dimanche 22 mai 2016

En Trinitant... Abbé Georges Périé, Baptisez les nations au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit

La première manière de parler de Dieu, c’est de reconnaître notre ignorance, l’impossibilité de dire quoi que ce soit de véritable au sujet de Dieu. Un peu comme quand on aime quelqu’un. Les religions parlent de Dieu comme de la source de ce qui existe mais avec des images terrestres qui sont toujours imparfaites.
De Jésus, nous parlons cependant comme d’un homme qui sait qu’il est Dieu se déclame égal de Dieu mais comme Fils Unique. Il établit donc une distinction entre Dieu Père et lui-même. Cependant, il répète qu’il n’est que la Parole exacte de tout ce que veut le Père. Si Jésus n’était pas pleinement Dieu, il ne serait qu’un intermédiaire que l’on pourrait contester. Et si Jésus est Dieu c’est que Dieu nous parle d’une manière humaine avec toute la difficulté et la pauvreté de notre vocabulaire.
Le mot Esprit Saint n’appartient pas à ce vocabulaire familial. S’il est une troisième réalité mystérieuse de Dieu, c’est qu’il procède à la fois et du Père et du Fils.
Il est à la fois l’Esprit du Père et l’Esprit du Fils puisqu’il est le seul amour qui les unit comme la respiration est inséparablement un donner et un recevoir, un aller et retour, une volonté et une action commune. Dieu est bien Unique et totalement parfait. Pourtant il y a en lui quelque chose que nos philosophes ne prévoient pas, une surabondance de présence et d’amour. Il est à la foi un MOI et un TOI et un NOUS ; que nous avons appelés des Personnes. Pourquoi ?
Nous comprenons que nous sommes une personne quand nous parlons à quelqu’un à qui nous pouvons dire « je suis moi et je ne suis pas toi ». C’est vrai aussi de toutes les autres relations qui ne sont pas une parole. Ainsi nous nous sentons reconnus comme semblables et comme différents. En alliance ou en conflit, Dieu est-il une personne comme cela ? Oui puisqu’il est une Parole pour nous. Il est capable de parler à un autre que lui-même, même à quelqu’un qu’il a créé lui-même. Mais nous ne savons pas comment lui répondre. Seule la voix humaine de Jésus peut répondre au Père. Et l’Évangile nous dit que cette réponse, au nom de l’humanité, est dans la logique de la relation en Dieu entre le Père et le Fils. Comme si quelque chose de l’amour qui est en Dieu avait un reflet dans notre vie humaine. Comme si notre amour pouvait avoir un caractère sacré.
Comment peut-on parler de Dieu comme Trois Personnes en un Dieu unique ? En latin le mot personna désignait le masque que portaient les acteurs dans les théâtres pour se faire reconnaître de loin et cela servait aussi de porte-voix. Mais on ne peut pas dire que Dieu joue trois personnages différents en restant le même, il y a une vérité plus profonde. Nous pouvons comprendre qu’il y a en Dieu trois manières d’aimer distinctes et inséparables, comme pour nous à notre très petite échelle quand nous sommes aimés, quand nous donnons à l’autre de l’amour et quand cet amour se voit par une action, un changement de vie, un bonheur nouveau. Il y a comme une histoire qui se déroule : d’abord, la certitude que Dieu nous aime le premier comme un Père ; Ensuite, que nous pouvons répondre à cet amour par Jésus ; Enfin, que l’Esprit de Dieu nous fait vivre cela.
« Soyez baptisés » dit Jésus, dans cet amour qui se montre avec trois visages ou plutôt qui nous pousse en lui dans une histoire. Le Père n’en finit pas de nous créer à son image. Le Fils n’en finit pas de se donner à nous pour nous donner au Père. L’Esprit n’en finit pas de nous réveiller pour aller travailler à la vigne du Père. Le péché s’efforce d’obscurcir tout cela, comme quelqu’un qui dirait : « Mon Dieu faites que ceux que j’aime voient leurs désirs et leur prières se réaliser sans que j’aie à m’en occuper ».
Abbé Georges Périé

jeudi 19 mai 2016

En sermonnant... Cardinal Newman, Le Christ caché au monde


La lumière luit dans les ténèbres 
et les ténèbres ne l'ont pas comprise.
Jean I, 5

De toutes les pensées qui surgissent dans notre esprit quand nous considérons le séjour de Notre-Seigneur Jésus-Christ sur la terre, aucune peut-être n'est plus émouvante ni plus impressionnante que celle de l'obscurité qui l'accompagna. Je ne veux point parler ici de l'humilité de Sa condition, mais bien de l'obscurité qui L'enveloppa, du secret qu'Il observa. Ce caractère de Son premier avènement qui n'est pas défini seulement dans notre texte : « La lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas comprise » mais en maint endroit de l'Écriture, contraste avec ce qui est prédit de Son second avènement. Alors « tout œil Le verra », ce qui implique que tous Le reconnaîtront ; tandis que, lorsqu'Il vint pour la première fois, beaucoup Le virent, mais peu Le reconnurent. Il avait été prédit : « Quand nous Le verrons, nous ne trouverons aucune beauté en Lui qui nous Le fasse désirer » ; et à l'extrême fin de Son ministère, Il dit à l'un des douze qu'Il avait élus pour amis : « Il y a si longtemps que Je suis avec vous, et pourtant tu ne Me connais pas encore, Philippe ? »
Je me propose de vous soumettre quelques-unes des pensées que suggère une circonstance si solennelle, dans l'espoir qu'avec la bénédiction de Dieu elles vous seront profitables.
* * *
1. Passons d'abord en revue les circonstances principales qui marquèrent Son séjour sur la terre.
Sa condescendance à quitter la gloire qu'Il avait avec Son Père dans le ciel et à revêtir notre chair, excède de telle sorte le pouvoir des mots ou de la pensée que l'on pourrait croire au premier abord qu'il importait peu qu'Il vînt comme un mendiant ou comme un prince. Mais, tout bien considéré, il est beaucoup plus merveilleux qu'Il ait fait choix d'une basse condition, car on aurait pu croire que, s'Il condescendait à venir sur la terre, toutefois Il n'entendait pas essuyer l'indifférence et le mépris ; or les riches ne sont pas méprisés par le monde, mais les pauvres le sont. S'Il était venu comme un grand prince ou comme un noble seigneur, le monde n'en eût pas su davantage qu'Il était Dieu, mais L'eût du moins révéré et honoré en tant que prince ; en revêtant une basse condition, Il assuma une humiliation de plus, le mépris, car Il fut en butte au mépris, au dédain, à l'indifférence, aux insultes et aux profanations de Ses créatures.
Quelles furent en vérité les circonstances qui accompagnèrent Sa venue ? Sa Mère est une pauvre femme ; elle vient à Bethléem pour le recensement, voyageant contre son gré, qui l'eût fait rester chez elle. Là, elle trouve l'auberge pleine ; elle est obligée de s'abriter dans une étable ; elle met au monde son premier-né et Le couche dans une crèche. Ce petit enfant qui naît de la sorte, et qui a pareille couche, n'est autre que le Créateur du ciel et de la terre, le Fils Éternel de Dieu.
Ainsi donc Il naquit d'une pauvre femme, Il eut une crèche pour berceau, Il apprit l'humble métier de charpentier ; et quand Il commença à prêcher l'Évangile, Il n'avait pas un lieu où reposer Sa tête ; enfin Il fut mis à mort, Il souffrit une mort odieuse et infamante, la mort qui était en ce temps celle des criminels.
Pendant les trois dernières années de Sa vie, Il prêcha, dis-je, l'Évangile, comme nous le lisons dans l'Écriture ; mais Il ne commença pas cette prédication avant l'âge de trente ans. Pendant les trente premières années de Sa vie, Il semble avoir vécu tout comme un pauvre homme vivrait aujourd'hui. Les jours, les saisons, les années passèrent pour Lui comme elles font pour chacun de nous. Sortant de la première enfance, Il devint un jeune garçon, puis un adolescent, et Il grandissait ainsi « comme un tendre arbrisseau », croissant en taille et en sagesse ; dès lors il semble qu'Il ait suivi l'état de Joseph, qui passait pour Son père, et qu'Il ait mené une vie ordinaire sans grands événements jusqu'à Sa trentième année. Comme tout cela est merveilleux ! Comme il est merveilleux qu'Il ait vécu là, sans rien faire de grand, un si long temps ; comme s'Il eût vécu simplement pour vivre ; sans prêcher, ni rassembler de disciples, ni servir d'aucune manière visible la cause qui L'avait fait descendre du ciel ! Il y avait assurément dans les conseils de Dieu de profondes et sages raisons pour qu'Il persévérât si longtemps dans l'obscurité, mais elles nous sont cachées.
C'est aussi chose digne de remarque que ceux qui L'entouraient semblent L'avoir traité en égal. Ses frères, j'entends Ses proches parents, Ses cousins, ne croyaient pas en Lui. Et il faut noter encore que lorsqu'Il commença à prêcher et que la foule se pressa autour de Lui, « Ses proches, l’ayant appris, vinrent pour se saisir de Lui, disant : Il a perdu l'esprit »1. Ils Le traitèrent comme nous serions enclins — et fort justement — à traiter aujourd'hui une personne quelconque qui se mettrait à prêcher dans la rue. Je dis fort justement, car cette sorte de prédicateurs prêchent habituellement un nouvel Évangile, et par conséquent sont dans l'erreur. En outre, ils prêchent sans avoir reçu de mandat, et contre l'autorité, par quoi ils sont encore dans l'erreur. Aussi sommes-nous tentés de dire qu'ils ne sont plus dans leur bon sens, ou qu'ils sont fous, cela à juste titre ; et non sans charité, car il vaut mieux être fou qu'indocile. Mais c'est précisément ce que les amis de Notre-Seigneur disaient de Lui. Quelque longtemps qu'ils eussent vécu auprès de Lui, ils ne Le connaissaient pas ; ils ne comprenaient pas qui Il était ; ils ne voyaient rien qui marquât une différence entre Lui et eux. Il était vêtu comme les autres, Il mangeait et buvait comme les autres, Il allait et venait, parlait, marchait et dormait comme les autres. Il était à tous égards un homme, hormis qu'Il ne péchait point ; et cette grande différence échappait à la foule, car nous ne comprenons point ceux qui valent beaucoup mieux que nous : en sorte que le Christ, Le Fils sans péché de Dieu, pourrait vivre à nos côtés sans que nous Le soupçonnions.
* * *
2. Je dis que le Christ, le Fils sans péché de Dieu, pourrait vivre aujourd'hui dans le monde comme notre plus proche voisin, sans que nous soyons assurés de Le découvrir. C'est là une pensée qui mérite qu'on s'y arrête. Je ne veux pas dire qu'il n'y ait point un grand nombre de gens dont nous puissions être sûrs qu'ils ne sont point le Christ ; il en est ainsi, évidemment, de tous ceux qui mènent une vie mauvaise et irreligieuse. Mais il y a nombre de personnes qu'on ne saurait traiter d'irreligieuses ni censurer sérieusement, qui à première vue se ressemblent beaucoup, et qui pourtant sont fort différentes l'une de l'autre au regard de Dieu. J'entends ici la grande masse de ceux que l'on appelle les gens respectables, parmi lesquels il y a en vérité des caractères fort divers ; les uns ne sont que des personnes décentes, d'extérieur correct mais dénuées de véritable sens religieux, point du tout portées au renoncement, ne nourrissant point un ardent amour de Dieu, mais du monde ; comme leur intérêt est de mener une vie rangée et régulière, ou comme ils n'ont pas de passions violentes, ou encore comme ils ont pris de bonne heure l'habitude de se conformer à des règles, ils sont ce qu'ils sont, décents et corrects, mais guère plus. Il en est d'autres, au contraire, qui, pour sembler tout pareils aux yeux du monde, sont bien différents dans leur cœur ; ils font peu d'étalage, vivent tranquillement du même train que les autres, mais en vérité ils s'exercent à être des saints dans le ciel. Ils font tout ce qu'ils peuvent pour se transformer, pour devenir semblables à Dieu, pour obéir à Dieu, pour s'imposer une discipline, pour renoncer au monde ; mais ils le font en secret, autant parce que Dieu le leur ordonne que parce qu'ils répugnent à le publier.
Enfin, il y a entre ces deux catégories de gens un grand nombre d'hommes qui sont plus ou moins mondains ou plus ou moins croyants. Aux yeux du vulgaire, ils se ressemblent tous parce que la vraie religion est une vie intime du cœur ; et bien qu'elle ne puisse exister sans actes, toutefois ce sont pour la plupart des actes secrets : secrètes charités, secrètes prières, secrets renoncements, secrètes luttes, secrètes victoires. Assurément, les hommes qui mènent une vie publique et qui par là se trouvent en vue, sont mieux examinés et, en un sens, mieux connus ; mais je parle ici de tous ceux qui n'ont qu'une vie privée et fort ordinaire, comme il en fut pour Notre-Seigneur pendant trente ans. Ceux-là se ressemblent fort, et ils sont si nombreux qu'à moins de les approcher de tout près, nous ne saurions distinguer entre eux ; mais nous n'avons aucun moyen de le faire, et cela ne nous regarde pas. Cependant, bien que nous n'ayons pas le droit de juger autrui et que nous devions laisser cela à Dieu, c'est chose très certaine qu'un homme vraiment pieux, un vrai saint, quelque pareil qu'il semble aux autres hommes, possède une sorte de pouvoir secret pour attirer à lui tous ceux qui ont les mêmes inclinations d'esprit, et pour influencer tous ceux qui portent en eux quelque chose de commun avec lui. Aussi est-ce souvent une manière de pierre de touche pour reconnaître si nous avons les mêmes inclinations que les saints de Dieu, que de constater s'ils ont sur nous de l'influence. Et bien qu'il nous soit rarement donné de discerner les saints de Dieu sur le moment, toutefois nous le pouvons après coup ; alors, en plongeant les yeux dans le passé, nous pouvons nous demander quel pouvoir ont eu sur nous, dans le temps que nous les avons connus, ces saints désormais disparus, s'ils nous ont attirés, influencés, rendus plus humbles, s'ils ont fait brûler nos cœurs au dedans de nous. Hélas, trop souvent nous découvrons que nous avons été pour un long temps tout près d'eux, que nous aurions pu les reconnaître et que nous ne les avons point reconnus ; et c'est là pour nous une lourde condamnation, en vérité.
De ceci l'histoire de Notre-Sauveur nous fournit un exemple d'autant plus frappant qu'Il était plus saint. Plus un homme est saint, moins il est compris des hommes mondains. Tous ceux qui ont une étincelle de foi vivante le comprendront dans une certaine mesure, et plus il sera saint, plus il les attirera ; mais ceux qui servent le monde seront aveugles à son égard : plus il sera saint, plus ils auront pour lui de mépris et d'aversion. Et c'est bien ce qui arriva à Notre-Seigneur. Il était Très-Saint, mais « la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas comprise ». Ses proches parents ne crurent pas en Lui. Mais s'il en fut ainsi, et pour la raison que j'ai dite, il est naturel de nous demander si nous L'aurions compris mieux qu'ils ne firent ; si, quand Il eût été notre plus proche voisin ou même un membre de notre famille, nous L'eussions su distinguer de tout autre homme aux mœurs correctes et tranquilles ; ou si au contraire, tout en Le respectant (hélas ! quel mot, quel langage pour parler du Très-Haut !) nous ne L'eussions pas trouvé étrange, excentrique, extravagant et lunatique. Bien moins encore eussions-nous discerné quelque étincelle de cette gloire qu'Il eut avec le Père avant que le monde fût, et qui se trouvait celée, non point éteinte par Son terrestre tabernacle. C'est là, en vérité, une pensée terrifiante ; car s'Il était près de nous un long temps, et que nous ne voyions rien de merveilleux en Lui, ne serait-ce pas une preuve manifeste que nous ne sommes pas des Siens, car « Ses brebis connaissent Sa voix, et Le suivent » ; ne serait-ce pas une preuve manifeste que nous ne saurions pas Le reconnaître, admirer Sa grandeur, adorer Sa gloire, ou chérir Son excellence, si nous étions admis au ciel en Sa présence ?
* * *
3. Et nous voici conduits à une autre pensée très sérieuse dont je veux vous parler. Nous souhaitons souvent d'être nés au temps du Christ et nous excusons ainsi notre inconduite quand notre conscience nous en fait reproche. Que si, disons-nous, nous avions eu l'avantage de vivre auprès du Christ, nous aurions été mieux prémunis, mieux fortifiés contre le péché. Je réponds : non seulement nos habitudes pécheresses n'auraient point été redressées par la présence du Christ, mais encore elles nous auraient empêchés de Le reconnaître. Nous n'aurions pas su qu'Il était présent, et quand bien même Il nous aurait dit qui Il était, nous ne L'aurions pas cru. Ses miracles mêmes, quelque incroyable que cela puisse sembler, ne nous auraient point fait une impression durable. Sans nous appesantir sur ce sujet, considérez seulement qu'il serait possible que le Christ fût près de nous, quoique sans faire de miracles, et que nous ne le sachions pas : je crois vraiment que ce serait le cas de la plupart des hommes. Mais assez à ce propos. Voici où je veux en venir : je veux que vous remarquiez quelle terrible lumière cela jette sur nos perspectives de vie dans l'au-delà. Nous pensons que le ciel sera pour nous un lieu de félicité si seulement nous y parvenons ; mais selon toute probabilité — si nous en pouvons juger par ce qui se passe sur cette terre — un méchant homme, transporté au ciel, ne saurait point qu'il est au ciel. Je ne pousse pas les choses plus loin, je ne me demande pas si, au contraire, le fait même de se trouver au ciel avec le fardeau de son impiété, ne serait pas pour lui un vrai supplice et n'allumerait pas au dedans de lui les flammes de l'enfer. Ce serait là en vérité une terrible façon de constater où il se trouve. Mais prenons un cas moins effrayant : celui d'un homme qui pourrait demeurer dans le ciel sans être foudroyé ; n'ignorerait-il pas du moins qu'il s'y trouve ? Il n'y verrait rien de merveilleux jamais, des hommes vinrent-ils plus près de Dieu que ceux qui Le saisirent, Le frappèrent, crachèrent sur Lui, Le chassèrent devant eux, Le dépouillèrent, étendirent Ses membres sur la croix, L'y clouèrent, L'élevèrent, restèrent là à Le regarder, Le raillèrent, Lui donnèrent du vinaigre, s'assurèrent qu'Il était mort, et enfin Le percèrent d'un coup de lance ? Combien terrible de penser que l'homme n'a jamais approché Dieu sur la terre de plus près que dans le blasphème ! Lesquels vinrent le plus près de Lui, de saint Thomas qui reçut permission d'étendre la main pour toucher respectueusement Ses plaies, et de saint Jean qui reposa sur Sa poitrine, ou bien des soldats brutaux qui Le profanèrent membre par membre et Le supplicièrent nerf par nerf ? Sa Bienheureuse Mère, en vérité, vint plus près de Lui encore, et nous encore davantage, si nous sommes de vrais croyants, puisque nous Le possédons d'une manière réelle, quoique spirituelle, au dedans de nous, mais c'est là une autre sorte, une forme intérieure d'approche. De ceux qui L'approchèrent extérieurement, ceux-là vinrent le plus près qui ne savaient rien de Lui. Ainsi des pécheurs : ils s'approcheraient du trône de Dieu, le contempleraient stupidement, le toucheraient, se mêleraient aux choses les plus saintes, laisseraient enfin libre cours, non par mauvais vouloir, mais par une sorte d'instinct stupide, à leur indiscrète curiosité, jusqu'à ce que la foudre vengeresse les anéantît ; tout cela parce qu'ils n'ont point de sens qui les pourraient guider en l'occurrence. Les sons, les parfums, les contacts nous renseignent sur ce qui nous entoure. Lorsque nous sommes exposés aux intempéries ou que nous nous surmenons, nous ne laissons pas de le savoir. Nous recevons des avertissements et nous sentons qu'il ne faut pas les négliger. Mais les pécheurs n'ont pas de sens spirituels ; ils ne peuvent rien prévoir ; ils ignorent ce qui va leur arriver au prochain moment. Aussi s'avancent-ils sans peur parmi les précipices jusqu'à ce qu'ils s'abîment dans une chute soudaine, ou qu'ils soient frappés et périssent. Misérables créatures ! Voilà ce que le péché fait à des âmes immortelles : il les rend semblables au bétail que l'on tue aux abattoirs et qui touche et flaire en vain les instruments mêmes de sa mort !
* * *
4. Mais, direz-vous peut-être, en quoi ceci nous concerne-t-il ? Le Christ n'est pas ici ; nous ne saurions donc insulter à Sa Majesté de la façon que vous avez dite ou même de toute autre façon moins grave. En sommes-nous si sûrs ? Certes, nous sommes incapables de Le blasphémer d'une façon aussi ouverte, mais ne le pouvons-nous d'une façon aussi grave ? Ce sont souvent les plus grands péchés qui sont les moins retentissants ; les insultes les plus amères qui sont les moins bruyantes ; les maux les plus profonds qui sont les plus subtils. Ne nous souvenons-nous point de ce redoutable passage : « Quiconque aura parlé contre le Fils de l'Homme, il lui sera pardonné, mais quiconque aura parlé contre le Saint-Esprit, il ne lui sera point pardonné ? »2 Je ne déciderai pas si cette sentence s'applique ou non aux chrétiens d'aujourd'hui, bien que, si nous venons à nous rappeler que nous sommes à présent sous le règne de ce même Esprit dont parle Notre Sauveur, la gravité de la décision ne nous échappera pas ; mais j'ai cité ce passage pour montrer qu'il peut y avoir des péchés non pas plus flagrants et plus manifestes, mais plus grands encore que d'insulter et de frapper la personne du Christ, quelque impossible que cela nous paraisse. Considérons, sans perdre de vue cette pensée :
En premier lieu, que le Christ est toujours sur la terre. Il a dit expressément qu'Il reviendrait. L'avènement du Saint-Esprit est si réellement Son avènement que nous pourrions aussi bien dire qu'Il n'était pas ici aux jours de Sa chair, quand Il était visible dans le monde, que de nier qu'Il soit ici maintenant, alors qu'Il est ici par Son Divin Esprit. C'est là en vérité un mystère que Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit, soit deux Personnes, puissent être un, que le Christ puisse être en l'Esprit et l'Esprit en Lui ; mais il en est ainsi.
Secondement, s'Il est encore sur la terre, bien qu'Il soit invisible (ce qu'on ne peut nier) il est clair qu'Il est encore dans la condition qu'Il avait choisie aux jours de Sa chair. Je veux dire qu'Il est un Sauveur caché et que, si nous n'y prenons garde, nous risquons de L'approcher sans le respect et la crainte qui Lui sont dus. Où qu'Il soit (car ceci est une autre question), il est certain qu'Il est ici, et qu'Il y est en secret ; quels que soient les gages de Sa présence, ils doivent être de telle nature qu'ils laissent douter les hommes du lieu de cette présence ; et si, pour en disputer, ceux-ci déploient toute leur finesse et toute leur subtilité d'esprit, ils s'embarrasseront et embarrasseront les autres dans leurs détours, comme firent les Juifs au temps même que Notre-Seigneur S'était incarné, tant et si bien qu'Il leur semblera n'être plus présent nulle part sur cette terre. Et quand les hommes viennent à penser qu'Il est loin d'eux, ils sentent naturellement qu'il est impossible de L'insulter comme les Juifs firent jadis ; et cependant, s'Il est là, peut-être ces mêmes hommes sont-ils en train de L'approcher et de L'insulter quoiqu'ils en aient. Tel était précisément le cas des Juifs, car eux aussi ne savaient point ce qu'ils faisaient. Il est donc probable que nous sommes aujourd'hui en mesure de commettre à Son égard un aussi grave blasphème que celui des Juifs, parce que nous sommes sous le règne de cet Esprit Saint contre lequel peuvent être commis des péchés plus hideux encore, et parce qu'aujourd'hui Sa présence porte aussi peu témoignage d'elle-même, est aussi peu frappante pour la foule que l'était jadis Sa présence corporelle.
Nous voyons encore une autre raison de nourrir cette crainte quand nous considérons ce que sont aujourd'hui les gages de Sa présence ; car il est constant qu'ils sont de nature à conduire à l'irrespect tous ceux qui ne font pas profession d'humilité et de vigilance. Par exemple, l'Église est appelée Son Corps ; ce qu'était Son Corps matériel lorsqu'Il était visible sur la terre, voilà ce qu'est aujourd'hui l'Église. Elle est l'instrument de Son divin pouvoir ; elle est ce dont nous devons approcher pour recevoir Ses bienfaits ; elle est ce que nous n'avons qu'à insulter pour éveiller Sa colère. Mais qu'est l'Église, sinon, pour ainsi dire, un corps d'humiliation, qui provoque presque l'insulte et l'impiété pour les hommes qui ne vivent point par la foi ? Un vase de terre bien plus encore que ne l'était Son corps de chair, qui du moins était pur de tout péché, alors que l'Église est souillée dans tous ses membres. Nous savons que ses ministres sont pour le moins imparfaits, enclins à l'erreur et esclaves des mêmes passions que leurs frères ; et pourtant Il a dit d'eux, en S'adressant non pas seulement aux Apôtres, mais aux soixante-dix disciples (dont les ministres chrétiens sont assurément les égaux par la fonction) : « Celui qui vous écoute M'écoute, et celui qui vous méprise Me méprise, et celui qui Me méprise méprise Celui qui M'a envoyé ».
De même, Il a fait des pauvres, des faibles et des affligés les gages et les instruments de Sa présence ; et ici encore, il est clair que la même tentation s'offre à nous de la négliger ou de la profaner. Tel Il était, tels sont Ses disciples choisis en ce monde ; et de même que Sa condition obscure et sans défense incitait les hommes à L'insulter et à Le maltraiter, ainsi ces mêmes qualités incitent les hommes à L'insulter aujourd'hui dans les gages de Sa présence. Que ces gages soient tels, ressort clairement de nombreux passages de l'Écriture. Il dit des enfants : « Quiconque recevra en Mon nom un de ces petits, Me recevra ». Il dit à Saul qui persécutait Ses disciples : « Pourquoi Me persécutes-tu ? » Et Il nous avertit qu'au Dernier Jour Il dira aux justes : « J'étais affamé, et vous M'avez donné à manger ; J'étais assoiffé, et vous M'avez donné à boire. J'étais un étranger, et vous M'avez recueilli ; J'étais nu, et vous M'avez vêtu ; J'étais malade, et vous M'avez assisté ; prisonnier, et vous M'avez visité ». Et Il ajoute : « Chaque fois que vous avez fait cela au plus petit de Mes frères, c'est à Moi que vous l'avez fait »3. Il observe la même relation entre Lui-Même et Ses disciples dans Ses paroles aux méchants. Ce qui rend ce passage terriblement adéquat, c'est, comme on l'a déjà remarqué 4, que ni les méchants ni les justes ne savaient ce qu'ils avaient fait ; les justes eux-mêmes sont représentés comme ayant approché le Christ à leur insu. Ils disent : « Seigneur, quand est-ce que nous Vous avons vu affamé et Vous avons nourri, quand est-ce que nous Vous avons vu assoiffé et Vous avons donné boire ? » À toute époque, donc, le Christ est en ce monde, mais non pas plus publiquement qu'aux jours de Sa chair.
Une remarque similaire s'applique à Ses commandements, qui sont très simples sans doute, mais aussi très intimement liés à Sa personne. Saint Paul, dans sa Première Épître aux Corinthiens, montre combien c'est chose aisée et terrible tout ensemble que de profaner la Cène de Notre-Seigneur, quand il flétrit les excès des Corinthiens et les attribue à ce qu'ils n'avaient point « discerné le Corps du Seigneur ». Quand Il naquit en ce monde, le monde ne Le connut point. Il fut couché dans une crèche grossière, parmi le bétail, mais « tous les Anges de Dieu L'adorèrent ». Maintenant aussi Il est présent sur un autel, de facture grossière peut-être et peu exalté par ce qui l'environne : la foi adore, mais le monde passe.
Prions-Le donc d'ouvrir les yeux de notre intelligence, afin que nous appartenions à l'Armée Céleste, non à ce monde. Si les esprits charnels seraient impuissants à Le reconnaître même dans le Ciel, un cœur spirituel peut L'approcher, Le posséder, Le voir, même sur la terre.
John Henry, cardinal Newman, in 12 Sermons sur le Christ

1. Marc III, 21.
2. Matthieu XII, 32.
3. Matthieu XVIII, 3 ; Actes IX, 4 ; Matthieu XXV, 35-40.
4. Voir Pascal.

lundi 9 mai 2016

En historiant... Yves Congar, Comment l’Église a pris un visage seigneurial


Avant d'aborder historiquement la question des honneurs dans l'Église (insignes et titres), nous voudrions dire pourquoi nous la considérons comme très importante. Ce sont des éléments non négligeables de la visibilité de l'Église. Celle-ci n'est pas seulement une propriété théologique très importante, elle est une propriété concrètement décisive. C'est par l'extérieur, c'est par ce que l'Église montre aux yeux que les hommes la connaissent et, par elle, sont ou doivent être conduits à l'Évangile, amenés à Dieu, ou qu'ils sont, au contraire, éloignés, repoussés, ou encore orientés vers une certaine religion plutôt matérielle, vers un système à prédominance de comportements sociologiques plutôt que vers une religion personnelle, avec les exigences spirituelles qu'une telle religion comporte. À ce point de vue, donc, tout ce qui rend l'Église concrètement visible, tout ce par quoi les hommes ont contact avec elle comme nous avons contact avec autrui par le visage, le regard, les formes et les revêtements, est d'une extrême importance : ce peut être la formulation d'une affiche, d'une annonce, d'un bulletin paroissial, ou, plus encore, la forme d'une ornementation, d'une célébration..., l'allure extérieure du prêtre, son abord, son langage, son style de vie, ou ceux des religieuses, des gens d'Église : autant d'éléments modestes, quotidiens, mais significatifs et même décisifs, de la visibilité de l'Église dans son rôle de parabole du Royaume de Dieu ou de sacrement de l'Évangile. Il est clair que, pour être moins quotidienne, la vue ou la rencontre des chefs ou dignitaires de l'Église, l'image qu'ils traduisent de celle-ci, sont d'une importance aussi grande, plus grande même peut-être, s'il est vrai qu'elles marquent davantage.
D'autre part, notre extérieur, le cadre dans lequel nous vivons, la façon dont on nous traite habituellement, l'image de nous-mêmes et de notre fonction que les expressions de tout cela nous renvoient, contribuent puissamment à façonner nos idées et notre comportement. Peut-on bénéficier ordinairement de privilèges sans arriver à penser qu'ils sont dus, vivre dans un certain luxe extérieur sans contracter certaines habitudes, être honoré, adulé, traité en des formes solennelles et prestigieuses, sans se mettre moralement sur un piédestal ? Peut-on toujours commander et juger, recevoir des hommes en position de solliciteurs, prompts à nous complimenter, sans prendre l'habitude de ne plus vraiment écouter ? Peut-on, enfin, trouver devant soi des thuriféraires sans prendre un peu le goût de l'encens ?
Insignes et titres
Parmi les aspects seigneuriaux du visage que présente concrètement l'Église, nous retiendrons ici les insignes et les titres. D'abord parce qu'il faut se limiter : une étude de tout le visible de l'Église serait trop considérable. Ensuite, parce que ces choses, les insignes surtout, ont été très étudiées pendant ces trente dernières années, surtout par les historiens allemands, sensibilisés, parfois à l'excès, aux choses du Saint Empire romain et, par solidarité, à cet aspect des réalités ecclésiastiques 1.
Les historiens du christianisme apostolique et primitif ont aujourd'hui répudié l'idée qu'il aurait existé d'abord des communautés sans organisation juridique précise. Les témoignages de l'histoire — Épîtres, Actes, lettres de saint Clément de Rome, lettres de saint Ignace d'Antioche, le Théophore, Épître et Martyre de saint Polycarpe, la Didachè enfin, de datation et de localisation si difficiles — montrent, à la tête des Églises, une très réelle autorité. Mais c'est l'autorité de chefs éminents en dons spirituels, c'est-à-dire comme chefs en la vie spirituelle : le juridique n'avait pas d'autonomie par rapport à l'exercice du combat spirituel, l'ecclésiologie pas d'autonomie par rapport à l'anthropologie spirituelle ou chrétienne. Le prestige des chefs du peuple de Dieu était grand, mais on ne voit pas que ces chefs aient usé de moyens extérieurs de prestige.
C'est humain cependant de le faire. Aussi voyons-nous déjà avant la paix constantinienne des signes de tendance à rechercher le prestige par des distinctions extérieures honorifiques. Paul de Samosate se fait ériger un trône élevé, et les évêques ont recours à l'empereur Aurélien, un païen ! pour le déposséder de son siège d'Antioche 2. Cependant, dans la nouvelle situation créée par Constantin, ce ne fut pas seulement de l'instinct naturel des hommes que vint l'introduction des moyens extérieurs de prestige : ce fut des conditions nouvelles faites à l'Église dans l'Empire.
L'Église dans l'Empire
Il ne faut pas attribuer tous les maux à Constantin le Grand, mais il faut reconnaître l'influence qu'a eue sa politique sur les conditions de vie dans l'Église. L'Église, désormais, était dans l'Empire, comme l'écrivait Optat de Milev vers 370 3. L'évêque de Milev, affronté au schisme donatiste, rentre dans la logique de l'ère ouverte par Constantin : il justifie le recours à la contrainte et à la force de l'État pour réduire les dissidents opiniâtres et fauteurs de désordre 4.
Sous Constantin et après lui, dans le cadre de l'Empire officiellement chrétien, les évêques reçoivent des privilèges et des honneurs. Ils sont assimilés à l'Ordre des Illustri et prennent place dans la hiérarchie de l'État. Des hommes qui, la veille encore, se cachaient, et dont quelques-uns portaient la marque des sévices subis pendant la persécution, viennent au Concile de Nicée (325) par la poste impériale et, à l'issue du Concile, sont reçus au palais impérial de Constantinople, honorés par les plus hauts fonctionnaires. Eusèbe écrit : « On se serait cru transporté dans le Royaume de Dieu... ».
Il est difficile de préciser l'origine exacte de divers insignes et d'affirmer qu'ils proviennent certainement d'un emprunt au décorum des grands fonctionnaires impériaux. Tel semble bien être le cas, cependant, du pallium, qui apparaît en Orient et en Occident au Ve siècle, de la stola et des chaussures pontificales, qui datent de la même époque et étaient des insignes des grands fonctionnaires 5. Bien sûr, les pasteurs étaient alertés sur le danger d'affadissement et de sécularisation que représentait, pour le christianisme et l'Église, la faveur des pouvoirs politiques 6. Mais comment éviter les faveurs ? Le clerc recevait des privilèges 7 qu'il était facile de justifier par l'idée du service des réalités spirituelles et célestes, supérieures à toutes celles de la terre qu'on honorait cependant. De plus, la liturgie, sobre et fonctionnelle jusque-là, se contentant d'exprimer le culte spirituel de la foi avec ses démarches d'accueil du don de Dieu et d'action de grâces, commence à se déployer dans tout un cérémonial dont beaucoup d'éléments sont empruntés au cérémonial de la Cour : processions, vêtements somptueux, mobilier et vases d'or, déploiement fastueux des cérémonies liturgiques...
Volontiers on emploie, pour parler des réalités chrétiennes, un vocabulaire ressortissant au domaine impérial ou politique : l'Évangile est une Loi ; Dieu, le suprême empereur du monde ; les anges, ses ministres ; Pierre et Paul, les principes (princes) ou senatores mundi (grands dignitaires du monde) 9.
Ainsi a-t-on ajouté au sacré de Dieu lui-même, qui consiste dans les réalités actives de l'histoire du salut, que les hommes accueillent et dont ils usent, un sacré de caractère cérémoniel, extrêmement beau d'ailleurs, plein de symboles que l'âme contemplative ne finirait pas, pour sa joie, d'inventorier et de pénétrer. Un seul exemple : tandis que, primitivement, il n'y avait pas d'autre consécration des églises que celle de l'usage du lieu par les fidèles et par le fait d'une première eucharistie célébrée sur l'autel 10, on introduit, à partir du IVe siècle, une sanctification et consécration de l'autel antérieurement à cette première célébration, par un rite imité de l'Ancien Testament 11. On sait quelle cérémonie pleine d'admirables symbolismes, mais compliquée et fastueuse, est devenue chez nous la consécration des églises, avec toute une ritualisation et toute une sacralisation des choses, dans lesquelles la sanctification de l'ecclesia par la foi vive se trouve quelque peu noyée.
Vestiges de l'âge féodal
L'histoire, dont nous voulons préciser les grands moments et les principaux éléments, a donc connu son premier temps fort dans les siècles qui ont vu la paix constantinienne et la mise en place d'une législation d'Empire Très Chrétien (Théodose), puis la conversion des princes barbares et la constitution de royaumes chrétiens. Son second temps fort se situe, pour ce qui est de l'Occident, sur la fin de l'époque mérovingienne et à l'époque carolingienne. L'influence germanique, si forte alors, portait à traduire dans des gestes, par la transmission et l'attouchement d'un objet significatif, l'intention de tout ce que l'on voulait faire : par exemple, pour promettre obéissance, on met les mains dans les mains du supérieur ; on procède à l'investiture par la porrection des instruments ou la tradition des insignes. C'est en Espagne wisigothique au VIIe siècle, en Gaule au VIIIe, qu'on rencontre d'abord la crosse ou du moins le bâton pastoral (baculus virga) : elle est inconnue Rome avant le XIe siècle, bien que l'évêque de Rome se montre, au VIIIe, portant une ferula (bâton pastoral). L'anneau épiscopal apparaît au VIIIe siècle en Espagne et en Gaule 12.
Ce qui est beaucoup plus important à cette époque, est la reviviscence de l'idée, du prestige et de l'idéal de l'Empire et de Rome comme réalité ou mythe impérial. S'agit-il de faire pièce à Byzance, à laquelle on emprunte alors la prosternation (proskunesis) et le baisement des pieds 13 ? S'agit-il de s'affirmer en face du pouvoir Franc, à la fois tutélaire et envahissant ? Les historiens discutent plus que jamais sur la date, le lieu de composition et l'intention précise de la trop fameuse Donation de Constantin. Ces précisions, si importantes soient-elles, ne changent rien aux résultats qui nous intéressent ici : cette Donation légendaire, considérée presque unanimement comme authentique jusqu'aux humanistes (Laurent Valla) et encore invoquée par certains ultramontains du IIIe siècle (!), a eu, au total, une influence considérable sur la tendance à calquer nombre de réalités d'Église sur celles de l'Empire. Laissons de côté ici le mythe idéologique de l'Empire assuré de durer jusqu'à la fin, et d'une république universelle unitaire sous l'égide de quelque grandiose puissance 14. Constantin était censé, averti par une vision des Apôtres Pierre et Paul, être allé trouver le pape Sylvestre et avoir été, par lui, baptisé et guéri d'une lèpre. Il avait résolu aussitôt d'honorer le pape, vicaire du Fils de Dieu sur terre et qui tient la place du prince des Apôtres, en lui donnant la puissance et les honneurs de la dignité impériale 15. La suite du document concerne l'église du Latran, caput et vertex (tête et faîte) de toutes les Églises (n°13 de l'éd. Mirbt), le palais du Latran (n°14), puis les insignes impériaux concédés au pape : le diadème, le phrygium — mais Sylvestre est censé n'avoir accepté que la mitre ronde et blanche, le phrygium, non le diadème —, l'écharpe sur les épaules, la chlamyde de pourpre, la tunique rouge, bref, tous les ornements impériaux, jusqu'au sceptre : le texte montre qu'on avait conscience du caractère impérial de ces insignes (n°8, 14 et 16). Le pape aura, comme l'empereur, son sénat et ses légats : des choses pour lesquelles parlent aussi bien des antécédents bibliques (conseils, messagers), mais qui se présentent ici passées par le modèle impérial (n°15). L'empereur exercera, comme Constantin l'a fait, l'officiant stratoris (office d'écuyer), consistant à tenir, à pied, le cheval sur lequel le pape est assis. Suit le don fameux d'un territoire, ad imitationem Imperii nostril, à l'image de notre Émpire (17) et enfin l'annonce que Constantin a jugé convenable de transférer sa capitale en Orient (n°18).
Ces représentations ont puissamment agi. Non que les papes eux-mêmes aient beaucoup invoqué la Donation légendaire : ils n'eussent pas aimé reconnaître, en le faisant, qu'ils dussent quelque chose à la concession d'un pouvoir séculier : ils avaient conscience de tenir leur autorité du droit évangélique et divin lui-même. Mais l'idée impériale, soutenue par tout le matériel concret d'insignes, de titres, d'organisation de la Cour romaine et de ses services, de cérémonial enfin, a largement orienté le développement des prétentions pontificales et le régime concret de l'Église, dans le sens impérial 16. Les représentations, les images, les mythes ont été ceux d'une monarchie de type impérial. Tout l'appareil de prestige aussi. Plus d'une fois, d'ailleurs, en remontant l'histoire de ces signes extérieurs de la souveraineté, on était porté, au-delà de Byzance, au temps de la monarchie hellénistique, et il se trouvait même que celle-ci avait emprunté plusieurs de ses insignes aux Perses...17
L'Église vit dans le temps. Les structures, les idées, les moyens d'action existant dans le milieu historique un moment donné conditionnent largement les formes extérieures de sa vie et de son action. Pendant plus d'un demi-millénaire, de qui nous viennent nombre de textes avec lesquels la théologie catholique s'est construite, l’Église a vécu dans les structures féodales. La féodalité est un régime social déterminé par deux faits : 1° l'homme est lié à la terre et sa condition est déterminée par celle de la terre sur laquelle il est né et vit ; les terres sont de qualités inégales.
Dans le régime féodal, on est toujours lié à une terre et la terre transmet sa qualité à celui qui vit d'elle : on est ou seigneur, propriétaire et maître, ou vassal et tenancier, selon qu'on possède la terre ou qu'on la tient d'un autre, moyennant certaines charges ou certains services. Ces relations se distribuaient de façon hiérarchisée de haut en bas, depuis le roi, qui ne dépendait de personne, mais auquel les seigneurs étaient inféodés, jusqu'au pauvre, qui n'était que dépendant, homme d'un seigneur qui était lui-même l'homme de son suzerain. L'Église a été soumise à ce régime. Même si ses terres ont été progressivement affranchies et soumises directement au roi, elle a eu ses vassaux et ses tenanciers ; elle a connu une hiérarchie nobiliaire liée aux terres attachées à certains offices ; elle a connu des évêques princes ou comtes 18, des chapitres et des abbayes de dignité diverse. Or ce monde ancien, hiérarchisé, aimait traduire la qualité d'un chacun, qui comportait ses devoirs et ses droits, ses obligations et ses privilèges, non seulement par des titres et des insignes, mais par un genre de vie, une façon de s'habiller. Aujourd'hui, où les choses de qualité s'achètent et sont à qui en paie le prix, n'importe qui peut porter n'importe quel vêtement. Il reste cependant des habits de fonction ou d'état qui maintiennent à quelque degré, au-delà de tous les Quatre Août, une certaine distinction des ordres : armée, clergé, et, dans chacun, vêtement d'armes, insignes de grade. Il en sera sans doute longtemps ainsi.
Il est important, pour notre sujet, de reconnaître un certain nombre de restes ou de traces de l'époque féodale. On les appréciera comme on voudra. Seigneur est sans importance dans Monsieur, Abbé dans Monsieur l'abbé, Dominus dans Dom ou Don un tel. Monseigneur est presque aussi inoffensif. Les titres de Prince-évêque ou autres relèvent, ou devraient relever des sociétés d'histoire locale, de même que d'anciens titres possédés par des chapitres, auxquels ne répondent plus que quelques vestiges vestimentaires. En général, le féodal est périmé. N'en subsiste-t-il pas, cependant, autour des évêques et dans la Cour romaine, une certaine prétention diffuse à un type seigneurial de prestige : prestige par le vêtement, les insignes, la suite 19, les honneurs rendus 20, le matériel héraldique ? Les structures économiques et sociales du féodalisme ont disparu, plusieurs représentations sont demeurées à la surface, parfois même des titres et des privilèges de fait : des représentations surtout, tant elles sont naturelles à l'homme charnel.
Constantin ou Pierre ?
Le troisième grand moment d'emprunts assez massifs de titres et d'insignes aux pouvoirs terrestres a été celui du pontificat réformateur de saint Grégoire VII (pape de 1073 à 1085). Les faits sont là : on peut les suivre grâce aux chroniques, aux Ordines garnani décrivant les cérémonies du couronnement et de l'intronisation du pape, grâce aux realia, aux monuments qui nous ont été conservés. Mais nous avons aussi pour cela les énoncés les plus explicites : ceux des Dictatus Papae en particulier, à savoir cette liste de propositions dictées par Grégoire VII en 1075 et qui ont représenté la base juridique des revendications qu'il voulait voir tenir. Voici quelques-unes de ces propositions : Quod soins (Papa) possit uti imperialibus insigniis, Seul le Pape a le droit d'user des insignes impériaux 20, à quoi correspond, dans le texte du manuscrit d'Avranches : Soli Papae licet in processionibus insigne quod vocatur regnum portare reliquo paratu imperiali, Au pape seul il est permis de porter, dans les processions, l'insigne qu'on appelle la tiare, ainsi que le reste des insignes impériaux (c. 10). Quels étaient ces insignes ? Ceux introduits déjà au VIIIe siècle : le manteau rouge, les chaussures rouges. À cela s'ajoute la tiare, corona ou regnum, une mitre à trois anneaux qu'on distingue de la mitre ordinaire (au milieu du XIe siècle, on se met à appeler mitra l'ancien phrygium) et qu'on appelle tiara à partir de la fin du XIe siècle 22. C'est assez consciemment que l'Église imite l'Empire ou la structure de la vieille Rome. C'est alors que les cardinaux, électeurs du pape à l'exclusion de toute intervention laïque, sont assimilés au sénat de l'Église, et qu'on introduit le mot curia pour désigner les services de l'administration pontificale et l'entourage du pape 23 : mot que saint Bernard désavouera bientôt comme nouveau et comme le signe d'une invasion de l'Église par les mœurs séculières 24.
Le même saint Bernard écrit à son ancien subordonné Eugène III (pape de 1145 à 1153) : quand le pape, vêtu de soie, couvert d'or et de pierreries, s'avance, chevauchant un cheval blanc, escorté de soldats et de serviteurs, il ressemble plus au successeur de Constantin qu'à celui de saint Pierre 25. Il critique de même le faste dont s'entourent les évêques, couverts de peaux d'hermine rouge « qu'on appelle gueules »26, « on croirait voir de jeunes mariées le jour de leurs noces »27 ! Il s'en prend de même aux abbés qui, alors, obtiennent du Saint-Siège le droit de porter, comme les évêques, mitre, anneau et sandales 28.
Le quatrième temps fort de l'histoire dont nous parcourons les étapes les plus significatives, fut le règne de Boniface VIII (1294-1303), cet homme dont le personnage soutient des interprétations opposées. C'est lui qui a introduit la tiare à trois couronnes, triregnum 29, dont on pouvait voir la statue de saint Pierre coiffée, dans la grandiose nef de la Basilique vaticane, pendant le Concile. La forme de la tiare, avec sa large base et sa terminaison en un seul point suprême, traduisait bien l'idée de la monarchie pontificale et une conception en quelque sorte pyramidale, de l'Église 30. La tiare à trois couronnes symbolise l'unité de l'Église étendue à l'unité du monde : le véritable empereur œcuménique, c'est le pape, c'est lui qui régit l'unité de l'univers 31. Il devait fatalement y avoir conflit entre la vieille idée impériale d'unité universelle sous un seul chef couronné, et l'idée papale qui revendiquait, sous des titres plus sacrés, la réalisation effective de ce programme grandiose. Mais, en se concurrençant, Empire et Papauté s'empruntèrent mutuellement des motifs idéologiques avec leur traduction sensible ou symbolique.
Au temps fastueux de la Renaissance, nous devons un grand nombre des formes actuelles du cérémonial et du décorum de la Cour papale.
Les emprunts mutuels ont continué. En notre temps d'effroyable dévaluation de la force des mots, du fait de l'abus de la parole et du papier imprimé, du fait surtout du journalisme, le vocabulaire religieux reste le seul à garder de la force et du prestige. Aussi recourt-on à lui pour exprimer les choses à un certain niveau d'intensité ou de dignité. L'ordre religieux garde encore un grand prestige... Une souffrance est un vrai martyre, un calvaire ; la médecine ou l'enseignement est un sacerdoce, etc. 32. Mais l'Église emprunte aussi : après avoir emprunté le titre byzantin d'Éminence 33, elle a, sous nos yeux, repris celui d’Excellence pour ne pas attribuer aux évêques moins d'honneur que Mussolini n'en accordait à ses préfets 34...
Secouer la poussière impériale
L'État moderne a critiqué et largement répudié les emprunts qu'il avait faits à l'Église, et le mélange de sacré ou de religieux qu'il a longtemps, non seulement admis, mais recherché. La société moderne tend à se construire sur la raison, non sur le sacré 35. L'Église a-t-elle opéré une critique correspondante, celle de la part de profane, d'impérial, de féodal et de seigneurial, qu'elle a longtemps, non seulement tolérée, mais recherchée ? Il n'y a plus de saint Empire, mais bien des titres ou des insignes, bien des éléments de cérémonial, et donc de visibilité, naguère empruntés à sa splendeur prestigieuse, demeurent encore dans l'Église... Ne serait-il pas temps, ne trouverait-on pas tout bénéfice, à « secouer la poussière impériale qui s'est déposée, depuis Constantin, sur le trône de saint Pierre » ? Le mot est de Jean XXIII...
Ces éléments, tout ce système de symboles, développaient autrefois une signification que la tradition sociale faisait comprendre même aux simples. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. En un sens, tant mieux ! cela les rend relativement inoffensifs. Cependant, si l'on ne comprend plus leur portée précise, ils continuent de véhiculer une signification globale de prestige de type extérieur, terrestre, seigneurial et impérial. N'ayant plus grande valeur positive précise, ils ont la valeur générale d'un signe qui exprime autre chose que le service évangélique auquel sont voués, souvent avec une grande ferveur, ceux-là même qui portent tant d'insignes et de titres d'un autre monde !
On a, ces dernières années, beaucoup parlé de contresigne. Il faut vraiment s'interroger, sous la lumière de l'Évangile, sur les conséquences ou les effets de tous ces signes de prestige.
Le problème n'est pas simple. Il faut des signes et des insignes. Il faut, une fonction sublime étant portée par un homme trop pareil à tous les autres et peut être même moins beau ou moins bien doué, que son personnage de fonction soit comme affranchi des limites trop personnelles et trop humaines de son individualité, et en quelque sorte exalté, honoré, par des insignes de dignité.
Or les possibilités à cet égard sont limitées à quelques étoffes, quelques couleurs, quelques formes de coiffure honorifique ou de vêtements longs et amples ; ce qui a de l'éclat et de la noblesse en même temps... Il faut, d'autre part, concéder que l'Église a su créer généralement des formes d'honneur d'une grande et puissante beauté. Le pasteur P. Romane-Musculus plaidait récemment la cause du vêtement de fonction, qui dépersonnalise et fait apparaître la fonction au-dessus de l'homme 36 ; mais il s'agissait du vêtement liturgique. Nous admettons sans réticence, non seulement le vêtement liturgique, mais un vêtement exprimant l'état, la fonction, des insignes traduisant la dignité et en inspirant le respect. Mais il faudrait que tout cela soit : lisible, et donc mieux en rapport avec le monde dans lequel nous vivons ; moins chargé ou surchargé d'histoire, au point qu'il faille des recherches et des notes très érudites pour expliquer certaines choses ; toujours mesuré par la fonction, c'est-à-dire finalement par le service : ce qui suppose une révision sévère de tout ce qui vient de dignités, de situations et parfois de prétentions fort peu évangéliques, séculières et politiques.
* * *
Il n'est pas facile de préciser ce qu'on souhaiterait voir réformer. Peut-être même ne doit-on pas chercher à le faire trop vite. Il faut poser la question, apporter des éléments d'information qui en éclairent les données, susciter une exigence saine de vérité évangélique en ces domaines comme en d'autres, et enfin laisser le peuple chrétien et ses prêtres trouver des issues valables à ce besoin de vérité et d'authenticité. Pour achever d'opérer notre apport, qui se situe au plan d'une information historique et de certaines questions de principe, nous proposerons quelques réflexions dont la portée dépasse le cas, abordé ici, des titres et des insignes.
Les hommes de l'Antiquité et du Moyen Age n'avaient guère d'autres images de beauté et de luxe ou d'éclat que celles des temples et des palais, du sacerdoce et des rois. Le besoin de dépassement de la banalité, l'éveil et la nourriture de l'imagination n'étaient guère satisfaits que par la vision du faste prestigieux des princes, des cérémonies religieuses, et aussi par les légendes des saints, qui ont largement joué ce rôle de satisfaire le besoin humain de dépassement du quotidien par trop banal. Quand les Russes, encore peu cultivés, se rendent à Byzance et qu'ils assistent à la splendide liturgie grecque, ils se croient transportés au ciel : « Nous ne savions plus si nous étions dans le ciel ou sur la terre, car il n'y a pas de tel spectacle sur la terre ni de telle beauté... »37.
Aujourd'hui, la pompe et l'éclat se trouvent aussi ailleurs que dans les églises. Il ne nous semble pas douteux que cet élément ait sa part dans l'attrait qu'exercent le bal, le cinéma. Il est vrai que les cérémonies de l'église ont, par comparaison avec toute autre, une dignité, une plénitude, une beauté, une qualité de respect et d'émotion, qu'aucun autre cérémonial ne peut concurrencer. Un camarade très laïc, et même assez anticlérical, me disait une fois : « Il n'y a encore qu'à l'église qu'on puisse faire une cérémonie correcte ».
L'imagination surtout a aujourd'hui d'autres nourritures que celle des mystères liturgiques et des légendes des saints. L'imagination de l'homme moderne risque plutôt d'être gavée : romans, journaux, illustrés, cinéma, télévision... Mais elle a un débouché plus capiteux encore et plus sain dans les perspectives infinies ouvertes par la conquête scientifique. Si les Croisades ont contribué à créer une humanité nouvelle, plus entreprenante et désireuse déjà de se libérer, si les voyages et les grandes découvertes ont, à la fin du XVe siècle, coopéré à l'éveil d'un homme nouveau, enchanté de son propre pouvoir, l'homme de la Renaissance, si l'homme d'aujourd'hui est le petit-fils des voyages, des entreprises, des recherches et des réalisations du XIXe siècle, il ne paraît pas douteux qu'une humanité nouvelle ne soit appelée à naître des inventions et des conquêtes contemporaines. Quel élargissement de l'horizon ! Pour cet homme-là, ce n'est pas d'un merveilleux hagiographique ni d'un éclat du cérémonial que viendra l'attrait pour l'Église, mais beaucoup plus de ce qu'il trouvera en elle la vérité du rapport spirituel de communion avec les autres, sur la base d'une authentique et exigeante attitude évangélique de foi vivante, d'obéissance intérieure, de prière vraie, d'amour et de service. Les phares que la main de Dieu a allumés au seuil du siècle atomique s'appellent Thérèse de Lisieux, Charles de Foucauld, les Petits Frères et Petites Sœurs, leur analogue de Taizé... Notre siècle de non-religion est aussi un siècle d'étonnant renouveau d'évangélisme. Il veut la vérité, l'authenticité, la simplicité de l'Évangile, et, dans ces conditions, il en accueille assez généreusement les exigences. Nous ne l'éblouirons plus avec du rouge et du doré, des blasons et des titres en issime. Nous sommes, par lui, acculés à vivre et à présenter la vérité de ce que nous professons croire et aimer de tout notre cœur.
Qui s'en plaindrait ?
Yves, cardinal Congar, in Pour une Église servante et pauvre

1. Principales études : E. MUNTZ, La tiare pontificale du VIIIe au XVIe siècle, Paris, 1898 ; E. WÜSCHER-BACCHI, Ursprung der päpstlichen Tiara und der bischöflichen Mitra, dans Röm. Quartalsch., 13 (1899), pp. 77-108 ; K. von AMIRA, Des Stab in der germanischen Rechtssymbolik, Munich, 1908 ; J. BRAUN, Die liturgische Gewandung, Fribourg, 1914 ; S. ALFÖLDI, Die Ausgestaltung des monarchischen Zeremonielles am römischen Kaiserhofe : Mitteilungen des deutschen archäolog. Instituts. Römische Abt., 49 (1934), pp. 3 s. et 50 (1950) ; G. LADNER, Die Statue Bonifaz's VIII. un die Entstehung der dreifachen gekrönten Tiara, dans Röm. Quartalsch., 42 (1934), pp. 35-69 ; O. TREITINGER, Die Oströmischen Kaiser u. Reichsidee, Iéna, 1938 ; Th. KLAUSER, Der Ursprung der bischöflichen Insignien u. Ehrenrechte, Bonn, 1948 (critique par S. MAZZARINO, dans Jura, 7 (1956), pp. 349-352) ; E. EICHMANN, Weihe und Krönung des Papstes im Mittelalter, Munich, 1951 ; W. ULLMANN, The Growth of Papal Government in the Middle Ages, Londres, 1955, ch. x, pp. 310-343 ; H. U. INSTINSKY, Bischofstuhl u. Kaiserthron, Munich, 1955 ; D. P. SALMON, Étude sur les Insignes du Pontife dans le rit romain, Hist. et Liturgie, Rome, 1955 ; ID., Aux origines de la Crosse des évêques, dans Mélanges M. Andrieu, Strasbourg, 1956, pp. 373-383 ; P. E. SCHRAMM, Herrschaftszeichen u. Staatssymbolik, Stuttgart, 3 vol., 1954-1956 ; ID., Kaiser Friedrich II. Herrschaftszeichen..., 1955 ; Herrschaftszeichen, Göttingen, 1958 ; In., Sacerdotium-Regnum im Austausch ihrer Vorrechte. Eine Skizze der Entwicklung zur Beleuchtung des“Dictatus Papas„ Gregors VII., dans Studi Gregoriani, II, Rome, 1947, pp. 303-457 ; ID., Sphaira, Globus, Reiclrsapfel. Wanderang u. Wandlung eines Herrschaftszeichens von Caesar bis zu Elisabeth II., 1958 ; Ph. HOFMEISTER, Mitra und Stab der wirklichen Prälaten ohne bischöflichen Character, Amsterdam, 1962.
2. Voir EUSÈBE, H. E., VII, 30, 9 (pour le trône, mais Paul de S. recherchait bien d'autres signes d'autorité !) et 30, 19 pour le recours à Aurélien (Sources chr., 41, 1955, pp. 216-219). Dans son commentaire sur Mat., 16, 25, ORIGÈNE parle de chefs du peuple de Dieu, surtout dans les grandes villes, qui ne permettent pas, même aux plus authentiques disciples de Jésus, qu'on leur parle sur pied d'égalité...
3. III, 3 : P. L., II, 900 B ; CSEL, 26, p. 74, 3.
4. Les Donatistes, en revanche, qui n'avaient certes pas toutes les vertus et savaient, sinon user eux-mêmes de la violence, du moins user de l'appui que leur donnait celle de leurs alliés, refusent la situation créée par la paix constantinienne et aiment se dire l'Église des pauvres : voir notre introd. génér. à Bibl. augustinienne. œuvres de saint Augustin, Traités antidonatistes, Paris, 1963, pp. 37 s. et 35, n. 2.
5. Vita Constantini, III, 21. Sur les évêques comme illustri, dont il y avait cinq classes, cf. P. SALMON, Étude..., pp. 20-21.
6. KLAUSER, OP. cit., pp. 18 S. ; SALMON, Étude..., pp. 22-23.
7. Quelques témoignages : ORIGÈNE, en 244 suiv., Comm. in Mat. XVII, 24 (GCS, Orig. Werke, X, p. 625) ; In Jerem. hom. 4, 3 : « Alors on était vraiment fidèle quand le martyre frappait dès la naissance dans l'Église... ». ; EUSÈBE a noté comment une sorte d'euphorie venant de la paix et des faveurs impériales avait créé un état de mollesse favorable aux divisions intestines (H. E., VIII, / : Sources chr., 55, Paris, 1958, pp. 3-6) ; Saint AMBROISE, Exp. in Ps. 118, sermo II, n. 21-22 ; Saint GRÉGOIRE DE NAZIANZE, Carm. II, 1, De Seipso, XI : De vita sua 20 s. (P. G., 37, 1031) ; Saint JÉRÔME, Vita Malchi Monachi, I : « postquam ad christianos principes venerit, potentia quidem et divitiis maior, sed virtutibus minor facta est (Ecclesia) » (P. L., 23, 55 : vers 390) ; Saint AUGUSTIN, En. in Ps. 7, 9 (P. L., 36, 103 : « postquam in tanto culmine nomen coepit esse christianum, crevit hypocrisis, id est simulatio, eorum scilicet qui nomine christiano malunt hominibus placere quam Deo... ») ; Ps. 30 sermo 2, 6 (col. 242-243) ; et voir notre Intr. citée supra (n. 4), p. 40 ; Vraie et fausse réforme dans l'Église, Paris, 1950, p. 169.
8. Cf. J. GAUDEMET, L'Église dans l'Empire romain (IVe-Ve siècles). (Hist. du Droit et des Inst. de l'Égl. en Occident, III), Paris, 1958.
9. Voir notre article, Le thème du « don de la Loi » dans l'art paléochrétien, dans Nouv. Rev. théol., 84 (1962), pp. 915-933 ; Ch. PIETRI, Concordia Apostolorum et Renovatio Urbis (culte des martyrs et propagande pontificale), dans Mélanges d'Archéol. et d'Hist., 73 (1961), pp. 275-322 (pp. 289 s.).
10. Voir P. BATIFFOL, La dédicace des églises. Dédicace païenne et dédicace chrétienne, dans Rev. Sc. phil. théol., 28 (1939), pp. 58- 70.
11. A.G. MARTIMORT, L'Église en prière. Introd. à la Liturgie, Paris, 1961, pp. 179 s. ; J. des GRAVIERS, La dédicace des lieux de culte aux Ve et VIe siècles, dans l'Année canonique, 7, 1960 (éd. 1962), pp. 107-125.
12. Cf. KLAUSER, op. cit., pp. 17 s. ; SALMON, Étude, p. 24.
13. Voir W, ULLMANN, op cit., p. 315, n. 4.
14. Le mythe a agi en Orient dans l'idée de Constantinople-Deuxième Rome, puis de Moscou-Troisième Rome, idée dont l’influence est encore active aujourd'hui ! Plus ou moins laïcisée, elle se retrouve à quelque degré dans tous les mythes d'unité du monde chrétien, ou même du monde tout court : cf. Et. GILSON, Les métamorphoses de la Cité de Dieu, Louvain et Paris, 1952.
15. Texte dans C. MIRBT, Quellen zur Geschichte des Papstturns, no 228, pp. 107-112.
16. Cf. J. B. SAEGMÜLLER, Die Idee von der Kirche als Imperium Romanum im kanonischen Recht, dans Theol. Quartalsch., 8o (1928), p. 50-80.
17. C. TOUMANOFF donne comme références, à ce sujet (Theolog. Studies, 7 (1946), p. 216, n. 4) : J. B. BURY, The Constitution of the Later Roman Empire, Cambridge, 1910 ; L. BRÉHIER, L'origine des titres impériaux à Byzance, dans Byzantin. Zeitsch., 15 (1905), pp. 162-177 ; J. MAURICE, Les Pharaons romains, dans Byzantion, 12 (1937), pp. 71-103 ; E. KORNEMANN, Die römische Kaiserzeit, dans A. GERKE — E. NORDEN, Einleitung in die Altertumswiss., 2e éd., 1914, III, App. 4.
18. Tel archevêque de Rouen disait qu'il avait une femme, non comme archevêque de Rouen, mais comme comte d'Evreux... Bien sûr, un tel cas, exceptionnel, était contré par toute l'action de la papauté et des synodes...
19. Elle n'a plus de commune mesure, cependant, avec ce qu'a été la suite des évêques vraiment seigneuriaux du Moyen Age, surtout du Moyen Age finissant, qui, comme l'a noté Huizinga, a exagéré tous les traits, et aussi les défauts, du Moyen Age. Voici quelques chiffres : au IIIe Concile de Latran, 1179, les prélats viennent avec 20 à 30 chevaux ; à celui de Constance, l'archevêque de Mayence a une suite de 452 personnes, celui de Salzbourg, de 260 personnes ; au Concile de Trente, le cardinal Ercole Gonzaga vient avec une suite de 16o personnes, le cardinal Alexandre Farnèse (le futur Paul III), de 360 serviteurs, mais la moyenne des personnes « de suite » est, par prélat, de neuf...
20. Le baise-mains, la génuflexion, pour les papes, le baisement des pieds (l'ancienne proskunèsis byzantine, impliquant la prosternation) ; les encensements.
21. Dict., 8 : éd. CASPAR, Reg., p. 204.
22. Voir les études citées supra, n. I de SCHRAMM (Studi Greg.), de W. ULLMANN (p. 310 s.) ; comp. H. LECLERCQ, art. Tiare, dans Dict. Arch. chr. Lit., XV, c0l. 2292-2298. Citons ce texte de saint BRUNO DE SEGNI (XIe s.) : « Summus autem Pontifex propter haec et regnum portat (sic enim vocatur) et purpura utitur, non pro significatione, ut puto, sed quia Constantinus imperator olim beato Silvestro omnia Romani imperii insignia tradidit unde in magnis processionibus omnis ille apparatus Pontifici exhibetur, qui quondam imperatoribus fieri solebat » (P. L., 165, 1108).
23. Voici comment saint PIERRE DAMIEN, lui-même cardinal et si rudement pénitent, parle du collège des cardinaux : « Romana Ecclesia, quae sedes est Apostolorum, antiquam debet imitari Curiam Romanorum — L'Église romaine, qui est le siège des Apôtres, doit imiter l'ancien Sénat des Romains », Opusc. 31, Contra philargyrium, c. 7 (P. L., 145, 540).
24. Voir notre étude L'ecclésiologie de saint Bernard, dans Saint Bernard théologien : Anal. S. Ord. Cisterc., 9 (1953), pp. 136-19o.
25. Saint BERNARD, De Consideratione, IV, 3, 6 (P. L., 182, 776 A).
26. Tract, de moribus et off. episc., 2, 4 (P. L., r82, 813 B).
27. In Cant. sermo 77, x (P. L., 183, 1155 D-1156 A).
28. Tr. de moribus et off. episc., 9, 36 (182, 832 CD). Cf. P. SALMON, Etude, pp. 50 s. : l'anneau se répand fin XIIe siècle, p. 54 ; mais c'est au XIVe siècle que l'adoption ou la concession de pontificalia aux Abbés connaît son moment le plus intense, pp. 72 s.
29. Cf. G. LADNER, Die Statue Bonifaz' VIII. in der Lateran Basilika u. die Entstehung der dreifachen gekrönten Tiara, dans Rom. Quartalsch., 42 (1934), pp. 35-69.
30. Cf. l'écrit Non ponant laici, début 1302, dans SCHOLZ, Unbekannte kirchenpolitische Streitschriften aus d. Zeit Ludwigs d.Bayern, Rome, 1911, pp. 474-475.
31. Voir J. LECLERCQ, Jean de Paris et l'ecclésiologie du XIIIe siècle, Paris, 1942, pp. 59 (n. 5) et s.
32. L'Est républicain du 5 janvier 1959 titrait : « Le 8 janvier à midi, heure historique : de Gaulle sera consacré président de la République aux sons de 101 coups de canon ».
33. Cf. M. NOIROT, dans Catholicisme, IV, col. 54-55.
34. Voir décret de la Congrégation du Cérémonial, 31 déc. 1930 : Acta Ap. Sedis, 1931, p. 22 ; Catholicisme, V, col. 188.
35. CHATEAUBRIAND, article du 5 juillet 1824, qu'il cite dans Mémoires d'Outre-tombe, 3e partie, 2e époque, liv. VI, paragr. 8 (éd. du Centenaire, t. III, pp. 271-272) : « Le temps a réduit cette monarchie à ce qu'elle a de réel. L'âge des fictions est passé en politique ; on ne peut plus avoir un gouvernement d'adoration, de culte et de mystère : chacun connaît ses droits, rien n'est possible hors des limites de la raison, et jusqu'à la faveur, dernière illusion des monarchies absolues, tout est pesé, tout est apprécié aujourd'hui ».
36. Le vêtement liturgique dans l'Église réformée, dans Verbum Caro, n° 20, 1951, pp. 179-184.
37. Chronique de Nestor : trad. L. LAGER, Paris, 1884, p. 90.