vendredi 11 avril 2014

En prison... Thomas More, La primauté de la conscience


D'Alice Alington à Margaret Roper.
Au mois d'août de l'an de grâce 1534 et dans la seizième année du règne du Roi Henri VIII, Lady Alice Alington (épouse de Sir Giles Alington, Chevalier, et fille de la seconde et dernière épouse de Sir Thomas More), écrivit une lettre à Mistress Margaret Roper. Dont copie suit.
Sœur Roper, je me recommande à vous de tout mon cœur en vous remerciant de toutes vos bontés.
Je vous écris présentement pour vous faire connaître que, deux heures après que je fusse revenue chez moi, Mylord Chancelier vint courir un chevreuil dans notre parc, ce que mon mari fut bien aise de lui voir faire. Puis, lorsqu'il eut pris son plaisir et tué son daim, il s'en fut coucher chez Sir Thomas Barmeston, où je l'allai trouver le lendemain sur son invitation, que je ne refusai point, car elle me parut cordiale et surtout parce que je voulais lui parler en faveur de mon père.
Lorsque j'en vis le moment opportun, je lui demandai aussi humblement que je le pus de se montrer toujours bon seigneur pour mon père, comme j'avais entendu dire qu'il s'était montré jusqu'ici. Il déclara qu'on avait bien pu le voir en effet lorsque l'affaire de la nonne avait été imputée à mon père. Pour ce qui est de l'autre affaire, il s'étonna que mon père fût si obstiné à refuser ce qui ne faisait difficulté pour personne, hormis seulement l'aveugle évêque et lui. Ma foi, dit Mylord, je suis content de ne rien savoir, si ce n'est quelques fables d'Ésope, dont je vais vous conter une. Il était une fois un pays dans lequel il n'y avait guère que des fous, hors quelques-uns qui étaient sages. Ceux-ci connurent par leur sagesse qu'il allait tomber une grande pluie qui rendrait fou quiconque en serait sali ou mouillé. Ce que voyant, ils se firent des cavernes sous la terre jusqu'à ce que toute pluie eût cessé. Puis ils sortirent, pensant faire faire aux autres tout ce qu'ils voudraient et les gouverner à leur guise. Mais les fous ne voulurent rien entendre, prétendant se gouverner eux-mêmes malgré toute l'habileté des sages. Et quand les sages virent qu'ils ne pouvaient parvenir à leurs fins, ils regrettèrent de n'être pas restés sous la pluie et de n'avoir pas sali leurs vêtements comme les autres.
Cette histoire contée, Mylord se prit à rire fort gaîment. Je lui dis alors qu'en dépit de sa plaisante fable je ne doutais point qu'il ne se montrât bon seigneur envers mon père quand il en verrait l'occasion. Il me répondit qu'il voudrait voir à mon père une conscience moins scrupuleuse. Puis il me conta une autre fable d'un lion, d'un âne et d'un loup et de leurs confessions. Premièrement le lion confessa qu'il avait dévoré toutes les bêtes qu'il avait rencontrées. Son confesseur lui donna l'absolution parce qu'il était roi et aussi parce qu'il n'avait fait que suivre sa nature. Alors vint le pauvre âne qui lui dit qu'il n'avait pris qu'un brin de paille, ayant faim, des souliers de son maître, et qu'il craignait que son maître n'en eût contracté un refroidissement. Son confesseur ne put absoudre une si grande faute et le renvoya à l'évêque. Puis vint le loup, qui fit sa confession ; il avait reçu défense formelle de dépenser plus de dix sols pour un repas. Mais quand ledit loup eut suivi quelque temps ce régime, il eut grand faim, tant et si bien que, voyant un jour une vache et son veau s'en venir vers lui, il se dit : « J'ai grand-faim et voudrais bien manger, mais je suis lié par mon père spirituel. Néanmoins ma conscience me jugera. Et, puisqu'il en est ainsi, ma conscience opinera que la vache ne me paraît valoir que quatre sols, et si la vache ne vaut que quatre sols, alors le veau n'en saurait valoir plus de deux ». Eh bien, ma bonne sœur, Mylord ne m'a-t-il pas conté là deux jolies fables ? En vérité elles ne me plurent guère, et je ne sus que dire, car cette réponse m'avait confondue. Et je ne vois pas de meilleur recours qu'en Dieu Tout-Puissant, car c'est le consolateur de tous les affligés et il ne faillira pas à envoyer son réconfort à ses servantes dans leur plus grand besoin. Adieu donc, ma bonne et chère sœur.
Écrit le lundi après la St Laurent, en hâte par
Votre sœur,
ALICE ALINGTON.

De Margaret Roper à Alice Alington.
Quand Mistress Roper eut reçu une lettre de sa sœur Lady Alice Alington, elle la montra à son père à la première visite qu'elle lui fit. Quel entretien elle eut alors avec son père, on le verra par la réponse qui suit (adressée à Lady Alington). Quant à savoir si cette réponse fut écrite par Sir Thomas au nom de sa fille Roper ou par elle-même, on ne le peut dire avec certitude.
La première fois que je me rendis auprès de mon père après avoir reçu votre lettre, il me parut convenable et nécessaire tout ensemble de la lui montrer. Convenable, afin qu'il pût voir par là toute la peine que votre affection prenait pour lui. Nécessaire, afin qu'il reconnût que, s'il persévère en ce vain scrupule de conscience, (comme l'appellent du moins un grand nombre qui sont ses amis avisés), tous ceux de ses amis qui semblent le plus à même d'agir pour son bien finiront par l'abandonner ou ne seront sans doute plus capables de rien faire, en action, pour son bien.
Pour ces raisons, la première fois que je me trouvai auprès de lui après avoir reçu votre lettre, et lorsque j'eus parlé un moment avec lui, premièrement de ses maladies, tant de celle qui siège depuis longtemps en sa poitrine, que de la gravelle et de la pierre qui l'affectent à présent, et de la crampe qui certaines nuits tourmente ses jambes, et lorsque j'eus compris à ses paroles qu'elles n'avaient pas fait de progrès sensibles, mais qu'elles allaient toujours le même train, tantôt fort grièves et tantôt lui causant peu de douleurs, le trouvant pour lors hors de peine et, (autant que le pouvait être un homme en sa condition), bien disposé, après avoir récité nos sept psaumes et les litanies, à converser joyeusement, je commençai à l'entretenir de diverses autres choses, comme de la grande résignation de ma mère, de l'équanimité de mon frère et de toutes mes sœurs, chacun se disposant chaque jour à faire de moins en moins de cas du monde et à se tourner de plus en plus vers Dieu, l'assurant que sa maisonnée, ses voisins et ses autres bons amis plus éloignés se souvenaient diligemment de lui dans leurs prières, et ajoutant : « Je prie Dieu, mon bon père, que leurs prières et les nôtres, conjointement aux vôtres, obtiennent de Dieu la grâce que vous puissiez en cette grande affaire (pour laquelle vous souffrez cette vicissitude et, avec vous, nous tous aussi qui vous aimons) faire en sorte avec le temps que, tout en gardant la faveur de Dieu, vous contentiez et satisfassiez le Roi, qui vous a toujours prodigué des marques de bonté si singulières que, si vous vous bandiez contre son désir dans une matière où vous y pourriez céder sans déplaire à Dieu pour autant (comme maint homme important, sage et docte déclare que vous le pouvez faire en l'occurrence), ce serait, de l'avis de tout homme avisé, entacher gravement votre honneur et aussi, comme je l'ai entendu dire par certains (que vous avez toujours tenus pour doctes et bons) mettre votre âme en péril. Mais de ce point, mon père, je n'aurai pas la hardiesse de disputer, me reposant sur Dieu et sur votre sagesse pour l'assurance que vous y prendrez garde. Et je connais assez votre science pour être certaine que vous le saurez faire. Mais il y a une chose que moi, et d'autres de vos amis, percevons du dehors, et touchant laquelle – s i l'on ne vous la faisait point voir – vous risqueriez de vous tromper pour votre plus grand péril en nourrissant l'espoir d'un mal (pour ce qui est du bien, il est clair que vous n'en attendez pas de cette affaire en ce monde) moindre que celui dont j'ai tout lieu de craindre qu'il ne vous arrive. Car, mon père, je vous déclare que j'ai reçu récemment de ma sœur Alice une lettre qui me fait bien voir que, si vous ne changez pas d'opinion, vous perdrez probablement tous les amis qui sont en mesure de vous faire quelque bien ; ou, si vous ne perdez pas leur bon vouloir, du moins perdrez-vous l'effet qu'il pourrait avoir en votre faveur ».
Là-dessus, mon père me sourit en disant : « Eh ! quoi, Mistress Ève (comme je vous ai appelée lorsque vous êtes venue la première fois), ma fille Alington aurait-elle joué le serpent auprès de vous, et vous aurait-elle envoyée à moi avec une lettre pour travailler encore à tenter votre père et à vous efforcer, dans votre sollicitude pour lui, de l'amener à jurer contre sa conscience, le livrant ainsi au Démon ? » Après quoi il me regarda de nouveau avec tristesse et me dit d'un ton pénétré : « Fille Margaret, nous avons parlé de cela ensemble deux ou trois fois et davantage, et cette même histoire que vous venez de me conter, ainsi que cette même crainte dont vous venez de m'entretenir, vous me les avez dites déjà par deux fois, et par deux fois je vous ai répondu que, s'il m'était possible en cette affaire de contenter le Roi sans que Dieu se trouvât par là même offensé, je prêterais le serment de meilleur cœur qu'aucun de ceux qui l'ont prêté, en tant que je me reconnaîtrais plus obligé que quiconque à l'égard de Sa Majesté pour les marques extraordinaires de bonté qu'elle m'a montrées en paroles et en actes. Mais puisque devant ma conscience je ne puis le faire aucunement, alors que je n'ai pas laissé de l'instruire dûment en cette affaire que j'ai étudiée et mûrement considérée pendant mainte année, et puisque je n'ai encore jamais vu ni entendu, ni sans doute n'entendrai jamais, aucun argument qui me pourrait persuader de penser autrement que je ne fais, je ne vois ici nul remède, Dieu me mettant dans la nécessité ou bien de lui devoir déplaire mortellement ou bien d'endurer tous les maux terrestres qu'il permettra que je souffre pour mes autres péchés au nom de cette affaire. Maux parmi lesquels (comme je vous l'ai dit auparavant), je n'ai pas été sans considérer le pire et l'ultime qui me pût advenir. Et quoique je connaisse ma propre fragilité et la faiblesse naturelle de mon cœur, toutefois, si je n'avais eu confiance que Dieu me donnerait la force d'endurer toute chose plutôt que de l'offenser en prêtant un serment impie à l'encontre de ma conscience, vous pouvez être assurée que je ne serais pas venu ici. Et puisqu'en cette affaire je ne m'en remets qu'à Dieu, il m'importe très peu que les hommes lui donnent le nom qu'ils veulent et ne l'appellent pas conscience, mais sot scrupule ».
À ce mot, je saisis l'occasion qui m'était offerte et lui dis : « En toute bonne foi, mon père, pour ma part je ne mets pas en doute, et il me siérait mal de le faire, vos lumières ou votre science. Mais, puisque vous parlez de ceux qui tiennent que vous obéissez à un scrupule illusoire, je vous assure que vous verrez par la lettre de ma sœur que l'un des plus grands seigneurs du royaume, qui est aussi un homme instruit et (comme j'ose dire que vous en conviendrez vous-même quand vous saurez son nom puisqu'il vous en a déjà donné des preuves patentes) votre ami dévoué et très gracieux protecteur, tient que votre conscience en cette matière s'abuse d'un vain scrupule, et vous pouvez être certain qu'il le dit de bonne foi et qu'il a pour cela de bonnes raisons. Car il déclare que, tandis que vous protestez que votre conscience vous dicte ceci, tous les nobles du royaume et à vrai dire presque tous les autres hommes aussi s'engagent hardiment sans rechigner dans la voie contraire, hormis vous et un autre : ce dernier fort bon et fort instruit, mais sur lequel m'est avis que bien peu de ceux qui vous aiment vous conseilleraient de vous appuyer à l'encontre de tous les autres ».
À ces mots je lui donnai votre lettre afin qu'il pût voir que mes paroles n'étaient pas feintes, mais qu'elles sortaient de la bouche d'un homme qu'il aime et estime fort. Sur quoi il lut votre lettre. Et quand il fut arrivé à la fin, il recommença et la lut de nouveau ; et cela sans hâte aucune, mais tout à loisir, en pesant chaque mot.
Après cela, il fit une pause et puis me dit : « En vérité, fille Margaret, je trouve ma fille Alington comme je l'ai toujours trouvée et comme j'espère la trouver toujours, aussi naturellement occupée de moi que vous, qui êtes ma propre fille. Au demeurant je la tiens vraiment pour mienne puisque j'ai épousé sa mère et que je l'ai élevée comme vous dès l'enfance, l'instruisant en science et en d'autres choses où je remercie Dieu qu'elle trouve maintenant quelque profit, élevant elle-même très vertueusement et très bien ses propres enfants dont Dieu, grâces Lui en soient rendues, l'a gratifiée en bon nombre : que Notre-Seigneur les garde et lui fasse avoir beaucoup de joie ainsi qu'à mon bon fils, son aimable mari, et qu'il prenne en pitié l'âme de mon autre bon fils, son premier mari : je prie journellement (écrivez-le lui) pour eux tous.
« Dans cette affaire elle s'est conduite d'une manière digne d'elle, sagement et en vraie fille, et à la fin de sa lettre elle me donne un aussi bon conseil que quiconque, doué de quelque esprit, le pourrait désirer. Maintenant, fille Margaret, quant à Mylord, je ne pense pas seulement, mais j'ai éprouvé qu'il est très spécialement, sans doute aucun, mon bienveillant protecteur. Et lors de mon autre affaire concernant la sotte nonne, ma cause étant bonne et claire, il s'est montré fort bienveillant envers moi ainsi que le Secrétaire de mon bon maître. Ce pourquoi je ne cesserai jamais de les recommander l'un et l'autre à Dieu, priant chaque jour pour eux, par ma foi, comme pour moi-même. Et s'il m'arrivait jamais (plaise à Dieu qu'il n'en soit rien) de me montrer infidèle à mon prince, je veux qu'ils ne me témoignent plus de faveur l'un ni l'autre, comme en vérité il ne leur siérait plus de le faire.
« Mais en cette affaire, Margaret, pour dire la vérité entre vous et moi, les fables d'Ésope de Mylord ne m'émeuvent guère. Cependant, comme dans sa sagesse et pour son passe-temps, il les a plaisamment contées à ma propre fille, de même, pour mon passe-temps j'y répondrai en m'adressant à vous, Megge, qui êtes mon autre fille. Quant à la première fable de la pluie qui détrempa les esprits de ceux qui se trouvaient dehors lorsqu'elle tomba, je l'ai entendue plus d'une fois : c'est une histoire qui fut si souvent contée au Conseil du Roi par Mylord le Cardinal, du temps que Sa Grâce était chancelier que je ne suis pas près de l'oublier. Car il faut dire qu'au temps jadis, lorsqu'un différend commençait à s'élever entre l'Empereur et le Roi de France, en sorte qu'il était probable qu'ils en viendraient, comme ils le firent en effet, à la guerre, il s'élevait parfois ici, à l'intérieur du Conseil, des opinions différentes, les uns étant d'avis que ce serait sagesse que de nous tenir cois et de les laisser tranquilles, et Mylord leur opposant toujours la fable de ces hommes sages qui, de crainte d'être détrempés par la pluie qui devait faire de tous des fous, s'en allaient en des cavernes et se cachaient sous terre. Mais lorsque la pluie eut rendu fous tous les autres et que, sortant de leurs cavernes, ils voulurent parler sagesse, les fous se liguèrent contre eux pour les battre. Ainsi donc, disait Sa Grâce, si nous voulons faire les sages et nous tenir tranquilles tandis que les fous se battent, ils ne manqueront pas ensuite de faire la paix et de s'entendre pour tomber en fin de compte sur nous. Je ne disputerai pas sur l'avis que Sa Grâce a exprimé, et j'espère que nous n'avons jamais fait la guerre que lorsque la raison le demandait. Mais il faut avouer que cette fable, en son temps, aida le Roi et le royaume à dépenser un joli pécule. Maintenant toutefois ce jeu est fini, et Sa Grâce s'en est allée, que Notre-Seigneur absolve son âme.
« J'en viens maintenant à cette fable d'Ésope telle que Mylord l'a fort joyeusement retracée à mon intention. Si ces sages, Megge, lorsque la pluie eut cessé et qu'étant sortis ils trouvèrent que tous les hommes étaient fous, conçurent le regret de n'être pas fous eux aussi parce qu'ils ne pouvaient pas gouverner les autres, alors il semble que cette pluie de folie fût tombée si dru qu'elle avait percé même la terre et chu dans leurs cavernes et ruisselé sur leur tête, les trempant jusqu'aux os et les rendant plus sots encore que ceux du dehors. Car, s'ils eussent gardé un grain de bon sens, ils n'en auraient pas été plus capables pour autant de gouverner les autres fous que les autres fous de les gouverner eux-mêmes ; puisque, de tant de fous, tous ne pouvaient être gouverneurs. Or, lorsqu'ils désiraient si vivement faire la loi aux fous que, pour y parvenir, ils eussent volontiers accepté de perdre l'esprit et de devenir fous eux-mêmes, il fallait que la pluie de folie les eût déjà proprement trempés. Aussi bien, en vérité, avant que la pluie ne vînt, s'ils avaient pensé que tous les autres dussent devenir fous, et s'ils avaient été assez sots pour vouloir, ou assez insensés pour croire, gouverner en si petit nombre un si grand nombre de fous, n'ayant pas même assez d'esprit pour considérer qu'il n'est rien de plus ingouvernable qu'un sot privé d'esprit, alors ces sages-là étaient fous à lier avant que la pluie ne vînt. Quoi qu'il en soit, fille Roper, je discerne malaisément qui Mylord prend ici pour les sages et qui il entend désigner par les fous, étant peu habile à percer de telles énigmes. Comme Davus dit dans Térence Non sum Œdipus, je puis dire, vous le savez bien, Non sum Œdipus, sed Morus, et je n'ai pas besoin de vous expliquer ce que mon nom signifie en grec. Mais j'espère que Mylord me range parmi les fous, comme je le fais moi-même et comme le veut mon nom en grec, ayant pour cela, Dieu merci, maintes raisons.
« Mais assurément, parmi ceux qui aspirent à gouverner, Dieu et ma propre conscience perçoivent clairement que nul ne peut me ranger. Et je me flatte que la conscience de chacun en jugera de même, puisque c'est une chose bien connue que, par la grande bonté du Roi, je fus l'un des plus grands gouverneurs de ce noble royaume et que je fis moi-même de grands efforts pour être, par sa grande bonté, déchargé de ce gouvernement. Mais quels que soient ceux que Mylord entende par les sages, et quels que soient ceux que Sa Seigneurie prenne pour les fous, quels que soient ceux qui aspirent à gouverner et ceux qui n'aspirent à rien de tel, je supplie Notre-Seigneur de nous rendre tous assez sages pour que nous puissions chacun nous gouverner nous-mêmes. En ce temps de larmes, en ce val de misère, en ce pauvre malheureux monde où, comme dit Boèce, celui qui s'enorgueillit de gouverner les autres hommes ressemble fort à une souris qui s'enorgueillirait de gouverner d'autres souris dans une grange, je supplie Dieu de nous donner la grâce de nous gouverner si sagement ici-bas que, lorsque nous serons appelés soudain devant le grand Époux, nous ne soyons pas surpris dans notre sommeil et, parce que nos lampes failliraient à brûler, exclus du ciel avec les cinq vierges folles.
« La seconde fable, Margaret, ne paraît pas être d'Ésope. En effet, comme elle roule toute sur la confession, il semble bien qu'elle n'ait pas été faite avant le commencement de la chrétienté. Car en Grèce avant le temps du Christ, les hommes ne recouraient pas davantage à la confession que ne font aujourd'hui les bêtes. Or Ésope était grec et il mourut longtemps avant que le Christ fût né. Mais quoi ! Peu importe qui a fait cette fable et je n'en disputerai pas la paternité à Ésope ; mais assurément elle est trop subtile pour moi. Quoi que Sa Seigneurie puisse entendre par le lion et le loup qui confessèrent tous deux avoir ravi et dévoré tous ceux qui étaient tombés sous leurs griffes, le second élargissant sa conscience à sa guise pour l'établissement de sa pénitence, et par le bon et judicieux confesseur qui infligea à l'un une pénitence légère et à l'autre point de pénitence du tout, mais dépêcha le pauvre âne chez l'évêque, de toutes ces choses je ne sais que dire. Mais par l'âne sottement scrupuleux qui se sentait si coupable pour avoir, la faim le pressant, dérobé un brin de paille au soulier de son maître, les autres paroles de Sa Seigneurie touchant mes scrupules montrent bien qu'il entendait me désigner plaisamment : signifiant par là (comme le veut la comparaison) que par aveuglement et folie ma conscience scrupuleuse regarde comme un grand péril pour mon âme la prestation d'un serment que Sa Seigneurie tient pour une bagatelle. Et je suppose bien, Margaret, qu'ainsi que vous venez de me le dire, il ne manque pas d'autres hommes, tant religieux que laïcs, et même parmi ceux que je ne laisse pas d'estimer fort pour leur savoir et leur vertu, qui en jugent pareillement. Toutefois, ceci étant, je ne suis pas assuré qu'ils pensent tous selon leurs paroles. Et si je croyais qu'ils le fissent, ma fille, cela me serait de peu de chose, oui vraiment, quand bien même je verrais Mylord de Rochester parler semblablement et prêter le serment devant moi.
« Car, de même que vous venez de me dire que ceux qui m'aiment ne me conseilleraient pas de m'appuyer sur son conseil à l'encontre de tous les autres, en vérité, ma fille, de même je n'entends pas le faire. En effet, bien que je lui porte une si révérende estime que je ne tiens nul homme en ce royaume pour son pareil en sagesse, en science et en vertu éprouvées de longue date, toutefois, en cette présente affaire, je n'ai pas été conduit par lui, comme il ressort clairement et de ce que j'ai refusé le serment avant qu'il ne lui eût été déféré, et de ce que Sa Seigneurie était prête (comme je l'ai reconnu depuis lors quand vous m'avez pressé de faire de même) soit à admettre la teneur du serment pour une plus grande part que moi, soit à le prêter sous quelque autre forme à laquelle je n'eus jamais l'intention de souscrire. En vérité, ma fille, je n'ai jamais songé (Dieu étant mon seul seigneur) à mettre mon âme à la remorque de qui que ce soit, fût-ce du plus saint homme que je sache aujourd'hui en ce monde, car je ne sais où il la pourrait entraîner. En effet, il n'y a pas un homme dont je puisse, tant qu'il vit, être sûr. Les uns peuvent être dirigés dans leurs actions par la faveur, les autres par la crainte, et en conséquence pousser mon âmes dans une mauvaise voie. Ceux-ci se peuvent forger une conscience en pensant que Dieu leur pardonnera parce qu'ils se repentiront, qu'ils recevront l'absolution et que Dieu leur remettra leur faute. Et tels autres peuvent opiner que, s'ils disent une chose tout en pensant le contraire, Dieu considérera leur cœur plutôt que leur langue, si bien que leur serment se rapportera à ce qu'ils pensent plutôt qu'à ce qu'ils disent, comme je crois bien qu'une femme en a raisonné un jour, ma fille, en votre présence. Mais en toute bonne foi, Margaret, je ne puis pas me conduire de la sorte dans une affaire aussi importante : de même que, si ma conscience m'y poussait, je ne déclinerais pas le serment alors que d'autre le refuseraient, de même, alors que d'autres ne le refusent point, je n'ose pas, quant à moi, le prêter dès lors que ma conscience le réprouve. Si (comme je vous l'ai dit) je n'avais examiné l'affaire qu'à la légère, j'aurais lieu de concevoir des craintes. Mais je l'ai, au contraire, si bien et si longuement examinée, que je suis résolu de ne ressentir point, touchant mon âme, plus d'inquiétude que ne le faisait jadis certain homme pauvre et honnête du pays que l'on appelait Compagnie ».
Là-dessus, il me conta une histoire que je puis à peine vous répéter, car elle tient à certains termes et à certaines coutumes de Droit. Mais voici, autant que je puis me la rappeler, l'histoire de mon père. Vous savez qu'à toute foire est attachée une cour de justice destinée à connaître des litiges qui y surgissent. Cette cour porte un nom fort singulier qui m'échappe, mais dont je me rappelle qu'il commence par « pied » et que, pour le reste, il ressemble beaucoup au nom d'un chevalier que j'ai connu (et vous aussi, je crois, car il vint souventes fois chez mon père du temps que vous vous y trouviez), homme bien fait, de grande taille et de cheveux bruns, qui s'appelait Sir William Pounder. Mais bah ! laissons-là pour l'instant le nom de cette cour ou appelons-la, si vous voulez, une cour de Pied Sir William Pounder 1. Or donc, à l'une de ces cours de justice qui siégeait à la Foire Saint-Bartholomé, un gabelou de Londres avait arrêté un drapier frappé d'interdit et saisi les marchandises que celui-ci avait apportées à la foire en l'attirant au dehors par un stratagème. L'homme qui avait été arrêté et qui avait vu saisir son bien était un homme du nord, grâce à quoi ses amis firent arrêter le gabelou à la foire en intentant certaine action que je ne me rappelle plus, et le citèrent devant le juge de la cour de Pied Sir William Pounder, et en fin de compte l'affaire vint à être jugée devant douze hommes, des jurés si je me souviens bien, à moins que ce ne fussent des parjures.
Cependant le drapier, grâce au bon vouloir des officiers, avait trouvé moyen de faire en sorte que le jury fût composé presque tout entier d'hommes du nord qui avaient des échoppes à la foire. Or, l'après-midi du dernier jour, les douze hommes, ayant entendu les deux parties et leurs conseils conter leur affaire à la barre, se retirèrent pour délibérer et s'entendre sur la sentence. Non, je veux user de termes plus propres, c'est le juge qui prononce la sentence, et la décision des jurés se nomme verdict. À peine s'étaient-ils concertés que les hommes du nord, et à vrai dire les autres aussi, tombèrent d'accord qu'il fallait condamner le gabelou de Londres. Ils estimaient n'avoir besoin de rien autre, pour prouver qu'il avait mal agi, que le seul nom de son office. Mais le Diable voulut qu'il y eût parmi eux cet homme d'un autre pays qui avait nom Compagnie. Et comme le gaillard avait l'air d'un sot et qu'il restait assis sans mot dire, les autres le comptèrent pour rien, disant : « Nous sommes d'accord à présent, allons rendre notre verdict ».
Quand le pauvre garçon vit qu'ils se pressaient de la sorte et que son esprit à lui prenait une toute autre voie que les leurs (à supposer qu'ils pensassent selon leurs paroles) il les pria de modérer leur train, de discuter l'affaire et de lui donner des raisons de penser comme eux ; après quoi il serait heureux de dire de même, mais à défaut de quoi il faudrait qu'ils l'excusassent. Car, dès lors qu'il avait en propre une âme à préserver comme eux, il devait par égard pour elle parler selon sa pensée comme eux par égard pour la leur 2. Ce qu'entendant, ils se fâchèrent presque : « Eh ! quoi, mon brave (s'écria l'un des hommes du nord), d'où viens-tu donc ? Ne sommes-nous pas onze ici du même avis, quand toi, tu es seul du tien ? Sur qui donc t'appuieras-tu ? Quel est ton nom, mon brave ? »
— « Messires », dit-il, « je me nomme Compagnie ».
— « Compagnie ? » dirent-ils. « Eh bien, mon brave, sur ta foi, montre-toi bon compagnon, et te rallie à nous en cette affaire, afin de passer pour être de bonne compagnie ».
— « Plût à Dieu, mes bons sires », répondit l'homme « que cette affaire ne fût pas plus importante. Mais lorsque nous quitterons ce monde pour paraître devant Dieu et qu'il vous enverra au Ciel pour avoir agi selon votre conscience, mais m'enverra, moi, en enfer pour avoir agi à l'encontre de la mienne, après avoir passé ici-bas, à votre demande, poux un homme de bonne compagnie, alors par Dieu, master Dickenson (c'était le nom de l'un des hommes du nord) si je vous dis à tous : ‘j'ai passé jadis parmi vous pour être de bonne compagnie, ce qui est cause que je suis à présent en enfer ; montrez-vous maintenant bons compagnons à mon égard et, puisque je m'en suis allé naguère avec vous par bonne compagnie, que quelques-uns d'entre vous s'en viennent maintenant par bonne compagnie avec moi’, viendriez-vous, master Dickenson ? Nenni, par Notre-Dame, ni aucun d'entre vous. C'est pourquoi vous me devez excuser de n'aller point de compagnie avec vous sans penser comme vous faites, car je n'ose en pareille matière me montrer de bonne compagnie, le lieu où mon âme s'en ira passant avant toute bonne compagnie ».
Et quand mon père m'eut conté cette histoire, il me dit : « Je t'en prie maintenant, bonne Margaret, dis-moi : voudrais-tu que ton pauvre père, qui ne laisse pas d'avoir quelque instruction, hésitât moins à mettre son âme en péril que ne le fit cet homme honnête en son ignorance ? Je ne me mêle (vous le savez bien) de la conscience d'aucun de ceux qui ont prêté le serment et ne prendrai point sur moi d'être leur juge. Mais, s'ils agirent bien en cela, leur conscience ne leur faisant point de reproche, et si moi, à qui ma conscience dicte le contraire, je leur emboîtais le pas par esprit de bonne compagnie, prêtant le serment comme eux, et si, lorsque nos âme à tous quitteront ce monde pour paraître devant le tribunal du Grand Juge, il les envoyait au ciel et m'envoyait, moi, en enfer pour avoir fait comme eux alors que je ne pensais pas comme ils faisaient, si je leur disais alors (comme fit le brave Compagnie) : mes bons seigneurs et amis — nommant tel et tel seigneur, oui da, et peut-être aussi quelques évêques — j'ai juré parce que vous aviez juré, suivant la voie que vous aviez prise, faites à présent de même pour moi, ne me laissez pas aller seul et, si vous voulez vous montrer bons compagnons, que quelques-uns d'entre vous s'en viennent avec moi ; par ma foi, Margaret, je puis te le dire en conseil secret entre toi et moi (mais que cela n'aille pas plus loin, je t'en supplie instamment) je tiens l'amitié de ce malheureux monde pour si volage qu'en dépit de toutes mes supplications et prières, je crois bien que, parmi eux tous, je n'en trouverais pas un seul qui s'en irait en enfer avec moi par bonne compagnie. Et, par Dieu, Margaret, si vous le croyez aussi, ne vaut-il pas mieux pour moi, plutôt que de les considérer, quand bien même ils seraient deux fois plus nombreux, que je considère d'abord le bien de ma propre âme ? »
« Certes, mon père », répondis-je. « J'ose dire que vous pouvez, sans scrupule aucun, tenir cela pour assuré. Mais, mon père, ceux qui pensent que vous ne devriez pas refuser le serment quand vous voyez tant d'homme bons et doctes le prêter avant vous, n'entendent pas que vous le devriez prêter afin de leur tenir compagnie ni afin de passer auprès d'eux pour être de bonne compagnie : mais bien que le crédit que vous pouvez raisonnablement accorder à leurs personnes en considération de leurs susdites qualités vous devrait engager à tenir le serment lui-même pour tel que tout homme le peut prêter sans mettre son âme en péril quand bien même il irait, ce faisant, contre sa propre conscience, et que vous devriez bien, ayant de bonnes raison pour cela, réformer votre conscience en la conformant à la conscience d'un si grand nombre, dès lors que vous connaissez ceux qui le composent pour ce qu'ils sont. En outre, puisque la chose est imposée par une loi du Parlement, ils estiment que vous êtes tenu, sous peine de mettre votre âme en péril, de réformer votre conscience et de la conformer, comme je le disais, à celle des autres ».
« Ma foi, Margaret (reprit mon père) vous jouez assez bien votre rôle. Mais, Margaret, en premier lieu, pour ce qui est de la loi d'un pays, encore que tout homme qui y est né et qui y habite soit tenu de s'y plier en tous les cas sous peine d'encourir aussi le déplaisir de Dieu, toutefois, nul n'est tenu de jurer que toutes les lois sont bien faites ni tenu, sous peine d'encourir le déplaisir de Dieu, d'observer tel article de la loi s'il est en fait illicite. Et qu'il puisse y avoir des lois de cette sorte dans toutes les parties de la chrétienté, nul n'en doute, je présume, hormis pour celles qui relèvent du concile général de toute la chrétienté : car, bien que celui-ci puisse prendre des dispositions dont les unes sont meilleures que les autres, et bien que certaines d'entre elles puissent en arriver à ce point qu'il soit nécessaire de les réformer par une autre disposition, toutefois, quant à instituer quoi que ce soit, pour le déplaisir de Dieu, qu'il serait illégitime de mettre en œuvre, l'Esprit de Dieu qui gouverne son Église ne l'a jamais souffert ni jamais ne le souffrira, lorsque son Église catholique tout entière est légalement réunie en concile général (ainsi que le Christ en a fait clairement la promesse dans son Écriture).
« Maintenant, s'il arrive que, dans aucune partie de la chrétienté, il soit fait une loi telle que certains estiment qu'elle est, pour une part, incompatible avec la loi de Dieu, et que d'autres estiment qu'elle ne l'est point, l'affaire étant de telle sorte en litige que, dans les diverses parties de la chrétienté, des hommes bons et pénétrants, aussi bien de notre temps que du temps passé, pensent à son sujet d'une certaine façon, et d'autres hommes également doctes et bons pensent à son sujet d'une façon contraire, en ce cas, quiconque est en esprit contre la loi ne peut jurer que cette loi est légitime puisque sa conscience lui dit le contraire, et n'est pas tenu, sous peine d'encourir le déplaisir de Dieu, de réformer à cet égard sa conscience pour aucune loi particulière faite en aucun lieu, à moins qu'elle ne le soit par un concile général ou par une croyance générale établie universellement par l'opération de Dieu dans toutes les nations chrétiennes : en dehors de ces deux instance, je n'en vois pas (si ce n'est toutefois une révélation spéciale et le commandement exprès de Dieu), lorsque les opinions contradictoires d'hommes bons et doctes, comme dans le cas que je vous expose, rendent douteuse l'interprétation de l'Écriture, je n'en vois pas, dis-je, qui puisse légitimement commander à un homme pour le contraindre à changer d'opinion et à faire passer sa conscience d'un camp dans l'autre.
« En guise d'exemple à ce propos, je crois vous avoir dit déjà que le fait de savoir si Notre-Dame avait été conçue avec ou sans péché originel était fort débattu par les grands savants de la chrétienté. La question a-t-elle été tranchée et résolue par un concile général, je n'en ai pas souvenance. Mais ce dont je me souviens fort bien, c'est que, quoique la fête de la Conception fût alors célébrée dans l'Église (tout au moins dans diverses provinces), toutefois saint Bernard qui, comme en témoignent les nombreux livres qu'il a écrits à la louange de Notre-Dame, nourrissait une aussi dévote affection que quiconque pour toutes les choses qui concouraient à Sa gloire pourvu qu'on les pût vérifier ou admettre, toutefois, dis-je, ce pieux et saint homme tenait contre cet article de louange, comme il apparaît par une sienne épître où il argue contre lui avec beaucoup de chaleur et de force, sans approuver davantage l'institution de ladite fête. Et il n'était pas seul de cette opinion, ayant avec lui maint homme docte et saint. Cependant, en face de lui, se trouvait le bienheureux évêque saint Anselme, qui lui non plus n'était pas seul, ayant à ces côtés maint homme docte et vertueux. Tous deux sont à présent des saints au ciel, ainsi qu'un grand nombre de l'un et l'autre camps. Et aucun des deux partis ne fut contraint de changer d'opinion, pas même en vertu d'un concile provincial.
« Mais, de même qu'une fois qu'un conseil général dûment réuni s'est prononcé, tout homme est tenu d'ajouter foi et de conformer sa conscience à la détermination dudit concile général, et que tous ceux qui soutenaient le contraire n'en sont pas blâmés pour autant, de même, si avant une telle décision un homme avait jugé à l'encontre de sa propre conscience de soutenir et de défendre le parti opposé, il n'aurait pas manqué d'offenser Dieu très grièvement. Mais, par ma foi, si d'autre part un homme s'élève seul, ou avec un petit nombre, ou même avec un grand nombre, contre une vérité évidente ressortissant à la foi commune de la chrétienté, sa conscience est très fort condamnable ; et si, alors que cette vérité n'est point si claire ni si évidente, il se voit nourrir une opinion, avec une petite minorité contre une grande majorité d'hommes aussi doctes et aussi bons que ceux qui pensent comme lui, cette majorité qui pense et affirme le contraire étant composée d'hommes dont il n'a point lieu de croire, en l'occurrence, qu'ils affirment ce qu'ils disent pour une autre raison que parce qu'ils le pensent, c'est là en vérité une excellente occasion de l'engager, sans toutefois le contraindre, à conformer son opinion et sa conscience aux leurs.
« Mais, Margaret, quant aux raisons pour lesquelles je refuse le serment, je ne vous les exposerai jamais (comme je vous l'ai dit souvent) non plus qu'à quiconque, excepté s Sa Majesté le Roi m'en donnait l'ordre. Que si elle le faisait je vous ai déjà dit quelle obéissance je lui montrerais. Mais en vérité, ma fille, je l'ai refusé pour plus d'une rai son. Et, touchant ces raisons, c'est une chose bien avérée, j'en suis sûr, que, parmi ceux qui ont prêté le serment plusieurs d'entre les plus doctes, avant qu'il ne leur eût été déféré, ont déclaré et affirmé nettement le contraire de certaines choses qu'ils ont depuis lors jurées avec le serment, et cela en toute bonne foi, et selon leur conscience point du tout précipitamment ni soudainement, mais maintes reprises et après avoir déployé beaucoup de diligence pour chercher à découvrir la vérité ».
« Cela se peut, mon père (dis-je), mais il se peut aussi que depuis lors leur regard ait embrassé plus de choses ».
« Je ne disputerai point là contre (dit-il), fille Margaret, ni ne méjugerai-je la conscience de quiconque, laquelle est cachée à ma vue en son cœur. Mais je dirai seulement que je n'ai jamais eu connaissance d'un argument nouveau fondé en autorité qui eût motivé leur changement d'opinion et qu'ils n'eussent pas déjà considéré et très bien pesé auparavant. Que si quelques-unes des choses qu'ils voyaient d'abord sous un certain jour leur apparaissent différemment aujourd'hui, j'en suis fort heureux pour eux. Mais quant à moi, tout ce que je voyais auparavant m'apparaît aujourd'hui sous le même jour. Et c'est pourquoi, bien qu'ils puissent, eux, agir autrement que devant, quant à moi, ma fille, je ne le puis. Pour ce qui est des raisons que d'aucuns pourraient alléguer afin que, prêtant moins attention à leur changement, je prenne exemple sur elles pour changer moi-même de conscience [au lieu de songer que], le désir de conserver la faveur du Roi, ou d'éviter son indignation, et la crainte de perdre leurs biens temporels ou de causer la détresse de leurs parents et de leurs amis, pourraient incliner certains à prêter serment contre leur pensée ou à réformer leur conscience afin de penser autrement qu'ils ne faisaient, c'est là une opinion que je ne concevrai pas à leur endroit, ayant trop bon espoir de leur honnêteté pour les en croire capables. Si pareilles considérations les eussent changés, sans doute m'eussent-elles changé de même, car je sais peu d'hommes moins fermes de cœur que je ne le suis. C'est pourquoi, Margaret, je n'entends pas attribuer à autrui, dans une matière que j'ignore, plus de malice que je n'en trouve en moi-même. Mais, sachant bien que c'est ma conscience seule qui est cause que je refuse le serment, j'espère en Dieu que, tout de même, c'est selon leur conscience qu'ils l'ont accepté et prêté.
« Mais puisque vous pensez, Margaret, que ceux qui jugent autrement que moi en cette affaire sont beaucoup plus nombreux que ceux qui jugent comme je le fais, afin que, pour votre propre quiétude, vous n'alliez pas croire que votre père soit assez fou pour aventurer la perte de ses biens et peut-être de son corps sans avoir, ce faisant, aucune raison qui l'incite à sauvegarder son âme du péril, mais bien plutôt en mettant par là même son âme en péril, à cela je te répondrai, Margaret, que, touchant certaines de mes raisons, je ne doute pas qu'il se trouve, sinon en ce royaume, du moins dans la chrétienté, une majorité d'hommes doctes et vertueux qui pensent comme moi. En outre du fait qu'il est fort possible, comme vous le savez bien, que certains hommes de ce royaume, ne pensent pas le contraire aussi clairement qu'ils l'ont juré en prêtant le serment.
« Jusqu'à présent, j'ai parlé des vivants. Si nous considérons maintenant ceux qui sont morts et qui, je l'espère, se trouvent au Ciel, je suis assuré que ce n'est pas le plus petit nombre qui, pendant le temps de leur vie, pensaient, touchant certaines de ces choses, comme je le fais maintenant. Je suis également assez sûr, Margaret, que les docteurs et les saints qui sont depuis longtemps au Ciel avec Dieu, comme aucun chrétien n'en doute, et dont les livres sont demeurés à ce jour entre les mains des hommes, ont pensé en certaines de ces choses comme je le fais maintenant. Je ne dis pas que tous aient pensé de même, mais du moins, comme on le voit par leurs écrits, un grand nombre, et je prie Dieu qu'il me fasse la grâce que mon âme suive les leurs. Aussi bien, Margaret, je ne vous dévoile pas tout de ce que je détiens pour décharger sûrement ma conscience. Mais, en conclusion de toute cette affaire, fille Margaret, ainsi que je vous l'ai dit souvent, je ne prends pas sur moi de trancher ou de disputer en ces matières, je ne blâme ni ne censure les actes de quiconque, je n'ai jamais écrit, ni même prononcé devant quelque compagnie que ce soit aucun mot de reproche touchant aucune décision du Parlement, je ne me suis immiscé dans la conscience de quiconque pense, ou dit qu'il pense, autrement que je ne le fais. Mais, en ce qui me concerne, je te dirai pour ton réconfort, ma fille, que ma propre conscience en cette matière (je ne condamne celle de quiconque) n'est pas de nature à empêcher mon salut, et de cela je suis aussi sûr, Megge, que Dieu est au Ciel. C'est pourquoi, quant à tout le reste, biens, terre et ma vie tout ensemble (si la fortune voulait qu'il en fût ainsi), dès lors que cette conscience est certaine à mes yeux, j'espère vraiment que Dieu me donnera la force d'en supporter la perte plutôt que de jurer à l'encontre de cette conscience et de mettre mon âme en péril, puisque toutes les raisons dont je perçois qu'elles incitent les autres hommes au contraire ne me semblent pas devoir me faire changer de conscience ».
Me voyant fort attristée, car je vous le promets, ma sœur, j'avais le cœur bien lourd du péril ou était sa personne — sinon son âme pour laquelle, sur ma foi, je n'avais point de crainte — il me sourit et dit :
« Qu'en est-il à présent, fille Margaret ? Qu'est devenue notre mère Ève ? Où en sont vos pensées ? Ne rêvez-vous pas, en abritant quelque serpent dans votre sein, au nouvel argument avec lequel vous offrirez derechef la pomme au père Adam ? »
« En toute bonne foi, mon père, répondis-je, je ne saurais aller plus loin, et me voici (comme dit Cressida dans Chaucer) parvenue à Dulcarnon 3, au bout de mes raisons. Car, dès lors que l'exemple de tant d'hommes avertis ne peut vous émouvoir en cette affaire, je ne vois pas ce que je pourrais dire de plus, sauf à tenter de vous persuader par le moyen de la raison que master Harry Paterson a forgée. L'autre jour, en effet, rencontrant l'un de nos gens auquel il demanda où vous étiez et s'entendant répondre que vous vous trouviez encore à la Tour, il se mit fort en colère contre vous et s'écria : « Quoi ! Qu'est-ce donc qui l'empêche de prêter le serment ? Je l'ai bien prêté, moi ! » En toute bonne foi, je ne saurais mieux faire, après tant d'hommes avertis, que de vous dire comme Maître Harry : « Pourquoi refuseriez-vous de prêter le serment, père ? Je l'ai prêté moi-même 4 ».
Là dessus, il se prit à rire, disant :
« Ce mot-convient bien à Ève, car elle n'offrit pas à Adam de pire fruit que celui qu'elle avait mangé ».
— « Pourtant, mon père, répondis-je, sur ma foi, je crains très fort que cette affaire ne vous plonge en des difficultés prodigieusement graves. Vous savez bien, car je vous l'ai exposé, que Master Secrétaire vous a fait dire en vrai ami de vous rappeler que le Parlement siège encore ! »           
« Margaret, dit mon père, je l'en remercie bien cordialement. Mais, comme je vous l'ai maintes fois représenté, je n'ai pas laissé d'y songer. Et quoique je sache bien que, si le Parlement faisait une loi propre à me nuire, cette loi ne saurait être légitime, mais que Dieu, je l'espère, m'entretiendra en la grâce de ne pouvoir, touchant mes devoirs envers mon prince, venir à mal du fait de quiconque sans en souffrir du même coup injustice (en vérité, comme je vous le disais, ceci ressemble à une énigme, au cas d'un homme qui pourrait perdre la tête sans venir à mal) et, en outre, encore que j'aie bon espoir que Dieu ne souffrira jamais qu'un prince si bon et si sage récompense de la sorte des longs services de son très fidèle serviteur, — toutefois, comme il n'est rien qui ne puisse survenir, je n'oublie pas en cette affaire le conseil du Christ dans l'Évangile, à savoir qu'avant de construire ce château pour la sauvegarde de mon âme, je dois m'asseoir pour faire le compte de ce qu'il coûtera. J'ai compté, Margaret, pendant mainte et mainte nuit sans repos, tandis que ma femme dormait, pensant que je dormais aussi, tous les dangers qui pouvaient m'assaillir, si bien que je suis sûr de n'être pris au dépourvu par aucun. Et après ce comput, ma fille, j'avais le cœur bien gros. Mais pourtant (grâces en soient rendues à Notre-Seigneur) en dépit de tout cela je n'ai jamais songé à changer d'avis, quand bien même me dût advenir ce qui faisait mon ultime crainte ».
« Cependant, mon père, dis-je, c'est une chose de penser à une circonstance comme pouvant advenir, et c'en est une autre que de voir qu'elle adviendra, comme vous le feriez (que Notre-Seigneur vous sauve) si le sort le voulait ainsi. Et alors vous pourriez venir à penser autrement que vous ne faites maintenant, mais peut-être serait-il trop tard ».
« Trop tard, fille Margaret ? dit mon père. Je supplie Notre-Seigneur que, si jamais je change de la sorte, ce soit en effet trop tard. Car je sais bien que ce changement-là ne pourrait être bon pour mon âme, ne venant que de la crainte. C'est pourquoi je prie Dieu qu'en ce monde je ne trouve jamais profit à pareil changement. Car tout le mal que je souffrirai ici-bas sera autant de moins à souffrir quand je n'y serai plus. Et si je savais aujourd'hui que je dusse faiblir et tomber, et prêter conséquemment le serment, je voudrais souffrir d'abord le mal qui résulterait de mon premier refus afin d'avoir meilleur espoir que me soit faite la grâce de me relever. Et, Margaret, encore que je sache bien que mon indignité a été telle que je mérite que Dieu me laisse trébucher, toutefois je ne puis qu'espérer de sa miséricordieuse bonté que, de même que sa grâce m'a fortifié jusqu'à ce jour, me rendant satisfait en mon cœur de perdre mes biens, mes terres et ma vie même plutôt que de jurer à l'encontre de ma conscience, dans le même temps qu'elle inspirait au Roi de ne me prendre encore, dans sa gracieuse bonté, que ma liberté (ce par quoi, grâce à Dieu, Sa Majesté m'a fait si grand bien par le profit spirituel que j'en retire, du moins je l'espère, que de tous les grands bienfaits dont il m'a comblé je tiens mon emprisonnement pour le plus grand de tous), je ne puis, dis-je, douter que la grâce de Dieu ou bien ne maintienne le Roi en cette intention de ne me nuire point, ou bien — s'il lui plaît que, pour mes autres péchés, je souffre, dans le cas que nous avons en vue, sans l'avoir mérité — ne me donne la force de l'endurer patiemment, peut-être même quelque peu joyeusement ; ce dont il fera usage dans sa grande bonté (en y adjoignant les mérites de son amère passion qui sont infiniment plus profitables pour moi que tout ce que je puis souffrir moi-même) pour atténuer mes souffrances au Purgatoire et augmenter mes récompenses au Ciel.
« Et finalement, Margaret, je suis bien assuré que, sauf quelque faute de ma part, il ne me laissera pas me perdre. C'est pourquoi, avec bon espoir je m'en remettrai entièrement à lui. Et s'il souffre, pour mes fautes, que je succombe, alors je servirai à célébrer sa justice. Mais en toute bonne foi, Meg, j'espère que sa tendre pitié gardera ma pauvre âme sauve et me fera louer sa miséricorde. C'est pourquoi, ma bien chère fille, que votre esprit ne se trouble de rien de ce qui pourrait m'advenir en ce monde. Rien ne peut arriver que par la volonté de Dieu. Et je suis bien persuadé que, quoi qu'il en puisse être, quand bien même il semblerait en être pour le pire, il en serait en fait pour le mieux. Sur ce, ma bonne enfant, je vous en prie de tout cœur, vous, toutes vos sœurs et tous mes fils, donnez réconfort et secours à votre bonne mère, ma femme. Des dispositions de vos bons maris, je ne doute en aucune manière. Recommandez-moi à eux tous ainsi qu'à ma bonne fille Alington, et à tous mes autres amis, sœurs, nièces, parents et alliés, et à tous nos serviteurs, hommes, femmes et enfants, et à tous mes bons voisins et connaissances du dehors. Et je vous prie du fond du cœur, vous et eux, de servir Dieu et de vous réjouir en lui. Et s'il arrivait aucune chose dont vous eussiez peine, priez Dieu pour moi, mais ne vous troublez point ; car je prierai de tout mon cœur pour nous tous afin que nous puissions nous rencontrer au Ciel où nous serons heureux pour l'éternité et ne connaîtrons plus désormais de soucis ».
Thomas More, in Écrits de prison
(Seuil 1953)

1. Du français « pied poudré » : un tribunal où l'on rendait la justice sur-le-champ pour quiconque se présentait, quelque poussiéreux qu'il fût. [ndt Pierre Leyris]
2. Douze hommes en colère se serait-il inspiré de cette lettre ? [ndvi]
3. Cf. L. III, 930, 931, qu'on peut rendre ainsi :
« Avant d'avoir de Dieu meilleure inspiration,
Je suis à Dulcarnon, au bout de mes raisons ».
Dulcarnon (de l'arabe « à deux cornes »), c'est, dans la terminologie de Pythagore, le lieu où le raisonnement géométrique bute contre un dilemme. [ndt, d'après une note de E. F. Rogers dans The Correspondance of Sir Thomas More]
4. Elle prêta en effet le serment, mais en ajoutant « autant qu'il ne contrevient mais à la loi de Dieu ». [ndt]

dimanche 6 avril 2014

En sermonnant... John Henry Newman, Les larmes du Christ

« Jésus dit : « Où l'avez-vous étendu ? »
Ils Lui dirent :
« Seigneur, venez et voyez ».
Jésus pleura.
Les Juifs dirent alors :
« Voyez comme Il l'aimait ».
(JEAN XI 34-36.)

Quand nous lisons ces mots, une question nous vient naturellement à l'esprit : pourquoi Notre-Seigneur pleura-t-Il au tombeau de Lazare ? Sachant qu'Il avait le pouvoir de le ressusciter, pourquoi joua-t-Il le rôle de ceux qui mènent deuil pour les morts ? En essayant de répondre à cette question, nous ne devrons jamais perdre de vue que les pensées du Christ passent infiniment notre compréhension. Nous avons peine à pénétrer les sentiments et les idées de nos semblables lorsqu'ils sont doués de quelque talent spécial, et la profondeur de leurs conceptions nous rend obscurs les philosophes et les poètes. Dès lors, quel ne doit pas être le merveilleux abîme d'amour et d'intelligence chez Celui qui, tout de même qu'Il participe à notre nature, est le Fils de Dieu !
C'est là, en vérité, un fait patent à première vue pour quiconque se donne la peine de consulter l'Écriture. Dans le cas présent, par exemple, ce n'est pas notre texte seul qui soulève une question : le récit tout entier où il s'enchâsse présente la conduite de Notre Sauveur sous des jours divers qu'il nous est bien difficile, faibles créatures que nous sommes, de concilier.
Lorsqu'Il reçut la nouvelle que Lazare était malade, « Il demeura deux jours au lieu où Il était ». Puis, lorsqu'Il apprit à Ses disciples que Lazare était mort, Il leur dit qu'Il était « content pour eux de n'avoir pas été là », et qu'Il « irait le réveiller de son sommeil ». Ensuite, lorsqu'Il fut venu à Béthanie où Lazare demeurait, Il fut si ému par le chagrin des Juifs qu'« Il frémit en Son esprit et Se troubla ». Enfin, en dépit de Son trouble et de Ses larmes, Il ressuscita Lazare.
Or, il est remarquable que de telles difficultés éclatent à la surface même du Livre Saint, indépendamment de celles qui surgissent de la comparaison des textes en question avec la nature divine de Notre-Seigneur. Nous savons certes que l'union de Ses attributs divins et humains, qui semblent incompatibles entre eux, implique d'insondables mystères ; par exemple, qu'Il puisse être à jamais béni, et cependant pleurer ; qu'il puisse être omniscient et avoir les dehors de l'ignorance ; mais sans entrer dans la considération de ce que l'on nomme communément les mystères de foi, il est profitable de rechercher si la surface même de l'histoire sacrée ne contient pas d'apparentes contradictions de nature à nous préparer à celles qu'une plus profonde comparaison de l'histoire et de la doctrine pourrait soulever.
À titre d'exemple des contradictions dont je parle, considérez ces paroles de Notre-Seigneur, selon les versions reçues : « Dormez maintenant, et reposez-vous », et immédiatement après : « Levez-vous, allons »1.
Et encore : « Que celui qui n'a point d'épée vende sa tunique et achète une épée » ; puis : « Seigneur, voici deux épées ». Et Il dit : « C'est assez ». Enfin, quand Pierre se fut servi de son épée : « Remets ton épée en sa place ; car tous ceux qui prendront l'épée périront par l'épée »2.
Je ne dis pas qu'il soit impossible de dissiper dans une certaine mesure l'antinomie qui semble régner entre de tels passages, mais seulement — et l'ensemble du récit le montre suffisamment — que Celui qui parle n'est pas quelqu'un dont il soit facile de pénétrer les pensées ; que ce n'est pas chose aisée que de se mettre, même partiellement, dans Son état d'esprit ou de décider des sentiments et des motifs qui ont pu L'inciter à dire ceci ou cela ; en un mot, je voudrais vous persuader que les paroles de Notre-Seigneur ne sont pas de celles qu'il suffit d'entendre une fois, mais que, pour les comprendre, nous devons nous en nourrir, et vivre en elles, en nous assimilant peu à peu leur substance.
Il serait bon que nous comprissions cette nécessité mieux que nous ne faisons. Il est fort de mode à présent de regarder le Sauveur du monde d'une manière irrespectueuse et irréelle, comme une vision ou comme une simple idée ; de parler de Lui d'une façon aussi étroite et aussi stérile que si nous connaissions juste Son nom, bien que l'Écriture nous L'ait montré, pendant Son séjour réel sur la terre, avec Ses gestes, Ses paroles, Ses actions, afin que nous ayons un objet où fixer nos regards. Et tant que nous n'avons pas appris à le faire, à laisser de côté les vagues déclarations sur Son amour, sur Sa bonne volonté à recevoir le pécheur, sur le repentir et l'aide spirituelle qu'Il nous dispense, à Le considérer dans Ses œuvres particulières et réelles que l'Écriture nous fait connaître, assurément nous n'avons pas tiré des Évangiles le bénéfice que ces œuvres ont pour objet de nous dispenser. Je dis plus, peut-être notre foi est-elle en péril ; car, aussi longtemps que la pensée du Christ est une simple création de notre esprit, on peut craindre qu'elle ne s'altère graduellement ou s'évanouisse, qu'elle ne devienne déficiente ou se pervertisse ; si au contraire nous contemplons le Christ tel qu'Il est manifesté dans les Évangiles, le Christ doué d'une existence tout extérieure à notre imagination, qui a vécu aussi réellement, séjourné sur la terre aussi véritablement qu'aucun de nous, alors nous finirons par croire en Lui avec une conviction, une confiance et une plénitude aussi indestructibles que l'est notre croyance à nos propres sens. Il est impossible à un esprit chrétien de méditer sur les Évangiles sans éprouver d'une manière qui ne laisse plus place au doute, que Celui qui en est le sujet est Dieu ; mais il est fort possible de parler d'une façon vague de Son amour envers nous et de faire usage du nom du Christ sans réaliser aucunement qu'Il est le Fils Vivant du Père, ni sans avoir au dedans de nous aucune ancre pour notre foi qui nous puisse affermir contre le risque d'une défection future.
Sous l'empire de cette impression, et sans perdre de vue les respectueux scrupules dont je vous entretenais tout à l'heure, je dirai quelques mots en manière de commentaire sur les larmes que Notre Sauveur versa au tombeau de Lazare ; ou plutôt je ne ferai que suggérer ce que chacun de vous, avec la grâce de Dieu, développera pour lui-même.
Pourquoi Notre-Seigneur pleura-t-Il sur le défunt, Lui qui d'un mot pouvait le ressusciter, Lui qui déjà avait le dessein de le ressusciter ?
1. Tout d'abord, comme le contexte nous l'apprend, Il pleura par sympathie pour la douleur des autres. « Lorsque Jésus vit pleurer Marie et les Juifs qui étaient venus avec elle, Il frémit en Son esprit et Se troubla ». C'est la nature même de la compassion ou de la sympathie (ces deux mots l'impliquent) que de « se réjouir avec ceux qui se réjouissent et de pleurer avec ceux qui pleurent ». Nous savons qu'il en est ainsi pour les hommes ; et Dieu nous dit que Lui aussi est compatissant et plein d'une tendre miséricorde. Mais cela ne laisse pas de nous embarrasser : comment Dieu peut-Il Se réjouir ou S'affliger ? De par la perfection de Sa nature, le Tout-Puissant ne saurait montrer de sympathie, ou, s'Il le peut, des esprits aussi limités que les nôtres n'en sauraient avoir l'intelligence. En vérité, Il nous est caché ; mais à supposer qu'il nous fût permis de Le voir, comment pourrions-nous discerner dans l'Éternel et l'Immuable des signes de sympathie ? Des paroles et des actes de sympathie à notre égard sortent bien de Lui, mais n'est-ce pas la vue même de la sympathie, mieux que ses fruits, qui touche et réconforte l'affligé ? Or nous ne pouvons voir la sympathie de Dieu ; et le Fils de Dieu, quoiqu'il éprouve pour nous une aussi grande compassion que Son Père, ne nous en donna point de marque pendant le temps qu'Il demeura dans le sein de Son Père. Mais quand Il Se fit chair et apparut sur cette terre, Il nous montra la Divinité dans une manifestation nouvelle. Il prit de nouveaux attributs, ceux de notre chair, assumant une âme et un corps humains, afin de faire Siens des sentiments, des affections et des pensées qui correspondissent aux nôtres et nous certifiassent Sa tendre miséricorde. Lors donc que Notre Sauveur pleure par sympathie pour les larmes de Marie, n'allons pas dire que c'est là l'amour d'un homme vaincu par un sentiment naturel. C'est l'amour de Dieu, ce sont les entrailles compatissantes du Dieu Tout-Puissant et Éternel qui condescend à nous montrer cet amour de telle sorte que nous soyons capables de le recevoir, c'est-à-dire sous sa forme humaine.
Si Jésus pleura, ce ne furent donc pas seulement les pensées profondes de son intelligence qui l'y poussèrent, mais aussi une tendresse spontanée ; mais aussi la miséricordieuse douceur, la toute-enveloppante bonté, le surabondant amour du Fils de Dieu pour Son propre ouvrage : la race humaine. Les larmes des hommes Le touchèrent, comme leurs misères L'avaient fait descendre du ciel. Son oreille leur était ouverte, et le son des gémissements alla droit à Son cœur.
2. Mais nous pouvons supposer encore (si les conjectures, ici, sont permises) que Sa pitié, ainsi spontanément excitée, s'attacha aux diverses circonstances qui, dans la condition humaine, la peuvent appeler. Une fois éveillée, elle promena son regard autour d'elle sur les misères du monde. Que vit alors Notre-Seigneur ? Il vit, clairement manifesté, le triomphe de la Mort, une foule en deuil, tout ce qui était propre à exciter la douleur, hormis pourtant son objet principal. Lazare n'était plus, une pierre marquait le lieu où il gisait. Marthe et Marie, que Notre-Seigneur avait connues et aimées en compagnie de leur frère dans des circonstances bien différentes, Marthe et Marie, désormais esseulées, s'approchaient de Lui, l'une après l'autre, pénétrées d'une affliction profonde ; s'approchaient de Lui avec foi et résignation, certes, mais aussi avec une manière de tendre reproche : « Seigneur, si Vous aviez été là, mon frère ne serait pas mort ». Tel est, à toute époque, le jugement qui a été porté, le doute qui s'est élevé sur Lui dans le cœur de la créature. Les hommes ont vu le péché et le malheur autour d'eux et, dans la foi ou l'incroyance, ils ont dit : « Si Vous aviez été là », si Vous étiez intervenu, il aurait pu en être autrement. Le Créateur était donc là, entouré des œuvres de Sa main qui L'adoraient sans doute, mais semblaient Lui demander pourquoi Il souffrait que Sa créature fût ruinée de la sorte. Le Créateur était là, devant cette scène de mort, contemplant la fin de Son gracieux ouvrage. Ne retournait-Il pas en pensée à l'heure de la création, lorsqu'Il était sorti du sein du Père pour amener toutes choses à l'existence ? Il y avait eu un jour où Il avait contemplé l'œuvre de Son amour et vu qu'elle était très bonne. D'où venait que le bien se fût changé en mal, que l'or fin se fût terni ? « Un ennemi avait fait cela ». Pourquoi cela avait-il été permis, comment cela avait-il été perpétré, c'était Son secret ; un secret pour tous ceux qui L'entouraient alors, comme c'est un secret pour nous en ce jour. Il échangea d'incommunicables pensées avec Son Père Eternel. Il ne donna point d'explication, il choisit une autre voie pour dissiper les doutes et les plaintes.
« Il n'ouvrit pas la bouche », mais il œuvra merveilleusement. Ce qu'Il a fait pour tous les croyants, révéler Sa mort expiatrice sans pourtant l'expliquer, Il le fit pour Marthe et Marie lorsqu'Il s'avança en silence vers le tombeau pour ressusciter leur frère, tandis qu'elles se plaignaient qu'Il l'eût laissé mourir.
Il y avait là pour Lui d'abondantes sources d'affliction (s'il nous est licite de les rechercher) dans le contraste entre Adam, au jour où il avait été créé, innocent et immortel, et l'homme tel que le démon l'avait transformé, plein du poison du péché et du souffle de la tombe ; comme aussi dans la plainte timide de ses amis en peine qui déploraient que ce changement eût été permis. Et quoiqu'Il fût sur le point de convertir en joie la scène de douleur, cependant Lazare devrait un jour mourir à nouveau : Notre-Seigneur ne faisait que retarder l'accomplissement de Son propre décret. Une pierre reposait à présent sur Lazare et, bien qu'il allât être ressuscité de la tombe, l'impénétrable loi divine voulait qu'il dût un jour s'y étendre à nouveau. C'était un répit, non une résurrection.
3. Je viens de suggérer une autre pensée qui mérite que nous nous y arrêtions. Le Christ était venu accomplir un acte de miséricorde, et le secret en était enfermé dans Son sein. Tout l'amour qu'Il ressentait pour Lazare, Il le ressentait à l'insu des autres. Il avait conscience de l'aimer, mais nul autre que Lui n'aurait pu dire l'ardeur de cet amour. Pierre, quand son amour pour le Christ fut mis en doute, trouva soulagement dans son appel au Christ : « Seigneur, Vous savez toutes choses, Vous savez que je vous aime »3. Mais le Christ n'avait point d'ami terrestre qui pût en l'occurrence être Son confident ; et, quand Ses pensées se tournaient vers Lazare et que Son cœur soupirait après lui, n'était-Il pas semblable à Joseph qui, lorsque ses frères parurent devant lui, « chercha à pleurer » non de peine, mais pour ce qu'il était isolé sur cette terre païenne et que son âme débordait, chercha à pleurer comme si ses propres larmes avaient été ses meilleures compagnes et qu'elles eussent recelé en elles une sympathie capable d'apaiser cette douleur que nul ne pouvait partager ? N'était-Il pas semblable à une mère qui se penche sur un enfant, en pleurant de le voir sans défense et insensible à l'amour qu'elle déverse sur lui ? Mais la mère pleure de sentir sa propre faiblesse à le défendre ; sachant que celui qui est maintenant un enfant devra grandir et suivre son chemin, et cela (que ce soit pour son bien terrestre ou son bien céleste) sans plus dépendre d'elle, mais du Créateur et de lui-même. La contemplation du Christ était différente et s'accompagnait d'une émotion particulière : je veux parler du sentiment qu'Il avait le pouvoir de ressusciter Lazare. Joseph pleura parce qu'il avait un secret qui ne regardait pas seulement le passé, mais le futur ; le secret du bien à venir comme celui du mal passé ; le secret du bien qu'il était en mesure de faire à ses frères. Et de même, Notre-Seigneur et Sauveur savait que, malgré l'aspect lugubre et désespéré de toutes choses, malgré les pleurs et les gémissements de ses amis, malgré le cadavre vieux de quatre jours, malgré le tombeau et la pierre qui le fermait, Il avait un charme qui pouvait triompher de la mort, et dont Il allait faire usage. Est-il moment plus émouvant que celui où l'on est sur le point d'apprendre une bonne nouvelle à un ami terrassé par des messages de malheur ?
4. Hélas ! d'autres pensées encore étaient faites pour appeler Ses larmes. Ce merveilleux bienfait qu'Il allait dispenser aux sœurs délaissées, comment l'accomplirait-Il ? En Se sacrifiant Lui-même. Joseph savait qu'il allait rendre la joie à ses frères, mais non point au prix de la sienne. Le Christ, au contraire, apportait la vie au mort par Sa propre mort. Ses disciples avaient voulu Le dissuader d'aller en Judée de crainte que les Juifs ne le tuassent. Leur appréhension fut confirmée. Il vint ressusciter Lazare, et la renommée de ce miracle fut la cause immédiate de Son arrestation et de Son crucifiement. Cela, Il le savait d'avance ; Il voyait ce qui L'attendait : Lazare ressuscité ; le souper chez Marthe ; Lazare assis à la table ; la joie de toutes parts autour de Lui ; Marie honorant son Seigneur en ce jour de liesse par le parfum de grand prix qu'elle répand sur Ses pieds ; les Juifs accourant en foule pour Le voir et pour voir Lazare ; Son entrée triomphale dans Jérusalem ; la multitude criant : Hosannah ; le peuple témoignant de la résurrection de Lazare ; les Grecs qui étaient venus à Jérusalem pour adorer pendant la fête, avides de Le voir ; les enfants participant à la joie générale ; puis les Pharisiens complotant contre Lui ; Judas Le trahissant ; Ses amis L'abandonnant et la croix prête à Le recevoir. Tout cela, sans doute, traversa Son esprit parmi une foule de pensées inexprimables. Il sentit que Lazare s'éveillait à la vie par la vertu de Son propre sacrifice ; qu'Il descendait Lui-même dans la tombe d'où Lazare montait. Il sentit que Lazare allait vivre, et Lui mourir ; l'aspect des choses allait être renversé ; la fête aurait lieu chez Marthe, mais la dernière et douloureuse pâque serait pour Lui. Et ce renversement des choses, Il le savait, était le fait de Sa volonté. Il était descendu du sein de Son Père afin d'expier par Son sang tous les péchés et, par là, de ressusciter de la tombe tous les croyants comme Il allait présentement ressusciter Lazare ; de les ressusciter non pour un temps, mais pour l'éternité ; et maintenant l'épreuve amère était devant Lui, par laquelle Il allait « ouvrir le royaume du ciel à tous les croyants ». Embrassant Son dessein dans toute sa plénitude alors même qu'Il n'allait accomplir qu'un acte de miséricorde, Il dit à Marthe : « Je suis la Résurrection et la Vie : quiconque croit en Moi, quand il serait mort, vivra, et quiconque vit et croit en Moi, ne mourra jamais ».
Pénétrons-nous de ces réconfortantes pensées lorsque nous méditons sur notre propre mort ou sur la mort de nos amis. Partout où est la foi dans le Christ, là est le Christ Lui-même. Il demanda à Marthe : « Croyez-vous cela ? » Partout où il y a un cœur pour répondre : « Seigneur, je le crois », là le Christ est présent. Là Notre-Seigneur daigne se tenir, quoique invisible, sur la couche funèbre comme sur la tombe ; que ce soit nous ou ceux que nous aimons qui sombrent. Béni soit Son nom ! Rien ne peut nous dérober cette consolation : nous serons aussi certains, par Sa grâce, qu'Il Se penche sur nous avec amour, que si nous Le voyions. Nous ne douterons pas un instant, après l'expérience de l'histoire de Lazare, qu'Il veille sur nous. Il est averti du début de notre mal quoiqu'Il se tienne à distance. Il sait quand Il doit rester au loin et quand Il doit S'approcher. Il marque les progrès et les phases de la fièvre. Il peut dire à coup sûr si Son ami Lazare est malade ou s'il dort. Nous qui en faisons l'expérience dans le récit qui est devant nous, plaise à Dieu que dorénavant nous ne nous plaignions jamais du cours de Sa providence ! Prions-Le seulement d'accroître notre foi, de nous donner une perception plus vive de la malédiction qui frappe le monde et de nos propres démérites, une intelligence plus pénétrante du mystère de Sa Croix, une confiance plus dévote et plus implicite en la vertu de cette Croix, et la ferme conviction qu'Il ne nous imposera jamais un fardeau trop lourd pour nos épaules, qu'Il n'infligera jamais à Ses frères une douleur qui ne soit pour leur plus grand bien.
John Henry Newman, in 12 Sermons sur le Christ (1947)
1 Mat. XXVI, 45, 46.
2 Luc XXII, 36, 38 ; Mat. XXI, 52.
3. Jean XXI, 17.

mercredi 2 avril 2014

En illuminant... Joseph Ratzinger, Conscience et dogme chez Newman

Je ne me sens pas compétent pour parler sur le thème indiqué 1. Dire quelque chose de mon approche personnelle sur Newman, où se manifeste, en quelque sorte, l’actualité de ce grand théologien anglais dans les controverses spirituelles de notre temps, pourrait cependant vous intéresser… et correspondre au thème d’aujourd’hui.
Quand en 1946, après le chaos de la guerre, le séminaire de Freising ouvrit finalement ses portes et que je commençai mes études théologiques, fut désigné comme préfet de notre groupe un étudiant un peu plus âgé, qui, déjà avant la guerre, avait commencé à travailler sa dissertation sur la théologie de la conscience chez Newman. Pendant les années de guerre il n’abandonna pas son thème ; et la guerre finie, il recommença son travail avec enthousiasme et énergie. Dès le début s’établit entre nous une solide amitié, autour des grands problèmes philosophiques et théologiques. Comme on pouvait s’y attendre, Newman était toujours présent. Alfred Läpple — c’était le nom du préfet — publia son travail en 1952 sous le titre L’individu dans l’Église. Malheureusement, le deuxième volume qu’il annonçait alors n’a jamais été publié.
La doctrine de Newman sur la conscience fut pour nous la base du personnalisme théologique qui nous attirait tous par son charme. Notre image de l’homme et notre concept de l’Église furent marqués par ce point de départ. Nous avions expérimenté la prétention d’un parti totalitaire qui se comprenait lui-même comme la plénitude de l’histoire et qui niait la conscience individuelle. Quelqu’un vint à dire de son chef : « Je n’ai pas de conscience : ma conscience, c’est Adolf Hitler »2. L’énorme désastre humain qui suivit tout cela était devant nos yeux.
C’est pourquoi, il fut pour nous libérateur et fondamental de savoir que le nous de l’Église ne se basait pas sur l’élimination de la conscience, au contraire : il pouvait seulement se développer à partir d’elle. Cependant, précisément parce que Newman comprenait l’existence de l’homme à partir de la conscience, c’est-à-dire, à partir de la relation entre Dieu et l’âme, il était clair que ce personnalisme n’était pas une concession à l’individualisme et que son lien avec la conscience ne signifiait pas une concession à l’arbitraire, mais plutôt le contraire.
Chez Newman, nous avons compris le primat du Pape : liberté de conscience, disait Newman, ne signifie pas « se dispenser d’elle… ou ignorer le législateur et le juge et se libérer de toute obligation intérieure ». De là, le fait que la conscience, dans son sens authentique, est le vrai fondement de l’autorité du Pape. Son pouvoir lui vient de la Révélation qui parfait la conscience naturelle, éclairée de façon imparfaite. « La défense de la loi morale et de la conscience est la raison d’être du Pape »3.
Cette doctrine sur la conscience m’est apparue, au long de l’évolution de l’Église et du monde, chaque fois plus importante. Je vois avec plus de clarté qu’elle ne se comprend pleinement qu’en relation à la biographie du cardinal, qui reflète tout le drame spirituel de son siècle. Newman est un converti en tant qu’il est homme de conscience. Ce fut sa conscience qui le conduisit, à partir de ses anciens liens et certitudes, au difficile et déroutant monde qui était pour lui celui du catholicisme. Cependant, ce même chemin de conscience est totalement différent d’un chemin de subjectivité qui s’auto-affirme lui-même. Il est, au contraire, un chemin d’obéissance à la vérité objective.
Le deuxième pas dans le chemin de conversion — qui chez Newman dura toute sa vie — fut le dépassement du subjectivisme évangélique au bénéfice de la conception d’un christianisme basé sur l’objectivité du dogme 4. À ce propos, fut toujours pour moi significative, et plus encore ces jours-ci, l’expression tirée de l’un de ses premiers sermons de l’époque anglicane. Le vrai christianisme se manifeste dans l’obéissance, et non pas dans un état de conscience, « de sorte que le devoir et la tâche du chrétien s’ordonnent autour de ces deux éléments : la foi et l’obéissance ; il [le chrétien] regarde vers Jésus 5… et agit selon Sa volonté. Il me semble qu’aujourd’hui nous risquons de ne pas juger comme il faut aucun de ces éléments. Nous jugeons stérile, ou comme une méticulosité technique, toute réflexion véritable et profonde sur le contenu de la foi… En conséquence, nous faisons consister le critère de notre religiosité en un certain état d’âme spirituel… »6.
En relation à ceci, quelques phrases tirées de Les Ariens du quatrième siècle, qui de prime abord m’étonnèrent, me semblent importantes : « La paix se fonde sur les Écritures… pour se soumettre au commandement de la vérité qui constitue en tant que telle une autorité primordiale dans la conduite politique ou privée ; pour comprendre… que dans la succession des grâces chrétiennes, la ferveur précéderait la générosité »7.
Je m’étonne toujours, en constatant et en méditant, comment précisément ainsi et seulement ainsi, grâce à son lien avec la vérité — avec Dieu —, la conscience acquiert valeur, dignité et force. Dans cette ligne, j’aimerais ajouter encore une autre phrase tirée de l’Apologie et qui montre le réalisme de cette conception de la personne dans l’Église : « L’activité des mouvements ne provient jamais des comités »8.
Maintenant, j’aimerais retourner quelques instants à ma référence autobiographique. Quand en 1947 je reprenais mes études à Munich, je trouvais chez le professeur de théologie fondamentale, Gottlieb Söhngen — mon vrai maître en théologie — un connaisseur et un adepte enthousiaste de Newman. Il nous révéla la Grammaire de l’Assentiment et avec elle, le mode spécifique et la forme propre de la certitude dans la connaissance religieuse. L’étude publiée par Heinrich Fries, à l’occasion du Jubilée de Chalcédoine, me marqua plus profondément encore. Je trouvais là l’accès à la doctrine de Newman sur l’évolution du dogme, que je considère être, avec sa doctrine sur la conscience, sa contribution décisive au renouveau de la théologie 9. Ainsi, il mit entre nos mains la clé qui nous permit d’inclure la pensée historique dans la théologie ; mieux, il nous apprit à penser la théologie historiquement, nous donnant la possibilité de reconnaître l’identité de la foi à travers ses changements. Ici, je dois m’abstenir d’approfondir cette question. Je pense que l’apport de Newman n’a pas été encore pleinement exploité par la théologie moderne. Il contient des possibilités fécondes qui attendent d’être développées. Maintenant, je veux uniquement souligner, encore une fois, le fond biographique de cette conception.
On sait que la vision de Newman sur l’évolution du dogme marqua son cheminement vers le catholicisme. Il ne s’agit pas uniquement d’un développement cohérent des idées. Dans le concept de l’évolution se joue la vie personnelle de Newman. Ceci apparaît clairement, il me semble, dans ses mots bien connus : « Vivre c’est changer ; être parfait, c’est avoir changé souvent »10.
Newman a été quelqu’un qui s’est converti pendant toute sa vie, quelqu’un qui s’est transformé sans cesse et, dans ce sens, qui est resté toujours lui-même, se réalisant toujours davantage.
Je pense ici à saint Augustin, qui a tant de choses en commun avec Newman. Quand saint Augustin se convertit dans le jardin de Cassiaco, il comprenait encore sa conversion selon le schéma de son vénéré maître Plotin, et celui des philosophes néo-platoniciens. Il pensait que sa vie pécheresse antérieure avait été définitivement dépassée, que le converti serait dorénavant une personne complètement nouvelle et diverse, ce qui lui restait de chemin ne serait qu’une montée continuelle vers un sommet de proximité à Dieu, chaque fois plus pure. Quelque chose de semblable à ce que décrit Grégoire de Nysse dans son Ascension de Moïse : « De même que les corps, une fois reçue une première impulsion vers le bas, tombent d’eux-mêmes dans l’abîme sans besoin d’une nouvelle impulsion…, de même, mais en sens inverse, l’âme qui s’est libérée de ses passions terrestres, s’élève constamment au-dessus d’elle-même avec un rapide mouvement d’ascension… un vol qui tend continuellement vers le haut »11.
L’expérience d’Augustin était différente : il apprendra qu’être chrétien signifie plutôt parcourir un chemin toujours plus difficile, avec ses hauts et ses bas. L’image de la montée est remplacée par celle de l’iter, un chemin pendant lequel nous sommes consolés et soutenus par les quelques instants de lumière que parfois nous recevons. La conversion est un chemin, une route qui dure toute la vie 12. C’est pourquoi la foi est toujours développement ; et précisément à cause de cela, maturation de l’âme vers la vérité, vers Dieu, qui « est plus intérieur à nous que nous-mêmes ».
Newman, dans son idée d’évolution, a présenté sa propre expérience de conversion, jamais achevée ; il nous a offert ainsi l’interprétation non seulement de la doctrine chrétienne, mais aussi de la vie chrétienne. Je crois que le signe caractéristique d’un grand maître dans l’Église est qu’il enseigne non pas seulement par ses idées et ses paroles mais aussi par sa vie, car, en lui, pensée et vie se compénètrent et se déterminent mutuellement. Si cela est vrai, Newman appartient en vérité au nombre des grands maîtres de l’Église : il touche notre cœur, et illumine notre intelligence.
Joseph, cardinal Ratzinger, le samedi 28 avril 1990, à Rome.

1. La conférence était intitulée « Newman appartient aux grands maîtres de l’Église ». Symposium organisé par le Centre International des Amis de Newman, à l’occasion du centenaire de sa mort.
2. Affirmation de Hermann Goering, citée dans Th. Schieder, Hermann Rauschning « Gespräche mit Hitler » als Geschichtsquelle, Opladen 1972, p. 19, note 25. Cf. Robert Merle, in La mort est mon métier.
3. John Henry Newman, Lettre au Duc de Norfolk, Desclée de Brouwer, 1970, pp. 242 et 244.
4. Cf. la description de ce chemin dans Ch. St. Dessain, John Henry Newman. Anwalt redlichen Glaubens, Freiburg 1980 ; cf. aussi G. Biemer, J. H. Newman 1801-1890. Leben und Werk, Mayence 1989.
5. He 2, 9 : « Jésus, nous le voyons couronné de gloire et d'honneur à cause de la mort qu'il a soufferte ».
6. John Henry Newman, Parochial and Plain Sermons, vol. II, Christian Classics, Westminster, Md. 1966, p. 153 sqq.
7. John Henry Newman, Les Ariens du quatrième siècle, Téqui, Paris, p. 190.
8. John Henry Newman, Apologia Pro Vita Sua, Desclée de Brouwer, Paris 1967, p. 169.
9. Fries H., Die Dogmengeschichte des fünften Jahrhunderts im theologischen Werdegang von J. H. Newman, in A. Grillmeier - H. Bacht (Hg), Das Konzil van Chalkedon, Bd. iii Chalkedon heute, Würzburg 1954, pp. 421-454.
10. John Henry Newman, Essai sur le développement de la doctrine chrétienne, Desclée de Brouwer, Paris 1964, p. 67.
11. Grégoire de Nysse, De vita Moysis, PG 44, 401 A ; en allemand : Der Aufstieg des Moses, übers. und eingeleitet von M. Blum, Freiburg 1963, pp. 110 sq. Afin de ne pas se méprendre sur Grégoire, il faut accepter évidemment ce qu’il dit plus loin à propos du rester ferme et du mouvement, de l’être debout et du monter : « Il arrive alors dans le rester ferme un monter. Ce qui veut dire que plus quelqu’un reste ferme et imperturbable dans le bien, plus il avance dans le chemin de la vertu. Celui… qui ne reste pas ferme dans le bien est jeté par terre et ballotté par les vagues (Ef 4, 14)..., celui-là n’arrivera jamais au sommet de la vertu. La même chose arrive à ceux qui veulent monter sur le sable ; car… on réussit à bouger mais on n’avance pas. Au contraire, celui qui appuie ses pieds sur un terrain solide, les met sur le roc — le roc c’est le Christ (1 Co 10, 4) — celui-là, devenant inamovible (1 Co 15, 59), avancera vite sur son chemin, comme si sa persévérance lui donnait des ailes… » (PG 44, 405 C-D ; Blum, l.c., 115). Pour l’interprétation de ces textes de Grégoire, est significative l’introduction de Hans Urs von Balthasar dans sa traduction en allemand du commentaire du Cantique des cantiques. Gregor von Nyssa, Der versiegelte Quell, Einsiedeln 1984 3, pp. 7-26.
12. Cf. L’excellente description du chemin intérieur d’Augustin à son retour en Afrique pour la consécration épiscopale in P. Brown, Augustinus von Hippo. De l’anglais J. Bernard, Leipzig 1972, pp. 126-136, surtout p. 132.