vendredi 21 février 2020

En notant… Kléber Haedens, La Guerre d’Espagne



Aujourd'hui encore, on sent passer dans la voix des Espagnols qui parlent de leur guerre civile une angoisse qui ne s'éteindra qu'avec la mort. Mais au-delà des frontières de la Péninsule, cette guerre qui donna la fièvre au monde s'est refroidie dans les mémoires. Elle est devenue, comme toutes les autres, un objet d'études, et les touristes qui visitent l'Alcazar de Tolède traversent, puisqu'il fait partie de leur programme, un des nombreux musées de l'héroïsme que l'histoire fabrique habituellement avec des donjons, des moulins et des fermes ou de jolis bois au bord des champs.
Le jeune historien anglais Hugh Thomas publie un gros bouquin intitulé La Guerre d'Espagne. Il a pensé que le moment était venu d'écrire, sur ce thème, un ouvrage d'ensemble et qu'il était désormais possible de parler du sang et des flammes sur le ton impartial qui convient à l'histoire classique. Hugh Thomas avait trois ans au moment où commença la guerre d'Espagne. Il est entré dans la tragédie non par des passions, mais par des lectures. Cela permet à cet ancien élève de Cambridge et de la Sorbonne de garder, dans les pires moments de son récit, la distinction du sang-froid.
Les conspirations des généraux, les énormes défilés populaires avec les portraits de Staline et les poings tendus vers les balcons de Madrid, les déclarations effroyables de Margarita Nelken, député socialiste, exigeant « des vagues de sang qui teintent les mers de rouge », le monstrueux assassinat de Calvo Sotelo, les grèves, le soulèvement militaire et, tout de suite, les évêques coupés en morceaux et les églises profanées, tandis que, d'un autre côté, de bons chrétiens, couverts de dévotion et d'eau bénite, assassinaient de pauvres paysans ou d'inoffensifs illettrés, puis des dizaines et des dizaines de milliers d'exécutions et de crimes, tout cela ne fait plus aujourd'hui que remplir des fiches et nourrir confortablement les méditations des historiens.
Hugh Thomas pense que si le gouverne ment de Casares Quiroga avait fait, sans plus attendre, distribuer des armes à la classe ouvrière il aurait eu une chance d'écraser la rébellion. Mais il pense aussi que, si le soulèvement avait eu lieu en même temps dans toutes les provinces d'Espagne, la guerre civile n'aurait pas duré cinq jours. De juillet 1936 à mars 1939, elle allait durer près de trois ans.
Curieuse guerre, avec ses généraux allemands et russes, ses divisions italiennes, ses romanciers français et américains, ses aventuriers irlandais et ses penseurs anglo-saxons, ses techniciens révolutionnaires et ses volontaires internationaux.
Dès les premières heures du combat, les deux adversaires s'étaient tournés vers l'étranger et Hugh Thomas a fait de grandes recherches pour arriver à définir d'une manière précise le rôle des Français, des Anglais, des Italiens, des Allemands et des Russes dans cette guerre d'Espagne qui les touchait de si près.
Il semble qu'Hitler et Staline aient eu en présence de l'événement la même attitude circonspecte et que l'un n'ait pas souhaité la victoire de Franco plus que l'autre ne désirait celle des républicains. Aussi leurs interventions furent-elles importantes sans être décisives et destinées bien plus à empêcher la défaite qu'à préparer la victoire.
L'Espagne était un champ d'expérience sur lequel les ogres totalitaires fixaient leurs gros yeux glacés et il ne fallait pas arrêter trop vite un carnage instructif à ce point. Les Espagnols croyaient se battre pour Dieu et pour l'Espagne ou encore pour le progrès social et la liberté. Ils se battaient pour l'édification des théoriciens militaires et la bonne conscience des états-majors étrangers.
Cela ne fut pas sans conséquences. Hugh Thomas souligne celles de Guadalajara où fut mise en déroute la clinquante colonne italienne dont l'équipement d'acier devait annoncer au monde le pouvoir de Rome et le retour des anciennes légions.
De cette défaite, les observateurs allemands conclurent que les Italiens, même fascistes, n'étaient pas des foudres de guerre, tandis que les Français déduisaient savamment que les offensives des blindés seraient toujours vouées à l'échec et que les théories des Liddell-Hart, Guderian, Charles de Gaulle et autres rêveurs ne valaient rien.
La défaite des armes modernes à Guadalajara eut pour effet d'épaissir la béatitude intellectuelle du commandement français. Mai et juin 4o lui doivent à coup sûr quelque chose. Si bien que les démocrates internationaux qui se battirent avec tant de courage sur la route de Madrid ont finalement mystifié, non pas Mussolini ou Hitler, mais Gamelin.
Un livre solide, sérieux, comme celui de Hugh Thomas, remet bien des choses en place. Un Espagnol de qualité, qui tenait le féroce Campesino pour un génie militaire, m'a raconté un jour que le paysan avait battu à deux reprises des armées commandées personnellement par Franco.
Mais il ressort de La Guerre d'Espagne que Franco, soit par nécessité, soit par prudence, n'a jamais commandé sur le terrain, et que El Campesino, excellent chef de guérilla, n'était pas autre chose qu'un général incapable. Pour son communisme, sa haute taille, sa force et sa barbe, on le maintenait à la tête de sa brigade ou de sa division. Le commandement réel était entre les mains d'un jeune officier du nom de Medina.
Les hommes qui tuent savent généralement très peu ce qu'ils font.
Kléber Haedens, in L'Air du Pays

jeudi 20 février 2020

En notant… Kléber Haedens, Le whisky d’Écosse



Le célèbre acteur écossais James Robertson Justice, docteur en philosophie et recteur de l'Université d'Édimbourg, angoissé par le snobisme et l'incompétence qui submergent chaque jour davantage le monde des amateurs de whisky, nous offre quelques précisions importantes.
Il existe quatre grandes régions où se produit le whisky d'Écosse. La première, celle du Nord, se divise elle-même en deux territoires : l'Est, qui donne un whisky trop sec pour le goût de Robertson Justice, et l'Ouest qui répand un lourd parfum de tourbe auquel il est permis de s'attacher. Robertson Justice salue au passage, avec le respect qu'ils méritent, Highland Park d'Orkney, Cline Lish de Brora, Glenmorangie de Tain et Talisker de Carbost of Skye.
Vient ensuite la ravissante île d'Islay dont les produits, plus savoureux et parfumés que les autres, sont comme les poids moyens dans le ring. Si James Robertson Justice était contraint, ce qu'à Dieu ne plaise, d'emprisonner son amour du whisky dans une seule région d'Écosse, il choisirait Islay.
Robertson Justice classe dans la catégorie des poids lourds les whiskies de la troisième région qui est bien, comme nous l'avions deviné, celle du Royal Burgh of Campbeltown. Ils sont vigoureux, virils et véhéments. Le recteur va même jusqu'à leur reprocher un léger excès de vigueur et cela signifie quelque chose dans la bouche d'un homme qui a la barbe et la carrure d'Hemingway,
Toutefois, Springbank et Rieclachan ont été bus avec succès.
Pour finir, on arrive, à travers les Lowlands, au whisky du Sud. Robertson Justice avoue qu'il ne les connaît guère. Il garde cependant la nostalgie du vieux Bladnoch qu'il buvait dans ses années heureuses de Galloway.
Andy Mac Elhone, de Dundee, le galant expert de la rue Daunou, affirme que ces merveilleux malt vines ne traverseraient pas les gosiers français avec la prestesse chatoyante d'un air de Vivaldi. Peut-être. La croisade de James Robertson Justice n'en garde pas moins sa noblesse, même s'il est chimérique de songer à déniaiser les buveurs superficiels qui sortent des boîtes de nuit pour entrer dans les romans contemporains. Ils continueront à demander vaguement du « scotch », seul mot qui ait pu s'imprimer dans leurs pauvres têtes où quelques mesures de cool tournent en vain.
Kléber Haedens, in L'Air du Pays


jeudi 6 février 2020

En Beethovenant... Fidélio, le véritable amour ne craint rien


Fidélio
Louis van Beethoven
Livret de Joseph et Georg Friedrich Sonnleithner

Personnages
DON FLORESTAN, aristocrate espagnol.
LÉONORE, son épouse, déguisée en Fidélio.
DON FERNANDO, ambassadeur du roi.
DON PIZZARO, gouverneur de la prison.
ROCCO, premier geôlier.
MARCELINE, fille de Rocco.
JAQUINO, assistant de Rocco

ACTE I
La cour de la Prison d'État. Au fond la grande porte et un haut mur d'enceinte dominé par des arbres. Dans le corps de la grande porte, un guichet que l'on ouvre pour les quelques personnes qui viennent à pied. À côté de la porte la loge du portier. Les coulisses à gauche des spectateurs représentent les cellules des prisonniers ; toutes les fenêtres ont des grilles et les portes, numérotées, sont garnies d'armatures de fer et de fortes serrures. Dans la première coulisse, la porte vers l'habitation du geôlier. À droite, des arbres, entourés de grillage et à côté d'eux, la porte d'un jardin, indiquent l'entrée du jardin du château.
Marceline repasse du linge devant sa porte; à côté d'elle un brasero où elle chauffe son fer. Jaquino se tient près de sa loge ; il ouvre la porte à plusieurs personnes qui lui remettent des paquets qu'il dépose dans sa loge.
JAQUINO
Maintenant, mon trésor, nous sommes enfin seuls, nous pouvons bavarder en toute confiance.
MARCELINE (continuant sa besogne)
Ce ne sera rien d'important ? je ne dois pas traîner sur mon ouvrage.
JAQUINO
Un mot seulement, entêtée que tu es !
MARCELINE
Parle donc, je t'écoute.
JAQUINO
Si tu ne me regardes pas plus gentiment, je ne dirai pas un mot.
MARCELINE
Si tu ne te fais pas à mes façons, je me boucherai complètement les oreilles.
[Je n'aurai donc jamais la paix]
Parle donc, mais parle donc !
JAQUINO
Écoute-moi juste un instant, après quoi je te laisse tranquille.
Je - je t'ai - je t'ai choisie pour femme, m'entends-tu ?
MARCELINE
C'est clair en effet.
JAQUINO
Et, si tu ne me refusais pas ton Oui, qu'en dis-tu ?
MARCELINE
Alors nous serions deux.
JAQUINO
Dans quelques semaines nous pourrions...
MARCELINE
Très bien, tu fixes déjà le jour !
(On frappe)
JAQUINO
Au diable les éternels frappeurs !
J'étais si bien en train ; il faut toujours que l'oiseau m'échappe !
MARCELINE
Me voici enfin libre ! Comme son amour m'incommode et que les heures me sont longues !
(Jaquino ouvre le guichet, prend un paquet et le dépose dans sa loge ; pendant ce temps Marceline continue son ouvrage)
Je sais que le pauvre homme a du tourment et il me fait vraiment de la peine !
Mais j'ai élu Fidélio : l'aimer est une douce jouissance !
JAQUINO (de retour)
Où en étais-je ? [Elle ne me regarde pas]
MARCELINE (en aparté)
[Le voici - il recommence]
JAQUINO
Quand me donneras-tu ton consentement ? Pourquoi pas aujourd'hui ?
MARCELINE (en aparté)
[Quel malheur ! Il empoisonne mon existence !]
(À Jaquino)
Maintenant, demain et toujours, non et non !
JAQUINO
Tues vraiment de pierre, aucun souhait, aucune prière ne te touche.
MARCELINE (en aparté)
[Il faut que je me fasse dure avec lui, il reprend espoir au moindre signe.]
JAQUINO
Ainsi tu ne changeras pas d'avis ? Qu'en dis-tu ?
MARCELINE
Tu pourrais partir maintenant.
JAQUINO
Comment, tu veux m'empêcher de te regarder ? Cela aussi ?
MARCELINE
Reste donc là…
JAQUINO
Tu m'as si souvent promis...
MARCELINE
Promis ? Non, cela dépasse la mesure !
(On frappe)
JAQUINO
Au diable ces éternels frappeurs !
MARCELINE
Me voici enfin libre : ce bruit est le bienvenu, j'étais anxieuse à en mourir !
JAQUINO
Elle était vraiment inquiète : qui sait si je n'ai pas réussi ?
MARCELINE (seule)
Pauvre Jaquino... j'étais bien bonne avec lui, mais voici que Fidélio est arrivé chez nous et depuis ce temps tout est changé.
Oh ! puissé-je être déjà unie à toi, et t'appeler mon époux ! Une jeune fille, il est vrai, ne doit pas avouer la moitié de ce qu'elle pense, mais dès lors que n'ai pas à rougir d'un tendre baiser passionné, dès lors que rien au monde ne nous importune…
(Elle soupire et met ses mains sur sa poitrine)
L'espoir emplit déjà mon cœur d'un doux plaisir inexprimable ; comme je vais être heureuse !
Dans le repos intime de ma demeure je me réveille chaque matin, nous nous saluons pleins de tendresse, le labeur chasse les soucis. Et le travail fini, la douce nuit s'approche où nous nous reposons de nos peines.
L'espoir emplit déjà mon cœur d'un doux plaisir inexprimable ; comme je vais être heureuse !
ROCCO (entrant)
Marceline, Fidélio n'est-il pas encore de retour ?
MARCELINE
Le voici !
(Léonore entre. Elle porte un pourpoint sombre, un gilet rouge, des culottes sombres, des bottes courtes, une large ceinture de cuir noir avec une boucle de cuivre ; ses cheveux sont pris dans un filet. Sur le dos elle porte un panier avec des vivres, sur les bras des chaînes qu'en entrant elle dépose à la loge du portier ; une boîte de métal fixée à une corde pend à son côté).
ROCCO
Cette fois-ci tu t'es trop chargé.
LÉONORE
Je dois avouer que je suis un peu fatigué. Le forgeron a été si long à réparer les chaînes.
ROCCO
Sont-elles maintenant en bon état ?
LÉONORE
Aucun des prisonniers ne les brisera.
ROCCO
Bien, tu en auras récompense.
LÉONORE
Oh ! ne croyez pas que c’est seulement à cause de la récompense...
ROCCO
Silence ! Crois-tu que je ne puisse lire dans ton cœur ?
MARCELINE (en aparté)
[Un émotion étrange me prend le cœur ; il m'aime, c'est clair, je serai heureuse !]
LÉONORE (en aparté)
[Que le danger est grand, que le rayon d'espoir est faible ! Elle m'aime, c'est clair: ô peine sans nom !]
ROCCO (en aparté)
[Elle l'aime, c'est clair, oui mon enfant, il sera à toi. Un bon, un jeune couple, ils seront heureux !]
JAQUINO (en aparté)
Mes cheveux se hérissent, le père est consentant, quelle étrange peine, il n'y a aucun remède !
(Jaquino se retire dans sa loge)
ROCCO
Écoute, Fidélio, je te donne la main de ma fille. Vous vous aimez bien, n'est-ce pas ? Mais ce n'est pas tout...
(Il fait le geste de compter de l'argent)
ROCCO
Si de plus l'on n'a pas d'argent, on ne saurait être tout à fait heureux ; la vie se traîne tristement, maints soucis s'emparent de vous. Mais quand les sous roulent et tintent dans la poche, le destin est votre prisonnier, l'or vous accorde l'amour et la puissance, il apaise les désirs les plus audacieux.
Le bonheur, comme un valet, veut son salaire, c'est une belle chose que l'or, c'est une précieuse chose que l'or. Quand on ajoute rien à rien la somme est et reste maigre ; qui à table ne trouve que l'amour, aura faim après le repas. Que la fortune vous sourie aimablement, qu'elle bénisse et dirige vos efforts ; la bien-aimée dans les bras, l'argent dans l'escarcelle, vivez alors beaucoup d'années. Le bonheur, comme un valet, veut son salaire, c'est un puissant moyen que l'or.
LÉONORE
Vous parlez à votre aise, Maître Rocco, mais il y a autre chose...
ROCCO
Et que sera-ce donc ?
LÉONORE
Votre confiance ! Je vous vois si souvent revenir épuisé des cachots souterrains. Pourquoi ne me permettez-vous pas de vous aider ?
ROCCO
Tu sais que j'ai l'ordre le plus strict de ne laisser personne approcher les prisonniers d'État. Et il y a un cachot où je ne permettrai jamais que tu ailles.
MARCELINE
Là où se trouve le prisonnier dont tu as déjà parlé quelquefois ?
LÉONORE
Y a-t-il longtemps qu'il est prisonnier ?
ROCCO
Plus de deux ans !
LÉONORE
Deux ans ! Ce doit être un grand criminel...
ROCCO
Ou bien il a de grands ennemis... Mais il n'en a plus pour longtemps !
MARCELINE
Père, ne conduis pas Fidélio vers lui !
LÉONORE
Mais pourquoi pas ? J'ai du cœur et de la force !
ROCCO
Bien mon fils, bien, aies toujours du courage et toi aussi tu réussiras ; le cœur s'endurcit en présence des objets d'épouvante.
LÉONORE
J'ai du courage ! D'un cœur ferme, je descendrai dans ces cachots ; pour sa récompense l'amour sait aussi supporter de grandes peines.
MARCELINE
Ton cœur généreux souffrira bien des douleurs au fond de ces cachots ; ensuite viendra l'heure du bonheur, de l'amour et des joies sans fin.
ROCCO
Ainsi construiras-tu sûrement ton bonheur.
LÉONORE
Je me fie en Dieu et en mon droit.
MARCELINE
Regarde-moi dans les yeux, ce n'est pas peu que le pouvoir de l'amour. Oui, oui, nous serons heureux.
LÉONORE
Oui, oui, je puis être encore heureux.
ROCCO
Oui, oui, vous serez heureux. Le gouverneur... Le gouverneur t'autorisera aujourd'hui à partager avec moi mon travail.
LÉONORE
Vous m'ôteriez tout mon repos si vous attendiez jusqu'à demain.
MARCELINE
Oui, cher père, dès aujourd'hui fais la demande. Et sous peu nous serons unis.
ROCCO
Je suis bientôt un pied dans la tombe, j'ai besoin d'aide, c'est bien vrai.
LÉONORE (en aparté)
[Combien de temps encore serai-je le proie des tourments ! Espoir, apporte-moi quelque apaisement.]
MARCELINE
Ah, cher père, quelles sont ces idées ? Longtemps encore vous serez notre ami et notre conseiller
ROCCO
Maintenant prudence et tout ira bien. Vos désirs vont être comblés.
MARCELINE
Du courage ! Oh ! quelle flamme, quel désir profond me gagne !
LÉONORE
Quelle bonté, vous me rendez courage, bientôt mes désirs seront comblés !
ROCCO
Donnez-moi la main et soyez unis par de douces larmes de joie.
LÉONORE (en aparté)
[J'ai donné ma main pour une douce union, que de larmes amères elle me coûte.]
MARCELINE
Un lien solide du cœur et de la main ! Ô douces, douces larmes !
(Pendant la marche, des sentinelles ouvrent de l'extérieur la porte principale. Des officiers entrent en tête d'un peloton, puis vient Pizarro ; on ferme la porte derrière lui)
PIZARRO
Où sont les dépêches ?
ROCCO
Les voici.
PIZARRO
Je connais cette écriture... « Je vous informe que le ministre a été averti que les prisons d'État dont vous avez la charge détiennent plusieurs victimes de décisions arbitraires. Il se met demain en route pour venir vous inspecter à l'improviste ».
S'il découvrait que je tiens dans les fers ce Florestan... Cependant, il y a un moyen ! Ah ! L'heure sonne enfin ! Je vais apaiser ma soif de vengeance, ta destinée t'appelle ! Je fouillerai son cœur, ô jouissance, plaisir immense ! J'ai failli mordre la poussière une fois, voué à la risée de tous, réduit à un triste état. Maintenant c'est à moi de meurtrir le meurtrier, et à sa dernière heure, le fer dans sa blessure, de lui crier à l'oreille : « Victoire ! La victoire est à moi ! »
LA SENTINELLE (à mi-voix en aparté)
[Il parle de sang et de mort ! Allons faisons la ronde, l'affaire doit être sérieuse !]
PIZARRO
Ah ! L'heure sonne enfin ! Je vais apaiser ma soif de vengeance, ah ! maintenant c'est à moi de meurtrir le meurtrier !
CHŒUR
Il parle de sang et de mort ! Veillez bien à votre ronde, l'affaire doit être sérieuse !
PIZARRO
Ah ! L'heure sonne enfin ! Je vais apaiser ma soif de vengeance, ta destinée t'appelle ! Victoire ! La victoire est à moi ! Capitaine ! Montez sur le champ à la tour, accompagné d'une trompette. Aussitôt que vous verrez une voiture, faites sur le champ donner le signal. M'entendez-vous ? sur le champ !
Rocco !
ROCCO
Seigneur ?
PIZARRO
Maintenant, mon brave, maintenant il faut faire vite ! Le bonheur t'appartient. Tu vas être un homme riche.
(Il lui jette une bourse)
Ce n'est là qu'un acompte.
ROCCO
Dites-moi donc rapidement en quoi je puis vous être utile !
PIZARRO
Tu es homme de sang-froid, tu as acquis au cours d'un long service un courage à toute épreuve.
ROCCO
Que dois-je faire ? parlez !
PIZARRO
Tuer !
ROCCO
Comment ?
PIZARRO
Écoute seulement ! Tu trembles ? es-tu un homme ? nous ne saurions plus attendre, l'État exige que le mauvais sujet soit écarté du chemin.
ROCCO
Oh ! Seigneur !
PIZARRO
Tu es encore là ?
(en aparté)
[Il ne doit pas vivre plus longtemps, sinon c'en est fait de moi. Pizarro tremblerai-t-il ? Tu tombes et je reste debout !]
ROCCO
[Je sens trembler mes membres, comment le supporterais-je ? Je ne lui prendrai pas la vie, advienne que pourra.]
Non, Seigneur, ôter la vie, tel n'est pas mon devoir.
PIZARRO
J'agirai par moi-même si tu manques de courage. Maintenant dépêche-toi et vite descends chez cet homme, tu sais lequel...
ROCCO
... celui qui vit à peine et erre comme une ombre ?
PIZARRO
Lui-même. Allons, en bas ! J'attends à côté ; dans la citerne, très vite, creuse une tombe.
ROCCO
Et ensuite ? Et ensuite ?
PIZARRO
Alors, je me dissimule et je me glisse rapidement dans le cachot : un coup.
(Il lui montre un poignard).
Et il se tait à jamais !
ROCCO
Mourant de faim dans ses chaînes, il a subi un long martyre, le tuer c'est le sauver : le coup de poignard le libérera.
PIZARRO
Qu'il meure dans ses chaînes, trop court fut son tourment, sa mort me sauvera, je serai alors en paix. Maintenant, mon brave, maintenant, il faut faire vite !
M'entends-tu ? Tu donnes le signal, alors je me dissimule et je me glisse rapidement dans le cachot. Un coup, et il se tait à jamais.
ROCCO
Mourant de faim dans ses chaînes, il a subi un long martyre. Le tuer, c'est le sauver, le coup de poignard le libérera.
PIZARRO
Qu'il meure dans ses chaînes, trop court fut son tourment ! Sa mort seule me sauvera, je serai alors en paix.
(ils sortent)
LÉONORE (entre par l'autre côté, en proie à une vive émotion. Elle regarde partir Rocco et Pizarro avec une inquiétude grandissante)
Monstre ! Où vas-tu si pressé ? Que prépares-tu dans ta rage sauvage ? Le cri de pitié, la voix de l'homme, rien ne touche donc ton âme de tigre ! Telles les vagues de la mer, la colère et la rage agitent ta poitrine ! Mais pour moi luit un arc-en-ciel qui éclaire les nuages où il se pose. Son éclat est calme et paisible, il reflète les temps d'autrefois, et mon sang apaisé s'anime à nouveau.
Viens, espoir, ne laisse pas s'éteindre tes derniers rayons ! Guide mon pas fatigué, aussi loin soit le but, l'amour l'atteindra. Je suis la voix qui m'appelle, je n'hésite pas, soutenue par le devoir d'un fidèle amour conjugal ! Ô toi, pour qui j'ai tout supporté, puissé-je pénétrer dans le lieu où la méchanceté t'a jeté dans les chaînes et t'apporter un doux réconfort !
Je suis la voix qui m'appelle, je n'hésite pas, soutenue par le devoir d'un fidèle amour conjugal !
(Rocco arrive du jardin, Marceline de la maison)
Maître Rocco, vous avez si souvent promis de laisser les prisonniers aller dans la cour !
ROCCO
Sans la permission du gouverneur ?
MARCELINE
Mais il a parlé si longtemps avec toi. Ne te doit-il pas une faveur ?
ROCCO
Tu as raison ! Allons, ouvrez les cachots !
(Rocco s'en va. Léonore et Jaquino ouvrent les portes fortement verrouillées des cellules, se retirent vers le fond en compagnie de Marceline et observent avec sympathie les prisonniers qui s'avancent progressivement).
CHŒUR DES PRISONNIERS
Oh ! quelle joie de respirer à l'air libre du ciel ! Ici, ici seulement, nous trouvons la vie, le cachot est une tombe.
UN PRISONNIER
Nous attendons avec confiance le secours de Dieu. L'espoir me chuchote doucement : nous serons libres, nous trouverons le repos !
TOUS LES AUTRES (en aparté)
[Ô Ciel ! Le salut ! Quel bonheur, ô liberté, liberté, nous reviens-tu ?]
UN AUTRE PRISONNIER
Parlez doucement, retenez-vous, des yeux et des oreilles nous épient.
TOUS LES AUTRES
Parlez doucement, retenez-vous, des yeux et des oreilles nous épient. Parlez doucement, oui doucement ! Oh ! quelle joie de respirer à l'air libre du ciel ! Oh, quelle joie ! Ici, ici seulement, nous trouvons la vie.
Parlez doucement, retenez-vous, des yeux et des oreilles nous épient.
(Les prisonniers s'éloignent dans le jardin, Rocco et Léonore s'approchent sur l'avant-scène)
LÉONORE
Parlez maintenant, comment cela s'est-il passé ?
ROCCO
Très bien ! Très bien ; j'ai rassemblé mon courage et lui ai tout rapporté ; que crois-tu qu'il m'a répondu ? Il permet à la fois le mariage et que tu m'aides. Aujourd'hui même je dois te conduire vers les cachots.
LÉONORE
Aujourd'hui même, aujourd'hui même ? Oh, quel bonheur, oh, quelle joie !
ROCCO
Je vois que tu es content. Juste un instant et nous irons ensemble.
LÉONORE
Où donc ?
ROCCO
Nous descendrons chez cet homme auquel depuis bien des semaines j'ai porté de moins en moins de nourriture.
LÉONORE
Ah ! va-t-on le libérer ?
ROCCO
Oh, non !
LÉONORE
Parle, parle donc !
ROCCO
Oh, non !
Nous devons - mais comment ? - le libérer. Dans une heure d'ici, mets un doigt sur ta bouche, nous devons l'enterrer.
LÉONORE
Ainsi il est mort ?
ROCCO
Pas encore, pas encore !
LÉONORE
Ton devoir est-il de le tuer ?
ROCCO
Non, brave jeune homme, ne tremble pas ! Rocco n'est pas un mercenaire du crime. Le gouverneur descend lui-même ; nous ne ferons que creuser la tombe.
LÉONORE (en aparté)
[Faudra-t-il que je creuse la tombe de mon époux ? Qu'y a-t-il de plus terrible !]
ROCCO
Je n'ai pas le droit de lui apporter à manger, le tombeau lui sera meilleur. Nous devons sur le champ aller à notre ouvrage ; il faut que tu m'aides et m'accompagnes ; le pain du geôlier est un dur pain.
LÉONORE
Je te suis, serait-ce dans la mort.
ROCCO
Dans la citerne en ruines nous creuserons aisément une fosse ; crois-moi, je ne le fais pas volontiers, et cela t'effraie, ce me semble.
LÉONORE
C'est que je ne suis pas habitué.
ROCCO
Je te l'aurais bien épargné, mais seul je n'y parviendrai pas, et notre maître est si sévère.
LÉONORE (en aparté)
[Oh, quelle douleur !]
ROCCO (en aparté)
[Il me semble qu'il pleure.]
(à haute voix)
Non, reste ici, j'y vais seul, j'y vais seul.
LÉONORE
Oh, non ! oh non ! Il faut que je le voie, que je voie ce malheureux. Dussé-je moi-même en périr.
TOUS DEUX
Oh ! ne tardons pas davantage, nous faisons notre dur devoir.
(Jaquino et Marceline accourant hors d'haleine)
MARCELINE
Ah ! Père, dépêchez-vous !
ROCCO
Qu'as-tu donc ?
JAQUINO
Ne tardez pas davantage !
ROCCO
Qu'est-il arrivé ?
MARCELINE
Plein de colère, Pizzaro me suit, il te menace !
ROCCO
Doucement, doucement !
LÉONORE
Alors, faisons vite !
ROCCO
Juste un mot encore : parle, sait-il déjà ?
JAQUINO
Oui, il le sait déjà.
MARCELINE
L'officier lui a dit ce que nous venions de consentir aux prisonniers.
ROCCO
Faites-les tous rentrer rapidement !
MARCELINE
Vous savez comme il s'emporte et connaissez sa colère.
LÉONORE (en aparté)
[Comme j'enrage, mon sang bout dans mes veines !]
ROCCO (en aparté)
[Mon cœur m'a guidé sûrement, le tyran dût-il être en pleine rage !]
(Pizarro, deux officiers et des gardes entrent)
PIZARRO
Vieillard téméraire, quels droits t'es-tu octroyés en te parjurant ? Et est-ce au valet soumis de libérer les prisonniers ?
ROCCO
Oh ! Seigneur !
PIZARRO
Eh bien ?
ROCCO (perplexe)
La venue du printemps, la douce et chaude lumière du soleil, et aussi...
(se ressaisissant)
... avez-vous bien considéré, ce qui intercède en ma faveur ? C'est aujourd'hui la fête du roi, et nous la fêtons de cette manière.
(en cachette à Pizarro)
Celui d'en bas est en train de mourir, laissez-donc les autres se promener joyeusement pour le moment ; gardez à celui-là votre colère !
PIZARRO
Alors, dépêche-toi de lui creuser sa tombe, je veux ici avoir la paix. Enferme à nouveau les prisonniers, et puisses-tu n'être plus jamais téméraire !
CHŒUR DES PRISONNIERS
Adieu, chaude lumière du soleil, vite, reviens nous éclairer !
MARCELINE
Comme ils se pressaient vers le soleil, et comme ils l'abandonnent avec tristesse !
LÉONORE, JAQUINO
Vous avez entendu les ordres, ne tardez donc pas, retournez dans les cachots !
PIZARRO
Eh bien, Rocco, ne tarde pas davantage, descends dans le cachot !
ROCCO
Non, Seigneur, je ne tarde pas davantage, je m'empresse de descendre !
[Mes membres tremblent ! Oh, le dur et malheureux devoir !]
PIZARRO
Ne reviens pas avant que j'aie accompli la sentence !
LÉONORE
L'angoisse pénètre mes membres, aucun jugement ne devance l'impie !
MARCELINE
Les autres repartent en murmurant, il n'y a ici ni plaisir ni joie !
JAQUINO
Ils cherchent en tous sens ! Si je pouvais comprendre ce que dit chacun !
LE CHŒUR
Déjà descend la nuit d'où bientôt ne montera plus d'aurore !
(Les prisonniers rentrent dans leurs cellules que Léonore et Jaquino ferment à clef)

ACTE II
Scène 1
Un cachot sombre, sous terre. À gauche, une citerne recouverte de pierres et de gravats. À l'arrière-plan plusieurs ouvertures dans le mur, munies de grillage, à travers lesquelles on aperçoit les marches d'un escalier vers le bas. À droite les dernières marches et les portes de la prison. Une lampe brûle.
(Florestan est seul. Il est assis sur une pierre, une longue chaîne fixée au mur l'enserre)
FLORESTAN
Dieu ! qu'il fait sombre ici ! Oh ! silence effroyable ! Tout est désolé autour de moi ; hors moi, rien ne vit ? oh ! dure épreuve ! Mais la volonté de Dieu est juste ! Je ne me plains pas ! La mesure des souffrances t'appartient. Aux jours de printemps de la vie, le bonheur s'est enfui en moi.
J'ai été assez audacieux pour dire la vérité et les fers sont ma récompense. J'accepte les souffrances que j'endure, et termine pitoyablement ma carrière, un doux réconfort dans mon cœur : j'ai accompli mon devoir !
N'est-ce pas une douce et agréable brise qui m'entoure ? Et ma tombe n'est-elle pas illuminée ? Dans une rose nuée je vois un ange qui marche à mes côtés et me console. Un ange qui ressemble à Léonore, mon épouse ! Il me conduit vers la liberté du Royaume céleste !
(Épuisé, il s'effondre sur son siège de pierre, ses mains cachant son visage. Rocco et Léonore descendent l'escalier, au fond de la scène. Ils portent une cruche, un pic pour creuser et une lampe. La porte au fond s'ouvre et la scène s'éclaire peu à peu)
LÉONORE
Qu'il fait froid ici !
(Jetant des regards inquiets autour d'elle)
Je croyais presque que nous n'en trouverions pas l'entrée.
ROCCO (se tournant du côté de Florestan)
Le voici.
LÉONORE (cherchant à reconnaître le prisonnier)
Il semble tout à fait inanimé.
ROCCO
Peut-être est-il mort.
LÉONORE
Mort ?
(Florestan esquisse un mouvement)
ROCCO
Non, non, il dort. Nous n'avons pas de temps à perdre.
LÉONORE (en aparté)
[Il est impossible de discerner ses traits. Dieu soit avec moi, si c'est lui !]
ROCCO
Voici la citerne dont je t'ai parlé. Donne-moi le pic, et toi, mets-toi ici.
(Il descend jusqu'aux hanches dans la cavité, pose à côté de lui la cruche et le trousseau de clés. Léonore se tient sur le bord et lui tend le pic)
Tu trembles ? Aurais-tu peur ?
LÉONORE
Non, seulement il fait si froid.
ROCCO
Le travail te réchauffera vite.
(Rocco commence à travailler. Pendant ce temps Léonore utilise les instants où Rocco se penche, pour observer le prisonnier)
ROCCO
Allons, faisons vite, creusons hardiment, il n'y en a pas pour longtemps avant qu'il arrive.
LÉONORE (se mettant à l'ouvrage)
Vous n'aurez pas à vous plaindre, vous serez certainement satisfait.
ROCCO
Viens, aide-moi donc à soulever cette pierre ! Prends garde, prends garde, elle pèse si lourd !
LÉONORE
Je suis à vous, n'ayez crainte, je fais tout mon possible.
ROCCO
Encore un peu !
LÉONORE
Patience !
ROCCO
Elle cède !
LÉONORE
Juste encore un peu !
ROCCO
Ce n'est pas facile !
(Ils font rouler la pierre sur les décombres)
ROCCO
Allons faisons vite, creusons hardiment, il n'y en a pas pour longtemps avant qu'il arrive.
LÉONORE
Laissez-moi seulement reprendre mes forces, nous en viendrons bientôt à bout.
(Elle cherche à examiner le prisonnier ; en aparté)
[Qui que tu sois, je veux te sauver, par Dieu ! Tu ne saurais être une victime ! Pour sûr, je détacherai tes chaînes, pauvre malheureux, je veux te délivrer !]
ROCCO (se redressant brusquement)
Pourquoi traînes-tu dans ton travail ?
LÉONORE (se remettant au travail)
Non, mon père, non, je ne traîne pas.
ROCCO
Allons, faisons vite, creusons hardiment, il n'y en a pas pour longtemps avant qu'il arrive.
LÉONORE
Vous n'aurez pas à vous plaindre, laissez-moi seulement reprendre mes forces car aucun travail ne m'est difficile.
(Rocco boit à la cruche)
LÉONORE
Il s'éveille !
(Elle descend en tremblant quelques marches)
ROCCO (à Florestan)
Alors, vous vous êtes encore reposé ?
FLORESTAN
Reposé ? Comment trouverais-je le repos ?
(À ces derniers mots, il se retourne et montre son visage à Léonore)
LÉONORE
Dieu ! C'est lui !
(Elle tombe sans connaissance sur le bord de la fosse)
FLORESTAN
Donnez-moi seulement une goutte d'eau.
ROCCO
Tout ce que je peux vous offrir, c'est un peu de vin. Fidélio !
FLORESTAN (examinant Léonore)
Qui est-ce ?
ROCCO
Mon aide, et dans peu de jours mon gendre.
(Il tend la cruche à Florestan, qui boit)
(À Léonore)
Tu es bien agité !
LÉONORE (dans le plus grand trouble)
Qui ne le serait ? Vous-même Maître Rocco...
ROCCO
Oui, c'est vrai, cet homme a une telle voix...
LÉONORE
Oui, elle pénètre jusqu'au fond du cœur.
FLORESTAN
Que Dieu vous le rende dans l’autre monde, c'est le ciel qui vous a envoyés. Oh ! merci ! Vous m'avez doucement réconforté ; je ne peux vous rendre cette bonne action.
ROCCO (doucement à Léonore)
J'ai volontiers apaisé sa soif, le malheureux, car c’est sa dernière heure.
LÉONORE (en aparté)
[Avec quelle violence bat mon cœur ! Il va de la joie à la peine profonde !]
FLORESTAN (en aparté)
[Je vois que ce jeune homme est touché, et ce vieil homme fait aussi preuve d’émotion. Ô Dieu, Vous m'accordez donc l'espoir de pouvoir encore les gagner à ma cause !]
LÉONORE (en aparté)
[Avec quelle violence bat mon cœur, voici venir cette heure glorieuse et effrayante qui apporte avec elle la mort ou le salut.]
ROCCO (en aparté)
[Je fais ce que requiert mon devoir, mais je hais toute cruauté.]
LÉONORE (doucement à Rocco)
Ce petit bout de pain, depuis deux jours déjà je le porte toujours sur moi.
ROCCO
Je voudrais bien, mais je te dis que ce serait vraiment trop risquer.
LÉONORE
Ah ! Vous avez bien donné volontiers à boire au pauvre homme.
ROCCO
Ce n'est pas la même chose, ce n'est pas la même chose.
LÉONORE
C'en est bientôt fait de lui !
ROCCO
Bien. Qu'il en soit ainsi, tu peux prendre ce risque !
LÉONORE
Tiens, prends ce pain, pauvre malheureux !
FLORESTAN (saisissant la main de Léonore et la pressant)
Oh ! merci à toi, merci ! oh ! merci !
Que Dieu vous le rende dans l’autre monde, c'est le ciel qui vous a envoyés.
Oh, soyez remercié pour ce que vous m’avez donné !
[Ce jeune homme est bien ému, et cette émotion gagne le vieil homme. Oh ! si je pouvais les convaincre !]
LÉONORE
Que le ciel t'envoie le salut, ce me sera une grande récompense.
(À Rocco)
Vous lui avez volontiers donné à boire !
ROCCO
Tes souffrances dans ce cachot m'ont souvent ému, mais tout secours m'est sévèrement défendu.
[Je lui ai donné volontiers à boire car c’est sa dernière heure !]
FLORESTAN
Oh ! que je ne puis vous récompenser. Oh ! merci !
LÉONORE
Oh ! c’est plus que je n’en puis supporter, pauvre malheureux !
ROCCO
[Car c’est sa dernière heure, ce pauvre malheureux !]
(Florestan dévore le morceau de pain)
(À Léonore)
Tout est prêt. je donne le signal.
(Il siffle fortement)
FLORESTAN (à Léonore, tandis que Rocco va ouvrir la porte)
Est-ce là le signal de ma mort ?
LÉONORE (avec la plus violente émotion)
Non... Calme-toi... N'oublie pas que partout la providence règne.
(Elle s'éloigne et va vers la citerne. Rocco revient avec Pizarro qui se dissimule sous une cape)
PIZARRO (à Rocco, en contrefaisant sa voix)
Tout est-il prêt ? Le temps presse !
(Il tire un poignard)
Qu'il meure ! Mais qu'il sache auparavant qui va lui arracher son cœur orgueilleux. Déchirons le voile de la vengeance ! Regarde ! Tu ne m'as pas confondu !
(Il ouvre la cape)
Pizarro, que tu voulais renverser, Pizarro, que tu aurais dû craindre, c'est lui qui se dresse ici en vengeur.
FLORESTAN
Je vois devant moi un assassin !
PIZARRO
Encore une fois souviens-toi de ce que tu m’as fait. Un instant encore seulement et ce poignard...
(Il va transpercer Florestan. Léonore se jette en avant avec un cri perçant et couvre Florestan de son corps)
LÉONORE
Arrière !
FLORESTAN
Ô Dieu !
ROCCO
Qu'est-ce donc ?
LÉONORE
Il te faudra d'abord transpercer cette poitrine ! Que la mort soit le salaire de ton crime !
PIZARRO
Dément ! Insensé !
(Il la repousse)
ROCCO (à Léonore)
Arrête ! Arrête !
FLORESTAN
Ô Dieu !
PIZARRO
Il sera puni !
LÉONORE (protégeant à nouveau son époux)
Tue d'abord sa femme !
PIZARRO
Sa femme ?
ROCCO
Sa femme ?
FLORESTAN
Ma femme ?
LÉONORE (à Florestan)
Oui, contemple Léonore !
FLORESTAN
Léonore !
LÉONORE (aux autres)
Oui, je suis sa femme, j'ai fait serment de le secourir
(À Pizarro)
et de te détruire !
PIZARRO
Quelle audace incroyable !
FLORESTAN
Mon sang se fige de joie !
ROCCO
Mon sang se fige de peur !
LÉONORE (en aparté)
[Je défie sa fureur ! Qu'il meurt !]
PIZARRO
Ah ! Tremblerai-je devant une femme ?  Vous serez tous deux victimes de ma colère !
Tu as partagé ta vie avec lui, rejoins-le donc dans la mort !
LÉONORE
Meurs donc ! tu devras d'abord transpercer cette poitrine !
(Brandissant brusquement un pistolet devant elle)
Encore un mot – et tu es mort !
(On entend la trompette sur la tour)
Ah ! Tu es sauvé ! Dieu tout-puissant !
FLORESTAN
Ah ! Je suis sauvé ! Dieu tout-puissant !
PIZARRO
Ah ! Le ministre ! Enfer et damnation !
ROCCO
Oh ! qu'est-ce ? Dieu juste !
(Pizarro reste pétrifié ; Rocco de même. Léonore et Florestan s'embrassent. On entend la trompette sonner plus fort. Jaquino, deux officiers et des soldats avec des flambeaux apparaissent à l'ouverture grillagé du bout de l'escalier)
JAQUINO
Père Rocco ! Le ministre est arrivé.
ROCCO (en aparté)
[Dieu soit loué !]
(Les soldats descendent jusqu'à la porte. Les officiers et Jaquino disparaissent vers le haut)
LÉONORE
L'heure de la vengeance a sonné ! Tu es sauvé !
FLORESTAN
L'heure de la vengeance a sonné ! Je suis sauvé !
PIZARRO
Maudite soit cette heure ! Les imposteurs se moquent de moi !
ROCCO
Ô heure terrible, ô Dieu, qu'est-ce-qui m'attend ?
Je ne peux plus être au service de ce tyran furieux.
PIZARRO
Ma vengeance se transforme en sombre désespoir, maudite soit cette heure !
LÉONORE
L'amour et le courage alliés l’ont sauvé !
FLORESTAN
L'amour et le courage alliés m’ont sauvé !
(Pizarro s'enfuit en faisant signe à Rocco de le suivre ; celui-ci profite du moment où Pizarro s'éloigne déjà pour saisir les mains des deux époux ; il les presse sur sa poitrine, désigne le ciel et s'en va rapidement. Les soldats éclairent le chemin de Pizarro)
FLORESTAN
Léonore, qu’as-tu fait pour moi ?
LÉONORE
Rien, mon Florestan !
LÉONORE, FLORESTAN
Ô joie, joie sans nom !
LÉONORE
Mon époux sur mon sein !
FLORESTAN
Sur le sein de Léonore !
LÉONORE, FLORESTAN
Après ces souffrances indicibles, de si grands délices !
LÉONORE
Te voici à nouveau dans mes bras !
FLORESTAN
Ô Dieu ! Que ta miséricorde est grande !
TOUS DEUX
Oh ! merci à toi, Dieu, pour cette joie !
LÉONORE
Mon époux, mon époux sur mon sein !
FLORESTAN
Ma femme, ma femme sur mon sein ! C'est toi !
LÉONORE
C'est moi !
FLORESTAN
Ô ravissement céleste ! Léonore ! Léonore !
LÉONORE
Florestan ! Florestan !
Scène 2
La place d'armes du château, avec la statue du roi. À la troisième mesure de la musique, les gardes du château se mettent en marche et forment un carré ouvert. Puis entre par un côté le ministre Don Fernando, accompagné de Pizarro. La foule presse vers l'avant. De l'autre côté, conduits par Jaquino et Marceline, entrent les prisonniers d'État qui s'agenouillent devant Don Fernando)
CHŒUR DU PEUPLE ET DES PRISONNIERS
Béni soit le jour, bénie soit l'heure, longtemps désirés bien qu'imprévus ; justice et grâce alliées apparaissent à la porte de notre tombeau !
DON FERNANDO
Le plaisir et la volonté du meilleur des rois me conduit vers vous, malheureux, afin d'écarter le voile de la nuit criminelle qui, lourde et sombre, recouvre tout. Non, ne soyez pas plus longtemps des esclaves à genoux ; que la sévérité des tyrans disparaisse ! Le frère cherche ses frères, et s'il peut venir en aide, il aidera volontiers.
CHŒUR
Béni soit le jour ! Bénie soit l'heure !
(Rocco se fraye un passage à travers les gardes, avec lui Léonore et Florestan.)
ROCCO
Alors, aidez, aidez les malheureux !
PIZARRO
Que vois-je ? Ah !
ROCCO (à Pizarro)
Cela te trouble ?
PIZARRO (à Rocco)
Va-t'en, va-t'en !
DON FERNANDO (à Rocco)
Non, parle !
ROCCO
Par la Grâce toute-puissante, que ce couple soit uni ! Don Florestan...
DON FERNANDO (avec étonnement)
Lui, que l'on croyait mort, cet homme noble qui combattit pour la vérité ?
ROCCO
... et qui souffrit des souffrances sans nombre.
DON FERNANDO
Mon ami, mon ami, celui qu'on croyait mort ? Enchaîné et pâle le voici devant moi.
LÉONORE, ROCCO
Oui, Florestan, vous le voyez ici.
ROCCO
Et Léonore...
DON FERNANDO (encore plus saisi)
Léonore !
ROCCO
Je vous présente le modèle des femmes ; elle vint ici...
PIZARRO
J'ai deux mots à dire...
DON FERNANDO
Pas un mot !
(À Rocco)
Elle vint...
ROCCO
....à ma porte, et entra comme aide à mon service ; et elle rendit de si bons, de si loyaux services que je la choisis pour gendre.
MARCELINE
Oh, malheur à moi ! Qu'entends-je !
ROCCO
Le monstre voulait sur l'heure accomplir son meurtre sur Florestan.
PIZARRO
Avec son aide !
ROCCO (se désignant avec Léonore)
Avec notre aide !
(À Don Fernando)
Seule votre arrivée le chassa.
CHŒUR
Que le méchant soit puni, lui qui opprima l'innocence ! Que la justice tire l'épée de la vengeance !
(On emmène Pizarro)
DON FERNANDO (à Rocco)
Tu as ouvert la tombe de cet homme noble ; enlève-lui maintenant ses chaînes !  Mais non, halte ! c'est à vous, noble dame, à vous seule qu'il convient de le libérer tout à fait.
LÉONORE
Ô Dieu ! Oh, quel instant !
FLORESTAN
Oh ! douceur inexprimable de ce bonheur !
DON FERNANDO
Ô Dieu, juste est votre jugement !
MARCELINE, ROCCO
Vous nous envoyez des épreuves, mais jamais vous ne nous abandonnez !
CHŒUR, LÉONORE, MARCELINE, FLORESTAN, DON FERNANDO, ROCCO
Ô Dieu ! Oh, quel instant ! Oh ! douceur inexprimable de ce bonheur ! Ô Dieu, juste est votre jugement ! Vous nous envoyez des épreuves, mais jamais vous ne nous abandonnez !
CHŒUR
Que celui qui a une femme aimante se joigne au chœur de notre allégresse : l'on ne louera jamais assez celle qui sauva son époux.
FLORESTAN
Ta fidélité a soutenu ma vie, la vertu effraie le méchant.
LÉONORE
L'amour a guidé mes efforts, le véritable amour ne craint rien.
CHŒUR
Louez dans la joie enthousiaste le noble courage de Léonore.
FLORESTAN, CHŒUR
Ô Dieu ! Oh, quel instant ! Oh ! douceur inexprimable de ce bonheur ! Ô Dieu, juste est votre jugement ! Vous nous envoyez des épreuves, mais jamais vous ne nous abandonnez !
LÉONORE
Par amour j'ai réussi à te libérer de tes chaînes. Que l'on chante hautement cet amour, Florestan est à moi de nouveau !
MARCELINE, JAQUINO, DON FERNANDO, ROCCO
Que celui qui a une femme aimante se joigne au chœur de notre allégresse : l'on ne louera jamais assez celle qui sauva son époux.
CHŒUR
Que celui qui a une femme aimante se joigne au chœur de notre allégresse : l'on ne louera jamais assez celle qui sauva son époux.
MARCELINE
Par amour elle a réussi à le libérer de ses chaînes.
FLORESTAN
Par amour tu as réussi à me libérer de mes chaînes.
JAQUINO, DON FERNANDO, ROCCO
Par amour elle a réussi à le libérer de ses chaînes.
CHŒUR
On ne louera jamais assez celle qui sauva son époux.

FIN