vendredi 21 novembre 2014

En aimant... Joseph Malègue, Canticum canticorum


Comment avait-il appelé l'attachement de ces deux qui étaient là ? — « Noble et renonçant » ? Était-ce exact ? Il se le demandait.
Leur double tendresse passionnément inassouvie s'était-elle finalement satisfaite de savoir qu'ils pouvaient passer leurs deux vies presque côte à côte, de connaître qu'ils étaient moralement tout l'un pour l'autre, et ne seraient jamais que ce tout là ?...
Cependant, le fait même qu'ils ne cachaient pas devant Anne, lui, sa muette passion profonde, elle, une sorte de caresse triste et câline, lui semblait crier leur correction intérieure. Toute autre solution était impossible à cause d'Anne, à cause de cette petite vie claire et grandissante qui accompagnait la leur depuis les premiers jours.
L'ardeur absorbée, clairement vue autrefois, avait dû se tourner en dévouement absolu et finalement tranquille, s'était noyée dans cette eau sourde. Ces choses se voyaient parfois... Existait-il d'autres moyens d'expliquer ce qui restait inexpliqué et le demeurerait sans doute à jamais, dans ce discret double amour ?
Cette correction morale, cette sensibilité sans geste et sans aveu, Augustin croyait les comprendre, les soupeser. Toute cette grave hérédité de grand bourgeois lyonnais avait engendré ce qu'il fallait d'orgueilleuse restreinte de soi et de domination sur son cœur pour rendre possible ce profond drame sans drame.
Et puis, toutes les complications, les dissimulations, les pertes de temps, la particulière bassesse d'un tel adultère, est-ce que cela ressemblait à ce puissant ? C'était le brisement de tout obstacle, ou rien. Peut-être l'avaient-ils débattu, « elle et lui » ?
« Même pas ! » pensait Augustin.
Sans rien de la profondeur religieuse d'Anne, il semblait qu'à sa place à elle, une âme lyrique et romantique eût fléchi. Mais elle avait bien trop de finesse, de clarté d'esprit, de sagesse, de sang-froid, d'ironie à l'égard des choses, un sens trop juste de ce qu'il y a, au fond, de tolérable dans toute souffrance, un jugement trop héréditairement sûr et fin des forces sociales et du monde, trop de hautaine élégance dans sa merveilleuse et douloureuse vie...
Comme il avait compris Anne de Préfailles, il semblait à Augustin qu'il pénétrait aussi celle qui avait été autrefois Elisabeth de Préfailles, qu'il interprétait comme il convenait ce mélange de fantaisie, de tristesse, de positivisme et de beauté. Il répéta, parce que les mots lui parurent chargés de sens et d'écho : « Dévouement absolu et finalement tranquille ». Il faudrait trouver cela pour Anne, il ne savait comment encore, mais c'était de cela qu'avait faim son pauvre cœur esclave ; de cela se composerait sa vie.
M. Henri Desgrès mangeait avec un plaisir fort visible l'incomparable bombe glacée aux pêches et au moka que le maître d'hôtel venait de lui présenter.
— Je suis ravie que cette glace vous plaise, Henri, dit sa belle-sœur, avec ce grain de tendre et imperceptible malice dont elle n'arrivait jamais à débarrasser tout à fait ses amitiés les plus violemment chères.
Et, peut-être, cette mince teneur d'ironie ravissante était cela même qui avait semé en lui, voici combien d'années, le germe de la permanente tendresse vaine ?
Lorsqu'ils se levèrent de table, Augustin fut redevable à Mme Desgrès des Sablons d'une nouvelle secousse dans sa passion brisante.
Comme elle venait de parler à Mgr Hertzog et qu'il ouvrait encore sur elle ses vieux yeux ingénus, elle prit doucement son bras avec cette docilité envers ses impulsions immédiates qui était tellement elle-même. Augustin vit qu'on s'en retournerait par couples. Ce fut un affolement, puis un orage de bonheur. Anne vint prendre son bras avec la plus simple amitié. M. Henri Desgrès avait offert le sien à la pianiste et attendait.
Augustin retrouva les valets de pied immobiles et le maître d'hôtel sculptural. Il eut envie de lui faire un signe, de le supplier de ne tirer cette fois aucun fil électrique. Il se sentait une gaieté jamais connue, une frénésie de rire et de bondir. Il entendait sa voix de cristal humain. Il lui semblait la cajoler, l'entourer d'il ne savait quoi d'immatériel et pourtant velouté, propre à caresser les voix, dent il aurait eu la disposition et la formule. Jamais il n'eût pensé que ce qu'il aurait à refréner, ce pouvait être la gaieté. Ils s'en revinrent par les petits salons.
— Vous ne connaissiez pas oncle Henri ? demandait-elle.
Augustin s'étonna intérieurement. La fameuse première entrevue d'il y avait quinze ans n'avait donc fait aucune impression sur elle ? Le rappel de la phrase célèbre : « Je voudrais qu'on m'explique pourquoi ces choses sont belles » ne lui disait donc rien de précis ? restait inidentifié ? Sans doute bien d'autres voyages à Rome, avaient eu lieu avant et après. Une fine douleur profonde traversa tant de joie. Mais elle n'était pas de force et s'y noya. Il expliqua comment il connaissait M. Henri Desgrès.
— Oh ! dit-elle soudain, avec une confusion rieuse, plus charmante que si elle se fût souvenue tout de suite. Mais oui ! Je me rappelle maintenant. Ce début de carrière archéologique vous a frappé beaucoup ?
— Énormément, avoua-t-il, tandis qu'il riait lui-même, d'une joie surveillée et surabondante, d'une joie de grand amour.
Ils parlaient presque bas, comme pour un complot plaisant, comme pour échapper à l'attention « d'oncle Henri ». Sur les beaux vieux parquets bruns, maintenus sans tapis, Augustin entendait son pas calme et régulier battre comme un métronome. Il lui semblait marquer la mesure d'une chanson pour rire. Il répétait mentalement un refrain ridicule, inventé sur le moment même : « Pas à pas — c'est le pas — de la marche milliardaire... »
— Je l'aime extrêmement, disait-elle. Il est très bon. D'une bonté singulière, qui ne se soucie pas de reconnaissance. Tous ses dons sont anonymes.
Augustin rappela cependant le don de quinze millions, offerts d'un seul coup, pour les laboratoires scientifiques, et signé de son grand nom.
— Il y avait une raison particulière, fit-elle, avec un geste de la tête, d'une élégance flexible et décidée, nouvelle en elle.
La main gauche ignorant les générosités de la main droite. Dispositif d'une commodité extrême. On peut faire signer le même chèque à chacune de ses mains.
— Ne raillez pas, exigeait-elle, dans cette même voix étouffée et rieuse. Ce n'est pas bien.
Ce demi-secret de leurs mots, cet aspect de confidence, si nouveau, l'enivrait. Il était un de ces incessants bonheurs secondaires qui jaillissaient de son immense bonheur.
Il désira passionnément commencer la phrase qui viendrait par « mademoiselle Anne » afin que l'habitude en fût prise aussi pour elle une fois pour toutes, et qu'une sorte de droit lui fût acquis à la douce appellation. Elle s'était déjà présentée deux fois, un peu aidée, un peu poussée peut-être. Mais, au moment de la prononcer, une main invisible lui garrotta la gorge et il manqua les mots. Il dit seulement :
— Il y a peu de jours, nous passions dans les mêmes salons, et des filets de brise venaient jusqu'à nous.
Mais elle dédaigna le paysage, heurta plus profond :
— Je crois que nous nous connaissons mieux aujourd'hui. Ne trouvez-vous pas ?
Il dut attendre une fois de plus que s'apaisât le désordre de son misérable souffle. Terne, simple, cordial : il se répétait ces injonctions, avec une violence héroïque. Et ce serait ainsi tout le long de cette marche intolérable et bienheureuse.
Jetée sur la robe bleu de lin, une écharpe de gaze recouvrait les épaules et le bras nu. D'un poids léger et cependant sensible, la main se laissait porter sur le noir mat de sa manche, non pas comme un oiseau capté, ainsi qu'elle avait fait la première fois, mais comme un oiseau resté aérien, gracile et prêt au vol, posé pour son plaisir sur un rameau momentané. Les résolutions violentes étant, au moins pour un laps de temps court, celles qu'il tenait le mieux, il réussit à s'abstenir complètement de regarder cette main.
— Mademoiselle Anne, dit-il soudain, vous aurez besoin de beaucoup d'aide pour vos cours, vos leçons, que sais-je ? Vous ne pouvez avoir tout votre monde encore.
Mgr Hertzog a rassemblé un début de cadres, juste pour un prélude, et le prélude est plein de trous.
Un prélude pour flûte, fit-il, en un pitoyable jeu de mots tremblant. Vous aurez besoin de quelqu'un pour boucher les trous. Utilisez-moi.
Il subit le pur et sombre violet des yeux qu'elle leva sur lui, et l'étonnement grave qu'on voyait jadis à ses regards d'enfant. Il la vit ardente, candide, entendue, délicate, pleine de Dieu, belle à en mourir. Il s'agenouilla, il se prosterna, il s'anéantit devant elle, une fois de plus, dans l'incognito de son cœur.
Vous nous rendriez ce service ? dit-elle.
Trouver en ces occasions les mots ternes et précis qu'il fallait, cela il le pouvait, comme aussi se taire et fermer les yeux. Là où il ne pouvait plus, c'était dans les questions du genre de tout à l'heure : « Il me semble que nous nous connaissons mieux, ne trouvez-vous pas ? »
Il dit qu'il stopperait tous les trous qu'on voudrait, ou qu'il pouvait faire tout ce qu'on voudrait ; il ne se rappela pas longtemps la phrase exacte. Peu importait. Il sentait un bonheur plein de renoncement, large, pleurant et doux.
À ce moment, Mme Desgrès des Sablons, se tournant à demi vers eux, jeta par-dessus son épaule et tout en marchant :
Ces petits salons solitaires me semblent assez froids et tristes. J'aurais pu faire allumer dans ces cheminées.
Froids et tristes, madame ? fit Augustin avec stupeur.
Non ? vous ne trouvez pas ?
Et elle reprit au bras de l'Évêque l'alanguissement de sa marche lente.
... Ainsi les timbres de son amour changeaient encore. C’était un incessant jaillissement de variations, des veines nouvelles dans son marbre, d'imprévues flammèches dans ses feux. Augustin ne s'en étonnait plus. Cet amour était une puissance de création continue de réalités ardentes.
Qu'elles fussent bonheur ou l'inverse, Dieu ! que c'était secondaire ! Il l'avait vérifié bien des fois. Elles comprenaient joie, souffrance et tout leur intervalle. Tout brûlait dans le même feu. Elles pouvaient bondir d'une extrémité à l'autre de son cœur... L'impossibilité définitive de lui demander de se fiancer jamais, le déchirement tranquille d'une belle plaie, sainement saignante, mais aussi une vie voisine de la sienne et presque côte à côte, un long avenir où il ne la quitterait pas, une amitié absolue, sûre et ravissante, avec d'immenses possibilités de souffrir, toutes ces choses qu'il avait enfin trouvées prenaient pour le moment la forme du plus violent bonheur. Peu importaient les formes de plus tard.
Il avait été fort habile de se proposer ainsi. Habile ? Oh ! non. C'était bien venu tout seul. Il s'était jeté sur l'occasion, comme sur un verre d'eau l'homme qui meurt de soif.
C'est après coup qu'avait surgi cette complicité sournoise cachée dans le mécanisme des choses. « Voulez-vous que je bouche les trous, mademoiselle Anne ?... » Ainsi rêvait-il dans les dernières minutes où il la conduisait. Il lui semblait sortir de tempêtes immenses, toucher enfin les plages d'une terre de sérénité.
Dans le grand salon d'où ils étaient partis, juste contre la vaste porte des vestibules, totalement déplacé à cause de son simple veston gris, aussi retranché que la pianiste avant le dîner, Augustin vit un monsieur de petite taille, décoré, l'œil aigu, sûr de lui, méthodique comme un classeur. Il s'avança vers M. Henri Desgrès.
Qu'est-ce que c'est, Lamont ? dit celui-ci avec sa courtoisie habituelle, nuancée de familiarité.
Monsieur, nous n'avons pas cru devoir écarter à lundi cette demande d'entrevue sans vous en référer, à cause de la personnalité du demandeur.
Comme Augustin regardait Anne, elle lui dit à demi-voix :
Quelqu'un du filtre.
Une demande de rendez-vous personnelle ?
Personnelle, monsieur.
M. Desgrès prit la longue dépêche et commença de la lire avec un léger recul de presbyte.
Mademoiselle Anne, commença Augustin à voix sourde, qu'appelle-t-on le « filtre » ?
Des ingénieurs et chefs de service d'oncle Henri, chargés de ne laisser passer que les affaires d'urgence absolue, pendant qu'il se repose, et de donner aux autres une solution d'attente.
Ils rirent de nouveau tous les deux, sans autre raison que leur gaieté.
Le maître d'hôtel portait le café, les liqueurs, les cigares dans des argenteries diverses et sur un plateau plus maniable que celui qu'Augustin connaissait déjà.
— Élisabeth, dit M. Henri Desgrès, vous intéresserait-il de recevoir ici Sir Cecil Royston, et sans doute Lady Royston ? L'homme est devenu de premier ordre, et Lady Royston a de très beaux souvenirs de voyages et la réputation d'être la femme de Londres qui s'habille le mieux.
Qu'est-ce que c'est que Sir Cecil Royston ?
C'était le « chairman » d'une Compagnie pétrolière célèbre, « la deuxième du monde ».
Et en quoi est-il « devenu » de premier ordre ? demanda sa curiosité ininsistante et sa plus totale absence d'intérêt.
Mais il n'était pas dans les habitudes de M. Henri Desgrès de répondre légèrement à rien.
Il a gardé parmi ses très vastes affaires l'allure du prospecteur colonial par quoi il a commencé. Il ne dominait pas suffisamment ses bureaux d'études, qui manipulent les idées générales à sa place. Il s'en est rendu compte et amendé. Il a aussi gardé, en survivance des temps héroïques, une tendance au coup de poing et à l'intimidation, qui vous amusera.
Est-ce qu'il a tenté de vous intimider à coups de poing, Henri ? demanda-t-elle, comme si elle se fût enquis d'un terrassier, en combien de pelletées il comptait niveler le Mont Blanc.
Non, dit M. Henri Desgrès, sans même sourire. Il me télégraphie de Londres, pour me demander mon jour, « au plus tôt ». J'avoue qu'il m'impose sa hâte, mais cela ne peut guère compter comme coup de poing.
Henri, dit-elle, nous ne serons seuls ensemble que six jours à peine. Nul doute que je n'apprécie les poings de Sir Cecil et les robes de Lady Royston... Laissez-moi ne trouver tout cela parfait que le septième jour...
Il ferma le dossier qui contenait la dépêche et le tendit à Lamont.
Je ne verrai pas Sir Cecil avant lundi prochain. Télégramme personnel. Aimable. Comme le sien : « Je m'excuse de ». Un mot aussi pour Lady Royston : « Je serai ravi ».
Monsieur Lamont ! fit Anne, comme il sortait. Elle lui tendit le dossier examiné avant le dîner. Il l'ouvrit, comprit, fit un salut d'une politesse parfaitement aisée, sortit.
Henri, dit Mme Desgrès des Sablons, je me sens coupable. Cette maison est tellement la vôtre... Donnez-moi la joie de sentir que vous y faites exactement ce que vous voulez.
C'est très bien ainsi, sourit-il. Votre intuition a vu juste. Ce n'est pas moi qui ai besoin de lui.
Augustin avait rejoint l'ancien coin de la Revue des Deux Mondes pour savourer les différences, retrouver la vieille détresse, par une sorte de raffinement de son cœur exigeant ; et aussi pour être seul quelques instants loin de sa présence immédiate et pouvoir mieux s'enivrer d'elle, selon l'étonnant désir éprouvé pendant le dîner.
L'arrangement de l'éclairage découpait dans l'immense salon des espacements choisis, séparés, chacun plein d'une sorte d'intimité lumineuse.
Aidée de la pianiste, Anne circulait autour des tasses de café. Lui la regardait, en une froide ivresse immobile.
Il revoyait, accomplies, enrichies d'imprévisible, toutes les promesses de l'enfance et de la race : de pures lignes admirables, une longue grâce passionnée, ce profond éclat de pâleur splendide qui appelle la comparaison des fleurs, les nymphéas, les magnolias, les lis. Il se repaissait de sa vue, tout à son aise. La distance effaçait l'indiscrétion de ses regards. Il dévorait tout, d'une ardeur précise et désespérée, jusqu'au merveilleux crêpe bleu éteint et son reflet secondaire gris-perle et blanc d'argent, visible aux plis, dans les lumières, et fondu en sa substance.
Cette robe aux plissés purs haussait jusqu'au buste la grâce stylisée, un peu sèche, que lui avait donnée le grand couturier. Mais arrivée là, par un fort intelligent raffinement de l'artiste, elle semblait renoncer à tout effet qui lui eût été propre, s'ajustait aux minces épaules avec l'extrême finesse docile et le moelleux d'un tissu sans poids et laissait finalement à autre chose qu'elle, le soin de chanter l'hymne de la beauté humaine.
Autour du plateau, tous les rites connus s'accomplissaient de nouveau. Augustin vit Anne le regarder de loin, une tasse dans les mains, en un ravissant effroi de cette longue distance qui les séparait. Il vint au-devant d'elle, d'une promptitude sans hâte.
— Merci. Vous me sauvez des périls du voyage. Et je ne vous arrache cette fois à aucune Revue des Deux Mondes. Vous buvez du café le soir ?
C'était non, mais il dit oui. Il l'aurait devant lui, s'occupant de lui, plus longtemps. D'une manière ou de l'autre, il ne dormirait pas. Qu'elle eût gardé souvenir de sa solitude, au jour du déjeuner, lui fut d'une douceur ineffable.
Elle plongea au sucrier d'admirables doigts de chair pâle, qui le firent trembler.
Le pauvre sourire dont il la remerciait, si peu audacieux, si peu insistant, fou d'amour et d'humilité, prenait, sur son austère visage de grand technicien de l'intelligence, un charme de gauche jeunesse qu'elle sentit peut-être sans qu'il s'en aperçût. Elle ne le quitta pas, préféra appeler de loin Mgr Hertzog, au lieu de le rejoindre.
J'ai deux belles chances ce soir. D'abord oncle Henri m'enlève l'École des mains et me la rend toute faite. Puis M. Méridier vient de nous offrir sa collaboration et son aide dans nos besoins.
Elle disait moi pour oncle Henri, et nous pour M. Méridier. Augustin se murmura pour lui-même : Date manibus lilia plenis.
— Cette nuit de pleine lune doit être superbe, affirmait M. Henri Desgrès. Est-ce qu'il vous plairait, Élisabeth, que nous voyions la nuit ?
Il vint un autre valet, de la série qui, étant de garde après dîner, dînait avant. Toute sa race paysanne persistait dans son menton en galoche, faisant curieux ménage avec sa très élégante livrée d'été. Augustin pensa à l'abbé Bourret. On entendit contre les façades le claquement des persiennes repris par d'autres façades. La dernière réplique, d'une ténuité extrême, s'éteignit dans une nuit vide et démesurée.
— Oncle Henri, dit Anne, M. Méridier est en train de nous expliquer en quoi une École à buts religieux doit s'accommoder d'une philosophie indépendante comme la sienne.
— Plus que s'accommoder, mademoiselle Anne. Cette indépendance est la condition de toute philosophie, même chrétienne.
Et la gravité douce et tendue avec laquelle il lui parlait pouvait s'interpréter comme un hommage à l'intelligence qui perçait dans sa grâce attentive... Nul doute qu'elle ne pût pleinement s'interpréter ainsi.
— L'exemple le plus clair est celui de l'historien de la philosophie, mon maître Victor Delbos, que j'ai très aimé. Il est mort sans donner sa mesure, qui était grande. Sa foi catholique se prolongeait de suites métaphysiques qu'il ne disait guère, étant un peu atteint de timidité dogmatique. Mais elles transparaissaient l'une et l'autre sous son œuvre historique, et lui constituaient comme des plans de profondeur. Ces deux registres de sa pensée, le métaphysique et le religieux, étaient certes tous les deux acceptables comme ses études positives, mais pour d'autres raisons : — je dirai intellectuelles et extra-intellectuelles à la fois. Il n'y avait pas passage forcé, mais au contraire du surajouté, de son œuvre d'histoire positive, qui seule valait universellement, à ses affirmations métaphysiques, et de celles-ci aux religieuses. Si ces trois étages communiquaient, c'était seulement par escaliers intérieurs : par preuves morales et attraits vifs. Or, il le savait bien et même il le montrait, étant l'homme le plus probe qui fût. En sorte qu'une partie essentielle de son apostolat de chrétien était l'admirable conscience professionnelle avec laquelle il n'en exagérait pas la portée.
M. Henri Desgrès le regardait « délivrer » ce petit discours d'un air d'en apprécier la fermeté et toutes les qualités de métier, quoiqu'il n'eût aucune raison apparente de savoir le mérite qu'elles avaient de rester intouchées et surnageantes sur la tempête de son cœur.
Je crois, dit-il, que c'est la seule forme d'apostolat que j'accepterais.
On savait d'ailleurs qu'en cette matière, il ne dépassait pas l'étape « sympathie ».
Tout ce qu'un étudiant catholique doit attendre d'un maître à qui il demande un soutien pour ses croyances, c'est la conscience professionnelle avec laquelle il exposera une pensée qui doit avoir de solides prolongements vers Dieu. Une pensée théiste. Cela, je le donnerai. Le surajouté doit l'être par l'auditeur.
Sans cela, dit Anne, il n'y aurait pas Foi ! La Foi catholique est une Foi.
La Foi catholique est une Foi, reprit Augustin répétant Anne d'un ton sourd et rude et le front baissé, pour éviter les ardents yeux sombres posés sur lui ; — se demandant s'il avait dit assez pour l'empêcher de prendre son goût des choses religieuses pour une Foi, au sens fort, s'il n'était pas resté en deçà de la sincérité absolue qu'il fallait éperdument lui offrir ; — et aussi parce qu'il ne l'avait jamais vue plus passionnément belle, et transparente jus qu'à l'âme, et qu'il désirait se jeter à terre devant elle, baiser le bas de sa robe et lui tendre désespérément les bras.
— Il n'y aurait pas non plus, dit Mgr Hertzog, de reconnaissance à Dieu pour le don de Foi, qui est, d'une certaine façon, gratuit, comme le don même de la vie...
-- En somme, conclut Augustin, l'humble manière qu'a notre pauvre pensée de connaître Dieu serait changée, et le croyant vivrait en Eden.
Anne retrouvait les fermes formules qui la soutenaient, il y avait deux mois...
On sentait pénétrer dans le salon une odeur d'eau froide et de parterres nocturnes, émanée, semblait-il, des terrasses immédiates, mais née en réalité à une longue distance et atténuée sur la route. Avec un peu de fraîcheur dans le dos qui lui donnait envie de tousser, c'était tout ce qu'Augustin, tourné contre la nuit, percevait des espaces extérieurs qu'elle emplissait. Toutes les lumières du salon, lustres, appliques, feux électriques répartis sur les tables, prirent une touche sèche et une patine artificielle, en face du vaste bleu encore invisible qui commençait à se faire sentir, de partout.
Vos élèves de Lyon vous regretteront, dit M. Desgrès après la phrase sur l'Eden.
Ceux de Paris seront heureux, continua Mme Desgrès des Sablons. Ainsi va le monde.
Augustin revenait après ce long discours à son timide sourire un peu gauche, séduisant sans qu'il le sût. On entendait la pianiste tirer du clavier de jolis sons d'attente, glissés, en velours, aperçus à travers des brumes.
Je vous propose d'écouter Mademoiselle, fit Mme Desgrès des Sablons.
Donnez-nous de l'ombre, nous réclamons de l'ombre, exigeait M. Henri Desgrès, affectant volontiers un autoritarisme plaisant avec les personnes qu'il aimait. L'énorme lustre, les appliques des glaces et des cheminées, de pesants candélabres à cristaux, transformés pour ampoules électriques, d'autres luminaires des temps plus récents, adjoints aux précédents, posés çà et là, sur les meubles, d'autres encore, cachés en bordure de tableaux illustres, s'éteignirent successivement.
On entendait de tous les coins du vaste salon : « Celle-ci aussi ? — Oui, petite Anne. — Et ceci ? — Oui, petite Anne ». Une tapisserie de scène de chasse, aux perspectives trop profondes, aux premiers plans tassés, au ciel un peu vide, très lumineuse à cause de cela, fut la dernière à partir. La luminosité baissait chaque fois d'un degré brusque. Il n'y eut bientôt plus que de l'ombre, et les appliques du piano éclairèrent comme les veilleuses dans la grande Abbatiale de jadis.
Augustin s'était placé vers l'une de ces baies ouvertes sur le parc. Admirable point de vue, retiré, central. Le dos de la pianiste faisait écran contre le halo rose. Anne, assise près d'elle, immobile, attentive, flexible, comme auprès de sa tante avant le dîner, baignait dans ce sombre rose. Lui, voyait vaguement le fauteuil où Mgr Hertzog était seul, et aussi le canapé où les deux autres se parlaient à voix basse à l'extrême frange de la lumière. Lui-même, la pleine ombre l'absorbait, isolé, invisible, face à face avec ses sentiments ; il se trouvait très libre d'en mesurer les ravages et les renouvellements, de se demander où il en était, où il allait, et de répondre qu'il n'en savait rien.
Il s'était dit, il y avait quelques semaines, au début de tout ce déchirant lyrisme, se rappelant M. Henri Desgrès, sa belle-sœur, et la juxtaposition de leurs deux vies manquées, que ce n'était pas lui qu'on verrait jamais tourner enchaîné, autour d'un impossible amour. Or, c'était cela même que, sur leur modèle, il allait faire — si toutefois on le lui permettait. De se savoir ainsi asservi, il savourait une joie reposée, totale, consubstantielle à son âme, pleine comme l'accord parfait, augmentant à mesure qu'il en éprouvait les ressorts, occupant tout son volume intérieur comme on se carre dans un fauteuil. C'était ainsi.
Suivant les lois passionnelles, la décision acceptée lui laissait un grand calme, avec un peu de distance, de réaction, de recul et de froid, pour se comprendre et se juger, — à condition, bien entendu, que se juger signifiât se soumettre et consentir. Il consentait, mais voyait clair.
On était en pleine chimère et, selon les règles de tout irréel, le heurt avec la dure vérité des choses, un jour ou l'autre, viendrait bien. Chimère que cette nuit, que cette lune, lieux communs de tous les développements romantiques. Chimère que cet astre en laiton clair qui fait les paysages bleus. Chimère que l'assimilation de sa conduite à celle de ces deux autres, à ce drame sans drame, dont il ne savait rien. Tout était chimère, hors la voracité de son cœur.
Peut-être aurait-il dû commencer d'aimer suivant des voies raffinées, à développements lents ? avec des débats, des retours, et tous les jeux classiques des anatomies sentimentales, des jalousies génératrices, et des tactiques de froideur ? Quelque chose avait choisi autrement pour lui, dans les hérédités de sa vie, dans son cœur affamé et simple, de « Planézard » des hautes terres.
Quant à savoir s'il serait heureux ou torturé, et même ce qu'il était en ce moment juste, que d'autres, plus malins, le disent. Lui ne pouvait pas. Il allait vivre au jour le jour, et d'heure en heure, recueillant l'une après l'autre les joies que ces heures lui abandonneraient, chevauchant le présent en équilibriste, indifférent aux deux versants du temps.
Huit ou dix notes brillantes, cristallines et solitaires, sortirent enfin du grand piano, belles de leur seul timbre magnifique. Elles éclatèrent, moururent, non pas en une décroissance uniforme, mais par extinction ondulée, éloignement spiralé de lutins giratoires et danseurs, occupant , alternativement sur chaque spire un point plus proche, un point plus loin des hommes.
Augustin sentit que la musique allait être homogène à tout ce que renfermait son amour ; mais, de plus, délicatement suggestive d'émotions différentes, ce qui est le propre de toute sympathie et de toute consolation. Elle lui serait confidente et douce. Mais le fait qu'elle allait naître de cette nuit comme du seul milieu possible, l'apparentait à ses propres moments passionnés. Le recueillement nécessaire à la musique conseillant même qu'on fermât les yeux, une nuit spéciale, interne, humaine, ajoutée à la nuit sidérale, ferait le vide autour des sons pour les introduire en une âme déblayée et rendue déserte, propre à toute empreinte qu'ils y allaient déposer.
Cependant les suggestions du grand piano durent au préalable s'assurer de leur conformité avec l'état de sensibilité précis et violent où se trouvait leur auditeur et du synchronisme de leurs deux mesures. Elles échouèrent d'abord à percer son émotion compacte. La pianiste débuta par une pièce de tambourins et de grelots, bouderie de comédie, trompettes de toréadors, artifices de sons maintenus sur une matité terne, comme de longs aveux sournois, ombres moites ménagées dans les soleils de la rousse Espagne. Aucune de ces choses ne pénétrait comme elles eussent fait jadis. Aucune ne se reflétait sur les facettes de son trouble. Augustin n'avait que faire de gaietés castillanes et de décors roux.
Mais le second morceau fut très différent. Faute d'une culture qu'il n'avait pas, Augustin ne put savoir quelle composition précise de Chopin, quelle ballade, quelle valse ou quel nocturne se jouait là, mais ceux qui l'écoutaient semblaient le connaître parfaitement. Sans préparation, ni rien qui la fît pressentir, une phrase d'une limpidité impérieuse, perçant toutes clôtures de chair et de langage, entra en lui comme un archange en un jardin. Cette fois, la musique avait compris. Elle extrayait son amour des cachettes où il se nourrissait en souffrant, elle l'en dépossédait, le purifiait de l'obscur et de l'individuel, le lui rendait expliqué, ennobli d'universel, tout en le laissant lié à lui d'une sorte de filiation tremblante.
Ce mélange de sérénité, de bouleversement, de bonheur et de désespoir qu'il avait renoncé à caractériser et à nommer, même à grands traits essentiels (« que d'autres, plus malins, le disent ! » ), cet amalgame où les deux extrêmes se confondaient en une inexprimable exaltation commune, la pénétration fulgurante et minutieuse de la musique en avait tout de suite découvert, la nature et lui en faisait explorer les détails. Augustin ne savait plus qui devançait, qui était devancé, de son cœur ou de la musique, qui s'exprimait de lui ou d'elle, des grands thèmes interprétant ou de l'interprété (qui était lui-même) tant la lame de personnalité séparante se montrait traversable, tant le jeu de ses propres mouvements passionnés glissait clair et facile, sur la surface huilée des sons. À cause de cela même, au milieu de son exaltation, il jouissait d'une sorte de loisir. Spectateur reconnaissant de sa propre émotion, il restait passif, conduit, porté. Il pleurait de passion, mais aussi de gratitude. Des larmes saccadées, retenues et libérées à la fois, déchargeaient un cœur prodigieusement compris et consolé.
Il arrivait que la musique rusât, grande coquette. Elle s'offrait et se refusait ensemble. Les phrases souveraines, le mystère de leurs intervalles constitutifs, leur si simple et transparente structure, se laissaient précéder de balbutiements préalables au lieu d'entrer droit en son cœur. Ainsi portées comme au bout d'un rameau trop long, trop mince, elles balançaient longtemps leur fruit avant de le laisser choir dans sa bouche. Pressenti ainsi à plusieurs ,reprises, le motif attendu, doublait son, efficacité par son attente. Lorsqu'il apportait, longtemps désiré, enfin obtenu, l'apaisement d'une tension intolérable, il y avait longtemps qu'il apaisait déjà. À un moment antérieur, dès avant que fût entendu le chant d'exaucement miséricordieux, un mécanisme fraternel, tout prêt à agir et préparé d'avance, avait commencé de libérer les larmes et la sérénité.
Mais Augustin se rendit vite compte de la différence immense entre les émotions ordinaires et leurs homonymes de la musique, et qu'il fallait changer le sens de ce dernier mot : sérénité.
La sérénité ordinaire et extra-musicale différait de la forme passionnée qu'exprimait la musique autant qu'un métal, du même métal incandescent. L'un évoquait les moralités grises et pratiques, toutes les surfaces plates de la vie. Mais, l'autre, cette variété violente et sacrée de la sérénité, prise en main par l'orchestre ou le piano, enlevée à des hauteurs de ciel, chargée d'éclairs et de puissances divines, on ne pouvait l'entendre sans un emportement de sanglots.
Il arrivait que cette sérénité fût grandement obscure. Augustin ne savait parfois si elle signifiait bonheur, extase, ravissement dans l'exaucé ou si, renonçant à jamais aux paradis refusés, elle fermait les yeux en un abandon de toute vie terrestre, une désolation exaltée, une paix claustrale et comme une ivresse d'oubli.
Certaines phrases énigmatiques et ardemment belles restèrent pleines d'un sens émotif inidentifiable. Avant qu'il eût pu explorer les interprétations possibles, celles-ci fondaient sur sa langue. Rien ne restait de la déesse : qu'un vague parfum de son passage, un tombeau vide, et ses voiles blancs.
Tout au plus pouvait-il reconnaître en ce mystère musical, non pas une allusion claire à tel bonheur ou à telle souffrance, par exemple, en ce qui le concernait, le désespoir des premiers jours, la folle joie des petits salons, les prosternements passionnés devant Anne et tous les tremblements de sa timidité, au bord de l'eau ou parmi les roses, mais une sorte, de type général dont on savait peut-être en gros s'il était joie ou tristesse, mais qu'il n'était possible de suivre par l'intelligence que jusque-là seulement, les Pas dans ses premiers pas.
À partir d'eux le, motif vivait de son existence propre : la vie de la musique divine et illimitée, dans le monde des émotions sans nom. Augustin sentait parfois passer des compléments accessoires, brusquement clairs, à qui il eût aimé demander si l'idée principale signifiait comme eux, tendresse, gratitude, aveu ou promenade dans les bois, si elle se chantait les yeux levés ou les yeux clos. Forcé de subir passivement ces motifs inéclairés, — les plus beaux respiraient une gravité suprême, — Augustin finit par comprendre la vanité de désirer savoir ce qu'ils dédaignaient de donner. Mieux valait les remplir de son histoire privée, les illuminer de ses propres feux. Ils devenaient une invitation à telle rêverie, le doigt blanc d'un génie tendu vers telle route. Ils offraient des squelettes d'émotions que c'était à lui d'incarner. En sorte que ces thèmes si sombres et si beaux qui lui serraient le cœur, admettant largement ses adjonctions personnelles, Augustin ne pouvait jamais dire sa propre part et la part de la musique. dans la matière première d'un sanglot.
Il pensa aux schèmes affectifs d'Hanslick, aux sentiments généraux de Schopenhauer, connut le remords d'avoir perdu des minutes en une abstraite barbarie et cessé, pendant ce temps, de penser à la musique et à son amour.
Il y eut à ce moment une sorte d'entr'acte, un temps de repos pendant lequel personne ne bougea. Anne était à peine visible aux marges du halo rose, simplifiée et stylisée par l'ombre. Les occupants du canapé y demeuraient et Mgr Hertzog les avait rejoints. Un certain chuchotement émana d'eux, puis tout redevint silence et attente. Tout se tint prêt pour les reprises de la musique. Seule habitante de ce salon disproportionné, elle refoulait sur les bords les cinq ou six consciences écoutantes, submergées par elle et fondues dans la nuit. Totalement caché par le triangle d'ombre d'une porte-fenêtre, Augustin put jusqu'à l'assèchement complet de ses paupières, tourner impunément le dos au canapé et regarder l'espace.
Encore tout remué de musique, plein de thèmes sourds et vastes, cet espace offrait à aimer une sorte d'âme innocente et immense, non concentrée en un moi. Dans ce royaume des fluidités bleues, paradoxalement émanées de l'astre, en or, les bords des bois composaient des môles massifs, imperçables, couleur de néant noir. Entre eux et les allées immédiates s'étalaient des nappes lunaires géométriques, d'une fixité mortuaire, d'un blanc crémeux vaguement jauni. Singulières heures. Exactement comme les mouvements de son cœur lui avaient paru généralisés et pacifiés par la musique, ses souffrances devenaient un fragment momentané de la grande souffrance fondamentale, coextensive à tout désir, et à la vie. Belle souffrance grave, toute pénétrée d'intelligence, large plaie indolore, d'où coulait calmement du sang. Les obstacles définitifs s'accumulant entre lui et Anne étaient conçus par son acceptation désespérée comme d'une nécessité égale à celle qui ramenait à dates fixes devant ses yeux cette banalité stellaire, incomestible et vide.
Rappelé un peu trop tard à la musique, il n'entendit, de la totalité d'un titre, que le mot « adieu ».
C'était un morceau d'une clarté extrême. Au bout d'une dispute amoureuse, pareille à une discussion de petits oiseaux, une prière, brûlante et puérile suppliait en vain l'obscur Veto prohibant cet amour. Une autre la suivait, de semblable ligne mélodique, fragile, et cette fois sans cri. Son manque d'épine dorsale, ses muscles brisés, sa douceur d'enfant, suffisaient à peine à maintenir l'écartement de notes sans cesse retombantes et le suppliant la savait d'avance inutile. Mais comme il n'avait pas complètement détaillé toutes les plaintes de son chagrin, qu'il en restait encore dont il fallait bien qu'il se libérât, elles se lamentaient toutes seules derrière un dos tourné, inentendues, hors de tout espoir, en un monologue qui ne suppliait plus. Des souffles froids, de beaux sons liquides et couleur de lune, visions de départ et voyages de nuit, entraient par des portes déjà ouvertes sur la route où « lui » ou « elle » s'en irait. Une berline roulait sur du sable.
Augustin eut tout le temps d'éclairer pleinement le motif, de le pénétrer, le palper, conquête sur les précédentes obscurités dédaigneuses, et même le marquer d'un nom. Ce fut le thème de l'inexaucement. Comme on se cache en un coin pour mourir la mélodie choisit l'extrémité du clavier, les touches hautes, et s'y tordit les mains devant l'inexorable, en d'acides notes d'agonie dont la pianiste goûtait l'aigreur avec ses doigts.
Bien qu'il n'eût pas spontanément souhaité cette plainte un peu lâche, Augustin l'aima cependant d'un amour de contagion et de sympathie, en synchronisme momentané avec son cœur.
Un gros insecte devait bourdonner quelque part autour du halo rose. On l'entendait dans le léger silence dont se coupaient les plaintes puériles.
Très différent fut le morceau qui suivit. La pianiste décrivit sans partition, avec une magnifique certitude de grande professionnelle, ses multiples hachures et sa longue complexité ardente. Augustin vit Anne quitter le piano, glisser de son joli pas flexible et continu, se blottir près de sa tante, et l'une et l'autre se parler tout bas.
C'était une rhapsodie hongroise de Liszt. Présentés seuls, directs et initiaux, ces thèmes collectifs et populaires n'eussent rien fourni à ses rêveries que le plein air, la vie nomade, l'éperdu galop de chasseurs effrénés, du lait aigre, des fumées de camp, des rythmes de farouches danseurs.
Mais ils naissaient après des orages passionnés dont la mélodie ne gardait rien qu'un contrecoup d'exaltation et de lassitude, comme un désir de paix et d'oubli. On ne savait quels orages. C'était le secret de la musique. Peut-être eût-on pu voir plus net. Peut-être y était-on convié.
Augustin préféra l'émotion inéclairée. Il se sentit frère de celui qui, pour reposer son âme tourmentée, avait choisi ce rond de tentes dans les steppes, ces chœurs de danse villageoise, cette insouciance nomade, ces simples et sauvages amours. C'était leur contraste avec de hauts bonheurs impossibles qui donnait précisément à ces liesses immédiates, simplettes et sans désir, une valeur de consolation, absente de leur nature et qu'elles n'eussent d'elles-mêmes jamais eue.
Grand mystère que de simples vibrations d'air fissent des sons ; merveille non moins grande et jamais expliquée que toute cette profonde sincérité renonçante pût suinter de sourds demi-tons très monotones, de sonorités paysannes et mates, sans variété ni richesse, semblables à des frappements de bois pleins de platitude, de furie et de rythmes suants.
Cette suggestion d'apaisement fut douce à Augustin, pareille à une descente sur un courant sans secousse, à une poussée de larmes sans sanglots. Une fois encore la musique fouillait dans son cœur, non son cœur actuel, mais celui qu'il aurait un jour. En avance, elle laissait entrevoir il ne savait quels lointains apaisés. Il était déjà bien beau qu'elle pût lui faire accepter l'idée qu'à une date fort brumeuse de l'avenir, un changement possible pouvait frapper l'un de ces grands amours d'une force d'éternité. Elle ne la rendait, au surplus, tolérable que parce qu'elle prolongeait un de ses aspects actuels, le désir d'effacement, l'abnégation, le dévouement muet, qu'elle l'inondait d'attendrissements sur lui-même, qu'elle lui présentait, transition insidieuse, un apaisement crépusculaire aussi poétique, aussi riche d'âme que le plein soleil de son amour.
Par mutation brusque ou subit tournant dans son vol, la musique changea. Elle cessa de jouer sur ses fibres sensibles et s'en fut ailleurs. Il en fut heureux. Il était grand temps qu'il s'occupât d'arranger ses yeux. Il avait abondamment, ridiculement pleuré ; avec un manque de maîtrise sur lui dont il avait honte. Il avait pleuré de bonheur, pleuré d'abandon, pleuré de renoncement, pleuré d'apaisement et d'oubli, pleuré de tout. Le danger d'être découvert le pénétrait d'une confusion infinie. Il n'écouta plus, s'en fut chez lui, pensa à des choses calmes, aux siens, à Christine, à l'enfant malade, au détail de ses prosaïques jours.
Il entendit les dernières notes. Elles arrivèrent séparées, distinctes, comme au début, mais conclusives cette fois, et d'un sentiment rendu inintelligible par tout ce qu'il n'avait pas écouté.
Les auditeurs se levèrent et la lumière reconquit l'espace, remontant par sauts inverses les degrés qu'elle avait descendus. Ceux qui retombaient au réel, après ces explorations de l'imaginaire, retrouvaient l'identité des occupations suspendues, leurs habits de tous les jours, le même jardin à bêcher. Mais non pas Augustin. Ces grandes crises d'un univers de passion et d'orage, étaient son réel à lui. Ce qu'il revoyait dans l'état où il l'avait laissé, c'était sa vie transformée, l'imprévisibilité de son avenir, et pour le présent un mélange consolidé de chaos et de certitude. Il tremblait que le rouge de ses paupières ne se vît.
Vers le fond du salon, la porte s'ouvrit, et le maître d'hôtel, qui avait attendu la fin de la musique, parut, portant des verres de citronnade. M. Henri Desgrès dit simplement : « Merci, mademoiselle ». À quoi il joignit, montrant les fenêtres ouvertes sur la nuit :
— Les salles de concert faussent la musique. Il lui faut des cadres comme celui-ci.
À Mgr Hertzog avouant avec ingénuité : « Comme on aimerait que ces grands musiciens nous disent les sentiments qu'ils portaient dans leurs cœurs », il répondit : « S'ils le pouvaient, il n'y aurait pas besoin de musique », d'un ton froid et assez sombre, qui, venant de lui, sonnait, sans qu'il le voulût le moins du monde, comme un ton de maître à subordonné.
Peut-être n'était-ce aussi qu'émotion refrénée et désir momentané de se sentir seul.
Tous parlaient, d'ailleurs, assez bas, avec des hésitations, des brièvetés, des silences. Les fragiles inspirations musicales, nées et développées dans la nuit, n'avaient pas encore achevé de mourir, et il était convenable d'entourer de recueillement pieux et de respect, les belles vapeurs sonores en train de s'évanouir dans la lumière.
Augustin dit qu'on se sentait en face d'une interprétation si parfaite qu'au bout de quelques mesures toute idée d'intermédiaire disparaissait. On se trouvait devant l'œuvre même, tant ses intentions semblaient se réaliser toutes seules et fidèlement. Cette exécution ressemblait à une glace ronde éclairant la musique et large ouverte sur son cœur. Le visage glacé de la pianiste eut un sourire de remerciement, plutôt que de plaisir. « Cependant, dit-elle, ces grands Steinway ont peut-être, un peu trop d'éclat ; je préférerais parfois un simple Pleyel ».
Le plateau de citronnades les réunit tous les six. La pianiste n'avait pas éteint les deux ampoules roses. Leur halo persistait, oublié. M. Henri Desgrès parlait maintenant à Mgr Hertzog d'un air d'amitié et d'aménité parfaites.
Anne mêlait des sucres, agitait des cuillers au fond de longs verres fins, avec lenteur et un léger bruit de cristal. Augustin, immobile et silencieux, s'absorbait sur le jeu de la jeune main pure et le mouvement giratoire de la petite cuiller en vermeil.
Elle leva les yeux sur lui, renversa imperceptiblement la tête, lui sourit.
Augustin sentit dans sa conversation une nuance singulière. C'était bien cette même familiarité douce et riante qu'elle lui avait déjà montrée depuis le début du dîner. Mais il s'y ajoutait une sorte de timidité heureuse tout à fait imprévue, très différente de cette fine réserve glaçante de, leurs premières relations, pleine de naturel et d'amitié. Belle avec simplicité, indifférence et presque par surcroît, sa beauté comme l'interprétation musicale de tout à l'heure, n'était que l'ouverture limpide par laquelle on regardait son âme.
Il mettait à l'écouter une précision attentive, une docilité grave, soumise et forcenée, muette, et pareille aux eaux profondes qui ne se révèlent que par des verdures ; — et elle l'acceptait. D'ailleurs toutes ses réponses à lui restaient admirablement simples, calculées, réfléchies, et, comme il se l'était dit à lui-même, camarades. Peut-être eût-il été sage aussi d'amollir cette tension du regard, la fixité dont il buvait ses gestes, et de ne pas croire suffisante la discrétion qu'il mettait à maintenir ses ardents yeux tristes, le plus souvent possible au-dessous des siens.
Anne avouait qu'elle avait été extrêmement touchée par le Chopin des Adieux. Elle dit : « Ce long duo qu'est cet adieu, ce dialogue de deux cœurs qui se séparent ». Augustin fut frappé de cette impression. Anne avait cru voir que deux personnes souffraient également... Lui n'entendait qu'une seule plainte, les duos évidents n'étant que citations, chargées d'interrompre et d'alléger ce long remâcheraient de douleur. Anne avait souffert avec sa sympathie. Lui souffrait pour son compte. Cela faisait la différence. Son interprétation était comme elle, tendre et fraîche, et ainsi qu'il l'avait jugée jadis de sa pensée, gracile comme un corps d'enfant.
Il se trouvait admirablement placé pour observer en lui un fait jamais produit encore avec cette intensité : le phénomène des deux paroles, la conversation sur deux registres : celui des mots réellement prononcés, visibles et sortant des lèvres, et le profond murmure des phrases intérieures.
— J'ai cru à une plainte unique, disait sa conversation claire. J'ai tiré à moi toute la couverture. J'ai senti en égoïste, comme ceux qui ne partagent pas.
Elle s'immobilisa, une seconde :
— Ah ! sourit-elle, c'est plus profond.
Elle accepta une rectification identique pour la rhapsodie de Liszt, n'ayant pas deviné les orages passionnés qui précédaient la chanson des steppes :
— Il faudra que nous réentendions tout cela, dit-elle. Et ce nous le brûlait au cœur.
Confuse et riante, elle fit allusion aux conciliabules tenus pendant l'exécution de Liszt :
— Je m'accuse aussi de trop de distractions...
Elle jouait avec l'extrémité de l'écharpe bleue, sa petite tête penchée un court instant sur l'épaule, évitant à demi ce regard qui la buvait, un pâle rose pastel étendu sur le visage, en une expression qu'il n'avait pas vue encore.
Mais la voix intérieure parlait, sur d'autres timbres :
— Mademoiselle Anne et mon amie, peut-être faudrait-il que vous soyez moins douce, moins ravissante et moins bonne à la fois, afin que tout cela soit moins difficile pour moi...
M. Henri Desgrès montrait à la pianiste cette déférence qu'il avait pour tout technicien sachant son métier, jointe à la séduction incherchée de son aménité autoritaire :
— Ces préludes, disait-il, sont sans doute ceux qui furent écrits à la Chartreuse de Valdemosa ?
Augustin n'avait plus qu'une pensée dont la préoccupation grandit à mesure que s'approchait l'adieu. Tous les mots, tous les gestes d'Anne, tous les timbres de sa voix, s'en emparer comme dans la pureté de l'état naissant, à la seconde même où il les entendait, en garder non le souvenir, mais la sensation prolongée, ainsi qu'il avait fait pour le contact de sa main, s'en retourner, seul avec eux, les yeux fermés.
Le valet de pied à touche paysanne annonça que la voiture était avancée. Il était bien plus tard que l'heure à laquelle Augustin avait prié qu'on voulût bien le ramener. Debout dans cette conversation hachée et précaire des départs, il crut voir qu'on ne lui demandait pas, comme jusqu'alors, de revenir. Il souffrit violemment, domina sa souffrance, se dit que devant cette hospitalité amie, une nouvelle visite était heureusement plus qu'une obligation de forme.
Y a-t-il un jour où vous me permettrez de venir vous remercier, madame ? Il ne s'était jamais senti plus raidi et plus angoissé.
Oh ! mais naturellement, mais quand vous voudrez, fit-elle.
Et son expression lui rappela celle de sa prise de congé d'après le déjeuner : un demi-sourire qu'Augustin connaissait bien, où sa royauté mondaine se mélangeait de pénétration, d'amusement et d'esprit. Le fléchissement de grâce, l'exquise, l'imperceptible offrande, qu'il connaissait bien aussi, étaient réservés au haut seigneur calme, debout près d'elle.
— Mais revenez vite. Outre le plaisir que nous en aurons, Mgr Hertzog et mon beau-frère partent dans très peu de jours, nous les suivons, et vous risqueriez de ne revoir personne jusqu'à la mi-octobre.
Augustin partit dans ce coup de vent glacé.
Lorsqu'elles traversèrent avec lui le grand vestibule, on leur tendit à toutes deux des vêtements légers ressemblant à des manteaux de tourisme et de montagne, où elles se blottirent avec la même réaction frileuse. Elles s'avancèrent sur le perron, face à la nuit. Ce vêtement changeait Anne. Haute, libre, sportive, d'une patricienne et rêveuse élégante, elle semblait debout sur la terrasse d'un hôtel d'altitude donnant sur des glaciers. Beaucoup plus bas, au pied des balustres et de marches courbes, une longue voiture attendait.
Éclairant l'ensemble des pelouses, les façades et les premiers développements du parc, repoussée çà et là par des noirs vigoureux et impénétrables, faussant toutes les valeurs, la lumière fixe et dédorée de la pleine lune s'étalait devant leurs yeux comme une sorte de jour.
Ce qui frappait était le prodigieux silence, l'absence presque totale de détails, cette psychologie de somnolence et ce paysage de léthargie. Un couan-couan métallique de canard ou de quelque autre bête sauvage s'entendit du côté des étangs. Un souffle à peu près continu, très lointain, perceptible si on y faisait attention, devait passer ou naître sur les bois, seule chose qui pouvait bruire. Anne se prit à murmurer :
Come to the window, sweet is the night air,
sans fixer les yeux sur personne, soit qu'elle choisît de ne rien préciser dans cette vapeur de songes, d'émotions et de désirs où l'avait jetée la musique, ou qu'elle préférât ne pas distinguer ce soir entre les trois qui étaient là, et fermer les yeux devant l'obscure douceur uniforme montant de leur triple et différente amitié.
Augustin acheva la citation de Shelley :
Where the sea meets the moon blauch'd land.
sans regarder quoique ce fût, comme elle-même avait fait. La poésie modela l'amplitude de la nuit en embrasure de fenêtre et coin de feu.
Il eut un geste de modestie quelconque devant le compliment de Mme Desgrès des Sablons :
— M. Méridier sait à peu près toute chose, je crois.
Il se tenait découvert, immobile, son manteau mis, étranglé par l'adieu, mais terrifié aussi de se deviner lié à Anne, par-dessous ces silences, en une violente émotion commune, dont nul autre qu'eux-mêmes n'était confident.
— Savez-vous ce que vous devriez faire ? dit Mme Desgrès des Sablons. Passez par l'allée des étangs. Allez-y voir le reflet de la pleine lune. Il est d'un romantisme qui vous ravira. Vous aussi, Henri. Ou plutôt, allez-y exprès et revenez-en.
— Et vous aussi, dit Anne en l'entourant de son bras.
— Et nous aussi, fit-elle.
La douce et longue voiture y fut en quelques souffles.
Nul ne parlait. Sur le siège du fond, Anne était blottie entre « Oncle Henri » et sa tante. En face d'eux, sur un
siège pivotant, Augustin regardait droit devant lui, à l'infini, tout son visage immobile et fermé. Le pressentiment d'une sympathie que la dernière attitude d'Anne lui montrait grandissante, continuait d'épouvanter son âme.
Ils virent la nouvelle forme du paysage lunaire sans prendre le temps de descendre. La surface de l'étang et l'entourage des bois baignaient dans une vapeur dorée d'incantation. L'ensemble du ciel et des eaux formait une seule imprécision immense, une fluidité coupée par la noirceur horizontale des rives. Sur le chemin de lune, un glacis ondulé de rides et vaguelettes remuait, criblé d'étincelles, de clinquant, de paillettes, de résilles et de filets de feu, comme pour une fête donnée sous les eaux. La lune du ciel restait fixe et parfaitement ronde au centre de son néant noir-bleu. Mais la lune des eaux, pareille à une lanterne vénitienne, tremblante et ovalisée, dansait dans le vent de nuit au milieu de cette verroterie, et menaçait de prendre feu.
Mme Desgrès des Sablons dit avec une extrême élégance d'articulation et quelque lenteur mélancolique :
— Tout ce décor, assez conventionnel, ne laisse pas de vous toucher...
Pour voir ce paysage, Anne dut quitter l'adossement capitonné du fond. Augustin vit se pencher entre lui et la glace latérale, le pelucheux manteau de montagne et la douce surface de ses cheveux. Il était assez près d'elle pour en sentir le léger parfum humain. Mais il recula sur le strapontin d'un mouvement d'apparence fortuite, en une impassibilité égale à celle de M. Henri Desgrès.
Lorsqu'ils revinrent, Mgr Hertzog les attendait sur le perron. Coiffé, en douillette, muni d'un paquet de lettres, il paraissait vouloir profiter du voyage pour les porter, jusqu'à la gare, à l'express de nuit. Augustin ne comprit pas. N'aurait-on pu l'en charger lui-même, ou le chauffeur ? Il se désola. Il avait un besoin fou de solitude. La perspective d'une conversation, même raréfiée, même réduite à trois mots, le meurtrissait.
Le valet de pied de tout à l'heure, porteur d'une panerée de roses, vint la placer près du chauffeur. L'explication tomba du haut du perron :
— Ces roses sont pour votre mère et votre sœur, puisque ces dames ne consentent pas à venir les chercher. Dites à votre mère tout le plaisir que nous fait l'amitié de son fils.
La puissante voiture fila, en une douceur de fui te où s'évanouissait tout son poids. Les yeux fermés, enfoncé dans le capitonnage à la place juste où s'était appuyée Anne, Augustin s'absorbait dans un silence forcené. Il devina vaguement le passage de la conciergerie, l'arrivée sur la route, la saveur différente de la nuit, l'odeur plate et rustique des terres. C'est là qu'il reçut le coup qui l'écrasa.
— Monsieur Méridier, dit Mgr Hertzog, qui n'avait pas encore parlé, je viens d'être chargé par Mme Desgrès il y a, dirais-je quelques minutes ? — d'une mission auprès de vous, qui ne peut, je crois, que vous être agréable.
Brusquement penché en avant, Augustin fixa l'Évêque.
— Je dirai tout de suite l'essentiel. Une démarche de vous en vue d'obtenir la main de Mlle de Préfailles serait examinée avec sympathie.
Cette sensation qu'il avait déjà éprouvée, qu'il croyait être celle dont on perçoit intérieurement la lividité du visage, revint, grandit avec une douceur d'évanouissement.
L'Évêque parut parler d'une voix très assourdie, derrière un monceau de coton. Puis Augustin se retrouva renversé en arrière, dans les profonds coussins Pullman, en un vertige finissant, plein de faiblesse, de chaleur glacée et de saccades de larmes mêlées au martellement désordonné de son cœur. La pensée du chauffeur le traversa en éclair, mais entre lui et l'intérieur de la voiture, une haute cloison capitonnée, porteuse d'épaisses glaces coulissantes, le rassura.
— Mon enfant ! mon enfant ! disait l'Évêque, dont les deux mains s'étaient posées sur son bras, j'aurais dû prendre plus de ménagements. À mon âge, on ne soupçonne pas...
La voiture lancée sur la route nationale jetait derrière elle les troncs de platanes et leurs feuillages. Les lumières de la ville s'apercevaient déjà, droit devant eux.
— Je ne vous cacherai évidemment rien, Monseigneur, dit Augustin d'un débit encore faible, en s'essuyant largement le visage. Cette petite scène a parlé pour moi...
— Écoutez, mon enfant. Vous me permettez de vous appeler ainsi, n'est-ce pas ?
Puis, tandis qu'il gardait une main sur la sienne, il ouvrit de l'autre la glace coulissante :
— Voulez-vous passer par la gare d'abord.
Le chauffeur inclina la tête.
—... Sans quoi nous n'aurions pas le temps, expliqua-t-il en fermant la glace.
— Voici les paroles de M. Henri Desgrès, Mme Desgrès étant présente : « Ce jeune homme ne parlera jamais. La première démarche doit venir d'ici ».
— Deux mots, Monseigneur, interrompit Augustin. Pour vous seul. Jamais, en effet, je ne me serais permis de penser à Mlle de Préfailles comme à une fiancée. Je m'étais même promis, la première fois, de ne jamais retourner là-bas. À supposer que j'aie pu... ajouta-t-il sourdement.
Mgr Hertzog écoutait sans interrompre, tel un récit difficile au confessionnal. Augustin dut remonter jusqu'aux dires de Marguillier, jusqu'aux folles possibilités entrevues. Puis, comme au Palais, il passa les aveux, jusqu'au bout. En grande honte et sincérité, il expliqua quels espoirs insensés animaient l'exposé de la pensée religieuse qu'il lui avait présentée il y avait quelques jours, d'aspect si objectif, si désintéressé, si nourri de motifs éternels...
— Maintenant, vous savez tout.
La voiture stoppa près de l'octroi. Un gabelou gras, manchot, à médaille militaire, un foulard remplaçant le faux col, tenta hors de son rez-de-chaussée deux pas traînards, pleins d'une nonchalance sans façon. Mais le chauffeur fit : « Non, non ! » de sa tête correcte et redressée.
— Il n'y a, fit l'Évêque, en tout cela aucune faute. Et peut-être la Providence a-t-elle voulu me faire donner ainsi par vous les renseignements qui m'étaient nécessaires et qui, bien entendu, m'ont été demandés. Voici la phrase de Mlle de Préfailles, que je vous rapporte fidèlement, telle qu'elle a été prononcée il y a bien peu...
Il chercha l'unité de mesure. « Heures » était beaucoup trop long ; « minutes » indiquait trop visiblement les causeries sur le canapé durant la musique ; il se borna à « bien peu de temps ».
— « Je n'ai pas de raison, a-t-elle dit, de cacher mes sentiments. Cependant, j'ai besoin de causer avec M. Méridier souvent, longtemps. Je veux le connaître. Je déciderai après ». Vous n'êtes donc pas encore autorisé à penser à elle comme à une fiancée.
La voiture ralentissait sur le cailloutis roulé qui servait de pavé à la petite ville. Elle longea des maisons sombres, des boutiques aux volets clos et les premiers déballages pour la foire du lendemain.
Augustin leva le bras avec quelque chose qui ressemblait à du désespoir.
Je vous supplie de dire, Monseigneur, tout ce que vous savez de moi. C'est si simple ! Vous me, connaissez comme moi-même. En dehors de mes travaux, de mes réalisations de carrière, il n'y a rien en moi (avec une pudeur lourde à remuer), aucun secret, aucune vie seconde, rien que ma famille, que les miens, et que... mon attachement passionné. (Il trouvait intolérable de dire : mon amour.) Au point de vue religieux, dit-il à voix sourde, qu'on ait pitié de ma bonne volonté !
Avec cette gravité que les laïques prennent pour du solennel et qui n'est qu'évaluation des responsabilités, faite aux mesures religieuses :
J'ai attesté, mon enfant, dit l'Évêque, la parfaite honorabilité de votre âme et la permanence de vos recherches de Dieu.
Le chauffeur prit les lettres, s'en fut à la boîte, dont il souleva le couvercle d'une dédaigneuse main gantée.
Des omnibus d'hôtel attendaient. Deux hommes, tenant chacun en main une poignée de malle, barrèrent la largeur d'une porte de leur maladresse instantanée. Un paysan à blouse gonflée, comptait des sous dans sa main. Des gens tournant le dos à la gare apportèrent cette curiosité flemmarde et bon enfant dont ils regardent les voitures de très haut luxe : « C'est-y ça qu'on appelle des Rol Rouace ? Sûr. T'as qu'à voir le capot », dit l'autre, renseigné. Ainsi servi, le nom exotique ressembla à une viande rare, préparée à la sauce au vin et aux frites, dans une auberge du Pays.
Les phares balayant de nouveau toute la longueur de l'avenue, firent sortir de l'ombre des squelettes de tentes et des carrioles de forains.
Monseigneur, je vous rappellerai un mot de Largilier, au moment de mes plus tristes doutes : « Dieu ne laisse pas sans secours nos bonnes volontés. Il enverrait plutôt un ange ».
Il refréna toute assimilation avec celle qui voulait le connaître, et déciderait après. L'assimilation était là cependant, au bout de sa perspective, l'attirant comme un astre inconnu.
J'ai le désir de passer toute ma nuit en prière. Je sens la sourde présence et la terreur de Dieu.
Devant la maison, le chauffeur débarqua les roses. À la lumière du réverbère, Augustin y vit trembler des gouttelettes d'eau. Il retrouva dans sa poche de portefeuille le billet de dix francs, qu'il y avait glissé à même, au départ. L'élégant chauffeur l'accepta avec un formalisme distant.
La porte refermée, Augustin monta, portant la corbeille. Il ne voyait que les roses blanches et les roses thé, la nuit éteignant les variétés pourpres. Il se rappelait les moments hostiles de la première visite, où il s'était, par timidité, tant attardé devant les roses.
C'étaient elles, maintenant, qui venaient à lui, petits symboles. Elles prenaient les devants, ainsi qu'avait daigné faire celle qui ne s'était pas encore promise, avec une clairvoyance, une condescendance, une douceur qui l'écrasaient.
L'extrême distinction de leur parfum de poivre et de praline, d'une végétale et mondaine innocence, montait avec lui dans la vieille demeure. Inerte, anesthésié, Augustin perdait pied en un bonheur sans rivage. La gaieté de son corps le devançait. Il ne savait quelle légèreté incroyable, commençait de bondir et de bouillonner dans ses muscles. Il continuait cependant de monter lentement, porteur des roses d'automne, en un recueillement encore terrifié, incomplètement éclairé par les premiers feux d'une effrayante joie.

Joseph Malègue, in Augustin ou le Maître est là