dimanche 24 mars 2019

En renonçant... Anne Huré, Le visage de leur éternité



[Anne Huré fut délinquante, emprisonnée, moniale et à une voix de remporter le Goncourt pour 'Les deux moniales'. Dans ce roman, elle aborde la question de l'autorité, de la puissance, de la soumission et de la révolte]

Il était quatre heures après-midi. Mère Stanislas sortait des vestiaires. Sous le cloître, l'abbesse l'arrêta.
— Venez, dit-elle. Venez donc prendre l'air avant de monter chez vous.
Le ton était calme, reposé, avec une tristesse lointaine et comme voilée.
La Mère-conseillère jeta sur ses épaules le châle qu'elle tenait. Elles quittèrent le jardin du cloître. Les jets d'eau étaient des gerbes de perles irisées qu'on devinait froides. Il n'y avait plus de fleurs. Elles marchaient en silence dans la grande allée centrale. Le long des massifs appauvris.
— Vous vous demandez ce que je vais faire, n'est-ce pas ? dit l'abbesse tout à coup. D'une voix un peu sourde.
— Mais non. Je ne me le demande pas. Je le sais.
À nouveau, le silence s'installa.
— Je suppose que vous m'approuvez, dit plus tard l'abbesse.
— Comment approuverais-je ? Ou blâmerais-je ? Je sais les grandes lignes de votre conversation avec Rome. L'autre jour. Au téléphone. Rien de plus. Et sans qu'on m'en ait rien dit, vous l'imaginez. Mais enfin, il y a la logique des choses. Voyez-vous, nous nous connaissons depuis trop longtemps. Mais pour approuver ou blâmer, il semble que je ne puisse plus le faire. Depuis peu de jours, tant le calme est venu. Je ne saurais vous dire...
Il y eut un doux cri d'oiseau qu'un coup de vent emporta.
— Vous n'en pouvez connaître en effet que les grandes lignes. Certaines expériences ne sont pas communicables. Tant nos motifs profonds demeurent cachés. C'est une décision que j'ai prise subitement. Comme ça. Sans que personne s'en doute.
— Personne, je veux bien vous croire. Mais moi, si. Probablement parce que je me résoudrais à agir comme vous. Nous sommes assez semblables par certains côtés. Je veux dire : à partir d'un certain niveau de dépassement. Les limites entre l'ordinaire et l'exceptionnel sont chez moi plus restreintes, plus étroites peut-être, que les vôtres. Je franchis plus allégrement, j'allais dire avec moins de difficultés, ce que nous appellerons, si vous voulez, les marges. Voilà tout. Après...
L'abbesse se taisait.
— D'ailleurs, y aurait-il une autre solution, maintenant ? Une autre solution noble ?
— Vous pensez donc que je ne peux choisir qu'une solution noble ?
Le regard bleu s'éclaira, presque avec un sourire, un instant.
— Mais oui, dit la Mère Stanislas.
Elles continuaient leur promenade. Du côté de l'étang, une brume légère, translucide, enveloppait les arbres. Il faisait vraiment très doux. À peine si l'on avait besoin d'un châle.
— En somme, vous vous sentez plus tranquille, dit l'abbesse. Maintenant que tout va finir. Votre haine s'apaise.
— Ce n'est pas cela, Mère Hildegarde. Non, pas cela. Je pense que bien des choses ont changé entre nous, depuis quelques semaines. J'allais dire, quelques jours. Voilà tout. Ce sont des renversements pour lesquels il ne faut qu'un instant. Un geste. Un regard. Et puis, nous commençons à prendre de la patine.
— Se dépasser, il n'existe pas d'autre triomphe, dit l'abbesse avec une douceur infinie. Se vaincre. C'est la seule victoire qui ait quelque valeur. Parce que, dans ce cas, on accède à ce qui est plus grand. S'élargir, dit-elle encore, à voix plus basse, faire craquer ses limites.
Il y eut un long silence. Très doux. Comme dans la main, les plumes soyeuses d'un oiseau.
— Il y a peu d'âmes assez fortes pour supporter le bonheur, ajouta-t-elle à voix tout à fait éteinte.
Elles atteignaient les habitations du noviciat. Au tympan du portail, les sigles assemblés de l'Ordre étaient à cet instant frappés d'un soleil mauve qui rehaussait le bronze.
— Quelqu'un connaît-il vos projets ? dit la Mère-conseillère. Quelqu'un peut-il déjà les deviner ?
— Sœur Jean de la Croix, probablement ! Je ne lui en ai rien dit. Mais elle est comme vous. Elle devine tout. Enfin, je veux dire, les choses de gravité. De peine. Les choses qui comptent.
Oui. Quand elle aime. C'est vrai. Elle m'est, depuis quelque temps, un sujet d'émerveillement.
— Je l'ai découverte trop tard. Trouvée. Comme une perle. Douce sous les doigts. Et pour le cœur, ce repos. Cette lumière. Cette lucidité jointe à tant d'enfance.
— Ne dites pas : trop tard. Peut-être vous suivrait-elle ? Pour notre perte ou pour notre salut, ce que nous désirons d'un certain désir, nous est toujours donné.
Je ne l'y engagerai pas. Je dirai mieux : je ne le souhaite pas (Son visage s'éclaira d'une lumière affectueuse). Je tiendrai chapitre demain, dit-elle. Chapitre extraordinaire.
— Le chapitre de votre adieu ?
— Oui.
Dans ses yeux une manière d'inflexibilité passa. Loyale et chaste. Comme détachée.
— À ce propos, continua-t-elle, pendant le conclave, vous devriez faire campagne en faveur de Mère Dominique. Elle possède un ensemble de qualités qui redonneraient le calme à cette abbaye.
Je la devine, jour après jour. Depuis peu, dit la Mère Stanislas. Il faut bien qu'une fois sur quelque chose, nous nous accordions.
— Oh ! si vous n'étiez pas tant encombrée de vos vieux papiers... Sans doute aurais-je pensé à vous ?
La Mère-conseillère eut un geste de retrait. D'une si évidente sincérité que l'abbesse en sourit.
— Je vous en prie. Vous devez me rendre cette justice de n'avoir jamais songé à sortir du rang. Comme vous dites, mes vieux papiers me tiennent. Et ils n'ont cessé de m'enchanter, ajouta-t-elle avec ferveur.
Elles étaient arrivées à l'oratoire des anges. Elles s'arrêtèrent. Leurs regards se rencontrèrent. Se joignirent. Profondément. Sans doute aperçurent-elles, l'espace d'une seconde, le visage de leur éternité ? Le visage qu'elles auraient ? Dans si peu de temps ? Du même geste, elles se détournèrent. Sans un mot.
Un moment, elles marchèrent en silence.
— Il est peu probable que je prenne part au conclave, dit enfin la Mère Stanislas avec une légèreté feinte, pour briser ce silence qui s'était appesanti et les enveloppait. Je serai à Rome.
— Et après ? dit l'abbesse d'un ton tranquille.
— Après ? Une seconde elle se tut. Avec une sorte de pudeur. Après ? C'est encore chaud et secret dans mon cœur, dit-elle.
Elles avaient fait le grand tour par les prairies. Elles revenaient vers le calvaire.
— Vous partez... bientôt ? dit encore la Mère-conseillère avec un léger tremblement dans la voix.
— Dans une quinzaine. Le temps de remettre à Mère Anselme un pouvoir temporaire. Après tout peut-être, le pouvoir. Le pouvoir, tout court, ajouta-t-elle avec un accent de fatigue. Qui peut savoir ?
— Vous pourriez attendre le printemps. J'imagine que Rome ne vous presse plus. Maintenant qu'est prise votre détermination. Et en novembre...
Il passa quelques secondes où même les pas dans les feuilles mortes semblèrent s'étouffer.
— J'ai reçu ce matin de Rome, une lettre, en effet, très apaisée. Et apaisante. Le Cardinal Préfet y parle aussi de délai... Et de printemps, de beaux jours. Justement. La divination que vous avez des choses tient du prodige.
— Non. Mais si longtemps vous m'avez troublée. Il y a peu, vous m'étonniez encore. Et je pense à vous, tellement. À nous. Au fond je vous ai toujours aimée. Qu'allez-vous faire de votre vie, maintenant ? ajouta-t-elle.
L'abbesse eut un geste où il y avait toute une sérénité véritable. Cette sérénité qui n'est pas l'absence de passion. Mais la passion maîtrisée.
— Oh ! ma vie... Voyez-vous, aujourd'hui, je suis là, devant vous. Et il semble que je viens de me réveiller. Et que c'est l'aube.
— Oui. L'aube. L'aube qui monte. Après vingt ans de combats. Peut-être un jour retournerai-je, moi aussi, à K... ? Il est bon de s'en aller mourir là où on naquit. Comme il était paisible, ce premier jet de l'âme ! Vous souvient-il ? Nos enchantements ? Nos ferveurs ? Ces heures illuminantes. La vocation, c'est le nom noble d'une passion.
Elles marchaient dans les bruyères rousses. Il y avait encore aux arbres des feuilles. Demain, il n'y aurait plus que des troncs blancs et dépouillés. Du bois. Rien que du bois mort.
La cloche du parloir sonna une savante combinaison de coups qui devaient appeler une sœur du noviciat.
Leurs pieds s'enfonçaient dans les feuilles mouillées.
— Il est un temps pour chercher, dit l'abbesse, et un temps pour perdre. Un temps pour garder, et un temps pour rejeter.
Un petit chat noir fila entre leurs jambes et d'un bond s'agrippa à l'écorce d'un marronnier.
—Tout est vanité, dit la Mère-conseillère. Rien que poursuite du vent. Rien que cendre.
La nuit tombait. Cinq heures sonnèrent. Une novice passa presque en courant, sans les voir. Elle traversa le jardin. Dans la nuit, son voile blanc mettait une note d'heureuse insouciance.
Les grosses ampoules électriques, qui surplombaient le cloître sur toute sa longueur, s'allumèrent d'un coup.
—Un temps pour déchirer, murmura encore l'abbesse, et un temps pour recoudre.
Au seuil de l'atrium, la Mère Stanislas s'agenouilla.
Puis l'abbesse gravit les trois marches et entra dans le chœur. Peut-être y avait-il des moniales en prière ? Peut-être n'y avait-il personne ? Tout était obscur. Seule veillait, là-bas, très loin, la lampe orangée. Perpétuelle.
Alors, doucement, avec précaution, prenant soin de ne pas penser, de ne pas se souvenir, de ne rien éveiller de ses monstres, elle s'agenouilla. Des vagues sombres commencèrent à déferler sur son esprit. Telle une marée qui monte. Elle couvrit son visage de ses mains et demeura immobile. N'entendant plus. Ne sentant plus. Ne sachant plus.
Sans doute était-elle entrée dans ce présent qui ne connaît point de temps ? Peut-être l'In manus Tuas Domine, animam meam, montait-il doucement en elle, tandis que l'écho murmurait l'adieu virgilien : Manibus date tilla plenis
Beaucoup plus tard, elle essuya ses joues, ses yeux, et silencieuse, entourée d'une sorte de nimbe de souffrance, elle sortit du chœur. Emportant son malheur. Ne prends rien pour en dire : Ceci m'appartient. Car il n'est rien que tu puisse posséder. Pas même la Paix.
Anne Huré, in Les deux moniales

lundi 18 mars 2019

En Paulinant... Adrien Candiard, L'erreur d'Adam et Ève



Dieu n'a pas dit à Adam et Ève : « Je vous interdis de manger ce fruit », mais bien : « Si vous mangez de ce fruit, vous mourrez ». Quelle image de Dieu avons-nous donc dans la tête, pour penser aussitôt que ce « vous mourrez » signifie « je vous tuerai » ? Quel Dieu déciderait arbitrairement d'interdire quelque chose de bon, comme cela, pour le plaisir, et punirait de mort la transgression ? Certainement pas le Dieu de Jésus Christ. Croit-on que, quand des parents expliquent à leurs enfants de ne pas mettre les doigts dans la prise, au risque de mourir, c'est parce qu'ils comptent les punir de mort ? Peut-être faut-il admettre que Dieu, qui se présente avec tant de constance comme un père, comme le Père par excellence, préfère lui aussi prévenir que punir.
Le Dieu qui interdit quelque chose de bon par caprice, ou par méchanceté, et qui menace les transgresseurs, la Bible en parle pourtant. C'est exactement le Dieu dont parle le serpent à Adam et Ève. Leur péché, précisément, c'est de le croire. De croire que Dieu est malveillant à leur égard, qu'il souhaite les limiter et les mutiler pour son plaisir, qu'il leur interdit de bonnes choses parce qu'il ne les aime pas. De ne pas comprendre que Dieu les a simplement avertis, pour leur bien. Que la vie n'est pas un terrain où ma volonté et la volonté de Dieu s'opposent, et où l'une ne progresse qu'au détriment de l'autre : je veux goûter le fruit, Dieu ne le veut pas, et dès lors je n'ai d'autre choix que la soumission ou la révolte. La réalité est un peu différente : je veux vivre, et Dieu veut que je vive. Nous voulons la même chose : le bien, mon bien. Dieu ne m'interdit rien, mais il m'avertit que les moyens que je veux employer, parfois, sont très mal choisis.
L'erreur d'Adam et Ève, pour le dire autrement, c'est de confondre l'interdit et l'impossible. Dieu leur dit qu'il est impossible de manger le fruit et de vivre ; ils comprennent que manger le fruit est interdit, alors même que cela leur ferait du bien. Tous les commandements de Dieu, pourtant, ne font que nous avertir de ce qui est impossible. La tentation, c'est de rêver un autre monde, où l'impossible n'existe pas. Un monde où Adam et Ève peuvent manger du fruit mortel de l'arbre et ne pas mourir. Un monde où on peut se droguer, mais en restant libre, sans dépendance ; où on peut inviter au restaurant la charmante stagiaire du boulot tout en restant un père de famille exemplaire ; où on peut se montrer cruel ou mesquin envers quelqu'un sans devenir véritablement cruel et mesquin ; où on peut être à la fois voleur et fier de soi. Un monde où nos actes seraient sans gravité. Un monde où l'on peut être pécheur et heureux. Et le tour de force du tentateur, depuis le serpent d'Adam et Ève, c'est de nous faire croire que rien de cela n'est impossible, mais que c'est tout simplement interdit.
Il y a deux façons de prêter l'oreille à ce tentateur. La plus évidente consiste à se révolter devant ce Dieu tyrannique et jaloux ; mais on peut aussi accepter sa domination, s'en faire l'esclave. Dans les deux cas, quelle catastrophe ! quel contresens devant ce que le vrai Dieu essaie de nous dire ! Car il n'y a qu'une façon de faire la volonté de Dieu : c'est en l'aimant, en croyant qu'elle est bonne pour nous, qu'elle nous conduit à un bien véritable. C'est donc en la voulant librement. Certainement pas en fermant les yeux et en courbant la tête. Il ne s'agit pas d'obéir, mais de comprendre — et en comprenant, je vais sans doute trouver le bien désirable, et le mal dangereux. J'agirai alors librement, parce que j'aurai reconnu mon bien et le rechercherai de mon plein gré. Alors je ferai véritablement ce que je veux, et ce que Dieu veut.
En effet, l'ennui, si je confonds la vertu avec une soumission pénible (et d'autant plus méritoire, bien sûr, qu'elle est pénible) à une volonté divine incompréhensible, c'est qu'alors je continue à penser, dans un petit coin de ma tête, que ce péché que je m'interdis de regarder, il me ferait pourtant du bien. Si Dieu est un tyran, même si j'entends lui obéir, la transgression aura toujours des couleurs séduisantes. Que de rapports ambigus et malsains au mal prennent leur source dans cette confusion, qui nourrit bien des addictions et des sentiments de malaise ! C'est qu'on continue à croire que le mal n'est que dans la transgression, alors que c'est au contraire le péché lui-même qui nous détruit. Tous les confesseurs savent comme moi que le sentiment dominant du pécheur, ce n'est pas la honte de l'aveu — qu'il faut pourtant bien du courage à surmonter —, mais le malheur. Une douleur presque physique qu'il y a à raconter quelque chose que je trouve injustifiable, et qui pourtant est ma vie. On ne peut pas être heureux contre sa conscience. On ne peut pas être heureux quand on est en guerre avec soi-même.
Adrien Candiard, op, in À Philémon



jeudi 14 mars 2019

En signant... Don Montfort de Lassus, La douceur est la force de Dieu



La douceur est bonté généreuse, libéralité de Dieu à l'égard de son peuple, mansuétude de Jésus-Christ envers les hommes. Le Seigneur redouble d'attention bienveillante envers le fautif pour l'aider à se convertir, il soigne à la manière du bon Samaritain. Bon pasteur, il s'échine à retirer les épines de la brebis perdue. En contraste, loin de la douceur voulue par les Béatitudes, confessons notre fermeture d'esprit, notre dureté de cœur envers le prochain quand la douceur est bienveillance foncière envers lui, soucis affectueux, délicatesse et service. On est loin des « feintes douceurs, des douceurs dédaigneuses, pleines d'une fierté cachée ; ostentation et affectation de douceur, plus désobligeante, plus insultante que l'aigreur déclarée » (Bossuet), dont le chrétien peut s'enticher. Ce style compassé porte préjudice car il manque de naturel, de grandeur d'âme et d'humilité propres à la douceur.
En effet l'humilité est la source de la véritable douceur. Aussi le modèle du maître doux et humble préfiguré par Moïse, « le plus doux des hommes », a-t-il profondément marqué les disciples ; non une humilité douceâtre mais l'humilité forte du roi « humble et monté sur un ânon ». Car la douceur est la force même de Dieu, force qui, voulant nous éviter d'enfler comme un bœuf, nous fait devenir « comme cet âne sur lequel le Seigneur était assis et qui ne prenait pas pour lui les hosanna qui s'adressaient au Fils de Dieu » (St Augustin). La douceur est donc d'abord humble reconnaissance de soi, complaisance en Dieu plus qu'en soi. « Fleur de la charité » (St François de Sales), la douceur remédie à l'orgueil.
 « Il faut tout faire par amour et non par force ». La douceur apparaît alors comme maîtrise de soi. C'est elle qui domine les instincts d'agressivité, modère, permet prudence et compassion à l'égard d'autrui. Pour réduire un fond orgueilleux et colérique, rien ne vaut la prière, en ondes douces, envers les proches ou envers soi-même, pour cesser de se dépiter des imperfections. Loin de la complaisance relativiste, la douceur de Dieu est sans faiblesse. Elle est le fait d'un amour fort et exigeant conformé à la douceur du Christ. C'est celle de saint Étienne parlant sans colère ni arrogance à ses bourreaux qui reconnaissent en lui le visage d'un ange. Vertu chrétienne qui conforme au Christ, la douceur devient la parure de l'Église-épouse qui trouve son égalité d'âme dans une vie spirituelle tournée vers la contemplation.
Enfin, la douceur apparaît missionnaire. Elle permet d'affronter les loups. Elle se déploie dans un cœur magnanime qui ne craint pas de se donner jusqu'à l'héroïsme. Vertu énergique en liaison avec l'audace de la prédication évangélique, elle est liée au martyre. Elle prend la défense du prochain sans revendication personnelle tel saint Maximilien Kolbe. Indice d'une grande force d'âme, elle commande la vie apostolique. C'est pourquoi, à l'image de l'Agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde, les apôtres sont eux-mêmes envoyés « comme des agneaux au milieu des loups ».
Don Montfort de Lassus, in Sub Signo Martini n°62

lundi 25 février 2019

En préambulant... Bertrand Vergely, La collusion communisme-capitalisme

Mille neuf cent soixante-seize. Le monde est divisé en deux. Si d'un côté il est gouverné par le libéralisme, d'un autre côté le communisme qui lui fait face règne en Russie soviétique, dans les pays de l’Est ainsi qu'en Chine et en Asie du Sud-Est. En 1968, en tentant une timide libéralisation baptisée le Printemps de Prague la Tchécoslovaquie a bien essayé de s'affranchir du joug soviétique qui entend être la patrie du socialisme mondial. Expérience de courte durée, Moscou n'hésitant pas à faire rentrer les chars du pacte de Varsovie dans Prague, afin de remettre le régime tchèque dans le rang. Dans ce contexte de répression et d'oppression, des intellectuels, des artistes et des citoyens décident de résister et fondent pour cela un mouvement qu'ils baptisent Charte 77 en référence à l'année de création de cette charte. Parmi eux se trouve un intellectuel, poète, dramaturge, dont la renommée va devenir mondiale, Vaclav Havel. Dans un essai qu'il écrit en 1978, Le Pouvoir des sans-pouvoir 1 il résume ses positions fondamentales qui sont aussi celle de la Charte 77. Celles-ci se ramènent à un mot : la vérité. Par elle, il entend le fond des choses, le Plus-que-vivant qui est à l'origine de tout, ce que Michel Henry appelle l'archi-vivant 2. C'est cet archi-vivant que la poésie, le théâtre et l'art en général s'efforcent d'exprimer. Quand ils le font, les êtres humains découvrant leur vérité profonde, ceux-ci peuvent fonder une véritable société.
Kant en a l'intuition 3. La véritable communauté humaine est une communauté de goût et de culture, une Communauté esthétique. Un tel projet n'est pas irréaliste. Au contraire. C'est lui qui donne la vraie politique. On pense toujours celle-ci sur un mode militaire, gestionnaire ou administratif. Quand tel est le cas, privée de tout souffle, elle meurt. La véritable politique est autre. Nullement politicienne, elle est antipolitique ; être ainsi antipolitique consistant à rappeler à la Cité que la vie doit être d'abord la vie vraie, à savoir la vie pour la vérité et non un système militaire, gestionnaire ou bureaucratique.
Le communisme aurait dû être cette politique. Il avait promis qu'il le serait. Comme tous les intellectuels, tous les poètes, tous les artistes, tous les citoyens authentiques de son temps, Havel découvre qu'il n'en est rien. Le communisme qui se proposait de libérer les hommes de l'oppression est devenu l’oppresseur. La raison de cela ? La peur de perdre le pouvoir. Les hommes ne veulent pas être heureux, rappelle Hume. Ils veulent savoir qu'ils le seront toujours 4. D'où le malheur sur la terre, la peur de voir le bonheur s'échapper tuant celui-ci. En politique, à l'Ouest comme à l'Est, la peur de perdre le pouvoir tue la politique. En URSS, elle a tué le communisme. Quand celui-ci devient-il cet immense Goulag que Soljenitsyne va dénoncer ? Quand Lénine en fait un système militaire, gestionnaire et bureaucratique afin de ne pas perdre le pouvoir. D'où l'oppression qu'il met en place, cette oppression expliquant pourquoi des intellectuels comme Havel sont poursuivis, arrêtés et emprisonnés. Quand on entend être le système qui va libérer l'humanité, pas question d'admettre une autre vérité et notamment une vérité vivante et poétique.
Havel a découvert la faille du communisme, ce qui a fait qu'il s'est écroulé. En l'occurrence, sa peur de la vérité. Toutefois, sa découverte ne s'est pas arrêtée là. Sentant sans doute sa mort venir, le communisme a inventé un moyen de se survivre : le post-communisme que Havel appelle le post-totalitarisme 5. Si le communisme léniniste entend régner de façon directe par la force, le post-communisme entend régner de façon indirecte par la ruse en mariant consommation et idéologie afin de faire du communisme un produit de consommation. Ainsi, glissons quelques slogans politiques au milieu de la consommation quotidienne : inconsciemment, les esprits deviennent communistes en se mettant à consommer mentalement de la pensée communiste.
Havel est mort et le communisme est tombé après la chute du mur de Berlin en 1989. Mais à quoi assistons-nous aujourd'hui, sinon à une étranges survie de ce dernier à travers sa non moins étrange collusion avec le capitalisme ? Nous vivons présentement dans un monde qui est à la fois celui du marché et un celui des masses. Dans un tel monde, quand on veut le pouvoir, il y a un moyen sûr d'y parvenir : allier les deux en conjuguant la quête capitaliste du pouvoir économique grâce au sens du profit et la quête communiste du pouvoir politique grâce au sens du pour tous. L’idéologie qui gouverne le système éducatif actuellement en France, en 2016, l'a parfaitement compris en se donnant comme devise La réussite pour tous. Slogan subtil associant le sens libéral de la réussite avec la préoccupation sociale du pour tous. Slogan d'une remarquable efficacité. Qui souhaite l'échec ? Personne. Et, qui ose dire qu'il veut la réussite pour lui en se moquant de celle des autres ? Personne. Avec donc comme programme la réussite pour tous, on a, si l’on ose dire, des boulevards devant soi. Si l'on n'a pas le pouvoir, on est sûr de l'obtenir. Et si on le possède, on est sûr de le garder !
Au printemps 2013, l'Assemblée Nationale française a voté la loi légalisant le mariage homosexuel avec adoption. Quand ce projet est apparu sous le nom de Mariage pour tous des centaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue en formant un mouvement appelé La Manif pour tous. Le Monde a alors commenté ce phénomène en titrant : La France réac se réveille. À la suite des attentats contre Charlie Hebdo en janvier 2015, Le Monde, toujours lui, a publié un article dans lequel un professeur de sociologie n'a pas hésité à comparer les manifestants de La Manif pour tous aux djihadistes qui commettent des attentats, La Manif pour tous relevant de l'intégrisme comme le djihad. Ce qui interroge. La Manif pour tous n'a-t-elle été qu'un mouvement de réacs homophobes et mentalement djihadistes ? À cette occasion, ne s'est-il pas passé autre chose ? Quelque chose que Le Monde n'a pas su, ni voulu, voir ? Quand on a affaire à la formule Mariage pour tous, n'est-on pas en présence d'un projet cherchant à concilier le mariage, institution bourgeoise, avec le pour tous, proprement communiste ? Et cette façon de concilier ainsi institution bourgeoise et communisme est-elle innocente ? N'est-elle pas une façon totalitaire de prendre le pouvoir ? Quand on est communiste et que le mariage bourgeois devient le mariage pour tous, comment être contre le mariage ? Et quand on est un bourgeois et que le communisme se met à être pour le mariage bourgeois, comment être contre le communisme ? Quand, autrement dit, un pouvoir politique se donne comme projet le Mariage pour tous, comment être contre un tel pouvoir qui a réponse à tout ? C'est contre cette prise de pouvoir que La Manif pour tous s'est élevée.
Quand il s'est insurgé contre le communisme et sa dictature, Vaclav Havel l'a prédit de façon prophétique : le communisme ne va pas mourir. Il va se survivre sous la forme d'un post-communisme. Il ne sera pas de ce fait direct mais indirect. Il ne sera pas non plus soviétique mais mondial. En un mot, il ne sera pas totalitaire mais post-totalitaire en mélangeant consommation et idéologie, idéologie et consommation. Ce post-totalitarisme n'est-il pas aujourd'hui ce que la politique  veut nous imposer à travers des projets comme la Réussite pour tous ou encore le Mariage pour tous ? Un mélange de socialisme et de libéralisme qui paralyse les consciences en étouffant la pensée ? Havel ne s'est pas laissé faire par le post-totalitarisme de son temps. Allons-nous laisser faire celui qui est en train de poindre ? Ou allons-nous réagir, en ayant, comme lui, le souci de la vérité ?
Bertrand Vergely, in Traité de résistance pour le monde qui vient

1. Vaclav Havel, Essais politiques, Le pouvoir des sans-pouvoir, Calmann-Lévy, 1989, p.67-157.
2. Michel Henry, C'est moi la Vérité, Seuil, 1996.
3. Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, §20, Vrin, 1986, p.78.
4. David Hume, Traité de la nature humaine, Livre II, Les passions, Flammarion (col. GF), 1991, p.64.
5. Vaclav Havel, Essais politiques, Histoire et totalitarisme, op. cit., p.161-187.







jeudi 21 février 2019

En révélant... Abbé Paul Marc, Votre rôle sublime à la messe



Il faut offrir le Christ
Il y a quelques années, un indifférent entrait dans une église. Un prêtre était à l'autel, c'était le moment de l'élévation, l'Hostie montait lentement dans les doigts du Prêtre, les fidèles baissaient la tête, un silence émouvant et plein d'adoration planait sur la foule. La scène était si grande que l'homme pressentit qu'une chose immense se passait, il fut bouleversé, il désira connaître la Messe. Quand il fut au courant, il y vint tous les jours. Il est aujourd'hui Religieux : le fait est raconté dans un beau livre d'un Dominicain.
Cette impression de grandeur s'explique.
La Messe est un drame. Un drame d'amour auquel nous sommes mêlés. Il s'agit du Fils de Dieu Lui-même qui donne Sa Vie pour nous. Non plus sur la colline du Calvaire, mais sur la scène d'un autel, devant des milliards d'Anges et de Saints en extase, tandis que le rideau d'une hostie et d'un calice voile le drame.
Les fidèles, eux, ne voient rien. Ils verront un jour. Mais ils savent, cela suffit. Jésus a dit : « C'est mon Corps, c'est mon Sang répandu pour la rémission des péchés ».
Ils ont un grand rôle à jouer dans cette tragédie non sanglante qui eut lieu pour la première fois le Vendredi-Saint. Qui aura lieu pour la dernière fois à la fin des temps, quand les hommes n'auront plus besoin d'être sauvés.
Ce rôle, hélas ! ignoré de beaucoup, quel est-il ?
L'Église, dans les prières augustes du Missel, le dit nettement.
Elle met plusieurs fois sur les lèvres des fidèles ces mots riches de sens : « Nous vous offrons, Seigneur ».
Il faut donc faire un acte, un grand acte, quand on est à la Messe. Il faut offrir Jésus.
Celui-ci se remet, en effet, entre vos mains comme Il se remit entre les mains de la Vierge à Bethléem et à Nazareth. Vous L'avez à vous, tout à vous, quand Il est à l'autel, Il est votre chose. « Mon Bien-Aimé est à moi » dit l'Écriture.
Il se livre avec joie au dernier des pécheurs, qu'Il veut régénérer. C'est inconcevable ! C'est l'infini dans la bonté.
Il faut donc monter en esprit jusqu'à l'autel, pour offrir et réaliser ainsi la volonté formelle du Sauveur.
Il faut Le prendre comme Le prit dans le Temple le vieillard Siméon « accepit eum in ulnis ».
Il faut, comme lui, vous rendre bien compte que vous portez spirituellement le Corps du Christ avec Sa Sainte Face : Son Cœur transpercé, Son Âme avec Ses adorations, Ses actions de grâces, tout ce qu'Il a pensé, voulu, souffert. Pendant trente-trois années, tout ce qu'Il a souffert sur la montagne sanglante. Oui, vous avez cette bonne fortune. Saint Paul le dit : « Divites facti estis in illo », vous êtes riches de Lui.
Une fois en possession du Christ, comme le prêtre, il faut faire l'offertoire. Expliquons ces mots essentiels.
N'avez-vous jamais été navrés de la pauvreté de vos prières, de votre impuissance à aimer, à remercier, à réparer vos fautes ?
N'avez-vous jamais eu ce noble tourment de votre petitesse, de votre insuffisance, de vos distractions, de vos sécheresses, devant l'infinie bonté de Dieu ?
Jésus a prévu ce tourment. Il y a remédié, Il a créé la Messe.
Il a décidé de venir près de vous, pour vous aider à glorifier le Père, à réparer vos outrages, à payer vos dettes.
Il a eu la pensée généreuse de vous donner ses prières, toutes ses prières : celles de sa Crèche, celles de ses journées et de ses nuits apostoliques, celles de sa Passion surtout.
Il a eu la pensée de vous donner son Cœur brûlant, consumé. L'eau et le sang qui sont sortis de ce Cœur.
Et ce Don, Il a voulu le faire, non pas une fois dans votre vie, mais tous les jours de votre vie, et chaque jour, plusieurs fois par seconde, seize mille six cents fois par heure. Il a rêvé de s'offrir par vous, sans arrêt, à tel point que, même la nuit, vous puissiez vous dire en vous éveillant : « Il est à moi, tout à moi, en ce moment sur des autels inconnus, et Il désire, d'un grand désir, que je vienne à Lui, que j'ose Le prendre, prendre Sa Prière et Son Sang pour les présenter devant la Face du Père ».
C'est cela la Messe. C'est tout cela.
Comment ne pas répondre à une telle ardente volonté du Christ qui veut que nous L'élevions devant la Trinité Sainte ?
Il y a, au fond, une telle douceur à dire ainsi la Messe, à la dire comme la Vierge l'a dite au Calvaire, à la dire comme le Prêtre, avec le prêtre surtout (qui lit sur son Missel) et en la disant – comme lui, sur votre Missel – à entendre monter l'harmonie de la Voix de Jésus. Voix si chère au Père, si puissante devant Lui, puissante pour nous, puissante pour l'Église, pour les grands intérêts des âmes.
Une seule Messe pourrait purifier toutes les souillures du monde !
La Messe, la Messe ! c'est la grande chose dans la vie d'un prêtre. Ce doit être la grande chose dans la vie du Chrétien. C'est la gloire du prêtre, c'est ce qui le rend si vénérable aux yeux du vrai fidèle, qui frémit en voyant l'hostie qui s'élève au-dessus des assistants prosternés.
Songez que les Anges eux-mêmes adorent le chef-d'œuvre enfanté par les lèvres sacerdotales ! « Que j'aurais voulu être Prêtre ! » disait Thérèse de Lisieux.
Prêtre ! vous l'êtes dans une certaine mesure, puisque Jésus veut S'offrir par vos mains, comme Il s'offre par les mains de son Ministre écrasé par son bonheur.
La Messe, votre Messe. C'est un vrai Thabor pour vous, un Thabor où le Christ vous convie chaque matin, un Thabor où s'opèrent la transfiguration du pain et du vin, puis la transfiguration de votre âme rebaptisée dans le Sang de Jésus, dans ce Sang que vous offrez vous-même, en présence de la Vierge, des Anges et des Saints.
Ah ! qu'il fait bon monter chaque matin vers ce sommet de gloire, pour dire au Père : « Voici votre Fils bien-aimé, Il est à moi, Je vous Le donne ! »

Il faut vous offrir
Tous ceux qui ont connu le Père de Foucauld disent qu'il avait la passion de la Messe. Elle était le grand acte de sa vie.
Dans ses longs voyages, il chargeait toujours sur un chameau sa chapelle portative et, chaque matin, au milieu des dunes dorées du désert, dans ces immensités où jamais le Christ n'était descendu, il célébrait l'auguste Mystère.
Il se donnait surtout avec son Dieu, Il offrait tout son être, toutes ses souffrances, toute sa vie, pour les tribus abandonnées auxquelles il avait voué sa vie et dont il voulait civiliser l'esprit.
La Messe était un don total de lui-même. C'est ce qu'elle devrait être pour tous ceux qui y assistent.
Hélas ! la plupart des fidèles ne savent pas qu'ils doivent s'offrir avec leur Dieu.
Ils sont passifs devant le grand drame de l'autel. Il y a ceux qui font simplement acte de présence, ils ne prennent aucun intérêt à ce qui se passe : messe inintelligente et nulle. Il y a ceux qui récitent du chapelet, c'est un peu plus que la simple présence, mais ce n'est pas la note qu'il faut donner&nbsp: le chapelet et la messe, cela fait deux. Il y a ceux qui n'aiment que les messes en musique, les messes de mariage par exemple ; c'est la musique qui compte pour eux, et non le drame divin, qui passe au deuxième plan.
Tous ces fidèles croient au fond que la messe est uniquement l'affaire des prêtres. Ils n'y participent pas, ils sont là, voilà tout. Ils ne savent pas qu'ils ont quelque chose à faire et à dire. Ils doivent non seulement offrir Jésus comme on l'a dit. Ils doivent aussi s'offrir eux-mêmes avec Lui.
N'ont-ils pas tout reçu de Dieu ? Ne les comble-t-Il pas de bienfaits incessants ? Ne sont-ils pas à Lui ? Ils ont donc des actes à faire. Quels actes ?
***
D'abord, au début de la Messe, il faut offrir votre repentir. C'est ce que fait le prêtre. Profondément incliné, il demande pardon. Songez à vos fautes, il le faut. Vous ne pouvez pas vous présenter devant la Sainteté divine sans être en état. Vous portez peut-être un lourd passé derrière vous. Et vous l'avez si peu expié, oui, si peu ! Comprenez votre indignité.
Faites appel à l'intercession de la Bienheureuse Marie toujours Vierge, de saint Michel Archange, de tous les Saints si heureux de vous assister. Dites avec ferveur le Kyrie eleison, le Gloria in excelsis. Ce sont des oraisons puissantes, guérisseuses, qui vont au cœur du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Elles vous rétabliront dans une grande pureté, et votre Messe aura plus de poids. Vous comprendrez mieux les idées sanctifiantes contenues dans l'Épître et dans l'Évangile. Les âmes pures voient mieux.
Vous voici à l'Offertoire. Le prêtre présente l'hostie : offrez-la avec lui. Votre missel a une formule frappante : dites-la lentement : « Recevez, Père Saint, Dieu tout-puissant et éternel, cette hostie immaculée ». Remarquez la portée immense de votre demande, vous parlez pour tous les fidèles, vivants et morts. Uni au Christ vous atteignez l'Humanité entière, celle qui a vécu, celle qui vit encore. C'est une vision grandiose ! Si vous n'aviez pas de puissance par votre intercession, on ne comprendrait pas pourquoi l'Église vous ferait prier ainsi.
Le prêtre met alors du vin et quelques gouttes d'eau dans le calice. Ces gouttes d'eau sont un symbole. Elles représentent votre personne, votre vie, vos joies et vos peines, qu'il faut mêler à la personne, à la vie, aux souffrances du Christ, qui a soif de vous prendre avec Lui dans sa montée vers le Père. Il veut consacrer votre journée et grandir votre mérite.
Perdez-vous donc en Lui. Cela, l'avez-vous jamais fait ? Vous êtes-vous jamais ainsi fondu en Dieu ? Pourtant, cela fait partie de la messe !
Quel acte personnel devez-vous faire encore ?
À la Préface : Louez Dieu avec les Esprits célestes, dites avec eux : « Les cieux et la terre sont remplis de votre gloire, ô mon Dieu. Hosanna au plus haut des cieux ».
Au Canon : Faites appel à la prière de la Vierge et des Saints. Vous entrez en communion avec eux. « Communicantes », dit la Liturgie. À partir de cet instant, toute la création entoure l'autel, et se joint à vous. Vos moindres cris d'âme ont une portée très grande. Ne soyez plus distrait. La minute est précieuse.
À l’Élévation : Mettez votre âme, les âmes que vous aimez, les pauvres pécheurs entre les mains du Christ réincarné. Ne faites avec Lui qu'une Hostie, c'est Son désir (Son Désir !).
Après l'Élévation : L'Église a des phrases admirables, goûtez-les. On évoque le souvenir des défunts, c'est l'heure de songer à vos morts, ils sont dans l'attente. On parle de bénédictions célestes qui descendent de gloire infinie rendue à la divine Majesté par le Fils de Dieu livré entre vos mains.
Ensuite, ce sont les demandes du Pater, un appel à la paix : « Agneau de Dieu qui effacez les péchés du monde, ayez pitié de nous ».
Trois prières préparatoires à la Communion :
« Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison, mais dites une parole et mon âme sera guérie ».
La Communion du prêtre, la vôtre.
Enfin l'Action de grâces. Lisez par curiosité les deux prières que le prêtre récite en purifiant le calice, puis les dernières oraisons, l'appel à la Trinité. Vous serez surpris de la densité spirituelle de ces formules vénérables qui ont alimenté tant d'âmes au cours des siècles. Elles sont l'action de grâces du prêtre. Qu'elles soient aussi la vôtre, il n'y a pas mieux.
Pour terminer, n'oubliez jamais que vous n'êtes pas seul à la messe. Vous êtes dans un merveilleux ensemble. Le Christ vivant, sa Mère, tous les Anges et tous les Saints prient avec vous. Vous êtes associé à ces Êtres supérieurs, vous mettez votre note à vous dans ce sublime concert. Et cette note compte, Dieu la désire, Il l'écoute, Il l'exauce. En vous, Il entend « la voix de son Fils bien-aimé ».
On ne peut pas imaginer la puissance du sacrifice de l'autel. En une demi-heure, vous gagnez d'incalculables richesses, des milliards spirituels, que vous connaîtrez Là-haut.
Une seule messe, bien entendue, efface tous vos péchés. Elle peut faire de vous une âme sainte. Songez au bon larron, il a bien assisté à la première messe dite au Calvaire, il y a pris une part personnelle, il a dit quelques mots bien sentis : « Seigneur ! souvenez-vous de moi », nous en disons autant au Memento. Il a été complètement transformé, il a gagné une éternité (une éternité !) de bonheur, il a pris place dans la sublime Légion des Saints, d'où ses crimes l'avaient exclu. Ce jour-là, Jésus vous a montré clairement la valeur d'une seule messe, l'importance qu'elle revêt à ses yeux, qu'elle doit avoir à vos yeux.
Un jour, bientôt, quand vous verrez tout ce que Dieu dans son amour a renfermé dans l'auguste drame de l'Autel, vous direz : « Si j'avais su ! ».
Vous savez maintenant, ou du moins vous commencez à savoir.
Abbé Paul Marc, in L’Élite, beaucoup d’appelés (1940)