vendredi 22 novembre 2019

En jubilant... Jacques d'Arnoux, La Grâce, 7e colonne de l'héroïsme



C'était donc bien vrai qu'à lui seul, il portait en se jouant plus que tous ces Anges réunis dans l'effort et que ce dôme, qui, sans lui, les eût écrasés, planait sur ses mains levées, plus léger que l'arc-en-ciel. C'était donc bien vrai que vous viviez de son souffle, Intelligence, Enthousiasme, Mémoire, Volonté, Ire, Sacrifice, vous qui m'êtes apparus l'espace d'une seconde, dans l'éclipse de sa beauté, et que je n'ai pas reconnus, pauvres colosses que je croyais si forts et devenus soudain faibles et mornes comme nos premiers pères dans la disgrâce du grand Soleil.
Pourrai-je désormais vous évoquer sans que surgisse, plus haut que vous tous l'éblouissant géant, l'unique enchanteur de ce temple, l'animateur de toutes ces pierres, la colonne de toutes ces colonnes : l'Archange de la Grâce ?
Les bras levés dans la gloire, embrasant de ses paumes la clef de voûte de l'édifice, il allait impétueux et doux, ravissant et triomphant, et tous pris dans son tourbillon, nous le suivions fascinés vers un monde mystérieux que lui seul voyait.
Immergé dans sa lumière, je le distinguais mal, mais tout s'éclairait à sa splendeur et j'ai vu comment s'exerçait sa magnificence. Son ardente blancheur se décomposait comme les feux du spectre pour s'épandre sur ces vivantes cariatides d'un rythme égal, limpide, radieux.
Baigné comme elles de ce flux merveilleux, j'admirais dans la diversité des nuances l'uniformité de ce rayonnement. Cette grâce sanctifiante qui nous inonde au Baptême, c'était bien elle qui m'imprégnait délicieusement ; et avec elle coulaient dans les puissances de mon être toutes les vertus infuses.
La Foi, l'Espérance, la Charité et d'autres perfections surnaturelles, que l'habitude ne saurait acquérir, m'étaient comme insufflées. Une Justice trop nuancée pour la conscience des païens, une prudence trop subtile pour leur raison, une tempérance trop châtiée pour leur sagesse et une force inconnue des héros de la terre dont je sentais la surhumaine énergie.
Mais quelles sont ces ondes qui se pressent sur ce fond de clarté pour en accroître l'intensité ?
Le géant reçoit du dôme des poussées d'incandescence qui se propagent dans tout le temple.
Comme on voit, les jours de houle, de grandes lames rouler sur la mer plus vite et plus haut que ses flots, ainsi sur cette lumière harmonieuse qui déferle comme la vie même de Dieu en mon âme, passent des vagues au rythme inégal qui m'apportent un surcroît d'élan et d'ivresse. Et sous les mêmes rafales vibrent, étincellent, flamboient les colonnes. Feux subits, feux passagers de la grâce actuelle, je vous reconnais... Et l'extraordinaire réceptivité de ces Anges, si sensibles aux moindres irradiations, n'est-ce pas là ce que nous appelons dons du Saint-Esprit, ces merveilleuses aptitudes qui nous disposent aux plus subtiles comme aux plus puissantes touches divines ?
Je surprenais enfin le dynamisme de la Grâce dans chacune de nos facultés et j'allais ravi, haletant, de colonne en colonne, pour en dévorer le mystère.
Immergée dans la foi comme en un fleuve d'azur, l'Intelligence suivait son cours. Purifiée de ses taches par cette vertu infuse, guérie par sa lustrale clarté, elle avait retrouvé peu à peu sa limpidité primitive. Par-dessus ce courant d'azur, trop pressées pour le suivre, des vagues étincelantes passaient pour fondre sur cette Vierge, dont les dons de sapience, d'intellection et de savoir répondaient par autant d'illuminations. Éclairs sublimes dont je ne saurais rendre la nuance que par l'impression ressentie. Certains m'emportaient à des hauteurs inouïes où j'embrassais d'un regard les choses créées comme en une fresque brossée par une main de feu, la main de l'Amour qui avait tout disposé pour l'harmonie de l'ensemble.
Comme autrefois du haut des nues où tout me semblait minuscule, hommes et événements serraient leurs mailles exiguës sur une trame presque uniforme où l'objet de nos peines m'apparaissait dans son éphémère et misérable petitesse ; ô immobile limpidité ! ô cristal ! ô sapience !... Ô immuable sérénité, béatitude promise aux pacifiques !
D'autres éclairs déchiraient le mystère des âmes et les mystères de la foi. Des discernements admirables s'offraient à mon œil purifié et la moindre erreur blessait ma vue. Des vérités encloses s'ouvraient, je voyais à perte de raison et d'une vue soudaine avec de magnifiques élargissements. Ô regard, netteté intuitive du don d'intellection !
Dans d'autres éclairs m'étaient révélées les lois des corps, des hommes et des Anges et l'histoire lamentable des rébellions et des perditions et la grande pitié de ma propre misère. Ô savoir, terrible savoir qui m'eût épouvanté s'il n'eût ouvert aussi l'abîme des miséricordes et toute l'histoire des guérisons et des résurrections et le secret de s'enrichir de minute en minute d'une grâce et d'une gloire sans fin.
Je m'expliquais maintenant par ces dons de l'Esprit tant de merveilles dont le génie humain ne saurait rendre compte. Un philosophe, Thomas d'Aquin, composant d'une seule traite nocturne, à la lueur de ces éclairs, un traité de deux cent cinquante pages ; une illettrée, Catherine de Sienne, inspirant des papes et des rois et dictant parfois à quatre secrétaires.
Je ne m'étonnais plus, qu'inondés de cette Lumière, les plus dépourvus de moyens naturels fussent devenus des prodiges de sagacité et d'intuition ; qu'un Joseph de Cupertino après les rudes et trop souvent inutiles efforts sur le catéchisme pénétrât si profondément nos mystères, qu'un Jean-Marie Vianney mieux que dans les livres lût dans les consciences et démêlât d'un mot les plus embrouillés pelotons. « Je ne sais pas s'il est instruit, mais il est éclairé ». Je songeais à cette réplique de son Évêque à quelque fier savant, quand j'entendis une Voix venir des éclairs.
« Que pourraient-ils ne pas voir ceux qui voient Celui qui voit tout ? »1.
Et moi les mains tendues vers le fleuve d'or : « Bienheureux les anges d'ici-bas qui t'ont vue, Lumière ! »
— Bienheureux surtout les humbles, reprit la Voix, qui croient plus à mon secours qu'à leur force.
— Vérité souveraine, n'es-tu pas cependant à la cime de notre effort ?
— Le plus sage effort est d'implorer d'abord ton Créateur. Je ne suis qu'à la cime du courage qui prie.
— Que ferai-je donc, Seigneur, pour obtenir de tes largesses ?
— Retiens, moins fougueux, le labeur et, plus véhémente, soutiens la prière. Tu t'épargneras force et temps. Je tire plus droit, j'amène plus vite le pèlerin dont chaque pas est un appel. Je le garde contre les distractions, écoulements des sens, du cœur et de l'esprit, je lui montre les raccourcis, je soulève sa course. Vois comme j'ai conduit Thomas d'Aquin. « C'est dans la contemplation de ma vérité qu'il trouva la Lumière, surnaturelle et la science infuse ; et cette grâce lui fut acquise bien plus par la prière que par l'étude »2.
C'est aux fontaines de ma Passion, c'est dans mes Plaies que les Docteurs puisent leur savoir. Jamais l'Angelico n'eût pris le pinceau qu'il n'eût d'abord bu à cette source. Et Vincent Ferrier avant d'aborder les foules, quelles plongées ! quels puisages haletants ! Aussi n'était-ce plus lui qui parlait mais Moi en lui.
— Ah ! Seigneur ! m'écriai-je, ce sont des Saints. Nous, pécheurs, comment être dignes ?
— En tout chrétien justifié, j'habite avec mes dons, avec mes grâces, mais combien peu me font violence pour me les ravir !
Et le souvenir des grands artistes chrétiens s'imprima mystérieusement en mon esprit. Je songeai à Léonard de Vinci dont Vasari écrivait : « Il fait connaître à l'évidence qu'il agit par un don de Dieu et non par un effort de l'art humain », à Jean Sébastien Bach dont tous les manuscrits portaient la devise : Soli Deo Gloria, à Haendel qui, en écrivant le fameux Alleluia du Messie, avait cru voir, disait-il, « tout le ciel et Dieu Lui-même », à Haydn qui, dès que l'inspiration le quittait, se levait de son clavecin pour égrener son rosaire, assurant lui-même que « ce moyen ne manquait jamais son effet ». Ne disait-il pas qu'il devait exclusivement à la bonté de Dieu tous les triomphes de son art et ne voulait-il pas en témoignage de reconnaissance que toutes ses partitions portassent en exergue l'une de ces trois devises : In nomine Domini, ou Soli Deo Gloria, ou Laus Deo ? Je le revoyais au soir de sa vie, assistant à l'exécution de son oratorio : La Création. Au moment où éclatait au milieu des acclamations, la fameuse parole : « Et la lumière fut », lui, debout, les mains vers le ciel, clamant à l'assistance : « Elle vient de là-haut ! ».
Et la voix des éclairs se tut et je laissai deux courants me prendre qui allaient, émeraude et or, de l'Archange de la Grâce aux colonnes de l'Enthousiasme et de la Volonté.
Comme deux rivières jointes sans que leurs eaux se confondent, ainsi coulaient unies, et pourtant distinctes, les vertus infuses, l'Espérance et la Charité. Par-dessus le double courant, des vagues roulaient, étincelantes. Je les attendais, frémissant, et quand elles brisaient sur moi, je fermais les yeux sous le choc. Ineffable félicité, dont certains chœurs de Bach, certains cris du Gloria de la Messe en ré, et « ces grands coups de tonnerre de l'Apocalypse qui disent : Alleluia », m'ont rendu quelquefois l'ivresse !
La grâce lève ainsi dans l'âme les tempêtes de joie. J'ai senti alors de combien l'amour passe le raisonnement, j'ai compris le mot de Benoît Labre au sujet de la Sainte Trinité : « Je ne sais rien... mais je suis emporté ».
J'ai compris en même temps l'extase des Saints dans les transports de la Sapience, l'avidité de leur prière, et leurs tendresses d'adoration et les cris et les gémissements : comment un Philippe de Néri, une Catherine de Sienne, sitôt qu'ils nomment Dieu s'enflamment, comment une Madeleine de Pazzi sonne les cloches à la volée pour la fête nuptiale des âmes ; comment une Véronique Guliani court comme une folle à travers les bosquets de son monastère et appelle, hors de soi, les pécheurs du monde entier : « Oh vous ne connaissez pas l'Amour !... Si vous connaissiez l'Amour ! Venez tous, venez à l'Amour. Donnez-vous à l'Amour ! Aimez l'Amour ! »
J'observai la colonne de la Volonté. Jointes sur elle à la Charité, d'autres vertus, la Prudence, la Justice, la Force croisaient leurs feux. Elle y gagnait un tel surcroît de vie que le Dispensateur de ces dons ne pouvait être que l'Auteur même de la nature. Oui, grâce et nature procèdent du Même. Celui-ci, dès lors, pourquoi Le redouter ? Consentir à la Beauté créatrice, n'est-ce pas s'affranchir soi-même de toute laideur, comme de toute peine ?... Céder en tout au Vouloir divin, n'est-ce pas s'achever soi-même dans l'idéal ?
Ainsi l'abandon de Gertrude, quand le Christ lui offrant d'une main la santé, de l'autre la maladie, elle refuse de choisir, pour n'avoir de recours qu'au Cœur du Maître. Ainsi la joie de Thérèse Martin anéantie dans l'union totale « ne désire pas plus mourir que vivre. Si le Seigneur m'offrait de choisir, dit-elle, je ne choisirais rien ; je ne veux que ce qu'Il veut, c'est ce qu'Il fait que j'aime ».
Tel est, unanime, le secret du bonheur des Saints libérés jusqu'à « ne plus savoir ce que c'est que souffrir par la chair, le monde ou le démon »4.
Mais d'où vient tout à coup ce souffle sur mon enthousiasme ? Quel mauvais ange forme ce nuage ?
Pour quelques rares vainqueurs, essaie de compter les victimes. Combien, après le bain de la pénitence, combien de plaies aussitôt rouvertes et qui saignent jours après jours ! La guérison n'est l'œuvre que du temps ! Elle exige le long effort.
La guérison répondit, plus vive aux profondeurs de mon âme, la Voix mystérieuse, la guérison, elle est toute l'œuvre de Ma grâce et de votre courage. L'Éternel n'a besoin du temps. Ressuscités dans le sacrement de mon pardon, criez vers Moi, « vos bras deviendront comme des arcs d'airain » (Reg., 3, 4). Le glaive de vos volontés, je le retrempe au Sang de mon Fils et telle, de ce Sang, est la vertu, que « ni démon ni créature ne vous peuvent, sans que vous ne vouliez, contraindre au moindre péché »5. Satan lui-même l'avouait à Cyprien tandis que celui-ci s'adonnait aux rites magiques : nul maléfice, nul sortilège ne prévaudront contre un vrai disciple du Christ.
Je ne demande pas l'impossible. Si je commande le difficile, c'est pour inviter à l'appel d'une grâce qui toujours suffit. Quiconque prie combat « sous la grâce » et il triomphe. « Où est l'Esprit du Seigneur, là est aussi la liberté » (Paul).
Je restais à savourer, quand un jet de clarté m'inonda. Comme celui qui rêve, paupières mi-closes au bord des vagues, une lueur soudaine l'avertit que la mer au couchant s'embrase, je m'aperçus que l'Archange de la Grâce n'avait pas jeté toute sa flamme.
Les deux fils de la foudre, le Sacrifice et le Courroux, les deux exterminateurs qui escortaient la Volonté s'embrasaient dans une lumière pourpre où je distinguai comme deux teintes, la Force et la Tempérance en leur surnaturelle plénitude. Plus que les autres vertus celles-ci me permettaient de mesurer l'abîme qui sépare du ciel nos perfections humaines. Il me semblait que mon corps, investi d'ondes mystérieuses, fût devenu autre : plus de convoitises, plus de craintes, aucun poids mort, un allégement au minimum pour un maximum de l'esprit. La vie divine dans mon âme ruisselait sur ma chair, la pénétrait, en subtilisait les atomes déjà emportés tels des grains de sable dans le simoun, comme demain aux rafales de la gloire.
Ici m'apparut, distinct en sa plénitude de la vertu, le don de Force. Je ne me sentais plus seulement dispos, intrépide, par amour du Christ, mais j'étais encore poussé à des prodiges de patience, à des ruées d'énergie. Chaque radiation venue à mon âme y provoquait des explosions de courage, comme l'étincelle inspiratrice fait éclater le génie. Dans ma soif de sacrifice, j'appelais sur moi les tourments du martyre. Que n'étais-je l'un des mille jeunes hommes livrés sous des peaux de bêtes aux molosses ou flambants, torches vivantes, au jardin de Néron ; que n'étais-je fouetté de scorpions, asphyxié dans un cachot ! Oui, toutes ces tortures, m'écriai-je, peuvent devenir par la puissance de la grâce notre ravissement, et l'enthousiasme du martyre qui flambait aux premiers âges de l'Église ne s'éteindra jamais.
À mains jointes je répétais la supplication de ce Mexicain tombé récemment pour sa foi : « Tous, nous prions le Seigneur de se choisir parmi nous de nombreuses étoiles rouges ! » Et de quelle avidité suivais-je dans le ciel leurs constellations empourprées ! Un enfant de douze ans, à genoux dans un cimetière du Mexique, se lève avec un grand signe de croix et se livre à ceux qui vont le pendre en disant : « Je suis prêt ». Un autre du même âge, José del Rio, qui vient d'assister à l'exécution, défend à son père de verser un seul centavo pour sa rançon et tombe fusillé en criant : Viva Christo Rey !
Voici Anselmo Padilla, jeune paysan du Jalisco, qui râle près d'un brasier. Ses bourreaux lui ont arraché la plante des pieds, la chair des joues et ont scié le nez à la racine. Aux sicaires qui le relèvent ruisselant de sang et le poussent vers les flammes « Puisque j'ai l'honneur de souffrir pour le Christ, dit-il, le feu ne m'épouvante pas, j'éteindrai s'il le faut le feu avec mon sang ». Et sans une plainte, les pieds déchirés, sanglant, magnifique, il traverse les charbons ardents et tombe mort 6. Je ne m'étonnais plus que les païens aient prétendu expliquer par la sorcellerie cette force incompréhensible ; que les prières des martyrs leur aient semblé des incantations pour charmer leurs tortures et cette impassibilité due à des onguents magiques !
— Ô onctions du Saint-Esprit ! m'écriai-je ravi.
Et la voix du Seigneur comme un écho en mon âme : « Quand j'appelle quelqu'un à la grâce du martyre, j'environne son âme et son courage d'une cuirasse de fin or et de diamant qui le rend comme inaccessible à tous les traits enflammés de l'enfer et à toute la malice des démons. C'est la foi et la charité la plus pure qui composent cette cuirasse impénétrable ; et si je n'exempte pas mes confesseurs de toute espèce de crainte ni même de sensibilité à la douleur, soyez sûr que je suis engagé, et comme obligé de les soutenir puisque c'est pour ma cause qu'ils combattent. Une grâce suppléera encore à la faiblesse de la nature ; et quand il le faudra, le dernier des miens montrera plus d'intrépidité et de force que tous les héros de la profane antiquité »7.
Mais quels feux soudain me pénétrèrent d'un sentiment nouveau ? Était-ce la crainte ? Non, pas celle qui transperçait les chairs du Psalmiste, mais cette crainte filiale pour qui déplaire à Dieu serait le plus grand malheur et je pouvais dire comme Catherine de Gênes : « Le purgatoire ni l'enfer, ni les plus terribles choses ne m'eussent épouvantée ; mais si j'avais vu en moi la moindre opposition à l'action divine, c'est là vraiment ce qui eût été pour moi un enfer pire que celui des démons ». C'était bien là le don de crainte où l'Ange de l'Ire puisait comme dans le don de Force son saint courroux. Je le sentais à ces sursauts d'abomination contre l'assassin des âmes, le péché déicide.
Un exécrable dégoût se mêlait à la fureur devant ce meurtrier que je ne savais pas haïr. Turbatus est a furore oculus meus (Psaume).
Le souvenir de mes fautes se répercutait dans mon âme et me lacérait. En évoquant mes vaines excuses, j'avais l'impression de me réveiller sur un nid de reptiles. Je m'expliquai comment ce don de Crainte avait pu faire l'audace des Saints et les rendre aussi intrépides en face des bourreaux qu'impitoyables pour eux-mêmes. Et je croyais entendre le ton de justicier de l'enfant martyre, la vierge Eulalie reprochant à Dacien ses cruautés : « Servante de Jésus-Christ, je vous parle au nom du Roi des rois ».
Et l'apostrophe de celle qui remporta tant de victoires « par le don de Dieu et son Conseil » : « Roi d'Angleterre, archers nobles et gentils, allez-vous-en dans votre pays, c'est l'ordre de Dieu ! Je suis envoyée par le Roi du Ciel pour vous bouter tous hors de la France. Si vous ne voulez pas croire les nouvelles de la part de Dieu et de la Pucelle, nous frapperons sur vos gens et nous ferons un si grand tumulte, que depuis mille ans, il n'y en a pas eu de si grand en France ».
Cette éblouissante vision m'avait laissé dans une attente ravie, mais les éclairs ne devaient plus resplendir et je n'entendis plus la Voix du Seigneur.
Ces merveilles de la Grâce… une fontaine scellée pour tant de chrétiens ! soupirais-je. Combien en ont le désir ou même l'intelligence ? Le baptême en ouvre pourtant la source infinie. Quelle métamorphose ce mystère d'illumination » n'avait-il pas opéré en Cyprien ! Il ne croyait pas tout d'abord qu'un magicien comme lui pût s'arracher à des vices auxquels il s'était identifié. « Mais dès que les souillures de ma vie eurent été lavées dans le bain régénérateur, dit-il, et que les effusions de l'Esprit en faisant de moi un homme nouveau m'eurent procuré le bienfait d'une seconde naissance, alors, ô merveille, mes doutes s'éclaircirent, ce qui était fermé s'ouvrit, les difficultés insurmontables s'aplanirent et les obstacles tombèrent d'eux-mêmes ». Alors, pourquoi tant d'âmes, hier plongées dans cette piscine baptismale, inspirent-elles toujours cette grande pitié ?
Et mon Guide semblant répondre à ma prière :
— Comme se propage une maladie dans vos forêts faisant dépérir toute flore, ainsi s'est répandue dans le genre humain la faute originelle. De la terre maudite les sucs peuvent monter encore, rien ne saurait rendre à cette flore flétrie sa primitive fécondité, rien ne saurait la guérir si ce n'est l'Arbre de vie.
Vos ramures stériles doivent être régénérées par une sève divine, greffées, « insérées sur ce tronc qui seul fait mûrir les vertus vraies, bois tailladé aux plaies béantes, Fils de Dieu, Verbe incarné. Merveilleuse greffe où la douceur est mêlée à votre amertume, la splendeur aux ténèbres, la sagesse à la folie, la vie à la mort, l'infini au fini »8.
Ce mystère d'amour qui devrait transporter tous les hommes, trouve encore des rebelles parmi vous. Cette dépendance les humilie. Ne voulant rien devoir qu'à eux-mêmes, ils préfèrent ne rien produire pour l'éternité et vivre de leur sève propre. D'abord entés sur l'Arbre sauveur, ils s'en détachent pour revenir à l'humus natal. Il en est sans doute parmi eux qui parviennent à une certaine croissance et poussent quelques fruits sauvages, car leur nature reste vivace encore. Mais combien d'autres qui, à l'écorce, paraissent robustes et au-dedans sont pourris.
Dans les forêts du Brésil, le voyageur rencontre parfois des arbres si remplis de terre que seule une légère couche de bois les maintient debout dans la mort. Une blessure accidentelle fut un jour faite à ces arbres et des fourmis spéciales à ces climats vinrent l'élargir et la creuser jusqu'à évider le tronc, pour le remplir de terre et y fixer leur demeure. N'est-ce pas l'image de ces superbes qui ne croient pas à la blessure originelle et dont la plaie sans cesse élargie ouvre la brèche à la fourmilière des vices ? Ils ont voulu se suffire et ne dépendre que d'eux : les voilà peuplés de ravageurs, vidés de substance, prêts à s'effondrer.
J'en vois cependant, Raphaël, qui restent sur l'Arbre de vie chétifs et rabougris. Cette sève nourricière de la grâce sanctifiante qui court dans leurs rameaux et avec elle ces divins germes des vertus et des dons, devraient pourtant les féconder.
N'attribue leur stérilité qu'à la résistance au Saint-Esprit, car sa magnificence est plus avide de donner que la plus clairvoyante misère de recevoir. Ils veulent rester sur l'Arbre de vie sans se prêter à l'action fécondante. L'âpre sauvageon ne doit-il pas pleurer son amertume, accepter l'émondage des pousses folles, se laisser travailler, assouplir, mûrir par mille épreuves qui le rendront perméable à l'infiltration de la divine sève ? Cette condition déjà nécessaire aux vertus infuses l'est plus encore à l'exercice des sept dons.
Et mon Guide pour me donner une impression de la richesse de ces dons :
— Sur la côte de Guinée, à l'Ile du Prince, le suc échauffé par les flammes solaires bouillonne sous l'écorce, gonfle les ramures, enivre l'arbre tout entier. Des fleurs s'ouvrent comme des éclairs bruissants. Cette explosion de fécondité ressemble un peu à celle de la vie héroïque dans la plénitude de ses dons. Ce n'est plus seulement la germination des vertus produite par la sève régulière de la grâce sanctifiante ; l'énergie de la floraison est ici causée par un afflux soudain et véhément des sucs nourriciers, par une irradiation plus vive des flèches lumineuses, images des grâces actuelles, qui précipitent les éclosions, font éclater les fruits.
En cette soif de rayons et de sève, en cette extraordinaire aptitude à s'en imprégner soudainement, admire la puissance de ces dons ! Les Saints la doivent d'abord à leur confiante humilité. Alors que l'homme moderne ne voit guère dans sa vie que son action personnelle, les héros qui font beaucoup plus en s'agitant moins constatent surtout l'action de Dieu. Ne s'attribuant jamais aucun succès, ils méritent que Dieu fasse tout. Si constante soit la magnificence de leur courage, elle leur apparaît si peu de chose auprès de celle de la grâce qu'ils reconnaissent avec Vincent Ferrier « ne pouvoir absolument rien faire si, d'heure en heure, ils ne sont poussés et comme contraints par la vertu divine ».
— Ô puissé-je mériter cette ravissante contrainte et « me faire magnétiser par le Seigneur s, comme le désirait Thérèse de Lisieux en qui le prodige se réalisa, afin de « ne plus faire d'actions humaines et personnelles mais des actions toutes divines, inspirées et dirigées par l'Esprit d'Amour ».
Et comme mon Guide se taisait :
— Ô, dis-moi que ce rêve n'est pas vain, m'écriai-je, et qu'un jour, emporté au souffle de l'Esprit, je serai mû par Dieu, comme ces grands êtres, en tous mes actes, à tout moment, jusqu'à demeurer divin dans mes premiers mouvements ! Mon âme se soulève éperdument vers cette beauté : vivo, autem jam non ego ... Mihi vivere Christus est ! Ah ! comment refuserait-Il de créer avec nous cette sublime unité, Lui qui cherche en chaque membre de son corps mystique comme une humanité de surcroît pour y prolonger sa vie terrestre. Et j'attends avec quelle impatience cette fusion de nos vies, quand je ne pourrai plus me servir de mon esprit, de mon cœur, de mes lèvres, que pour permettre au Christ de penser, d'aimer, d'exprimer par moi tout ce qu'Il désire ; quand j'aurai, ainsi que Benoît Labre, « comme un muscle aux paupières » qui m'empêche de regarder ce qu'Il ne veut pas voir par mes yeux. Si tu savais comme je protège cette espérance ! Suis-je tenté de m'embusquer dans l'universelle excuse : « C'est le privilège des grands prédestinés », aussitôt François de Sales me ramène sur la ligne de feu : « à quoi tient-il donc que nous ne sommes pas si avancés en l'amour de Dieu que saint Augustin, saint François, sainte Catherine de Sienne ? C'est parce que Dieu ne nous en a pas fait la grâce. Mais pourquoi est-ce que Dieu ne nous en a pas fait la grâce ? Parce que nous n'avons pas correspondu comme nous devions à ses inspirations. Et pourquoi n'avons-nous pas correspondu ? Parce qu'étant libres, nous avons ainsi abusé de notre liberté »9.
Je crois tout de même que ces favoris de la grâce avaient un secret pour s'enrichir si prodigieusement.
— Ils avaient un secret, répéta mon Guide. Puis d'une voix altisonnante :
— Votre grand monarque du fer et de l'acier, Carnegie, révélant un jour la recette de son extraordinaire fortune, déclarait que « la meilleure condition pour avancer est d'attirer sur soi l'attention de son chef. Il doit faire quelque chose d'inaccoutumé, disait-il, et surtout ne pas s'en tenir aux strictes limites de ses devoirs, faire un peu plus ; et cet un peu plus, insistait-il, est de la plus grande importance ». Il en est de même pour les grands fortunés de la grâce. Ils ont su attirer l'attention du Maître en faisant quelque chose de plus que les âmes les plus vertueuses.
— Quoi donc ? Raphaël.
— Ce quelque chose n'est pas dans le nombre ni dans la nature des œuvres, mais dans la disposition qui les accomplit.
C'est un génie spécial fait d'intuition, de fougue et de magnificence, qui non seulement pénètre les volontés du Seigneur mais prévient ses désirs secrets et les exauce dans un élan radieux. Tous n'ont pas eu cependant la même manière, mais j'en sais une infaillible et grandiose que j'adopterais si j'étais homme.
Et comme si elle devait être celle de ma vocation, mon Guide me fixant profondément :
— Si j'étais toi, je me cuirasserais de diamant pour ne rien faire, penser ou dire qui ne tende à l'unique fin :
AJOUTER SANS CESSE À LA FÉLICITÉ DU SACRÉ-CŒUR 
EN L'AIMANT ET EN LE FAISANT AIMER IMMENSÉMENT
Ad malus Dei Gaudium : telle serait ma devise. Je n'aurais pas d'autre souci. Cette seule pensée dominerait mon existence, en serait l'unité, la règle et la loi. J'en ferais mon labarum enflammé, car nul n'entraîne plus vite à la plus haute sainteté. Délivrée des complications de l'amour-propre et de ses circuits fatigants, ma vie, toute simplifiée, trouverait dans cette concentration sa force et sa joie.
Qui donnera une goutte de bonheur à la Béatitude Incarnée qu'il n'en fasse jaillir dès la terre des fleuves de félicité.
Et comme fulgurait le souvenir de ma jubilante protectrice, la Reine de l'enthousiasme, mon Guide lisant en ma pensée :
— Tel fut, dit-il, l'unique et constant principe d'activité de Thérèse de Lisieux : demeurer la consolatrice du Sacré-Cœur, Lui être « une joie de surcroît ». Secret de sa gloire immense, si rapidement conquise. « Pour ne perdre ni mon temps, ni ma peine, disait-elle, j'essaie d'agir uniquement pour réjouir Notre-Seigneur ».
Jésus, Lui-même, durant toute sa vie n'eut que ce brûlant désir : être la joie de son Père. « Je fais toujours ce qui lui plaît ». Il y voit la raison d'un continuel secours et d'une jubilation si nourrissante qu'Il en oubliait les aliments de la terre 10.
— Je ne veux plus d'autre mobile de mes pensées et de mes actes que cette unique passion de réjouir Dieu en toutes choses. Mais, dis-moi, Raphaël, que faut-il pour y parvenir ?
Le vouloir... « Vous êtes saints, dans la mesure où vous voulez l'être »11.
Et mon Guide précisa avec une indicible énergie les conditions essentielles de ce vouloir qui se retrouvent dans toutes les grandes œuvres et les grandes vies.
1. Le vouloir avec l'audace des magnanimes, sans restriction et sans peur, à tout prix.
2. Le vouloir avec enthousiasme.
3. Le vouloir avec concentration de toutes vos forces.
4. Le vouloir avec persévérance, dans la certitude du succès.
Jacques d’Arnoux, in Les sept Colonnes de l’héroïsme

1. Saint Grégoire le Grand.
2. Le Seigneur à Catherine de Sienne dans le Dialoguer Thomas d'Aquin reconnaissait lui-même avoir puisé sa science beaucoup moins dans l'effort de l'esprit que dans l'assiduité à l'oraison.
3. Sainte Véronique Guliani.
4. Aveu de sainte Catherine de Gênes. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus disait aussi : « J'en suis arrivée à ne plus savoir ce que c'est que souffrir, toute souffrance m'est douce (Histoire d'une âme).
5. Dialogue de Sienne, t. I, p 6o.
6. Le Mexique martyr, du P. BESSIÈRES, relatant les dernières persécutions.
7. Révélations de la Sœur de la Nativité.
8. Lettres et dialogue de sainte Catherine de Sienne.
9. Traité de l'Amour de Dieu, t. II, 2.
10. Jean, IV, 31-35. « Celui qui m'a envoyé est avec moi. Il ne m'a pas laissé seul, car je fais toujours ce qui Lui plaît » (Jean, 8-29).
11. Mot de Rusbroeck l'Admirable dont « ses frères ont affirmé que, près de mourir, il leur laissa pour testament et pour dernière parole cette solennelle affirmation de n'avoir jamais écrit un mot en l'absence du Saint-Esprit » (Traduction d'Ernest Hello).

lundi 28 octobre 2019

En témoignant... France du Guérand, Maurice Zundel, À l'Écoute du Silence



Évocation de Maurice Zundel
Comment évoquer cet être de Feu qui se consumait au service de Dieu et des autres ?
Il disait : « Si on peut allumer le Feu dans un cœur, rien ne peut être plus grand.
Ce Feu il l'a allumé dans d'innombrables cœurs. On voudrait, remuant cette pauvre cendre qui est en nous, retrouver la petite étincelle qui rejaillira sur d'autres.
1935. J'étais à Leysin, immobilisée depuis des années pour une histoire osseuse dont on changea plusieurs fois l'étiquette. À ce moment-là j'étais au plus mal. Un prêtre était venu brandir des menaces, me disant que l'enfer m'attendait puisque je ne pratiquais pas. Il me semblait que, ce faisant, il violait ma liberté et je l'éconduisis poliment. Je manquais sûrement de générosité puisque je n'acceptais pas l'épreuve comme venant de Dieu ; mais justement je me heurtais au problème du mal qui mettait pour moi en question Dieu même.
J'avais organisé tout un réseau d'entraide pour orienter les malades vers une réadaptation au sortir du sana. Je vis là d'admirables dévouements — des malades qui souvent allaient mourir et usaient leurs dernières forces au service des autres. L'une d'elles m'envoya le Père Zundel.
Je le vois encore entrer dans ma chambre. Il marchait un peu comme on danse. Il avait l'air de suivre un rythme intérieur de musique. Il parlait peu et bas. Il s'enquit de ma souffrance, me tint longtemps les mains dans les siennes, puis les baisa avec un tel respect que j'en fus troublée.
Il portait une pèlerine usée, des cheveux un peu longs, ce qui n'était pas d'usage en ce temps-là. Petit de taille et d'une attitude si humble, il avait l'air vraiment de s'excuser d'être là, l'image du dépouillement, comme dans mon enfance le serf de mon livre d'histoires.
Plus tard, le Père Sanson me dit : « C'est le saint François d'Assise du siècle ». Pour l'heure il partit comme il était venu, de sa marche dansante, et me souffla plus qu'il ne me dit au seuil de la porte :
Dieu est Amour
et
Il vous aime
Ainsi commençait une amitié qui dura quarante ans. Il n'annonçait pas une récompense ou un châtiment, mais la présence d'une personne qui vous aime. À cette époque, où j'avais surtout rencontré du moralisme, c'était nouveau. Je gardai bien longtemps en moi ce dépôt sacré sans être mûre pour répondre à la grâce, mais la semence était là.
Il vint me voir partout où on me transportait, toujours allongée sans mouvement, comme une gisante.
Il ne me parlait pas de Dieu. Il se contentait de m'entourer d'une tendresse à nulle autre pareille, et qui se manifestait d'abord par un sourire d'ineffable joie à l'arrivée et puis par ses mains enveloppant les miennes comme on tient un oiseau blessé pour le protéger.
1937. Il me rendit visite dans un chalet que nous avions au mont d'Arbois et resta quelques jours. Maman très inquiète me dit qu'il ne se couchait pas, car son lit n'était jamais défait. Nous apprîmes, comme tous ses amis, à connaître son mode de vie. Il travaillait la nuit, lisait, préparait livres et conférences, répondait à ses correspondants multiples (car on en a dénombré plus de cinq cents), puis s'endormait aux petites heures du matin dans son fauteuil. Alors, enfoncé sans doute dans un sommeil de plomb, il n'avait rien trouvé de mieux pour en sortir que d'organiser un concert de gros réveils qui sonnaient tous en même temps et auraient réveillé un mort ! Cela le mettait en branle pour sa messe du matin.
Il mangeait de la purée de pommes de terre, parfois un œuf, et c'était tout. Invité chez des gens inconnus, il semblait toucher à tout pour ne pas offenser. S'il y avait une servante, il se levait quand elle entrait, comme il l'aurait fait pour une princesse. On le taxait d'original, en fait il respectait en chacun la dignité humaine jusqu'à l'extrême. Quant à lui, il ne voulait appartenir à aucun système ni dépendre des contingences qu'il avait dépassées.
Je ne l'ai jamais vu en quarante ans refuser une visite, même lointaine, pour aider une âme. Toujours sur la brèche, il donnait son temps sans compter. Beaucoup plus tard, je le conduisis un jour près d'un prêtre malade en une longue course à travers la montagne. Il me dit en avoir pour une demi-heure. J'attendis près de 4 heures. Mais il avait comblé le frère que la profondeur de sa pensée avait renouvelé comme un frais baptême de l'esprit.
Ce qui frappait la malade que j'étais, c'était sa prodigieuse sympathie, cet élan qu'il avait près de vous. Il assumait votre souffrance, l'allégeait en portant le fardeau et vous irradiait de sa joie. Rencontre et participation, enfoncement dans la profondeur, peu à peu un vide se creusait en vous : cet « espace de liberté » qui est dépouillement. Et quand il partait, toujours de sa marche dansante, il vous suivait du regard jusqu'à l'ultime minute où il murmurait le mot : merci. En vous, il avait rencontré plus que vous-même, d'où cet immense respect et le sentiment de dignité dont on se sentait revêtu.
Outre son élan de générosité, ce partage vrai de la souffrance, il était, comme aucun être jamais connu, entouré de silence, d'un silence vivant. C'était comme une ascèse. Il avait dû se dépouiller sur tous les plans pour atteindre à la pauvreté selon l'esprit et on devait « cesser de faire du bruit avec soi-même », comme il disait, pour le rejoindre et se rejoindre. Une maïeutique en somme, ceux que cela agaçait sont passés à côté de ce pêcheur d'âme et surtout à côté d'eux-mêmes. Quand cela nous arrivait, nous ne pouvions ignorer que nous étions restés en surface et qu'il fallait plus d'effacement pour atteindre notre propre vie créatrice en sommeil et devenir origine, comme il disait.
Mais parfois c'était lourd, on se heurtait à un mur. Je me souviens d'une de ses amies d'exceptionnel dévouement, au neuvième étage d'un hôtel de Beyrouth. Nous étions tous les trois en extase devant la beauté d'un soleil qui fusait derrière les monts du Liban. Mais le silence se prolongeant, elle dit tout à coup : « Dites quelque chose, mon Père ». Alors, il nous raconta une histoire ravissante comme à des enfants impatients, puis il repartit dans sa chambre secrète.
Il aimait à citer le grand évêque martyr Ignace d'Antioche, cette autre âme de Feu, qui disait « être à l'écoute des mystères de clameurs qui s'accomplissent dans le silence de Dieu ».
Il découvrit surtout le silence au monastère d'Einsiedeln. « Ce silence, comme un don merveilleux, qui a fait de ce monastère la patrie de mon âme », « le maître des maîtres puisqu'il nous enseigne sans parler ».
Il écrit à une de ses filles spirituelles, bénédictine à Kergonan : « Je remercie le Seigneur avec Vous pour votre jubilé de Profession en vous souhaitant d'être, comme je voudrais l'être, une âme de silence ». Jamais le monde et l'Église n'ont eu plus besoin de cette désappropriation radicale de soi qui ne s'acquiert qu'à l'écoute silencieuse de Dieu. « Un Monastère est un sacrement communautaire de ce silence vivant où s'atteste la Présence divine ».
Et sur le mémento de Madame Le Brun, fondatrice du Cours Lafayette à Neuilly dont il fut l'aumônier, « il est impossible de ne pas garder en soi, dans l'agenouillement de la plus profonde vénération, son admirable visage par qui la vie était ennoblie et de ne pas sentir la jeunesse de Dieu dans ce regard qui ne cessait de communiquer l'émerveillement qu'elle puisait dans la musique silencieuse où son âme respirait ce que sa présence nous transmettait ».
Pendant la guerre de 40, nous fûmes séparés. Il était en Égypte, dans l'impossibilité de rejoindre son pays. Il perdit sa mère et en fut très affecté. Il ne parlait jamais de lui mais quand on l'interrogeait on sentait sa sensibilité « qu'il avait exquise » profondément blessée. Je reçus de courts billets où il me parlait de l'au-dedans qui est l'au-delà de nous-mêmes.
Pendant la guerre aussi je ralliai la foi de mon enfance plus par fidélité que par une lumière foudroyante que j'enviais chez Paul Claudel avec lequel je correspondis longtemps. Il m'écrivit des lettres magnifiques, mais ce fut certainement plus ses prières que ses semonces fracassantes qui m'atteignirent. En 4o, sortie de mon immobilité par le grand homme que fut le Professeur Santy, je mis le temps de guerre à reprendre vie normale, d'abord en France puis en Suisse à partir de 42. Au retour de l'Abbé Zundel je le vis presque journellement à Ouchy. Je connus la ferveur de sa messe qui le faisait entrer et nous à sa suite dans le mystère sacré. On ne peut évoquer ces instants inoubliables, ils étaient une illumination et après cela, on ne comprend pas comment on pouvait retomber soi-même dans le médiocre quotidien. Lui, avait aussi à sa manière ses retombées où on le sentait angoissé, assailli par la crainte de l'échec de Dieu dans un monde à la dérive.
Mais dans l'ensemble il était d'humeur gaie avec des reparties et un immense pouvoir d'émerveillement. Son amour de la vie, sa façon de la ressentir : avant tout un artiste domine. Devant la beauté de la nature ou de l'art, il a un oh ! admiratif qui se prolonge en contemplation avec une onde de joie sur son visage. Il sent la frange du mystère des êtres et des choses, cet au-delà qui est poésie, et c'est un régal de lui montrer un beau paysage, d'écouter de la musique ensemble ou de regarder un tableau, même d'avant-garde. Il perçoit ce que d'autres ne font que pressentir ; et tout esprit par son ascèse, aucune opacité ne fait obstacle à ces communions profondes qui atteignent l'absolu, nous font « décoller de nous-mêmes » et atteindre… le Tout Autre, comme il disait.
Confessions. D'autres ont magnifiquement évoqué ces expériences incomparables : extases selon l'étymologie puisque lui et nous sortions de nous-mêmes. Toujours aucun moralisme mais une tendresse pour nous protéger de nous-mêmes et protéger Dieu en nous.
Une fois je vins le trouver, ébranlée par la passion d'un être exceptionnel. Il ne pouvait s'agir que d'un amour éphémère mais brûlant. Il me dit simplement « Ma petite fille » mais il mit dans ces termes une telle vénération qu'ils atteignirent en moi une région sacrée qui ne pouvait être violée. Cela passait toute morale.
En revanche, quand je lui conduisis mon futur mari, il ouvrit les bras : il accueillait un fils.
À une jeune femme dans un parfait isolement et n'en pouvant plus, il dit à l'église d'Ouchy : « Allez à l'autel de la Vierge et appelez de tout votre cœur ‘Maman’. Elle viendra à votre secours ». Ainsi fut fait et la jeune femme trouva un chemin de dévouement qui la sauva d'elle-même.
Par deux fois il me donna le sacrement des malades. Avec un mouvement passionné, il me fit offrir ma vie un peu comme il offrait la sienne à ses eucharisties, dans un élan de tout lui-même qui le bouleversait et nous bouleversait, car dans un frémissement cela dépassait le présent, touchait, s'intégrait à l'unique : intemporel. La Communion qui va d'Adam à la Jérusalem Céleste.
Après l'accident où mon mari trouva la mort, alors que personne n'avait le courage de me l'annoncer, car j'étais au plus mal, c'est lui qui le fit et j'entrai dans le coma. Quand j'en sortis j'étais encore très bas et voilà que par là-dessus une jaunisse vint ébranler l'organisme déjà si atteint. Je pouvais à peine parler, je respirais encore plus difficilement. Il me donna l'absolution. Je fis sortir des sons bizarres qui voulaient dire : « Que savons-nous ? »
Il les perçut en se penchant sur moi et c'est par un cri étouffé qu'il y répondit : « JE SAIS ». Aucun argument théologique, aucune philosophie n'atteindra jamais à ce degré de vérité, elle sortait vivante de ses entrailles. Quand tout s'enténèbre, ces deux mots-là surgissent, illuminent et apaisent.
Lui-même avait ses nuits. On le sentait parfois submergé par le mal dans le monde. Au moment où le Liban prit feu, il m'écrivait : « La guerre me déchire, tout homme qui tombe est une défaite pour l'humanité ».
Dans ses derniers temps, malgré l'héroïsme avec lequel il supportait ses souffrances, on voyait en lui une angoisse indicible. De toute sa volonté, qu'il avait indomptable, il essayait l'impossible : récupérer des cellules détruites, et il se tua à cette tâche. Cinq jours avant sa mort, et alors que très conscient il me faisait lire son livre Rencontre avec le Christ. Je lui dis, voulant y croire : « Vous retrouverez votre érudition mon Père ». Il rétorqua vivement : « Elle ne m'aura appris qu'à désapprendre ».
C'est donc totalement dépouillé et l'acceptant qu'il me suivit une dernière fois du regard jusqu'à la porte. Je ne le revis plus mais il reste pour moi, comme pour tant d'autres, le témoin inoubliable, l'Alter Christus.
Je me souviens d'un jour de Pâques à Rolle en 1971. Dans la petite église proche du lac, sans préambule comme toujours, il entrait dans le vif du sujet, montrant que Jésus-Christ est le Révélateur :
Essayons d'écouter cette musique qui est en nous et qui est Dieu. Reconnaissons en Dieu l'éternel dépouillement, que chacun de nous regarde le Seigneur dans son cœur, écoute cette parole éternelle qui est le Verbe fait chair.
Il nous a révélé le sens de notre humanité en nous représentant un Dieu libre de soi dans la circulation des trois personnes. Il faut nous transformer nous-mêmes avec une volonté ferme de surgir des ténèbres, de devenir un espace de lumière et d'amour où, à travers nous, tous se sentent accueillis.
Un silence profond d'où il semblait arracher la vérité trouvée, puis :
Si Dieu est esprit, l'homme aussi est esprit dans la mesure où il est libéré dans l'intimité du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Pâques nous invite à réaliser notre vocation en devenant l'ostensoir de la présence divine. Il faut que notre corps soit sanctifié par sa présence, la présence du prince de la vie.
La voix sourde, haletant, il soufflait les mots plus qu'il ne les disait. Ce sont des termes qui surnagent dans mon souvenir, mais il les puisait dans toute la profondeur de sa vie pour leur donner cette inaltérable saveur dont le Christ parlait à la Samaritaine.
Regards sur Maurice Zundel
On est devant un visage mais l'être véritable, où est-il ?
On est devant une vie qui vient de s'éteindre, le mystère est encore plus troublant. En quoi fut-elle unique ? Qu'en reste-t-il ?
Pour Maurice Zundel, c'est d'autant plus poignant que tous ceux qui l'ont approché, ont senti que c'était un être d'exception qui a vécu une expérience fulgurante.
Avec du recul théologiens et savants feront renaître sa figure en y mettant tout leur art. Nous, regardons seulement quelques images de sa vie.
Une famille simple à Neuchâtel en Suisse, où il naquit le 21 janvier 1897. Son père, Argovien, administrateur des postes, boitait légèrement. Il disait parfois à sa femme en partant : « Sois comme je devrais être ». La maman, grande travailleuse, besognait sans cesse. Les enfants, deux garçons, deux filles ; il était le troisième. Pour les jeux violents, ils formaient deux camps – l'aînée et lui contre les autres – très tôt, il parvint à se maîtriser et je l'en admirais, dit Renée.
Il allait chez sa grand-mère maternelle, chez laquelle tout petit il mangeait de merveilleuses tartines beurrées au sucre. Cette protestante fribourgeoise avait tenu parole en élevant ses enfants dans le catholicisme de son mari, mais elle ne se faisait pas faute de critiquer cette religion ! Bonne pour les pauvres, elle était profondément chrétienne. Avec sa sœur elles étaient allées en Russie et sa sœur s'y était mariée. Maurice eut un cousin moine orthodoxe. Ainsi au carrefour de plusieurs formes de religion, il vécut un œcuménisme avant la lettre. Mais il entra un peu au cœur du catholicisme sous l'influence de son grand ami et parrain, l'oncle Auguste, frère de son père et frère aussi des Écoles chrétiennes que les lois d'expulsion venaient de renvoyer de France. Il lui fait partager une dévotion à la Vierge qui dominera toute sa vie. On les voit cheminant très tôt pour aller à la messe de l'hôpital, puis ils prennent leur petit déjeuner chez les frères avant que l'enfant n'aille à l'école. De 1904 à 1907, il suit les cours de l'école primaire de la Madeleine, fréquentée presque uniquement par des protestants. Puis – de 1907 à 1912 – collège classique en face de la poste, dans une ambiance très amicale, où il est le seul élève catholique.
Avec des camarades, il crée le Club des Amis de la Nature qui existe toujours : initiation, recherche et camaraderie. Jean Piaget en fait partie et dit de lui : « Cœur d'or et beaucoup d'humour ».
À quatorze ans, deux événements marquent son jeune âge et orientent toute sa vie : l'Expérience de la Vierge, et l'Exigence de la Pauvreté.
Mon expérience de la Vierge se situe le 8 décembre 1911 (fin de mes 14 ans), à l'église de Neuchâtel (la rouge), devant une statue de Notre-Dame de Lourdes.
Cette expérience consista essentiellement à l'époque à percevoir l'exigence de pureté dans une personne. Il s'agissait donc d'autre chose qu'une morale d'interdit qui engendre un sentiment de culpabilité. Il s'agissait d'un rapport lumineux avec quelqu'un en qui la pureté s'identifiait avec l'être.
Cette rencontre, aussi imprévue que décisive, comportait une vision de la femme qui intériorisait son mystère en excluant toute sensualité. Il en résulta immédiatement une exigence imprescriptible dont je ne pus jamais oublier l'emprise tout imprégnée de grâce.
Je devais retrouver à Einsiedeln où la présence de la Sainte Vierge était si intimement mêlée à notre vie d'étudiant, le climat qui répondait le mieux à cette première rencontre avec l'Immaculée. C'est pourquoi, d'ailleurs, je ne peux penser à Einsiedeln sans y rejoindre la Patrie de mon âme.
J'ai gardé de cette expérience une dévotion particulière envers le mystère de l'Immaculée Conception qui est l'aspect intérieur de la conception virginale. C'est par là que la chasteté se révèle comme une attitude de l'esprit, comme une forme de désappropriation à l'égard de cette troisième personne qui est l'enfant dont nous portons en nous le germe. Sans doute, le Fils de Marie est le Verbe incarné et devait naître de l'Esprit comme le nouvel Adam qui est l'origine d'une nouvelle création libérée de la servitude de la chair et du sang, mais tout enfant est appelé à se libérer de la servitude de la chair et du sang pour devenir réellement une personne.
Il faut que ceux qui l'engendrent se rendent capables de l'aider à se libérer en respectant d'abord en eux-mêmes sa présence virtuelle dans les germes de vie dont ils sont porteurs. Tout cela aboutira un jour à la perception d'une Trinité humaine qui est la clé de l'amour.
Il n'y a pas deux personnes envoûtées par le vertige de l'espèce et qui s'y engloutissent, il y a trois personnes. La troisième personne qui est l'enfant exige de l'homme et de la femme une désappropriation aussi profonde que la vocation infinie à laquelle ils doivent l'aider à correspondre.
En un mot, l'expérience de la Vierge se situait à cette époque dans la pleine actualité de mon adolescence et devait m'accompagner en contrepoint toute ma vie.
Maurice Zundel disait en effet par ailleurs :
La Sainte Vierge est tout pour moi. Elle est ma vie, ma douceur, mon espérance. Je lui dois tout, elle est la vie de ma vie.
Ma découverte de l'exigence de pauvreté se situe au même moment que mon expérience de la Vierge, par ma relation avec un jeune apprenti mécanicien protestant qui me fit une lecture de l'Évangile avec un accent si vivant que je n'ai jamais pu l'oublier.
À travers sa conviction, le Christ cessait d'être une image de vitrail ou un concept abstrait. Sa parole et sa présence étaient d'aujourd'hui et apparaissaient seuls capables de donner un sens à la vie.
Ce fut lui qui me fit connaître Pascal dont il était un lecteur enthousiaste, et Les Misérables de Victor Hugo où l'évêque Myriel représente d'une manière si émouvante la charité du Christ : « C'est ici la maison de Jésus-Christ, vous êtes chez vous et tout est à vous ». Ces mots adressés à Jean Valjean qui revient du bagne et devant qui toutes les portes se ferment me sont restés gravés dans l'esprit comme une exigence de dépouillement dans la vie du prêtre qui ne peut rien garder pour lui sous peine de se couper de l'Évangile.
Ce sont les deux expériences spirituelles de cette époque qui se passent toutes deux à Neuchâtel et qui m'ont accompagné tout au long de ma vie.
Il a rencontré quelqu'un et l'exigence de la pauvreté se fait jour. Il raconte :
Il y avait un ami qui avait le secret de la vie. C'était l'époque de la découverte, de la nouveauté, de l'enthousiasme, période inoubliable car une flamme avait été allumée à ce moment-là. Ce fut l'élan foncier qui a fait naître et alimenté ma vocation — celle d'une vie religieuse qui ressemblait à un mouvement de l'esprit.
Ces deux expériences sont les deux racines de cette floraison que la vie développera. Elles sont essentielles. Pour l'instant l'existence reprend son cours à petits pas, mais tout est changé. Il part un an à Fribourg puis deux ans au monastère d'Einsiedeln, pour y apprendre l'allemand.
Une nouvelle touche fut la rencontre de la vie monastique sous la forme bénédictine. La liturgie était une chose vécue, dont on ne parlait du reste pas, mais on en vivait avec une intensité prodigieuse. Cent cinquante moines qui vivaient dans le silence, sans que je m'en aperçoive : ce fut un apport fondamental. Ce cérémonial découvert à travers l'Évangile, c'était la réconciliation de l'Évangile avec le visible. Il était incarné sur la terre dans la parole, les couleurs et les sons, tout cela autour de la table du Seigneur, la vie monastique était sur tous les plans du réel, le silence était vraiment présence de quelqu'un. Le côté rituel, je l'ai vu comme un voile de lumière jeté sur un visage. La vie à travers toutes les réalités visibles ordonnées dans la mesure, tout cela était fait pour harmoniser tous les plans de l'existence.
Après ces deux années en Suisse allemande, le voilà étudiant à Fribourg, où il rencontre des maîtres de valeur, des amis, comme l'abbé Journet, de six ans son aîné, mais il regrette l'enseignement trop libéral de Neuchâtel où il n'y avait pas de notes. Il est ordonné prêtre le 2o juillet 1919.
On le nomme à son premier poste vicaire à la paroisse Saint-Joseph de Genève où il restera six ans. Il y fit, de son aveu même, un travail passionnant, qui laissa une marque encore sensible sur toute une génération de filles spirituelles qu'il nommait les petites.
Le Père Zundel commença de goûter la Croix lorsqu'il dut quitter la paroisse de Saint-Joseph. À cette époque, il ne savait pas tout ce qui le concernait. Il en devinait assez cependant pour souffrir cruellement d'une injustice et d'une décision de l'autorité ecclésiastique, mal informée et maladroite. On l'envoyait à Rome pour y poursuivre ses études en théologie. Il s'en va, sans se plaindre.
Ce n'est que vingt ans plus tard qu'il apprit de la bouche même de son évêque la cause de sa mise à l'écart : il était accusé d'une faute grave qu'un autre prêtre avait commise. À quoi faut-il s'attendre de la part de l'abbé Zundel ? à une démarche invraisemblable et qui désormais lui paraîtra comme la règle même de l'Évangile. Il alla tout droit vers ce prêtre coupable et le pria d'entendre sa confession. Ce prêtre ignorait que son pénitent d'occasion savait tout. Bien loin de condamner le coupable, l'abbé Zundel s'humilia devant lui. Et quand ce prêtre fut mort et sans le nommer, il confiait avoir découvert ce jour-là le sens du sacrement de pénitence : ‘Il s'était, disait-il, humilié devant toute l'humanité, et senti coupable de tous les péchés du monde’. C'est là le mystère même du Christ. Participant à sa mort, nous portons avec lui le péché du monde : ou alors nous n'avons point de part en sa mort pour le péché. 1
À Rome, le Père Zundel passe son Doctorat de Théologie. Il entre dans les formules thomistes :
La rigueur de cette formulation m'apparaissait à la fois remarquable et étouffante ; je fis tout mon possible pour y entrer plus profondément encore, non sans profit, car c'était une sorte de purification, cela désembroussaillait et donnait le sens des questions bien posées, ce n'était pas inutile. Cependant, une fois qu'on a absorbé le rythme du système on en voit les limites et, les événements marchant, on quitte le milieu scolaire... Saint Thomas qui était un mystique savait que ce qu'il avait écrit était de la paille et répondait provisoirement au Christianisme du XIIIe siècle.
Il quitte Rome ; exil amer à Paris – poste qui ne lui convenait pas – puis l'occasion naît pour lui d'une longue méditation quand il devient aumônier des Bénédictines de la rue Monsieur : ce haut lieu de l'esprit dont on ne peut se souvenir sans émotion, car cette simple chapelle imprégnée de la prière des moniales et d'un silence vivant fut la rencontre de Dieu pour d'innombrables êtres qui s'y convertirent.
Mon ministère le permettant, je me mis à écouter, à entrer dans le silence, maître incomparable qui nous introduit dans les grands espaces de la liberté ; le système s'est alors défait, parce que je n'étais plus amené à le maintenir ; personne ne me demandait de réponse immédiate, je courais le risque de tout lire, cela n'engageait que moi. J'ai donc lu tous les travaux de l'époque sur la Bible, les choses se sont sédimentées... Le fait d'être libéré d'un ministère paroissial, de vivre dans une communauté laissait à ma pensée de grands espaces ; j'affrontais les difficultés et elles pouvaient mûrir selon les exigences qu'elles comportaient.
Il devient silence, puis chant né de ce silence et publie le Poème de la sainte Liturgie, que Monseigneur Montini traduira en italien. Il lui faut quitter la rue Monsieur, et les Assomptionnistes le prennent à Londres comme deuxième aumônier : rencontre bénéfique avec les Anglicans.
De retour en Suisse, on le voit dans sa tour à l'église de Bex, écrivant ; puis menant sa vie errante à Paris, en 1937, à l'École biblique de Jérusalem, en 1939 au Proche-Orient.
Le Dieu pauvreté qu'il a découvert avec l'ouvrier mécanicien à Neuchâtel lors de ses 14 ans, de notion devient vie, il passe du dehors au-dedans :
C'est tous les jours à recommencer comme une expérience vitale. La présence de saint François d'Assise, je l'ai rencontrée à ce moment-là. Je ne pouvais pas imaginer l'influence qu'il devait avoir sur moi, qui concordait avec ce que la théologie m'avait apporté de meilleur. Quand on pense à l'histoire des dogmes, ce mot qui hérisse tous les gens qui ne savent pas ce que cela veut dire, toutes ces notions s'acharnaient à montrer que la distinction reposait sur une relation, sur une générosité. L'incendie s'est allumé en moi ; je percevais que la mystique trinitaire était l'expression d'une générosité, l'esprit pouvait aller plus loin. Saint François m'est apparu comme celui qui a eu la mission unique de chanter la pauvreté comme une personne et de voir en elle Dieu Lui-même. Ce que les théologiens disaient admirablement, sèchement, devenait vivant et le regroupement s'est fait de lui-même ; la sagesse de Dieu s'identifiait avec la pauvreté, c'était la fin du système.
François, qui était un réaliste passionné, a vécu la pauvreté avec passion, parce qu’elle était son unique nécessaire. Il n'y a qu'une réalité qui compte, exprimée dans les sacrements, comme la lumière de la fraction du pain n'apparaît qu’à celui qui la vit.
On peut suivre l'évolution de sa pensée :
À travers François le cheminement de la vie trinitaire me faisait déboucher sur la mystique, l'union avec Dieu. Il fallait une conversion pour atteindre à cette pénétration, une simplification extrême, car la pauvreté, quand on essaie de la vivre aussi peu que ce soit  permet de tirer les conclusions religieuses, expérimentales, mystiques : c'est la clé de tout le catéchisme. En est résulté un énorme approfondissement, c'est là le foyer central, et il est impossible d'aboutir à une vie chrétienne sans l'expérimenter. Plus l'expérience est profonde, plus elle est révélatrice. C'est à la lumière de la pauvreté qu'il faut lire l'Incarnation, le mystère de Jésus et le mystère de l'Église.
Une grande démission à tous les échelons qui apporte une grande transparence. Dieu n'est concevable qu'en transparence dans une conscience qui fait l'expérience de la pauvreté, au sens de vide sacré, c'est pourquoi la dépossession est la condition des plus hautes expériences. L'homme doit devenir un espace de Lumière ; il doit grandir pour que le visage de Dieu puisse se manifester. Il y a donc un exhaussement de l'homme inimaginable, ce n'est que lorsque l'homme aura toute sa taille que l'Évangile aura tout son sens.
Dans le temps, c'est la guerre de 4o, qu'il passe en Égypte au Carmel de Matarieh au Caire. Il vend son ciboire pour faire sortir de prison un malheureux. Il trouve là, et au Liban, une tendresse humaine que les Occidentaux n'ont plus toujours, ou ne savent plus marquer. Il perd sa mère en 42, alors qu'il est bloqué en Égypte. Tout de suite après la guerre, il devient vicaire à Ouchy, protégé par son ami, Monseigneur Ramuz. Il écrit, fait des récollections un peu partout : au Cénacle de Genève, à Paris, Bruxelles, Londres, puis son cher Proche-Orient où il retourne pour le carême. À Lausanne, tout le jour sur la brèche pour aider les âmes en peine, les malades, les agonisants, les pauvres, dont il est la proie. Un jour, dit-on, un mendiant auquel il ne peut rien donner, car son tiroir est vide, se met à lui taper dessus. Un ami arrive et cogne à son tour sur le mendiant : le Père tout meurtri court après lui et  implore son pardon !
En 72, déjà très malade, mais considérant ses malaises comme des bobos, il répond à l'appel de Paul VI et va prêcher la Retraite du Vatican, impromptu, avec une brève préparation au long des nuits bien sûr ! De la prédication du Vatican il passe au Liban, y parle encore de façon magistrale, entouré du cercle de ses amis fidèles. Rentré en Suisse, il doit corriger sa retraite du Vatican, il se débat entre ses convictions et ce qu'on lui demande de supprimer : la tâche nocturne et l'angoisse dépassent ses forces. Il part au Cénacle de Paris et s'effondre une première fois. Tout son organisme est atteint et il entre dans cette nuit de l'esprit qu'ont connue tant de saints, dont la petite sœur Thérèse. C'est le Jardin des Oliviers, le cri de détresse.
Témoignages
Entre tant d'autres qui auraient pu parler de l'abbé Zundel en connaissance de cause, nous n'en présenterons que sept. Le premier témoignage (R. H. Barbe) évoque sa Présence. Le second (R. Ramuz), sa paix et sa charité. Le seul nom de l'abbé Pierre, et son œuvre, suffisent à valoriser sa reconnaissance de l'appui spirituel et sacerdotal qu'il trouva dans le Père Zundel. Albert Maréchal nous permet de pénétrer un peu la vie intérieure de celui dont il fut le confesseur et qu'il connut de ce fait plus intimement que tout autre ; en même temps il formule en quelques lignes son enseignement et l'actualité d'une philosophie – au plus haut sens de ce mot – que certains commencent à piller sans toujours dire leur source. R. Habachi, au contraire, lui rend un hommage auquel sa position à l'UNESCO confère une portée pour ainsi dire officielle. Enfin, Charles du Bos et Paul VI viennent de plus loin, mais, avec le minimum de mots, vont à l'essentiel du génie qui les a frappés.
À Nice, une conférence, chez les Dominicains, un soir. La longue silhouette noire, le visage blanc, les mains de lumière, la voix presque incantatoire. Romantisme, vision hugolienne ? Hiératisme plutôt, authenticité d'un homme qui donne son chant profond, avec réserve, dans le mystère... À Évian, un entretien eut lieu que j'ai gardé sur bande magnétique. Il y parlait du Dieu « qui fait de sa créature son Dieu », et je le questionnais sur le mystère de Judas. J'ai là une précieuse écoute de sa voix, de son respir. Non pour le sensible, mais pour cette Présence incarnée qu'il a été et qu'il demeure. Ce ne sont pas des idées, ni même un idéal... c'est lui, le don d'une personne et, à travers lui, Dieu : lui, vivant et le Dieu vivant. « Le reste est silence ».
Abbé Robert Barbe 2
J'ai vécu une dizaine d'années sous le même toit que M. Zundel. Je ne faisais que partager mes repas avec lui et d'autres prêtres de la paroisse du Sacré-Cœur. Je vous dis simplement que si M. l'abbé Zundel a marqué ma vie plus que toute autre personne, c'est qu'il était pour moi l'incarnation de la vraie paix, du véritable amour du prochain et de la vraie charité. En sa présence, tous les conflits, petits et grands, s'éteignaient comme l'incendie de la forêt sous l'averse. Devant lui, il était non seulement impossible, mais impensable de faire à son prochain l'égratignure même la plus « microscopique ». On se rendait immédiatement compte que l'on manquait de respect envers M. Zundel lorsque, par hasard, on se permettait de critiquer son prochain. Son sourire et sa bonté resteront toujours vivants dans mon esprit. Dans les moments difficiles — et ils ne manquent pas — je pense à lui et je sens le calme revenir en moi. Grâce à lui, on pouvait saisir ce qui était important ou non dans l'existence.
René Ramuz 3
Sur le Père Zundel le seul témoignage que je puisse donner - mais n'est-ce pas dire tout ? - c'est qu'il est le prêtre auprès duquel il m'a été donné de trouver le plus en toutes circonstances la paix et la force de l'Éternel notre certitude et notre espérance...
Abbé Pierre 4
Le Père Zundel fut plus que bon, il fut tendre. Dans la vie d'un homme une ligne de crête peu à peu se dessine. Chez les plus grands, elle monte sans cesse au point d'être visible de toutes parts. Chez le Père Zundel, cette ligne de crête qui préside à l'ordonnance de sa vie, c'est la tendresse. Cette tendresse est une qualité de l'amour. Elle est plus que la bonté qui aime à donner.
Elle est autre chose que la miséricorde qui se plaît à pardonner, à chérir la misère pour la combler. Le cœur est tendre, s'il se dilate de joie à se laisser pénétrer par l'autre, par ses qualités, ses lacunes et ses défauts. À son tour, il aimera à pénétrer dans l'autre si celui-ci le lui permet, et quel que soit son état, il est prêt à solliciter son amitié.
Dans les siècles passés, l'Église dut s'établir et se répandre. Elle s'implanta comme une force et parfois même comme une forteresse. Malgré quelques écarts, peut-être le fallait-il ! Aujourd'hui, malgré d'autres écarts, la liberté redoutant jusqu'à l'apparence de la contrainte, n'aurait d'autre refuge, dit-on, que l'athéisme. Méconnue, cette tendresse de Dieu s'est pourtant déployée sur la terre pour que dans sa béatitude nous respirions notre propre liberté. Or, même des chrétiens se laissent gagner par une telle peur de la contrainte qu'ils voudraient reculer les interventions de Dieu le plus loin possible dans l'histoire et dans les affaires humaines.
Le Père Zundel vivait ce drame. Son cœur en était déchiré. Il consacra son ministère à dissiper cette fatale erreur. Il voulut être le témoin d'une Église, qui sans rien renier de sa foi apostolique, ni rien abandonner du pouvoir que lui a remis son Sauveur, serait tout entière : dans ses structures, dans ses déclarations, dans sa manière d'être et de faire, comme dans ses ministres et ses fidèles, la voix de la tendresse de Dieu, la voix d'une Mère humble et magnanime auprès du cœur de tous les hommes.
Le monde de l'intériorité divine devenait chez lui perceptible. L'âme de sa prédication, de son contact et de sa confidence n'exprimait plus que la tendresse de Dieu pour les hommes. Le mystère de la Sainte Trinité était devenu le foyer de son intimité et celui de son rayonnement. C'était le mystère de l'Autre, hors duquel nul ne pouvait accomplir intégralement sa personne et sa paix.
Cet aspect du Père Zundel pouvait laisser croire que sa vie était de tous points paisible. Dans sa dernière maladie qui fut crucifiante, d'aucuns s'étonnèrent qu'il laissât voir innocemment l'affreuse angoisse qui l'étreignait.
Depuis longtemps cependant elle lui était familière. Sa parole n'était pas éteinte, que la grâce qui en était la lumière s'éteignait avec elle. Réduite aux ténèbres, sa sensibilité qu'il avait exquise et de tous côtés exposée à la blessure, ne pouvait renoncer à cette beauté, pour les autres entrevue un moment, et aussitôt après disparue pour lui. Il s'épuisait en efforts pour la retrouver. En vain le plus souvent. Alors son âme naturellement inquiète se tourmentait. Il se consumait en reproches : de n'avoir pas été, de ne pas être, devant Dieu et devant ses frères, cette lumière sans défaillance qu'avec anxiété il cherchait toujours. Inutile de lui rappeler des distinctions théologiques qu'il connaissait ou de verser dans son âme des apaisements qui restaient impuissants. Il ne fallait que l'écouter. Sous des aspects psychologiques, se cachaient en vérité les nuits obscures du mystère de Jésus.
Aussi l'abbé Zundel se réfugiait-il dans la prière : dans sa messe qu'il disait avec une ardente lenteur, dans les psaumes de l'office divin où il retrouvait des cris qui étaient les siens.
Que restera-t-il de lui ? Une fois décanté de son style de vie, parfois déroutant, le Père Zundel restera le mystique moderne qu'il faut à notre temps. Il connaît notre époque. Il en a étudié les meilleurs représentants, penseurs, hommes de lettres et de science. Bien mieux. Il est lui-même moderne. Épris de savoir et d'action, résolument tourné vers le devenir du monde, passionné de liberté, rejetant toute contrainte, il avait une âme tumultueuse à la façon peut-être de Lammenais. Il aurait pu finir dans la révolte, il finit au contraire dans la tendresse.
Cependant, la raison de cette victoire de la tendresse sur son tempérament, est à chercher plus au fond de lui, là où se joue le sort de la personne, dans cet espace de vérité où la liberté et la foi se reconnaissent et s'embrassent. C'est dans son expérience intime que le Père Zundel trouvait la lumière divine pour défaire les nœuds des imbroglios humains. Il avait à ce sujet un mot sibyllin, mais qui résout en profondeur ce qui reste à résoudre en surface : « En Dieu, il n'y a pas de problèmes et hors de Dieu, il n'y a pas de solutions ». Ce sont dans ces altiers parages qu'éclot la liberté ; c'est en eux déjà que s'étaient nouées les deux alliances de Dieu avec les hommes.
Le Père Zundel s'ouvre ainsi un chemin entre l'objectivité pure qui conduit au totalitarisme et la subjectivité pure qui conduit au suicide. Notre époque touche à ces deux extrêmes. Dans les deux cas, c'en est fait de la liberté et de la tendresse. Au milieu, en haut ou en profondeur – c'est la même chose – passe le sentier, la voie étroite : celle du cœur. Cette voie n'est pas nouvelle dans l'Église, mais il faut sans cesse en retrouver la trace et la reconstruire aujourd'hui avec un matériau moderne.
N'est-ce pas là le sens même de l'existence du Père Zundel et le souffle de sa vie ? permettre à Dieu de réaliser en nous le mariage parfait de son infinie tendresse avec notre liberté d'homme. À ce titre, la théologie dogmatique et morale, la prédication, la pastorale, surtout dans le contact spirituel avec l'homme tout entier, pourront faire leur profit d'une attention particulière portée à la spiritualité du Père Zundel. Sans doute, celui-ci n'a pas tout expérimenté, ni tout dit. Ce n'était pas sa mission. Son rôle était d'ouvrir à nos contemporains la porte du fond : celle du mystère.
Il a accompli son travail. Nous avons à accomplir le nôtre. Ne sera-ce pas la victoire de l'Église, crucifiée de nos jours, que le monde puisse en celle dont on se détournait, voir paraître vivante la tendresse de ce Dieu rejeté, qu'on croyait mort à jamais.
Abbé Albert Maréchal 5
Zundel ! Un itinéraire de ressuscité. Un ressuscité qui a traversé toutes les morts. C'est pourquoi il percevait dramatiquement le désordre du monde aussi bien que celui des vies singulières, les exprimant avec des mots inouïs, tendus sur des abîmes, qu'on écoutait dans l'étonnement et s'interrogeant si l'on avait bien entendu.
Soudain, le style de la parole s'éclaire comme d'une fulgurance de poésie et d'un accent de tendresse venus de je ne sais où, parce que l'innocence de Dieu lui était apparue et qu'à partir d'elle tout redevient possible ; l'homme peut acquérir grandeur et dignité et de la blessure du monde peut monter la grande arche de la rédemption.
Le lieu d'où la pensée de Zundel prend son élan est si central que sa réflexion est en avance sur nous de quelques décades. Nous apprendrons peu à peu son actualité.
Du point de vue théologique, il précède l'aggiornamento et va beaucoup plus loin dans le sens de l'Évangile. Du point de vue philosophique, il annonce la critique récemment amorcée des sciences humaines au nom de la qualité humaine. Du point de vue idéologique et social, il a peut-être fixé pour longtemps le point de convergence où pourraient se concilier les courants antagonistes qui remuent les pays industrialisés et en voie d'industrialisation.
Qui donc a été aussi loin dans la dialectique des relations avec autrui, dans la mesure mouvante du droit et de la propriété, dans le sens personnalisant de la sexualité, dans la critique du monde chosifié et dans l'invention de la liberté des déterminismes hérités qui constituent le tremplin de tout vivant humain ?
Sa culture, où exégètes et philosophes, hommes de lettres et artistes trouveraient pâture pour leur spécialité, était inspirée par un dynamisme intellectuel éminemment original qui traversait le cloisonnement des disciplines en rattachant celles-ci à leur signification essentielle.
C'est pourquoi les références et les citations sont serties dans un contexte qui les dépasse, emportées comme des joyaux dans un torrent d'exigence mystique qui, à leur sens premier, ajoute une dimension nouvelle, une dimension originelle.
De là ce style étrangement musical, d'abord heurté et comme noué sur lui-même au départ, qui se détend par la suite et se rythme, pris d'un balancement d'un extrême de la pensée à l'autre, appelant des analogies et des images qui surprendraient plus d'un artiste. Plus qu'en toute occasion, il met son génie et toutes les ressources de sa sensibilité à évoquer la pauvreté de Dieu et le mystère de la désappropriation divine qui érige l'homme en créateur.
Parce que la vie quotidienne de M. Zundel dans son détail le plus humble – mais à ce niveau il n'y a plus que de la noblesse – était identique à sa pensée, parce qu'un itinéraire aussi audacieux n'est imaginable que surgissant d'une expérience incessamment vécue, on assiste avec lui à la création d'une œuvre d'art en même temps qu'à la recréation d'un monde fortement charpenté où la vie la plus concrète circule dans l'ensemble comme dans le détail.
Voilà bien le message le plus essentiel attendu par notre culture en désarroi d'avoir perdu le sens de l'orientation.
René Habachi 6
Parmi mes compagnons chez les bénédictines de la rue Monsieur, il y avait l'abbé Zundel, que j'ai toujours tenu pour un génie, génie de poète, génie mystique, écrivain et théologien, et tout cela fondu en un, avec des fulgurations.
Paul VI 7
Ici, rien n'est dit qui intérieurement n'est entendu, où l'acte de dire ne soit pas l'affleurement du mode le plus intime d'écouter : ici il n'est parole qui ne remonte du sein d'un silence jamais interrompu.
Charles du Bos 8

France du Guérand, in À l’Écoute du Silence

1. Nous citons ce fait d’après le Père Maréchal même, qui fut le confesseur du Père Zundel.
2. Abbé Robert Barbe, d'abord brillant interne des hôpitaux ; touché par la grâce il se fait prêtre ; connaît le P. Zundel d'abord par ses écrits. Actuellement il s'occupe à Nice du Troisième Age ; atteint de graves rhumatismes déformants, il est l'image émouvante du Christ supplicié.
3. René Ramuz, frère de Mgr Ramuz, et son secrétaire, vécut à la paroisse du Sacré-Cœur à Ouchy en même temps que le P. Zundel. Mort en 1958.
4. Inutile de présenter l'Abbé Pierre. Il connut M. Zundel après la guerre.
5. Abbé Albert Maréchal, ancien condisciple de Maurice Zundel, puis son confesseur et son exécuteur testamentaire. Ayant approuvé le projet de ce livre, il a bien voulu nous donner ce portrait intérieur du Père Zundel.
6. René Habachi, philosophe et écrivain, ancien directeur du Département de la Philosophie à l'UNESCO.
7. Cité par Jean Guitton, dans son Journal de ma vie, Desclée de Brouwer 1976, p. 55o.
8. Charles du Bos : Approximations, VIIe série, Ed. Corréa. Toute cette Approximation est consacrée au Poème de la Sainte Liturgie.