dimanche 19 février 2017

En débattant... Fabrice Hadjadj, Il n’y a pas de moralisme chrétien


Don Paul Préaux a cité cette finale du Sermon sur la montagne : « Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait ». À l’évidence cette promesse est impossible à vue humaine. Donc, que vient révéler le christianisme ? Non pas des préceptes qu’on appliquerait avec cette dignité un peu romaine ou pharisienne qu’on observe chez certains : « Nous sommes des justes, nous ; nous ne sommes pas tombés, nous avons respecté les préceptes », etc. Hélas ! Un certain catholicisme a ainsi transformé le christianisme et même fait une lecture biaisée de l’Évangile ! On occulte les drames, les épreuves, les échecs, on saute les pages de l’Ancien Testament faisant état de viols, d’incestes, d’infanticides, etc. Et on nous extrait des Écritures des petites vignettes morales pour nous dire : « Voilà qui va vous protéger, voilà qui va faire de vous de bons pratiquants ». C’est terrible !
Il y a une dramatique dans l’Évangile. La Révélation chrétienne est d’abord une dramatique avant d’être une morale. Je veux dire ainsi qu’il y a d’abord la Révélation que nous avons foiré ! Dès l’origine nous avons tout foiré ! Nous sommes tombés dans l’immoralité jusqu’aux yeux ! Nous commençons pécheurs et nous avons besoin d’être sauvés. Être sauvé, ça ne concerne pas d’abord le domaine de la morale mais celui de la miséricorde. Et cette miséricorde, comme le rappelle l’épître de saint Jacques, se moque de la morale, « se moque du jugement ». Premièrement, donc, il n’y a pas de moralisme chrétien, mais il existe une certaine moralité chrétienne.
Ce terme de morale est très beau : il renvoie aux mœurs. Or, je dirais que dans le christianisme l’impératif découle de l’indicatif : le tu dois n’écrase pas l’être donné, les dix paroles du Décalogue ne viennent pas contrarier, mais déployer les dix paroles de la Création en sept jours. II s’agit donc d’abord d’une hospitalité envers l’être tel qu’il se donne. C’est ce que fait le Christ envers la femme pécheresse, ou ce que fait saint Paul lorsqu’il dit aux gens de Lystres qui veulent en faire un dieu : « Nous sommes des hommes, des pécheurs, comme vous ». La morale chrétienne consiste à dire : « Voilà quelle est notre situation, tu es pris dans un drame, moi aussi, regarde, on ne peut pas se sauver nous-mêmes, on est tous pécheurs, et l’on doit s’aider l’un l’autre pour accueillir la grâce ».
Il y a une solidarité des pécheurs entre eux. Dès qu’on s’abaisse jusqu’à reconnaître sa solidarité avec le pécheur, on prend de la vraie hauteur. C’est partir de cet indicatif de notre situation de misère commune, mais aussi de ces dons extraordinaires en nous et dont on sait très bien qu’ils ne sont pas simplement le fruit de nos mérites et de nos labeurs mais liés à un héritage, que nous pouvons commencer à bien agir, humblement, modestement mais réellement.
Cela n’a rien à voir avec ces sortes de morales du devoir que l’on trouve chez Kant et ensuite dans une certaine manière de penser les valeurs républicaines. les valeurs s’opposent à la vie et viennent la phagocyter, ce qui n’est pas du tout chrétien.
Le Christ est la Vérité mais il est aussi le Chemin. Le chemin induit un mouvement, une dramatique, une certaine instabilité. Et puis, pour finir, il est la Vie. C’est là, ultimement, son nom. Des qu’on s’éloigne de la Vie, au nom d’un système de pensée, d’une série de préceptes tellement figés qu’ils écrasent la personne au lieu de la sauver, ce n’est plus le Christ.

Fabrice Hadjadj, in Chrétiens français ou Français chrétiens

mardi 14 février 2017

En luttant... Charles de Gaulle, Mémoires de Guerre - La Pente


Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France : un sentiment me l'inspire aussi bien que la raison. Ce qu'il y a, en moi, d'affectif imagine naturellement la France, telle une princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J'ai, d'instinct, l'impression que la Providence l'a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. S'il advient que la médiocrité marque, pourtant, ses faits et gestes, j'en éprouve la sensation d'une absurde anomalie, imputable aux fautes des Français, non au génie de la patrie. Mais aussi, le côté positif de mon esprit me convainc que la France n'est réellement elle-même qu'au premier rang ; que, seules, de vastes entreprises sont susceptibles de compenser les ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même ; que notre pays, tel qu'il est, parmi les autres, tels qu'ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit. Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur.
Cette foi a grandi en même temps que moi dans le milieu où je suis né. Mon père, homme de pensée, de culture, de tradition, était imprégné du sentiment de la dignité de la France. Il m'en a découvert l'Histoire. Ma mère portait à la patrie une passion intransigeante à l'égal de sa piété religieuse. Mes trois frères, ma sœur, moi-même, avions pour seconde nature une certaine fierté anxieuse au sujet de notre pays. Petit Lillois de Paris, rien ne me frappait davantage que les symboles de nos gloires : nuit descendant sur Notre-Dame, majesté du soir à Versailles, Arc de Triomphe dans le soleil, drapeaux conquis frissonnant à la voûte des Invalides. Rien ne me faisait plus d'effet que la manifestation de nos réussites nationales : enthousiasme du peuple au passage du Tsar de Russie, revue de Longchamp, merveilles de l'Exposition, premiers vols de nos aviateurs. Rien ne m'attristait plus profondément que nos faiblesses et nos erreurs révélées à mon enfance par les visages et les propos : abandon de Fachoda, affaire Dreyfus, conflits sociaux, discordes religieuses. Rien ne m'émouvait autant que le récit de nos malheurs passés : rappel par mon père de la vaine sortie du Bourget et de Stains, où il avait été blessé ; évocation par ma mère de son désespoir de petite fille à la vue de ses parents en larmes : « Bazaine a capitulé ! ».
Adolescent, ce qu'il advenait de la France, que ce fût le sujet de l'Histoire ou l'enjeu de la vie publique, m'intéressait par-dessus tout. J'éprouvais donc de l'attrait, mais aussi de la sévérité, à l'égard de la pièce qui se jouait, sans relâche, sur le forum ; entraîné que j'étais par l'intelligence, l'ardeur, l'éloquence qu'y prodiguaient maints acteurs et navré de voir tant de dons gaspillés dans la confusion politique et les divisions nationales. D'autant plus qu'au début du siècle apparaissaient les prodromes de la guerre. Je dois dire que ma prime jeunesse imaginait sans horreur et magnifiait à l'avance cette aventure inconnue. En somme, je ne doutais pas que la France dût traverser des épreuves gigantesques, que l'intérêt de la vie consistait à lui rendre, un jour, quelque service signalé et que j'en aurais l'occasion.
Quand j'entrai dans l'armée, elle était une des plus grandes choses du monde. Sous les critiques et les outrages qui lui étaient prodigués, elle sentait venir avec sérénité et, même, une sourde espérance, les jours où tout dépendrait d'elle. Après Saint-Cyr, je fis, au 33ème Régiment d'Infanterie, à Arras, mon apprentissage d'officier. Mon premier colonel : Pétain, me démontra ce que valent le don et l'art de commander. Puis, tandis que l'ouragan m'emportait comme un fétu à travers les drames de la guerre : baptême du feu, calvaire des tranchées, assauts, bombardements, blessures, captivité, je pouvais voir la France, qu'une natalité déficiente, de creuses idéologies et la négligence des pouvoirs avaient privée d'une partie des moyens nécessaires à sa défense, tirer d'elle-même un incroyable effort, suppléer par des sacrifices sans mesure à tout ce qui lui manquait et terminer l'épreuve dans la victoire. Je pouvais la voir, aux jours les plus critiques, se rassembler moralement, au début sous l'égide de Joffre, à la fin sous l'impulsion du Tigre. Je pouvais la voir, ensuite épuisée de pertes et de ruines, bouleversée dans sa structure sociale et son équilibre moral, reprendre d'un pas vacillant sa marche vers son destin, alors que le régime, reparaissant tel qu'il était naguère et reniant Clemenceau, rejetait la grandeur et retournait à la confusion.
Pendant les années suivantes, ma carrière parcourut des étapes variées : mission et campagne en Pologne, professorat d'histoire à Saint-Cyr, École de guerre, cabinet du Maréchal, commandement du 19ème Bataillon de Chasseurs à Trèves, service d'état-major sur le Rhin et au Levant. Partout, je constatais le renouveau de prestige que ses succès récents valaient à la France et, en même temps, les doutes qu'éveillaient, quant à l'avenir, les inconséquences de ses dirigeants. Au demeurant, je trouvais, dans le métier militaire, l'intérêt puissant qu'il comporte pour l'esprit et pour le cœur. Dans l'armée, tournant à vide, je voyais l'instrument des grandes actions prochaines.
Il était clair, en effet, que le dénouement de la guerre n'avait pas assuré la paix. L'Allemagne revenait à ses ambitions, à mesure qu'elle recouvrait ses forces. Tandis que la Russie s'isolait dans sa révolution ; que l'Amérique se tenait éloignée de l'Europe ; que l'Angleterre ménageait Berlin pour que Paris eût besoin d'elle ; que les États nouveaux restaient faibles et désaccordés, c'est à la France seule qu'il incombait de contenir le Reich. Elle s'y efforçait, en effet, mais d'une manière discontinue. C'est ainsi que notre politique avait, d'abord, usé de la contrainte sous la conduite de Poincaré, puis tenté la réconciliation à l'instigation de Briand, cherché, enfin, un refuge dans la Société des Nations. Mais l'Allemagne se gonflait de menaces. Hitler approchait du pouvoir.
À cette époque, je fus affecté au Secrétariat général de la défense nationale, organisme permanent dont le Président du Conseil disposait pour la préparation à la guerre de l'État et de la nation. De 1932 à 1937, sous quatorze ministères, je me trouvai mêlé, sur le plan des études, à toute l'activité politique, technique et administrative, pour ce qui concernait la défense du pays. J'eus, notamment, à connaître des plans de sécurité et de limitation des armements qu'André Tardieu et Paul-Boncour présentèrent respectivement à Genève ; à fournir au cabinet Doumergue des éléments pour ses décisions, quand il choisit de prendre une autre voie après l'avènement du Führer ; à tisser la toile de Pénélope du projet de loi d'organisation de la nation pour le temps de guerre ; à m'occuper des mesures que comportait la mobilisation des administrations civiles, des industries, des services publics.
Les travaux que j'avais à faire, les délibérations auxquelles j'assistais, les contacts que je devais prendre, me montraient l'étendue de nos ressources, mais aussi l'infirmité de l'État. Car c'est l'inconsistance du pouvoir qui s'étalait en ce domaine. Non certes, que les hommes qui y figuraient manquassent d'intelligence ou de patriotisme. Au contraire, je voyais passer à la tête des ministères d'indiscutables valeurs et, parfois, de grands talents. Mais le jeu du régime les consumait et les paralysait. Témoin réservé, mais passionné, des affaires publiques, j'assistais à la répétition continuelle du même scénario. À peine en fonction, le Président du Conseil était aux prises avec d'innombrables exigences, critiques et surenchères, que toute son activité s'employait à dérouter sans pouvoir les maîtriser. Le Parlement, loin de le soutenir, ne lui offrait qu'embûches et défections. Ses ministres étaient ses rivaux. L'opinion, la presse, les intérêts, le tenaient pour une cible désignée à tous les griefs. Chacun, d'ailleurs, lui-même tout le premier, savait qu'il n'était là que pour une courte durée. De fait, après quelques mois, il lui fallait céder la place. En matière de défense nationale, de telles conditions interdisaient aux responsables cet ensemble de desseins continus, de décisions mûries, de mesures menées à leur terme, qu'on appelle une politique.
C'est pourquoi, le corps militaire, auquel l'État ne donnait d'impulsions que saccadées et contradictoires, s'enfermait dans son conformisme. L'armée se figeait dans les conceptions qui avaient été en vigueur avant la fin de la dernière guerre. Elle y était d'autant plus portée que ses chefs vieillissaient leur poste, attachés à des errements qui avaient, jadis, fait leur gloire.
Aussi, l'idée du front fixe et continu dominait-elle la stratégie prévue pour une action future. L'organisation, la doctrine, l'instruction, l'armement, en procédaient directement. Il était entendu qu'en cas de guerre la France mobiliserait la masse de ses réserves et constituerait un nombre aussi grand que possible de divisions, faites, non pas pour manœuvrer, attaquer, exploiter, mais pour tenir des secteurs. Elles seraient mises en position le long de la frontière française et de la frontière belge, — la Belgique nous étant, alors, explicitement alliée, — et y attendraient l'offensive de l'ennemi.
Quant aux moyens : tanks, avions, canons mobiles et pivotants, dont les dernières batailles de la grande guerre avaient montré qu'ils permettaient, déjà, la surprise et la rupture et dont la puissance n'avait cessé de grandir depuis lors, on n'entendait s'en servir que pour renforcer la ligne et, au besoin, la rétablir par des contre-attaques locales. Les types d'engins étaient fixés en conséquence : chars lents, armés de pièces légères et courtes, destinés à l'accompagnement de l'infanterie et non point aux actions rapides et autonomes ; avions de chasse conçus pour la défense du ciel, auprès desquels l'armée de l'air comptait peu de bombardiers et aucun appareil d'assaut ; pièces d'artillerie faites pour tirer à partir d'une position fixe avec un étroit champ d'action horizontal, mais non pas pour pousser à travers tous les terrains et faire feu dans tous les azimuts. Au surplus, le front était, à l'avance, tracé par les ouvrages de la ligne Maginot que prolongeaient les fortifications belges. Ainsi, serait tenue par la nation en armes une barrière à l'abri de laquelle elle attendrait, pensait-on, que le blocus eût usé l'ennemi et que la pression du monde libre l'acculât à l'effondrement.
Une telle conception de la guerre convenait à l'esprit du régime. Celui-ci, que la faiblesse du pouvoir et les discordes politiques condamnaient à la stagnation, ne pouvait manquer d'épouser un système à ce point statique. Mais aussi, cette rassurante panacée répondait trop bien à l'état d'esprit du pays pour que tout ce qui voulait être élu, applaudi ou publié n'inclinât pas à la déclarer bonne. L'opinion, cédant à l'illusion qu'en faisant la guerre à la guerre on empêcherait les belliqueux de la faire, conservant le souvenir de beaucoup de ruineuses attaques, discernant mal la révolution apportée, depuis, à la force par le moteur, ne se souciait pas d'offensive. En somme, tout concourait à faire de la passivité le principe même de notre défense nationale.
Pour moi une telle orientation était aussi dangereuse que possible. J'estimais qu'au point de vue stratégique elle remettait à l'ennemi l'initiative en toute propriété. Au point de vue politique, je croyais qu'en affichant l'intention de maintenir nos armées à la frontière, on poussait l'Allemagne à agir contre les faibles, dès lors isolés : Sarre, pays rhénans, Autriche, Tchécoslovaquie, États baltes, Pologne, etc. ; qu'on détournait la Russie de se lier à nous ; qu'on assurait à l'Italie que, quoi qu'elle fit, nous n'imposerions pas un terme à sa malveillance. Au point de vue moral, enfin, il me paraissait déplorable de donner à croire au pays qu'éventuellement la guerre devait consister, pour lui, à se battre le moins possible.
À vrai dire, la philosophie de l'action, l'inspiration et l'emploi des armées par l'Etat, les rapports du gouvernement et du commandement, m'occupaient depuis longtemps. À cet égard, j'avais déjà manifesté ma pensée par quelques publications : la Discorde chez l'ennemi, le Fil de l'épée, un certain nombre d'articles de revue. J'avais fait en public, par exemple à la Sorbonne, des conférences sur la conduite de la guerre. Mais, en janvier 1933, Hitler devenait le maître du Reich. Dès lors, les choses ne pouvaient que se précipiter. Faute que personne proposât rien qui répondît à la situation, je me sentis tenu d'en appeler à l'opinion et d'apporter mon propre projet. Mais, comme l'affaire risquait d'avoir des conséquences, il me fallait m'attendre à ce qu'un jour se posent sur moi les projecteurs de la vie publique. C'est avec peine que j'en pris mon parti après vingt-cinq ans passés sous les normes militaires.
Sous le titre : Vers l'armée de métier, je lançai mon plan et mes idées. Je proposais de créer d'urgence une armée de manœuvre et de choc, mécanique, cuirassée, formée d'un personnel d'élite, qui s'ajouterait aux grandes unités fournies par la mobilisation. En 1933, un article de la Revue politique et parlementaire me servit d'entrée en matière. Au printemps de 1934, je fis paraître le livre qui exposait les raisons et la conception de l'instrument qu'il s'agissait de construire.
Pourquoi ? Traitant, d'abord, de la couverture de la France, je montrais que la géographie qui organise l'invasion de notre territoire par le nord et le nord-est, la nature du peuple allemand qui le porte aux grandes ambitions, le sollicite vers l'ouest et lui trace comme direction : Paris, à travers la Belgique, le caractère du peuple français qui l'expose à être surpris au début de chaque conflit, nous commandaient de tenir une fraction de nos forces toujours en éveil, prête à se déployer tout entière, à tout instant. « Nous ne pouvons, écrivais-je, nous en remettre, pour supporter le premier choc, à la défensive hâtive de formations mal assurées. Le moment est venu d'ajouter à la masse de nos réserves et de nos recrues, élément principal de la résistance nationale, mais lente à réunir et lourde à mettre en œuvre, un instrument de manœuvre capable d'agir sans délai, c'est-à-dire permanent, cohérent, rompu aux armes ».
Ensuite, j'invoquais la technique. Depuis que la machine dominait l'ordre guerrier, comme le reste, la qualité de ceux qui avaient à mettre en œuvre les machines de guerre devenait un élément essentiel du rendement de l'outillage. Combien était-ce vrai, surtout, pour les engins nouveaux : chars, avions, navires, que le moteur avait engendrés, qui allaient se perfectionnant à un rythme très rapide et qui ressuscitaient la manœuvre. Je notais : « Il est de fait, dorénavant, que sur terre, sur mer et dans les airs, un personnel de choix, tirant le maximum d'un matériel extrêmement puissant et varié, possède sur des masses plus ou moins confuses une supériorité terrible ». Je citais Paul Valéry : « On verra se développer les entreprises d'hommes choisis, agissant par équipes, produisant en quelques instants, à une heure, dans un lieu imprévus des événements écrasants ».
Abordant les conditions que la politique, à son tour, imposait à la stratégie, je constatais que celle-ci ne saurait se borner à la stricte défense du territoire puisque celle-là devait étendre son champ d'action au-delà des frontières. « Bon gré, mal gré, nous faisons partie d'un certain ordre établi dont tous les éléments se trouvent solidaires... Ce qu'il advient, par exemple, de l'Europe centrale et orientale, de la Belgique, de la Sarre, nous touche essentiellement... De combien de sang et de larmes payâmes-nous l'erreur du Second Empire qui laissa faire Sadowa sans porter l'armée sur le Rhin ?... Nous devons donc être prêts à agir au dehors, à toute heure, en toute occasion. Comment, pratiquement, le faire, s'il faut, pour entreprendre quoi que ce soit, mobiliser nos réserves ? ». Au surplus, dans la concurrence qui renaissait entre l'Allemagne et nous au point de vue de la puissance guerrière, nous ne pouvions manquer d'être distancés sur le terrain de la masse. En revanche, « étant donné nos dons d'initiative, d'adaptation, d'amour-propre, il ne tenait qu'à nous de l'emporter quant à la qualité ». Je concluais ce Pourquoi ? comme suit : « Un instrument de manœuvre préventif et répressif, voilà de quoi nous devons nous pourvoir ».
Comment ? Le moteur fournissait les éléments de la réponse : « le moteur qui s'offre à porter ce que l'on veut, où il le faut, à toutes les vitesses et distances ;... le moteur qui, s'il est cuirassé, possède une telle puissance de feu et de choc que le rythme du combat s'accorde avec celui des évolutions ».
Partant de là je fixais le but à atteindre : « Six divisions de ligne et une division légère, motorisées tout entières, blindées en partie, constitueront l'armée propre à créer l'événement ». La composition qu'il convenait de donner à cette armée était nettement précisée. Chacune des divisions de ligne devait comporter : une brigade blindée à deux régiments, l'un de chars lourds, l'autre de chars moyens, et un bataillon de chars légers ; une brigade d'infanterie, comprenant deux régiments et un bataillon de chasseurs et portée en véhicules tous terrains ; une brigade d'artillerie, pourvue de pièces tous-azimuts, formée de deux régiments servant respectivement des canons courts et des canons longs et complétée par un groupe de défense contre avions. Pour seconder ces trois brigades, la division aurait encore : un régiment de reconnaissance ; un bataillon du génie ; un bataillon de transmissions ; un bataillon de camouflage ; des services. La division légère, destinée à l'exploration et à la sûreté éloignée, serait dotée d'engins plus rapides. En outre, l'armée elle-même disposerait de réserves générales : chars et canons très lourds, génie, transmissions, camouflage. Enfin, une forte aviation d'observation, de chasse et d'assaut serait organiquement attachée à ce grand corps : un groupe pour chaque division, un régiment pour le tout, sans préjudice des actions d'ensemble que mènerait l'armée mécanique de l'air en conjugaison avec celles de l'armée mécanique au sol.
Mais, pour que l'armée de choc fût à même de tirer le meilleur rendement possible du matériel complexe et coûteux dont elle serait équipée, pour qu'elle puisse agir soudain, sur n'importe quel théâtre, sans attendre des compléments, ni procéder à des apprentissages, il faudrait la composer d'un personnel professionnel. Effectif total : 100 000 hommes. La troupe serait donc formée d'engagés. Servant six ans dans le corps d’élite, ils se trouveraient pendant ce temps façonnés par la technique, l'émulation, l'esprit de corps. Ils fourniraient, ensuite, les cadres aux contingents et aux réserves. Alors, était décrit l'emploi de ce bélier stratégique pour la rupture d'une résistance bien établie. Mise en place effectuée à l'improviste, en une seule nuit, ce que rendraient possible la motorisation de tous les éléments, leur capacité d'évoluer dans tous les terrains l'utilisation du camouflage actif et passif. Attaque déclenchant 3 000 chars, disposés en plusieurs échelons sur un front moyen de 50 kilomètres, suivis et appuyés de près par l'artillerie décentralisée, rejoints sur les objectifs successifs par les fantassins portés avec leurs moyens de feu et d'organisation du sol, le tout étant articulé en deux ou trois corps d'armée, éclairé et soutenu par l'aviation propre aux divisions et à l'armée. Progression de tout le système atteignant normalement une cinquantaine de kilomètres au cours d'une journée de bataille. Après quoi et si l'adversaire persistait à opposer une résistance continue, regroupement général, soit pour élargir latéralement la brèche, soit pour reprendre l'effort vers l'avant, soit pour tenir le terrain conquis.
Mais, une fois la muraille percée, de plus vastes perspectives pourraient, soudain, se découvrir. L'armée mécanique déploierait, alors, l'éventail de l'exploitation. J'écrivais, à ce sujet : « Souvent, le succès remporte, on se hâtera d'en cueillir les fruits et de pousser dans la zone des trophées. On verra l'exploitation devenir une réalité, quand elle n'était plus qu'un rêve... Alors, s'ouvrira le chemin des grandes victoires, de celles qui, par leurs effets profonds et rapidement étendus, provoquent chez l'ennemi un ébranlement général, comme la rupture d'un pilier fait, quelquefois, crouler la cathédrale... On verra des troupes rapides courir au loin derrière l'ennemi, frapper ses points sensibles, bouleverser son dispositif... Ainsi, sera restaurée cette extension stratégique des résultats d'ordre tactique qui constituait, jadis, la fin suprême et comme la noblesse de l'art... » Mais le peuple et l'État adverses, à un certain point de détresse et dans l'anéantissement de l'appareil de leur défense, pourraient, eux-mêmes, s'effondrer.
D'autant plus et d'autant plus vite que « cette aptitude à la surprise et à la rupture se conjuguait parfaitement bien avec les propriétés, désormais essentielles, des aviations de combat ». J'évoquais l'armée de l'air préparant et prolongeant par ses bombardements les opérations menées au sol par l'armée mécanique et, réciproquement, celle-ci conférant, par l'irruption dans les zones ravagées, une utilité stratégique immédiate aux actions destructives des escadres aériennes.
Une si profonde évolution de l'art exigeait celle du commandement. Ayant mis en relief le fait que, désormais, la radiophonie donnait le moyen de relier entre eux les éléments de l'armée future, je terminais l'ouvrage en montrant quels procédés le commandement devait employer pour mener l'instrument nouveau. Pour les chefs, il ne s'agirait plus de diriger, par ordres anonymes, à partir de postes enterrés, une lointaine matière humaine. Au contraire, la présence, le coup d'œil, l'exemple, redeviendraient essentiels au milieu du drame mouvant, rempli d'aléas imprévus et d'occasions instantanées, que serait le combat des forces mécaniques. La personnalité du chef importerait beaucoup plus que les recettes codifiées. « Serait-ce pas tant mieux, demandais-je, si l'évolution devait ainsi favoriser l'élévation de ceux qui, dans les heures tragiques, où la rafale balaie les conventions et les habitudes, se trouvent seuls debout et, par là, nécessaires ? »
Pour finir, j'en appelais à l'État. Pas plus qu'aucun autre corps, l'armée, en effet, ne se transformerait d'elle-même. Or, le corps spécialisé devant amener de profonds changements dans l'institution militaire, en même temps que dans la technique et la politique de la guerre, c'était aux pouvoirs publics qu'il incombait de le créer. Certes, il y faudrait, cette fois encore, un Louvois ou un Carnot. D'autre part, une pareille réforme ne pouvait être qu'une partie d'un tout, un élément dans l'effort de rénovation du pays. « Mais, si cette refonte nationale devait commencer par l'armée, il n'y aurait là rien que de conforme à l'ordre naturel des choses. Alors, dans le dur travail qui doit rajeunir la France, son armée lui servira de recours et de ferment. Car l'épée est l'axe du monde et la grandeur ne se divise pas ».
Pour dresser ce projet d'ensemble, j'avais, naturellement, mis à profit les courants d'idées déclenchés à travers le monde par l'apparition du moteur combattant. Le général Estienne, apôtre et premier Inspecteur des chars, imaginait, dès 1917, d'en faire agir un bon nombre à grande distance en avant de ceux qui accompagnaient l'infanterie. C'est pour cela qu'à la fin de 1918, d'énormes engins de 60 tonnes commençaient à sortir des usines. Mais l'armistice avait arrêté la fabrication et confiné la théorie dans la formule de l'action d'ensemble complétant celle de l'accompagnement. Les Anglais, qui s'étaient montrés des précurseurs en engageant le Royal Tank Corps, à Cambrai en 1917, dans une action massive et profonde, continuaient à nourrir la conception du combat autonome de détachements cuirassés, conception dont le général Fuller et M. Liddell Hart étaient les protagonistes. En France, en 1933, le commandement, réunissant au camp de Suippes des éléments épars, mettait à l'essai un embryon de division légère pour la sûreté et la découverte.
D'autres voyaient plus large encore. Le général von Seeckt, dans son ouvrage : Pensées d'un soldat, paru en 1929, évoquait les possibilités qu'une armée de qualité, — sous-entendu la Reichswehr de 100 000 hommes servant long terme, — possédait par rapport à des masses sans cohésion, — dans son esprit, celles des Français. Le général italien Douhet, calculant les effets que les bombardements aériens pourraient produire sur les centres de l'industrie et de la vie, jugeait l'armée de l'air capable d'emporter, à elle seule, la décision. Enfin, le Plan maximum, soutenu à Genève par M. Paul-Boncour en 1932, proposait d'attribuer à la Société des Nations une force professionnelle, disposant de tous les chars et de tous les avions d'Europe et qui serait chargée de la sécurité collective. Mon plan visait à bâtir en un tout et pour le compte de la France ces vues fragmentaires mais convergentes.
L'ouvrage souleva, d'abord, de l'intérêt mais point d'émotion. Tant que Vers l'armée de métier parut n'être qu'un livre remuant des idées dont la hiérarchie userait à son gré, on voulut bien y voir une originale théorie. Il ne venait à l'esprit de personne que notre organisation militaire pût en être modifiée. Si j'avais eu l'impression que rien ne pressait, en effet, j'aurais pu m'en tenir à faire valoir ma thèse dans les milieux spécialisés, comptant que, l'évolution aidant, mes arguments feraient leur chemin. Mais Hitler, lui n'attendait pas.
Dès octobre 1933, il rompait avec la Société des Nations et prenait, d'office, sa liberté d'action en matière d'armements.
Les années 1934 et 1935 voyaient le Reich déployer un immense effort de fabrication et de recrutement. Le régime national-socialiste affichait sa volonté de briser le traité de Versailles en conquérant le Lebensraum. Il fallait à cette politique un appareil militaire offensif. Certes, Hitler préparait la levée en masse. Peu après son avènement, il instaurait le service du travail et, ensuite, la conscription. Mais, en outre, il avait besoin d'un instrument d'intervention pour trancher les nœuds gordiens, à Mayence, à Vienne, à Prague, à Varsovie, et pour que la lance germanique, pourvue d'une pointe aiguisée, fût en mesure de pénétrer d'un seul coup au cœur de la France.
Les renseignés, d'ailleurs, n'ignoraient pas que le Führer tendait à imprimer sa marque à la nouvelle armée allemande ; qu’il écoutait volontiers les officiers naguère groupés autour du général von Seeckt, tels Keitel, Rundstedt, Guderian, partisans de la manœuvre, de la vitesse, de la qualité et, de ce fait, orientés vers les forces mécaniques ; qu'enfin, adoptant les théories de Goering, il voulait une aviation dont l'action pût être directement liée à la bataille terrestre. Je fus, bientôt, avisé que lui-même s'était fait lire mon livre, dont ses conseillers faisaient cas. En novembre 1934, on apprit que le Reich créait les trois premières Panzerdivisions. Un ouvrage, publié à cette époque par le colonel Nehring, de l'état-major de la Wehrmacht, spécifiait qu'elles auraient une composition pour ainsi dire identique à celle que je proposais pour nos futures divisions cuirassées. En mars 1935, Goering annonçait que le Reich était en train de se donner une puissante armée de l'air et que celle-ci comprendrait, outre beaucoup de chasseurs, de nombreux bombardiers et une forte aviation d'assaut. D'ailleurs, bien que ces mesures fussent autant de violations flagrantes des traités, le monde libre se bornait à y opposer la protestation platonique de la Société des Nations.
Il m'était insupportable de voir l'ennemi du lendemain se doter des moyens de vaincre, tandis que la France en restait privée. Pourtant, dans l'incroyable apathie où était plongée la nation, aucune voix autorisée ne s'élevait pour réclamer qu'on fît le nécessaire. L'enjeu était tel qu'il ne me parut pas permis de me réserver, si minces que fussent mon importance et ma notoriété. La responsabilité de la défense nationale incombait aux pouvoirs publics. Je décidai de porter le débat devant eux.
Je fis, d'abord, alliance avec André Pironneau, rédacteur en chef de l'Écho de Paris, puis directeur de l'Époque. Il prit à tâche de faire connaître le projet d'armée mécanique et de tenir le pouvoir en haleine par l'aiguillon d'un grand organe de presse. Liant sa campagne à l'actualité, André Pironneau publia quarante articles de fond qui rendirent le sujet familier. Chaque fois que les événements tournaient l'attention du public vers la défense nationale, mon amical collaborateur démontrait dans son journal la nécessité de créer le corps spécialisé. Comme on savait que l'Allemagne portait l'essentiel de son effort d'armement sur les engins d'attaque et d'exploitation, Pironneau poussait les cris d'alarme qu'ailleurs l'indifférence étouffait obstinément. Il prouva à vingt reprises, que la masse cuirassée allemande, appuyée par l'aviation, pourrait faire crouler soudain notre défense et jeter dans notre peuple une panique qu'il ne surmonterait pas.
Tandis qu'André Pironneau faisait sa bonne besogne, d'autres journalistes et critiques posaient, tout au moins, la question. Tels : Rémy Roure et le général Baratier, dans le Temps, Jean-Marie Bourget, les généraux de Cugnac et Duval dans le Journal des Débats, Émile Buré et Charles Giron dans l'Ordre, André Lecomte dans l'Aube, le colonel Émile Mayer, Lucien Nachin, Jean Auburtin, dans diverses revues, etc. Cependant, le bloc des faits acquis était trop compact pour qu'on pût l'entamer à coups d'articles de presse. Il fallait faire saisir du problème les instances politiques du pays.
M. Paul Reynaud me parut, par excellence, qualifié pour cette entreprise. Son intelligence était de taille à en embrasser les raisons, son talent, à les faire valoir ; son courage, à les soutenir. En outre, tout notoire qu'il fût, M. Paul Reynaud donnait l'impression d'être un homme qui avait son avenir devant soi. Je le vis, le convainquis et, désormais, travaillai avec lui.
À la tribune de la Chambre des députés, il fit, le 15 mars 1935, une intervention saisissante, montrant pourquoi et comment notre organisation militaire devait être complétée par une armée mécanique de qualité. Peu après, comme le gouvernement demandait le vote des deux ans, M. Paul Reynaud, tout en donnant son accord, déposa une proposition de loi tendant à « la création immédiate d'un corps spécialisé de dix divisions de ligne, une division légère, des réserves générales et des services, formé de militaires servant par contrat et qui devrait être complètement mis sur pied au plus tard le 15 avril 1940 ». Pendant trois ans, M. Paul Reynaud affirma sa position par plusieurs discours qui remuèrent profondément la pâte parlementaire, par un ouvrage intitulé : le Problème militaire français, par de vigoureux articles et interviews, enfin par des entretiens sur le sujet avec des politiques et des militaires importants. Ainsi prenait-il la figure d'un homme d'État novateur et résolu, naturellement désigné pour exercer le pouvoir en cas de difficultés graves.
Comme je croyais bon que la mélodie fût jouée sur des instruments divers, je m'appliquai à mettre d'autres hommes publics dans le jeu. M. Le Cour Grandmaison, séduit par ce qui, dans l'armée de métier, répondait à nos traditions, s'en fit noblement l'apôtre. Trois députés de gauche : Philippe Serre, Marcel Déat, Léo Lagrange dont le talent convenait pour mettre en relief le côté révolutionnaire de l'innovation, acceptèrent d'entrer en ligne. Le premier le fit, en effet, et d'une manière si brillante qu'il prit rang de grand orateur et, peu après, entra au gouvernement. Le second, sur les dons de qui je comptais particulièrement, fut, après son échec aux élections de 1936, attiré dans une voie opposée. Le troisième se trouva empêché, par le parti dont il était membre, d'affirmer ses convictions. Mais, bientôt, des hommes aussi considérables que M. Paul-Boncour à la Chambre et le Président Millerand au Sénat me firent entendre qu'ils étaient, à leur tour, favorables à la réforme.
Cependant, les organismes officiels et leurs soutiens officieux, plutôt que de reconnaître d'évidentes nécessités et d'accepter le changement, quitte à en aménager la formule et les modalités, s'accrochèrent au système en vigueur. Malheureusement, ils le firent d'une manière si catégorique qu'ils se fermèrent à eux-mêmes la voie de la résipiscence. Pour combattre la conception de l'armée mécaniste, ils s'appliquèrent à la défigurer. Pour contredire l'évolution technique, ils s'employèrent à la contester. Pour résister aux événements, ils affectèrent de les ignorer. Je vérifiai, à cette occasion, que la confrontation des idées, dès lors qu'elle met en cause les errements accoutumés et les hommes en place, revêt le tour intransigeant des querelles théologiques.
Le général Debeney, glorieux commandant d'armée de la grande guerre, qui, en 1927, en sa qualité de Chef d'état-major général, avait élaboré les lois d'organisation militaire, condamnait formellement le projet. Dans la Revue des Deux Mondes, il exposait avec autorité que tout conflit européen serait tranché, en définitive, sur notre frontière du nord-est et que le problème consistait à tenir solidement celle-ci. Il ne voyait donc rien à changer aux lois, ni à la pratique, insistant seulement pour que l'on renforçât le système qui en était issu. Le général Weygand intervenait à son tour dans la même Revue des Deux Mondes. Admettant, a priori, que ma conception séparerait l'armée en deux tronçons : « à aucun prix, deux armées ! » protestait-il. Quant au rôle que j'assignais au corps spécialisé, il n'en niait pas l'intérêt, mais affirmait qu'il pouvait être rempli par des éléments déjà constitués : « Nous avons, expliquait-il, une réserve mécanisée, motorisée et montée. Rien n'est à créer, tout existe ». Le 4 juillet 1939, parlant en public à Lille, le général Weygand devait proclamer encore qu'à son avis il ne nous manquait rien.
Le maréchal Pétain crut devoir entrer en ligne. Il le fit dans une préface au livre du général Chauvineau : Une invasion est-elle encore possible ? Le Maréchal y professait que les chars et les avions ne modifiaient pas les données de la guerre et que l'élément principal de la sécurité française était le front continu étayé par la fortification. Le Figaro publiait, sous la signature de Jean Rivière, une série d'articles inspirés et rassurants : Les chars ne sont pas invincibles, La faiblesse des chars, Quand les hommes politiques s'égarent, etc. Dans le Mercure de France, un général Trois étoiles rejetait le principe même de la motorisation : « Les Allemands, déclarait-il, étant naturellement offensifs, doivent naturellement avoir des Panzerdivisions. Mais la France, pacifique et défensive, ne peut être que contre-motorisatrice ».
D'autres critiques usaient de la raillerie. Celui d'une grande revue littéraire écrivait : « On est gêné pour apprécier, avec la courtoisie qu'on voudrait, des idées qui avoisinent l'état de délire. Disons simplement que M. de Gaulle a été devancé, il y a nombre d'années, par le père Ubu, qui était grand tacticien, lui aussi, avec des idées modernes. e Comme nous serons de retour de Pologne, disait-il, nous imaginerons, au moyen de notre science en physique, une machine à vent pour transporter toute l'armée ».
Si le conformisme du parti de la conservation se montrait foncièrement hostile, celui du parti du mouvement n'était pas mieux disposé. Léon Blum, dans le Populaire de novembre-décembre 1934, exprimait sans ménagements l'aversion et l'inquiétude que lui inspirait mon plan. En plusieurs articles : Soldats de métier et armée de métier, Vers l'armée de métier ?, À bas l'armée de métier !, il se dressait, lui aussi, contre le corps spécialisé. Il le faisait, non point en invoquant l'intérêt de la défense nationale, mais au nom d'une idéologie qu'il intitulait démocratique et républicaine, et qui, dans ce qui était militaire, voulait traditionnellement voir une menace pour le régime. Léon Blum jetait donc l'anathème contre un corps de professionnels, dont, à l'en croire, la composition, l'esprit, les armes, mettraient automatiquement la République en danger.
Ainsi étayées à droite et à gauche, les instances officielles se refusèrent à tout changement. Le projet de M. Paul Reynaud fut rejeté par la commission de l'armée de la Chambre. Le rapport, présenté à ce sujet par M. Senac et rédigé avec la collaboration directe de l'Etat-major de l'armée, concluait que la réforme proposée « était inutile, non souhaitable, et qu'elle avait contre elle la logique et l'Histoire ». À la tribune de l'assemblée, le général Maurin, ministre de la Guerre, répondait aux orateurs favorables au corps de manœuvre : « Quand nous avons consacré tant d'efforts à construire une barrière fortifiée, croit-on que nous serions assez fous pour aller, ,en avant de cette barrière, à je ne sais quelle aventure ? » Il ajoutait : « Ce que je vous dis là, c'est la pensée du gouvernement qui, tout au moins en ma personne, connaît parfaitement le plan de guerre ». Ces paroles, qui réglaient le sort du corps spécialisé prévenaient, en même temps, les bons entendeurs d'Europe que, quoi qu'il advînt, la France n'entreprendrait rien d'autre que de garnir la ligne Maginot.
Comme il était à prévoir, la réprobation ministérielle s'étendait à ma personne. Toutefois, ce fut par éclats épisodiques, non par formelle condamnation. C'est ainsi qu'à l'Élysée, à la fin d'une séance du Conseil supérieur de la défense nationale dont j'assurais le secrétariat, le général Maurin m'interpella vivement : « Adieu, de Gaulle ! Là où je suis, vous n'avez plus votre place ! » Dans son cabinet, il criait à des visiteurs qui lui parlaient de moi : « Il a pris un porte-plume : Pironneau, et un phonographe : Paul Reynaud. Je l'enverrai en Corse ! » Cependant, tout en faisant gronder le tonnerre, le général Maurin eut la hauteur d'âme de ne pas le lancer. Peu après, M. Fabry, qui le remplaçait rue Saint-Dominique, et le général Gamelin, qui succédait au général Weygand comme Chef d'état-major général tout en restant à la tête de l'État-major de l'armée, adoptèrent à l'égard du projet la politique négative de leurs prédécesseurs et, vis-à-vis de moi, la même attitude gênée et irritée.
Au fond, les hommes responsables, tout en maintenant le statu quo, ne laissaient pas d'être secrètement sensibles à mes raisons. Ils étaient, d'ailleurs, trop avertis pour ajouter entièrement foi à leurs propres objections. Quand ils déclaraient excessives les idées que je répandais au sujet des possibilités de la force mécanique, ils n'en étaient pas moins inquiets devant celle que se forgeait le Reich. Quand ils prétendaient suppléer aux sept divisions de choc par autant de grandes unités ordinaires de type défensif et quand ils appelaient celles-ci : motorisées, parce qu'elles seraient transportées en camions, ils savaient, mieux que personne, qu'il y avait là, simplement, un jeu de mots. Quand ils alléguaient qu'en adoptant le corps spécialisé on couperait notre armée en deux, ils affectaient de méconnaître que le service de deux ans, voté depuis qu'avait paru mon livre, permettait, au besoin, d'introduire dans le corps d'élite une certaine proportion de soldats du contingent ; qu'il existait une marine, une aviation, une armée coloniale, une armée d'Afrique, une gendarmerie, une garde mobile, qui étaient spécialisées, sans dommage pour la cohésion de l'ensemble ; enfin, que ce qui fait l'unité des diverses forces nationales, c'est non pas l'identité de leur matériel et de leur personnel mais le fait de servir la même patrie, sous les mêmes lois, autour du même drapeau.
C'était donc avec chagrin que je voyais ces hommes éminents se faire, en vertu d'une sorte de loyalisme à l'envers, non point des guides exigeants, mais des porte-parole rassurants. Pourtant, sous leur apparente conviction, je sentais leur nostalgie des horizons qui leur étaient ouverts. Premier épisode d'une longue série d'événements, où une part de l'élite française, condamnant chacun des buts que je serais amené à poursuivre, mais, au fond d'elle-même, désolée de s'en tenir à l'impuissance, m'accorderait, à travers ses blâmes, le triste hommage de ses remords.
Le destin suivait son cours. Hitler, sachant maintenant à quoi s'en tenir sur notre compte, ouvrait la série des coups de force. Déjà, en 1935, à l'occasion du plébiscite de la Sarre, il avait créé une atmosphère si menaçante que le gouvernement français abandonnait la partie avant qu'elle ne fût jouée et qu'ensuite les Sarrois, attirés et intimidés par le déchaînement germanique, votaient en masse pour le IIIe Reich. Mussolini, de son côté, bravant les sanctions de Genève grâce à l'appui du ministère Laval et à la tolérance du cabinet Baldwin, passait à la conquête de l'Éthiopie. Soudain, le 7 mars 1936, l'armée allemande franchit le Rhin.
Le traité de Versailles interdisait aux troupes du Reich l'accès des territoires de la rive gauche, que l'accord de Locarno avait, en outre, neutralisés. En droit strict, nous pouvions les réoccuper, dès lors que l'Allemagne reniait sa signature. Si le corps spécialisé avait existé, ne fût-ce qu'en partie, avec ses engins rapides et son personnel prêt à marcher sur l'heure, la force naturelle des choses l'aurait, du coup, porté sur le Rhin. Comme nos alliés, Polonais, Tchèques, Belges, étaient prêts à nous soutenir et les Anglais engagés d'avance, Hitler eût certainement reculé. Il était, en effet, au début de son effort d'armement et encore hors d'état d'affronter un conflit généralisé. Mais, pour lui, un tel échec, infligé par la France, à cette époque, sur ce terrain, risquait d'avoir, dans son propre pays, des conséquences désastreuses. En jouant un pareil jeu, il pouvait, d'un seul coup, tout perdre.
Il gagna tout. Notre organisation, la nature de nos moyens, l'esprit même de notre défense nationale, sollicitèrent vers l'inaction un pouvoir qui n'y était que trop porté et nous empêchèrent de marcher. Puisque nous n'étions prêts qu'à tenir notre frontière en nous interdisant à nous-mêmes de la franchir en aucun cas, il n'y avait pas à attendre une riposte de la France. Le Führer en était sûr. Le monde entier le constata. Le Reich, au lieu de se voir contraint de retirer ses troupes aventurées, les établit, sans coup férir, dans tout le territoire rhénan, au contact immédiat de la France et de la Belgique. Des lors M. Flandin, ministre des Affaires étrangères, pouvait bien, l'âme ulcérée, se rendre à Londres pour s'informer des intentions de l'Angleterre ; M. Sarraut, Président du Conseil, pouvait bien déclarer que le gouvernement de Paris « n'admettrait pas que Strasbourg fût à portée de canon allemand » ; la diplomatie française pouvait bien obtenir de la Société des Nations un blâme de principe pour Hitler, ce n'étaient là que gestes et mots en face du fait accompli.
À mon sens, l'émotion que l'événement provoqua dans l'opinion pouvait être salutaire. Les pouvoirs publics étaient en mesure d'en profiter pour combler de mortelles lacunes. Bien qu'on fût absorbé, en France, par les élections et par la crise sociale qui les suivit, tout le monde se trouvait d'accord pour renforcer la défense du pays. Si l'effort était porté sur la création de l'instrument qui nous manquait, l'essentiel pouvait être sauvé. Il n'en fut rien. Les crédits militaires considérables, ouverts en 1936, furent employés à compléter le système existant, mais non à le modifier.
J'avais eu, pourtant, quelque espoir. Dans le grand trouble qui agitait, alors, la nation et que la politique encadrait dans une combinaison électorale et parlementaire intitulée Front populaire, il y avait, me semblait-il, l'élément psychologique qui permettait de rompre avec la passivité. Il n'était pas inconcevable qu'en présence du national-socialisme triomphant à Berlin, du fascisme régnant à Rome, du phalangisme approchant de Madrid, la République française voulût, tout la fois, transformer sa structure sociale et réformer sa force militaire. Au mois d'octobre, Léon Blum, Président du Conseil, m'invita à venir le voir. Il se trouva que notre entretien eut lieu l'après-midi même du jour où le roi des Belges avait déclaré mettre fin à l'alliance avec la France et avec l'Angleterre. Le roi alléguait que, si son pays était attaqué par l'Allemagne, cette alliance ne le protégerait pas. « En effet, proclamait-il, étant donné les possibilités des forces mécaniques modernes, nous serions seuls, en tout état de cause ».
Avec chaleur, Léon Blum m'assura de l'intérêt qu'il portait à mes idées.
Pourtant, lui dis-je, vous les avez combattues.
On change d'optique, répondit-il, quand on devient chef du gouvernement.
Nous parlâmes, d'abord, de ce qui se passerait si, comme il fallait le prévoir, Hitler marchait sur Vienne, sur Prague ou sur Varsovie.
C'est très simple, fis-je observer, suivant l'occurrence, nous rappellerons nos disponibles ou nous mobiliserons nos réserves. Alors, regardant par les créneaux de nos ouvrages, nous assisterons passivement à l'asservissement de l'Europe.
Eh ! quoi ? s'écria Léon Blum, voudriez-vous que nous portions un corps expéditionnaire en Autriche, en Bohême, en Pologne ?
Non ! dis-je. Mais, si la Wehrmacht s'avance le long du Danube ou de l'Elbe, que n'irions-nous au Rhin ? Tandis qu'elle déboucherait sur la Vistule, pourquoi n'entrerions-nous pas dans la Ruhr ? Au reste, le fait seul que nous serions capables de ces ripostes empêcherait, sans doute, les agressions. Mais notre actuel système nous interdit de bouger. Au contraire, le corps cuirassé nous y déterminerait. N'est-il pas vrai qu'un gouvernement peut trouver quelque soulagement à se sentir orienté d'avance ?
Le Président du Conseil en convint de bonne grâce, mais déclara :
Il serait, certes, déplorable que nos amis d'Europe centrale et orientale soient, momentanément, submergés. Toutefois, en dernier ressort, rien ne serait fait, pour Hitler, tant qu'il ne nous aurait pas abattus. Comment y parviendrait-il ? Vous conviendrez que notre système, mal conformé pour l'attaque, est excellent pour la défense.
Je démontrai qu'il n’en était rien. Rappelant la déclaration publiée le matin par Léopold III, je fis remarquer que c'était l'infériorité où nous plaçait, par rapport aux Allemands, l'absence d'un corps d'élite mécanique qui nous coûtait l'alliance belge. Le chef du gouvernement ne le contesta pas, bien qu'il pensât que l'attitude de Bruxelles n'eût pas seulement des motifs stratégiques.
En tout cas, dit-il, notre front défensif et nos ouvrages fortifiés protégeraient notre territoire.
Rien n'est moins sûr, lui répondis-je, déjà, en 1918, il n'y avait plus de front inviolable. Or, quels progrès ont fait, depuis, les chars et les avions ! Demain, l'action concentrée d'un nombre suffisant d'engins sera susceptible de rompre, dans un secteur choisi, n'importe quelle barrière défensive. Une fois la brèche ouverte, les Allemands seront en mesure de pousser, loin derrière nos lignes, une masse rapide et cuirassée appuyée par leur armée de l'air. Si nous en avons autant, tout pourra être réparé. Sinon, tout sera perdu.
Le Président du Conseil me déclara que le gouvernement, approuvé par le Parlement, avait décidé d'engager, en dehors du budget ordinaire, de grandes dépenses pour la défense nationale et qu'une part importante des crédits devait être consacrée aux chars et a l'aviation. J'appelai son attention sur le fait que, parmi les avions dont la construction était prévue ; presque tous seraient destinés à l'interception et non à l'attaque. Quant aux chars, il s'agissait, pour les neuf dixièmes, de Renault et de Hotchkiss du type 1935, modernes dans leur genre, mais lents, lourds, armés de petits canons courts, faits pour accompagner le combat de l'infanterie mais pas du tout pour constituer un ensemble autonome de grandes unités. Au reste, on n'y songeait pas. Notre organisation resterait donc ce qu'elle était.
Nous allons, remarquai-je, construire autant d'engins et dépenser autant d'argent qu'il en faudrait pour l'armée mécanique et nous n'aurons pas cette armée.
L'emploi des crédits affectés au département de la Guerre, observa le Président, est l'affaire de M. Daladier et du général Gamelin.
Sans doute, répondis-je. Permettez-moi, cependant, de penser que la défense nationale incombe au gouvernement.
Pendant notre conversation, le téléphone avait sonné dix fois, détournant l'attention de Léon Blum sur de menues questions parlementaires ou administratives. Comme je prenais congé et qu'on l'appelait encore, il fit un grand geste las.
Voyez, dit-il, s'il est facile au chef du gouvernement de se tenir au plan que vous tracez quand il ne peut rester cinq minutes avec la même idée !
J'appris bientôt que le Président du Conseil, quoique frappé par notre entretien, n'ébranlerait pas les colonnes du temple et que l'on appliquerait, tel quel, le plan prévu antérieurement. Désormais, notre chance d'équilibrer, en temps voulu, la force nouvelle du Reich me semblait fort compromise. J'étais convaincu, en effet, que le caractère d'Hitler, sa doctrine, son âge, l'impulsion même qu'il avait donnée au peuple allemand, ne lui permettaient pas d'attendre. Les choses iraient, maintenant, trop vite pour que la France rattrapât son retard, ses dirigeants l'eussent-ils voulu.
Le 1er mai 1937, défilait, à travers Berlin, une Panzerdivision complète, survolée par des centaines d'avions, L'impression produite sur les spectateurs et, d'abord, sur M. François-Poncet, ambassadeur de France, et sur nos attachés militaires fut celle d'une force que rien, sauf une force semblable, ne pourrait arrêter. Mais leurs rapports ne firent pas modifier les dispositions prises par le gouvernement de Paris. Le 11 mars 1938, Hitler réalisait l'Anschluss. Il lançait sur Vienne une division mécanique, dont le seul aspect ralliait le consentement général et avec laquelle, le soir même, il entrait triomphalement dans la capitale autrichienne. En France, loin de tenir compte de cette rude démonstration, on s'appliqua à rassurer le public par la description ironique des pannes subies par quelques chars allemands au cours de cette Marche forcée. On ne se laissait pas davantage éclairer par les leçons de la guerre civile espagnole, où les tanks italiens et les avions d'assaut allemands, si réduit que fût leur nombre, jouaient le rôle principal dans tout combat ou ils paraissaient.
En septembre, le Führer, avec la complicité de Londres, puis de Paris, exécutait la Tchécoslovaquie. Trois jours avant Munich, le chancelier du Reich, parlant au Palais des Sports de Berlin, avait mis les points sur les i, au milieu des rires de joie et des hourras d'enthousiasme. « Maintenant, criait-il, je puis avouer publiquement ce que, déjà, vous savez tous. Nous avons réalisé un armement tel que le monde n'en a jamais vu ! » Le 15 mars 1939, il arrachait au Président Hacha l'abdication définitive et entrait à Prague le même jour. Après quoi, dès le 1er septembre, il se lançait sur la Pologne. Dans ces actes successifs d'une seule et même tragédie, la France jouait le rôle de la victime qui attend son tour.
Pour moi, j'assistais à ces événements sans surprise, mais non sans douleur. Après avoir, en 1937, participé aux travaux du Centre des Hautes Etudes Militaires, j'avais reçu le commandement du 507ème Régiment de Chars, à Metz. Mes obligations de colonel et mon éloignement de Paris me privaient des facilités et des contacts nécessaires pour soutenir ma grande querelle. D'autre part, M. Paul Reynaud était entré, au printemps de 1938, dans le cabinet Daladier, avec la charge de la Justice, puis celle des Finances. Outre que la solidarité ministérielle le liait, dorénavant, le rétablissement de notre équilibre économique et monétaire constituait une tâche si pressante qu'elle absorbait le ministre. Surtout, l'obstination montrée par le pouvoir à cultiver un système militaire statique pendant que le dynamisme allemand se déployait sur l'Europe, l'aveuglement d'un régime qui poursuivait ses jeux absurdes en face d'un Reich prêt à bondir sur nous, la stupidité des badauds qui acclamaient l'abandon de Munich, n'étaient, en vérité, que les effets d'un profond renoncement national. À cela, je ne pouvais rien. Toutefois, en 1938, sentant se lever la tempête, je publiai La France et son armée. J'y montrais comment, de siècle en siècle, l'âme et le sort du pays se reflètent constamment au miroir de son armée ; ultime avertissement que, de ma modeste place, j'adressais à la patrie à la veille du cataclysme.
Quand, en septembre 1939, le gouvernement français, à l'exemple du cabinet anglais, accepta d'entrer dans le conflit déjà commencé en Pologne, je n'eus pas le moindre doute qu'il le faisait avec l'illusion qu'en dépit de l'état de guerre on ne se battrait pas à fond. Comme commandant des chars de la 5ème Armée, en Alsace, c'est sans aucun étonnement que je vis nos forces mobilisées s'établir dans la stagnation, tandis que la Pologne était foudroyée en deux semaines par les Panzerdivisions et les escadres aériennes. Il est vrai que l'intervention soviétique hâtait l'écrasement des Polonais. Mais, dans l'attitude de Staline, faisant, tout à coup, cause commune avec Hitler, on discernait sa conviction que les Français resteraient immobiles, qu'ainsi le Reich avait les mains libres et qu'il était préférable de partager avec lui la proie, plutôt que d'être la sienne. Tandis que les forces ennemies se trouvaient, presque en totalité, employées sur la Vistule, nous ne faisions rien, en effet, à part quelques démonstrations, pour nous porter sur le Rhin. Nous ne faisions rien, non plus, pour mettre l'Italie hors de cause en lui donnant le choix entre l'invasion française et la cession de gages de sa neutralité. Nous ne faisions rien, enfin, pour réaliser tout de suite la jonction avec la Belgique en gagnant Liège et le canal Albert.
Encore, l'école dirigeante voulait-elle voir dans cet attentisme une fructueuse stratégie. À la radio, les gouvernants, en premier lieu le Président du Conseil, et, dans la presse, maints notables, s'appliquaient à faire valoir les avantages de l'immobilité, grâce à laquelle, disaient-ils, nous maintenions sans pertes l'intégrité du territoire. M. Brisson, directeur du Figaro, s'informant de mon opinion au cours d'une visite qu'il me faisait à Wangenbourg et m'entendant regretter la passivité de nos forces, s'exclamait : « Ne voyez-vous pas que nous avons, d'ores et déjà, gagné la Marne blanche ? » Passant à Paris, en janvier, et dînant rue de Rivoli chez M. Paul Reynaud, j'y rencontrai Léon Blum.
Quels sont vos pronostics ? me dit celui-ci.
Le problème, répondis‑je, est de savoir si, au printemps, les Allemands attaqueront vers l'Ouest pour prendre Paris ou vers l'Est pour atteindre Moscou.
Y pensez-vous ? s'étonna Léon Blum. Les Allemands attaquer à l'Est ? Mais pourquoi iraient-ils se perdre dans les profondeurs des terres russes ? Attaquer à l'Ouest ? Mais que pourraient-ils faire contre la ligne Maginot ?
Le Président Lebrun visitant la 5ème Armée, je lui présentai mes chars. « Vos idées me sont connues, me dit-il aimablement. Mais, pour que l'ennemi les applique, il semble bien qu'il soit trop tard ».
C'est pour nous qu'il était trop tard. Le 26 janvier, toutefois, je tentai un dernier effort. Aux 80 principales personnalités du gouvernement, du commandement, de la politique, j'adressai un mémorandum destiné à les convaincre que l'ennemi prendrait l'offensive avec une force mécanique, terrestre et aérienne, très puissante ; que, de ce fait, notre front pouvait être, à tout moment, franchi ; que, faute de disposer nous-mêmes d'éléments de riposte équivalents, nous risquions fort d'être anéantis ; qu'il fallait décider, tout de suite, la création de l'instrument voulu ; que, tout en poussant les fabrications nécessaires, il était urgent de réunir, en un corps de réserve mécanique, celles des unités existantes ou en cours de formation qui, à la rigueur, pouvaient y figurer.
Je concluais : « à aucun prix, le peuple français ne doit tomber dans l'illusion que l'immobilité militaire actuelle serait conforme au caractère de la guerre en cours. C'est le contraire qui est vrai. Le moteur confère aux moyens de destruction modernes une puissance, une vitesse, un rayon d'action, tels que le conflit présent sera, tôt ou tard, marqué par des mouvements, des surprises, des irruptions, des poursuites, dont l'ampleur et la rapidité dépasseront infiniment celles des plus fulgurants événements du passé... Ne nous y trompons pas ! Le conflit qui est commencé pourrait bien être le plus étendu, le plus complexe, le plus violent de tous ceux qui ravagèrent la terre. La crise, politique, économique, sociale, morale, dont il est issu, revêt une telle profondeur et présente un tel caractère d'ubiquité qu'elle aboutira fatalement à un bouleversement complet de la situation des peuples et de la structure des États. Or, l'obscure harmonie des choses procure à cette révolution un instrument militaire, — l'armée des machines, — exactement proportionné à ses colossales dimensions. Il est grand temps que la France en tire la conclusion ».
Mon mémorandum ne provoqua pas de secousse. Pourtant, les idées lancées et les preuves étalées finissaient par faire quelque effet. À la fin de 1939, il existait deux divisions légères mécaniques et on en formait une troisième. Toutefois il ne s'agissait que d'unités de découverte, qui eussent été très utiles pour éclairer les manœuvres d'une masse cuirassée, mais dont le rendement serait faible dès lors que cette masse n'existait pas. Le 2 décembre 1938, le Conseil supérieur de la guerre, sur l'insistance du général Billotte, avait décidé la création de deux divisions cuirassées. L'une était formée au début de 1940. L'autre devait l'être au mois de mars. Des chars de 30 tonnes du type B, dont les premiers exemplaires existaient depuis quinze ans et dont on fabriquait, enfin ! trois centaines, armeraient ces divisions. Mais chacune, quelle que fût la qualité des engins, serait très loin d'avoir la puissance que j'avais proposée. Elle comprendrait 120 chars ; j'en aurais voulu 500. Elle disposerait d'un seul bataillon d'infanterie se déplaçant en camions ; suivant moi, il en fallait 7 en véhicules tous-terrains. Elle posséderait 2 groupes d'artillerie ; c'étaient 7 groupes, dotés de pièces tous-azimuts, que je jugeais nécessaires. Elle n'aurait pas de groupe de reconnaissance ; à mon sens, elle en avait besoin. Enfin, je ne concevais l'emploi des unités mécaniques que sous la forme d'une masse autonome, organisée et commandée en conséquence. Au contraire, il n'était question que d'affecter les divisions cuirassées à divers corps d'armée d'ancien type, autrement dit de les fondre dans le dispositif général.
Les mêmes velléités de changement, qui, à défaut de volonté, apparaissaient sur le plan militaire, se faisaient jours dans le domaine politique. L'espèce d'euphorie que la drôle de guerre avait, d'abord, entretenue dans le personnel dirigeant, commençait à s'effacer. En mobilisant des millions d'hommes, en consacrant l'industrie à la fabrication des armes, en engageant d'énormes dépenses, ou amorçait dans la nation des bouleversements dont les effets apparaissaient, déjà, aux politiques alarmés. Rien, d'ailleurs, n'annonçait chez l'ennemi l'affaiblissement progressif que l'on attendait du blocus. Sans qu'on préconisât tout haut une autre politique de guerre, dont on n'avait pas les moyens, chacun tournait, cependant, son malaise et ses aigreurs contre celle qui était pratiquée. Conformément aux habitudes, le régime, incapable d'adopter les mesures qui eussent assuré le salut, mais cherchant à donner le change à lui-même et à l'opinion, ouvrit une crise ministérielle. Le 21 mars, la Chambre renversait le cabinet Daladier. Le 23, M. Paul Reynaud formait le gouvernement.
Appelé à Paris par le nouveau Président du Conseil, je rédigeai, à sa demande, une déclaration nette et brève qu'il adopta telle quelle pour la lire au Parlement. Puis, tandis que, déjà, les intrigues bruissaient dans les coulisses, je fus au Palais-Bourbon assister d'une tribune à la séance de présentation.
Celle-ci fut affreuse. Après la déclaration du gouvernement, lue par son chef devant une Chambre sceptique et morne, on n'entendit guère, dans le débat, que les porte-parole des groupes ou des hommes qui s'estimaient lésés dans la combinaison. Le danger couru par la patrie, la nécessité de l'effort national, le concours du monde libre, n'étaient évoqués que pour décorer les prétentions et les rancœurs. Seul, Léon Blum, à qui, pourtant, nulle place n'avait été offerte, parla avec élévation. Grâce à lui M. Paul Reynaud l'emporta, quoique d'extrême justesse. Le ministère obtint la confiance à une voix de majorité. « Encore, devait me dire plus tard M. Herriot, Président de la Chambre, je ne suis pas très sûr qu'il l'ait eue ».
Avant de regagner mon poste, à Wangenbourg, je demeurai quelques jours auprès du Président du Conseil installé au Quai d'Orsay. C'était assez pour apercevoir à quel point de démoralisation le régime était arrivé. Dans tous les partis, dans la presse, dans l'administration, dans les affaires, dans les syndicats, des noyaux très influents étaient ouvertement acquis à l'idée de cesser la guerre. Les renseignés affirmaient que tel était l'avis du maréchal Pétain, ambassadeur à Madrid, et qui était censé savoir, par les Espagnols, que les Allemands se prêteraient volontiers à un arrangement. « Si Reynaud tombe, disait-on partout, Laval prendra le pouvoir avec Pétain à ses côtés. Le Maréchal, en effet, est en mesure de faire accepter l'armistice par le Commandement ». Par milliers d'exemplaires, circulait un dépliant, portant sur ses trois pages l'image du Maréchal, d'abord en chef vainqueur de la grande guerre avec la légende : « Hier, grand soldat ! », ensuite en ambassadeur : « Aujourd'hui, grand diplomate ! », enfin en personnage immense et indistinct : « Demain ? ».
Il faut dire que certains milieux voulaient voir l'ennemi bien plutôt dans Staline que dans Hitler. Ils se souciaient des moyens de frapper la Russie, soit en aidant la Finlande, soit en bombardant Bakou, soit en débarquant à Stamboul, beaucoup plus que de la façon de venir à bout du Reich. Beaucoup professaient tout haut l'admiration qu'ils éprouvaient à l'égard de Mussolini. Quelques-uns, au sein même du gouvernement, travaillaient à obtenir que la France achetât les bonnes grâces du Duce en lui cédant Djibouti, le Tchad, une part d'un condominium sur la Régence tunisienne. De leur côté, les communistes, qui s'étaient bruyamment ralliés à la cause nationale tant que Berlin s'opposait à Moscou, maudissaient la guerre capitaliste dès l'instant où s'étaient accordés Molotov et Ribbentrop. Quant à la masse, désorientée, sentant qu'à la tête de l'État rien ni personne n'était en mesure de dominer les événements, elle flottait dans le doute et l'incertitude. Il était clair qu'un revers grave susciterait dans le pays une vague de stupeur et d'effroi qui risquerait de tout emporter.
Dans cette atmosphère délétère, M. Paul Reynaud s'efforçait d'établir son autorité. C'était d'autant plus difficile qu'il se trouvait en conflit permanent avec M. Daladier, auquel il succédait à la présidence du Conseil, mais qui restait au gouvernement comme ministre de la Défense nationale et de la Guerre. Cette situation étrange ne pouvait être modifiée, car le parti radical, sans la tolérance duquel le ministère serait tombé, exigeait que son chef y demeurât en attendant d'en reprendre la tête à la première occasion. D'autre part, M. Paul Reynaud, dans son désir d'élargir son infime majorité, tâchait de dissoudre les préventions des modérés à son égard. Opération délicate, car une large fraction de la droite souhaitait la paix avec Hitler et l'entente avec Mussolini. Le Président du Conseil se trouva ainsi conduit à appeler auprès de lui, comme sous-secrétaire d'État, M. Paul Baudouin, très actif dans ces milieux, et à le nommer secrétaire du Comité de guerre qu'il venait d'instituer.
À la vérité, M. Paul Reynaud avait pensé me confier cette fonction. Le Comité de guerre, qui assurait la conduite du conflit et réunissait, à cette fin, les principaux ministres ainsi que les commandants en chef de l'armée, de la marine et de l'air, pouvait jouer un rôle capital. Préparer ses délibérations, assister à ses séances, notifier ses décisions et en suivre l'exécution, c'était la charge de son secrétaire. Beaucoup de choses pourraient dépendre de la manière dont elle serait exercée. Mais, si M. Paul Reynaud paraissait souhaiter qu'elle le fût par moi, M. Daladier, lui, ne voulait pas y consentir. Au messager du Président du Conseil, qui venait, rue Saint-Dominique, lui parler de ce désir, il répondait, tout de go : « Si de Gaulle vient ici, je quitterai ce bureau, je descendrai l'escalier et je téléphonerai à Paul Reynaud qu'il le mette à ma place ».
M. Daladier n'était nullement hostile à ma personne. Il l'avait prouvé, naguère, en prenant lui-même, comme ministre, la décision de m'inscrire au tableau d'avancement, dont la cabale des bureaux essayait de m'écarter. Mais M. Daladier, qui, depuis plusieurs années, portait la responsabilité de la défense nationale, avait épousé le système en vigueur. Sentant que les événements allaient trancher, d'un jour à l'autre, assumant à l'avance les conséquences de leur arbitrage estimant que, de toute façon, il était trop tard pour changer l'organisation, il tenait, plus que jamais, aux positions qu'il avait prises. Mais, pour moi, assurer le secrétariat du Comité de guerre malgré l'opposition du ministre de la Défense nationale était, évidemment, impossible. Je repartis pour le front.
Auparavant, j'avais été voir le général Gamelin qui me convoquait à son quartier du château de Vincennes. Il s'y trouvait dans un cadre semblable à celui d'un couvent, entouré de peu d'officiers, travaillant et méditant sans se mêler au service courant. Il laissait le général Georges commander le front Nord-Est, ce qui pouvait aller tant qu'il ne s'y passait rien, mais deviendrait, sans doute, insoutenable si la bataille s'engageait. Le général Georges était, quant à lui, installé à la Ferté-sous-Jouarre avec une partie de l'État-major, tandis que d'autres bureaux fonctionnaient à Montry sous la direction du général Doumenc, major-général. En fait, l'organe du commandement suprême était coupé en trois tronçons. Dans sa thébaïde de Vincennes, le général Gamelin me fit l'effet d'un savant, combinant en laboratoire les réactions de sa stratégie.
Il m'annonça, tout d'abord, qu'il voulait porter de deux à quatre le nombre des divisions cuirassées et me fit connaître sa décision de me donner le commandement de la 4ème, laquelle serait formée à partir du 15 mai. Quels que fussent les sentiments que m'inspirait, du point de vue général, notre retard, peut-être irrémédiable, quant aux forces mécaniques, j'éprouvai une grande fierté à me voir appelé comme colonel au commandement d'une division. Je le dis au général Gamelin. Il me répondit simplement. « Je comprends votre satisfaction. Quant à votre inquiétude je ne la crois pas justifiée ».
Le Généralissime me parla, alors, de la situation, telle qu'il la voyait. Dévoilant une carte où étaient portés le dispositif de l'ennemi et le nôtre, il me dit qu'il s'attendait à l'attaque prochaine des Allemands. Celle-ci, d'après ses prévisions, serait dirigée principalement sur la Hollande et la Belgique et viserait le Pas-de-Calais pour nous couper des Anglais. Divers indices lui donnaient à penser que l'ennemi exécuterait, au préalable, une opération de couverture ou de diversion vers les pays scandinaves. Lui-même se montrait, non seulement confiant dans ses propres dispositions et dans la valeur de ses forces, mais satisfait et, même, impatient de les voir mettre à l'épreuve. À l'entendre, je me convainquis qu'à force de porter en lui-même un certain système militaire et d'y appliquer son labeur, il s'en était fait une foi. Je crus sentir aussi que, se reportant à l'exemple de Joffre dont il avait été, dans les débuts de la grande guerre, le collaborateur immédiat et, quelque peu, l'inspirateur, il s'était convaincu qu'à son échelon l'essentiel était d'arrêter, une fois pour toutes, sa volonté sur un plan défini et de ne s'en laisser ensuite détourner par aucun avatar. Lui, dont l'intelligence, l'esprit de finesse, l'empire sur soi, atteignaient un très haut degré, ne doutait certainement pas que, dans la bataille prochaine, il dût finalement l'emporter.
C'est avec respect, mais aussi quelque malaise, que je quittai ce grand chef, s'apprêtant, dans son cloître, à assumer tout à coup une responsabilité immense, en jouant le tout pour le tout sur un tableau que j'estimais mauvais.
Cinq semaines après, éclatait la foudre. Le 10 mai, l'ennemi, ayant auparavant mis la main sur le Danemark et presque toute la Norvège, entamait sa grande offensive. Celle-ci serait, de bout en bout, menée par les forces mécaniques et par l'aviation, la masse suivant le mouvement sans qu'il fût jamais besoin de l'engager à fond. En deux groupements : Hoth et Kleist, dix divisions cuirassées et six motorisées se ruaient vers l'ouest. Sept de ces dix Panzers, traversant l'Ardenne, atteignaient la Meuse en trois jours. Le 14 mai, elles l'avaient franchie, à Dinaut, Givet, Monthermé, Sedan, tandis que quatre grandes unités motorisées les appuyaient et les couvraient, que l'aviation d'assaut les accompagnait sans relâche et que les bombardiers allemands, frappant derrière notre front les voies ferrées et les carrefours, paralysaient nos transports. Le 18 mai, ces sept Panzers étaient réunies autour de Saint-Quentin, prêtes à foncer, soit sur Paris, soit sur Dunkerque, ayant franchi la ligne Maginot, rompu notre dispositif, anéanti l'une de nos armées. Pendant ce temps, les trois autres, accompagnées de deux motorisées et opérant dans les Pays-Bas et le Brabant, où les Alliés disposaient de l'armée hollandaise, de l'armée belge, de l'armée britannique et de deux armées françaises, jetaient dans cet ensemble de 800 000 combattants un trouble qui ne serait pas réparé. On peut dire qu'en une semaine le destin était scellé. Sur la pente fatale, où une erreur démesurée nous avait, de longtemps, engagés, l'armée, l'État, la France, roulaient, maintenant, à un rythme vertigineux.
Il existait, pourtant, 3 000 chars français modernes et 800 automitrailleuses. Les Allemands n'en avaient pas plus. Mais les nôtres étaient, comme prévu, répartis dans les secteurs du front. Ils n'étaient, d'ailleurs, pour la plupart, nullement construits, ni armés, pour faire partie d'une masse de manœuvre. Même, les quelques grandes unités mécaniques portées à l'ordre de bataille furent engagées séparément. Les trois divisions légères, jetées vers Liège et vers Breda à la découverte, durent refluer rapidement et furent, alors, étalées pour tenir un front. La 1ère Division cuirassée, remise à un corps d'armée et lancée seule à la contre-attaque, le 16 mai, à l'ouest de Namur, fut enveloppée et détruite. Le même jour, la 2ème, transportée en chemin de fer vers Hirson, voyait ses éléments, à mesure de leur débarquement, successivement engloutis dans la confusion générale. La veille, au sud de Sedan, la 3ème Division, qui venait d'être constituée, disloquée tout aussitôt entre les bataillons d'une division d'infanterie, s'enlisait par fragments dans une contre-attaque avortée. Eussent-elles été, d'avance, réunies, ces unités mécaniques, en dépit de leurs déficiences auraient pu porter à l'envahisseur des coups redoutables. Mais, isolées les unes des autres, elles n'étaient plus que lambeaux six jours après la mise en marche des groupements cuirassés allemands. Quant à moi, discernant la vérité à travers des bribes de nouvelles ; il n'était rien que je n'eusse donné pour avoir eu tort.
Mais la bataille, fût-elle désastreuse, arrache le soldat lui-même. Celle-ci me saisit à mon tour. Le 11 mai, je reçois l'ordre de prendre le commandement de la 4ème Division cuirassée, qui, d'ailleurs, n'existe pas, mais dont les éléments, venus de points très éloignés, seront mis, peu à peu, à ma disposition. Du Vésinet, où est d'abord fixé mon poste, je suis appelé, le 15 mai, au Grand Quartier Général pour y recevoir ma mission.
Celle-ci m'est notifiée par le Major-général. Elle est large. « Le commandement, me dit le général Doumenc, veut établir un front défensif sur l'Aisne et sur l'Ailette pour barrer la route de Paris. La VIe Armée, commandée par le général Touchon et formée d'unités prélevées dans l'Est, va s'y déployer. Avec votre division, opérant seule en avant dans la région de Laon, vous avez à gagner le temps nécessaire à cette mise en place. Le général Georges, Commandant en chef sur le front Nord-Est, s'en remet à vous des moyens à employer. D'ailleurs, vous dépendrez de lui seul et directement ; le commandant Chomel assurera la liaison ».
Le général Georges me reçoit, calme, cordial, mais visiblement accablé. Il me confirme ce qu'il attend de moi et ajoute : « Allez, de Gaulle ! Pour vous, qui avez, depuis longtemps, les conceptions que l'ennemi applique, voilà l'occasion d'agir ». Les bureaux font, ensuite, diligence pour diriger vers Laon, à mesure que ce sera possible, les éléments qui me sont destinés. Je constate que l'État-major, submergé par les innombrables problèmes de mouvements et de transports que posent, partout, la surprise et le bouleversement subis dans ces terribles jours, s'acquitte au mieux de sa tâche. Mais on sent que l'espoir s'en va et que le ressort est cassé.
Je file jusqu'à Laon, établis mon poste à Bruyères, au sud-est de la ville, et parcours les environs. En fait de troupes françaises, il n'y a, dans la région, que quelques éléments épars appartenant à la 3ème Division de Cavalerie, une poignée d'hommes qui tient la citadelle de Laon et le 4ème Groupe autonome d'Artillerie, chargé d'un éventuel emploi d'engins chimiques, oublié là par hasard. Je m'annexe ce groupe, formé de braves gens qui n'ont d'armes que des mousquetons, et les dispose, pour la sûreté, le long du canal de Sissonne. Le soir même, les patrouilles ennemies prennent, déjà, leur contact.
Le 16, rejoint par un embryon de mon état-major, je fais des reconnaissances et recueille des informations. L'impression que j'en retire est que de grosses forces allemandes, qui ont débouché des Ardennes par Rocroi et par Mézières, marchent, non pas vers le sud, mais vers l'ouest pour gagner Saint‑Quentin, en se couvrant à gauche par des flancs-gardes portées au sud de la Serre. Sur toutes les routes venant du nord, affluent de lamentables convois de réfugiés. J'y vois, aussi, nombre de militaires désarmés. Ils appartiennent aux troupes que l'offensive des Panzers a mises en débandade au cours des jours précédents. Rattrapés dans leur fuite par les détachements mécaniques de l'ennemi, ils en ont reçu l'ordre de jeter leurs fusils et de filer vers le sud pour ne pas encombrer les routes. « Nous n'avons pas, leur a-t-on crié, le temps de vous faire prisonniers ! »
Alors, au spectacle de ce peuple éperdu et de cette déroute militaire, au récit de cette insolence méprisante de l'adversaire, je me sens soulevé d'une fureur sans bornes. Ah ! c'est trop bête ! La guerre commence infiniment mal. Il faut donc qu'elle continue. Il y a, pour cela, de l'espace dans le monde. Si je vis, je me battrai, où il faudra, tant qu'il faudra, jusqu'à ce que l'ennemi soit défait et lavée la tache nationale. Ce que j'ai pu faire, par la suite, c'est ce jour-là que je l'ai résolu.
Pour commencer, j'attaquerai demain matin avec les forces, quelles qu'elles soient, qui me seront parvenues. Avançant vers le nord-est d'une vingtaine de kilomètres, je tâcherai d'atteindre, sur la Serre, Moncornet, nœud des routes vers Saint-Quentin, Laon et Reims. Ainsi, je couperai la première, que l'ennemi ne pourra plus utiliser dans sa marche à l'ouest, et je barrerai les deux autres qui, autrement, le mèneraient tout droit au front ténu de la VIe Armée. À l'aube du 17 mai, j'ai reçu 3 bataillons de chars : un du type B, (46ème Bataillon), renforcé d'une compagnie de type D2 et appartenant à la 6ème Demi-brigade ; les 2 autres du type Renault 35, (2ème et 24ème Bataillons) formant la 8ème Demi-brigade. Je les lance en avant sitôt que paraît le jour. Culbutant sur leur route les éléments ennemis qui, déjà, envahissent le terrain, ils atteignent Montcornet. Jusqu'au soir, ils combattent aux abords et à l'intérieur de la localité, réduisant maints nids de résistance et attaquant au canon les convois allemands qui tâchent de passer. Mais, sur la Serre, l'ennemi est en force. Nos chars, que rien ne soutient, ne peuvent, évidemment, la franchir.
Dans la journée, arrive le 4ème Bataillon de Chasseurs. À peine débarqué, je l'emploie à réduire, près de Chivres, une avant-garde adverse qui a laissé passer nos chars et s'est, ensuite, révélée. C'est bientôt fait. Mais, depuis le nord de la Serre, l'artillerie allemande tire sur nous. La nôtre est loin d'être en place. Tout l'après-midi, les Stukas, fondant du ciel et revenant sans cesse, bombardent en piqué nos chars et nos camions. Nous n'avons rien pour leur répondre. Enfin, des détachements mécaniques allemands, de plus en plus nombreux et actifs, escarmouchent sur nos arrières. Enfants perdus à 30 kilomètres en avant de l'Aisne, il nous faut mettre un terme à une situation pour le moins aventurée.
La nuit venue, je place au contact de l'ennemi le régiment de reconnaissance, 10ème Cuirassiers, qui vient de me rejoindre et je ramène vers Chivres les chars et les chasseurs. Il y a, sur le terrain, plusieurs centaines de morts allemands et nombre de camions ennemis brûlés. Nous avons fait 130 prisonniers. Nous n'avons pas perdu 200 hommes. À l'arrière, sur les routes, des réfugiés ont cessé de fuir. Certains, même, rebroussent chemin. Car le bruit court dans leurs tristes colonnes que les troupes françaises ont avancé.
Maintenant, c'est, non plus au nord-est, mais au nord de Laon, qu'il faut agir car d'importantes forces ennemies, venant de Marle et allant vers l'ouest, se dirigent sur La Fère en longeant le cours de la Serre. En même temps, les flancs-gardes allemandes commencent à se répandre au sud et menacent d'atteindre l'Ailette. La 4ème Division cuirassée emploie la nuit du 18 au 19 mai à se mettre en place aux débouchés nord de Laon. Entre-temps, j'ai reçu des renforts : le 3ème Cuirassiers, soit 2 escadrons de chars Somua, et le 322ème Régiment d'Artillerie à 2 groupes de 75. En outre, le général Petiet, commandant la 3ème Division légère de Cavalerie, m'a promis l'appui de ses canons mis en batterie à hauteur de Laon.
Il est vrai que, sur quelque 150 chars dont je dispose, à présent, 30 seulement sont du type B et armés de 75, une quarantaine du type D2 ou de marque Somua avec de petits canons de 47, et que le reste : Renault 35 n'a que des pièces courtes de 37, efficaces tout au plus jusqu'à 600 mètres. Il est vrai que, pour les Somua, chaque équipage est formé d'un chef de char qui n'a jamais tiré le canon et d'un conducteur qui n'a pas fait quatre heures de conduite. Il est vrai que la division comporte un seul bataillon d'infanterie, transporté, d'ailleurs, en autobus et, de ce fait, vulnérable à l'extrême au cours de ses déplacements. Il est vrai que, l'artillerie vient d'être constituée au moyen de détachements fournis par de multiples dépôts et que beaucoup d'officiers font la connaissance de leurs hommes littéralement sur le champ de bataille. Il est vrai qu'il n'y a pas, pour nous, de réseau-radio et que je ne puis commander qu'en dépêchant des motocyclistes aux échelons subordonnés et, surtout, en allant les voir. Il est vrai qu'il manque à toutes les unités beaucoup des moyens de transport, d'entretien, de ravitaillement qu'elles devraient, normalement, comporter. Cependant, il se dégage, déjà, de cet ensemble improvisé, une impression d'ardeur générale. Allons ! les sources ne sont pas taries.
Le 19, à l'aube, en avant ! Les chars de la division, par objectifs successifs, sont dirigés sur Crécy, Mortiers et Pouilly. Ils doivent y atteindre les ponts et couper à l'ennemi la route de La Fère. L'artillerie les accompagne. À droite, le régiment de reconnaissance et le bataillon de chasseurs assurent la couverture sur la rivière du Baranton et une découverte est portée vers Marle. La matinée se passe bien. Nous arrivons sur la Serre, après avoir mis en fuite divers éléments adverses qui s'infiltraient dans la région. Mais, au nord de la rivière, l'ennemi est en position. Il tient en force les passages et détruit ceux de nos chars qui tentent de les aborder. Son artillerie lourde entre en ligne. En fait, nous sommes au contact des grandes unités allemandes qui affluent vers Saint-Quentin. Pour pouvoir franchir le cours d'eau et pousser nos chars plus avant, il nous faudrait de l'infanterie, que nous n'avons pas, et une artillerie plus puissante. Au cours de ces heures difficiles, je ne puis m'empêcher d'imaginer ce qu'eût pu faire l'armée mécanique dont j'avais si longtemps rêvé. Qu'elle eût été là, ce jour-là, pour déboucher soudain vers Guise, l'avance des Panzerdivisions était arrêtée du coup, un trouble grave jeté dans leurs arrières, le groupe d'armées du Nord en mesure de se ressouder à ceux du Centre et de l'Est.
Mais, il n'y a, au nord de Laon, que de bien pauvres moyens. Ce sont donc les Allemands qui passent la Serre. Ils le font, depuis la veille, à Montcornet où nous ne sommes plus. À partir de midi, ils le font également à Marle. Avec nombre de blindés, de canons automoteurs, de mortiers portés en auto, de fantassins motorisés, ils attaquent notre droite sur la rivière du Baranton et nos arrières à Chambry. Voici, maintenant, les Stukas ! Jusqu'à la nuit ils vont nous bombarder, redoutables aux véhicules qui ne peuvent sortir des routes et aux pièces d'artillerie à découvert. Au début de l'après-midi, le général Georges m'envoie l'ordre de ne pas poursuivre. Le déploiement de la VIe Armée est accompli et ma division doit être, incessamment, employée à d'autres tâches. Je décide de retarder l'ennemi d'un jour encore, en regroupant la division, pour la nuit, autour de Vorges, prête à l'attaquer dans son flanc s'il veut pousser de Laon sur Reims ou sur Soissons, et en repassant l'Aisne seulement le lendemain.
Le mouvement s'exécute en ordre, bien que, partout, l'adversaire tente de nous accrocher. Pendant la nuit, la guérilla ne cesse pas aux issues des cantonnements. Le 20 mai, la 4ème Division cuirassée se dirige vers Fismes et vers Brame, littéralement au milieu des Allemands qui foisonnent sur le parcours, tiennent de multiples points d'appui et attaquent nos colonnes avec de nombreux blindés. Grâce aux chars, qui, à mesure, nettoient chemins et abords, nous atteignons l'Aisne sans accident grave. Cependant, à Festieux, le 10ème Cuirassiers, régiment de reconnaissance, qui forme l'arrière-garde avec un bataillon de chars, ne se dégage qu'avec peine et, sur le plateau de Craonne, les trains de la division, violemment pris à partie, doivent laisser sur place des camions incendiés.
Tandis que la 4ème Division cuirassée opérait dans le Laonnais, plus au nord les événements suivaient leur cours au rythme rapide de la marche des Panzerdivisions. Le commandement allemand, ayant décidé de liquider les armées alliées du Nord avant d'en finir avec celles du Centre et de l'Est, poussait vers Dunkerque ses forces mécaniques. Celles-ci reprennent l'offensive à partir de Saint-Quentin, en deux colonnes : l'une allant droit à l'objectif par Cambrai et Douai, l'autre filant le long de la côte par Étaples et Boulogne. Entre temps, deux Panzerdivisions s'emparent d'Amiens et d'Abbeville et y installent, au sud de la Somme, des têtes de pont qui serviront plus tard. Du côté des Alliés, le 20 mai au soir, l'armée hollandaise a disparu, l'armée belge recule vers l'ouest, l'armée britannique et la 1ère Armée française se voient coupées de la France.
Sans doute, le commandement français manifeste-t-il l'intention de rétablir le contact entre les deux tronçons de ses forces, en portant à l'attaque le groupe d'armées du Nord à partir d'Arras vers Amiens et la gauche du groupe d'armées du Centre à partir d'Amiens vers Arras. Le 19, c'est cela qu'a prescrit le général Gamelin. Le général Weygand, qui le remplace, le 20 mai, et qui, le lendemain, se rendra en Belgique, reprend l'idée à son compte. Théoriquement, ce plan est logique. Mais, pour qu'il soit exécuté, il faudrait que le commandement lui-même ait encore l'espérance et la volonté de vaincre. Or, l'écroulement de tout le système de doctrines , l'organisation, auquel nos chefs se sont attachés, les prive de leur ressort. Une sorte d'inhibition morale les fait, soudain, douter de tout et, en particulier, d'eux-mêmes. Dès lors, les forces centrifuges vont, bientôt, se révéler. Le roi des Belges ne tardera pas à envisager la reddition ; Lord Gort, le rembarquement ; le général Weygand, l'armistice.
Pendant que, dans le désastre, se dissout le commandement, la 4ème Division cuirassée marche vers l'ouest. D'abord, il a été question de lui faire franchir la Somme pour prendre la tête de l'attaque que l'on projette vers le nord. Mais l'idée est abandonnée. On a ensuite envisagé de l'employer, avec d’autres forces, à refouler les Allemands qui ont passé la Somme à Amiens. Mais on renonce à la faire concourir à cette tentative, pour laquelle on lui prend, cependant, un de ses bataill0ns de chars. Finalement, au cours de la nuit du 26 au 27 mai, le commandant de la division, nommé général l’avant-veille, reçoit du général Robert Altmayer, commandant la Xe Armée qui groupe les forces portées hâtivement sur la basse Somme, l'ordre de prendre, sans délai, la direction d’Abbeville et d'attaquer l'adversaire qui a installé, au sud de la cité, une tête de pont solidement tenue.
À ce moment, la division stationne autour de Grandvilliers. Mise en route le 22 mai, par Fismes, Soissons, Villers‑Cotterets, Compiègne, Montdidier, Beauvais, elle a, en cinq jours, parcouru 180 kilomètres. On peut dire que, depuis sa naissance dans les champs de Montcornet, elle n'a pas cessé de combattre ou de marcher. L'état des chars s'en ressent. Il en est resté une trentaine sur l'itinéraire. En revanche, de précieux compléments nous ont rejoints en chemin : un bataillon de chars B (47ème Bataillon) ; un bataillon du type D2 (19ème bataillon), doté d'engins de 20 tonnes, qu'il m'a fallu, malheureusement, détacher devant Amiens ; le 7ème Régiment de dragons portés ; un groupe d'artillerie de 105 ; une batterie de défense contre avions ; cinq batteries de 47 antichars. Sauf le bataillon D2, toutes ces unités ont été improvisées. Mais elles sont, dès leur arrivée, saisies par l'ambiance d'ardeur qui flotte sur la division. Enfin, pour l'opération qui vient de m’être prescrite, le 22ème Régiment d'Infanterie coloniale et l’artillerie de la 2ème Division de Cavalerie sont mis à ma disposition. Au total, 140 chars en état de marche et six bataillons d'infanterie, appuyés par six groupes d'artillerie, vont donner l’assaut au front Sud de la tête de pont.
Je décide d'attaquer le soir même. Car les avions allemands ne cessent d'épier la division et il n'y a de chance d'obtenir quelque effet de surprise qu'en hâtant le déclenchement. Les Allemands, en fait, nous attendent de pied ferme. Depuis une semaine, ils tiennent, face au sud, Huppy à l'ouest, Bray-les-Mareuil, sur la Somme, à l'est, et, entre ces deux villages, les bois de Limeux et de Bailleul. En arrière, ils ont organisé Bienfay, Villers, Huchenneville, Mareuil. Enfin, le Mont Caubert, qui, de la même rive de la Somme, commande Abbeville et ses ponts, sert de réduit à leur défense. Ces trois lignes successives sont les trois objectifs que je fixe à la division.
Celle-ci s'engage à 18 heures : la 6ème Demi-brigade, chars lourds, avec le 4ème Bataillon de Chasseurs, sur Huppy ; la 8ème Demi-brigade, chars légers, avec le 22ème Colonial, sur les bois de Limeux et de Bailleul ; le 3ème Cuirassiers, chars moyens avec le 7ème Dragons, sur Bray. C'est le centre qu'appuie principalement l'artillerie. À la nuit tombée, le premier objectif est pris. Dans Huppy, s'est rendu ce qui reste du bataillon allemand qui l'occupait. Près de Limeux, nous avons capturé, entre autres, plusieurs batteries antichars et retrouvé les carcasses des engins de la brigade mécanique anglaise qu'elles avaient détruits quelques jours plus tôt.
Avant l'aurore, nous repartons. La gauche doit prendre : Moyenneville et Bienfay ; le centre : Huchenneville et Villers ; la droite : Mareuil ; le clou de l'attaque étant l'action des Chars B, qui, obliquant de l'ouest vers l'est, ont mission de cisailler l'arrière de la ligne allemande. Pour tout le monde, le but final est le Mont Caubert. La journée est très dure. L'ennemi, renforcé, s'acharne. Son artillerie lourde, installée sur la rive droite de la Somme, nous bombarde violemment. D'autres batteries, tirant du Mont Caubert, nous font également souffrir. Le soir, l'objectif est atteint. Seul, le Mont Caubert tient toujours. Il y a, sur le terrain, un grand nombre de morts des deux camps. Nos chars sont très éprouvés. Une centaine, à peine, est encore en état de marche. Mais, pourtant, un air de victoire plane sur le champ des combats. Chacun tient la tête haute. Les blessés ont le sourire. Les canons tirent allégrement. Devant nous, dans une bataille rangée, les Allemands ont reculé.
Dans son ouvrage Abbeville, historique de la division allemande Blümm qui tenait la tête de pont, le major Gehring devait écrire quelques semaines plus tard :
« Que s'était-il passé, dans l'ensemble, le 28 mai ?
« L'ennemi nous avait attaqués avec de puissantes forces blindées. Nos unités antichars s'étaient battues héroïquement. Mais les effets de leurs coups avaient été considérablement réduits par la valeur des cuirasses. L'ennemi était donc parvenu à percer avec ses chars entre Huppy et Caumont. Notre défense antichars étant écrasée, l'infanterie avait cédé le terrain...
« Tandis que les nouvelles alarmantes affluent à l'état-major de la division et que, sous le feu incessant de l'artillerie française, il n'y a plus moyen de communiquer avec aucun des bataillons en ligne, le général commandant la division se porte lui-même vers l'avant... Il rencontre la troupe en déroute, la regroupe, la remet en ordre et la conduit sur les positions de défense préparées à quelques kilomètres en arrière des premières lignes...
« Mais une profonde terreur des chars a pénétré les membres des soldats... Les pertes sont lourdes... Il n'est pour ainsi dire personne qui n'ait perdu des camarades bien chers... »
Cependant, des renforts arrivent aux Allemands. Au cours de la nuit du 27 au 28, ils ont pu relever toutes leurs unités en ligne. Cadavres et prisonniers nous en fournissent les preuves. Dans la nuit du 28 au 29, nouvelle relève. Ce sont donc des troupes intactes que nous allons rencontrer, le troisième jour comme le deuxième. À nous, il ne parvient rien. Il faudrait, pourtant, peu de chose pour achever le succès. Tant pis ! le 29 mai, tels que nous sommes, nous attaquerons encore une fois.
Ce jour-là, assaut du Caubert ; notre principal effort étant porté par ses glacis ouest. De Moyenneville et de Bienfay, doivent partir nos derniers chars B, ainsi que les Somuas passés de la droite à la gauche. Le bataillon de chasseurs réduit de plus de moitié le régiment de reconnaissance diminué des deux tiers, un bataillon de dragons, ont à les suivre. De Villers, seront lancés les Renault qui nous restent avec le 22ème Colonial. Pour nous aider, le général Altmayer a prescrit à la 5ème Division légère de Cavalerie, étirée le long de la Somme en aval de la tête de pont, de pousser sa droite sur Cambron. Mais elle ne pourra progresser. Il a demandé le concours de l'aviation de bombardement pour agir sur les issues d'Abbeville, mais les avions sont ailleurs. À 17 heures, notre action se déclenche. Les pentes du Mont sont atteintes, mais la crête reste à l'ennemi. Quand la nuit tombe, les Allemands, appuyés par une artillerie puissante, contre-attaquent sur les villages de Moyenneville et de Bienfay sans réussir à les reprendre.
Le 30 mai, la 51ème Division écossaise, commandée par le général Fortune et récemment arrivée en France, vient, toute gaillarde et pimpante, relever la 4ème Division cuirassée. Celle-ci se regroupe près de Beauvais. Avec moi, les colonels : Sudre, Simonin, François, pour les chars ; de Ham, pour le régiment de reconnaissance ; Bertrand, pour les chasseurs ; Le Tacon, pour les coloniaux ; de Longuemare, pour les dragons ; Chaudesolle et Ancelme, pour l'artillerie ; Chomel, pour l’état-major, font le bilan de l'opération. Nous n'avons pu liquider entièrement la tête de pont d'Abbeville, réduite, pourtant, des trois quarts. Telle qu'elle est, à présent, l'ennemi ne peut en déboucher en force, à moins, d'abord, de la reconquérir. Nos pertes sont lourdes ; moindres, toutefois, que celles de l'adversaire. Nous ramenons 500 prisonniers, qui s'ajoutent à ceux de Montcornet, et une grande quantité d'armes et de matériel tombés entre nos mains.
Hélas ! au cours de la bataille de France quel autre terrain fut ou sera conquis que cette bande profonde de 14 kilomètres ? Mis à part les équipages d'avions abattus dans nos lignes, combien d'autres Allemands auront été faits prisonniers ? Aux lieu et place d'une pauvre division, faible, incomplète, improvisée, isolée, quels résultats n'eût pas obtenus, pendant ces derniers jours de mai, un corps d'élite cuirassé dont nombre d'éléments existaient, d'ailleurs, bel et bien, quoique contrefaits et dispersés ? Que l'État eût joué son rôle ; qu'il eût, lorsqu'il en était temps, orienté son système militaire vers l'entreprise, non la passivité ; que nos chefs eussent, en conséquence, disposé de l'instrument de choc et de manœuvre qui fut souvent proposé au pouvoir et au commandement ; alors nos armes avaient leur chance et la France retrouvait son âme.
Mais, le 30 mai, la bataille est virtuellement perdue. L'avant-veille, le roi et l'armée belges ont capitulé. À Dunkerque, l'armée britannique commence son rembarquement. Ce qu'il reste des troupes françaises dans le Nord essaie d'en faire autant ; retraite forcément désastreuse. Avant peu, l'ennemi entamera vers le sud la deuxième phase de son offensive contre un adversaire réduit d'un tiers et dépourvu, plus que jamais, des moyens de riposter aux forces mécaniques allemandes.
Dans mon cantonnement de Picardie, je ne me fais pas d'illusions. Mais j'entends garder l'espérance. Si la situation ne peut être, en fin de compte, redressée dans la Métropole, il faudra la rétablir ailleurs. L'Empire est là, qui offre son recours. La flotte est là, qui peut le couvrir. Le peuple est là qui, de toute manière va subir l'invasion, mais dont la République peut susciter la résistance, terrible occasion d'unité. Le monde est là, qui est susceptible de nous fournir de nouvelles armes et, plus tard, un puissant concours. Une question domine tout : les pouvoirs publics sauront-ils, quoi qu'il arrive, mettre l’État hors d'atteinte, conserver l'indépendance et sauvegarder l'avenir ? Ou bien vont-ils tout livrer dans la panique de l'effondrement ?
À cet égard, — je le prévois sans peine, — beaucoup de choses dépendront de l'attitude du Commandement. Que celui-ci se refuse à abaisser le drapeau tant que, suivant les formes du règlement militaire, « n'auront pas été épuisés tous les moyens que commandent le devoir et l'honneur », bref, qu'il adopte, en dernier ressort, la solution africaine, il peut devenir, dans le naufrage, la bouée de sauvetage de l'État. Qu'au contraire, s'abandonnant lui-même, il pousse à la reddition un pouvoir sans consistance, quel argument va-t-il fournir à l'abaissement de la France !
Ces réflexions hantent mon esprit, tandis que, le 1er juin, je me rends à la convocation que m'adresse le général Weygand. Le Commandant en chef me reçoit au château de Montry. Il montre, comme d'habitude, ce don de clarté et ce ton de simplicité qui lui sont caractéristiques. Il me fait, d’abord, son compliment au sujet de l'opération d'Abbeville, pour laquelle il vient de m'attribuer une très élogieuse citation. Puis, il me demande mon avis sur ce qu'il conviendrait de faire des quelque 1 200 chars modernes dont nous disposons encore. J'indique au Généralissime que, suivant moi, ces chars devraient, sans délai, être réunis en deux groupements : principal, au nord de Paris ; l'autre, au sud de Reims ; ce qui subsiste des divisions cuirassées en fournirait les noyaux. Pour le commandement du premier, j'avance le nom du général Delestraint, Inspecteur des chars. À ces groupements seraient accolées respectivement trois et deux divisions d'infanterie, dotées de moyens de transport, avec une artillerie doublée. On aurait ainsi un moyen d'infortune pour agir dans le flanc de tel ou tel des corps mécaniques allemands, quand, poussant dans leur direction de marche, après rupture de notre front, ils se trouveraient, plus ou moins, disloqués en largeur et étirés en profondeur. Le général Weygand prend acte de mes propositions. Après quoi, il me parle de la bataille.
« Je serai, dit-il, attaqué, le 6 juin, sur la Somme et sur l'Aisne. J'aurai sur les bras deux fois plus de divisions allemandes que nous n'en avons nous-mêmes. C'est dire que les perspectives sont bouchées. Si les choses ne vont pas trop vite ; si je puis récupérer, à temps, les troupes françaises échappées de Dunkerque ; si j'ai des armes à leur donner ; si l'armée britannique revient prendre part à la lutte, après s'être ré-équipée ; si la Royal Air Force consent à s'engager à fond dans les combats du continent ; alors, il nous reste une chance ». Et le Commandant en chef ajoute en hochant la tête : « Sinon !... »
Je suis fixé. L'âme lourde, je quitte le général Weygand.
D'un seul coup, était tombée sur ses épaules une charge écrasante qu'au surplus il n'était pas fait pour porter. Quand il avait, le 20 mai, pris le commandement suprême, c'était trop tard, sans nul doute, pour gagner la bataille de France. On peut penser que le général Weygand s'en aperçut avec surprise. Comme il n'avait jamais envisagé les possibilités réelles de la force mécanique, les effets immenses et subits des moyens de l'adversaire l'avaient frappé de stupeur. Pour faire tête au malheur, il eût fallu qu'il se renouvelât ; qu'il rompit, du jour au lendemain, avec des conceptions, un rythme, des procédés, qui ne s'appliquaient plus ; qu'il arrachât sa stratégie au cadre étroit de la métropole ; qu'il retournât l'arme de la mort contre l'ennemi qui l'avait lancée et mit dans son propre jeu l'atout des grands espaces, des grandes ressources et des grandes vitesses, en y englobant les territoires lointains, les alliances et les mers. Il n'était pas homme à le faire. Son âge, sans doute, s'y opposait ainsi que sa tournure d'esprit, mais, surtout, son tempérament.
Weygand était, en effet, par nature, un brillant second. Il avait, à ce titre, admirablement servi Foch. Il avait, en 1920, fait adopter par Pilsudski un plan qui sauva la Pologne. Il avait, comme Chef d'état-major général, fait valoir avec intelligence et courage, auprès de plusieurs ministres et sous leur autorité, les intérêts vitaux de l'armée. Mais, si les aptitudes requises pour le service d'état-major et celles qu'exige le commandement ne sont nullement contradictoires, elles ne sauraient être confondues. Prendre l'action à son compte, n'y vouloir de marque que la sienne, affronter seul le destin, passion âpre et exclusive qui caractérise le chef, Weygand n'y était, ni porté, ni préparé. D'ailleurs, qu'il y eût en cela l'effet de ses propres tendances ou d'un concours de circonstances, il n'avait, au cours de sa carrière, exercé aucun commandement. Nul régiment, nulle brigade, nulle division, nul corps d'armée, nulle armée ne l'avaient vu à leur tête. Le choisir pour prendre le plus grand risque qu'ait connu notre histoire militaire, non parce qu'on l'en savait capable, mais sous prétexte « qu'il était un drapeau », ce fut le fait de l'erreur, — habituelle à notre politique, — qui s'appelle : la facilité.
Du moins, dès qu'il fut reconnu que le général Weygand n'était pas l'homme pour la place, il eût fallu qu'il la quittât, soit qu'il demandât sa relève, soit que le gouvernement en prît, d'office, la décision. Il n'en fut rien. Dès lors, le Généralissime, emporté par un courant qu'il renonçait à maîtriser, allait chercher l'issue à sa portée, savoir : la capitulation. Mais, comme il n'entendait pas en assumer la responsabilité, son action consisterait à y entraîner le pouvoir. Il y trouva le concours du Maréchal qui, pour des raisons différentes, exigeait la même solution. Le régime, sans foi ni vigueur, opta pour le pire abandon. La France aurait donc à payer, non seulement un désastreux armistice militaire, mais aussi l'asservissement de l'État. Tant il est vrai que, face aux grands périls, le salut n'est que dans la grandeur.
Le 5 juin, j'apprends que l'ennemi reprend l'offensive. Dans la journée, je vais demander ses ordres au général Frère, commandant la VIIe Armée, dans la zone de qui se trouve ma division. Tandis qu'autour de lui on dépouille les rapports alarmants et que, sous les dehors du sang-froid professionnel, percent les doutes et les réticences, ce bon soldat me dit : « Nous sommes malades. Le bruit court que vous allez être ministre. C'est bien tard pour la guérison. Ah ! du moins, que l'honneur soit sauvé ! »

Charles de Gaulle, in Mémoires de Guerre