mardi 21 octobre 2014

En cheminant... Francis Jammes, Le pèlerin de Lourdes

Le songe de Jacob, José de Ribera

LE SOMMEIL DU PÈLERIN
Jean Escuyot eût pu certainement aller dormir dans quelque hôtellerie modeste, y prendre un long repos bien gagné après les longues traites du voyage et les allées et venues au cours de cette journée qui venait de s'achever, à dix heures, dans les flambeaux et les cantiques. Mais son esprit, volontiers pénitentiel, bien qu'il ne repoussât pas, comme on l'a vu, l'apéritif ou le bon repas offerts à l'occasion par quelque Mazères, reprit le dessus.
Il ne voulut pas cependant refuser une détente nécessaire à son corps racineux duquel il exigeait beaucoup. Mais il n'userait du sommeil qu'avec sobriété.
Il ne reprit donc pas le chemin de la ville, et s'en fut à l'Abri des Pèlerins. Ceux-ci, pêle-mêle, s'entassaient déjà sur des banquettes, ou même sur le sol. Dans ce refuge, des sacs et couvertures avaient été laissés à la discrétion de Dame Pauvreté. Des ronflements nombreux se mêlaient en un bruit de tonnerre.
Jean Escuyot avisa, dans un coin, un de ces couples mûrs à qui l'infortune donne le désir si touchant et sincère d'obliger le prochain. L'homme et la femme avaient l'un de ces accents du nord qui nous produit l'effet, à nous gens du sud, d'une langue étrangère. Mais la Charité est une langue universelle, et Jean Escuyot l'éprouva encore une fois lorsqu'il vit ces bonnes gens lui sourire et lui offrir, dans leur unique gobelet, un peu de vin qu'il accepta en se confondant en mille remerciements. Il ôta ensuite ses chaussures qu'il rangea tout à côté de son chapeau, de sa musette et de son bâton. Il s'étendit sur une serpillière, et, à demi roulé dans une couverture de laine, s'endormit.
La lune, à travers les vitres d'une haute fenêtre, frappait de ses rayons les méplats de sa face dont le modelage revêtait, dans l'abandon du sommeil, la majesté de ce qui n'est point tout à fait la mort ni tout à fait la vie. Le masque de l'homme reflète alors la gravité suprême, les angoisses de toute une existence, les appels à Dieu comme si, enseveli sous plusieurs ondes, il épousait les unes après les autres leurs vibrations. Ribera a fixé une telle expression sur la face de ce jeune et solide muletier qui représente Jacob en proie au songe sacré. C'est quand il va s'éveiller en proférant :
— Ce lieu est terrible, c'est la maison de Dieu et la porte du Ciel, et on l'appellera le Palais de Dieu.
En cette nuit, la douceur de l'Évangile baignait d'une lueur d'aube la physionomie de Jean Escuyot, donnant à ses traits la ressemblance avec Celui qui, au temps des patriarches, ne s'était pas encore incarné.
C'est que le bon pèlerin avait bien revêtu, à l'intérieur comme à l'extérieur, dans son esprit et dans ses membres, l'Homme-Nouveau. Il était, dans cette ville de l'Immaculée, plus que jamais le fils de la divine Grâce. Pauvre Jean Escuyot, pauvre enfant de gendarme, pauvre percepteur émérite, pauvre poète qui s'ignore, couché là, dans cet asile public, il était enveloppé de la gloire de la vraie création, la plus initiale si l'on peut dire : celle où Dieu n'a plus emprunté an limon de la terre pour créer le Nouvel Adam, mais à l'argile sublimée d'un sein de Vierge.
Ce n'était plus de la côte d'Adam, qu'était désormais issue l'humanité qui s'éveillait de la mort, mais de la côte du Christ accouché d'un coup de lance.
En ce moment, un sourire léger comme la brise parcourut la face du dormeur. Peut-être percevait-il, avec la sensibilité qui parfois préside à notre sommeil, le murmure du gave coulant à peu de distance de là, vers la grotte. Traduisait-il, en mots intelligibles, la louange que son eau vive allait mettre, un peu plus loin, aux pieds de la Vierge parcourus du frisson des deux roses d'or révélées à Bernadette ?
Lorsque Jean Escuyot s'éveilla, deux heures sonnaient dans la nuit. Il avait donc dormi peu de temps, mais il se sentait dispos. Il se signa pour offrir sa journée au Cœur sacré de Jésus, et, prenant garde de ne pas réveiller ses voisins, il s'achemina vers la grotte.
Il ne se fut permis, sous aucun prétexte, de n'être pas, ici, autant que le lui permettaient ses forces, le Chevalier servant de la Reine des Cieux. Cette espèce de pieuse veillée d'armes, bien des fois il l'avait accomplie. Elle ne pourrait être que délices aujourd'hui, avant l'aube, dans cette clarté, dans cette solitude que la fraîcheur un peu trop aiguë de la tombée de la nuit ne troublait plus. Certes, vêtu comme nous savons qu'il était – il venait de se rechausser, de reprendre son chapeau, sa musette et son bâton – un esprit léger n'aurait pu l'apparenter à quelque chevalier du Saint Sépulcre qui s'est paré d'une cape de soie pour présenter ses hommages à la Madone, ni à un Croisé tel que saint Louis qui revêt une armure d'or à Damiette, ni même au pèlerin poétique de Compostelle…
« avec l'humble bourdon et les blancs coquillages ?... »
Pourtant Jean Escuyot était bien tout cela. Il l'était au dedans, et presque au dehors, sans y chercher, parce que dans tout cœur noble il y a un pèlerin avec l'armure de la foi, avec le casque spirituel dont parle saint Paul.
Va-t-on croire qu'aux yeux lucides de celle dont la statue se dressait là, de celle que Jean Escuyot venait saluer sous les astres, ce chapeau roussi de pluie, et qui commémorait des fêtes et des deuils, ce tricot, parodie de la cotte de mailles, cette jaquette et cette culotte qui n'avaient rien d'une armure, ce bâton en guise de rondache ou de lance, allaient sembler moins beaux que l'attirail pompeux du Moyen Âge ? Et lorsque Jean Escuyot se servirait, pour puiser l'eau de source qui a jailli sous les doigts de Bernadette, de ce récipient que l'on eût dit taillé dans une boîte à conserve, celui-ci ne serait-il l'égal, au même regard, de la plus rare coquille où chanta la plus belle épopée chrétienne ?
À peine quatre ou cinq ombres, prosternées ou assises entre les bancs de bois, peuplaient à cette heure insolite le devant de la grotte. Autant dire que c'était la solitude complète. Ces apparences de fantômes pouvaient appartenir à des corps assoupis. Tel était leur silence, que Jean Escuyot n’entendait rien que le bruit de ses pas qui, pourtant, se faisaient légers, le murmure des fontaines et le gloussement du gave.
Au clair de lune, le creux du rocher à l'entrée duquel se dresse, comme un bourgeon de lumière, la statue vénérée, prenait des noirs mordants d'eau-forte. Est-il vrai, comme une tradition le rapporte, que, dans la profondeur de cette cavité ténébreuse où la Vierge est apparue, se trouverait une sorte de table de pierre, d'une autre nature que la roche environnante, et qui aurait servi à des sacrifices humains de la préhistoire ? On peut bien en douter, et ne pas davantage se soucier d'une telle fable que ne s'y fût complu, dans la simple ferveur de l'oraison matinale qu'il faisait à genoux, le chapelet en main, Jean Escuyot.
Quatre heures sonnèrent à, la Basilique. Et le vieux pèlerin alla s'asseoir sur le parapet. L'eau qui passait rapidement lui donna l'illusion, qu'il avait éprouvée quelquefois, de se sentir emporté sur un bateau, à contre courant, alors que l'on se trouve en terre ferme. L'idée lui vint que cette église, qui dressait au-dessus de lui son triple pont et ses mâts, était en marche, et qu'il en était un vieux marin. Il songea au Saint-Pierre de bronze, dont on baise le pouce à l'entrée de la Crypte, et qui était l'amiral de ce vaisseau voguant vers le riel. De concert avec le chef des Apôtres, la Vierge guidait la galère catholique dont, toute la journée, les galeries de marbre avaient supporté l'équipage et les passagers qui chantaient dans un azur invraisemblable où vibraient tous les pavillons, cependant que, comme des ailes, les rampes de pierre se gonflaient.
L'une des ombres qui s'immobilisaient devant la figure virginale se déplaça, et Jean Escuyot, dans la clarté du point du jour, distingua la silhouette d'un prêtre qui se dirigeait vers lui.
Cet inconnu marquait trente ans. Une douillette fatiguée laissait à peine entrevoir le froc blanc d'un moine de Picpus. Les yeux marrons avaient une vivacité singulière, entre lesquels prenait naissance un nez qui ressemblait à un bec d'aigle. Une barbe noire, frisée, encadrait les joues assez creuses, la bouche ascétique. Le front s'arquait avec fierté. Une courroie barrait la poitrine et retenait un sac de cuir usé comme le vêtement, mais taillé néanmoins dans une matière solide, le sac du voyageur qui vient de loin, tandis que la simple musette de Jean Escuyot était aussi légère que celle du petit soldat qui va chez lui en permission.
Le religieux salua d'un mouvement de tête le pèlerin de Tournay qui, toujours assis sur le parapet, se trouvait être encore en proie à son rêve qui lui montrait l'imposante nef de Saint-Pierre où la grotte s'incorporait.
— Alors, mon bon Monsieur, fit l'inconnu, nous faisons partie du même bateau ?
La voix était claire, distinguée, sans accent.
Jean Escuyot, qui s'était redressé, répondit après un moment d'hésitation causé par la surprise :
— Mais oui, mon Père.
— Nous ne sommes pas très nombreux, ce matin, sur le pont !
Ayant dit cela, le moine sembla scruter l'abîme du ciel où fermaient leurs yeux les dernières étoiles. Il reprit :
— Il faut, Monsieur, que je reprenne mon train d'assez bonne heure. Je vous ai vu là. Nous nous croisons dans la vie, tels que deux astres en un point de l'infini, et à un moment prévu de toute éternité. Je demande à votre Charité de vouloir bien m'accompagner non loin d'ici.
— Qu'est-ce que vous désirez, mon Père ?
— J'ai besoin de vous, reprit l'autre avec douceur. Et je vous demande ce service au nom de notre Mère.
Jean Escuyot, toujours original, sinon inattendu, lui répondit :
— Excusez-moi, mais les vieux pèlerins ont leurs manies, et je ne saurais accompagner un serviteur de Dieu sans que j'aie fait un brin de toilette.
Et Jean Escuyot, enjambant lestement le parapet après avoir déposé sur le banc sa jaquette, son chapeau, son bâton et son sac d'où il retira une serviette et un bout de savon, se laissa glisser tout debout sur la berge.
Le prêtre le vit se déchausser, frotter ses souliers avec de l'herbe humide, entrer nu-pieds dans l'eau, fort basse en cet endroit, puis se mettre à plat ventre, enfouir dans l'eau sa face barbue, se savonner, s'éclaircir. Il l'entendit renifler, pousser des soupirs de satisfaction. Quand il se fut essuyé, rechaussé, il revint sur le quai en se hissant à la force des poignets.
— Maintenant, à vos ordres, mon Père, fit-il.
Ils cheminèrent l'un près de l'autre, le religieux se dirigeant vers l'Esplanade et les rampes qui montent à la Basilique.
Jean Escuyot se sentait doucement et simplement ému par la présence inattendue de cet homme qui avait un peu la physionomie que plusieurs maîtres espagnols ont prêtée au Christ. L'atmosphère dans laquelle ils plongeaient était délicieuse : une sorte de rosée enveloppait les choses, leur communiquait une vibration que l'on sentait venir du soleil qui se levait.
Quand ils furent parvenus à la plate-forme qui donne accès à la crypte, le religieux comme se parlant à lui-même demanda :
— N'est-il pas vrai que notre cœur était tout brûlant au dedans de nous lorsqu'il nous parlait en chemin et qu'il nous expliquait les Écritures ?
Puis, après une courte pause :
— La Vérité parle au dedans de nous sans aucun bruit de parole.
Ils pénétrèrent dans la crypte.
Lorsque Jean Escuyot vit le Père entrer à la sacristie, après l'avoir prié de l'attendre un instant, il avait déjà compris qu'il allait lui servir la messe. C'est que le prêtre n'avait point douté que ce vieux pèlerin, juché sur la pierre qui surplombe le gave, ne sût lui rendre ce bon office. En effet, depuis son plus jeune âge, Jean Escuyot avait toujours aimé jouer le rôle d'enfant de chœur.
Le religieux avait bientôt reparu avec les ornements sacerdotaux, les objets liturgiques, et Jean Escuyot, le précédant après s'être débarrassé de son petit bagage, se fit le très humble servant d'une messe basse, mais si fervente qu'il crut y assister au Ciel.
Lorsqu'il se pencha vers la parcelle d'Hostie, que lui avait réservée le prêtre, à qui il avait témoigné du désir de communier, et quand il l'eut prise, il fut tellement touché d'amour qu'il lui fallut un temps assez long pour se ressaisir.
* * *
Après la messe, au sortir de la sacristie, ils s'agenouillèrent sur le même banc pour vaquer à leur action de grâces.
— Voulez-vous, demanda ensuite le religieux, j'en ai le temps encore, que nous nous rendions à la grotte pour adresser à l'Immaculée notre adieu reconnaissant ?
— Mon Père, je vous suivrai où vous voudrez.
Ils redescendirent par la rampe et, bientôt, se retrouvèrent à l'endroit qu'ils avaient quitté une petite heure auparavant.
Après une prière assez brève, le religieux toucha l'épaule de Jean qui se leva, et il l'invita à le suivre et s'asseoir à quelque distance, là-même où il l'avait abordé. Alors, d'un ton assez brusque :
— Je vais vous raconter mon miracle.
Jean Escuyot fit un geste de surprise, plissa le front.
— Oui, mon miracle, qui s'est produit il y a quelque vingt ans, à quelques mètres d'ici, là où cette nuit vous m'avez tout d'abord aperçu. Je ne sais quelle idée m'a fait me diriger vers vous. II est vrai que vous étiez seul à prier là.
... Je suis né, raconta d'une voix assez basse le moine, et en fixant plus d'une fois des yeux la Vierge du roc de Massabieille, je suis né en face de ce reposoir où la dernière des petites Pyrénées expire dans le golfe de Biscaye.
Français, fils de Français, j'ai vu le jour dans l'antique Fontarabie qui est posée là, toute cramoisie et dorée, sur la plage, et pareille à une grenade ouverte à l'heure où les rayons du couchant en éclairent les ruines solennelles. La rumeur rauque du bourdon de la cathédrale se mêle parfois au chant lugubre de cette conque marine, tordue comme une sirène qu'elle évoque encore par son charme dangereux sous le vent des tempêtes qui émeuvent toute la côte. Mais, la dominant de trois cents mètres, la Vierge de la Guadaloupe, dans sa belle robe à cloche, pose son pied tranquille sur la divinité païenne dont elle étouffe le grondement et la colère. Les flots s'apaisent, le soleil luit de nouveau, les cris aigus et ensoleillés des poissonnières rivalisent avec le piaulement des mouettes ou les sifflets stridents des hirondelles. Des barques, ailées par leurs avirons, glissent sur la nappe de la Bidassoa, s'enventurent vers le large à la recherche de la sardine ou du thon. Sur la jetée, verdie par les varechs, et d'où monte une saine odeur de goudron, et de fenouil de mer, les douaniers, pareils à des images d'Épinal, causent avec les commères. Sur la place ombragée de platanes l'on raccommode des filets, on tresse de la corde. Dans le quartier des pêcheurs, des hardes et des toiles huilées sèchent sur les galeries qui arborent des buis bénits. Un relent d'huile, à l'heure des repas, s'exhale des cuisines.
J'étais en pension à Bayonne, mais les moindres vacances me ramenaient dans cette bien-aimée Fontarabie où mon père était retenu par un important commerce de vins et de cidre. Je me promenais aux environs avec ma mère et mes deux sœurs. Nous allions jusqu'à Notre-Dame-de-Guadaloupe dont je vous ai parlé, sur le Jaïzquibel. Et je n'avais pas été sans remarquer, au flanc de la montagne, une construction blanche dont on m'avait dit :
— C'est le couvent des Pères de l'Ordre de Picpus.
— Qu'est-ce qu'ils font ? avais-je demandé.
— Ils partent de là pour l'Océanie afin d'aller y soigner, au péril de leur vie, la plus horrible maladie qui soit sur terre.
— Quelle est cette maladie ?
— La lèpre.
Cette explication, donnée par ma mère, m'avait épouvanté. Et, sans que j'eusse questionné davantage à ce sujet, le seul mot de lèpre évoquait en moi la brûlure dévorante d'un feu infernal, la manifestation la plus tragique du péché.
Or, un matin du mois d'août que je me trouvais à Lourdes où nous nous rendions quelquefois, j'avais fait ma première communion l'année précédente, j'étais assis là, vous dis-je, où j'ai prié. Il était environ dix heures. Les voitures transportant les malades circulaient, venaient se ranger à cet endroit où j'implorais la Vierge de concert avec les pèlerins pressés sur les mêmes banquettes.
Je crois revoir le petit garçon que j'étais avec une casquette de collège laurée d'or.
J'avisai, soudain, à cinq ou six mètres de moi, dans sa roulante guérite de cuir, un enfant de mon âge dont la face était monstrueusement ravagée par un chancre ou un lupus qui déchaussait ses dents jusqu'aux narines, rongeait le nez, gagnait les joues et les paupières.
Tandis que je considérais ce rebut de l'humanité avec un profond effroi mêlé de compassion, une jeune fille, qui se trouvait non loin de moi et qui venait d'arrêter son regard horrifié sur ce masque de feu, s'écria, sans savoir au juste ce qu'elle faisait, dans un accès de terreur folle qui la fit se redresser et s'enfuir :
— La lèpre !
Le religieux poursuivit :
— Le miracle...
— Quoi, mon Père, vous avez assisté à un tel miracle !
— Un moment, cher Monsieur..., à un miracle auquel vous ne vous attendez point, et que je ne prévoyais pas davantage avant que j'eusse contemplé ce terrible visage.
… Le cri poussé par la jeune fille devait entrer comme une flèche bien profondément dans mon cœur et ne me laisser aucun répit, non plus que le souvenir de cette plaie lamentable que j'eusse voulu guérir. J'éprouvais alors, nettement, que l'Hostie que j'avais reçue plusieurs fois, était la transfusion même en moi du Christ et de sa Charité, et qu'il fallait le laisser faire à ma place, ne lui servir que d'instrument, sauver les misérables, peut-être innocents par eux-mêmes, qui expient les fautes de l'Humanité tout entière dans les îles de corail, vaste partie d'un monde pour ainsi dire pulvérisé sur le désert du Pacifique. Il fallait donner le Ciel à ces déshérités.
— Mon Père !
— Je revins à Fontarabie, et, trois mois après, j'entrai au Séminaire de Picpus. Et, maintenant..
— Maintenant ?
— Maintenant je suis missionnaire des Sacrés-Cœurs à Molokaï, l'île de l'apôtre Damien. Priez pour ma Mission. Remerciez la Vierge de Lourdes pour le miracle qu'elle a fait en plaçant, ici, sous mes yeux, il y a vingt ans, un pauvre enfant défiguré, et en m'intimant l'ordre, par le cri d'effroi, qui me fut un signal, poussé par la jeune fille, de ressentir l'appel de l'Océanie. Là, par l'eau baptismale, j'ai guéri des centaines de lépreux non dans leurs corps, mais dans leurs âmes qu'a reçues le Dieu tout Puissant.
— Mon Père...
— Je vous bénis, bon et serviable pèlerin.
— Avant que vous me quittiez, puis-je vous demander d'intercéder pour un moindre miracle, un miracle que je souhaite de tout mon cœur à une petite infirme ?
Le religieux, avant que de tendre la main à Jean Escuyot, et prendre à jamais, sans doute, congé de lui, jeta un long regard sur la statue de la Vierge. Mais il ne prononça pas un seul mot.

LE RETOUR
Le bon pèlerin Jean Escuyot s'en revenait comme il était parti, à pied, allègre et chantant à tue-tête des fragments d'une complainte que son père lui avait jadis apprise et qui rythmait sa marche :
Est-il rien sur la terre
Qui soit plus surprenant
Que la grande misère
Du pauvre Juif Errant ?
Que son sort malheureux
Paraît triste et fâcheux !
Et il revoyait, épinglée dans la cuisine de la gendarmerie, la vieille image d'Épinal qui représentait, avec le texte de la chanson au-dessous, le vieillard légendaire avec son bonnet pointu, bleu et rouge, d'où débordaient les crocs des cheveux sur le col d'un mantelet jaune. Les yeux ressemblaient à des liards vert-de-grisés sous des sourcils hirsutes, et le nez en girouette semblait s'orienter sur le vent. Les culottes et les socques étaient d'un rouge écarlate, les bas bleus. Un cèdre gigantesque, au feuillage glauque, indiquait la lisière d'une forêt qu'il venait de traverser. Il allait à larges enjambées, d'un mouvement irrésistible, et l'index crochu de sa main gauche désignait un bateau qui dansait sur une mer dont les flots étaient représentés par plusieurs rangées, bien en ordre, de taupinières. De l'autre main il tenait un bâton qui mordait de sa pointe la grève parsemée de coquillages, et rocheuse çà et là.
... Je traverse les mers
Les rivièr', les ruisseaux,
Les forêts, les déserts,
Les montagn', les coteaux,
La plaine et les vallons,
Tous chemins me sont bons.
Et Jean Escuyot projetait en esprit ce descendant de je ne sais quelle tribu d'Israël dans la banlieue de la Capitale, un jour de fête populaire qu'il faisait très chaud et que des gens se tenaient dans la cour d'une auberge sous les ombrages sonores de cigales et de ménétriers :
... Dans Paris la grand' ville,
Des bourgeois en passant
D'une humeur fort civile
L'accostèr' un moment.
Jamais ils n'avaient vu
Un homme aussi barbu.
... Entrez dans cette auberge
Vénérable vieillard :
D'un pot de bière fraîche
Vous prendrez votre part
Nous vous régalerons
Autant que nous pourrons.
Le houblon écumait. Ah ! que Jean Escuyot comprenait bien que le routier éternel pût être tenté par cette boisson glacée et délicieusement amère.
... Messieurs, je vous proteste
Que j'ai bien du malheur,
Jamais je ne m'arrête
Ni ici ni ailleurs :
Par bon ou mauvais temps
Je marche incessamment.
... J'accepterai de boire
Plus d'un coup avec vous
Mais je ne puis m'asseoir
Je dois rester debout :
Je suis, en vérité,
Confus de vos bontés.
Et Jean Escuyot semblait, à chaque heurt de son pas sur le sol, enfoncer davantage encore, clouer la légende merveilleuse dans son cœur enfantin. Il en était à l'état civil du fils des Hébreux qui continuait de chanter de par les lèvres d'un Chrétien de Bigorre :
Laquedem
Pour nom me fut donné.
Né dans Jérusalem
Ville bien renommée ;
Oui, c'est moi mes enfants
Qui suis le Juif Errant.
... J'avais douze ans passés
Quand Jésus-Christ est né.
Et le pèlerin de Lourdes imaginait une Jérusalem étrange, une sorte de jeu de dominos entassés les uns sur les autres, un jeu auquel Judas eût certainement triché. Mais, soudain, une face apparaissait pleine de boue et de sang et les bras d'une croix gigantesque se balançaient au-dessus d'une couronne d'épines :
... C'est ma cruelle audace
Qui causa mon malheur ;
Si mon crime s'efface
J'aurai trop de bonheur
J'ai traité mon Sauveur
Avec trop de rigueur.
... Montant sur le Calvaire
Jésus chargé d' sa Croix,
Me dit en débonnaire
Passant devant chez moi :
Veux-tu bien, mon ami
Que je repose ici ?
... Moi cruel et rebelle
Je lui dis sans raison :
Pars, âme criminelle,
De devant ma maison :
Avance et marche donc
Car tu me fais affront.
Et voici que le sang de la vraie vigne, plantée par le Père de famille, fermenta de fureur dans les veines de Jean Escuyot — catholique. Comme il était seul sur la route poudreuse, au milieu des champs en ce moment déserts, il lança de toutes ses forces :,
« Vive Jésus ! Vive sa Croix ! »
Repris par le souffle de la légende, il terminait :
... Jésus la bonté même
Me dit en soupirant :
Tu marcheras toi-même
Pendant plus de mille ans :
Le dernier jugement
Finira ton tourment.
... De ce jour-là je suis
En marche jour et nuit.
... Messieurs le temps me presse,
Adieu la compagnie,
Grâc' à vos politesses !
Je vous en remercie.
Je suis trop tourmenté
Quand je suis arrêté.
Un clocher venait d'apparaître, celui de l'église de Piétat, charmante dévotion, nid de mousse situé sur un coteau où un vieil homme à barbe blanche, accordeur de pianos, entretenait jadis un jardin d'herbes balsamiques. Il en distillait une liqueur dorée et dont la fiole portait sur son étiquette : « Prix confidentiel pour MM. les Ecclésiastiques ». Le pauvre M. Jasmin, c'était son nom, ne fit point fortune avec. Il me souvient d'avoir goûté de cet élixir et de l'avoir associé à cette ivresse que donne l'air vierge des Pyrénées en fleurs.
Jean Escuyot avait-il jamais bu de ce nectar ? Je l'ignore. Mais, ce que je peux assurer c'est que, ayant interrompu ou suspendu la complainte du Juif Errant pour se restaurer de quelques vivres achetés à Tarbes, où il avait fait halte la veille, il fit la sieste sous des frênes.
Il dormit environ deux heures. Puis il descendit en une prairie au long de laquelle coulait un affluent de l'Arros. Il ôta sa chaussure et, entrant dans l'eau, il se mit à soulever les pierres du fond et à fouiller sous les souches de la berge, et il dénicha bon nombre d'écrevisses dont il emplit son sac débarrassé de peu de choses dont il avait fait un paquet à part.
Il était heureux d'avoir, en si peu de temps, fait une fructueuse pêche, une pêche qu'il offrirait, ce soir, avec la boussole et quelques menus objets, à la pauvre Méniquette qui aimait beaucoup ces crustacés.
Il évoquait, de tout son cœur apitoyé, paternel, la petite infirme. Que faisait-elle à cette heure, dans sa gangue de plâtre ? Il se la rendait presque présente : elle laissait pendre de sa couche une main que venait lécher Mouffetard, le chien de Jean Escuyot, un chien classique, bon comme le pain, épagneul bâtard, bouclé, d'un poil presque bleu à force d'être noir, et qui malgré sa taille assez grande rappelait ces essuie-plume que s'offraient jadis les vieilles filles. Ce nom, Mouffetard, Jean Escuyot l'avait emprunté d'une poésie qu'il ne pouvait réciter dans son enfance sans avoir les larmes aux yeux. Elle était intitulée : « Le chien Mouffetard ».
Le pèlerin poursuivit sa route vers Tournay. Déjà il touchait au village de Bordes qui n'en est guère distant que de deux kilomètres et demi. La douceur du crépuscule le fit s'attarder en ce lieu, et aussi un souvenir d'enfance qui l'attendrissait.
Dans ce jardin, resté le même, aux allées bordées de poiriers mélancoliques, une petite fille lui avait offert, il y avait quelque soixante ans, une poire tiède qui avait le goût du soleil. Elle en avait alors cinq, du même âge que lui. Orpheline, elle vivait chez son grand-père, un ancien juge de paix. Jean Escuyot se souvenait d'avoir entendu dire que cette petite fille, qui s'appelait Marie, était entrée dans l'Ordre de Nevers qu'a rendu illustre la présence de sainte Bernadette de Lourdes.
Lourdes ! Toujours Lourdes ! Lourdes partout ! Lourdes qui, telle qu'une entité bien vivante, anime de son souffle toute cette sienne Bigorre puis, franchissant monts et vaux et passant les mers, mieux que le Juif Errant, vivifie les pays les plus lointains, inspire aux religieux des Antipodes d'édifier, avec des roches, de petites grottes qui soient les sœurs cadettes de Massabieille ! Lourdes qui croise le monde, du Groënland jusqu'au-delà de la Terre de Feu, et des îles Gilbert aux îles Marquises.
Les contrées les plus reculées peuvent ignorer le vrai Dieu, le méconnaître ou le défigurer, mais un frisson parcourt le monde qui se fait soudain sensible comme une bulle de savon, et c'est le frisson de Lourdes qu'irradie le mystère de la Vierge apparue à une enfant.
Partout un missionnaire catholique annonce Lourdes aux peuples qu'un Jean Escuyot ne connaît guère que par des on dit, des images d'Epinal, des documentaires du cinéma paroissial et des gravures de la Propagation de la Foi. Il l'annonce à l'Esquimau nain, huilé et bouffi, qui poursuit le morse ; au Canadien dont le canot d'écorce affronte les rapides et sillonne en silence les lacs giboyeux ; à l'Indien coiffé de plumes multicolores et qui jette sur les rapides des ponts de lianes ; au pasteur protestant des États-Unis qui accueille ce qu'il tient pour une légende avec un rictus solennel ; au Mexicain dont la violence a soif du sang des martyrs quand son mysticisme s'égare au crépuscule dans l'odeur trop capiteuse du jasmin et du chocolat ; au Caraïbe des Antilles qui chasse les ramiers dans les bois de la Goyave ; au Colombien qui se pique de cultiver le miel attique et y réussit ; au Brésilien incrusté d'or qui a le goût des femmes, du café, des onctueux cigares, des perles grosses comme des noisettes qu'il fixe aux boutonnières de sa chemise ; à l'Argentin dont l'épouse a beaucoup de grâce dans sa petitesse, et ne dédaigne pas la poésie ; au Chilien pommadé qui fait des déclarations nombreuses au sujet de tout et de rien ; au Scandinave qui écoute seulement avec ses yeux qui vous répondent par un éclair de glace ; à l'Anglais de la Haute-Église qui fume sa pipe confortable, vêtu avec une élégance bourrue et qui arpente à longues enjambées, flanqué de saines jeunes filles, les gazons paradisiaques du golf ; à l'Espagnol qui oppose avec morgue la dévotion de Notre Dame del Pilar à tous les autres sanctuaires ; au Noir d'Afrique cachant derrière sa barbarie et son fétichisme une âme qui, régénérée, se couvre de rosée et de fruits ; au Soviet que le diable fait cracher sur le Christ ; au brahme dédaigneux et beau qui suit les cours de théologie des Jésuites ; au paria qui souffre dans son taudis avec son chien famélique ; au bonze qui, dans la solitude de la montagne, brûle de l'encens devant un moulinet à prières et frappe sur un gong afin de convoquer les adorateurs de divinités obèses et grimaçantes ; au Chinois qui donne les enfants qui le gênent à manger aux truies, se délecte de nids d'hirondelles, d'ailerons de requin, de racines de nénufar, d'huile de ricin, repasse avec volupté dans son esprit le détail du supplice qu'il va faire infliger, goutte à goutte, aux propagateurs de l'Évangile ; à l'Océanien dont la chair qui semblait pétrie de fleurs est maintenant rongée comme un madrépore.
À tous ceux-là, et j'en passe, la Vierge de Lourdes a été révélée par la bouche d'une petite enfant qui disait vrai — Bernadette.
La petite Marie avait donc été prise dans ce doux cyclone de la foi lourdaise et soulevée jusqu'à Nevers, sans doute en sa vingtième année. Elle s'était détachée, pensait-il, comme sous un doux orage au printemps s'envolerait le pétale de l'un de ces poiriers, toujours les mêmes. Elle était peut-être morte. Quand ? Il n'avait guère plus arrêté sa pensée sur elle qu'il n'avait d'ailleurs que peu connue, alors que son père, gendarme, allait rendre visite au vieux monsieur de ce village. Celui-ci avait-il quitté ce monde avant ou après l'entrée au Couvent de sa petite fille ? Il ignorait, ou avait oublié ces choses. La propriété, croyait-il se rappeler, avait été achetée par des Américains revenus au pays.
Il entra dans la pauvre église déserte et, s'agenouillant dans un coin d'ombre, il continua de projeter dans l'atmosphère apaisante ces souvenirs qui remontaient à sa naissance presque. Cette gentille Marie, qu'il revoyait habillée d'un petit tablier bleu et blanc à petits carreaux comme un geai – de tels détails survivent alors que de plus importants s'annulent ! – n'était-elle venue sur la terre, en cet infime bourg des Hautes-Pyrénées, que pour y devenir plus aisément une enfant de Marie, sa divine Patronne ?
De même que la petite fille s'était portée au-devant de lui, petit garçon, pour lui offrir de ce fruit fondant et lumineux, Bernadette était allée à elle, du haut du Ciel, pour l'inviter à goûter les fruits de la Croix. Il imaginait l'une et l'autre : la voyante coiffée de son capulet, chaussée de gros bas de laine et de sabots, le bras gauche passé dans l'anse d'un cabas de pauvresse et conduisant sa protégée par la main dans un sentier céleste qui, bientôt, s'inclinait vers le cloître.
À cette compagne des premiers ans, morte ou non, Jean Escuyot voulut s'unir par la prière.
Lorsqu'il quitta la chapelle, son cœur allègre était plein d'azur et plus que jamais il se sentait le pèlerin chantant des vieux âges, celui en qui prennent l'essor les rythmes des complaintes et des mystères et dont la marche même, scandée, est une oraison. Et tandis que le soleil comme un ostensoir envoyait au ciel ses derniers rayons derrière la colline, il lançait à pleine voix les strophes du cantique populaire que l'on chante à la procession aux flambeaux :
Sur cette colline
Marie apparut :
Au front qu'elle incline
Rendons le salut.
À l'enfant timide
Priant au vallon,
Au Gave rapide
Elle a dit son nom.
L'enfant le répète,
Comme un doux écho ;
Le Gave lui prête
La voix de son flot.
La France l'écoute,
Se lève soudain,
Et se met en route
Chantant ce refrain.
La voix maternelle
Dit : Venez ici !
Le peuple fidèle
Répond : Me voici !
Un souffle de grâce
Pousse vers ce lieu ;
Ce souffle qui passe
Est celui de Dieu.
Reçois la prière
De tes pèlerins :
Montre-toi leur Mère,
De tous fais des saints.
Et quand il en avait fini avec une strophe, il attaquait la suivante après un Gloria Patri majestueux qui semblait s'arrondir dans le ciel comme un arc roman.
Il ne s'accordait quelques minutes de silence que pour grossir une gerbe de bruyères et de grandes marguerites qu'il avait commencé de cueillir au sortir de l'église. Et, les ramassant au bord des talus, ou sur la lisière sableuse d'un champ dont il entr'ouvrait puis refermait avec soin la claie, il songeait qu'il avait appris, dans un langage des fleurs appartenant à Méniquette, que la bruyère est le symbole de la solitude.
Et cela le touchait beaucoup. Il s'était répété parfois : je suis une vieille bruyère, j'en ai le teint vineux et aussi les racines brunes et résistantes.
Il se disait à lui-même ces choses qu'il n'aurait jamais osé confier à personne. Mais, dans le secret de son âme, il en était heureux, comparant aussi les grandes-marguerites à tige trop frêle, aux cols blancs bien repassés des jeunes filles et au cœur d'or de Méniquette.
Ah ! si celle-ci avait été libérée de son mal, si elle était devenue une grande enfant radieuse, épanouie, qui se fût mariée à un beau garçon et qui eût pressé sur cette guimpe couleur de lait un enfant bigourdan, son désir eût été comblé — sa vie plongée, lui semblait-il, dans un lac de béatitude.
Et, projetant ces choses, il laissait parfois faiblir sa voix, et des larmes coulaient sur sa joue.
Un long moment, il se tut tout à fait.
Il s'était arrêté sur la route, lumineuse à l'approche du crépuscule comme la nappe de la table d'Emmaüs, et il offrait, en la haussant, cette humble gerbe au Créateur dans la gloire duquel il se sentait submergé.
Ce n'était qu'un acte d'amour très simple. Et la nuit venait et, comme une longue caresse sur le front fatigué du ciel glissa une longue étoile filante.
Il reprit sa marche et son chant jusqu'à l'entrée du village.
Déjà il atteignait les premières maisons en bordure de route où jadis les peupliers rendaient à la moindre brise un long bruissement.
Loustalot, encore au travail, frappait de son marteau rebondissant l'enclume qui chantait comme une cloche claire mêlée à l'angélus du soir. Et Jean Escuyot se découvrit, se signa, récita la prière mariale en envoyant les syllabes dans la direction de Lourdes. Le maréchal-ferrant n'aperçut point Jean Escuyot, car le feu de sa forge, à la fois blanc et cerise, l'éblouissait.
Puis, ce fut l'auberge Feugère portant encore la vieille enseigne : « Au Cheval Blanc ».
Par les vitres éclairées il aperçut Mme Félisson, l'épicière, qui pliait une denrée dans du papier-chandelle avant de rendre, le plus lentement possible, la monnaie au client qui n'avait peut-être pas encore soupé, bien qu'il fût près de neuf heures.
Le perroquet de Mlle Abadie attendait, majestueux sur son perchoir, qu'on le rentrât à l'intérieur de la pharmacie. Il grommelait.
L'automobile du docteur Noguès stationnait devant la boutique du perruquier Sénac, le plus grand blagueur de toute la terre.
Un petit garçon rapportait chez lui un gros pain dont on eût dit un grain de blé charrié par une fourmi.
Jean Escuyot franchit le pont poétique et jeta un regard affectueux aux rochers sur lesquels il aimait s'installer parfois pour jeter sa ligne.
Il déboucha sur la place. Devant l'étude de M. Denagiscarde il aperçut quelques personnes qui prenaient le frais, mais on n'en distinguait guère que l'ombre. Il eût pu les nommer pourtant à cause de la vieille habitude qu'elles avaient de se réunir ainsi, l'été, devant la porte surmontée de panonceaux étincelants le jour comme les boucliers des héros d'Homère. C'était messieurs Cazenavette, Pédebidou, Carrère, avec le tabellion.
Parvenu au bout de la place, Jean Escuyot tourna à gauche pour retrouver la vieille maison qu'il avait acquise depuis longtemps et où il donnait asile à Méniquette et sa maman en les secourant de mille manières. Sans doute avaient-elles déjà terminé leur frugal repas. Ce ne serait que demain qu'il pourrait faire manger à la petite infirme les écrevisses, grouillantes encore dans la musette, et qu'il accommoderait au vin blanc avec beaucoup de poivre et de laurier. En vue de la cuisson de ces bêtes, qui ne pouvaient attendre, il enverrait acheter tout à l'heure chez Brondou une bouteille de vin d'Ozon-Lanespède.
Il y avait un parterre qui dépendait de sa demeure, bien qu'il en fût séparé par la rue. Suivant les saisons, on y admirait les cloches rouges des bignonias, bleues des paulownias, et les longs cigares des catalpas. Ces fruits, obliquement dirigés vers le sol, simulaient une grosse averse espacée.
Jean Escuyot n'était plus qu'à trente mètres du seuil devant lequel il distinguait deux ombres : celle du bon chien Mouffetard et celle d'une petite fille. Il crut tout d'abord que celle-ci était la nièce du curé, son voisin. Elle se tenait debout et le chien assis se laissait caresser par elle. Il se rapprocha, se demandant s'il était le jouet d'un songe. Cette enfant était Méniquette. Elle le reconnut. Elle fit, à sa rencontre, quelques pas, avec toute l'aisance légère d'une petite fille bien portante.
— Toi ? lui dit-il.
Et Méniquette répondit :
— Bonjour, Janot.
C'est ainsi qu'elle appelait tendrement le vieillard.
— Toi ? répéta-t-il.
— Oui, moi.
— Quoi, tu marches ?
— Oui.
— Tu ne souffres plus ?
— Non, parce que j'ai rêvé.
— Qu'as-tu rêvé ?
— J'ai rêvé, hier, qu'il fallait que l'on me sorte du plâtre, et maman a décousu l'appareil avec un sécateur.


Francis Jammes, in Le Pèlerin de Lourdes

vendredi 17 octobre 2014

En accueillant... Jean Guitton, Père AM Carré à l'Académie Française

Lorsque Guizot reçut sous cette coupole Lacordaire, le premier religieux admis à l'Académie française depuis trois siècles (vous serez le second), il surprit le public en appelant ce dominicain « Monsieur ». Je le surprendrai peut-être, en vous appelant tout simplement : « Père ».
Mon Père,
Permettez-moi de vous remercier pour cette première parole silencieuse, qu'est le symbole de votre habit. L'habit de saint Dominique, vous l'avez porté sous la coupole, comme l'avait fait jadis le Père Lacordaire. Cette apparition blanche est déjà un discours. Non, certes, que vous regrettiez les temps révolus où le costume désignait l'état secret de la vie, la consécration aux aimes ou à l'Église, en somme le désir de porter l'apparence jusqu'à la dignité de l'être. Ces temps sont révolus, et désormais personne ne veut paraître ce qu'il est, ni ce qu'il fait dans la société. Chacun désire qu'on oublie sa fonction, et le vêtement dissimule jusqu'à la différence du sexe. On voudrait se confondre avec les autres et n'être qu'un exemplaire monotone de la blanche espèce humaine. Mais il y a encore certains îlots où le vert, le noir, le rouge et surtout la blancheur, désignent, comme par le passé, ce qui est caché au-dedans. Viendra bientôt un temps où l'humanité ne trouvera plus que dans les monastères et les grands ordres religieux de moines et de moniales ces formes blanches et noires d'hommes et de femmes qui lui rappelleront sa destinée.
Vous avez revêtu, disais-je, l'habit de Lacordaire, cet habit qu'il fallait assez d'audace pour prendre lorsqu'il réintroduisait en France la règle des ordres religieux, si peu comprise après Voltaire et la Révolution, même par les esprits les plus libéraux. Et ce fut un jour solennel sous cette coupole que celui où l'on vit apparaître la forme blanche de Lacordaire, qui prononça l'éloge de M. de Tocqueville.
* * *
Ce qui avait fait la gloire de Lacordaire, c'étaient les conférences de Notre-Dame. Ce sont vos conférences à Notre-Dame qui vous ont appelé ici.
Mme Swetchine, cette femme exceptionnelle, génie slave transplanté rue Saint-Dominique, groupait à Paris l'élite politique et religieuse. Elle a donné le premier exemple du dialogue œcuménique, et de cet entretien, encore plus difficile, qui consiste à réconcilier entre eux les catholiques de droite et les catholiques de gauche. Mais, disait-elle, c'est en entrant dans la pensée des autres qu'on se réconcilie avec la sienne. Elle avait su persuader un prélat légitimiste, Mgr de Quélen, membre de l'Académie française, d'appeler à Notre-Dame ce converti fougueux qu'était le jeune Lacordaire. Et elle avait surtout compris qu'il fallait cesser de faire à Notre-Dame des discours, ou des sermons, ou des oraisons funèbres, mais qu'il fallait reprendre l'idée des Pères grecs, qui concevaient que l'idéal de toute parole, même ecclésiastique, était la conversation, la causerie d'égal à égal, l'homélie. Qui donc a défini ainsi l'éloquence : « Être éloquent, c'est dire quelque chose à quelqu'un ». Et combien ne disent rien ! Combien disent trop, parlent à tous, alors que le véritable orateur descend dans le cœur de chacun, qui se sent directement concerné, comme au jour de la Pentecôte faisait l'Esprit. Lacordaire inventa la conférence dans la basilique.
Le cours public, le discours, la conférence sont devenus, surtout après Mai 68, des genres désuets. On a redécouvert la causerie, où les disciples sont les maîtres des maîtres, comme au temps de Platon et de Phèdre, au temps de Jésus « retrouvé parmi les docteurs » alors qu'il « les écoutait et les interrogeait ». Comme vous, j'allais jadis en Carême à Notre-Dame pour entendre le Père Janvier, le Père Sanson. Comme vous, j'examinais cet art ancien de l'éloquence dont la Sorbonne ne me parlait plus, et qui allait bientôt s'éteindre même au parlement : la radio a mécanisé la parole humaine. Je me souviens d'avoir entendu Marc Sangnier (comme Alain entendait Jaurès, comme Bergson entendait Viviani), d'avoir cherché comme vous comment procède l'orateur lorsqu'il veut remplir sous une voûte de pierre un vaste espace vide. D'abord des phrases assourdies, un peu hésitantes, dont il attend l'écho, comme s'il voulait créer à l'intérieur de la pierre une sphère sonore, comme s'il disposait avec patience une toile faite de fils invisibles sur lesquels il ne fait passer d'abord aucun frémissement. Ces premières mesures créent cette complicité nécessaire à l'art oratoire pour faire de ses auditeurs d'abord juxtaposés un seul peuple attentif. Et vient un moment où, la parole engendrant la parole et se soutenant elle-même, l'auditeur et l'orateur se trouvent ensemble dans un état de sommeil et d'éveil, délivrés du poids de l'existence et prêts à consentir. C'est à ce moment-là que Lacordaire (et, je crois, tous les orateurs), laissent flotter les rênes, étonnés d'entendre « cet accent », disait Lacordaire, « qui me trouble moi-même, et que je ne connaissais pas ». C'est ce moment où celui qui parle devient la parole même.
Et ce moment passé, peu importe que l'orateur finisse ou ne finisse pas, poursuive ou ne poursuive pas, conclue ou ne conclue pas. Il ne faut pas qu'il tourne autour de sa finale comme un Boeing qui cherche la piste, mais qu'il se pose à la manière des mouettes, finissant sans avoir l'air de finir, et faisant lentement sur ses frêles épaules le signe de la croix. Alors, rentré dans la sacristie ou dans sa cellule, l'orateur sacré s'interroge lui-même. Il se demande s'il n'a pas parlé trop bien. Lacordaire se flagellait.
La différence de l'orateur profane et de l'orateur évangélique est grande. Pour le prédicateur de Jésus-Christ, son premier converti, et si j'ose dire sa première victime, c'est lui-même. L'aboutissement de votre discours, c'est votre prière. Quant à vos auditeurs, ils devraient entrer dans le silence. Un stoïcien orateur disait à l'assemblée : « S'il vous reste encore quelque liberté pour m'applaudir, c'est que je ne vous ai pas convaincus ». Chaque fois que je vous ai entendu, j'ai découpé dans la musique verbale un moment où vous aviez ce frisson qui révèle l'homme. Michelet disait qu'un cours public devait être un exposé lucide, traversé par des cris d'intimité. Et ce sont ces cris que seuls nous retenons.
Je me souviens qu'ayant rencontré après quarante ans mon ancien élève Jean Verdier, le si regretté préfet de Paris, je lui ai demandé quelle était la leçon de philosophie qu'il avait retenue. Il m'avait signalé une de ces leçons. Oh confusion, oh surprise ! C'était le jour où je n'avais rien préparé, où ce que j'avais été obligé de dire était sorti de mes entrailles.
À Notre-Dame, vous avez fait une expérience spirituelle incomparable sur le problème de la prédication. Il faut parler, disait un sage, non pas seulement pour ceux qui comprennent votre spécialité, qui sont de votre Église ou de votre parti, qui sont vos amis, vos élèves ; il faut aussi parler pour ceux que vous ne voyez pas, pour ceux qui vous ignorent, pour ceux qui ne viendront jamais. Et il est vrai que nous avons toujours deux auditoires, l'un qui est visible, l'autre qui est clandestin, invisible, indiscernable. Et c'est pourquoi Jésus parlait en paraboles énigmatiques, qui étaient obscures pour ses Apôtres mais qui maintenant éclairent tous les hommes : sa mort fut le plus parlant de ses discours. Un des dangers de la parole publique, de la parole chrétienne, est de ne parler que pour ceux qui sont au-dedans, comme on le faisait au temps de Bossuet et hier encore dans les chaires. Mais il existe un danger inverse, qui est bien visible dans les Églises chrétiennes après le Concile de Vatican II, qui est de parler seulement pour ceux du dehors, pour les amis de la justice et de la liberté civique, pour les promoteurs du progrès, pour ceux que Jules Romains, citant l'inexacte traduction de l'hymne des anges, nommait « les hommes de bonne volonté ». Alors on risque de réduire l'Évangile à une déclaration politique sur la justice sociale, le bonheur temporel. Il perd son identité. Vous évitez ces dangers contraires. Vous êtes social, vous êtes mystique. Vous êtes vous-même. Vous parlez pour ceux qui ne savent pas, sans lasser ceux qui savent. Et peut-être avez-vous encore un progrès à faire dans cet art d'obscurité qui entre dans l'éloquence comme dans la poésie. Puis-je vous citer la confidence d'une vieille paysanne qui revenait du sermon et qui me disait : « Notre nouveau curé ne parle pas aussi bien que l'autre. Figurez-vous, pauvre Monsieur, que j'ai tout compris ! »
Ce mystère de la multiplication des vérités selon les personnes va prendre un aspect nouveau avec les progrès techniques, qui sont si souvent des serviteurs de l'esprit, en raccourcissant l'espace et le temps. Lorsqu'en 1920 j'écoutais avec vous dans la cathédrale, j'étais gêné par mes voisins. Si je suis seul dans ma chambre à des milliers de kilomètres, alors se réalise le vrai dialogue pur. Du haut de la fameuse chaire de Notre-Dame, où nul sans fatigue du cou ne pouvait apercevoir votre visage, vous deviez jouir confusément de cet auditoire invisible, pulvérisé, fait d'innombrables esprits solitaires. Les mille lettres que vous receviez après chaque conférence vous en ont donné la preuve.
Et demain, lorsque votre visage, sculpté par l'attention, l'âge et la pitié, sera projeté sur les écrans de télévision, l'éloquence fera place à une communication plus simple encore. Avant la télévision, on ne communiait que par la voix. Désormais on parlera aussi par cette face humaine qui n'admet ni la feinte ni l'emphase. L'homme entier sera jeté devant un autre homme. Alors enfin on vous verra, comme présentement ici nous vous voyons. Vous parlerez aussi par votre regard.
Ce que j'ai le plus admiré, en lisant vos conférences, c'est le courage d'esprit avec lequel vous abordez les problèmes les plus délicats qui se présentent de nos jours à la conscience catholique : la morale conjugale, le rôle des laïcs, les mouvements charismatiques, l'usage de la violence, d'autres encore... Au fond, tout se ramène pour un théologien à dessiner la ligne difficile qui sépare l'esprit et la lettre. Je prendrai un seul exemple pour faire toucher du doigt votre finesse, votre hardiesse.
Il vous est arrivé de prêcher une station de carême au Vatican, dans la chapelle Mathilde, devant soixante cardinaux et prélats et, dans un enfoncement invisible, un auditeur privilégié, tendre et redoutable, celui qui vous avait choisi pour le sermonner. Vous avez candidement cité un passage un peu honteux de Bossuet, dont entre parenthèse vous occupez le fauteuil. En 1672, le maréchal de Bellefont avait écrit à Bossuet pour lui demander comment il conciliait avec ses cinquante domestiques son appréciation de l'éminente dignité des pauvres, et Bossuet lui avait répondu qu'il perdait « la moitié de son esprit s'il était à l'étroit dans son domestique », mais qu'il confiait cette question problématique au jugement de Dieu. À la place de Bossuet, j'aurais sans doute répondu qu'il peut y avoir un pharisaïsme du publicain, qu'on peut se ruiner pour garder les apparences de la pauvreté et gagner honnêtement sa vie en critiquant les pompes de l'Église. Au reste un évangile dit : « Bienheureux les pauvres », un autre précise : « Bienheureux ceux qui ont l'esprit de pauvreté ».
À vrai dire, ce sont des problèmes qui ont toujours agité la France : l'esprit janséniste tient pour la lettre et la rigueur, l'esprit jésuite pour la souplesse et l'esprit d'adaptation. Il me semble qu'en général, pour résoudre les cas de conscience, vous, dominicain, vous participez à l'esprit jésuite. Vous avez le cœur accueillant ; vous vous penchez sur les difficultés ; vous êtes toujours tenté par l'indulgence. Et cela vous prédisposait à être aimé des acteurs.
* * *
Vous avez été l'aumônier des acteurs et des actrices, et l'ami de ceux qui se consacrent à cette occupation longtemps condamnée par l'Église qu'est le théâtre.
Nous sommes bien loin du temps où Molière était enterré sans aucun éclat et où la comédie était considérée comme un divertissement qui nourrissait les trois concupiscences. Je vous ai entendu dire à un service funèbre pour Marcel Achard que Dieu lui-même aimait à sourire, et qu'il avait créé le monde dans un sourire.
Sur le théâtre vous avez écrit un ouvrage original et neuf, qui demeurera un classique de théologie morale. Vous serez cité comme l'adversaire de Bossuet, votre prédécesseur. Ce sont les pages les plus anti-Bossuet de notre littérature.
Contre Bossuet, qui rappelait l'anathème : « Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez ! » vous avez eu le courage de dire que Molière a joué, tout mourant qu'il était, pour que les pauvres ne manquent pas de pain. Mauriac avait entendu le Christ dire à Molière : « Ce que vous avez fait au plus humble de ces petits, c'est à moi que vous l'avez fait ». Molière joua, quoiqu'il fût malade, pour éviter le chômage, qui est encore pour tant de comédiens un mal endémique. Mais vous avez aussi rappelé le propos de Tertullien qui est si vrai : qu'en revenant d'un spectacle on trouve sa maison trop simple par rapport aux splendeurs de la mise en scène, et sa femme moins belle que l'actrice ou la danseuse, et sa vie plus terne, plus monotone.
Mais, philosophe plus encore peut-être que théologien, vous êtes allé jusqu'à considérer l'essence même du théâtre, son problème éternel.
Vous vous êtes demandé si l'acteur n'était pas contraint à un dédoublement de la personnalité. Vous avez cité cette confidence de Fresnay : « J'ai pu, disait-il, tourner Monsieur Vincent dans la journée et jouer le soir Auprès de ma blonde. Dans la pièce, cinq âges différents, cinq maquillages, et dans le film à peu près autant : dans la même journée, une dizaine de personnages d'aspect et de comportement différents. Jamais je n'ai senti aussi clairement ce que notre métier a d'anormal ».
Je me suis entretenu souvent avec Pierre Fresnay du Paradoxe du Comédien. Je lui disais : « Comment pouvez-vous être à la fois le docteur Schweitzer, Monsieur Vincent, Einstein, le défroqué, l'officier aristocrate, le clochard, et vous incarner tant de fois, tout en restant immobile et inchangé, peut-être secrètement diverti par vos métamorphoses ? » Il me répondit : « Vous touchez là le fond de mon art : un comédien doit être celui qu'il n'est pas ». Il ajoutait : « Et si je vous disais que plus l'être que je représente diffère de mon être, mieux je joue. Plus les larmes sont feintes, plus le rire est factice, mieux nous pleurons, mieux nous rions ». Et je pensais alors que le plaisir que l'on goûte au théâtre vient en partie de ce que nous y reconnaissons la part d'artifice qui entre dans la politesse et le jeu mondain, et jusque dans l'expression de nos joies et de nos deuils, et jusque dans les signes de nos amours.
Et Fresnay remarquait que la sévérité de l'Église contre les comédiens tenait beaucoup moins à la dissolution de leurs mœurs qu'à l'essence même du théâtre, qui est d'être une diabolique imitation. Shakespeare avait déjà dit que la nature du comédien était monstruous.
Si vous aviez causé avec Fresnay, vous auriez sans doute répondu que le prêtre aussi change de paroles, d'attitude et pour ainsi dire d'amour à chaque pénitent de son confessionnal. Et il ne faudrait pas, sans doute, vous pousser beaucoup pour vous faire avouer que seul un grand saint pourrait être un comédien véritable, authentique : l'efficacité de la grâce lui permettant d'avoir plusieurs êtres à la fois et de s'emparer des passions, si diverses, si changeantes, si contradictoires, pour les unir, chacune diversement, à l'Amour divin impassible qui a créé les passions humaines.
J'ai considéré aussi qu'il y avait une affinité entre l'action du théâtre et l'action sacrée. L'art du théâtre n'imite-t-il pas toujours comme l'indiquait l'ancien plafond de la Comédie-Française, la chute d'Adam et Eve autour de l'arbre mystique ? Le comédien nous en fait rire, le tragédien nous en fait gémir et pleurer.
M'est-il permis ici de poser une question indiscrète, et de me demander si l'office du pasteur et du prêtre (comme aussi celui du professeur), en vous forçant à jouer un rôle sublime, ne vous conduit pas à un procédé théâtral ? Je touche ici à un problème assez commun : tout honnête homme est obligé de paraître ce qu'il n'est pas. En notre temps d'authenticité, on reproche l'hypocrisie aux croyants. On leur dit qu'ils jouent un rôle et qu'ils ne sont pas ce qu'ils paraissent être. Mais, je vous le demande, comment être héroïque à la guerre, comment être honorable dans les magistratures, comment être tout simplement honnête, comment condamner les honnêtes gens au nom de la sincérité, sans jouer un rôle, sans avoir quelque art de paraître, qui est alors apparenté à l'art de l'acteur ? Molière, avant d'accuser Tartuffe, regarde-toi toi-même !
Vous avez aussi remarqué que vous, orateur sacré, deviez beaucoup aux comédiens pour vous corriger. Les comédiens connaissent les trucs et les recettes du pathos : c'est leur métier. Ils préfèrent que l'orateur bafouille et parle mal, pourvu que ce soit sincère. Ils repèrent tous les procédés. Et, dans les nouvelles liturgies, je sais qu'ils sont parfois déconcertés et qu'ils préfèrent à nos nouveautés les liturgies anciennes et graves qui ont pour elles la pérennité.
Vous vous êtes enfin posé une « terrible question » : peut-on réaliser un chef-d'œuvre à la fois avec son art et avec sa vie ? Les forces de l'homme ne sont-elles pas limitées ? Et ceux qui les mettent dans leur œuvre peuvent-ils les maintenir dans leur vie ? Peut-on réaliser un chef-d'œuvre à la fois avec son art et avec son existence ? Vous répondez que, lorsqu'on échoue, et l'on échoue presque toujours, Dieu sauve l'artiste de sa folie par une profonde et secrète douleur, qui est alors la rançon de ses succès en ce monde.
Ainsi, mon Père, lorsque vous réfléchissez sur le théâtre, vous portez votre scalpel comme la Parole divine, à la couture de l'âme et de l'esprit. Sainte-Beuve disait que, lorsque la Cour et la Ville bruissaient d'applaudissements, Molière solitaire et morose contemplait, derrière le mal qui égayait, « le mal profond dans son entière étendue ». J'ai été frappé de retrouver, chez Marcel Achard et chez Marcel Pagnol, ce même esprit de contemplation. Ceux qui nous font rire sont tristes.
* * *
En somme, il n'est pas facile de percer le mystère du comédien, qui est indéchiffrable aussi pour lui-même. Mais plus paradoxal, plus inquiétant pour la raison commune et pour la société démystifiée, est le mystère du prêtre.
J'entends parler ici du prêtre catholique, cet être solitaire dès la vingtième année, qui renonce à l'amour de la femme et plus encore à la paternité, ces seuls biens qui nous permettent, avec notre corps de chair, de lutter contre la mort. Nous savons des penseurs qui, comme Stendhal, comme Michelet ou Paul Valéry, se sont irrités contre l'idéal du prêtre, et se sont parfois demandé si cet idéal inhumain est possible sans mutilation. Ils s'étonnent devant cet être doué de pouvoirs étranges, et qui cependant est l'un d'entre nous, pauvre comme nous, pécheur comme nous, et d'autant plus conscient de son imperfection qu'il a visé plus haut que nous.
Ayant connu beaucoup de prêtres autour de moi, j'étais curieux de savoir quelle est la conscience qu'un prêtre prend de lui-même. Stendhal, Balzac, Hugo, Zola, Barbey d'Aurevilly, Bernanos se sont affrontés à ce secret, peut-être impénétrable. En lisant l'histoire de votre vie, j'ai cherché en vain quelque indication. Le secret d'un prêtre est enseveli dans le silence. À l'heure où le nombre de prêtres diminue, où l'identité du prêtre est mise en question jusque dans l'Église, le sacerdoce passe par une épreuve. Et il ne sera vainqueur et purifié qu'au jour où après l'expérience des aberrations, la pensée aura redécouvert ces valeurs d'intimité, de pudeur, de secret, de mystère, inséparables et nécessaires, à mon sens, pour atteindre ce je ne sais quoi que les philosophes ont scruté de Parménide à Heidegger et que, faute d'un autre mot, ils appellent l'ÊTRE .
Les lecteurs de vos confessions ont recueilli les pages presque indiscrètes qui racontent vos plus grandes joies. Et la joie d'un apôtre est de prendre en collier à son cou la brebis perdue : ce qui était la volupté du Verbe fait chair.
Mais ici, que de problèmes intimes inexprimables se posent, sur lesquels vous jetez quelques lumières ! L'apôtre n'a-t-il pas ses cas de conscience ? Comment respecter la liberté lorsqu'on s'adresse à cette liberté pour la convaincre, pour la convertir ? J'ai trouvé dans le récit de vos rencontres apostoliques un point sur lequel je ne suis pas d'accord avec vous. Il s'agit d'une visite que vous fîtes à Henry de Montherlant quand était joué son Port-Royal à la Comédie-Française.
« Il me regardait », disiez-vous, « avec un air faussement détaché ». Vous lui aviez annoncé l'entrée en religion d'un de ses amis. Vous ajoutez : « Le monde secret où des hommes bataillent avec Dieu était pour lui un monde inconnu ». De cette visite tragique (quand on pense à ce qui devait survenir dans cette même chambre où vous causiez avec lui), Montherlant avait aussi parlé. Et il m'avait dit : « Je ne sais pas pourquoi le Père Carré est venu me voir : est-ce pour préparer une candidature à l'Académie ? est-ce pour me préparer à ma dernière heure ? » Il est clair que les deux hypothèses le choquaient, et qu'elles étaient toutes les deux fausses, comme était inexacte, à mon sens, celle que vous portiez sur Montherlant, qui avait si fort le sens de la noblesse, humaine et divine. Mais il est difficile à l'incroyant qui pense sans cesse à la mort de rencontrer un prêtre qui y pense pour lui. Chacun songe à une dernière heure : l'un veut se prémunir d'une faiblesse dernière, l'autre veut préparer une âme à l'éternité. Quant à vous, mon Père, vous avez toujours senti devant ceux que vous rencontrez dans cette heure suprême où la perception du passé est modifiée du tout au tout par l'approche de la reddition des comptes, la vérité d'une réflexion de l'abbé Huvelin à propos de Littré mourant : « Je ne l'ai jamais sollicité ; toujours je l'ai suivi ».
Les épisodes de la vie de Lacordaire vous sont présents et souvent ils vous guident. De même que Lacordaire était allé voir et entendre à Ars son humble vainqueur en éloquence, vous êtes allé visiter, à San Giovanni Rotondo, en Calabre, le capucin Francesco Forgione, qu'on appelle le Padre Pio. Tout à côté de lui, vous assistiez à cette lourde et lente et radieuse agonie d'un prêtre stigmatisé, où l'on découvre au moment de la consécration la réalité du sacrifice de la messe et sa différence avec un repas mystique de commémoration. Le prêtre catholique porte ce grand mystère en lui : c'est là sa grandeur, sa solitude ; le moment où il échappe au monde chaque jour pour en pénétrer la profondeur. Les comédiens jouent la Passion sur le parvis de la cathédrale ; les évêques et les prêtres la réalisent au chœur de la cathédrale, comme si cette Passion était le drame unique, le seul qui mérite ce nom et dont l'ombre se projette dans tous les autres drames de l'existence. Mais il me faut descendre de ce sommet, peut-être inexprimable, de votre existence secrète, pour parler de votre action visible en cette fin du deuxième millénaire après Jésus-Christ, dans une crise du monde et de l'Église qui n'a pas de véritable analogue dans l'histoire. On ne sait jamais lors d'une crise si l'on assiste à un crépuscule ou à une aurore, à une fin ou à un recommencement, à l'Apocalypse ou à la Genèse. Cette fois, l'imminence est proche, l'enjeu presque infini... Vous m'avez appris qu'un discours est une spirale qui monte en accélérant vers sa pointe ; que le dernier quart d'heure toujours est capital.
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Que de différence, avec ce mois de janvier 1861 où Lacordaire faisait ici l'éloge de M. de Tocqueville ! C'était l'heure où Hugo écrivait : « Le XIXe siècle a été grand ; le XXe sera heureux. Il n'y aura plus d'événements ». Tocqueville disait alors si profondément : « Les Français veulent l'égalité, et, quand ils ne peuvent l'obtenir dans la liberté, ils la souhaitent dans l'esclavage ». C'était l'heure où Nietzsche et Dostoïevsky avaient raison contre tous les prudents et les sages, car ils entrevoyaient une crise sans précédent et qu'ils résumaient ainsi : d'abord une mort de Dieu, ensuite une mort de l'homme.
Votre vie de penseur et de prédicateur a été sans cesse confrontée au drame de notre civilisation. Je veux dire comment vous vous y êtes situé.
Vous appartenez à cet ordre dominicain dont la vocation est de transmettre à chaque époque d'une manière publique ce que l'on a contemplé d'une manière secrète. Mais comment le transmettre à la fin de ce second millénaire où l'humanité a déjà reçu ce message évangélique et l'a rejeté pour des raisons qu'elle croit valables ? Comment affronter cet athéisme pratique, à l'Occident comme à l'Orient, qui compose une négation latente ? Comment, surtout, le faire après le Concile du Vatican II, lorsque l'effort de rajeunissement et d'adaptation semble aboutir à déconcerter la foi, à tarir les vocations religieuses ?
La crise présente de l'Église ne peut étonner ceux qui ont étudié la postérité des grands conciles, et en particulier du Concile de Nicée, où l'Église, pendant le IVe siècle, s'il n'y avait pas eu le pape Libère et les laïcs pour garder la foi définie à Nicée, faillit se retrouver arienne. Un concile remue les profondeurs. Il fait surgir à la fois le grain et l'ivraie, il faut un long espace de temps pour les discerner. Or, notre époque est impatiente et le temps s'accélère. D'où ce phénomène, qui est fatal en toute croissance : les uns rejettent le Concile au nom du passé et d'autres au nom de l'avenir, comme à chaque instant nous rejetons le moment présent tantôt par trop de hâte tantôt par trop de mémoire, tantôt par trop d'espérance, tantôt par trop de crainte. Votre ordre dominicain est un ordre pilote, actif et contemplatif. Comment ne serait-il pas touché par cette raréfaction, cette anarchie, cette incertitude, cette confusion si générale de la mystique et de la politique, c'est-à-dire de l'éternité avec le temps ?
Mais élevons-nous plus haut. Allons jusqu'à l'ultime interrogation. Cherchons à penser notre place dans le monde, le sens de l'existence éphémère.
Nous tous qui voulons penser le monde, nous devons choisir finalement entre deux hypothèses et deux hypothèses seules. Ou bien il n'y a que des hasards et des nécessités ; ou bien il y a une fin, une Cause des causes, qui est une pensée. Et la nature, comme l'histoire, évolue vers un moment final où ce qui est mortel en nous sera absorbé par la vie. Cet univers muet n'a d'autre fin que d'être une cybernétique divine, et comme le disait Bergson à la dernière ligne de son dernier ouvrage, une machine à faire des dieux.
À chacun de nous de choisir entre ces deux explications des choses. Mais si, comme je le crois, la seconde est seule juste, alors, ce sont les héros, les sages et les saints qui sont les vrais mutants, les annonciateurs de ce moment ultime que nous appelons la fin et qui est déjà présent au milieu des causes. Ainsi, par voie de conséquence, c'est l'homme consacré, et singulièrement le religieux, qui est l'être des derniers temps, l'être futur, l'être eschatologique, comme on a dit au Concile, la colombe qui annonce que le déluge du temps est fini, et que l'arche va aborder bientôt à l'immuable. Voilà, mon Père, comment je me représente votre raison d'être, comment, au-delà du problème posé par les religions, je vous situe dans l'évolution des mondes. Et cela d'autant plus qu'à notre époque, après vingt siècles de christianisme et quarante siècles de révélation, il me semble que se prépare une mutation sans précédent qui nous mènera dans l'abîme, ou qui nous obligera à nous dépasser, car la médiocrité ne sera plus tenable.
À première apparence les héros, les sages et les saints sont au service des hommes ; mais plus profondément, on pourrait dire que, dans la prédestination suprême, si l'histoire existe (si les nébuleuses, si la matière existent) c'est pour que se peuple la cité des saints. La création et l'évolution seraient assez justifiées, si elles avaient produit des héros, des sages et des saints, je veux dire des êtres dignes d'aimer et d'être aimés. Or, ici le nombre n'a pas d'importance. Qu'importe que les dominicains de l'an 2000 soient moins nombreux ! La qualité est la quantité à l'état naissant. Le monde va vers de grandes épreuves, peut-être vers des catastrophes ? Mais le renouvellement de toutes choses est toujours possible. Et les plus grands succès sont du côté des plus grands risques. C'est cette humanité purifiée et nouvelle que vous préparez, en excitant en vous et dans les autres cette énergie appelée espérance, dont à Notre-Dame vous avez si bien parlé. Je suis persuadé que l'excès du mal, comme il est arrivé souvent dans l'histoire, donnera lieu à une purification et que l'Ordre dominicain, image de l'Église, retrouvera en qualité pure ce qu'il aurait perdu en quantité. Vous l'avouerai-je pourtant ? J'ai peur que les générations soient sévères pour nous. J'ai peur qu'elles nous reprochent, à nous tous, guides des images, des informations, des pensées, d'avoir trop respecté ce tyran aux mille têtes que l'on nomme l'opinion. J'ai peur que nous soyons jugés sur nos silences ; et que se murmure en nous le cri du prophète : « Malheur à moi parce que je me suis tu ! » Vae mihi quia tacui. Robert Aron, dont j'avais tant désiré faire ici l'éloge, me répétait l'avant-veille de sa mort : « Avant tout la vérité. Avant tout la justice ». Je ne savais pas qu'il me laissait en testament le plus pur de la tradition d'Israël, qui est aussi la nôtre.
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J’aimerais tenter de dessiner un diptyque : les dominicains et les jésuites. C'en est bien l'occasion.
Le dominicain conserve l'esprit du moyen âge. Il a la candeur du héraut d'armes. Il clame, il proclame ; il résume la pensée dans les sommes théologiques. Il prêche sans trop se soucier des adaptations : c'est un croisé. Le jésuite est l'homme des temps modernes, armé, pratique, transformateur. Il transpose dans la conquête des esprits les méthodes de la guerre. Considérez les élèves des jésuites : Descartes, Voltaire, Foch, de Gaulle. Ils sont éminemment stratèges. Et c'est bien l'esprit stratégique que nous avons admiré en Jean Daniélou, dont l'impétuosité se portait au lieu de combat, au point le plus exposé du champ de bataille, sans trop se soucier des contradictions ou des risques. Il avançait seul, pionnier plutôt que maître, initiateur plutôt qu'organisateur, agité tout autant qu'actif, explosant jusque dans ses gestes, homme de la mer plutôt qu'homme de la terre : il était né dans la Bretagne de Pélage, de Lamennais et de Renan. Je retrouvais en lui un contestataire dompté, qui avait soumis ses impulsions à l'obéissance jésuite, à la discipline romaine.
Il était beau et bon de l'entendre louer par vous comme il avait été loué par le comte d'Ormesson il y a si peu d'années (pour nous faire mesurer la brièveté du bonheur). Et, en vous écoutant, je continuais de dessiner ce diptyque, jadis si visible entre un grand ordre et une grande compagnie. Ici la liberté féodale, et là une discipline presque militaire. Ici, l'amour de la vérité poussé jusqu'à son abîme, qui est l'intolérance inquisitoriale. Là, l'amour de charité poussé jusqu'à l'opportunisme de la casuistique. Mais toujours, chez les plus grands esprits de chacune de ces familles, un désir d'imiter l'autre : le souci chez les jésuites de tempérer le zèle et l'adaptation par l'amour du seul vrai ; le souci chez les dominicains de tempérer les arêtes doctrinales par l'amour des personnes.
Daniélou, me disais-je, est un jésuite porté vers la rigueur dominicaine, Carré évangélise les comédiens, comme bien des jésuites l'auraient désiré. Et, après Vatican II, il arrive que la différence des instituts s'estompe, que chacun s'empare de ce qui est meilleur dans l'autre, afin de figurer l'impossible, éternelle et nécessaire alliance de la charité et de la vérité, de la miséricorde et de la justice.
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Je récitais à mon père par manière d'excuse cette phrase de Lacordaire aux pères de famille : « C'est l'honneur de l'homme de retrouver dans ses enfants l'ingratitude qu'il eut pour ses pères ». Faisons ici mentir Lacordaire : cédons à la gratitude. En ce jour de gloire pour votre Ordre sept fois séculaire qu'il me soit permis de nommer les neuf dominicains qui m'ont aidé à vivre : dans ma jeunesse le Père Louis, le Père Barge, le Père Gillet ; à Jérusalem, le Père Vincent, le Père Benoit, le Père Lagrange ; en captivité, le Père Genevoix, le Père Grégoire, le Père Congar. Tous, pour mon cœur vous les représentez.
Le comte d'Ormesson avait formé le projet de présenter le Père Daniélou aux suffrages de l'Académie française, et il avait écrit au Général des Jésuites, le Père Arrupe, pour qu'il permît au Père Daniélou de se présenter. Le Général répondit que les Jésuites avaient renoncé à tous les honneurs du monde. Paul VI avait connu cette réponse : elle ne fut pas étrangère à la promotion de Daniélou au cardinalat, qui le soustrayait à l'obédience religieuse. Paul VI voulait honorer en Daniélou ces deux qualités rarement unies : la compétence érudite et le zèle le plus ardent. C'est pourquoi il avait souhaité que Daniélou succédât un jour au cardinal Tisserant. Puis-je ajouter ici une anecdote, qui complétera le portrait du cardinal Tisserant, dont son successeur fit ici l'éloge ?
Un jour où je causais familièrement avec Tisserant, croyant lui être agréable (car il est beau de se survivre dans un successeur), j'évoquai le jour où Daniélou pourrait faire ici son éloge ; par prudence et déférence, j'avais pris une longue marge de mortalité : j'avais parlé de trente ans. Le Cardinal me répondit simplement : « Dans trente ans, j'aurai cent dix ans ».
C'est une chose singulière que cette succession de deux religieux, puisque les vœux religieux impliquent le renoncement à tous les honneurs du monde. Serait-ce que le zèle s'affadit ? Ou voulez-vous, en prenant place parmi nous, rappeler que tout honneur est de la poussière ? Je ne sais. En vous entendant faire l'éloge du cardinal Daniélou, je ne pouvais manquer de me souvenir de notre dernière controverse. À la dernière séance où il parut parmi nous, le travail, toujours subtil, du dictionnaire amenait à définir ces mots chargés de mystère, destin et destinée. Ayant beaucoup réfléchi sur ce thème, j'avais osé exposer une pensée qui m'est familière sur la distinction du destin et de la destinée. À mes yeux, le destin est un aspect de la nécessité : c'est par exemple le destin qui a inspiré le théâtre tragique des Grecs, et qui forçait Œdipe, pour échapper à l'oracle du Sphinx, d'épouser sa mère et de tuer son père, malgré ses efforts et même à cause de ses efforts. À mes yeux, la destinée est tout autre chose : elle implique une collaboration de l'Ordonnateur suprême avec la liberté intime. Je pense que le Christ, qui a introduit dans l'histoire des pensées plusieurs changements irréversibles, a fait celui-ci : changer le destin en destinée.
Je disais donc cela au cardinal Daniélou, qui s'emporta et qui me fit remarquer : « Mais alors, que faites-vous de la prédestination ? Mettez-vous la prédestination dans le destin ou bien dans la destinée ? » J'ai songé après coup que j'aurais dû lui répondre en lui citant la belle prière paradoxale de saint Augustin, qui avait scandalisé Pélage : Donne-moi ce que tu m'ordonnes. Et ordonne-moi ce que tu veux. « Da quod jubes et jube quod vis ». Il me semble, disais-je au Cardinal, qu'Ignace de Loyola a aimé cette prière qui explique et qui justifie ce qui est folie dans la croix, ce qui peut paraître imprudent dans le zèle. Le Cardinal écouta, sourit et ne répondit pas. C'est un grand mystère que la prédestination...
Vous allez avoir parmi nous une tâche difficile. Lacordaire, trop vite disparu après son élection à l'Académie, ne pourra vous proposer son exemple. Vous allez être un religieux honoré, un pauvre accablé d'honneurs, un apôtre voué à la grammaire. Pour l'obéissance, vous ne trouverez pas une immense différence. J'ai toujours constaté que l'ordre de saint Dominique produit des esprits aussi différents que le sont pour saint Thomas les anges, dont chacun est une espèce. Et le Concile a plutôt augmenté la différence des tendances à l'intérieur de votre ordre.
Vous allez entrer dans une société d'égaux où il n'y a ni supérieurs ni inférieurs. Elle serait compromise si l'on y marquait une différence entre les spécialités, les âges ou les honneurs, si la volonté du Prince y introduisait une hiérarchie entre les membres, fût-ce sous la forme d'une retraite et d'un éméritat.
Votre mère, si clairvoyante pour vous, était aveugle par accident dès sa naissance. « Le ciel étoilé, le printemps, la terre entière, tu les verras à ma place », pouvait-elle vous dire, tandis que vous avez vu d'abord par elle les choses invisibles. Je devine que votre mère avait offert sa cécité pour que vous deveniez un jour la lumière de plusieurs. Ce qui est sûr, car vous l'avez écrit, c'est que, métaphysicienne sans le savoir comme la plupart de nos mères, elle vous a dévoilé, fait comprendre avant l'expérience de l'existence, le mystère du temps. Vous avez souvent noté que le temps est tissé d'interruptions et de renaissances : on appelle cela la vie...
Votre mère vous avait légué une maxime d'apparence très simple, qui est le titre de votre dernier livre : Aujourd'hui je commence.
J'associe ce conseil d'une mère à la confidence du Père Lacordaire qui disait à ses amis : « Je n'ai pas vieilli. J'ai connu plusieurs jeunesses successives ».
Jean Guitton, Accueil du père Ambroise-Marie Carré à l’Académie Française
26 février 1976