samedi 11 avril 2015

En résumant... Paul Bourget, Le sens de la mort


Elle vit. Des semaines et des semaines ont passé : six longs mois, depuis le jour où, toute frémissante encore de l'adjuration de l'agonisant, je lui ai arraché le flacon de poison. J'ai compris qu'elle tiendrait sa promesse de vivre, quand elle a voulu assister jusqu'au bout à l'ensevelissement d'Ortègue . Trois jours après, elle assistait au service funèbre de Le Gallic. Ces deux cérémonies ne se ressemblèrent que par sa présence. Ortègue, dans un dernier codicille de son testament, qui m'expliqua la consternation du notaire dévot, avait exigé des obsèques civiles. Son aversion pour Le Gallic ne fut sans doute pas étrangère à cette volonté. Oh ! le triste après-midi du commencement de novembre où nous le conduisîmes au cimetière de Passy ! Il s'y était fait construire autrefois, fastueux même par delà la mort, un monument en marbre et en mosaïques. La foule se pressait derrière la dépouille du chirurgien illustre.
Quel contraste, et de toutes manières, avec l'humble convoi du lieutenant obscur ! Après une messe basse, dite à huit heures à Saint-Thomas-d'Aquin, nous menâmes le corps à la gare Montparnasse, d'où il partit pour Tréguier. Le soldat breton allait dormir là-bas, dans le sol natal, celui où étaient couchés son père, sa mère, tous les aïeux qui s'étaient répétés en lui et dont il avait partagé la foi. En comparant ces deux enterrements, j'y vois un symbole. L'officier a vécu dans la communion. Il est mort dans la communion. Il repose dans la communion. Mon pauvre maître reste solitaire dans la mort, comme il l'a été dans la tragique dernière heure de sa vie. J'entends encore sa voix me disant, si près de sa fin et d'un accent poignant : « Comme on est seul ! »
Quand je passe devant ce cimetière de Passy, avec quelle émotion je contemple l'énorme mur de soutènement qui surplombe l'avenue Henri-Martin ! Je perce le haut remblai par la pensée, je vais, je vais, et je rencontre le caveau où achève de se dissoudre, dans le froid, dans le silence, dans la mort, cet homme consumé de génie et de passion qui fut Ortègue. J'ai pitié de lui. Je voudrais l'aider, et puis je me dis que, s'il souffre encore, ce n'est pas là.
Une autre personne se le dit comme moi. C'est sa femme. En ce moment même, je regarde, par la fenêtre, la pelouse qui verdoie sous les beaux vieux arbres du jardin de la Clinique. Sur une chaise longue de malade, un soldat est étendu. Il a auprès de lui deux béquilles. Un bandeau lui couvre les yeux. Il nous est arrivé aveugle et la cuisse fracassée. Nous avons sauvé sa jambe. Nous ne pouvons pas lui rendre la vue. Auprès de lui, Mme Ortègue est assise, qui lui fait la lecture. Qu'elle est amaigrie et défaite ! Son existence, depuis ces six mois. explique trop ce dépérissement. Elle a vécu, oui, et elle vit, mais dans l'usure quotidienne d'une activité dépensée sans mesure au service de nos blessés. Avec la guerre qui se prolonge, nos salles, hélas ! ne désemplissent pas. Beaucoup d'entre nous se lassent. Mme Ortègue, non. Son dévouement des premières semaines faisait déjà notre étonnement et notre admiration. Il fait, depuis la mort de son mari, notre admiration et notre effroi. Nous la voyons passer les nuits après les nuits, s'offrir pour les besognes les plus dures, les plus répugnantes, les plus dangereuses. Au moindre soupçon d'une maladie contagieuse, elle est là. Elle donne ses jours. Elle donne ses veilles. Elle donne sa vie. Pour moi qui connais son secret, j'ai souvent l'impression qu'il y a du suicide dans sa charité. On dirait qu'elle s'efforce de satisfaire à la fois la volonté contradictoire des deux hommes qui l'ont tant aimée : de vivre comme le lui a demandé Le Gallic, de mourir comme elle l'avait promis à Ortègue. Pour obtenir d'elle un peu de repos, je l'ai priée de s'occuper en particulier de nos aveugles. Humble tâche ! « Mais, comme lui a dit l'abbé Courmont qui s'inquiète, lui aussi, de cette santé menacée par un tel abus de ses forces, il n'y a pas d'humble tâche de consolation ». C'est le prêtre qui a décidé son consentement. Le fait qu'il ait eu cette influence prouve qu'un travail s'accomplit en elle. La nostalgie religieuse la tourmente. C'est la personnalité de Le Gallic qui continue d'agir sur la sienne, et cette belle âme, — comme il la désignait, — demeure si fidèle, si loyale, qu'Ortègue même, subitement rappelé à la vie, ne pourrait pas être jaloux de cette action. La noble femme ne désire si passionnément croire, que pour lui.
Encore hier, — car elle cause avec moi à cœur plus ouvert, — elle m'avouait : « Vous me reprochez de trop travailler dans l'hôpital, mon ami. Je n'ai pas d'autre apaisement. Quand je suis trop accablée de fatigue, après avoir fait la journée et la nuit, je me dis : ‘Si la croyance de Le Gallic est vraie, s'il existe un autre  monde, si l'âme de mon mari n'est pas éteinte, si elle est quelque part où elle souffre, peut-être un peu du secours que j'ai donné aux autres retombe-t-il sur lui’. Ce n'est qu'un souhait, et rempli de doute. Quand je m'y abandonne, il se fait en moi un calme inexprimable, comme si un merci m'était venu de quelque part... Mais d'où ? »
Cette simple question de femme ne vise à rien moins qu'à poser l'angoissant et inévitable problème de la mort. Que se demande la veuve du malheureux Ortègue, en effet ? S'il y a une rupture éternelle ou un rapport mystérieux entre les morts et les vivants ; si notre activité présente s'épuise en elle-même, ou bien si elle a un prolongement ailleurs dans un univers spirituel, principe premier et suprême explication de l'univers visible ? Que ce prolongement existe, et la mort prend un autre sens, ou, plutôt, elle n'a de sens que si ce prolongement existe. Sinon, elle n'est qu'une fin, et quelle différence y a-t-il, en dehors de la douleur, entre une mort et une autre ? Toutes se valent pour celui qui meurt, puisqu'elles l'anéantissent également. Ce problème, pourtant essentiel et que nous devrions tous avoir résolu, ou, du moins, médité, nous l'oublions dans le train ordinaire de la vie. Aujourd'hui, comment ne pas en être obsédé, quand un cataclysme universel, cette immense et terrible guerre, le pose tous les jours, toutes les heures, et pour combien de temps, d'un bout à l'autre de l'Europe, à des millions d'êtres, à ceux qui se battent et à ceux qui restent, à ceux qui succombent et à ceux qui survivent, aux individus, aux familles, aux pays, à notre humanité tout entière ? Tant de sang, tant de pleurs versés ont-ils une signification ailleurs ? Ou bien ce conflit mondial n'est-il qu'un frénétique accès de délire collectif, dont l'unique résultat serait la rentrée prématurée d'innombrables organismes humains dans le cycle des décompositions et des recompositions physico-chimiques ? Au terme de ce long récit, c'est le problème aussi qui surgit. C'est à son étude que j'ai voulu apporter une contribution. Elle est apportée. Que vaut-elle ?
J'ai dit, en commençant ces pages, que je les rédigerais comme un mémoire, comme une observation. La qualité maîtresse d'un mémoire est d'être exact. Ces pages la possèdent. Je peux leur rendre cette justice. Mais je n'ai pu m'empêcher de les écrire dans un trouble grandissant, à mesure que les épisodes ressuscitaient devant mon souvenir, et le trouble n'est pas une attitude scientifique. Pleurer dans un microscope n'a jamais été une bonne condition pour y voir clair. Sur le point de conclure, je m'essaierai à reprendre cette froideur intellectuelle, condition de toute objectivité.
Résumons donc les faits dont le constat résulte de cette observation. Ils se groupent sous deux chefs :
— Je vois, d'un côté, un homme supérieur, Ortègue, muni de toutes les armes intellectuelles, comblé de toutes les faveurs de la destinée. La mort se dresse soudain devant lui. Il l'affronte avec une certaine doctrine. Il ne peut pas s'y adapter. La mort lui représente l'annulation de tout son psychisme sentimental, et les profondes énergies de sa vie affective se révoltent là contre. Elle lui représente l'annulation de son psychisme intellectuel. Ses élèves sans doute continueront son activité. Les malades qu'il a opérés lui survivront. Sa mémoire ne périra pas, mais la plus précieuse acquisition de son travail, sa pensée, avec le trésor accumulé de ses réflexions, cette puissance d'associer sa personne, par la connaissance, aux lois éternelles, tout cela va s'abîmer dans le néant. Cet écroulement total de son être, il finit par l'accepter avec une grandeur pathétique, mais c'est la grandeur d'une résignation foudroyée. C'est l'esprit se courbant, dans un geste d'impuissance désespérée, sous la pression de forces irrésistibles, souveraines, pour lui monstrueuses, puisqu'elles ne l'ont produit qu'afin de l'écraser. Tel est le premier des cas considérés ici.
— Je vois, de l'autre côté, c'est le second cas, un homme très simple, Le Gallic, homme d'action, mais d'une action si modeste. Sa représentation intellectuelle du monde semble bien modeste également. Il ne s'est pas formé sa doctrine, il l'a reçue. Un Ortègue l'en méprise. A-t-il raison ? Un Le Gallic n'apporte-t-il pas, sans le savoir, à l'interprétation de la vie, le résidu d'un long empirisme séculaire ? Devant lui aussi, la mort se dresse. Cette doctrine traditionnelle lui permet de l'accepter aussitôt, d'en faire la matière de son effort, une occasion d'enrichissement pour lui-même et pour les autres. Son psychisme sentimental s'y adapte, puisqu'il peut, d'après cette doctrine, offrir sa souffrance, offrir son agonie, avec la conviction d'une réversibilité de son holocauste sur ceux qu'il aime. Son psychisme intellectuel s'y adapte pareillement. Lui-même l'affirme, quand il parle de son salut. Le salut, c'est de garder vivant le meilleur de son être. Sa résignation est un enthousiasme, une joie, un amour. Où l'autre défaille, il triomphe. Où l'autre se renonce, il s'affirme. Pour un Ortègue, la mort est un phénomène catastrophique, qui tient du guet-apens et de l'absurdité. Pour un Le Gallic, c'est une consommation, un accomplissement.
Que conclure ? Que des deux hypothèses sur la mort dont j'ai pu contempler la mise en œuvre chez ces deux hommes, l'une est utilisable, l'autre non. Je m'en rends bien compte, cette formule est simple jusqu'à sembler puérile. Pour moi, avec mon tour d'intelligence particulier, j'en conviens, elle est chargée de telles conséquences ! Mon éducation clinique veut que l'application soit, à mes yeux, l'épreuve définitive des théories. En médecine, je n'admets que la vérité vérifiée, c'est-à-dire agissante, donc expérimentale. De ce point de vue, si étrange que soit ce déplacement de position, un Le Gallic me paraît plus scientifique qu'un Ortègue, plus près d'un Magendie montrant une expérience à Tiedemann, et comme celui-ci lui objectait : « Et la loi de Bichat ? » — « Je n'ai pas à me préoccuper de cette loi, répondait Magendie, c'est elle qui a tort, si mon expérience la contredit ».
Je reprends, pour préciser encore, l'analyse des résultats de mon expérience, à moi, et j'en dégage cette autre formule : la mort n'a pas de sens si elle n'est qu'une fin ; elle en a un, si elle est un sacrifice. — Entre parenthèses, que le langage a de richesses cachées, et que ce mot sens est profond, avec sa double valeur de signification et de direction ! — Mais le sacrifice lui-même doit avoir un sens. Nous croyons saisir ce sens très clairement dans certains cas : un Delanoé, un Dufour, offrent leur vie dans la tranchée, pour leur pays. La somme de ces dévouements constitue l'armée. Elle sauve ce pays. Rien à dire sinon que c'est le présent s'immolant à l'avenir, et l'on ne voit pas de quel droit l'avenir, qui n'est pas encore, réclamerait ce privilège, s'il n'y avait pas un ordre impératif donné par la conscience, laquelle en reçoit la révélation d'ailleurs. Et nous voici de nouveau à la question de Mme Ortègue : « Mais d'où ? » Et puis, quand le sacrifice n'a pas de résultat immédiat ? Quand l'être pour qui le dévoué l'accomplit n'en reçoit pas le bienfait, ne le soupçonne même pas ? Mme Ortègue s'est trouvée au chevet de Le Gallic à temps pour l'entendre offrir sa vie à son intention. Elle pouvait ne pas y être.
Tous les jours, des soldats sont portés disparus, qui se sont fait tuer pour des camarades, et ceux-ci ne l'ont pas su, ont été perdus peut-être malgré ce sacrifice. Le sacrifice n'en a pas moins existé. Pour qu'il ait un sens, il faut donc qu'il y ait, en l'absence de témoins humains, quelqu'un pour le recevoir, un esprit capable d'enregistrer l'acte que l'homme fait pour l'homme, quand cet acte n'a aucun résultat et qu'aucun homme ne le connaît. Si ce témoin des dévouements inconnus et inefficaces n'existe pas, ces dévouements sont comme s'ils n'avaient pas été. Tout en nous se révolte là contre. D'autre part, ce témoin, cette conscience, juge et conservation de la nôtre, ne se rencontre pas dans le monde que l'expérience physique nous découvre ? N'est-ce pas la preuve que cette expérience physique n'épuise pas la réalité, et je me souviens d'une phrase que prononça un jour devant moi, au terme d'une longue discussion sur l'expérience religieuse, le physiologiste américain William James, un des savants les plus sincères que j'aie rencontrés, les plus soumis à la discipline du fait : « Je crois que par la communion avec l'Idéal, une nouvelle énergie entre dans le monde, et donne naissance à des phénomènes nouveaux ». Qu'entendait-il par l'Idéal ? Une force, puisqu'il est une source de force. Source également d'intelligence, il doit être une intelligence. Source d'amour, il doit être un amour. Il ne peut pas y avoir dans le conséquent ce qui n'était pas virtuellement dans l'antécédent. William James disait encore de notre psychisme supérieur qu'il fait partie de quelque chose de plus grand que lui, mais de même nature, quelque chose qui agit dans l'univers en dehors de lui, qui peut lui venir en aide... »
— C'est le commencement du Credo, rédigé en d'autres termes, m'a répondu l'abbé Courmont, l'autre jour, comme je lui citais ces deux textes. Notre : Je crois en Dieu le père tout-puissant, mais n'est-ce pas ce quelque chose de plus grand, et de même nature ?... n'est-ce pas ce : qui peut lui venir en aide ?... William James parle d'une nouvelle énergie qui entre dans le monde. Que disons-nous de différent : descendu des cieux pour nous autres hommes ? ».
Je l’écoute. Et depuis que j'ai vu mourir Le Gallic et Ortègue, la plénitude morale d'une de ces agonies et la détresse stoïque, mais si dénuée de l'autre, il ne m'est plus possible de donner tort à ce prêtre, expérimentalement, et pas davantage quand il ajoute, faisant allusion aux troubles de Mme Ortègue, et aux miens, j'imagine, car il est si fin :
— Avec quelle douleur les pauvres âmes tourmentées d'aujourd'hui auront cherché la vérité, qui était là, toute simple, à leur portée ! Mais cette douleur dans la recherche n'est-elle pas une prière ? Quand nous sentons que Dieu nous manque, c'est qu'il est tout près.

Paul Bourget, in Le Sens de la Mort
Paris. Mai-août 1915

jeudi 9 avril 2015

En priant... Henri de Lubac : Teilhard de Chardin et la mort en Dieu


On n'aurait pas une idée complète, ni même exacte de la prière du Père Teilhard de Chardin, si l'on ne savait la place qu'y tient la pensée de la mort. Nous n'avons encore fait que l'entrevoir.
De toute sa réflexion, même scientifique, on pourrait déjà dire en vérité qu'elle fut une vaste méditation sur la mort 1. Ainsi en fut-il en tout cas de sa vie spirituelle. Non pas du tout qu'il fût hanté morbidement par la crainte de sa propre mort individuelle, — quoiqu'il ne fût pas plus que tout autre à l'abri des angoisses de la nature. Mais, tout d'abord, il regardait en face, avec autant de courage que de lucidité, le fait éclatant de la mort universelle, ce fait que tant d'autres, dans leurs systèmes ou dans leur existence, semblent s'efforcer de ne point voir. Maintes fois, avec insistance, il a fait ressortir le problème qu'elle pose, et montré qu'à ce problème on n'échappe pas 2. La considération de la mort, « résumé et fond commun de tout ce qui nous effraie et nous donne le vertige »3, est déjà présente au cœur de sa pensée en gestation, pendant les années de la guerre de 1914 : « Béni soit le Temps inexorable et son perpétuel assujettissement... Bénie soit surtout la Mort et l'horreur de sa retombée dans les Énergies cosmiques ! »4. Elle est encore au centre du Milieu divin, livre qui fut, si l'on peut dire, longuement prié avant d'être écrit, et qui ne peut être bien compris que s'il est prié en même temps que lu. Et dans son dernier essai (janvier 1955), auquel il a donné pour titre Barrière de la mort et co-réflexion, il entreprend une fois de plus de montrer que, « au niveau supra-individuel de l'Espèce », bien loin de se trouver atténué, le problème de la mort et du découragement qu'elle semble devoir entraîner reparaît, « multiplement aggravé et amplifié »5.
De cette mort, qui se présente à l'homme naturel comme « menace » et comme « scandale »6, il scrutait la signification. En elle il voyait confluer tous les échecs, toutes les obscurités, tous les maux qui sont le lot de notre condition terrestre. Mais il estimait en même temps que « la mort délivre » et que « s'il n'y avait pas de mort, la terre paraîtrait sans doute étouffante »7. Le « Monde » sur lequel il fixait alors sa pensée, auquel il adhérait passionnément, était le Monde d'au-delà de la mort, celui dont le Monde présent n'est que l'indispensable préparation : la mort, « seule issue vers la plus grande Vie »8. Mort qui ne nous fait pas rentrer « dans le grand courant des Choses », mais qui « nous livre totalement à Dieu » ! Aussi reconnaissait-il dans l'accueil soumis et aimant de la mort, dans « la mort en Dieu », l'exercice de cette passivité suprême qui est suprême activité 9 et sans laquelle il comprenait qu'il est impossible à l'homme d'être réuni à Dieu : « Je sens, ô mon Dieu, que par un renversement des forces dont Vous pouvez seul être l'auteur, l'effroi qui me saisit devant les altérations sans nom qui s'apprêtent à renouveler mon être, se mue en une joie débordante d'être transformé par Vous »10. Contemplant le Crucifié, écoutant son appel « au plus profond de la nuit », il voyait tout changer de sens : « Les apparences demeurent les mêmes, — et les déterminismes matériels, — et les vicissitudes du Hasard, — et les agitations des hommes, — et le pas de la Mort » ; mais « celui qui ose croire aborde une sphère du créé où les choses, gardant leur texture habituelle, semblent faites d'une autre substance. Tout reste inchangé dans les phénomènes, et tout devient cependant lumineux, animé, aimant »11.
Voilà bien le langage de la foi, de la foi priante ! « Accepter, aimer toute communion avec la mort » : c'est la consigne que, en conformité avec ce qu'il avait souvent exprimé, il se donnait dans une de ses dernières retraites 12 ; et la résolution se prolongeait en acte de confiance : « C'est la mort qui scelle la vie. Or, sur ce point, c'est une confiance absolue qu'il faut avoir en Dieu : car de Lui seul dépend la bonne fin »13. Un peu plus tôt, en 194o, faisant comme chaque année l'exercice de la préparation à la mort : « Quelle que soit celle-ci, mon Dieu, faites qu'elle Vous glorifie (clarificet) ! — Vous, tel que je Vous aime avec prédilection : Oméga ». Jadis il demandait à ses amis : « Priez pour que je vive conformément à ce que je vois »14. Maintenant, il leur demande : « Priez pour que je finisse bien, en conformité avec ce que j'ai essayé de prêcher : c'est ce qui m'apparaît de plus en plus comme la grâce des grâces »15. C'est là de plus en plus sa principale prière 16. Peu de temps avant sa mort, il écrit à un ancien compagnon des temps de Jersey et d'Ore Place, fervent comme lui de recherches géologiques et de sciences naturelles, dont l'amitié lui demeura toujours, le Père Christian Burdo : « Tantôt je me sens encore très jeune, — tantôt j'ai l'impression que tout va se désagrégeant en moi. Puisse Dieu grandir à travers ce « plus » et ce « moins » alternés ou combinés »17.
La cause et le gage de cette victoire définitive que peut être la mort, il les reconnaissait, comme tout chrétien, dans la mort et la résurrection de Jésus-Christ. Seulement, ce mystère que tant d'entre nous n'accueillent que d'une foi superficielle et distraite, il en vivait avec une intensité peu commune. « Ne crains rien : c'est moi, le Premier et le Dernier, le Vivant ! J'étais mort, et me voici vivant pour les siècles des siècles, détenant les clefs de la Mort et de l'Hadès »18. Il aimait ce texte de l'Apocalypse, auquel il revenait volontiers dans ses méditations. Aussi la prière pour l'heure de la mort qui figure dans Le Milieu divin a-t-elle secouru déjà plus d'un de ses frères dans le Christ. Sous la présentation littéraire, ils ont bien senti que c'était une prière réelle. Il nous souvient que lorsque mourut à Lyon le vénérable M. Francisque Cimetier (188o-1946), prêtre de Saint-Sulpice, ancien doyen de la Faculté de droit canonique et ancien supérieur de notre séminaire universitaire, après avoir mis lui-même un ordre parfait dans ses affaires, le seul papier laissé par lui, déposé sur son bureau, était cette prière, recopiée de sa main :
Ô Énergie de mon Seigneur, Force irrésistible et vivante, parce que, de nous deux, Vous êtes le plus fort infiniment, c'est à Vous que revient le rôle de me brûler dans l'union qui doit nous fondre ensemble. Donnez-moi donc quelque chose de plus précieux encore que la grâce pour laquelle Vous prient tous vos fidèles. Ce n'est pas assez que je meure en communiant. Apprenez-moi à communier en mourant. 19

Henri, cardinal de Lubac, sj, in La prière du père Teilhard de Chardin

1. Cf. La Pensée religieuse..., spécialement les chapitres 5 et 12.
2. Ainsi dans L'Atomisme de l'Esprit (1941) ; Œuvres, t. VII, p. 50-53. Cf. Comment je vois (148), n° 9, sur « le double problème de la Mort et de l'Action ». Vie et Planètes (Pékin, mars 1945 ; Études, mai 1946) ; Œuvres, t. V, p. 153-156.
3. La Foi qui opère.
4. Le Milieu mystique, 3, le cercle de l'Énergie, 1e la Passion. Cf. lettre du 19 juin 1916 (Genèse d'une pensée, p. 13o) ; 13 novembre (p. 185-187).
 5. Œuvres, t. VII, p. 422.
6. L'Atomisme de l'Esprit, 7 (Œuvres, t. VII, p. 49).
7. 5 août 1917 (Genèse d'une pensée, p. 258). 28 décembre 1916 (p. 203-204). Barrière de la mort et co-réflexion (1er janvier 1955) : « Demain (j'en suis convaincu parce que je l'éprouve déjà), c'est une sorte de claustrophobie panique qui saisirait l'Humanité à la seule idée qu'elle puisse se trouver hermétiquement close dans un Univers fermé » (Œuvres, t. VII, p. 426).
8. La Grande Monade (Cahiers Pierre Teilhard de Chardin, 2, P. 47). 13 novembre 1916.
9. Cf. Note pour servir à l'évangélisation des temps nouveaux (Épiphanie 1919), troisième et dernier temps, « cycle de la vie intérieure (et apostolique) » « ...sublimer l'effort humain en le faisant atteindre (par prolongement de lui-même) aux formes supérieures de l'activité que sont la pureté, la contemplation, la mort en Dieu ». 13 novembre 1916 : « La mort nous livre totalement à Dieu ; elle nous fait passer en Lui ; il faut en retour nous livrer à elle en grand amour et abandon » (Genèse d'une pensée, p. 186).
10. La Messe sur le Monde.
11. Voir infra, p. 171-172.
12. Retraite de 1948 (les Moulins).
13. À M. T.-C., les Moulins, 4 septembre 1948.
14. Au Père Auguste Valensin, samedi saint, 1922.
15. Lettre du 18 septembre 1948.
16. 22 novembre 1953, à M. T.-C. : « Bien finir, je te l'ai souvent dit, devient, en ce qui me concerne, ma principale prière et ma grande ambition ». À l'abbé Breuil, 8 janvier 1955 (Nouvelles lettres de voyage, p. 172 et 187), etc.
17. 15 février 1953.
18. Apoc., I, 17-18.
19. Le Milieu divin, p. 96. Cette prière a été inscrite par les confrères de M. Cimetier sur son Memento. Cf. retraite de 1948 : « La communion par la mort (la mort communion) ».

dimanche 5 avril 2015

En méditant... Louis de Grenade, Le dimanche de la Résurrection


Ce jour-là, tu pourras penser à la descente de Notre-Seigneur dans les enfers ; à son apparition à Notre-Dame, à sainte Madeleine et aux apôtres, ainsi qu'au mystère de sa glorieuse Ascension.
Sur le premier point, considère quelle fut au séjour des morts l'allégresse de ces saints Pères lorsqu'ils virent présent leur libérateur et quelles actions de grâces et quelles louanges ils lui rendirent pour ce salut tant désiré, tant espéré.
Considère aussi l'allégresse de la Très Sainte Vierge, allégresse du Fils ressuscité. Il est bien certain que comme elle fut celle qui sentit le plus les douleurs de sa passion, elle fut aussi celle qui se réjouit le plus de sa résurrection.
Quels sentiments dut-elle éprouver quand elle vit devant elle ce Fils vivant et glorieux accompagné de tous ces saints Pères qui ressuscitèrent avec Lui.
Que fit-elle ? Que dit-elle ? Quels furent ses embrassements, ses baisers, les larmes pieuses de ses yeux et le désir d'aller à Lui si cela eût été permis ?
Considère l'allégresse de ces Saintes femmes et spécialement de celle qui pleurait devant le sépulcre quand elle vit l'ami de son âme et qu'elle se jeta à ses pieds, ayant trouvé ressuscité et vivant Celui qu'elle cherchait et qu'elle désirait voir alors qu'elle le croyait mort.
Remarque qu'après Sa Mère, elle fut la première personne à laquelle il ait apparu, parce que, plus qu'aucune autre, elle l'aime, lui est fidèle, le pleure et le cherche avec la plus grande sollicitude. Ainsi tu peux tenir pour certain que tu trouveras Dieu si tu le cherches avec le même soin et les mêmes larmes.
Considère aussi de quelle manière il apparut, comme un pèlerin, aux disciples qui allaient à Emmaüs. Vois comme il se montre affable , comme il les accompagne familièrement, comme il se dissimule avec douceur, et finalement comme il se découvre avec amour et les laisse avec la douceur du miel sur les lèvres.
Que tes conversations soient semblables à celles qu'ils tenaient, traite avec un sentiment profond de douleur ce qu'ils traitaient eux-mêmes — c'est-à-dire les souffrances et les épreuves du Christ — et tiens pour sûr que tu peux compter sur sa compagnie si tu es toujours fidèle à sa mémoire.
Pour le mystère de l'Ascension, considère en premier lieu comme le Seigneur retarde cette montée au ciel pendant l'espace de quarante jours. Dans ce temps, il apparut à plusieurs reprises à ses disciples, il leur donnait son enseignement, il parlait avec eux du royaume des cieux.
De telle sorte qu'il ne voulut ni monter au ciel ni se séparer d'eux jusqu'au jour où il les laissa capables de pouvoir, en esprit, monter au ciel avec lui. Tu peux comprendre par là que souvent la présence corporelle du Christ — c'est-à-dire la consolation sensible de la dévotion — manque à ceux qui peuvent, en esprit, voler en haut, où ils sont plus à l'abri de tout danger. En cela resplendit merveilleusement la providence de Dieu et la manière dont il traite les siens dans les divers temps.
Il réjouit les faibles, il exerce les forts, il donne le lait aux petits et sèvre ceux qui sont grands.
Il console les uns et éprouve les autres et ainsi il traite chacun selon le degré de son avancement. C'est pour cela que celui qui est consolé ne doit pas avoir de présomption, car la consolation indique la faiblesse et celui qui est éprouvé ne doit pas être affligé puisque c'est très souvent l'indice de la force.
En présence de ses disciples, sous leurs regards, il monte au ciel pour qu'ils puissent témoigner de ces mystères, et nul n'est meilleur témoin des œuvres de Dieu que celui qui les a éprouvées par expérience. Si tu veux savoir en vérité combien Dieu est bon, combien doux et suave pour les siens, quelle est la vertu et l'efficacité de sa grâce, de son amour, de sa providence et de ses consolations, demande-le à ceux qui l'ont éprouvé, ils te rendront de cela un très suffisant témoignage.
Il voulait aussi que ses disciples le vissent monter au ciel pour qu'ils puissent le suivre des yeux et de l'esprit. Il voulait qu'ils sentissent son départ pour que son absence les laissât dans la solitude, c'était la meilleure préparation pour recevoir sa grâce. De telle sorte que ceux-là seront participants de l'Esprit du Christ à qui l'amour fera sentir le départ du Christ, ceux qui sentiront son absence et seront sur cette terre toujours soupirants après sa présence.
Puis quels furent la solitude, l'impression, les paroles et les larmes de la Très Sainte Vierge, du disciple aimé et de sainte Madeleine et de tous les apôtres quand ils virent s'en aller et disparaître à leurs yeux celui qui emportait leurs cœurs avec lui. De tout cela, on dit qu'ils revinrent à Jérusalem avec une grande joie, tant ils l'aimaient.
Ce même amour qui leur faisait sentir si cruellement son départ les faisait, d'autre part, se réjouir de sa gloire, parce que le véritable amour ne se cherche pas lui-même, mais seulement celui qu'il aime.
Il reste à considérer avec quelle grande gloire, avec quelle allégresse, quelles acclamations et quelles louanges ce noble triomphateur fut reçu en la cité souveraine. Quelle fut la fête et la réception qu'on lui fit. Que sera-ce de voir réunis ensemble hommes et anges et tous s'avancer dans cette noble cité, aller occuper ces sièges vides depuis tant d'années, et au-dessus de tous s'élever cette très sainte humanité pour prendre place à la droite du Père ?
Tout cela est à prendre en grande considération pour voir comment sont bien employés les travaux faits pour l'amour de Dieu et comme celui qui s'humilie et souffre plus que toutes les créatures, est aussi grandi et élevé au- dessus d'elles toutes. Par cela les amants de la véritable gloire doivent entendre le chemin qu'ils doivent suivre pour l'atteindre : descendre pour monter ; s'abaisser au-dessous de tous pour être élevé au-dessus de tous.

Louis de Grenade, in Méditations sur la Passion de Notre-Seigneur

samedi 4 avril 2015

En méditant... Louis de Grenade, Le Samedi Saint


Ce jour-là, il y a lieu de considérer le coup de lance donné au Seigneur, la descente de la croix, les lamentations de la Sainte Vierge, l'accomplissement de la Sépulture.
Considère comment le Sauveur étant expiré sur la croix et le désir de ses ennemis qui désiraient tant le voir mort se trouvant réalisé, la rage de leur fureur n'est pas apaisée et ils veulent encore se venger et s'acharner sur ces saintes reliques, ouvrage de leurs mains.
Voici un de leurs serviteurs qui s'avance, une lance à la main : il perce avec une grande force la poitrine nue du Sauveur. La violence du coup souleva la croix et fit jaillir de l'eau et du sang.
Ô ruisseau qui vient du paradis dont les eaux couvrent toute la face de la terre.
Ô blessure de ce Cœur précieux, faite par l'amour des hommes plus que par le fer de la lance cruelle.
Ô porte du ciel, fenêtre du paradis, lieu de refuge, tour fortifiée, sanctuaire des justes, sépulcre des pèlerins, nid des colombes pures et lit fleuri de l'épouse de Salomon !
Salut blessure du Cœur précieux qui blesse les cœurs des dévots, blessure qui blesse les âmes des justes, rose d'ineffable beauté, rubis d'un prix inestimable, entrée du cœur du Christ, témoignage de son amour et gage de la vie sans fin.
Après cela, considère comme le même jour, sur le tard, arrivent ces deux saints compagnons, Joseph et Nicomède. Ils appuient leurs échelles à la croix et descendent dans leurs bras le corps du Sauveur.
Quand la Vierge vit que le tourment de la passion était terminé et que le corps reposait à terre, elle voulut lui donner sur son sein un refuge assuré et des bras de la croix le recevoir dans les siens. Elle demanda avec la plus grande humilité à cette noble compagnie de la laisser arriver jusqu'à son Fils, puisque de sur la croix, elle n'avait pu recevoir ses adieux et ses derniers embrassements.
Sa douleur serait encore plus grande, si ses ennemis, l'ayant séparée de son Fils quand il était vivant, ses amis l'empêchaient de l'approcher maintenant qu'il est mort.
Ensuite, quand la Vierge le tint en ses bras, quelle langue pourrait exprimer ce qu'elle ressentit.
Ô anges de la paix, pleurez avec cette sainte Vierge ! Pleurez cieux, pleurez étoiles du ciel et vous toutes les créatures du monde, que vos gémissements accompagnent ceux de Marie !
La Mère tenait dans ses bras ce corps mutilé, le pressait fortement sur son sein — pour cela seul, il lui restait des forces. — Elle mettait sa figure au milieu des épines que portait cette tête sacrée. Elle collait son visage sur celui de son Fils. La face de la très sainte Mère se teignit du sang du Fils, celle du Fils était arrosée des larmes de la Mère.
Ô douce Mère ! est-ce là votre très doux enfant ? Est-ce lui dont la conception vous rendit si heureuse ; que sont devenus votre bonheur passé et vos anciennes joies ? Où est ce miroir de beauté où vous retrouviez votre image ?
Tous ceux qui étaient là pleuraient. Elles pleuraient les saintes femmes, ils pleuraient ces nobles compagnons, le ciel et la terre pleuraient et toutes les créatures accompagnaient de leurs larmes celles de la Vierge. Il pleurait aussi le saint Évangéliste, embrassant le corps de son Maître. Il disait :
Ô bon Maître et mon Seigneur, à l'avenir qui m'instruira, à qui irai-je porter mes doutes ? 
Sur quelle poitrine pourrai-je me reposer ? 
Qui me communiquera les secrets du ciel ?
Avant-hier au soir, tu me tenais sur ta poitrine et tu me donnais l'allégresse de vivre, maintenant, je remémore un si grand bienfait en te tenant mort sur mon cœur. 
Est-ce là le visage que j'ai vu tout transfiguré au Mont Thabor ; 
Est-ce là le visage plus éclatant que le soleil en son midi ?
Elle pleurait aussi cette sainte pécheresse et embrassant les pieds du Sauveur elle disait :
Ô lumière de mes yeux et remède de mon âme !
Renonçant au péché qui me recevra ?
Qui pourra gémir sur mes plaies ?
Qui répondra pour moi ?
Qui me défendra contre les pharisiens ?
De quelle différente manière j'ai tenu ces pieds et je les ai lavés quand tu me permis de les toucher.
Ô amour de mes entrailles, que l'on me dise donc que je peux mourir avec toi !
Ô la vie de mon âme, comment puis-je dire que je t'aime puisque je suis vivante et que tu es mort devant mes yeux ?
Ainsi pleurait et se lamentait toute cette sainte compagnie, arrosant et lavant de ses larmes ce corps sacré.
Ensuite l'heure de la sépulture étant arrivée, ils enveloppèrent ce saint corps d'un linceul immaculé, placèrent sur sa tête un suaire et le portèrent sur un brancard jusqu'au sépulcre. Ils déposèrent là ce précieux trésor. Le sépulcre fut couvert d'une pierre et le cœur de la Mère de sombres et tristes ténèbres.
Là elle quitte une autre fois son Fils, là elle commence à sentir de nouveau son isolement, là elle se sent dépouillée de tout son bien.
Elle laisse là son cœur dans le sépulcre où elle laisse son trésor.

Louis de Grenade, in Méditations sur la Passion de Notre-Seigneur


vendredi 3 avril 2015

En méditant... Louis de Grenade, Le Vendredi Saint


Ce jour-là, il faut contempler le mystère de la Croix et les sept paroles que le Seigneur y a prononcées. Éveille-toi, mon âme, et commence à considérer le Mystère de la sainte Croix par le fruit de laquelle se répare le dommage causé par le fruit vénéneux de l'arbre défendu.
Vois d'abord comment le Seigneur arrivé là, ces cruels ennemis, pour rendre sa mort plus honteuse, le dépouillent de ses vêtements, lui enlèvent même cette tunique de dessous, tissée d'une seule pièce sans couture. Vois ensuite avec quelle mansuétude le très innocent agneau se laisse écorcher sans ouvrir la bouche ni dire une parole contre ceux qui le traitaient ainsi. De bonne volonté, il consentit à se laisser dépouiller de ses vêtements et à rester nu. Il voulait avec ces vêtements couvrir mieux que ne l'avaient fait les feuilles de figuier notre nudité causée par le péché.
Certains docteurs disent que pour ôter au Seigneur sa tunique, on lui enleva avec une grande cruauté sa couronne d'épines et qu'après l'avoir mis à nu, on la lui replaça sur la tête en enfonçant de nouveau les épines, ce qui lui causa une douleur extrême.
On peut considérer, comme certain, qu'ils agirent avec cette cruauté ceux qui lui en firent souffrir tant d'autres extraordinaires au cours de sa passion. D'autant plus que l'Évangéliste nous dit qu'ils firent avec lui tout ce qu'ils voulurent.
Mais comme la tunique était collée aux plaies faites par la flagellation et que le sang coagulé ne faisait qu'un avec son tissu, en la lui enlevant les malfaiteurs, qui étaient étrangers à toute pitié, l'arrachèrent d'un seul coup et avec tant de force qu'ils écorchèrent et renouvelèrent toutes les plaies de la flagellation. Ce saint corps restait ainsi tailladé de toutes parts comme écorché. Ce n'était qu'une seule plaie d'où le sang coulait de tous côtés.
Considère ensuite, ô mon âme, la grandeur de la bonté et de la miséricorde divine qui resplendit si clairement dans ce mystère. Vois comme Celui qui couvre le ciel de nuages et les champs de fleurs est là dépouillé de ses vêtements. Considère le froid que dut endurer ce saint corps, nu et dépouillé, non seulement de ses vêtements, mais encore la peau enlevée avec toutes ses plaies ouvertes.
Si saint Pierre, malgré ses habits et sa chaussure, sentait le froid la nuit précédente, combien plus devait souffrir ce corps très délicat, sans vêtement, couvert de blessures.
Après cela, considère comment le Seigneur fut cloué à la croix et les douleurs qu'il souffrit lorsqu'on enfonça de gros clous dans les membres les plus sensibles de ce corps, le plus délicat de tous.
Et considère aussi ce que la Vierge dut ressentir lorsqu'elle vit de ses yeux et entendit de ses oreilles les coups terribles qui ne cessaient de tomber sur les membres divins.
Vraiment, les coups de marteau enfonçaient les clous dans les mains du Fils, mais ils traversaient le cœur de la Mère.
Vois comme ensuite ils élevèrent la croix et l'enfoncèrent dans un trou préparé à cet effet ; n'écoutant que leur cruauté, pour l'y placer, ils la laissèrent tomber d'un seul coup et ainsi tout ce saint corps fut balancé en l'air, les trous qu'avaient fait les clous se déchirèrent davantage, cause d'une intolérable douleur.
Ô mon Sauveur et mon rédempteur, quel sera le cœur de pierre qui ne se partagera pas de douleur puisque ce jour-là les pierres se fendirent en voyant ce que tu as souffert sur cette croix ! Seigneur, tu es entouré des douleurs de la mort, toutes les ondes de la mer ont déferlé sur toi. Précipité dans la profondeur des abîmes, tu ne trouves rien pour te servir d'appui. Le Père t'a abandonné, mon Seigneur que peux-tu espérer des hommes ? Tes ennemis t'insultent, tes amis te brisent le cœur, ton âme est angoissée et tu ne veux pas de consolation par amour pour moi : mes péchés furent cruels et la peine que tu subis pour eux le montre.
Je te vois, ô mon Roi, cloué à un madrier. Rien pour soutenir ton corps que trois crochets de fer, ta chair sacrée y est suspendue sans aucun autre appui. Si tu veux faire porter le poids de ton corps sur les pieds, leurs blessures s'élargissent avec les clous qui les traversent ; sur les mains, leurs blessures s'élargissent avec le poids du corps, et ta sainte tête, cruel tourment, couronnée d'épines, quel est l'oreiller qui la soutient ?
Oh ! comme vos bras, sérénissime Vierge, seraient bien employés à cet office. Ce ne sont pas les vôtres qui serviront maintenant, mais ceux de la croix. Sur eux, s'inclinera la tête sacrée pour trouver du repos, le soulagement qu'elle en aura sera de sentir les épines s'enfoncer un peu plus profondément.
La présence de la Mère augmenta encore les douleurs du Fils. Son cœur était crucifié comme l'était son corps. Ô bon Jésus, tu as deux croix aujourd'hui : une pour le corps, l'autre pour l'âme. L'une est de passion, l'autre de compassion. L'une traverse le corps avec des clous de fer et l'autre ton âme très sainte avec les clous de la douleur. Qui pourra, ô bon Jésus nous dire ce que tu ressentais quand tu voyais les angoisses de cette âme très sainte ; que tu savais, à n'en pas douter, être crucifiée avec toi sur la croix. Quand tu voyais ce cœur pitoyable traversé, transpercé d'un glaive de douleur ; lorsque tu levais tes yeux ensanglantés et que tu voyais ce saint visage couvert d'une pâleur mortelle et les angoisses de son âme qui ne lui donnaient pas la mort, mais plus que la mort. Ces ruisseaux de larmes que versaient ses yeux très purs et les gémissements qui jaillissaient de cette poitrine sacrée sous le poids de la grande douleur.
Après cela, tu peux méditer les sept paroles que le Seigneur prononça sur la croix :
La première : « Père, pardonne-leur, ils ne savent ce qu'ils font ».
La seconde au bon Larron : « Aujourd'hui, tu seras reçu avec moi en paradis ».
La troisième à sa très sainte Mère : « Femme, voilà ton Fils ».
La quatrième : « J'ai soif ».
La cinquième : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'abandonnez-vous ? »
La sixième : « Tout est accompli ».
Le septième : « Père, je remets mon esprit entre tes mains ».
Considère ensuite, ô mon âme, avec quelle charité dans les paroles il recommande ses ennemis à son Père, avec quelle miséricorde il accueille la prière du bon Larron, avec quel cœur il recommande sa pieuse Mère au disciple aimé, quelle soif et quelle ardeur il montre dans son désir du salut des hommes, avec quelle voix douloureuse il fait entendre sa plainte de l'abandon de Dieu, comment il pousse jusqu'au bout d'une manière si parfaite l'obéissance à son Père et comment enfin, il lui recommande son esprit et se confie tout entier dans ses très saintes mains.
Chacune de ces paroles renferme un singulier exemple de vertu.
Dans la première, il nous recommande la charité envers nos ennemis ; dans la seconde, la miséricorde pour les pécheurs ; dans la troisième, le respect pour nos parents ; dans la quatrième, le désir du salut du prochain ; dans la cinquième, la prière dans les tribulations et les épreuves que Dieu nous envoie ; dans la sixième, la vertu de l'obéissance et de la persévérance ; dans la septième, la parfaite résignation entre les mains de Dieu, ce qui est le comble que peut atteindre notre perfection.

Louis de Grenade, in Méditations sur la Passion de Notre-Seigneur

lundi 30 mars 2015

En narrant... Raymund Schwager, Le signe d'adieu de l'Amour

Le soir venu, un groupe de pèlerins de Galilée arriva à Béthanie. Marie se trouvait parmi eux. Jésus n'avait pas vu sa mère depuis longtemps et la trouva changée à un point qui le surprit. Elle rayonnait d'une beauté étrange et d'un calme souverain qui ne pouvaient venir que de grandes souffrances intérieures. Le côté proprement maternel avait disparu et elle s'avança vers Jésus comme une femme qui avait accompagné de loin son chemin, d'un amour immense et profond. Il l'embrassa tendrement, et elle lui remit un nouveau vêtement, une tunique sans couture, tissée d'un seul tenant 1, qu'il accepta avec gratitude, comme un symbole des choses à venir 2. Il n'eut pas besoin de s'étendre beaucoup sur ce qu'il avait fait en public. Elle s'était fait déjà tout raconter, l'avait gardé en son cœur et l'avait accompagné par sa prière. De son côté, elle se contenta de faire allusion aux réactions de leurs parents et connaissances qui l'avaient tant fait souffrir 3. Il comprit, car, depuis longtemps, il avait ressenti lui-même tout cela intérieurement. Quant à ce qu'il projetait ou attendait, il lui fit comprendre seulement que, d'heure en heure, il attendait tout du Père. Elle aussi comprit, sans saisir tous les détails. Ils restèrent ainsi assis côte à côte, en silence et profondément unis. Quand Marie rejoignit le groupe de pèlerins avec lequel elle était venue, elle le quitta dans le calme, avec une mystérieuse maturité, comme une femme accablée par le poids d'un fardeau.
Jésus resta un long moment dans cet espace qui s'était créé autour de lui grâce à la rencontre avec Marie. Il se remémora les années passées à Nazareth, et toute sa vie défila en images devant ses yeux. La venue de sa mère avait fait résonner et revivre en lui les couches enfouies du passé. Il y percevait en même temps l'annonce d'un adieu définitif et laissa les deux s'interpénétrer et vibrer simultanément en lui. Face à l'adieu imminent, les images du passé l'amenèrent à la résolution de poser un dernier grand signe.
Tandis qu'il méditait sur les images et les forces qui l'animaient, des voix commencèrent à chanter doucement à ses côtés. Il n'y prêta tout d'abord pas garde, mais son attention soudain se concentra sur les mots qui lui parvenaient :
Que tu es belle, ma compagne, que tu es belle !
Tes yeux sont des colombes
derrière ton voile.
Tes cheveux sont comme un troupeau de chèvres,
qui dévalent de la montagne de Galaad.
Comme un fil d'écarlate sont tes lèvres,
et ta bouche est charmante.
Tes deux seins sont comme deux faons,
jumeaux d'une gazelle,
qui paissent parmi les lis.
Avant que souffle le jour
et que s'enfuient les ombres,
j'irai à la montagne de la myrrhe
à la colline de l'encens.
Tu es toute belle, ma compagne,
et de défaut, il n'en est pas en toi !
4
Il entendait ce chant à travers les arbres du jardin, sans il pouvoir déterminer exactement d'où il venait. Pendant un moment, ces paroles tissèrent en lui une image qui éveilla une fois encore le souvenir de sa mère. Puis une autre image se superposa : Yahvé élisant son peuple et se fiançant à lui :
Je te dis : « Vis et crois comme une pousse des champs ». Tu te mis à croître, tu grandis, tu devins jeune fille, tes seins s'affermirent et ta chevelure poussa. Mais tu étais nue. Je passai près de toi et je te vis : c'était ton temps, le temps de l'amour. Je tendis sur toi le pan de mon manteau et couvris ta nudité ; je te prêtai serment, je fis alliance avec toi et tu fus à moi. 5
La femme ainsi épanouie se transforma vite en prostituée. Dieu lui promit une fidélité éternelle, mais l'élue s'acoquina vite avec des rivaux. Jésus ressentit soudain, avec une intensité nouvelle, la tendresse de son Abba, tandis que de l'image prophétique, son esprit glissa vers celle des hommes qu'il avait rencontrés durant les derniers mois. Ne ressemblaient-ils pas à une prostituée flétrie ? Ils traversaient leurs journées, fatigués et sombres comme des prisonniers. Leurs désirs tournaient autour d'eux-mêmes, dans une brève et sourde cupidité, et ce dont ils rêvaient, ressemblait à un filet dans lequel ils s'empêtraient. Jésus voyait des traces de lèpre sur leur corps et de mortelles blessures en leur cœur, si profondes qu'ils ne les remarquaient même plus. Une résignation s'était emparée d'eux qu'ils considéraient comme de la sagesse et de la prudence. La belle amie du Cantique, la fille de roi, qui devait venir à sa rencontre 6, la fiancée, en compagnie de laquelle il voulait aller au-devant de son Père, n'existait pas encore. Il devait d'abord, grâce au don de soi, la purifier et la guérir. Il voulait, par son amour à lui, faire revivre son amour à elle, qui s'était éteint si vite durant sa jeunesse 7.
Il pensa à ses disciples. Il y avait en eux une bonne volonté, comparable au souffle d'une fleur printanière, mais ils avançaient en même temps sous un poids qui alourdissait leurs pas. Ils entendaient ses paroles, mais elles ne résonnaient ni ne vibraient en leur cœur. Quand le Royaume de son Père allait-il pleinement advenir ? Il pensa aux mets choisis que Dieu allait préparer sur le mont Sion pour tous les peuples 8. Soudain, s'imposa à lui le signe par lequel il voulait faire ses adieux à ses disciples. Il devait s'unir à eux, plus profondément encore qu'il n'est donné à l'homme et à la femme de s'unir lorsqu'ils deviennent une seule chair. Il voulait se donner en nourriture à eux.
Les disciples lui demandèrent où il fallait préparer le repas de la Pâque. Judas aussi s'en enquit. Jésus confia à Simon et à Jean la mission d'aller en ville et leur indiqua le lieu où devait les attendre un homme portant une grande cruche, leur dit qu'ils devaient le suivre et préparer le repas dans la maison où il les conduirait. Tous deux firent comme Jésus leur avait indiqué. Ils achetèrent un agneau sans tare, des pains azymes et du vin, des herbes amères et de la compote de fruits 9. L'après-midi, ils montèrent au Temple pour y tuer l'agneau, dans la cohue de tous ceux qui faisaient de même. Des prêtres recueillirent le sang dont ils aspergèrent le pied de l'autel.
Au coucher du soleil, Jésus, en compagnie des autres disciples du cercle des Douze, arriva à la maison où Simon et Jean avaient préparé le repas. Conformément aux prescriptions rituelles, ils s'attablèrent solennellement — en signe de la liberté acquise après la sortie d'Égypte, de la maison d'esclavage. Mais peu après avoir prononcé la parole de bénédiction initiale, Jésus s'arrêta soudain. Avec une tristesse, qui contrastait avec la joie de la fête, il dit : « L'un de mes amis va bientôt me trahir »10. Ces paroles eurent chez les convives l'effet d'un éclair. Quelques-uns crièrent presque simultanément : « Ce n'est sûrement pas moi, Seigneur ». D'autres eurent du mal à croire que quelqu'un pourrait être aussi infidèle et présomptueux. Jésus insista : « Il s'agit de quelqu'un que j'ai choisi moi-même, qui mange en ce moment avec moi 11 et qui plonge sa main dans le même plat. Le Fils de l'homme s'en va selon ce qui est écrit à propos de lui. Mais malheur à l'homme par qui le Fils est livré aux mains des pécheurs. Il va au-devant d'un jugement des plus sévères ». Aussitôt après, Jésus commença à manger des herbes amères, qui, après ces paroles, ne rappelaient plus seulement le temps amer du désert, mais évoquaient aussi l'amertume de l'heure présente. Lorsque les disciples se joignirent peu à peu à lui et que Judas plongea sa main dans le plat, Jésus fit de même. Le disciple le dévisagea, plein d'inquiétude, et lui demanda d'une voix basse et torturée : « Tu veux dire que c'est moi ? ». Jésus lui répondit simplement : « Tu sais ce que tu fais ».
Après avoir chanté la louange de Dieu et lui avoir rendu grâces pour la libération de la servitude d'Égypte, Jésus rappela aux Douze la manne que le peuple avait reçue au désert. Puis il commença à parler d'une autre nourriture du ciel que le Père donnerait bientôt. Il prit le pain qui se trouvait sur la table et le tendit à la ronde en disant : « Prenez et mangez, ceci est mon corps ». Les disciples furent troublés, car, sans comprendre la portée de ses paroles, ils se rendirent compte qu'il avait rompu le rite du repas. Ils prirent le pain qu'il leur tendait, le mangèrent et commencèrent à se servir d'agneau immédiatement après. Lors de la coupe de bénédiction finale, Jésus dit une longue prière, louant le Père pour les œuvres de la Création et le remerciant pour la grâce de l'Alliance 12. Il évoqua la maison d'esclavage du péché, dans laquelle le peuple et les nations étaient toujours retenus prisonniers, et parla d'une Alliance nouvelle 13 qui ne serait plus conclue avec le sang d'animaux, comme l'Alliance du Sinaï. Ensuite il tendit la coupe toute prête à ses disciples en disant : « Voici mon sang, le sang de l'Alliance, qui sera versé pour la multitude ». Effrayés, les disciples écoutaient : Moïse n'avait-il pas strictement interdit de boire du sang 14 ? Que signifiait ce signe étrange du sang de leur Maître ? Jésus insista : « Ce que la Loi a rejeté, le Père en fait la source de la vraie vie, et le sang versé par des blasphémateurs, le Fils de l'homme le donne comme sang de l'Alliance qui les relie tous à lui ». Ils cédèrent en hésitant et burent à la coupe. Jésus continua : « J'ai ardemment désiré partager avec vous ce repas de la Pâque. Quand je m'en serai allé, faites ce que j'ai fait pour vous, en mémoire de moi. Je ne goûterai plus désormais au produit de la vigne, jusqu'à ce que je le boive à nouveau avec vous dans le Royaume de mon Père ». Ses paroles demeuraient incompréhensibles à ses disciples. Mais comme ils sentaient peser sur eux un grand poids et qu'ils s'étaient habitués à ne pas toujours tout comprendre, ils ne lui posèrent pas d'autres questions. Malgré une grande tristesse, leur repas prit fin par le joyeux Hallel, le chant de louange général 15, et ils remercièrent Dieu pour son amour bienveillant et éternel. Puis ils se mirent en route. En passant par les ruelles obscures, où déambulaient encore de nombreux pèlerins, ils quittèrent la ville et s'en allèrent vers la vallée du Cédron. En chemin, Jésus leur dit : « J'ai prié Dieu pour qu'il vous arrache aux ennemis qui viendront bientôt. Quand le berger est frappé, le troupeau se défait et les brebis se dispersent 16. Mais je vous rassemblerai bientôt à nouveau ». Pierre l'interrompit : « Nous resterons auprès de toi, quoi qu'il arrive ». Les autres acquiescèrent, mais Jésus se contenta de répondre : « Dès demain, quand le coq chantera, il en sera autrement ».
D'après la Loi, les pèlerins devaient passer la nuit à Jérusalem. Ils ne retournèrent donc pas à Béthanie. Sur le versant oriental de la vallée du Cédron, faisant officiellement partie du district de la ville, Jésus entra dans un domaine rural avec des oliviers, où se trouvait un ancien pressoir à huile. Il y avait déjà souvent passé la nuit de la Pâque lorsqu'il était monté à Jérusalem les années précédentes, avec d'autres pèlerins de Galilée. C'est donc dans ce jardin d'oliviers qu'il fit se reposer les siens, tout en remarquant que Judas était absent. Le disciple, auquel il avait fait comprendre durant le repas, par son geste, qu'il l'avait percé à jour, était resté un peu en arrière dans l'obscurité, s'était assuré que les autres entraient dans le domaine rural et était retourné en hâte à la ville.
Jésus emmena avec lui les trois disciples qui l'avaient accompagné sur la montagne de l'autre côté du Jourdain. Il s'éloigna d'eux à distance d'un jet de pierre environ et leur demanda de veiller avec lui dans la prière. Aussitôt après, il se mit à trembler de tout son corps. La grande confiance, avec laquelle il avait jusqu'alors suivi son chemin, malgré le danger imminent, et la joie enivrante que son Abba lui avait constamment donnée, disparurent d'un coup. En son âme, quelque chose se brisa, et un abîme d'affliction et de désarroi s'ouvrit en lui 17. Il tomba dans un puits profond et des vagues de peur le submergèrent 18, tandis que le Père cachait sa face aimante 19. Ses membres se disloquèrent, et son cœur fondit comme la cire 20. Titubant 21, il s'éloigna un peu de ses disciples, se jeta à terre et commença à appeler en gémissant : « Abba, Père, tout t'est possible. Éloigne de moi cette coupe ! » Puis, à force de volonté, il ajouta : « Mais que ta volonté se fasse et non la mienne ! » Il demeura ainsi longtemps à lutter intérieurement, puis céda au désir irrésistible de rejoindre ses disciples pour trouver un peu de réconfort auprès d'eux. Mais, dans l'intervalle, bien qu'ayant remarqué son tremblement et entendu ses appels, les trois s’étaient endormis, rompus de tristesse et de fatigue. Il les réveilla et, dans sa détresse, se plaignit : « Ne pouviez-vous pas veiller une heure avec moi ? La tentation de fuir dans la nuit est grande, et l'aspiration de l'abîme est forte. Veillez et priez pour ne pas vous jeter dans le puits de la désespérance ! » Dès qu'il se fut à nouveau éloigné un peu d'eux, il tomba à nouveau à terre, inondé de sueur, et lutta avec la nuit qui l'envahissait. De toutes les forces de sa volonté, il resta fidèle au Père. En son corps et en son âme se déchaînaient des forces contraires 22, et il ne réussissait pas à dompter la tempête de la révolte. Revenu au bout d'un long moment auprès de ses disciples, il ne trouva pas d'aide, une fois de plus, car leurs yeux étaient consumés de larmes 23. Il se retrouva donc de nouveau en proie à une lutte solitaire. Quand le bouleversement commença à s'apaiser un peu en lui, il vit de nombreux flambeaux s'approcher rapidement dans la nuit. Alors il réveilla ses disciples en leur disant : « Levez-vous, car l'Heure est venue où commence le Jugement du péché ».
Raymund Schwager, in Le drame intérieur de Jésus (Salvator)

1. Premier livre de Samuel (2,19).
2. Psaume 22 (19).
3. Livre de Job (19,13s.).
4. Cantique des cantiques (4,1-7).
5. Livre d’Ézéchiel (16,7s.).
6. Psaume 45 (10).
7. Livre d’Isaïe (54,6).
8. Livre d’Isaïe (25,6).
9. Livre de l’Exode (12,1-11).
10. Psaume 31 (12).
11. Psaume 41 (10).
12. Livre de l’Exode (24,5-8).
13. Livre de Jérémie (31,31-34).
14. Livre du Lévitique (17,10-14).
15. Psaumes 115 à 118.
16. Livre de Zacharie (13,7).
17. Psaume 22 (14).
18. Psaume 69 (16).
19. Psaume 30 (8).
20. Psaume 22 (15).
21. Livre d’Isaïe (24,20).
22. Livre de Jérémie (4,19).
23. Livre des Lamentations (2,11).