mardi 16 septembre 2014

En éclaircissant... Jean Vioulac, Évidence et angoisse

L'évidence ne concerne pas seulement le savoir, elle est la clarté de l'acte par lequel je me ressaisis, elle est le ressaisissement même de mon être. Ce fut le point le plus radical atteint par Descartes que de montrer que dans l'évidence, c'est-à-dire la pensée dans toute sa clarté, l'ego conquiert son être et son existance 1. L'évidence est en cela tout à la fois clarification de la pensée, et découverte que cette sphère de clarté circonscrit mon être même. Dès lors, la remise en cause de l'évidence qu'impose l'exigence de lucidité est tout uniment remise en cause de ce que je suis. Un enfermement non critique dans l'évidence court en effet toujours le risque de circonscrire une identité, sur laquelle je ferais fond, et dont je me satisferais 2. Avec Emmanuel Lévinas, on peut nommer suffisance cette autosatisfaction de la pensée par laquelle le moi se fonde sur lui-même : « Cette conception du moi comme se suffisant à soi est l'une des marques essentielles de l'esprit bourgeois et de sa philosophie. Suffisance chez le petit-bourgeois, elle n'en nourrit pas moins les rêves audacieux du capitalisme inquiet et entreprenant. (...) Le bourgeois n'avoue aucun déchirement intérieur et aurait honte de manquer de confiance en soi »3. La suffisance est autosatisfaction, qui définit l'ipséité (αύτο) par la satisfaction, la satiété, c'est-à-dire la complétude, et une complétude octroyée par les choses. Cette suffisance trouve son expression et sa systématisation dans l'humanisme 4. L'humanisme croit disposer d'une définition suffisante de l'être humain, lui attribue diverses qualités, toutes excellentes, et peut ainsi jouir de la satisfaction qu'il y a à être un tel être. Mais la lucidité impose de reconnaître plus humblement que nous ne savons pas qui nous sommes, qu'aucune définition de l'homme, si bienveillante soit-elle, n'est à la mesure de son essance 5. La question « qu'est-ce que l'homme ? » n'est certainement pas une affaire réglée, aucune réponse ne saurait constituer un acquis : la lucidité impose d'admettre que « nous ne pouvons que rester en attente de l'essance de l'homme »6. Il s'agit donc de dépasser, non seulement la naïveté et la fascination, mais également la suffisance, de ne plus s'arc-bouter sur une illusoire confiance en soi pour au contraire creuser la faille intérieure par laquelle le moi reçoit ce qui lui donne à penser. Si l'évidence ne suffit pas mais doit être ramenée à la lumière dont elle procède, alors la réduction à l'ego doit être radicalisée par une réduction de l'ego, que l'ego lui-même n'a de prime abord pas la puissance ni la liberté de mettre en œuvre, mais doit subir — précisément parce que je ne peux renoncer à mes évidences sans me remettre totalement en cause.
De tels moments de défaillance, où l'ego chancelle et découvre la faille qui est (en) lui, l'angoisse est un exemple privilégié. Quand la peur est toujours peur devant un étant qui nous menace, l'angoisse est peur devant rien de particulier ; au contraire aucun étant ne peut plus m'apporter ni repère ni appui : ainsi « dans l'angoisse l'étant dans son ensemble chancelle »7. L'angoisse est l'effondrement du monde, c'est-à-dire du tout de l'étant, cet effondrement est la réduction de l'étant en totalité, qui est par là même manifestation du radicalement autre que tout étant : le rien, qui en tant que non-étant est l'être même. « L'angoisse manifeste le rien »8, et c'est bien devant quoi je m'angoisse : devant rien ; et c'est ainsi que je me ressaisis après l'angoisse : ce n'était rien. Mais ce rien est ce qui m'arrache à l'engloutissement dans la compacité et l'indifférenciation de l'étant pour me mettre à distance de lui et ainsi me le donner à voir, et me détermine à être l'existant que je suis. L'angoisse est ainsi l'épreuve du rien, comme ce qui définit à la fois l'existance et l'ipséité de l'ego : « Se tenant instant dans le rien, l'existant est à chaque fois déjà au-delà de l'étant dans son ensemble. Cet être au-delà de l'étant, nous l'appelons la transcendance. [...] Sans manifestation originelle du rien, pas d'être-soi (Selbstsein) ni de liberté »9. L'angoisse est par suite révélation du soi, c'est-à-dire de cette transcendance par rapport au moi lui-même. « La claire nuit du rien de l'angoisse » 10 est alors toujours instant de pure lucidité, elle est plus essantielle que toute évidence ; en elle je saisis l'essance de l'ipséité comme faille béante où en moi-même se creuse le rien, et cette faille laisse pour la première fois entrevoir l'abîme : l'angoisse est « la voix silencieuse qui nous dispose à l'effroi de l'abîme » (Schrecken des Abgrundes) 11. Dans l'angoisse, je fais l'épreuve du rien (que je suis), l'angoisse est en cela la plus radicale réduction de la suffisance, et en son archi-évidence m'est révélée l'essance même de l'ipséité : ce que je suis, c'est que je ne suis rien.
À la différence de l'évidence, qui est méthodiquement conquise par le doute, l'angoisse est imposée : par le rapport à la mort. La mort n'est pas le décès, simple événement factuel qui adviendrait à un moment donné, et qui ainsi serait en dehors de mon être, ou en constituerait simplement la limite. Mourir est le propre de l'homme, si cependant l'on comprend que mourir n'est ni périr, ni décéder, mais « être capable de la mort en tant que mort ». Heidegger l'a inlassablement répété : « Seul l'homme meurt. L'animal périt. La mort comme mort, il ne l'a ni devant lui ni derrière lui »12. La mort est une possibilité sise au cœur même de l'existance, mais cette possibilité ne propose rien à réaliser : « La mort en tant que possibilité ne donne à l'existant rien à "réaliser" ni rien de réel qu'il pourrait être lui-même. Elle est la possibilité de l'impossibilité de tout exister »13. C'est-à-dire que sa seule réalisation possible est le rien. Le mourir, en tant qu'assomption de la mort, est alors conquête de son être : « C'est seulement en mourant que je peux dire d'une certaine façon absolument "je suis" »14. La tension de l'existance vers sa mort est ainsi la teneur même de l'ego : « Cette certitude que j'ai de mourir un jour est la certitude fondamentale de l'existant lui-même ; c'est un énoncé dans lequel se dit véritablement l'existant alors que le cogito sum n'en a que l'apparence ». Dans la claire lucidité de l'angoisse je me révèle à moi-même comme sum moribundus : « Pour autant que je suis, je suis moribundus : le moribundus est ce qui donne avant tout son sens au sum »15. Le « courage de l'angoisse de la mort »16 est en cela un mode insigne de la lucidité, qui permet d'élucider dans le rien tout à la fois l'essance de l'existance et celle de l'être.
La défaillance de l'ego, qui détruit toute suffisance et lui impose de renoncer à se poser en socle, advient également dans l'événement amoureux. On tombe amoureux, et cette chute révèle aussitôt la faille intime qui me structure en mon essance et que la plupart du temps j'esquive et dénie. Cette faille est celle de mon néant intime : « On ne se tue pas par amour pour une femme », écrivait Cesare Pavese dans Le métier de vivre, « on se tue parce qu'un amour, n'importe quel amour, nous révèle dans notre nudité, dans notre misère, et dans notre état désarmé, dans notre néant »17. Dans un tel événement en effet, je suis prêt à tout donner, à me donner moi-même, et découvre à ce moment même que je n'ai rien à donner, parce que je ne suis rien moi-même. Par là se découvre que le don de soi ne donne rien ; il est la révélation du rien constitutif du soi. L'amour est en cela un ébranlement du tout de l'étant aussi vertigineux que l'angoisse, puisque par lui toute décision et tout sens se voient annulés et réévalués ; par le manque qu'il génère surtout — quand « un seul être vous manque, et tout est dépeuplé »18 il est l'épreuve d'une absence irréductible qu'aucune présence ne réussit à combler, et qui au contraire ne voit qu'absence dans la présence même de l'étant 19.
Une autre défaillance essantielle advient dans l'ennui. La réaction ordinaire à l'ennui est le divertissement, c'est-à-dire la recherche effrénée d'activités, ou de choses, par lesquelles je pourrais remplir ma vacuité. Mais l'ennui véritable, l'ennui profond, advient quand aucun étant ne suffit, quand rien n'est plus susceptible de me satisfaire : ce faisant, il réduit à rien la suffisance et l'autosatisfaction de l'ego. Par là même il récuse la position du moi en socle assuré : l'ennui (dérivé du latin est mihi in odio, « je me prends en haine ») est la révélation que « le moi est haïssable »20. Mais l'ennui profond est surtout révélation de la profondeur abyssale de l'existance : Chateaubriand évoquait ainsi « l'abîme de [s]on existence », et voyait justement dans l'ennui son épreuve irréductible : « Je ne m'apercevais de mon existence que par un profond sentiment d'ennui »21. En tant qu'il « s'étend sans fin, comme un brouillard silencieux, dans les abîmes de l'existance » (in den Abgründen des Daseins), l'ennui est cette révélation vertigineuse de l'abîme, tel qu'aucun étant ne saurait le combler, un vide qu'aucune présence ne saurait supprimer. L'ennui est ainsi réduction à la fois de l'objet, et de l'ego ; il abîme l'existance dans le rien et montre que ce rien est la teneur même de l'existance ; il laisse alors émerger du brouillard « l'horizon global du temps, un et homogène »22 c'est-à-dire les contours de l'Éclaircie.
Jean Vioulac, in Apocalypse de la vérité (Ad Solem)

1. [ndvi] Néologisme de Jean Vioulac, traduction du Dasein allemand. Probablement en écho à l’essance de Lévinas.
2. Ce n'est évidemment pas le cas pour Descartes, où l'ego s'ouvre aussitôt à l'Infini de Dieu.
3. LÉVINAS, De l'évasion, Fata Morgana,1982, p. 91-92.
4. La suffisance caractéristique de l'humanisme a trouvé sa formulation inoubliable chez Ernest Renan, qui confessait en 1848 : « Moi qui suis cultivé je ne trouve aucun mal en moi, et spontanément en toutes choses je me pousse à ce qui me semble le plus beau. Si tous étaient aussi cultivés que moi, tous seraient comme moi dans l'incapacité de mal faire » (L'avenir de la science, édition d'Annie Petit, GF-Flammarion, Paris,1995, p. 374).
5. [ndvi] Traduction du Wesen allemand, l’être au sens verbal. Chez Lévinas, l’essance est le noyau dur du moi.
6. HEIDEGGER, « Pour servir de commentaire à Sérénité », GA13, p. 62 ; trad. fr. Questions III, p. 211.
7. HEIDEGGER, « Qu'est-ce que la métaphysique ? », GA 9, p.113 ; trad. fr. par Roger Munier, Cahier de l'Herne Heidegger, Paris,1983, p. 52.
8. Ibid., GA 9, p. 112 ; trad. fr. p. 51.
9. Ibid., GA 9, p.115 ; trad. fr. p. 53.
10. Ibid., GA 9, p.114 ; trad. fr. p. 52.
11. « Postface à "Qu'est-ce que la métaphysique ?" », GA 9, p. 306-307 ; trad. fr. Questions I, p. 77.
12. « La chose », GA 79, p. 17-18.
13. Être et temps, §53, p. 262.
14. Prolégomène à l'histoire du concept de temps, GA 2o, p. 44o.
15. Ibid., P. 437-438.
16. Être et temps, §51, P. 254.
17. PAVESE, Le métier de vivre, trad. fr. M. Arnaud, Gallimard, Paris, 1958, p. 459.
18. LAMARTINE, « L'isolement », Méditations poétiques, in Œuvres poétiques complètes, M.-F. Guyard (éd.), Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1963, Paris, p. 3.
19. À la typologie des phénomènes de droit commun étudiés par Husserl, Jean-Luc Marion (Étant donné. Essai d'une phénoménologie de la donation, PUF, « Épiméthée », Paris,1997) a ajouté le phénomène saturé, défini par un surcroît irréductible d'intuition sur l'intention de sens. Peut-être pourrait-on symétriquement envisager le cas d'une défaillance irréductible de l'intuition, qui ne serait pas simplement le vécu d'une déception de l'intention face à une pénurie ponctuelle d'intuition (où la pénurie ne concerne que l'intention en question), mais épreuve d'un vertige face à l'abîme d'une absence radicale, vertige qui alors révèle l'ego et l'existance elle-même comme un vide béant que rien ne saurait jamais combler, et révèle aussi la vacuité constitutive du sens : ainsi l'accablement par la vanité de toute chose est-elle une ruine de la signification comme telle, et non le simple défaut de remplissement d'une signification parmi d'autres. Le deuil, le manque amoureux et l'ennui radical seraient les exemples privilégiés de tels phénomènes de défaillance.
20. PASCAL, Pensées, Laf. 5597 (Br. 5455).
21. CHATEAUBRIAND, René, in Œuvres romanesques et voyages I, Maurice Regard (éd.), Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1969, p.128 et 130.
22. HEIDEGGER, Les concepts fondamentaux de la métaphysique. Monde. Finitude. Solitude, GA 29/3o, p.115 et 218 ; trad. fr. p.122 et 220.

En dialoguant... Édouard-Marie Gallez, Les fondements araméens de l'islam

Des contradictions qui ne sont pas fortuites
Selon le discours habituel — fondé sur la biographie de Ibn Hisâm composée deux siècles après les faits supposés —, Mahomet-Muhammad aurait été élevé dans un milieu arabe resté mystérieusement païen, comme si son histoire se situait non pas au VIIe siècle mais avant notre ère, c'est-à-dire comme si sa tribu de marchands n'avait rien appris des juifs et des chrétiens qu'elle côtoie depuis longtemps pour des raisons commerciales. De plus, dit-on, il se serait tout à coup déclaré prophète, se référant à une Révélation reçue de Dieu. Mais qui, parmi les supposés « polythéistes », aurait pu le croire et le comprendre, puisque l'idée même de Dieu est supposée leur avoir été inconnue, et que le texte coranique regorge d'allusions à la Bible et aux traditions juives ? Sans la connaissance de celles-ci, que pouvait-on saisir ? Revenant de Jérusalem sur sa jument volante Buraq, Muhammad aurait aperçu au passage une caravane arrivant de Syrie vers La Mecque, ce qu'il put annoncer de sorte qu'on le crût. Que signifient ces invraisemblances et tant d'autres ? Pourquoi le pouvoir islamique les a-t-il inventées puis imposées sous peine de mort, les accumulant jusqu'à l'absurde ?
Depuis une trentaine d'années surtout, des chercheurs se sont posé de telles questions, souvent de manière isolée les uns des autres — le contexte de complaisance obligée expliquant cette situation. Certains se sont particulièrement attachés à l'analyse des traditions islamiques anciennes qui, malgré leur servilité à l'égard du pouvoir, mettent en lumière des personnages antérieurs à Muhammad, qui sont qualifiés de nazaréens (tels que Waraqa dont le rôle apparaît considérable). Ce terme veut-il dire chrétiens, comme l'usage de la langue arabo-islamique en a imposé le sens ?
Les chrétiens arabes ne se sont jamais appelés ainsi. Nazaréens est le nom de groupes sectaires des premiers siècles, que les Pères de l'Église ont parfois évoqués. Le texte coranique lui-même rend impossible l'identification entre ces nasârâ en arabe, et les chrétiens : il évoque manifestement ainsi une secte antichrétienne, qui se revendique juive... sauf en dix occurrences sur quinze du mot, où celui-ci apparaît toujours en comparaison justement avec le mot juif (yahûd) : là, il ne peut plus signifier que chrétiens (dans le sens : « les juifs et/ou les chrétiens »).
Cependant, la moindre recherche exégétique fait apparaître immédiatement que la présence du terme de nasârâ après celui de yahûd (dont une fois au singulier) introduit cette contradiction interne au texte — et, en plus, des perturbations parfois frappantes dans l'énoncé rythmique des versets concernés. Ces découvertes simples et incontestables ont été publiées dès 1996 par le père Antoine Moussali, lazariste libanais, grand spécialiste de la langue arabe et responsable des relations islamo-chrétiennes dans le diocèse d'Amiens. Elles ont été passées sous silence, y compris dans le milieu islamologique catholique (Pisai-ISTR), alors que ce devrait être une bonne nouvelle : le Coran ne parle pas des chrétiens sous ce nom-là !
Il est vrai que cette découverte avait de quoi gêner : si le texte actuel paraît désigner les chrétiens sous ce nom, c'est donc que les mentions « et/ou les nasârâ » ont été introduites après coup — il n'existe aucune autre explication possible. Il faut donc que les contradictions internes introduites par ces ajouts (y compris formelles, comme entre les versets 5,51 et 5,82) aient été le prix à payer pour une raison bien plus grave que toute contradiction. Or, une telle raison existait aux yeux du pouvoir islamique. : son auto-justification.
Exigences du pouvoir islamique et ambiguïtés de l'islamologie
En effet, l'intention de détourner la signification de nasard-nazaréens pour l'identifier à celle de chrétiens est parallèle aux raisons d'inventer le « prophétisme » de Muhammad, dont il n'existe aucune trace avant qu'il ne surgisse autour de 684 en milieu persan hostile au Calife de Damas puis qu'il ne soit réutilisé par ce Calife, 'Abd al-Malik (685-705). Dans les deux cas, l'effet recherché était d'occulter les origines nazaréennes du proto-islam, ce qui avait commencé dès la fin du règne de 'Umar, et d'y substituer un passé qui serve le pouvoir en place à Damas. En effet, si le terme de nasârâ désigne les ennemis que sont les chrétiens, il n'est plus possible de parler du Coran comme d'un recueil de textes nazaréens, c'est-à-dire hétérodoxes « judéo-chrétiens », bien qu'il transpire de références à ce milieu de langue araméenne ; la voie devient libre alors pour présenter ce recueil (appelé du terme araméen de Coran c'est-à-dire lectionnaire) comme inspiré par Dieu, en vue de faire pièce à la Bible des juifs et des chrétiens. À ce moment-là, l'ancien chef de guerre au service des nasârâ-nazaréens n'avait plus qu'à être ressorti de l'oubli, afin de jouer le rôle de prophète-rasûl recevant le Coran élaboré par le pouvoir en place. Durant son sommeil, l'idée d'une dictée par l'ange Gabriel, celle du voyage nocturne etc., furent des élaborations plus tardives encore (après 750). Le rôle joué par les califes de Damas fut essentiel dans la formation de l'islam actuel (jusqu'au choix même du nom de islâm).
Le dilemme islamologique est donc le suivant : ou bien refuser toute recherche scientifique sauf sur des points de détails sans effet sur la compréhension de l'islam, ou bien être inévitablement amené à penser que la dictée d'un Coran terrestre, copie d'un Coran éternel et incréé, est une invention tardive de la propagande califale. L'islamophilie, qu'elle soit idéologique ou liée à divers intérêts, fait choisir la première attitude. Même une question aussi simple que celle des « deux Marie » du texte coranique sera alors passée sous silence. En résumé, Marie mère de Jésus est identifiée par trois fois à Miryam sœur d'Aaron. L'attitude islamophile refuse de se demander pourquoi. En effet, l'unique explication possible est celle d'une manière de parler qui correspondrait en français à une comparaison de ce type : « de Gaulle, c'est [un nouveau] Louis XIV ». Justement, l'idée de présenter Marie mère de Jésus comme la nouvelle Miryam biblique (en araméen Mariam dans les deux cas) était répandue, comme en témoigne la littérature « judéo-chrétienne ». On connaît ces textes (originellement en araméen). Cependant, même quelqu'un comme Mohamed Arkoun refusa de publier un tel article, présenté par deux des plus grands islamologues français... tout en continuant à dire qu'il faut procéder à une exégèse du Coran. C'est que, si le Coran présente la mère de Jésus comme la nouvelle Miryam, il s'inscrit alors dans une tradition existante (araméenne), donc dans un contexte très éloigné du polythéisme supposé de la ville supposée de La Mecque, lieu supposé de la naissance de l'islam.
Autre petit exemple : le verset 5,116 fait dire très ironiquement à Jésus : « Vous ai-je dit de me mettre, moi et ma Mère, comme dieux à côté de Dieu ? » L'attitude islamophile est allée jusqu'à imaginer, pour les besoins de la cause, une hérésie qui aurait fait de Marie une déesse — ce qui n'a strictement aucun fondement. Pourtant, des commentateurs islamiques anciens donnaient encore l'explication exacte de ce verset : l'expression Mère de Jésus désigne l'Esprit Saint. Ils sont passés sous silence. En effet, c'est seulement dans une certaine tradition théologique que l'Esprit Saint est appelé Mère de Jésus : celle des chrétiens assyro-chaldéens, c'est-à-dire araméens — et il en est toujours ainsi aujourd'hui. Mais que fait dans le Coran une telle manière de parler qui n'a de sens qu'à l'intérieur d'un cadre culturel araméen (lequel est resté très proche des traditions judéo-chrétiennes, aujourd'hui encore) ? C'est une question qu'il est interdit de poser, quand bien même elle se pose des dizaines de fois.
Aux fondements (araméens) de l'islam
Même si elles ne peuvent pas toucher la mentalité musulmane réticente à toute approche historico-critique (sauf chez de rares exceptions telles que Mondher Sfar ou le turco-allemand Muhammad Kalish), ces découvertes sont capitales pour éclairer les chrétiens et pour bâtir un dialogue fécond. Elles révèlent le facteur central du phénomène islamique, qui est déterminant pour fonder toute rencontre islamo-chrétienne. L'ancien caravanier devenu chef de guerre et surnommé plus tard « Muhammad » a annoncé une chose — et une seule — : le retour imminent de Jésus sur la terre. Deux sources l'attestent indubitablement, l'une islamique, l'autre non islamique. Ce souvenir est d'ailleurs resté très vivant dans les traditions familiales musulmanes ; et dans toute librairie islamique, on trouvera des livres qui évoquent ce retour du Messie-Jésus (une expression récurrente du Coran, mais l'islam actuel a dégradé le sens du mot messie pour ne plus faire de Jésus qu'un prophète préparant « le Prophète »).
C'est pour le compte des nasârâ-nazaréens que Muhammad annonça un tel retour (sur le mont des Oliviers), et d'abord aux Qoréchites, sa propre tribu, dans l'espoir qu'ils se joignent aux Nazaréens pour prendre les armes ; car il fallait réaliser le préalable nécessaire à ce retour : prendre Jérusalem et reconstruire le Temple pour le culte. Ensuite, Jésus revenu monterait sur l'esplanade du Temple, d'où commencerait la réalisation du Royaume politique de Dieu sur la terre entière (et où ses partisans régneraient en maîtres). Ce préalable ne se réalisa pas au temps de Muhammad mais bien au temps de 'Umar, qui éleva effectivement une nouvelle Maison, cubique comme l'était le Temple (qui se dit Maison dans les langues sémitiques), là où on voit aujourd'hui... une mosquée octogonale dite par tradition « Mosquée de 'Umar » mais qui est en réalité une reconstruction de 'Abd al-Malik.
Aucun de ces points ne doit être négligé pour fonder un dialogue dans le vrai ; du reste, ils sont bien plus significatifs que le Coran qui, en réalité, est secondaire. En Afrique du nord et en Espagne avant les IXe-Xe siècles, le texte coranique brilla en effet par son absence — ce qu'indiquent diverses sources —, ce qui n'a pas entravé l'expansion idéologique et militaire islamique. De même, au long des siècles, les musulmans ont généralement mal connu ce texte, sauf à partir du XIXe siècle lorsque les Européens introduisirent l'imprimerie, et que les madrasas se multiplièrent. Et au XXe siècle à cause de l'informatique et du web ! Cela n'a pas empêché non plus les musulmans d'être musulmans. L'islam s'est fondé non pas sur le Coran, qui est venu plus tard, mais sur un projet mystico-politique : réaliser la volonté de Dieu sur la terre (comme le disent les islamistes aujourd'hui encore), c'est-à-dire Son Royaume. La puissance d'un tel projet associé à une foi n'est pas à démontrer : on l'a vue analogiquement à l'œuvre au XXe siècle avec le communisme qui faisait appel lui aussi à une foi, ce que des psychologues et sociologues ont assez bien décrit 1.
En effet, l'identité de l'islam-Oumma, c'est d'abord le sentiment d'être choisi par Dieu pour sauver le monde de l'emprise du Mal. Tout doit être sacrifié à la Volonté de Dieu. C'est à ce titre que ceux qui « combattent pour Dieu » peuvent être assurés de leur salut personnel, explique le Coran. Le verbe qu'on traduit par combattre, qâtala, signifie en réalité aller jusqu'à tuer, donc combattre à mort et se lit même une fois à côté du verbe aimer, en ce verset :
Dieu aime [c'est le verbe utilisé par les chrétiens] ceux qui vont jusqu'à tuer pour Lui, en rangs serrés comme s'ils étaient un édifice scellé de plomb (sourate 61,4).
Comme le « Bien » doit être imposé au nom de Dieu, par tous les moyens et dès maintenant, il est normal que Dieu soit dit assumer les crimes commis en application de Son projet, auquel tout doit être soumis. C'est ce qu'indiquent notamment ces versets :
Ce n'est pas vous qui les avez tués mais au contraire Dieu qui les a tués (sourate 8,17).
En vos épouses et vos enfants est un ennemi pour vous ; prenez-y garde !
Vos biens et vos enfants sont seulement une tentation [fitna, séduction] (sourate 64,14-15).
Aussi peu cité que les deux premiers, le dernier verset montre à quels sacrifices le militant doit être prêt. En fait, si la femme est opprimée en islam, c'est parce qu'elle doit l'être : elle représente un danger, celui de détourner l'homme de la Cause qu'il doit servir, jusqu'à Lui sacrifier sa famille même. Mais est-là une pensée spécifiquement islamique ? Aucunement. Lénine tint de tels discours à ses militants. Plus significativement, il apparaît que de telles manières de penser étaient largement répandues avant l'islam ; on les relève jusque dans les écrits de l'hérésie politico-religieuse du 1er siècle, qui, étant première, fut l'origine de toutes les autres : celle qu'ont produite des ex-judéo-chrétiens qui ont pris le nom de... nazaréens.
Inhumanité des projets de salut du monde et dialogue
Il a fallu un gros travail de doctorat, paru en 2005 en 1 100 pages 2, pour démêler cet écheveau en synthétisant les études non seulement islamologiques mais aussi relatives à ce qu'on a appelé le « judaïsme intertestamentaire » (et qui est en réalité post-chrétien dans la plupart des versions textuelles que l'on connaît aujourd'hui) ; d'autres domaines apportèrent des éléments, notamment la géographie et la topographie antiques. Ce que des Orientaux tels que l'Archimandrite Dorra-Haddad ou le père Joseph Azzi avaient entrevu et exposé se voyait confirmé et
amplement développé : l'islam actuel s'origine dans un proto-islam qui est la continuation arabe du vieux mouvement messianiste nazaréen qui prônait la libération du monde, c'est-à-dire sa conquête. Benoît XVI a vu un tel enjeu quand il écrit, en évitant prudemment de nommer l'islam explicitement (dans Jésus de Nazareth, tome II, p. 28) : « Les conséquences terribles d'une violence motivée religieusement sont de façon radicale devant nos yeux à tous. La violence n'instaure pas le royaume de Dieu, le royaume de l'humanité. C'est, au contraire, l'instrument préféré de l'Antéchrist — même avec une motivation religieuse idéaliste. Elle ne sert pas à l'humanité, mais à l'inhumanité ».
En effet, le problème de la violence à « motivation religieuse idéaliste » ou idéologique n'est pas l'inadéquation de la fin et des moyens : au contraire, si le salut du monde est vraiment en jeu et qu'on en possède les clefs, alors tous les moyens doivent être mis en œuvre. Les discours « droits-de-l'hommistes » sont ici court-circuités : quel droit humain pourrait-on y opposer ? Une culture basée sur l'islam ne peut pas être et n'a jamais été pacifique — cela se voit déjà dans les familles, où les rapports sont surtout fondés sur la domination et son corollaire, la soumission (qui se dit précisément islam en arabe). Le texte coranique lui-même n'apparaît pacifique que dans les citations souvent tronquées qu'en font les propagandistes et... certaines instances du « dialogue »3; certes, il ne prône pas la violence pour elle-même, mais assurément par rapport aux objectifs à atteindre. Le problème n'est pas non plus de savoir si certains moyens seraient pacifiques et acceptables (la tromperie par exemple) et d'autres non. Le problème, ce sont les objectifs eux-mêmes. Oui ou non, Dieu a-t-Il fourni à l'humanité une recette pour son Salut, une recette que les hommes n'auraient plus qu'à appliquer ensuite pour parvenir à cette fin ?
Sur cette question s'en greffent d'autres :
1/ celle du Jour du Jugement, que les traditions islamiques mettent en rapport avec un retour matériel de Jésus sur terre (pour tuer l'antichrist et y vivre quarante années supplémentaires) : les chrétiens doivent en retrouver le sens comme Venue glorieuse et en parler !
2/ celle précisément de l'antichrist, évoqué par Benoît XVI et dont parlent de nombreuses traditions islamiques populaires (et plus de dix millions d'articles sur le web) ; c'est aussi la question du jugement à porter sur ce monde et sur son avenir.
De tels axes fondent un « dialogue islamo-chrétien » plus fécond que celui qui a été basé sur les expériences supposées « mystiques » d'un seul homme. Dans sa vision religieuse, l'islam prétend connaître mieux le christianisme que les chrétiens eux-mêmes, le considérant comme une religion falsifiée et caduque. L'Église elle aussi doit avoir sa vision religieuse, mais fondée sur des approches scientifiques et théologiques vérifiées auprès de la recherche sérieuse, de la Révélation... et des chrétiens orientaux ! Les manifestations en Iran en 2009 et, dans une moindre mesure, les remous actuels dans les pays arabo-musulmans montrent la soif de sortir des oppressions liées au système islamique. Tous ces gens demandent de l'aide et des lumières, sans lesquelles ils seront écrasés comme en Iran. Le concile Vatican II a souligné la gravité et les conséquences des doctrines qui « ont échangé la vérité divine pour le mensonge » (Lumen gentium, n.16). Les musulmans méritent une autre considération et une autre place que celle que leur donne une vieille « mystique » morbide de la Rédemption, mêlée de gnosticisme, et qui divague sur une illusoire « convergence » islamo-chrétienne, basée sur un mythe « abrahamique ».
Le dialogue mérite de nouvelles bases, au bénéfice des gens qui sont bafoués dans leur vie et leur dignité, et non au profit de systèmes.
Père Édouard-Marie Gallez,
in Liberté Politique n°54 (septembre 2011)

1. Dans les années 1950, le sociologue Jules Monnerot comparait l'islam et le communisme (à l'époque en vue d'expliquer le second par le premier !), rejoignant ainsi certaines pages des travaux de Claude Lévi-Strauss.
2. Le Messie et son Prophète, éd. de Paris, 2 tomes, 2005, 1659 notes (réédition 2010).
3. Concernant ces versets cités de manière inexacte, voir www.lemessieetsonprophete.com/ annexes/douze.htm

mardi 26 août 2014

En réjouissant... Paul VI, Gaudete in Domino

Vénérables frères et chers fils Salut et Bénédiction Apostolique
Réjouissez-vous dans le Seigneur, car il est proche de tous ceux qui l'invoquent en vérité ! 1
Chers Frères et Fils dans le Christ, à plusieurs reprises déjà au cours de cette Année Sainte, Nous avons exhorté le Peuple de Dieu à correspondre avec un joyeux empressement à la grâce du Jubilé. Notre invitation appelle essentiellement, vous le savez, au renouvellement intérieur et à la réconciliation dans le Christ. Il y va du salut des hommes, il y va de leur bonheur plénier. Au moment où, dans tout l'univers, les croyants s'apprêtent à célébrer la venue de l'Esprit Saint, Nous vous invitons à implorer de Lui ce don de la joie.
Certes, pour Nous-même, le ministère de la réconciliation s'exerce parmi nombre de contradictions et de difficultés,2 mais il est suscité et accompagné en Nous par la joie de l'Esprit Saint.
Aussi bien est-ce en toute vérité que Nous pouvons reprendre à notre compte, à l'intention de l'Église universelle, la confidence de l'Apôtre Paul à sa communauté de Corinthe : « Vous êtes dans nos cœurs à la vie et à la mort. J'ai grande confiance en vous... Je suis tout rempli de consolation ; je surabonde de joie dans toutes nos tribulations »3. Oui, c'est pour Nous également une exigence d'amour que de vous inviter à partager cette joie surabondante qui est un don de l'Esprit Saint.4
Nous avons donc ressenti comme une bienheureuse nécessité intérieure de vous adresser, au cours de cette Année de grâce, et très opportunément à l'occasion de la Pentecôte, une Exhortation apostolique dont le thème serait, précisément, la joie chrétienne, la joie dans l'Esprit Saint. C'est une sorte d'hymne à la joie divine que Nous voudrions entonner afin qu'il éveille un écho dans le monde entier, et d'abord dans l'Église : que la joie soit répandue dans les cœurs avec l'amour dont elle est le fruit, par l'Esprit Saint qui nous a été donné.5 Aussi souhaitons-Nous que votre voix se joigne à la nôtre, pour la consolation spirituelle de l'Église de Dieu, et de tous ceux d'entre les hommes qui voudront bien se rendre cordialement attentifs à cette célébration.
I — LE BESOIN DE JOIE AU CŒUR DE TOUS LES HOMMES
Ce ne serait pas exalter comme il convient la joie chrétienne que de demeurer insensible au témoignage extérieur et intérieur que le Dieu créateur se rend à lui-même au sein de sa création : « Et Dieu vit que cela était bon »6.
Suscitant l'homme au-dedans d'un univers qui est œuvre de puissance, de sagesse, d'amour, Dieu, avant même de se manifester personnellement selon le mode de la révélation, dispose l'intelligence et le cœur de sa créature pour la rencontre de la joie, en même temps que de la vérité. Il faut donc être attentif à l'appel qui monte du cœur de l'homme, depuis l'âge de l'enfance émerveillée jusqu'à celui de la sereine vieillesse comme un pressentiment du mystère divin.
En s'éveillant au monde, l'homme n'éprouve-t-il pas, avec le désir naturel de le comprendre et d'en prendre possession celui d'y trouver son accomplissement et son bonheur ? Il y a, comme chacun sait, plusieurs degrés dans ce « bonheur ». Son expression la plus noble est la joie ou « bonheur » au sens strict, lorsque l'homme, au niveau de ses facultés supérieures, trouve sa satisfaction dans la possession d'un bien connu et aimé.7 Ainsi l'homme éprouve la joie lorsqu'il se trouve en harmonie avec la nature, et surtout dans la rencontre, le partage, la communion avec autrui. À plus forte raison connaît-il la joie ou le bonheur spirituel lorsque son esprit entre en possession de Dieu, connu et aimé comme le bien suprême et immuable.8 Poètes, artistes, penseurs, mais aussi hommes et femmes simplement disponibles à une certaine lumière intérieure, ont pu et peuvent encore, soit dans les temps d'avant le Christ, soit en notre temps et parmi nous, expérimenter quelque chose de la joie de Dieu.
Mais comment ne pas voir aussi que la joie est toujours imparfaite, fragile, menacée ? Par un étrange paradoxe, la conscience même de ce qui constituerait, au-delà de tous les plaisirs transitoires, le véritable bonheur, inclut aussi la certitude qu'il n'y a pas de bonheur parfait. L'expérience de la finitude, que chaque génération refait pour son propre compte, oblige à constater et à sonder l'écart immense qui subsiste toujours entre la réalité et le désir d'infini.
Ce paradoxe et cette difficulté d'atteindre la joie Nous semblent particulièrement aigus aujourd'hui. C'est la raison de notre message. La société technique a pu multiplier les occasions de plaisirs, mais elle a bien du mal à sécréter la joie. Car la joie vient d'ailleurs. Elle est spirituelle. L'argent, le confort, l'hygiène, la sécurité matérielle ne manquent souvent pas ; et pourtant l'ennui, la morosité, la tristesse demeurent malheureusement le lot de beaucoup. Cela va parlais jusqu'à l'angoisse et au désespoir, que l'insouciance apparente, la frénésie du bonheur présent et les paradis artificiels ne parviennent pas h évacuer. Peut-être se sent-on impuissant à dominer le progrès industriel, à planifier la société de façon humaine ? Peut-être l'avenir apparaît-il trop incertain, la vie humaine trop menacée ? Ou ne s'agit-il pas surtout de solitude, d'une soif d'amour et de présence non satisfaite, d'un vide mal défini ? Par contre, dans beaucoup de régions et parfois au milieu de nous, la somme de souffrances physiques et morales se fait lourde : tant d'affamés, tant de victimes de combats stériles, tant de déracinés ! Ces misères ne sont peut-être pas plus profondes que celles du passé ; mais elles prennent une dimension planétaire ; elles sont mieux connues, illustrées par les mass media, au moins autant que les expériences de bonheur ; elles accablent les consciences sans qu'apparaisse bien souvent une solution humaine à leur mesure.
Cette situation ne saurait cependant Nous interdire de parler de la joie, d'espérer la joie. C'est au cœur de leurs détresses que nos contemporains ont besoin de connaître la joie, d'entendre son chant. Nous compatissons profondément à la peine de ceux sur qui la misère et les souffrances de toutes sortes jettent un voile de tristesse. Nous pensons tout particulièrement à ceux qui se trouvent sans ressources, sans secours, sans amitié, qui voient leurs espoirs humains anéantis. Ils sont plus que jamais présents à notre prière, à notre affection. Nous ne voulons certes accabler personne. Nous cherchons au contraire les remèdes capables d'apporter la lumière. À nos yeux, ils sont de trois ordres.
Les hommes doivent évidemment unir leurs efforts pour procurer au moins le minimum de soulagement, de bien-être, de sécurité, de justice nécessaires au bonheur, aux nombreuses populations qui en sont dépourvues. Une telle action solidaire est déjà l'œuvre de Dieu ; elle correspond au commandement du Christ. Déjà elle procure la paix, elle redonne espoir, elle fortifie la communion, elle ouvre à la joie, pour celui qui donne comme pour celui qui reçoit, car il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir.9 Que de fois Nous vous convions, Frères et Fils très chers, à préparer avec ardeur une terre plus habitable et plus fraternelle, à réaliser sans tarder la justice et la charité pour un développement intégral de tous ! La Constitution conciliaire Gaudium et Spes et de nombreux documents pontificaux ont bien insisté sur ce point. Même si ce n'est pas directement le thème que Nous abordons ici, que l'on se garde bien d'oublier ce devoir primordial d'amour du prochain, sans lequel il serait malséant de parler de joie.
Il faudrait aussi un patient effort d'éducation pour apprendre ou réapprendre à goûter simplement les multiples joies humaines que le Créateur met déjà sur nos chemins : joie exaltante de l'existence et de la vie ; joie de l'amour chaste et sanctifié ; joie pacifiante de la nature et du silence ; joie parfois austère du travail soigné ; joie et satisfaction du devoir accompli ; joie transparente de la pureté, du service, du partage ; joie exigeante du sacrifice. Le chrétien pourra les purifier, les compléter, les sublimer : il ne saurait les dédaigner. La joie chrétienne suppose un homme capable de joies naturelles. C'est bien souvent à partir de celles-ci que le Christ a annoncé le Royaume de Dieu.
Mais le thème de la présente Exhortation se situe encore au-delà. Car le problème Nous apparaît surtout d'ordre spirituel. C'est l'homme, en son âme, qui se trouve démuni pour assumer les souffrances et les misères de notre temps. Elles l'accablent d'autant plus que le sens de la vie lui échappe, qu'il n'est plus sûr de lui-même, de sa vocation et de sa destinée transcendantes. Il a désacralisé l'univers et maintenant l'humanité ; il a parfois coupé le lien vital qui le rattachait à Dieu. La valeur des êtres, l'espérance ne sont plus suffisamment assurées. Dieu lui semble abstrait, inutile : sans qu'il sache l'exprimer, le silence de Dieu lui pèse. Oui, le froid et les ténèbres sont d'abord dans le cœur de l'homme qui connaît la tristesse. On peut parler ici de la tristesse des non croyants, lorsque l'esprit humain, créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, et donc orienté instinctivement vers lui comme vers son bien suprême, unique, reste sans le connaître clairement, sans l'aimer, et par conséquent sans éprouver la joie qu'apportent la connaissance de Dieu, même imparfaite, et la certitude d'avoir avec lui un lien que la mort même ne saurait rompre. Qui ne se souvient de la parole de saint Augustin : « Tu nous as fait pour Toi, Seigneur, et notre cœur est inquiet jusqu'à ce qu'il repose en Toi »10 ? C'est donc en devenant davantage présent à Dieu, en se détournant du péché, que l'homme peut vraiment entrer dans la joie spirituelle. Sans doute, « la chair et le sang » en sont-ils incapables.11 Mais la Révélation peut ouvrir cette perspective et la grâce opérer ce retournement. Notre propos est précisément de vous inviter aux sources de la joie chrétienne. Comment le pourrions-nous, sans nous mettre nous-mêmes en face du dessein de Dieu, à l'écoute de la Bonne Nouvelle de son Amour ?
II — ANNONCE DE LA JOIE CHRÉTIENNE DANS L'ANCIEN TESTAMENT
Par essence, le joie chrétienne est participation spirituelle à la joie insondable, conjointement divine et humaine, qui est au cœur de Jésus-Christ glorifié. Aussitôt que Dieu le Père commence à manifester dans l'histoire le dessein bienveillant qu'il avait formé en Jésus-Christ, pour le réaliser quand les temps seraient accomplis,12 cette joie s'annonce mystérieusement au sein du Peuple de Dieu, encore que son identité ne soit pas dévoilée.
Ainsi Abraham, notre père, mis à part en vue de l'accomplissement futur de la Promesse, et espérant contre toute espérance, reçoit, lors de la naissance de son fils Isaac, les prémices prophétiques de cette joie.13 Celle-ci se trouve comme transfigurée à travers une épreuve de mort, quand ce fils unique lui est rendu vivant, préfiguration de la résurrection de Celui qui doit venir : le Fils unique de Dieu promis au sacrifice rédempteur. Abraham exulta à la pensée de voir le Jour du Christ, le Jour du salut : il « l'a vu et fut dans la joie »14.
La joie du salut s'amplifie et se communique ensuite tout au long de l’histoire prophétique de l'ancien Israël. Elle se maintient et renaît indéfectiblement à travers de tragiques épreuves dues aux infidélités coupables du peuple élu et aux persécutions extérieures qui voudraient le détacher de son Dieu. Cette joie, toujours menacée et rejaillissante, est propre au peuple né d'Abraham.
Il s'agit toujours d'une expérience exaltante de libération et de restauration — au moins annoncées — ayant pour origine l'amour miséricordieux de Dieu pour son peuple bien aimé, en faveur de qui il accomplit, par pure grâce et puissance miraculeuse, les promesses de l'Alliance. Telle est la joie de la Pâque mosaïque, laquelle survint comme figure de la libération eschatologique qui serait réalisée par Jésus-Christ dans le contexte pascal de la nouvelle et éternelle Alliance. Il s'agit aussi de la joie bien actuelle, chantée à tant de reprises par les psaumes, celle de vivre avec Dieu et pour Dieu. Il s'agit enfin et surtout de la joie glorieuse et surnaturelle, prophétisée en faveur de la Jérusalem nouvelle rachetée de l'exil et aimée par Dieu lui-même d'un amour mystique.
Le sens ultime de ce débordement inouï de l'amour rédempteur ne pourra apparaître qu'à l'heure de la nouvelle Pâque et du nouvel Exode. Alors le Peuple de Dieu sera conduit, dans la mort et la résurrection du Serviteur souffrant, de ce monde au Père, de la Jérusalem figurative d'ici-bas à la Jérusalem d'en-haut : « Alors que tu étais abandonnée, haïe et délaissée, je ferai de toi un objet d'éternelle fierté, un motif de joie d'âge en âge... Comme un jeune homme épouse une vierge, ton auteur t'épousera, et comme le mari se réjouit de son épouse, ton Dieu se réjouira de toi »15.
III — LA JOIE SELON LE NOUVEAU TESTAMENT
Ces promesses merveilleuses ont soutenu, des siècles durant et dans les plus terribles épreuves, l'espérance mystique de l'ancien Israël. Et c'est lui qui les a transmises à l'Église de Jésus-Christ, en sorte que nous lui sommes redevables de quelques-uns des plus purs accents de notre chant de joie. Et cependant, selon la foi et l'expérience chrétienne de l'Esprit, cette paix donnée par Dieu qui s'étend comme un torrent débordant, lorsque vient le temps de la « consolation »,16 est liée à la venue et à la présence du Christ.
De la joie apportée par le Seigneur, nul n'est exclu. La grande joie annoncée par l'Ange, la nuit de Noël, est en vérité pour tout le peuple,17 pour celui d'Israël attendant alors anxieusement un Sauveur, comme pour le peuple innombrable de tous ceux qui, dans la suite des temps, en accueilleront le message et s'efforceront d'en vivre. La première, la Vierge Marie, en avait reçu l'annonce de l'ange Gabriel et son Magnificat était déjà l'hymne d'exultation de tous les humbles. Les mystères joyeux nous remettent ainsi, chaque fois que nous récitons le Rosaire, devant l'événement ineffable qui est le centre et le sommet de l'histoire : la venue sur terre de l'Emmanuel, Dieu avec nous. Jean-Baptiste, qui a pour mission de le désigner à l'attente d'Israël, avait lui-même tressailli d'allégresse, en sa présence, dès le sein de sa mère.18 Lorsque Jésus commence son ministère, Jean est « ravi de joie à la voix de l'Époux ». 19
Arrêtons-nous maintenant à contempler la personne de Jésus, au cours de sa vie terrestre. En son humanité, il a fait l'expérience de nos joies. Il a manifestement connu, apprécié, célébré toute une gamme de joies humaines, de ces joies simples et quotidiennes, à la portée de tous. La profondeur de sa vie intérieure n'a pas émoussé le concret de son regard, ni sa sensibilité. Il admire les oiseaux du ciel et les lys des champs. Il rejoint d'emblée le regard de Dieu sur la création à l'aube de l'histoire. Il exalte volontiers la joie du semeur et du moissonneur, celle de l'homme qui trouve un trésor caché, celle du berger qui récupère sa brebis ou de la femme qui retrouve la pièce perdue, la joie des invités au festin, la joie des noces, celle du père qui accueille son fils au retour d'une vie de prodigue et celle de la femme qui vient de mettre au monde son enfant... Ces joies humaines ont tant de consistance pour Jésus qu'elles sont pour lui les signes des joies spirituelles du Royaume de Dieu : joie des hommes qui entrent dans ce Royaume, y reviennent ou y travaillent, joie du Père qui les accueille. Et pour sa part, Jésus lui-même manifeste sa satisfaction et sa tendresse lorsqu'il rencontre des enfants qui désirent l'approcher, un jeune homme riche, fidèle et soucieux de faire davantage, des amis qui lui ouvrent leur maison comme Marthe, Marie, Lazare. Son bonheur est surtout de voir la Parole accueillie, les possédés délivrés, une femme pécheresse ou un publicain comme Zachée se convertir, une veuve prendre sur son indigence pour donner. Il tressaille même de joie lorsqu'il constate que les tout petits ont la révélation du Royaume qui reste caché aux sages et aux habiles .20 Oui, parce que le Christ « a vécu notre condition d'homme en toute chose, excepté le péché », 21 il a accueilli et éprouvé les joies affectives et spirituelles, comme un don de Dieu. Et il n'a eu de cesse qu'il n'eût « annoncé aux pauvres la Bonne Nouvelle, aux affligés la joie »22. L'Évangile de saint Luc témoigne particulièrement de cette semence d'allégresse. Les miracles de Jésus, les paroles de pardon sont autant de signes de la bonté divine : la foule se réjouit de toutes les merveilles qu'il accomplit 23 et rend gloire à Dieu. Pour le chrétien, comme pour Jésus, il s'agit de vivre dans l'action de grâces au Père les joies humaines que le Créateur lui donne.
Mais il importe ici de bien saisir le secret de la joie insondable qui habite Jésus, et qui lui est propre. C'est surtout l'Évangile de saint Jean qui en soulève le voile, en nous livrant les paroles intimes du Fils de Dieu fait homme. Si Jésus rayonne une telle paix, une telle assurance, une telle allégresse, une telle disponibilité, c'est à cause de l'amour ineffable dont il se sait aimé de son Père. Lors de son baptême sur les bords du Jourdain, cet amour, présent dès le premier instant de son Incarnation, est manifesté : « Tu es mon Fils bien-aimé ; tu as toute ma faveur »24. Cette certitude est inséparable de la conscience de Jésus. C'est une Présence qui ne le laisse jamais seul.25 C'est une connaissance intime qui le comble : « Le Père me connaît et je connais le Père »26. C'est un échange incessant et total : « Tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi »27. Le Père a remis au Fils le pouvoir de juger, celui de disposer de la vie. C'est une habitation réciproque :  « Je suis dans le Père et le Père est en moi »28. En retour, le Fils rend au Père un amour sans mesure : « J'aime le Père et j'agis comme le Père me l'a ordonné »29. Il fait toujours ce qui plaît au Père : c'est sa « nourriture »30. Sa disponibilité va jusqu'au don de sa vie humaine, sa confiance jusqu'à la certitude de la reprendre : « Si le Père m'aime, c'est que je donne ma vie pour la reprendre »31. En ce sens, il se réjouit d'aller au Père. Il ne s'agit pas pour Jésus d'une prise de conscience éphémère : c'est le retentissement, dans sa conscience d'homme, de l'amour qu'il connaît depuis toujours comme Dieu au sein du Père : « Tu m'as aimé avant la fondation du monde »32. Il y a là une relation incommunicable d'amour, qui se confond avec son existence de Fils et qui est le secret de la vie trinitaire : le Père y apparaît comme celui qui se donne au Fils, sans réserve et sans intermittence, dans un élan de générosité joyeuse, et le Fils, celui qui se donne de la même façon au Père, avec un élan de gratitude joyeuse, dans l'Esprit Saint.
Et voilà que les disciples, et tous ceux qui croient dans le Christ, sont appelés à participer à cette joie. Jésus veut qu'ils aient en eux-mêmes sa joie en plénitude : 33 « Je leur ai révélé ton nom et le leur révélerai, pour que l'amour dont tu m'as aimé soit en eux et moi aussi en eux »34. Cette joie de demeurer dans l'amour de Dieu commence dès ici-bas. C'est celle du Royaume de Dieu. Mais elle est accordée sur un chemin escarpé, qui demande une confiance totale dans le Père et dans le Fils, et une préférence donnée au Royaume. Le message de Jésus promet avant tout la joie, cette joie exigeante ; ne s'ouvre-t-il pas par les béatitudes ? « Heureux, vous les pauvres, car le Royaume des Cieux est à vous. Heureux vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés. Heureux vous qui pleurez maintenant, car vous rirez »35.
Mystérieusement, le Christ lui-même, pour déraciner du cœur de l'homme le péché de suffisance et manifester au Père une obéissance filiale sans partage, accepte de mourir de la main des impies,36 de mourir sur une croix. Mais le Père n'a pas permis que la mort le retint en son pouvoir. La résurrection de Jésus est le sceau apposé par le Père sur la valeur du sacrifice de son Fils ; c'est la preuve de la fidélité du Père, selon le vœu formulé par Jésus avant d'entrer dans sa passion : « Père, glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie »37. Désormais, Jésus est pour toujours vivant dans la gloire du Père, et c'est pourquoi les disciples furent établis dans une joie indéracinable en voyant le Seigneur, le soir de Pâques.
Il reste que, ici-bas, la joie du Royaume réalisé ne peut jaillir que de la célébration conjointe de la mort et de la résurrection du Seigneur. C'est le paradoxe de la condition chrétienne qui éclaire singulièrement celui de la condition humaine : ni l'épreuve, ni la souffrance ne sont éliminées de ce monde, mais elles prennent un sens nouveau dans la certitude de participer à la rédemption opérée par le Seigneur et de partager sa gloire. C'est pourquoi le chrétien, soumis aux difficultés de l'existence commune, n'est pas cependant réduit à chercher son chemin comme à tâtons, ni à voir dans la mort la fin de ses espérances. Comme l'annonçait en effet le prophète : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, sur les habitants du sombre pays une lumière a resplendi. Tu as multiplié leur allégresse, tu as fait éclater leur joie »38. L’Exultet pascal chante un mystère réalisé au-delà des espérances prophétiques : dans l'annonce joyeuse de la résurrection, la peine même de l'homme se trouve transfigurée, tandis que la plénitude de la joie surgit de la victoire du Crucifié, de son Cœur transpercé, de son Corps glorifié, et éclaire les ténèbres des âmes : « Et nox illuminatio mea in deliciis meis »39.
La joie pascale n'est pas seulement celle d'une transfiguration possible : elle est celle de la nouvelle Présence du Christ ressuscité dispensant aux siens l'Esprit Saint pour qu'il demeure avec eux. Ainsi l'Esprit Paraclet est donné à l'Église comme principe inépuisable de sa joie d'épouse du Christ glorifié. Il lui remet en mémoire, moyennant le ministère de grâce et de vérité exercé par les successeurs des Apôtres, l'enseignement même du Seigneur. Il suscite en elle la vie divine et l'apostolat. Et le chrétien sait que cet Esprit ne sera jamais éteint au cours de l'histoire. La source d'espérance manifestée à la Pentecôte ne tarira pas.
L'Esprit qui procède du Père et du Fils, dont il est le vivant amour mutuel, est donc communiqué désormais au Peuple de l'Alliance nouvelle, et à chaque âme disponible à son action intime. II fait de nous sa demeure : dulcis hospes animae.40 Avec lui, le cœur de l'homme est habité par le Père et le Fils.41 L'Esprit Saint y suscite une prière filiale qui jaillit du tréfonds de l'âme et s'exprime dans la louange, l'action de grâces, la réparation et la supplication. Alors nous pouvons goûter la joie proprement spirituelle, qui est un fruit de l'Esprit Saint : 42 elle consiste en ce que l'esprit humain trouve le repos et une intime satisfaction dans la possession du Dieu trinitaire, connu par la foi et aimé avec la charité qui vient de lui. Une telle joie caractérise dès lors toutes les vertus chrétiennes. Les humbles joies humaines, qui sont dans nos vies comme les semences d'une réalité plus haute, sont transfigurées. La joie spirituelle, ici-bas, inclura toujours en quelque mesure la douloureuse épreuve de la femme en travail d'enfantement, et un certain abandon apparent, semblable à celui de l'orphelin : pleurs et lamentations, tandis que le monde fera étalage d'une satisfaction mauvaise. Mais la tristesse des disciples, qui est selon Dieu et non selon le monde, sera promptement changée en une joie spirituelle que personne ne pourra leur enlever.43
Tel est le statut de l'existence chrétienne, et très particulièrement de la vie apostolique. Celle-ci, parce qu'elle est animée par un amour pressant du Seigneur et des frères, se déploie nécessairement sous le signe du sacrifice pascal, allant par amour à la mort, et par la mort à la vie et à l'amour. D'où la condition du chrétien, et en premier lieu de l'apôtre, qui doit devenir le « modèle du troupeau »44 et s'associer librement à la passion du Rédempteur. Elle correspond ainsi à ce qui avait été défini dans l'Évangile comme la loi de la béatitude chrétienne, en continuité avec le destin des prophètes : « Heureux êtes-vous si l'on vous insulte, si l'on vous persécute et si l'on vous calomnie de toutes manières à cause de moi. Soyez dans la joie et l'allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux : c'est bien ainsi qu'on a persécuté les prophètes vos devanciers »45.
Nous ne manquons malheureusement pas d'occasions de vérifier, en notre siècle si menacé par l'illusion du faux bonheur, l'incapacité de l'homme « psychique » à accueillir « ce qui est de l'Esprit de Dieu : c'est folie pour lui, et il ne peut le connaître, car c'est spirituellement qu'on en juge »46. Le monde — celui qui est inapte à recevoir l'Esprit de Vérité, qu'il ne voit ni ne connaît — n'aperçoit qu'une face des choses. Il considère seulement l'affliction et la pauvreté du disciple, alors que ce dernier demeure toujours au plus profond de lui-même dans la joie, parce qu'il est en communion avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ.
IV — LA JOIE AU CŒUR DES SAINTS
Telle est, Frères et Fils bien-aimés, la joyeuse espérance puisée aux sources mêmes de la Parole de Dieu. Depuis vingt siècles, cette source de joie n'a cessé de jaillir dans l'Église, et spécialement au cœur des saints. Il Nous faut maintenant suggérer quelques échos de cette expérience spirituelle : elle illustre, selon la diversité des charismes et des vocations particulières, le mystère de la joie chrétienne.
Au premier rang vient la Vierge Marie, pleine de grâces, la Mère du Sauveur. Accueillante à l'annonce d'en haut, servante du Seigneur, épouse de l'Esprit-Saint, mère du Fils éternel, elle laisse éclater sa joie devant sa cousine Élisabeth qui célèbre sa foi : « Mon âme exalte le Seigneur, et mon esprit exulte de joie en Dieu mon Sauveur... Désormais, toutes les générations me diront bienheureuse »47. Elle a saisi, mieux que toutes les autres créatures, que Dieu fait des merveilles : son Nom est saint, il montre sa miséricorde, il élève les humbles, il est fidèle à ses promesses. Non point que le déroulement apparent de sa vie sorte de la trame ordinaire, mais elle médite les moindres signes de Dieu, les repassant dans son cœur. Non point que les souffrances lui soient épargnées : elle est debout au pied de la croix, associée éminemment au sacrifice du Serviteur innocent, mère des douleurs. Mais elle est aussi ouverte sans mesure à la joie de la Résurrection ; elle est aussi élevée, corps et âme, dans la gloire du ciel. Première rachetée, immaculée dès le moment de sa conception, incomparable demeure de l'Esprit, très pur habitacle du Rédempteur des hommes, elle est en même temps la Fille bien-aimée de Dieu et, dans le Christ, la Mère universelle. Elle est le type parfait de l'Église terrestre et glorifiée. Quelle résonnance merveilleuse acquièrent en son existence singulière de Vierge d'Israël les paroles prophétiques concernant la nouvelle Jérusalem : « J'exulte de joie dans le Seigneur, mon âme jubile en mon Dieu, car il m'a revêtu des vêtements du salut, il m'a drapé dans le manteau de la justice, comme un jeune époux se met un diadème, comme une mariée se pare de ses bijoux »48. Près du Christ, elle récapitule toutes les joies, elle vit la joie parfaite promise à l'Église : « Mater plena sanctae laetitiae » et c'est à bon droit que ses fils de la terre, se tournant vers celle qui est mère de l'espérance et mère de la grâce, l'invoquent comme la cause de leur joie : « Causa nostrae laetitiae ».
Après Marie, Nous rencontrons l'expression de la joie la plus pure, la plus brûlante, là où la Croix de Jésus est embrassée avec le plus fidèle amour, chez les martyrs, à qui l'Esprit Saint inspire, au cœur de l'épreuve, une attente passionnée de la venue de l'Époux. Saint Etienne, mourant en voyant le ciel ouvert, n'est que le premier de ces innombrables témoins du Christ. Combien sont-ils, de nos jours encore et dans maints pays, qui, en risquant tout pour le Christ, pourraient affirmer comme le martyr saint Ignace d'Antioche : « C'est bien vivant que je vous écris, désirant de mourir. Mon désir terrestre a été crucifié, et il n'y a plus en moi de feu pour aimer la matière, mais en moi une eau vive qui murmure et qui dit au-dedans de moi : "Viens vers le Père !" »49.
Aussi bien, la force de l'Église, la certitude de sa victoire, son allégresse lors de la célébration du combat des martyrs, viennent de ce qu'elle contemple en eux la glorieuse fécondité de la Croix. C'est pourquoi notre prédécesseur saint Léon le Grand, exaltant, de ce Siège romain, le martyre des saints Apôtres Pierre et Paul, s'écrie : « Précieuse est au regard de Dieu la mort de ses saints, et aucune espèce de cruauté ne peut détruire une religion fondée dans le mystère de la Croix du Christ. L'Église n'est pas amoindrie, mais agrandie par les persécutions ; et le champ du Seigneur se revêt sans cesse d'une plus riche moisson lorsque les grains, tombés seuls, renaissent multipliés »50.
Il existe cependant de nombreuses demeures dans la maison du Père et, pour ceux dont l'Esprit Saint consume le cœur, plusieurs manières de mourir à eux-mêmes et d'accéder à la sainte joie de la résurrection. L'effusion du sang n'est pas la voie unique. Toutefois le combat pour le Royaume inclut nécessairement la traversée d'une passion d'amour, dont les maîtres spirituels ont su parler excellemment. Et ici leurs expériences intérieures se rencontrent, à travers la diversité même des traditions mystiques, en Orient comme en Occident. Elles attestent le même cheminement de l'âme, per crucem ad lucem, et de ce monde au Père, dans le souffle vivifiant de l'Esprit.
Chacun de ces maîtres spirituels nous a laissé un message sur la joie. Les Pères Orientaux abondent en témoignages de cette joie dans l'Esprit Saint. Origène par exemple a souvent décrit la joie de celui qui entre dans la connaissance intime de Jésus : son âme est alors inondée d'allégresse comme celle du vieillard Siméon. Dans le temple qui est l'Église, il serre Jésus dans ses bras. Il jouit de la plénitude du salut en tenant celui en qui Dieu se réconcilie le monde.51 Au Moyen Age, entre beaucoup d'autres, un maître spirituel de l'Orient, Nicolas Cabasilas, s'attache à montrer comment l'amour de Dieu pour lui-même procure le maximum de joie.52 En Occident, qu'il suffise de citer quelques noms parmi ceux qui ont fait école sur le chemin de la sainteté et de la joie : saint Augustin, saint Bernard, saint Dominique, saint Ignace de Loyola, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse d'Avila, saint François de Sales, saint Jean Bosco.
Nous voulons évoquer plus spécialement trois figures, très attachantes aujourd'hui encore pour l'ensemble du peuple chrétien. Et d'abord le petit pauvre d'Assise, dont nombre de pèlerins de l'Année Sainte s'efforcent de suivre la trace. Ayant tout quitté pour le Seigneur, il retrouve grâce à la sainte pauvreté quelque chose pour ainsi dire de la béatitude originelle, lorsque le monde sortit intact des mains du Créateur. Dans le dénuement le plus extrême, à demi aveugle, il put chanter l'inoubliable Cantique des créatures, la louange de notre frère le Soleil, de la nature entière, devenue pour lui comme transparente et pur miroir de la gloire divine, et même la joie devant la venue de « notre sœur la mort corporelle » : « Heureux ceux qui se seront conformés à vos très saintes volontés... ».
En des temps plus proches de nous, sainte Thérèse de Lisieux nous indique la voie courageuse de l'abandon entre les mains de Dieu à qui elle confie sa petitesse. Ce n'est pourtant pas qu'elle ignore le sentiment de l'absence de Dieu, dont notre siècle fait à sa manière la dure expérience : « Parfois il semble au petit oiseau (auquel elle se compare) ne pas croire qu'il existe autre chose que les nuages qui l'enveloppent...
C'est le moment de la joie parfaite pour le pauvre petit être faible... Quel bonheur pour lui de rester là quand même, de fixer l'invisible lumière qui se dérobe à sa foi »53.
Comment enfin ne pas rappeler, image lumineuse pour notre génération, l'exemple du bienheureux Maximilien Kolbe, pur disciple de saint François ? Dans les épreuves les plus tragiques qui ensanglantèrent notre époque, il s'offrit volontairement à la mort pour sauver un frère inconnu, et les témoins nous rapportent que, du lieu de souffrances qui était habituellement comme une image de l'enfer, sa paix intérieure, sa sérénité et sa joie firent en quelque sorte, pour ses malheureux compagnons comme pour lui-même, l'antichambre de la vie éternelle.
Dans la vie des fils de l'Église, cette participation à la joie du Seigneur n'est pas dissociable de la célébration du mystère eucharistique, où ils sont nourris et abreuvés de son Corps et de son Sang. Car soutenus ainsi, comme des Voyageurs, sur la route de l'éternité, ils reçoivent déjà sacramentellement les prémices de la joie eschatologique.
Située en une telle perspective, la joie vaste et profonde répandue dès ici-bas dans le cœur des vrais fidèles ne peut apparaître que comme « diffusive de soi », tout comme la vie et l'amour dont elle est un heureux symptôme. Elle résulte d'une communion humano-divine, et aspire à une communion toujours plus universelle. Elle ne saurait en aucune manière inciter celui qui la goûte à quelque attitude de repli sur soi. Elle donne au cœur une ouverture catholique sur le monde des hommes, en même temps qu'elle le blesse de la nostalgie des biens éternels. Elle approfondit chez les fervents la conscience de leur condition d'exil, mais les garde de la tentation de déserter le lieu de leur combat pour l'avènement du Royaume. Elle les fait se hâter activement vers la consommation céleste des Noces de l'Agneau. Elle est paisiblement tendue entre l'instant du labeur terrestre et la paix de la Demeure éternelle, conformément à la loi de gravitation de l'Esprit : « Si donc, dès à présent, pour avoir reçu ces arrhes (de l'Esprit filial), nous crions : "Abba, Père !", que sera-ce lorsque, ressuscites, nous le verrons face à face ? Lorsque tous les membres, à flots débordants, feront jaillir un hymne d'exultation, glorifiant Celui qui les aura ressuscites d'entre les morts et gratifiés de l'éternelle vie ? Car, si déjà de simples arrhes, en enveloppant l'homme de toutes parts en elles-mêmes, le font s'écrier :  "Abba, Père !", que ne fera pas la grâce entière de l'Esprit, une fois donnée aux hommes par Dieu ? Elle nous rendra semblables à lui et accomplira la volonté du Père, car elle fera l'homme à l'image et à la ressemblance de Dieu »54. Dès ici-bas, les saints nous donnent un avant-goût de cette ressemblance.
V — UNE JOIE POUR TOUT LE PEUPLE
En écoutant cette voix multiple et consonante des saints, aurions-nous oublié la condition présente de la société humaine, en apparence si peu tournée vers les biens surnaturels ? Aurions-nous surestimé les aspirations spirituelles des chrétiens de ce temps ? Aurions-nous réservé notre exhortation à un petit nombre de savants et de sages ? Nous ne pouvons oublier que l'Évangile a d'abord été annoncé aux pauvres et aux humbles, avec sa splendeur si simple et son contenu plénier.
Si Nous avons évoqué cet horizon lumineux de la joie chrétienne, ce n'est donc point dans la pensée de décourager qui que ce soit parmi vous, Frères et Fils très chers, qui sentez votre cœur partagé lorsque l'appel de Dieu vous atteint. Bien au contraire, Nous sentons que notre joie, comme la vôtre, ne sera complète que si nous regardons ensemble, avec pleine confiance, vers « le Chef de notre foi, qui la mène à la perfection, Jésus qui, au lieu de la joie qui lui était proposée, endura une croix dont il méprisa l'infamie, et qui est assis désormais à la droite du trône de Dieu. Songez à celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle contradiction, afin de ne pas défaillir par lassitude de vos âmes »55.
L'invitation adressée par Dieu le Père à participer pleinement à la joie d'Abraham, à la fête éternelle des Noces de l'Agneau, est une convocation universelle. Chaque homme, pourvu qu'il se rende attentif et disponible, peut la percevoir au fond de son cœur, très particulièrement en cette Année Sainte où l'Église ouvre plus largement à tous les trésors de la miséricorde de Dieu. « Car c'est pour vous qu'est la promesse, ainsi que pour vos enfants, et pour tous ceux qui sont au loin, en aussi grand nombre que le Seigneur notre Dieu les appellera »56.
Nous ne saurions penser au Peuple de Dieu de façon abstraite. Notre regard se porte d'abord sur le monde des enfants. Tant qu'ils trouvent dans l'amour de leurs proches la sécurité dont ils ont besoin, ils ont une capacité d'accueil, d'émerveillement, de confiance, de spontanéité dans le don. Ils sont aptes à la joie évangélique. Qui veut entrer dans le Royaume, nous dit Jésus, doit d'abord les regarder.57
Nous rejoignons davantage encore tous ceux qui exercent une responsabilité familiale, professionnelle, sociale. Le poids de leurs charges, dans un monde extrêmement mouvant, leur ôte trop souvent la possibilité de goûter les joies quotidiennes. Elles existent pourtant. L'Esprit Saint veut les aider à les redécouvrir, à les purifier, à les partager.
Nous pensons au monde des souffrants, Nous pensons à tous ceux qui arrivent au soir de la vie. La joie de Dieu frappe à la porte de leurs souffrances physiques et morales, non par ironie certes, mais pour y opérer son œuvre paradoxale de transfiguration.
Notre esprit et notre cœur se tournent également vers tous ceux qui vivent au-delà de la sphère visible du Peuple de Dieu. En accordant leur vie aux appels les plus profonds de leur conscience, qui est l'écho de la voix de Dieu, ils sont sur le chemin de la joie.
Mais le Peuple de Dieu ne peut avancer sans guides. Ce sont les pasteurs, les théologiens, les maîtres spirituels, les prêtres et ceux qui coopèrent avec eux à l'animation des communautés chrétiennes. Leur mission est d'aider leurs frères à prendre les sentiers de la joie évangélique, au milieu des réalités qui font leur vie et qu'ils ne sauraient fuir.
Oui, c'est l'immense amour de Dieu qui appelle à converger vers la Cité céleste ceux qui arrivent des divers points de l'horizon, qu'ils soient, en ce temps de l'Année Sainte, proches ou encore loin. Et parce que tous ces convoqués — nous tous, en somme — demeurent à quelque degré pécheurs, il nous faut aujourd'hui cesser d'endurcir notre cœur, pour écouter la voix du Seigneur et accueillir la proposition du grand pardon, telle que Jérémie l'annonçait : « Je les purifierai de tout péché qu'ils commirent à mon égard, je pardonnerai tous les péchés par lesquels ils m'ont offensé et se sont révoltés contre moi. Et Jérusalem me deviendra un sujet de joie, d'honneur et de gloire devant toutes les nations du monde »58. Et comme cette promesse de pardon et tant d'autres prennent leur sens définitif dans le sacrifice rédempteur de Jésus, le Serviteur souffrant, c'est Lui, et Lui seulement, qui peut nous dire, en ce moment crucial de la vie de l'humanité :  « Convertissez-vous et croyez en l'Évangile »59. Le Seigneur veut surtout nous faire comprendre que la conversion demandée n'est en aucune façon un retour en arrière, ainsi qu'il en va pour le péché. Elle est, au contraire, mise en route, promotion dans la vraie liberté et dans la joie. Elle est réponse à une invitation provenant de lui, aimante, respectueuse et pressante à la fois : « Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai. Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez soulagement pour vos âmes »60. En effet, quel fardeau plus accablant que celui de la faute ? Quelle détresse plus solitaire que celle du prodigue, décrite par l'évangéliste saint Luc ? Par contre, quelle rencontre plus bouleversante que celle du Père, patient et miséricordieux, et du fils revenu à la vie ? « Il y. aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, qui n'ont pas besoin de repentir »61. Or, qui est sans péché, en dehors du Christ et de sa Mère immaculée ? Ainsi, par son invitation à revenir au Père dans le repentir, l'Année Sainte — promesse de jubilation pour tout le Peuple — est aussi un appel à retrouver le sens et la pratique du sacrement de la Réconciliation. Dans la foulée de la meilleure tradition spirituelle, Nous rappelons aux fidèles et à leurs pasteurs que l'accusation des fautes graves est nécessaire et que la confession fréquente demeure une source privilégiée de sainteté, de paix et de joie.
VI — LA JOIE ET L'ESPÉRANCE AU CŒUR DES JEUNES
Sans rien ôter de la ferveur de notre message à l'ensemble du Peuple de Dieu, Nous voulons prendre le temps de nous adresser plus longuement au monde des jeunes, et avec une particulière espérance.
Si, en effet, l'Église, régénérée par l'Esprit Saint, constitue en un certain sens la véritable jeunesse du monde, pour autant qu'elle demeure fidèle à son être et à sa mission, comment ne se reconnaîtrait-elle pas spontanément, de préférence, dans la figure de qui se sent porteur de vie et d'espoir, et chargé d'assurer les lendemains de l'histoire présente ? Et réciproquement, comment ceux qui, en chaque période de cette histoire, perçoivent en eux-mêmes plus intensément l'élan de la vie, l'attente de ce qui vient, l'exigence des vraies rénovations, ne seraient-ils pas secrètement en harmonie avec une Église animée par l'Esprit du Christ ? Comment n'attendraient-ils pas d'elle la communication de son secret de permanente jeunesse, et donc la joie de leur propre jeunesse ?
Nous pensons qu'en droit et en fait une telle correspondance existe, non pas toujours visiblement, mais certainement en profondeur, malgré maintes contrariétés contingentes. C'est pourquoi, en cette Exhortation sur la joie chrétienne, la raison et le cœur Nous invitent à Nous tourner très résolument vers les jeunes de ce temps. Nous le faisons au nom du Christ et de son Église que Lui-même veut, malgré les humaines défaillances, « resplendissante, sans tache ni ride, ni rien de tel, mais sainte et immaculée »62.
Ce faisant, Nous ne cédons pas à un culte sentimental. Considérée du seul point de vue de l'âge, la jeunesse est chose éphémère. La célébration qui en est faite devient vite nostalgique ou dérisoire. Mais il n'en va pas de même en ce qui concerne le sens spirituel de ce moment de grâce qu'est la jeunesse authentiquement vécue. Ce qui retient notre attention, c'est essentiellement la correspondance, transitoire et menacée, certes, mais pourtant significative et riche de généreuses promesses, entre l'essor d'un être qui s'ouvre naturellement aux appels et exigences de sa haute destinée d'homme, et le dynamisme de l'Esprit Saint, de qui l'Église reçoit inépuisablement sa propre jeunesse, sa fidélité substantielle à elle-même et, au sein de cette fidélité, sa vivante créativité. De la rencontre entre l'être humain qui a, pour quelques années décisives, la disponibilité de la jeunesse, et l'Église en sa jeunesse spirituelle permanente, surgit nécessairement, de part et d'autre, une joie de haute qualité et une promesse de fécondité.
L'Église, comme Peuple de Dieu pérégrinant vers le Royaume à venir, doit pouvoir se  perpétuer, et donc se renouveler à travers les générations humaines : c'est pour elle une condition de fécondité, et même simplement de vie. Il importe donc qu'en chaque moment de son histoire, la génération qui se lève exauce, en quelque sorte, l'espérance des générations précédentes, l'espérance même de l'Église, qui est de transmettre sans fin le don de Dieu, Vérité et Vie. C'est pourquoi, en chaque génération, des jeunes chrétiens ont à ratifier, en pleine conscience et inconditionnellement, l'alliance contractée par eux dans le sacrement du baptême, et renforcée dans le sacrement de confirmation.
À cet égard, notre époque de profonde mutation ne va pas sans graves difficultés pour l'Église. Nous en avons une très vive conscience, Nous qui portons, avec tout le Collège épiscopal, « le souci de toutes les Églises »63  et la préoccupation de leur proche avenir. Mais Nous considérons en même temps, dans la foi et dans l'espérance qui ne déçoit pas,64 que la grâce ne manquera pas au Peuple chrétien. Et Nous souhaitons que ce dernier ne manque pas à la grâce, et ne renie pas, comme certains sont aujourd'hui tentés de le faire, l'héritage de vérité et de sainteté parvenu jusqu'à ce moment décisif de son histoire séculaire. Et — c'est bien de cela qu'il s'agit — Nous pensons avoir toutes raisons de faire confiance à la jeunesse chrétienne : elle-même ne manquera pas à l'Église si, dans l'Église, il se trouve assez d'aînés capables de la comprendre, de l'aimer, de la guider et de lui ouvrir un avenir, en lui transmettant en toute fidélité la Vérité qui demeure. Alors des ouvriers nouveaux, résolus et fervents entreront à leur tour, pour le travail spirituel et apostolique, dans les champs qui blanchissent pour la moisson. Alors semeur et moissonneur partageront la même joie du Royaume.65
Il Nous semble en effet que la crise présente du monde, caractérisée par un grand désarroi de beaucoup de jeunes, dénonce, pour une part, un aspect sénile, définitivement anachronique, d'une civilisation mercantile, hédoniste, matérialiste, qui tente encore de se donner pour porteuse d'avenir. Contre cette illusion, la réaction instinctive de nombreux jeunes revêt, dans ses excès mêmes, une portée certaine. Cette génération est en attente d'autre chose. Privée soudain de traditions tutélaires, puis amèrement déçue par la vanité et le vide spirituel des fausses nouveautés, des idéologies athées, de certains mysticismes délétères, n'en viendra-t-elle pas à découvrir ou à retrouver la nouveauté sûre et inaltérable du mystère divin révélé en Jésus-Christ ? Celui-ci n'a-t-il pas — selon la belle formule de saint Irénée — « apporté toute nouveauté en apportant sa propre personne ».66
Et c'est pourquoi il Nous plaît de vous dédier plus expressément, à vous, jeunes chrétiens de ce temps, promesse de l'Église de demain, cette célébration de la joie spirituelle. Nous vous convions cordialement à vous rendre attentifs aux appels intérieurs qui vous visitent. Nous vous pressons de lever vos yeux, votre cœur, vos énergies neuves, vers les sommets, d'accepter l'effort des ascensions de l'âme. Et Nous voulons vous donner cette assurance : autant peut être débilitant le préjugé, aujourd'hui partout répandu, de l'impuissance où serait l'esprit humain de rencontrer la Vérité permanente et vivifiante, autant est profonde et libératrice la joie de la Vérité divine reconnue enfin dans l'Église : Gaudium de Veritate.67 Cette joie-là vous est proposée. Elle se donne à qui l'aime assez pour la chercher obstinément. En vous disposant à l'accueillir et à la communiquer, vous assurerez ensemble votre propre accomplissement selon le Christ, et la prochaine étape historique du Peuple de Dieu.
VII — LA JOIE DU PÉLERIN EN CETTE ANNÉE SAINTE
Dans ce cheminement de tout le Peuple de Dieu s'inscrit naturellement l'Année Sainte, avec son pèlerinage. La grâce du Jubilé s'obtient en effet au prix d'une mise en route et d'une marche vers Dieu, dans la foi, l'espérance et l'amour. En diversifiant les moyens et les moments de ce Jubilé, Nous avons voulu faciliter pour chacun ce qui peut l'être. L'essentiel reste la décision intérieure de répondre à l'appel de l'Esprit, de manière personnelle, en disciple de Jésus, en fils de l'Église catholique et apostolique et selon l'intention de cette Église. Le reste est de l'ordre des signes et des moyens. Oui, le pèlerinage souhaité est, pour le Peuple de Dieu dans son ensemble, et pour chaque personne au sein de ce Peuple, un mouvement, une Pâque, c'est-à-dire un passage, vers le lieu intérieur où le Père, le Fils et l'Esprit l'accueillent dans leur propre intimité et unité divine : si quelqu'un m'aime, dit Jésus, « mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons chez lui notre demeure »68. Rejoindre cette présence suppose toujours un approfondissement de la conscience véritable de soi, comme créature et fils de Dieu.
N'est-ce pas un renouveau intérieur de cette sorte qu'a voulu fondamentalement le récent Concile ? 69 Or c'est là, assurément, une œuvre de l'Esprit, un don de Pentecôte. Aussi faut-il reconnaître une intuition prophétique chez notre prédécesseur Jean XXIII envisageant comme fruit du Concile une sorte de nouvelle Pentecôte.70 Nous-même avons voulu nous situer dans la même perspective et dans la même attente. Non que la Pentecôte ait jamais cessé d'être actuelle tout au long de l'histoire de l'Église, mais si grands sont les besoins et les périls de ce siècle, si vastes les horizons d'une humanité portée à la coexistence mondiale et impuissante à la réaliser, qu'il n'y a de salut pour elle qu'en une nouvelle effusion du Don de Dieu. Que vienne donc l'Esprit Créateur pour renouveler la face de la terre !
En cette Année Sainte, Nous vous avons invités à accomplir, matériellement ou en esprit et intention, un pèlerinage à Rome, c'est-à-dire au cœur de l'Église catholique. Mais, c'est trop évident, Rome ne constitue par le terme de notre pèlerinage dans le temps. Aucune ville sainte d'ici-bas ne constitue ce terme. Celui-ci est caché au-delà de ce monde, au cœur du mystère de Dieu pour nous encore invisible : car c'est dans la foi que nous cheminons, non dans la claire vision, et ce que nous serons n'a pas encore été manifesté. La Jérusalem nouvelle, dont nous sommes dès à présent les citoyens et les fils,71 c'est d'en haut qu'elle descend, d'auprès de Dieu. De cette seule Cité définitive, nous n'avons pas encore contemplé la splendeur, sinon comme dans un miroir, d'une manière confuse, en tenant ferme la parole prophétique. Mais dès à présent nous en sommes les citoyens, ou nous sommes invités à le devenir ; tout pèlerinage spirituel reçoit son sens intérieur de cette destination ultime.
Ainsi en était-il de la Jérusalem célébrée par les psalmistes. Jésus lui-même, et Marie sa mère, ont chanté sur terre, montant à Jérusalem, les cantiques de Sion : « beauté parfaite, joie de toute la terre ».72 Mais c'est du Christ, désormais, que la Jérusalem d'en haut reçoit son attrait, c'est vers Lui que nous marchons d'une marche intérieure.
Ainsi en est-il de Rome, où les saints Apôtres Pierre et Paul rendirent par le sang leur ultime témoignage. La vocation de Rome est de provenance apostolique, et le ministère qu'il Nous revient d'y exercer est un service au bénéfice de l'Église entière et de l'humanité. Mais c'est un service irremplaçable, car il a plu à la Sagesse de Dieu de placer la Rome de Pierre et de Paul, pour ainsi dire, sur la route conduisant à la Cité éternelle, du fait qu'elle a choisi de confier à Pierre — qui unifie en lui le Collège épiscopal — les clés du Royaume des Cieux. Ce qui demeure ici, non par l'effet de la volonté de l'homme, mais par une libre et miséricordieuse bienveillance du Père, du Fils et de l'Esprit, c'est la soliditas Petri, telle que notre prédécesseur saint Léon le Grand la célébra en termes inoubliables : « Saint Pierre ne cesse de présider à son Siège, et conserve une participation sans fin avec le Souverain Prêtre. La fermeté qu'il reçut de la Pierre qui est le Christ, lui devenu aussi Pierre, il la transmet également à ses héritiers ; et partout où paraît quelque fermeté se manifeste indubitablement la force du Pasteur (...) Voici qu'est en pleine vigueur et vie, dans le Prince des Apôtres, cet amour de Dieu et des hommes que n'ont effrayé ni la réclusion du cachot, ni les chaînes, ni les pressions de la foule, ni les menaces des rois ; et il en est de même de sa foi invincible, qui n'a pas lâché pied dans le combat, et ne s'est pas attiédie dans la victoire »73.
Nous souhaitons en tout temps, mais plus encore en cette célébration catholique de l'Année Sainte, que vous éprouviez avec Nous, soit à Rome, soit en toute Église consciente de devoir s'accorder avec l'authentique tradition conservée à Rome,74 « combien il est bon, combien il est doux d'habiter en frères tous ensemble »75.
Joie commune, véritablement surnaturelle, don de l'Esprit d'unité et d'amour, qui n'est possible en vérité que là où la prédication de la foi est accueillie intégralement, selon la norme apostolique. Car alors cette foi, l'Église catholique, « bien que dispersée dans le monde entier, la garde soigneusement, comme si elle habitait une seule maison, et elle y croit unanimement, comme si elle n'avait qu'une âme et qu'un cœur ; et d'un parfait accord, elle la prêche, l'enseigne et la transmet, comme si elle n'avait qu'une seule bouche »76.
Cette « seule maison », ce « cœur » et cette « âme » uniques, cette « seule bouche », voilà qui est indispensable à l'Église et à l'humanité dans son ensemble, pour que puisse s'élever en permanence ici-bas, en consonance avec la Jérusalem d'en haut, le cantique nouveau, l'hymne de la divine joie. Et c'est la raison pour laquelle il Nous faut Nous-même rendre témoignage, humblement, patiemment, obstinément, fût-ce au milieu de l'incompréhension de beaucoup, à la charge reçue du Seigneur, de guider le troupeau et d'affermir nos frères.77 Mais en combien de manières il Nous arrive d'être, à notre tour, conforté par nos frères, par la seule pensée de vous tous, pour accomplir notre mission apostolique au service de l'Église universelle, à la gloire de Dieu le Père !
CONCLUSION
Au milieu de cette Année Sainte, Nous avons pensé être fidèle aux inspirations de l'Esprit Saint en demandant aux chrétiens de revenir ainsi aux sources de la joie.
Frères et Fils très chers, n'est-il pas normal que la joie nous habite, lorsque nos cœurs en contemplent ou en redécouvrent, dans la foi, les motifs fondamentaux qui sont simples : Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique ; par son Esprit, sa Présence ne cesse de nous envelopper de sa tendresse et de nous pénétrer de sa Vie ; et nous marchons vers la transfiguration bienheureuse de nos existences dans le sillage de la résurrection de Jésus. Oui, il serait bien étrange que cette Bonne Nouvelle, qui suscite l’alléluia de l'Église, ne nous donne pas un visage de sauvés.
La joie d'être chrétien, relié à l'Église, « dans le Christ », en état de grâce avec Dieu, est vraiment capable de combler le cœur humain. N'est-ce pas cette exultation profonde qui donne un accent bouleversant au Mémorial de Pascal : « Joie, joie, joie, pleurs de joie » ? Et tout près de nous, combien d'écrivains savent exprimer, sous une forme nouvelle — Nous pensons par exemple à Georges Bernanos — cette joie évangélique des humbles qui transparaît partout dans un monde qui parle du silence de Dieu ?
La joie naît toujours d'un certain regard sur l'homme et sur Dieu. « Si ton œil est sain, ton corps tout entier est aussi dans la lumière »78. Nous touchons ici la dimension originale et inaliénable de la personne humaine : sa vocation au bonheur passe toujours par les sentiers de la connaissance et de l'amour, de la contemplation et de l'action. Puissiez-vous rejoindre ce meilleur qui est dans l'âme de votre frère, et cette Présence divine si proche du cœur humain !
Que nos fils inquiets de certains groupes rejettent donc les excès de la critique systématique et annihilante ! Sans se départir d'une vue réaliste, que les communautés chrétiennes deviennent des lieux d'optimisme, où tous les membres s'entraînent résolument à discerner la face positive des personnes et des événements ! « La charité ne se réjouit pas de l'injustice, mais elle met sa joie dans la vérité : elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout »79.
L'éducation d'un tel regard n'est pas seulement une affaire de psychologie. Elle est également un fruit de l'Esprit Saint. Cet Esprit, qui habite en plénitude la personne de Jésus, le rendait pendant sa vie terrestre si attentif aux joies de la vie quotidienne, si délicat et si persuasif pour remettre les pécheurs sur le chemin d'une nouvelle jeunesse de cœur et d'esprit ! C'est ce même Esprit qui animait la Vierge Marie, et chacun des saints. C'est ce même Esprit qui donne aujourd'hui encore à tant de chrétiens la joie de vivre chaque jour leur vocation particulière, dans la paix et l'espérance qui surpassent les échecs et les souffrances. C'est l'Esprit de Pentecôte qui emporte aujourd'hui de très nombreux disciples du Christ sur les chemins de la prière, dans l'allégresse d'une louange filiale, et vers le service humble et joyeux des déshérités et des marginaux de notre société. Car la joie ne peut se dissocier du partage. En Dieu lui-même, tout est joie parce que tout est don.
Ce regard positif sur les personnes et sur les choses, fruit d'un esprit humain éclairé et fruit de l'Esprit Saint, trouve chez les chrétiens un lieu privilégié de ressourcement : la célébration du mystère pascal de Jésus. Dans sa Passion, sa Mort et sa Résurrection, le Christ récapitule l'histoire de tout homme et de tous les hommes, avec leur poids de souffrances et de péchés, avec leurs possibilités de dépassement et de sainteté. C'est pourquoi notre dernier mot, en cette Exhortation, est un appel pressant à tous les responsables et animateurs des communautés chrétiennes :  qu'ils ne craignent pas d'insister à temps et à contre temps sur la fidélité des baptisés à célébrer dans la joie l'Eucharistie dominicale. Comment pourraient-ils négliger cette rencontre, ce banquet que le Christ nous prépare dans son amour ? Que la participation y soit à la fois très digne et festive ! C'est le Christ, crucifié et glorifié, qui passe au milieu de ses disciples, pour les entraîner ensemble dans le renouveau de sa résurrection. C'est le sommet, ici-bas, de l'Alliance d'amour entre Dieu et son peuple : signe et source de joie chrétienne, relais pour la Fête éternelle.
Que le Père, le Fils et le Saint-Esprit vous y conduisent ! Et Nous, de grand cœur, Nous vous bénissons.
Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 9 mai 1975,
douzième année de notre Pontificat.
Paulus PP. VI

1. Cf. Ph 4, 4-5 ; Ps 145, 18.
2. Cf. Exhortation apostolique Paterna cum benevolentia, AAS 67 [1975], pp. 5-23.
3. 2 Co 7, 3-4.
4. Cf. Ga 5, 22.
5. Cf. Rm 5, 5.
6. Gn 1, 10. 12. 18. 21. 25. 31.
7. Cf. S. Thomas, Summa Theoiogica, I-IIae, q. 31, a. 3.
8. Cf. S. Thomas, ibid., II-IIae, q. 28, a. 1 et a. 4.
9. Cf. Ac 20, 35.
10. S. Augustin, Confessions I, c. 1 ; PL 32, 661.
11. Cf. Mt 16, 17.
12. Cf. Ep 1, 9-10.
13. Cf. Gn 21, 1-7 ; Rm  4, 18.
14. Jn 8, 56.
15. Is 60, 15 ; 62, 5 ;. Cf. Ga 4, 27 ; Ap. 21, 1-4.
16. Cf. Is 40, 1 ; 66, 13.
17. Cf. Lc 2, 10.
18. Cf. Lc 1, 44.
19. Jn 3, 29.
20. Cf. Le 10, 21.
21. Prière eucharistique n. IV ;. Cf He 4, 15.
22. Lc 4, 18.
23. Cf. Lc 13, 17.
24. Lc 3, 22.
25. Cf. Jn 16, 32.
26. Jn 10, 15.
27. Jn 17, 10.
28. Jn 14, 10.
29. Jn 14, 31.
30. Cf. Jn 8, 29 ; 4, 34.
31. Jn 10, 17.
32. Jn 17, 24.
33. Cf. Jn 17, 13.
34. Jn 17, 26.
35. Lc 6, 20-21.
36. Cf. Ac 2, 23.
37. Jn 17, 1.
38. Is 9, 1-2.
39. Praeconium paschale.
40. Prose de la solennité de la Pentecôte.
41. Cf. Jn 14, 23.
42. Cf. Rm 14, 17 ; Ga 5, 22.
43. Cf. Jn 16, 20-22 ; 2 Co 1, 4 ; 7, 4-6.
44. 1 P 5, 3.
45. Mt 5, 11-12.
46. 1 Co 2, 14.
47. Lc 1, 46-48.
48. Is 61, 10.
49. Lettre aux Romains 7 ; éd. « Sources chrétiennes », n. 10, pp. 102-105.. Cf. Jn 4, 10 ; 7, 38 ; 14, 12.
50. Sermon 82, en l'anniversaire des Apôtres Pierre et Paul, 6.. Cf. Jn 12, 24.
51. Cf. In Lucam 15 ; éd. Sources chrétiennes, n. 87 pp. 233-237.. Cf. Dictionnaire de Spiritualité, tome VIII, col. 1245, Beauchesne 1974.
52. Cf. La vie dans le Christ, VII, 5.
53. Lettre 175.. Cf. Manuscrits autobiographiques, Lisieux 1956, B 5r.
54. S. Irénée, Adversus haereses, V, 8, 1 ; éd. Sources chrétiennes, n. 153, pp. 94-97.
55. He 12, 2-3.
56. Ac 2, 39.
57. Cf. Mc 10, 14-15.
58. Jr 33, 8-9.
59. Mc 1, 15.
60. Mc 11, 28-29.
61. Lc 15, 7.
62. Ep 5, 27.
63. 2 Co 11, 28.
64. Cf. Rm 5, 5.
65. Cf. Jn 4, 35-36.
66. S. Irénée, Adversus haereses, IV, 34, 1 ; éd. Sources chrétiennes, n. 100, pp. 846-847.
67. S. Augustin, Confessions, livre X, ch. 23.
68. Jn 14, 23.
69. Cf. Paul VI, Discours pour l'ouverture de la deuxième session du Concile, lère partie, 29 sept. 1963 : AAS 55 (1963), pp. 845 ss ; Encyclique Ecclesiam Suam : AAS 56 (1964), pp. 612, 614-618.
70. Jean XXIII, Allocution pour la clôture de la première session, y partie, 8 déc. 1963 : AAS 55 (1963), pp. 38 ss.
71. Cf. Ga 4, 26.
72. Ps 50, 2 ; 48, 3.
73. Sermon 96 (5e sermon prononcé le jour anniversaire de son élection au pontificat) ; éd. Sources chrétiennes, n. 200, pp. 284-285.
74. Cf. S. Irénée, Adversus haereses, III, 3, 2 ; éd. « Sources chrétiennes », n. 34, pp. 102-103.
75. Ps 133, 1.
76. Adversus haereses, I, 10, 2 ; PG 7, 551.
77. Cf. Lc 22, 32.
78 Lc 11, 34.
79. 1 Cor 13, 6-7.