jeudi 30 juin 2022

En tremblant... Père François Potez, La grave allégresse

 

C'était la veille de mon ordination. Je rentrais de ma retraite et je trouve dans mon casier une énorme pile de courrier. Des tas d'amis qui voulaient me dire leur affection et m'assurer de leur prière. Désireux de demeurer dans le recueillement et dans le silence intérieur jusqu'au lendemain, je laisse tout cela avec l'intention de ne l'ouvrir qu'après le jour J. Une enveloppe toutefois attire mon attention : l'écriture m'est familière et très aimée. C'est une religieuse, une des nombreuses mères qui ont profondément marqué ma vie. Celle-là, je décide de l'ouvrir.

Dedans, une carte avec une phrase, une seule : « François, soyez dans une grave allégresse ».

Cette phrase est devenue pour moi comme une maxime, une devise. Elle domine et oriente tout mon sacerdoce. Toute ma vie.

La juxtaposition de ces deux mots est étonnante, mais tellement significative. Cette grave allégresse est comme une joie particulière, au sommet de toutes les autres formes de joie — tellement plus grande et plus profonde, celle-là, que toute autre forme de joie.

Il y a l'optimisme ou la gaîté, mais c'est une affaire de tempérament. Il y a la joie sensible, émotion passagère qui salue quelque chose qui nous fait plaisir, qui nous fait du bien. Il y a encore la joie partagée, celle que l'on éprouve à donner, à se donner, à pardonner : c'est évidemment beaucoup plus grand et plus fort, mais encore difficilement compatible avec la souffrance ou la tristesse.

Et puis, il y a cette joie spirituelle, joie chrétienne par excellence 1 — cette joie surnaturelle, au sens où elle vient d'En Haut 2. Elle est comme une vertu, une véritable structure de l'âme. Elle caractérise vraiment le chrétien en tant que tel. Saint Paul en fait d'ailleurs un devoir 3. Et je pense que ce devoir est encore plus grave pour nous qui sommes prêtres.

Je trouve que l'expression « grave allégresse » dit admirablement cette joie.

C'est vraiment une allégresse. L'allégresse qui chante la victoire de la résurrection, la victoire de l'amour sur la haine, de la vie sur la mort, de la vérité sur le mensonge. Cette allégresse est entretenue par la foi et l'espérance théologales 4. C'est l'allégresse de Marie, déjà, lors de la Visitation : « Mon esprit exulte en mon Dieu ».

Cher Benoît, oublie cette allégresse, et les difficultés de la vie te feront rapidement retomber dans le découragement, dans l'angoisse d'une vie qui n'a plus de sens, puisqu'elle est dominée par la mort — angoisse et découragement qui n'auront plus rien de chrétien. Peut-être même connaîtras-tu le désespoir, comme beaucoup de nos contemporains. Pour échapper à l'angoisse et au désespoir, beaucoup se noient dans des plaisirs sensibles et faciles : on boit pour oublier qu'on a soif... Mais plus on boit, et plus on a soif, sans connaître l'origine de cette soif ! C'est un cercle infernal. En te disant cela, je pense à des prêtres qui souffrent terriblement de solitude et d'ennui. Qui allument le soir la télé pour tuer le temps. Ou qui s'en vont flâner sur YouTube... Quel malheur et quelle souffrance !

Cette allégresse est grave aussi parce qu'elle n'oublie jamais le poids du péché et de ses conséquences. Elle n'oublie jamais le poids de la souffrance du monde. Elle n'oublie pas que Jésus est mort avant de ressusciter. Et cette histoire est grave. Elle pèse son poids ! Cette gravité est entretenue par la charité, qui nous inspire de nous unir aux souffrances du Christ 5. Oublie cette gravité, et ton allégresse deviendra rapidement simple exubérance. Elle ne sera plus chrétienne. C’est d’ailleurs une grande tentation, très actuelle chez beaucoup de chrétiens, ou dans de nombreuses communautés : on chante la louange, mais on voudrait exclure la croix. Alors, on commence à planer. « Si nous ne confessons pas Jésus Christ, disait le pape François au lendemain de son élection sur le siège de Pierre, nous deviendrons une ONG humanitaire, mais non l’Église ».

Cette joie-là, cette grave allégresse, est donc compatible avec la souffrance, et même avec la tristesse et les larmes. Elle traverse les plus grandes épreuves et surmonte les difficultés avec une force qui soulève les montagnes. Puissante et légère, elle est un vrai repos de l’âme et lui donne une grande stabilité.

J’ose aller plus loin, même si c’est en tremblant : c’est du fond de l’abîme de la détresse que monte le cantique de cette joie-là. Sur la croix, Jésus descend jusqu’aux tréfonds de l’abîme, jusqu’à ressentir l’abandon de son Père, mais il vit aussi déjà de la joie de sa vie donnée pour nous sauver, de sa vie offerte pour que nous vivions de sa vie. N’y a-t-il pas, tout au bout du cri de douleur que Jésus exprime de tout son être, « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », la révélation d’un chant de victoire et de joie ? Il faut lire et prier jusqu’au bout le psaume 21, jusqu’aux derniers versets : « À vous, toujours, la vie et la joie ! »

J’en suis intimement persuadé, et de plus en plus : Marie n’a jamais chanté plus parfaitement son Magnificat qu’au pied de la croix. Elle aussi vit la souffrance, à des profondeurs qu’aucun être humain ne pourra jamais sonder. Mais elle vit déjà la joie de la victoire de la vie. « Dans les douleurs et la torture d’un enfantement », ne vit-elle pas déjà la joie de la vie recouvrée par le Bon Larron réconcilié ? Oui, vraiment, la joie de Marie, c’est la grave allégresse.

Tu vois, Benoît, je crois que l’on attend du prêtre qu’il soit particulièrement témoin de ce mystère. Encore une fois, je le dis en tremblant. Mais profondément convaincu.

Père François Potez, in La grave allégresse

 

 

1. Je voudrais renvoyer ici à un livre magnifique, Le Prodigieux mystère de la joie, du père Matthieu DAUCHEZ (Artège, 2014). Au service des enfants des rues à Manille depuis une quinzaine d'années, il s'interroge sur la joie extraordinaire, dont il est tous les jours le témoin émerveillé, chez ces enfants qui vivent pourtant dans une misère indicible.

2. « Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi, j'ai gardé les commandements de mon Père, et je demeure dans son amour. Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite » (Jean 15, 9-11).

3. « Soyez toujours dans la joie, priez sans relâche, rendez grâce en toute circonstance : c'est la volonté de Dieu à votre égard dans le Christ Jésus » (1 Thessaloniciens 5, 16-18).

4. « La foi est une façon de posséder ce que l'on espère, un moyen de connaître des réalités qu'on ne voit pas » (Hébreux 11, 1).

5. « Maintenant je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous ; ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ dans ma propre chair, je l'accomplis pour son corps qui est l'Église » (Colossiens 1, 24).

 

vendredi 25 mars 2022

En méditant... Marie-Dominique Molinié, Marie et le mystère de l'Annonciation

 


L'entrée dans l'ordre rédempteur

S'il n'y avait pas eu le péché, Marie aurait pu entrer dans la gloire par la consommation de l'holocauste inspirant sa consécration virginale 1.

En fait, Marie est née dans un monde pécheur, et au terme de l'histoire sainte du peuple juif... sainte et douloureuse. Protégée de la maladie, protégée de nombreuses souffrances 2, elle n'a pas été protégée de toute souffrance : elle a partagé le poids de la condition humaine, elle a connu le froid, la fatigue et la chaleur.

Elle a su progressivement l'histoire de son peuple et sa situation humiliée. Malgré une protection familiale analogue à celle de Thérèse Martin, les voyages à Jérusalem et au Temple ont dû lui faire soupçonner très vite le mystère du péché, même chez les prêtres juifs — comme Thérèse découvrit à Rome celui des prêtres chrétiens. Je crois pourtant que tout cela restait enveloppé dans la douceur et la force du Saint-Esprit, à travers la douceur familiale — mais bien au-delà de la douceur familiale.

La souffrance ne devant prendre vraiment son envol qu'à l'heure de Jésus, les premières années de sa vie apparaissent comme le printemps de la gloire : le temps des fiançailles d'une nature intègre plongée dans un monde de ténèbres, mais protégée par la royauté de la grâce contre la morsure du serpent.

Peu à peu se développa la grande épreuve : à partir de six ou sept ans, la Sainte Vierge a dû être enseignée, initiée au mystère d'Israël... et des désirs explicites ont commencé à dévorer son cœur — désirs incompréhensibles pour elle qui l'installèrent dans une sorte de torture (analogue à celle que décrit Thérèse, mais bien plus profonde encore).

Ces désirs étaient en effet le point de convergence ultime de l'Avent — l'attente d'Israël. Cette longue attente de deux mille ans s'est trouvée portée dans son cœur au niveau d'incandescence où Dieu avait décidé de ne plus lui résister. La Sainte Vierge a donc été portée par la joie du Saint-Esprit, dans une douceur qui était déjà celle de l'éternité, vers une soif unique au monde — qui fut très vite pour Marie la source d'une souffrance, insondable elle aussi, due en grande partie à l'obscurité de cette soif.

Non seulement Marie ne savait pas comment cette soif pourrait être rassasiée (car elle était multiple et contradictoire, comme celle de Thérèse et bien plus encore) mais elle ne savait même pas, à la lettre, ce qu'elle voulait : tous ses désirs venant du Saint-Esprit, elle ne pouvait savoir « d'où ils venaient ni où ils allaient »...

Ce que nous pouvons en soupçonner tourne autour de la maternité divine. Marie voulait la venue du Messie : cela, elle le savait bien, même si elle ne comprenait pas la portée de cette exigence dont elle découvrit progressivement la profondeur avec un certain effroi.

Nous ne savons pas ce qu'aurait pu être exactement, dans une telle situation, le péché de Marie si elle n'avait pas été fidèle. Nous n'avons à son sujet aucune indication analogue au fruit défendu ou à la révolte des anges. Je sais seulement que ce péché était parfaitement possible, qu'il eût été profondément spirituel et libre — de la même nature que celui de nos premiers parents, et plus profond encore. C'est de ce péché qu'elle a été préservée en fait par une prédestination gratuite et infaillible, respectant cependant — et portant même à sa plénitude — le mystère de la liberté. Marie a choisi Dieu à toutes les étapes de sa vie — et ce fut un véritable choix, auquel à chaque fois elle aurait pu dire non, comme elle l'a très clairement compris. C'est particulièrement net au moment du Fiat de l'Annonciation, mais ce n'est pas la seule occasion où Marie a dû choisir de dire : Ecce ancilla Domini.

De quelque façon qu'on le comprenne, c'eût été un péché contre le renoncement. Et c'est pourquoi je suis tenté de me le représenter comme un refus de la maternité rédemptrice, un refus de tout l'ordre rédempteur et une obstination à prolonger le mouvement qui l'emportait vers la gloire sans permettre au péché de venir le perturber. Certains Pères de l'Église ont expliqué la chute des anges par le refus de l'Incarnation rédemptrice : je verrais beaucoup mieux un tel refus prendre place dans le cœur de Marie, si elle n'avait pas su renoncer au désir même de la gloire qui brûlait son cœur et son corps — pour se plonger avec son Fils dans la folie de la Croix...

La Sagesse éternelle et le Saint-Esprit ont ainsi entraîné la Sainte Vierge dans un abîme d'abandon, par le seul jeu des désirs contradictoires qu'Ils lui inspiraient. Il faut seulement reconnaître à ces désirs une intensité suffisante pour s'imposer à la fois comme irrésistibles et incompatibles. La seule clé d'une telle situation, c'est évidemment le renoncement : non pas le refoulement du désir (qui serait une résistance à la grâce même), mais le renoncement à savoir « quomodo fiet istud »3 comment chacun de ces désirs pourra être exaucé.

Apparemment, Marie avait choisi la virginité, et renoncé à la fécondité. La parole de l'Ange semble l'inviter à renverser son choix — d'où le quomodo fiet istud ?

En réalité, dans sa souplesse, elle avait déjà renoncé à tout... ce qui est la seule façon de « choisir tout », comme le fit Thérèse, fille de Marie, deux mille ans après.

Marie désirait autant la fécondité que la virginité. Ne pouvant abdiquer aucun de ces désirs, et ne voyant pas comment ils pouvaient se concilier, elle avait choisi de ne rien choisir et de s'en remettre à Dieu (avant même la parole de l'Ange) sur le quomodo fiet istud. L'ampleur illimitée de sa soif exigeait justement, par sa folie même, qu'elle ne prenne aucune initiative pour l'assouvir 4. Incapable de sortir des contradictions où la plongeait le Saint-Esprit, elle s'en remettait à Lui, dans une obscurité totale, du soin de les dénouer.

Il n'y aura plus d'autre épreuve dans la vie de Marie, c'est-à-dire de circonstance où sa liberté pourrait dire Non. À partir du moment où on entre dans l'équilibre affectif de la gloire, il n'y a plus de péché possible, même s'il y a encore des combats et des tentations comme nous le voyons assez dans la vie de Jésus, pourtant considéré comme impeccable par l'unanimité des Pères.

Jamais un Père de l'Église n'a d'ailleurs évoqué chez Marie au pied de la Croix la moindre tentation de dire Non : s'ils ont admiré sa Compassion, c'est plutôt comme un mystère divin ou une souffrance humaine que comme un acte de vertu — alors qu'ils ne cessent pas d'admirer le Fiat, dont notre grossièreté saisit mal le mérite : car difficile ou pas, ce Fiat fut plus méritoire et au moins aussi libre que le consentement d'Abraham au sacrifice d'Isaac — l'obéissance de nos premiers parents s'ils l'avaient offerte — et la conversion de Caïn avant son crime s'il y avait consenti.

Il fut précédé bien entendu, parce que Marie était une créature humaine et non un ange, d'un certain nombre de Fiat déjà vertigineusement méritoires, même s'ils n'impliquaient pas la lucidité métaphysique explicite que Thérèse répugne à mettre dans l'esprit de Marie.

Mais là-dessus, Thérèse me paraît un peu marquée par les contradictions féminines, car elle fait preuve elle-même de la plus grande vigueur métaphysique dès sa plus tendre enfance ; seulement, comme toute femme (et par conséquent, je le lui accorde volontiers, comme Marie elle-même), elle préfère exprimer ses intuitions sans les abstraire de l'expérience humaine concrète et très simple qui les provoque : en sorte que, dans sa bouche, on pourrait croire qu'il s'agit d'une perception banale à force d'être ordinaire.

Marie est peut-être allée au temple la première fois, dit Thérèse, « tout simplement pour obéir à ses parents ». Mais quand Thérèse et Marie obéissent à leurs parents, c'est peut-être tout simple et ordinaire dans leur conscience — c'est beaucoup plus simple encore, mais pas du tout ordinaire dans les profondeurs de leur âme : c'est un choix métaphysique, celui d'obéir à Dieu à travers leurs parents, et de se livrer à Son Amour à travers l'obéissance.

Il faut situer ce Fiat au sommet des grandes options angéliques qui commandèrent l'histoire du monde — il s'oppose à ce qui aurait pu être un Non serviam 5 analogue à celui de Satan, et s'élève bien au-dessus du Mik-a-el 6 de l'archange à qui l'on donne ce nom.

Ainsi Marie fut-elle préparée, de désir en désir, de renoncement en renoncement, de clarté en clarté, d'obscurité en obscurité, au moment crucial de l'Annonciation. À cette heure, la Parole de Dieu qui, chez les êtres convenablement préparés, revient toujours à dire : « Veux-tu entrer dans l'ordre de la gloire ? » reçoit de Marie la réponse droite, le Oui qui met un terme à son épreuve, sinon à son combat.

Au moment de l'Incarnation, réponse divine au Fiat de Marie, le Verbe fait chair entraîne immédiatement celle-ci dans l'ordre de la gloire : l'équilibre affectif dont j'ai parlé. Je ne m'interrogerai pas sur la manière dont elle en a pris conscience, car je n'en sais rien et cela importe peu. Notons seulement qu'il s'agissait d'un début : on grandit encore dans l'ordre de la gloire tant que l'on reste soumis à l'obscurité de la foi.

Avec l'Incarnation se produit donc en Marie — et par conséquent dans tout le genre humain — quelque chose d'entièrement nouveau : c'est cette nouveauté (l'Évangile) dont nous essayons en ce moment de définir la nature exacte. Toutes les grâces depuis la chute sont rédemptrices, le Christ nous les a méritées par sa Passion — mais en outre Sa venue a changé la situation du genre humain, même par rapport à la grâce rédemptrice.

En quoi consiste ce changement ? Je le définis d'une manière très simple en disant qu'à partir de l'Incarnation le genre humain a retrouvé — au moins et d'abord dans la Personne du Christ — le pouvoir de mourir sous l'aiguillon de la gloire, redevenu assez fort pour nous emporter dans les cieux.

Nous allons nous demander quelles lois président à la communication de ce privilège à partir du Christ. Mais je tiens à en souligner tout de suite le caractère inouï. Avant Lui, les hommes ne pouvaient pas mourir sous le seul aiguillon de la gloire, dont la grâce est le germe : ils ne le pouvaient pas, ou plutôt ne le pouvaient plus — ce trait étant caractéristique de la nature déchue, même rachetée. La nature rachetée avait donc besoin, pour entrer dans la vie éternelle méritée par la grâce, d'une sorte d'appoint — venant de la mort dont l'aiguillon est le péché — pour suppléer à l'inefficacité du seul désir de la gloire.

À partir de Jésus-Christ, la nature humaine baignée dans son Sang n'a plus besoin d'un tel appoint : elle est redevenue capable, comme Jésus lui-même et Marie à sa suite, de mourir sous le seul aiguillon du désir de la gloire — mourir d'holocauste ou, comme on disait dans l'entourage de Thérèse de Lisieux, mourir d'amour.

Cependant la mort, dont l'aiguillon est le péché, continue à exercer son pouvoir, dans un climat apocalyptique plus écrasant qu'avant Jésus-Christ — mais ce n'est plus du tout pour la même raison : le Christ a retrouvé le privilège de la mort de gloire dans les conditions paradoxales du mystère de la Croix, où la mort dont l'aiguillon est le péché ne disparaît pas sans subir une destruction effarante.

Il est offert aux chrétiens d'entrer dans ce mystère, qui dépasse leurs désirs mais les déconcerte douloureusement. Le Felix culpa chanté par l'Église est celui de l'Épouse parfaitement initiée au mystère de l'Époux mystère auquel les pécheurs que nous restons longtemps (et parfois toute notre vie) sont loin d'être accordés. Tant que nous ne sommes pas au niveau de l'Épouse, nous risquons de céder à l'illusion de croire que rien n'est changé, que tout continue comme avant, que le Christ en un mot n'a pas détruit la mort... alors que, précisément, la difficulté vient de ce qu'Il l'a vraiment détruite (avec les douleurs de l'enfantement que cela implique) et qu'Il nous propose la force de la détruire à Sa suite (cette force que S. Paul appelle la « puissance de Dieu »).

Que nous n'en soyons pas là, c'est normal. Mais j'essaie en un premier temps de dissiper au moins l'illusion doctrinale qui nous ferme les yeux sur les splendeurs de la grâce chrétienne, laquelle est en vérité déjà la gloire. Nous essaierons plus tard d'en tirer une morale, c'est-à-dire une ligne de conduite adaptée à la situation : il faut tout de même la comprendre au moins un peu, si l'on veut avoir quelque chance de s'y adapter vraiment.

La première bénéficiaire de cette plénitude nouvelle est la Vierge Marie : c'est elle que nous devons regarder d'abord à ce point de vue.

Si j'écrivais une vie de la Sainte Vierge, il y aurait lieu bien entendu de nous attarder sur nombre de mystères ou d'épisodes fascinants : les fiançailles avec Joseph, leur amour réciproque, la crise déroutante et douloureuse qui a suivi l'Annonciation, les épisodes de la Nativité, le recouvrement au temple, etc. 7

Mais on pourrait s'attendre au moins à ce que je m'arrête davantage au mystère de l'Annonciation, le plus grand après celui de la Sainte Trinité...

Le mystère de l'Incarnation est bien le plus grand des dogmes chrétiens, mais sa profondeur éternelle ne se laisse pas découvrir au seul instant de l'Annonciation : si dès cette heure elle a pu adorer le fruit de ses entrailles, Marie elle-même n'a certainement pas connu aussitôt toutes les profondeurs du mystère dont elle était porteuse 8.

Placée devant des théologiens qui l'eussent cuisinée à la manière de Jeanne d'Arc, elle se serait défendue comme elle en recevant l'inspiration d'en-Haut. Poussée dans ses retranchements, initiée par les bourreaux de la théologie aux distinctions de celle-ci, elle eût reconstitué infailliblement la structure fondamentale des dogmes de Chalcédoine et d’Éphèse.

Inversement, c'est en recevant une participation à l'intuition confuse de Marie dans toute sa profondeur — celle de l'intelligence principale dont j'ai souvent parlé, qui demeure et s'exerce parfois magnifiquement chez les simples et les débiles mentaux — que les Pères de l’Église ont su déjouer, comme Jeanne d'Arc, les pièges de l'hérésie et les sophismes des ténèbres.

Certes Marie n'a pas saisi dès l'Annonciation les profondeurs de l'Incarnation rédemptrice comme rédemptrice : ce mystère l'a cependant habitée aussitôt, et par la porte du Cœur du Christ la persécution des ténèbres a eu dès ce jour accès dans le cœur immaculé de Marie 9.

Il sera donc plus clair d'envisager à son sommet l'initiation de Marie au mystère de la Rédemption — c'est-à-dire de nous transporter tout de suite avec elle au pied de la Croix 10.

C'est là qu'elle nous ressemble le plus, et qu'elle apparaît le modèle éminent de nos purifications passives : initiée à la manière de Jésus (qui est secrètement la nôtre) au combat entre la lumière et les ténèbres, évangélisée comme nous, c'est-à-dire initiée comme nous au mystère de la Croix en pleine obscurité de la foi — et introduite par la Croix, non plus au printemps de la gloire mais à une maturité qui lui permet de contenir dans sa personne (et à ce moment-là seulement, pas avant) le mystère total de l'Église, Épouse mystique du Christ et Mère des croyants.

Cette méditation est fort difficile. Je ne parle pas ici des préjugés rationalistes qui la rendent pratiquement inintelligible à la mentalité présomptueuse de ce qu'on appelle l'homme d'aujourd'hui 11. La théologie dite moderne, en méprisant ouvertement l'intériorité mariale de la Croix, en la traitant comme une µώρια (môria), une ineptie méprisable, lui offre seulement la consécration de la huitième béatitude, qui ne lui a d'ailleurs jamais manqué : cela n'est pas une difficulté.

La vraie difficulté reste théologique : il s'agit des profondeurs divines, en tant qu'elles assument et digèrent la profondeur des ténèbres, selon un mode aussi mystérieux que Dieu Lui-même. En abordant cette terre sacrée, nous affrontons vraiment la sagesse cachée, inaccessible aux yeux de la chair, dont parle saint Paul 12.

Quand on étudie le mystère trinitaire, on se contente de mettre en place, de façon aussi cohérente que possible, les notions analogiques offertes par la Révélation pour nous parler des Trois. C'est difficile, mais encore à la portée d'une intelligence humaine éclairée par la foi.

Lorsque nous abordons la Rédemption, nous contemplons de quelle manière Dieu nous emporte concrètement, dès ici-bas, dans le mystère trinitaire. Les cœurs humains que cette sagesse entraîne dans ces profondeurs sont affrontés, à travers l'obscurité de la foi, au visage de Dieu qui ne ressemble à rien en tant même qu'il ne ressemble à rien. De cela, il est beaucoup plus difficile de parler que du dogme trinitaire...

J'ai déjà essayé dans le volume sur la Rédemption. Nous reprendrons cet effort à nouveaux frais en passant par la Sainte Vierge... en attendant de l'examiner à l'œuvre dans nos cœurs de pierre. Et ce sera plus difficile à chaque fois, parce que ce sera plus concret — plus concrètement divin. La méditation sur Dieu reste nécessairement abstraite 13. La méditation sur le Christ l'est déjà moins, celle sur la Sainte Vierge moins encore (car elle intègre l'obscurité de la foi) — celle qui porte sur les pécheurs que nous sommes encore moins : mais toutes ces méditations, correctement conduites, ne sont pas moins divines que la méditation sur Dieu même.

À travers la manière concrète dont la Miséricorde affronte les ténèbres de notre cœur, Dieu nous murmure le chant de son visage inconnu, le plus inassimilable pour nous... le plus sacré, le plus divin par conséquent. Nous aboutissons ainsi à ce paradoxe : si nous pouvions contempler le péché avec le regard de Dieu 14, nous serions bien plus proches de Lui qu'en regardant Sa splendeur.

Le dialogue pathétique d'Abraham en faveur de Sodome et Gomorrhe est exemplaire à ce sujet. Le visage inconnu de Dieu (la Miséricorde) pénètre par derrière dans le cœur d'Abraham, où il demeure caché. Et Abraham ne sait pas que c'est Dieu qui parle par sa bouche, lorsqu'il s'oppose humblement au seul visage divin qu'il puisse comprendre : celui de la Justice. Ce dialogue est exemplaire, il se répétera maintes fois dans la Bible sous diverses formes, il se poursuit dans l'Église depuis deux mille ans : à chaque fois que, non par peur mais par bonté, nous prenons en quelque sorte le parti des pécheurs contre la Justice divine, nous ne savons pas de quel Esprit nous sommes... nous ignorons que cela ne vient pas de nous et que nous risquons de nous réveiller comme Jacob, après avoir cherché Dieu toute la nuit, en nous écriant : « Ce lieu (mon cœur de pierre) est redoutable : car Dieu était là et je ne le savais pas ».

On raconte, chez les Pères du désert, l'histoire du petit cordonnier d'Alexandrie qu'un ange avait présenté au grand saint Antoine comme plus avancé que lui, malgré les efforts héroïques de l'ermite passionné, fort inquiet de ses progrès.

Très déconcerté par cette révélation, Antoine se rendit aussitôt dans la ville de perdition pour y apprendre de la bouche même du petit cordonnier le secret de sa perfection :

― Que peux-tu bien faire d'extraordinaire pour te sanctifier dans un milieu pareil ?

― Moi ? Je fais des chaussures...

― Sans doute. Mais tu dois bien avoir un secret. Comment vis-tu ?

― Je partage ma vie en trois parts (les trois huit d'aujourd'hui !) : la prière, le travail et le sommeil.

― Bof ! Moi, je prie tout le temps... ça ne doit pas être ça. Et la pauvreté ?

― Trois parts encore : une pour l'Église, une pour les pauvres et une pour moi.

― Oui. Moi, j'ai tout donné... Il doit y avoir autre chose. Tu ne vois pas ?

― Non.

― Et tu réussis à supporter ces gens qui ne savent plus distinguer leur droite de leur gauche, qui manifestement vont en enfer ?

― Ah, ça, je ne m'y fais pas... Non, je ne le supporte pas, ça me bouleverse trop, et je demande à Dieu de me faire descendre vivant en enfer, mais qu'ils soient sauvés...

 Antoine se retira sur la pointe des pieds en disant : Évidemment je comprends... et j'avoue que je n'en suis pas là !

Non seulement notre méditation doit s'accomplir dans l'Église, mais c'est l'Église seule qui vit cette méditation par toutes les fibres de son être, depuis la Pentecôte jusqu'à la fin des temps et pour l'éternité. Le Saint-Esprit fait vivre à l'Épouse, en chacun de ses membres fidèles, selon des modes infiniment variés, quelque chose de ce que Marie a connu au pied de la Croix. Et l'Église, en même temps, à travers ses docteurs authentiques, réfléchit sur sa vie la plus profonde, ce mystère de compassion et de transfixion. À travers ce qu'elle éprouve elle-même, elle essaie d'entrevoir ce qu'a pu éprouver Marie.

Ce qu'elle éprouve elle-même en regardant Jésus... La compassion des mystiques, réfléchie dans l'intelligence des docteurs, peut seule nous conduire à quelque intelligence du mystère de Marie, nous qui sommes tous, en tant que fils de l'Église, un peu mystiques et un peu docteurs — et devons le devenir de plus en plus afin d'appartenir mieux à l'Église.

Inversement, lorsque l'Épouse essaie de comprendre ce qui lui arrive — le mystère de ses noces avec l'Agneau s'accomplissant lentement, et pourtant sans retard, à travers une immense purification dont le déroulement est celui des derniers temps — elle regarde d'abord dans le Cœur de Marie le mystère de transfixion qui s'accomplit avec moins de profondeur et de pureté dans le cœur souillé de ses enfants : car c'est le même mystère qui se prolonge, et la transparence immaculée du Cœur de Marie lui permet de réfléchir avec beaucoup plus de force que le nôtre l'affrontement mortel de la lumière et des ténèbres dans le Cœur de Jésus. L'Épouse de l'Agneau est composée de pécheurs qui gémissent dans les douleurs de l'enfantement : en regardant Marie, ces pécheurs comprennent mieux leur propre douleur — et c'est dans leur propre douleur qu'ils contemplent le mystère de Marie au pied de la Croix.

Marie-Dominique Molinié, in Un Feu sur la Terre, VII La Sainte Vierge et la gloire

 

1. Sa nature féminine n'aurait pas été vaine pour autant, puisque c'était l'holocauste de sa féminité même.

2. Elle était comme son Fils à l'abri des maladies, par conséquent de la vieillesse et d'une mort analogue à celle de saint Joseph. Elle ne pouvait mourir que de Croix ou de Gloire... et nous verrons qu'en fait elle a connu successivement ces deux morts, aucune n'étant naturelle mais totalement surnaturelle.

3. Comment cela se fera-t-il ?

4. C'est pourquoi je ne suis pas sûr qu'elle ait fait vœu de virginité. Elle a consacré à Dieu, tout simplement, les forces de son âme et de son corps.

5. Je ne servirai pas !

6. Qui est comme Dieu ?

7. Je ne le fais pas car mon but est : Marie première chrétienne, Mère de la divine grâce et modèle des purifications passives.

8. Le Verbe s'est incarné dès l'instant de l'Annonciation : à ce niveau ontologique, aucun progrès n'est concevable dans la divinité de Jésus. Marie est devenue à ce même instant la Mère de Dieu : toujours à ce niveau, aucun progrès non plus n'est concevable – elle appartient désormais à l'ordre hypostatique, sa personne est liée aux Trois selon une telle profondeur que des mystiques ont pu parler de Trinité mariale.

La conscience que Jésus avait de ces choses fut parfaite dès le début au plan de la vision face à face (voir sur ce point La Vision face à face, Troisième Partie). La connaissance de Marie en face des mêmes mystères, mesurée par la lumière et l'obscurité de la foi, fut certainement suffisante pour inspirer une adoration très parfaite de Jésus – non seulement comme Messie et prophète habité par l'Esprit (tel Jean-Baptiste), mais comme substantiellement divin ; cela ne veut pas dire du tout qu'elle ait eu des idées claires et distinctes sur le mystère de l'Incarnation.

9. Il n'était pas nécessaire que la Passion soit présente à ses yeux pour qu'elle soit déjà déchirée par le conflit entre la lumière et les ténèbres, conflit qui constitua dès le début l'agonie de Jésus.

10. D'une façon générale, c'est en regardant un organisme au sommet de sa croissance qu'on peut espérer le mieux comprendre ce qu'il était dans son germe.

11. Heureusement, dans la mesure où il souffre et meurt – dans la mesure aussi où il est encore visité par l'intuition des cœurs simples – l'homme d'aujourd'hui reste l'homme de toujours, plus angoissé peut-être : c'est à cet homme d'aujourd'hui que l'Esprit parle, non aux superbes, auxquels Il résiste.

12. 1 Corinthiens, 2.

13. Je ne dis pas l'oraison : la méditation.

14. Tout ce que nous savons de ce regard, c'est qu'Il se nomme Miséricorde, mais cela aussi reste bien abstrait tant que nous ne sommes pas initiés à la réalité de ce regard par les purifications passives.