (homélie du 24 avril 2005) – au cours de ce qui est peut-être sa meilleure leçon :
En quelque sorte, n’avons-nous pas tous peur ? Si nous laissons le Christ entrer pleinement dans nos vies, si nous nous ouvrons totalement à Lui, n'avons-nous pas peur qu'Il nous dépossède ? N'avons-nous pas peur de renoncer à quelque chose de grand, quelque chose d'unique, quelque chose qui rend la vie si belle ? Ne risquerions-nous pas de nous retrouver diminués, privés de notre liberté ? …
Non ! Si nous laissons le Christ entrer dans nos vies, nous ne perdrons rien, absolument rien de ce qui rend la vie libre, belle et grande.
Non ! Ce n’est que dans cette amitié que les portes de la vie s’ouvrent en grand, ce n'est que dans cette amitié que se dévoilent réellement les grandes potentialités de la condition humaine, ce n'est que dans cette amitié que nous faisons l'expérience de ce qui est beau et de ce qui libère.
Aujourd'hui, avec une grande force et une grande conviction, sur la base d'une longue expérience personnelle de la vie, je vous dis, chers jeunes : n’ayez pas peur du Christ ! Il n'enlève rien et Il vous donne tout !
Celui qui se donne à Lui reçoit le centuple. Oui, ouvrez, ouvrez tout grand les portes au Christ, et vous trouverez la vraie vie.
Amen.



1. Traduction non autorisée – et sûrement maladroite – de VI, d’après cet article d’Elizabeth Scalia, oblate bénédictine aux US.

mardi 18 septembre 2018

En aimant... Alphonse d'Heilly sj, Le Sacrement de mariage



Qu'est-ce qu'un Sacrement ?
Notre salut ne s'accomplit pas dans des mystères qui resteraient dans le passé. Par les sacrements, le Christ actualise dans l'Église son mystère sauveur de mort et de résurrection, faisant choix pour le signifier des gestes qu'Il veut.
Ainsi le Christ prend du pain et du vin pour nous donner Son corps et son Sang, ce sera la Messe. Il prend le consentement des époux pour signe de son rapport à l'Église, ce sera le sacrement de mariage.
Les sacrements ne sont pas l'expression de nos sentiments religieux, mais ils sont le signe efficace de l'action du Christ venant nous transformer : c'est Lui qui est premier et Son œuvre seule importe.
Même si l'on parle habituellement, dans l'analyse d'une vie conjugale, du comportement des époux cherchant à découvrir le Christ et Son action, on ne doit pas oublier que, dans un sacrement, une vocation, l'élément premier est l'appel de Dieu, la Grâce, le Christ lui-même. La réponse est donnée en fonction de cette invitation, qui est appel de grâce et qui prend corps dans le sacrement.
Il y aurait donc trois éléments essentiels dans tout sacrement.
D'abord, un geste humain, une réalité tangible extraite de la vie quotidienne, une tranche de l'expérience des hommes. Découvrons, sous les rites, des réalités quotidiennes. Avant que Notre Seigneur n'instituât l'Eucharistie, existaient le pain, aliment de tous, et la famille réunie autour de la table. Antérieurement au Baptême, il y a l'eau qui purifie et vivifie, et avant l'Extrême-Onction, les bienfaits de l'huile dans les soins aux malades.
À l'autre extrémité, se situe une réalité invisible échappant à toute expérience (on ne le dira jamais assez) : la vie de Dieu communiquée dans la Grâce du Christ.
On voit déjà combien le fait de participer à un Sacrement devrait signifier Attitude de foi. En effet la foi seule nous révèle l'action divine dans et par ces institutions.
Comment ce geste humain, quelle que soit sa valeur de symbole, peut-il porter en lui une richesse divine aussi puissante ? C'est qu'il est devenu geste sacramentel, donc geste du Christ, par Son Corps qui est l'Église. Quel qu'en soit le ministre, un sacrement est toujours l'acte du Christ répété par Son Église.
Sur la base des trois éléments précédemment expliqués, voyons comment le mariage est un sacrement.
Le Signe
Le geste sacramentel sera le consentement des époux. Le oui réciproque, exprimé devant l'Église et assumé par elle, manifeste non seulement une volonté d'amour humain mais la décision de s'engager dans un amour vécu dans le Christ et, selon Lui, en chrétiens. C'est donc s'engager dans la grâce du Christ qui prépare les époux à affronter les responsabilités chrétiennes de l'amour.
Ces responsabilités, selon le Christ, sont « aimer l'autre comme il a besoin d'être aimé, nous aimer comme les autres ont besoin que nous nous aimions ». Les époux disent oui aux besoins de leur conjoint et, à travers lui, aux besoins de l'Église.
Dans le mariage sacramentel, l'échange des consentements en unissant les époux, les configure au Christ et à l'Église et constitue le sacrement proprement dit. Le oui mutuel qui donne à chacun un droit sur le corps de l'autre, constitue un contrat, dont Pie XI a mis en valeur la richesse spirituelle : « Le Christ, dit Pie XI, a choisi pour signe de la grâce le consentement conjugal lui-même, validement échangé entre les fidèles ».
Il apparaît ainsi clairement que le sacrement n'est pas une bénédiction qui se surajoute à la vie, mais, dit encore Pie XI aux époux, il est « votre contrat, élevé par le Christ au rang de signe efficace de la grâce ».
Nous sommes ici au delà de toute sentimentalité qu'on identifie souvent, par erreur à l'amour. Il s'agit bien au contraire d'une puissante réalité qui saisit le plus profond de l'être humain : sa liberté, et qui l'engage irrévocablement dans le Christ.
Les Ministres
Évidemment, consentir aux responsabilités du mariage ne peut être réalisé que par les intéressés, et seuls les époux peuvent prendre un tel engagement. Ils se trouvent donc être, non pas les auteurs du sacrement – Jésus-Christ seul est auteur du sacrement – mais ses ministres. Le oui est le moyen par lequel le Christ agit en eux. La part active que les conjoints prennent au sacrement de mariage manifeste la place qu'ils tiennent dans l'Église et comment, dans les limites de leur vocation, l'Église fait son œuvre par eux.
La présence du prêtre est nécessaire à la validité du sacrement. Il est le témoin qualifié : il représente canoniquement le mystère de l'Église dans lequel les époux entrent sacramentellement par leur mariage.
Le consentement mutuel a puissance sacramentelle puisqu'il est un geste de l'Église. Séparés d'elle, quels dons pourraient se faire des époux en s'aimant ? L'amour conjugal est si pauvre réduit à lui-même. Pour les conjoints unis dans l'Église, il sera guéri, fortifié, sauvé. Nous sommes là devant cette puissance de transformation si étonnante que le Christ a confiée à son Église. C'est à partir de là qu'on comprend le geste des fiancés venant remettre leur amour entre ses mains.
« Mais alors, disait un ménage, notre sacrement de mariage intéresse toute l'Église ». Bien sûr, et la Messe de mariage célébrée après l'échange sacramentel des consentements — puisque l'Eucharistie contient Celui qui est la vie même de l'Église — dit que l'amour des époux devra vivre de la vie du Christ dont vit l'Église, dont se nourrit l'Église.
Fécondité divine
L'union des époux chrétiens est le signe sacramentel de l'union du Christ et de l'Église. La grâce du mariage est de les rendre, l'un et l'autre, chaque jour, plus conformes intérieurement au Christ par leur amour mutuel.
L'amour du Christ et de l'Église est la réalité première, à laquelle les époux s'efforcent de se conformer : l'amour du Christ a été total. Il s'est livré jusqu'à la mort. L'Église aussi rend amour pour amour et ceci sera jusqu'à la fin des temps. Ainsi le véritable amour est-il celui dans lequel la personne s'engage tout entière et pour toujours. L'amour cesse d'être une passion pour devenir une fidélité.
Qui dit grâce, dit don de Dieu, une faveur du Seigneur. Quelle est-elle ? Si le Christ agit par des éléments humains l'eau, le pain, le consentement des époux... ce n'est pas seulement pour prolonger une vie naturelle, Il vient nous faire participer à Sa Vie, par les éléments naturels qu'Il utilise et transforme.
La qualité spirituelle du mariage sera l'effet d'une grâce guérissante de Dieu. La grâce propre que Dieu accorde aux époux, c'est d'éliminer les formes égoïstes de l'amour pour parvenir à la charité du Christ.
« Notre Seigneur a fait du mariage, dit Pie XI dans Casti Conubii, le signe et la source de cette grâce intérieure spéciale, destinée à perfectionner l'amour naturel, à confirmer l'indissoluble unité, à sanctifier les époux ».
Cette grâce est fidélité, obéissance. Le Christ continue dans chacun des époux ce que Saint Paul nous décrit ainsi : « Le Fils de Dieu, le Christ Jésus que nous avons annoncé parmi vous, n'a pas été oui ou non ; il n'y a eu en Lui que oui. Toutes les promesses de Dieu ont en effet leur oui en Lui ; aussi bien est-ce par Lui que nous disons notre amen à la gloire de Dieu. Celui qui nous affermit avec vous dans le Christ... c'est Dieu ».
Le Christ est le oui véritable du consentement mutuel des époux comme il a été le oui aux promesses de Dieu envers l'humanité par Son peuple. Un tel mystère ne peut être vécu que dans la foi ; vouloir sentir quelque chose serait de l'enfantillage. Si on s'efforce, dans les paroisses, d'orienter les chrétiens vers une cérémonie de mariage simple et priante, c'est bien pour essayer de créer, autour du sacrement, un climat de foi.
Le lien entre les époux est l'œuvre du Seigneur, de là découle une double conséquence :
— L'homme et la femme unis dans le sacrement ne peuvent se séparer. Le mariage est indissoluble. « Aucune autorité des hommes, dit Pie XI, ne pourra y porter atteinte ».
— Rien ne peut les séparer et c'est là l'aspect positif. Ce lien entre eux est tel que l'effort de chacun, sa fidélité, est une source de grâces pour l'autre, malgré tout ce qui ferait croire à une séparation : heurts de caractère qui donnent le sentiment qu'on ne se retrouve plus, travail qui absorbe l'un et l'autre, séparation entraînée par la guerre. Le lien entre eux est tel que rien ne peut les séparer.
De cette réalité vécue dans la foi, découlera toute une mentalité dont nous étudierons les conséquences pratiques en parlant de la communauté spirituelle.
La permanence du sacrement
L'approfondissement des valeurs spirituelles du mariage ne représente pas pour les époux une rétrospective dont l'intérêt serait bien illusoire. Célébrer dignement le sacrement au jour de leurs noces est bien, mais ensuite se révèlent les responsabilités et les besoins de chaque jour.
Nous nous trouvons, en effet, devant un mystère qui commande toute la vie quotidienne et dont la découverte se fait progressivement : mystère que les époux doivent manifester et rayonner autour d'eux, mystère de l'amour de Dieu pour nous dans son Incarnation et opérant notre Rédemption.
L'union indissoluble des époux chrétiens n'est pas comme telle un sacrement (celui-ci réside dans l'échange rituel des consentements) mais bien une réalité sacramentelle permanente. La fidélité quotidienne des époux est elle-même le signe permanent de l'union du Christ et de l'Église ; elle attire ainsi constamment sur eux la grâce du mystère chrétien.
Dans Casti Connubii, Pie XI exprime deux préoccupations : d'abord celle de voir les époux vivre leur sacrement de mariage comme une réalité durable : « Ils ont été sanctifiés et fortifiés par un sacrement spécial, dont la vertu efficace, tout en n'imprimant pas de caractère, dure cependant perpétuellement ».
D'autre part, le Pape ne se lasse pas de répéter qu'il dépend de chacun de faire fructifier ou non ce don de Dieu.
« Tout ceci ne se fait pas sans vous, souligne Pie XI. Il ne faut pas oublier que les hommes ne recueillent les fruits complets des sacrements qu'à la condition de coopérer à la grâce. Pour que la grâce de ce sacrement produise son plein effet, elle requiert la coopération des époux, dont nous avons déjà parlée et qui consiste à faire tout ce qui est en eux pour remplir leur devoir avec zèle ». Ce devoir consiste à être fidèle à toutes les exigences d'un amour vrai. En le réalisant à travers les étapes de toute une vie les chrétiens mariés coopèrent à la grâce de Dieu.
Si le foyer est le sacrement de l'union du Christ et de l'Église, il doit en porter témoignage par ses qualités d'intimité et de fécondité, par le renoncement mutuel de chacun des époux. Ce qui est donné une fois pour toutes doit être aussi acquis tout au long de la vie. Plus les époux seront l'un pour l'autre ce qu'ils doivent être, plus ils recevront aussi la grâce de leur mariage, qui, par leur fidélité, ne cesse d'agir en eux.
Méditons, comme Pie XI le recommande aux époux, ces paroles du Cardinal Bellarmin. Paroles consolantes à coup sûr, où le saint formule le sentiment que partagent avec lui d'autres théologiens éminents. Tâchons d'en faire, dans notre vie, une interprétation prudente et une application généreuse.
« Le sacrement de mariage peut se concevoir sous deux aspects : le premier, lorsqu'il s'accomplit, le second, tandis qu'il dure, après avoir été effectué.
« C'est en effet, un sacrement semblable à l'Eucharistie, qui est un sacrement non seulement au moment où il s'accomplit, mais aussi durant le temps où il demeure ; car, aussi longtemps que les époux vivent, leur communauté est toujours le sacrement du Christ et de l'Église ».
Lorsqu'il s'accomplit : c'est le don mutuel du jour du mariage, le contrat dont nous avons parlé, l'engagement global d'être l'un pour l'autre mari et femme.
Tandis qu'il dure : il s'agit maintenant d'être, jour après jour, réellement, mari et femme.
À ce consentement qui prend en charge l'autre pour toute la vie, succède une multitude d'actes dans lesquels il faut être fidèle à ses responsabilités. Chacun de ces actes d'amour rend actuel, rend présent l'engagement initial et donc actualise les richesses sacramentelles. Dans la mesure où les époux sont fidèles, ils permettent à Dieu d'agir en eux et à travers eux. Et, dans la mesure où leur comportement est égoïste, ils refusent les richesses du sacrement.
Bellarmin établit une puissante comparaison avec l'Eucharistie pour éclairer cet aspect du sacrement de mariage. Tant que demeurent les apparences du pain, demeure le corps du Christ, et celui qui a faim du Seigneur peut s'approcher et le recevoir.
Tant que demeure, entre les époux, la fidélité à leur devoir, ils coopèrent à l'œuvre de Dieu, ils sont ainsi sanctifiés et fortifiés. Leur amour signifie efficacement l'union du Christ et de l'Église.
Mais si le pain se corrompt, si cette fidélité disparaît, l'œuvre du Christ ne peut s'accomplir.
« Que les époux se gardent donc, conclut Pie XI, de négliger la grâce qui est en eux, mais qu'ils s'appliquent avec soin, à l'observation de leurs devoirs, si laborieuse qu'elle soit, et qu'ils expérimentent ainsi la force, croissant chaque jour davantage, de cette grâce ».
De toute cette vision de foi, qui doit susciter dans le cœur de l'homme et de la femme tant d'actions de grâces, provoquer un tel émerveillement de l'œuvre accomplie par le Christ en eux et à travers eux, de toute cette perspective surnaturelle, découle une exigence très simple, très concrète : les époux chrétiens doivent apprendre à s'aimer, à dépouiller et purifier leur amour, et, peu à peu, arriver à s'aimer de l'amour dont le Christ aime son Église.
Père Alphonse d’Heilly sj, in Amour et Sacrement