mercredi 16 août 2017

En méditant... Dominique-Raphaël Kling, Marie et la gloire du ciel


« Un signe grandiose apparut au ciel : une Femme ! »
La place d'une mère est celle des commencements, des premiers moments. Au commencement d'une vie d'homme, il y a une mère : on dit également que son visage habite les derniers instants sur terre. Son nom est le premier que prononce l'enfant, il est parfois le dernier que l'homme a sur ses lèvres au moment du grand passage. Au commencement du monde, il y a Ève, au commencement de la Nouvelle Alliance, il y a Marie. Elle est au début de la vie du Christ, elle est au début du temps de l'Église à la Croix. Elle est au début du premier miracle de Jésus à Cana, elle est au début de la première annonce des apôtres à la Pentecôte. Oui, Marie est la première. Elle présente et accueille. Elle écoute et elle prie.
Marie est également mère des dernières heures. Elle est présente au terme de l'Ancienne Alliance pour l'ouvrir à la Nouvelle : « L'Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre » (Luc 1, 35). Seule à la Croix, dans la foi pure et nue, elle participe au moment ultime de la vie de son fils par un dernier fiat : « Près de la croix de Jésus se tenait sa mère » (Jean 19, 25). Ambassadrice de l'humanité entière, dans l'extrême de l'épreuve et l'obscurité totale elle reste debout, ferme dans l'espérance. Participant à la dernière heure d'un Dieu qui se meurt, elle ouvre le temps d'une humanité pourtant condamnée : « Le soleil s'éclipsant, l'obscurité se fit sur la terre entière » (Luc 23, 43). Par la puissance de son espérance, elle rompt le tragique de la dernière heure pour l'ouvrir à la première heure de la résurrection. Aussi, Marie n'est pas présente avec les saintes femmes au matin de la résurrection : c'est qu'elle a devancé l'aurore et a déjà échappé à l'obscurité du tombeau.
Nous voudrions méditer ici sur les fins dernières. Nous souhaitons l'accomplir à la lumière de Marie. Plutôt que de fins dernières, il serait d'ailleurs plus juste de parler d'ultimes commencements. Car le but de la création tout entière n'est pas la fin du monde, mais au contraire la Vie éternelle. Si notre temps humain est marqué doublement par la fin tragique de la vie individuelle et la consommation des temps dans le retour du Christ, ces deux eschatologies sont en réalité une ouverture et non un terme. Ni notre vie, ni notre temps humain, ni notre histoire humaine ne possèdent en eux-mêmes leurs propres achèvements et perfections. La finalité du temps réside au contraire dans la glorification de notre chair et l'avènement d'un monde nouveau : « Puis je vis un ciel nouveau, une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre ont disparu, et de mer, il n'y en a plus. Et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, de chez Dieu » (Apocalypse 21, 1).
Les fins dernières sont donc commencements ultimes et définitifs, commencements d'un temps infini et éternel. Fin de l'existence et commencement de la vie éternelle se confondent donc et se mêlent. Marie, mère des commencements et des dernières heures est le guide privilégié pour en pénétrer l'obscur mystère, car elle y a sa part active :
Dans le mystère de l'Assomption s'exprime la foi de l'Église, selon laquelle Marie est « unie par un lien étroit et indissoluble » au Christ, car si, en tant que mère et vierge, elle lui était unie de façon singulière lors de sa première venue, par sa continuelle coopération avec lui, elle le sera aussi dans l'attente de la seconde venue : « rachetée de façon suréminente en considération des mérites de son Fils », elle a aussi ce rôle, propre à la mère, de médiatrice de la clémence lors de la venue définitive, lorsque tous ceux qui sont au Christ revivront et que « le dernier ennemi détruit sera la Mort » (1 Corinthiens 15, 26). 1
Notre parcours nous fera traverser trois porches successifs par lesquels nous tenterons de contempler la triple dimension de la gloire mariale. Comment Marie a-t-elle vécu sa propre pâque ? Les deux traditions orientale et occidentale semblent à ce sujet s'opposer. Dans un deuxième regard, le couronnement de Marie nous révèle sa double exemplarité : pour l'Église et pour la vie de tout chrétien. Enfin, loin d'assister à la destinée tragique du monde avec indifférence, elle est vraiment mère de l'Église et elle continue par son intercession et sa mission d'accompagner le monde dans sa naissance douloureuse à la grâce.
Premier porche : Dormition
Marie est montée avec son corps. Elle est la seule. Comment s'est réalisé ce passage ? Dans la formule qui définit le dogme de l'Assomption en 1950, Pie XII ne se prononce pas sur la question de la mort de Marie. Il ne l'a pas jugé opportun. Le dogme de l'Assomption se contente d'affirmer que le corps de Marie a été glorifié après sa mort, alors que pour nous la résurrection des corps se produira à la fin des temps ainsi que nous le confessons dans le Credo.
Ici apparaît une difficulté. L'Assomption est-elle une sorte d'invention récente des catholiques engoncés dans une vénération mariale excessive ? Cette tradition bien que proclamée récemment est aussi antique que vénérable. On la trouve dès les premiers siècles et elle se répand universellement à partir du XIVe siècle. Sans surprise la consultation de Pie XII en mai 1946 obtint un soutien quasi unanime : seules six réponses sur près de 1 200 émirent quelques réserves. Comme chaque enseignement de l'Église, c'est la Révélation qui la fonde. Le Nouveau Testament ne prend pas explicitement parti mais son silence sur la mort de Marie laisse entendre qu'il n'y a rien d'exceptionnel par rapport à la loi commune : nous pouvons en effet penser que dans le cas contraire les auteurs inspirés en auraient parlé.
De plus, l'association si intime de la Vierge Marie au mystère rédempteur de son Fils révèle un chemin identique. Ce que le Christ a vécu, Marie devait le vivre. Comment comprendre alors la définition tardive de ce dogme de l'Assomption ? Tout est donné dans la Révélation et chaque époque possède sa grâce propre d'interprétation et de réception. Le siècle écoulé fut particulièrement marial et ecclésial. Il suffit de faire la liste de tous les engagements du magistère dans la compréhension de Marie et de l'Église, de Marie dans l'Église. Mais ce développement homogène du dogme n'est rien d'autre que le dés-enveloppement de l'Écriture : elle est reçue et méditée de façon séculaire dans le cœur des saints, priée par la piété commune du peuple de Dieu. La Tradition accumule alors les richesses et dévoile ainsi la profondeur du mystère chrétien. Dans un second temps, ce dernier est explicité formellement par la définition des dogmes. On peut ainsi ajouter que notre époque est baignée par cette lumière de l'Assomption : une grâce particulière d'intelligence des fins dernières à la lumière de Marie nous est ainsi gratifiée. Nous pourrions presque dire : compréhension dernière du mystère de Marie et de l'Église.
Que dire à présent de l'opposition entre la tradition de la Dormition chez les Orientaux et celle de la mort de Marie chez les Latins ? Dans un Tropaire pour la fête de la Dormition dans la liturgie byzantine nous entendons : « Dans ton enfantement tu as gardé la virginité, dans ta dormition tu n'as pas quitté le monde, ô Mère de Dieu : tu as rejoint la source de la Vie, toi qui conçus le Dieu vivant et qui, par tes prières, délivreras nos âmes de la mort ». Signifie-t-il que Marie n'ait pas connu la mort ? Nous avons au contraire un témoignage inverse des plus antiques dans la Tradition grecque : dans un discours justement sur la Dormition attribué à saint Modeste de Jérusalem (+634) l'auteur développe longuement la Dormition de Marie puis exalte l'intervention du Christ qui « la ressuscita des morts »2. Ce que les Orientaux définissent par dormition correspond en fait à l'absence de corruption de la chair. De nombreuses citations qui appartiennent à la tradition orientale de la dormition parlent de la mort et de la résurrection de Marie. À l'inverse, certains théologiens latins ont défendu la thèse que la Vierge Marie passa directement de la terre au ciel. Mais cette opinion est inconnue avant le XVIIe siècle. Les deux traditions latine et orientale ne sont donc nullement incompatibles. Elles partagent en revanche l'intime conviction du caractère exceptionnel de la mort de Marie, associée comme son Fils à la résurrection de la chair.
Certes la Genèse nous présente la mort comme un châtiment résultant du péché. Et nous pourrions en conclure que Marie exempte du péché originel par son privilège d'Immaculée Conception ne pouvait connaître la mort. Pourtant, sa grâce immaculée n'implique pas celle d'une immortalité corporelle. Le Christ selon la sagesse de Dieu a souhaité vivre la fragilité de notre nature mortelle jusqu'au terme. Le magistère récent, sans toutefois répétons-le, le définir encore, va dans le sens d'une expérience de la mort pour Marie. Elle a épousé en toute chose la mission de son Fils, afin de donner une dimension pascale au passage de la mort : celle d'une expérience de don total dans l'amour. Ayant vécu le sort commun des hommes, nous pouvons conclure qu'elle est ainsi davantage en mesure d'exercer sa maternité spirituelle « à l'heure de notre mort ».
Marie est passée de la vie à la Vie avec son corps. Elle est la seule, avec le Christ. Elle jette ainsi un véritable pont entre d'un côté le monde enténébré qui tombe en ruine et de l'autre le monde spirituel, le Ciel. Cette échelle se jette vers la patrie définitive parce qu'elle est bien assise dans les fanges d'un monde encore dominé par les combats. Marie est la mère de ces dernières heures où le monde bascule des ténèbres à la lumière. Sa vie n'a été nullement protégée des épreuves, des morts et des renoncements. Elle est celle qui reste fidèle lorsqu'il n'y a plus rien, plus d'espoir, plus de lumière.
— Souvenons-nous, elle est tendue pour son peuple dans l'attente du Messie au moment de l'Annonciation : alors que plus personne ne croit ni n'attend.
— Confiante dans l'appel et le message de l'ange, elle s'abandonne totalement à la volonté de Dieu dans la maternité : alors que Joseph veut la répudier.
— Engagée comme une mère dans l'éducation de son enfant, elle vit la souffrance d'un fils qu'elle ne comprend plus et qui semble lui échapper pour les docteurs de la loi à l'occasion du pèlerinage à Jérusalem : c'est le mystère du recouvrement.
— Première disciple, elle suit son fils dans la vie de folie où il s'engage : on le prend pour un fou lorsqu'il quitte la vie cachée pour proclamer, guérir et invectiver.
— Enfin debout elle ne défaille pas à l'instant ultime de la croix : tous les disciples se sont enfuis.
Oui, Marie est la mère de la dernière heure et c'est ainsi que nous la prions. Sa vie est traversée d'épreuves et de morts. Est-elle loin des hommes comme sur un piédestal du haut de son privilège d'immaculée ? Non, au contraire, elle a vécu pleinement, d'autant plus sensible à la fragilité et précarité de l'existence que son âme est sans péché. Est-elle la mère de Dieu jusqu'à ignorer la maternité humaine, son lot de renoncements, de don inconditionnel et sans retour ? La réponse vient du Christ en croix : « Voici ta mère, voici ton fils ». Son Fils lui est enlevé, des fils innombrables lui sont donnés. Est-elle montée au ciel avec son corps pour s'y réfugier et nous abandonner à notre misérable sort ? C'est le magnificat de la Visitation maintenant qui proclame : « Son amour s'étend d'âge en âge ».
Ce premier porche du mystère glorieux de Marie qu'est l'Assomption invite d'emblée au voyage. Une douce lumière s'en dégage. Au travers nous voyons déjà apparaître la lumière. L'obscurité est encore présente, mais déjà le jour pointe au loin. Marie, étoile du matin l'annonce. Sa lumière mystérieuse, tendre et maternelle, attire et chante silencieusement dans l'âme. À la suite du ressuscité, Marie a traversé victorieusement ce porche et avec confiance nous la suivons. Et parce qu'elle-même a accompli le grand passage dans la hâte de son amour, elle est devenue pour les croyants Porte du ciel : elle nous indique le Ciel et elle assied notre espérance. Comme le chante Syméon : « Maintenant, Souverain Maître, tu peux, selon ta parole, laisser ton serviteur s'en aller en paix ; car mes yeux ont vu ton salut » (Luc 2,29).
Parvenus à cette étape de notre pèlerinage, nous voulons ici citer le poète Péguy et mettre sur nos lèvres son chant à Notre-Dame de Chartres :
Nous voici parvenus sur la haute terrasse
Où rien ne cache plus l'homme de devant Dieu,
Où nul déguisement ni du temps ni du lieu
Ne pourra nous sauver, Seigneur, de votre chasse.
Voici la gerbe immense et l'immense liasse,
Et le grain sous la meule et nos écrasements,
Et la grêle javelle et nos renoncements,
Et l'immense horizon que le regard embrasse.
Et notre indignité cette immuable masse,
Et notre basse peur en un pareil moment,
Et la juste terreur et le secret tourment
De nous trouver tout seuls par devant votre face.
Mais voici que c'est vous, reine de majesté.
Comment avons-nous pu nous laisser décevoir,
Et marcher devant vous sans vous apercevoir
Nous serons donc toujours ce peuple incontesté.
Deuxième porche : Couronnement
Au ciel, Marie est couronnée. Cette couronne resplendit de cinq immenses joyaux. Que l'on nous pardonne de citer ici l'acrostiche de saint Bonaventure méditant le mystère de Marie qui décrit ces cinq pierres précieuses.
La lettre M comme médiatrice,
La lettre A comme auxiliatrice,
La lettre R comme réparatrice,
La lettre I comme illumine,
La lettre A comme avocate.
MARIA le prénom latin de Marie. Oui, Marie comme une reine, rayonne de la beauté des grâces que lui a gratuitement concédées Dieu. Les pères de l'Église mobilisent de nombreuses figures bibliques pour en exprimer la richesse. Elle est semblable à :
— l'arc-en-ciel qui enveloppe le monde après le cataclysme du déluge et dans sa discrète beauté inaugure la nouvelle paix de Dieu avec les hommes ;
— l'arche d'Alliance qui contient les commandements nouveaux : Marie en son sein accueille le commandement nouveau du Verbe fait chair, oint de l'Esprit, gravé non dans la pierre, mais dans la chair d'un cœur ;
— un buisson ardent : elle ne se consume pas, elle reste intègre dans sa virginité, charnelle, spirituelle ;
— une échelle de Jacob : Marie dresse cette échelle prophétisée à Jacob et à laquelle l'homme ne croyait plus. À l'Annonciation, l'ange descend, à l'Assomption c'est l'humanité qui monte et gravit les Cieux ;
— une arche de Noé : l'humanité sauvée se réfugie dans la virginité de Marie, sa maternité plus forte que les flots mortifères du péché inaugure une nouvelle vie, une nouvelle fécondité, une nouvelle maternité, celle de l'Église sur les âmes ;
— un arbre de vie : enfin, le paradis s'ouvre, la garde des épées de feu des archanges s'abaisse, et l'humanité ébahie contemple celle qui porte la vie, celle qui porte la source de Vie, la Vie éternelle.
Marie dans ce couronnement récapitule ainsi les plus grandes figures des femmes de l'Ancien Testament :
M comme Myriam la sœur de Moïse,
A comme Anne mère de Samuel,
R comme Rachel,
I comme Judith,
A comme Abigail (cf. 1 Sam 25 sq).
Elle est la Femme par excellence, ainsi que la nomme le Christ à Cana et à la Croix.
Dans un admirable bas-relief, l'église clunisienne de Souvigny dans le Bourbonnais déploie tous les symboles de Marie qui parsèment l'iconographie mariale et chante son couronnement : le soleil, la lune, l'étoile, la porte du ciel, le rosier, le cèdre, le puits, le jardin clos, la cité de Dieu, la fontaine, le miroir, la tour de David, le lys.
Après l'art, que nous dit notre foi ? Marie est la mère de Dieu, et de sa maternité tout découle. Nous le voyons dans ces représentations de Marie où jamais son enfant n'est absent. Elle est Immaculée Conception. Sa maternité virginale est accomplie dans l'Assomption par une Maternité sur toute l'Église. Car entre l'Annonciation et l'Assomption, il y a la mission de Marie : elle préside le collège des apôtres au Cénacle, appelle l'Esprit Saint, conforte l'attente des disciples qui défaillent. Puis elle se retire lorsque l'Esprit fondant sur eux embrase l'univers de son feu de foi et de charité. Marie a reçu un don royal de son Seigneur. Marie a su dire oui parfaitement et absolument à cet appel royal. Comme une reine, elle accompagne le gouvernement de son Fils. Comme une reine, elle est mère.
Comme une reine elle se cache derrière son Fils qui gouverne les âmes.
Vous l'avez compris, le couronnement par l'Assomption récapitule, synthétise et achève comme une fin dernière. Tel est l'ultime dans la vie de Marie, mère de la dernière heure, mère des fins dernières, mère des premiers commencements. Tel est le cas de notre mort, ultime de notre existence et appelé par l'Ave Maria à se laisser accompagner par Marie. Alors que notre corps tombe en ruine, déjà notre âme taillée comme un diamant par les épreuves de la vie languit et vibre de la lumière de gloire. Cette fin de la vie de Marie nous dévoile la fin de notre vie, c'est-à-dire le but de notre existence : nous sommes appelés à être transformés par la puissance extraordinaire de l'amour de Dieu afin de devenir fils dans le Fils. Notre vocation est la gloire. Notre être aspire, gémit, invite à la gloire. L'exemple parfait et accompli de Marie dans l'Assomption nous révèle notre profonde destinée, notre fin dernière.
La place unique de Marie éclaire également le mystère de l'Église. Dans leur réflexion lors de Vatican II, les pères conciliaires retiennent fondamentalement deux images pour décrire l'Église : elle est corps du Christ, elle est épouse. Par notre baptême nous sommes incorporés au Corps. Mais l'Église est également un face-à-Face mystérieux avec Dieu. En son sein, Marie accomplit cette identité sponsale, de l'épouse face à l'époux. L'Église est sainte parce qu'elle accueille parfaitement et complètement l'invitation aux noces de l'Agneau. L'Église est sainte parce qu'elle se donne totalement et absolument à l'époux. Seule Marie a été à la hauteur de cet appel inouï. Elle en réalise la personnalité profonde :
Ce profil marial est aussi fondamental et caractéristique de l'Église — sinon davantage — que le profil apostolique et Pétrinien, auquel il est profondément uni.
[...] La dimension mariale de l'Église précède la dimension pétrinienne, tout en lui étant étroitement unie et complémentaire. 3
Au cœur de l'Église par son fiat elle a dit oui pour l'humanité entière. Dans un accueil et un don total, elle a scellé les noces de l'agneau. Son acceptation a permis au-delà du temps limité de sa vie humaine le déploiement effectif de la mission de salut de son Fils au nom de chacun de nous :
En prononçant le fiat de l'Annonciation et en donnant son consentement au Mystère de l'Incarnation, Marie collabore déjà à toute l'œuvre que doit accomplir son Fils. Elle est mère partout où Il est Sauveur et Tête du Corps mystique. 4
Ainsi s'achève notre deuxième porche.
Troisième porche : Intercession
Sur les vantaux de ce troisième porche, je vous invite à décrypter la scène de l'apocalypse souvent attribuée à Marie :
Un signe grandiose fut vu au ciel : une Femme ! le soleil l'enveloppe, la lune est sous ses pieds et douze étoiles couronnent sa tête ; elle est enceinte et crie dans les douleurs et le travail de l'enfantement.
Apocalypse 12
Cette formule biblique utilise un passif réservé pour désigner dans la Bible pour les grandes interventions divines dans l'histoire du salut. À l'instar du chapitre 7 d'Isaïe qui annonce la naissance du messie d'une vierge comme un signe immense, il s'agit ici de l'une des prophéties mariales les plus fortes de l'Écriture. L'enfantement physique du Messie et l'enfantement de l'Apocalypse lié au drame rédempteur du Messie sont indissolublement unis. La glorification de cette femme apparaît d'ailleurs comme le parallèle de la gloire du fils de l'homme dans la vision inaugurale de l'Apocalypse (1, 12-16) :
M'étant retourné, je vis comme un Fils d'homme.
Cette femme est vêtue du soleil comme d'un manteau de la même façon que Dieu lui-même au début du psaume 104 :
Bénis le Seigneur, ô mon âme.
Mon Dieu, tu es si grand !
Vêtu de faste et d'éclat,
Drapé de lumière comme d'un manteau,
Tu déploies les cieux comme une tente.
Psaume 104, 1-2
Elle bénéficie donc d'une participation à la gloire du monde divin. Elle est comme la nouvelle Jérusalem, fiancée et épouse de l'Agneau décrite en Isaïe 60 :
Le Seigneur sera pour toi une lumière éternelle, et ton Dieu sera ta splendeur.
Isaïe 60, 19sq
Ce texte résonne bien sûr en écho avec le texte parallèle de l'Apocalypse :
La ville peut se passer de l'éclat du soleil et de celui de la lune, car la gloire de Dieu l'a illuminée, et l'Agneau lui tient lieu de flambeau.
Apocalypse 21, 23
et
De nuit, il n'y en aura plus ; ils se passeront de lampe ou de soleil pour s'éclairer, car le Seigneur Dieu répandra sur eux sa lumière, et ils régneront pour les siècles des siècles.
Apocalypse 22, 5
Cette femme est l'épouse d'une beauté sans pareille, resplendissante à la lumière de la Lune et du Soleil, et décrite au Cantique des Cantiques :
Qui est celle-ci qui surgit comme l'aurore Belle comme la lune, resplendissante comme le soleil, redoutable comme des bataillons ? 
Cantique 6, 10
Dans le même temps, elle gémit des douleurs de l'enfantement, alors que la foi proclame la maternité virginale de Marie sans souffrance. Cette vision révèle une autre maternité, une autre mission que la maternité de Noël. Elle se situe au confluent des deux sections prophétiques de l'Apocalypse : l'une se rapporte au monde entier et l'autre à l'Église. Marie mère du Christ est ainsi liée à l'origine de l'Église : elle apparaît à la charnière des deux. Nous le chantons dans le Salve Regina : Marie est acclamée comme notre avocate. Elle remplit ce rôle spécialement à notre mort :
Je vous salue Marie [...] priez pour nous à l'heure de notre mort.
La liturgie comme l'art nous dépeint sa mission : souvent représentée revêtue d'un manteau qu'elle étend autour d'hommes et de femmes de toutes conditions, blottis dans sa maternelle sollicitude. C'est la grande vision de saint Dominique qui demandant où sont ses frères et ses sœurs au Ciel les découvre avec stupeur dissimulés dans ce manteau de lumière. Marie au Ciel continue d'œuvrer. Sa mission au Ciel, une fois les portes de la mort franchies, demeure. L'exemple des saints nous révèle l'étourdissante tendresse de Dieu qui permet à leur intercession de ruisseler sur le monde. « Je passerai mon ciel à faire du bien sur terre » clame la petite Thérèse.
Marie ne reçoit rien qu'elle ne veuille redonner « en faveur d'Abraham et de sa race à jamais ». La grande prière de l'Ave Maria répétée des milliers de fois dans notre vie possède un secret qui se révèle maintenant. Il ne s'agit pas seulement de l'instant précis du passage lorsque nous disons « À l'heure de notre mort » mais de la perpétuelle étendue de l'après mort, de l'au-delà. Au Ciel la prière des saints, notre prière se glisse dans la prière de Marie. Enveloppée dans la maternelle intercession de Marie, notre pauvre clameur trouve sa force et son ampleur portée par sa grâce royale et maternelle. Nous comprenons mieux ce passage étonnant de Jean-Paul II à l'occasion de sa première encyclique mariale :
En effet – lisons-nous encore –, après son Assomption au ciel, son rôle dans le salut ne s'interrompt pas : par son intercession répétée, elle continue à nous obtenir les dons qui assurent notre salut éternel. C'est avec ce caractère d'« intercession », manifesté pour la première fois à Cana en Galilée, que la médiation de Marie se poursuit dans l'histoire de l'Église et du monde
Son amour maternel la rend attentive aux frères de son Fils dont le pèlerinage n'est pas achevé, ou qui se trouvent engagés dans les périls et les épreuves, jusqu'à ce qu'ils parviennent à la patrie bienheureuse. Ainsi la maternité de Marie demeure sans cesse dans l'Église comme médiation d'intercession, et l'Église exprime sa foi en cette vérité en invoquant Marie « sous les titres d'Avocate, d'Auxiliatrice, de Secourable, de Médiatrice ». 5
Nous voudrions terminer en évoquant l'une de ces intercessions actives de Marie dans le monde. Il s'agit de l'une des apparitions mariales les plus étonnantes et évocatrices parce que l'on y voit Marie pleurer : les apparitions de la Salette. Nulle indifférence ou condescendance chez Marie Reine au Ciel et regardant la terre. Bien au contraire qu'y voyons-nous ? Une femme est assise et pleure. Comme cette femme de l'Apocalypse enveloppée du soleil qui crie dans les douleurs de l'enfantement. Marie, signe grandiose, entouré de lumière apparaît sur une montagne dans la France de notre terre, pauvre terre, désolée par le péché, le lieu de la Salette, pâturages des pauvres, nature cruelle, quasi déserte, aux montagnes presque lunaires.
Dans l'apocalypse nous lisons :
J'entendis une voix clamer dans le ciel : « Désormais, la victoire, la puissance et la royauté sont acquises à notre Dieu, et la domination à son Christ, puisqu'on a jeté bas l'accusateur de nos frères, celui qui les accusait jour et nuit devant notre Dieu ».
Apocalypse 12
Et la femme enveloppée de lumière de dire aux petits voyants de la Salette :
Avancez mes enfants, n'ayez pas peur, je suis ici pour vous conter une grande nouvelle.
En relisant le message de cette apparition si curieuse s'éveille en moi l'écho d'une autre parole, proche et pourtant lointaine. Ce n'ayez pas peur et ce avance au large : les deux leitmotivs du pontificat de Jean-Paul II dont nous fêtons la béatification et qui nous a fait entrer dans ce IIIe millénaire. Ces deux paroles viennent en quelque sorte fixer la direction à suivre, comme les deux points d'une droite pointée vers le Ciel, deux gonds solides de confiance et de force où pivote la porte qui nous fait pénétrer plus avant dans ce temps. Mais cette porte est lourde, tellement pesante, lourde de notre péché, de reniements, de lâchetés, de notre inconscience. Oui, comme Marie, ce message si particulier de la Salette ne reste pas fixé dans les solitudes éthérées de la montagne. Il est descendu dans la vallée. Il descend aujourd'hui dans notre cœur. Ce message de la Salette, message marial de pénitence ou mieux de réconciliation : « vous conter une grande nouvelle » un message de confiance car nous avons une mère, une Bonne Mère, une mère qui garde, qui pleure nos fautes et notre inconsistance à nous laisser réconcilier, à dire oui à son Fils.
Le message de la Salette est-il dur, difficile à entendre ? Quittons un instant Marie du regard, nous détachant de la lumière, que voyons-nous ? Les voyants. De pauvres enfants, bien loin des belles images de gentils pastoraux. Mgr Dupanloup en faisait une description presque cruelle :
La grossièreté de Maximin est peu commune, son agitation surtout est vraiment extraordinaire : c'est une nature singulière, bizarre, mobile, légère ; mais d'une légèreté si grossière, une mobilité quelquefois si violente, d'une bizarrerie si insupportable que le premier jour où je le vis, j'en fus non seulement attristé, mais découragé. À quoi bon me disais-je faire le voyage pour voir un tel enfant ? Quelle sottise j'ai faite !
Et de la petite Mélanie, il écrit :
Elle m'a paru un être boudeur, maussade, stupidement silencieux, ne disant guère que des oui ou des non quand elle répond. Si elle dit quelque chose de plus, il y a toujours une certaine raideur dans ses réponses, une timidité de mauvaise humeur qui est loin de mettre à l'aise. Du reste, après avoir vu ses enfants chacun plusieurs fois, je ne leur avais jamais trouvé aucun des charmes de leur âge.
Ils sont comme nous ces enfants : bien réels et plein de défauts, avec une marque étonnante dans leur âme, car ils sont porteurs d'un message. L'Église n'a pas canonisé les voyants de la Salette : elle ne nous canonisera sans doute pas non plus ! Ses enfants ont par la suite mené une vie difficile, errante même, mais d'une piété indéniable qui s'est approfondie jusqu'à la mort. Pas des modèles de sainteté : comme nous ! Comme nous, dépositaires d'un message d'une grande nouvelle pour ce monde qui dépérit dans son immense famine d'espérance, pour nos jeunes qui se drapent de noir et se laissent fasciner par une culture de mort.
Oui, face à Marie qui pleure, c'est nous petits enfants qui sommes debout et qui accueillons gauchement ses larmes. Pour reprendre les paroles magnifiques de Bernanos :
Le regard de la Vierge est le seul regard vraiment enfantin, le seul vrai regard d'enfant qui se soit jamais levé sur notre honte et notre malheur.
Et ce regard nous dit : « N'ayez pas peur, avancez au large ».
Marie n'est pas restée assise au Ciel. Comme après l'Annonciation, elle s'est levée et nimbée de lumière, elle a gravi sans effort les petits promontoires où nous nous trouvons et d'où elle veut nous élever vers le ciel. Cette scène, qui vous est familière et qui est tout sauf une fin c'est celle de l'ascension du Christ devant ses apôtres. Ils restent tout penauds à regarder le ciel au point qu'il faut que les anges eux-mêmes les ramènent les pieds sur terre. C'est un envoi dont il s'agit. Marie nous envoie proclamer l'amour de Dieu, la possible réconciliation avec le Père, l'urgence même de cette réconciliation.
Nous rétorquons : que pouvons-nous faire, nous sommes impuissants face aux ténèbres, à la guerre, face aux lois qui menacent d'attenter à la vie humaine ? Voilà justement notre pénitence, voilà notre confiance, voilà notre espérance : passer les petites morts de notre vie comme on passe un porche avant ce grand portail où nous savons que Marie nous introduira dans la salle des noces. Mère de la première heure, mère de la dernière heure. Mère de l'espérance.
Ce qui m'étonne, dit Dieu, c'est l'espérance. Et je n'en reviens pas.
Cette petite espérance qui n'a l'air de rien du tout.
Cette petite fille espérance.
Immortelle.
C'est elle, cette petite, qui entraîne tout.
Car la Foi ne voit que ce qui est.
Et elle elle voit ce qui sera.
La Charité n'aime que ce qui est.
Et elle elle aime ce qui sera.
La Foi voit ce qui est. Dans le Temps et dans l'Éternité.
L'Espérance voit ce qui sera. Dans le temps et pour l'éternité.
Pour ainsi dire dans le futur de l'éternité même.
Charles Péguy, Porche de la Deuxième vertu

 Frère Dominique-Raphaël Kling, op
Conférence pour le 1er dimanche de Carême 2011
Cathédrale Saint-Jean de Perpignan


1. JEAN-PAUL II, Redemptoris Mater, n° 41, 1987.
2. Encyclique In dormitionem Deipare Virginis Mariae, nn° 7 et 14 ; PG 86 bis, p 3293, 3311.
3. JEAN PAUL II, Allocution aux Cardinaux et aux Prélats de la Curie romaine, 22 décembre1987.
4. Catéchisme 973, 1998.
5. Redemptoris Mater, n° 40, 1987.

jeudi 20 juillet 2017

En rencontrant... Dysmas de Lassus & Robert Sarah, Comme un cri dans le désert




Dans la retraite des monastères
et dans la solitude des cellules,
patiemment et silencieusement,
les chartreux tissent
la robe nuptiale de l'Église.
Saint Jean-Paul II, Lettre aux chartreux, à l'occasion du neuvième centenaire
de la mort de saint Bruno

« Notre application principale et notre vocation sont de vaquer au silence et à la solitude de la cellule. Elle est la terre sainte, le lieu où Dieu et son serviteur entretiennent de fréquents colloques, comme il se fait entre amis. Là, souvent l'âme fidèle s'unit au Verbe de Dieu, l'épouse à l'époux, la terre au ciel, l'humain au divin. Mais longue est la route, arides et desséchés sont les chemins qu'il faut suivre jusqu'à la source, au pays de la promesse.
L'habitant de la cellule doit donc veiller avec le plus grand soin à ne pas forger ou accepter des occasions de sortir, hormis celles que prévoit la règle : il estimera plutôt la cellule aussi indispensable à son salut et à sa vie que l'eau aux poissons et le bercail aux brebis. S'il s'accoutume à la quitter fréquemment, pour des motifs frivoles, elle lui deviendra vite insupportable, car, dit saint Augustin, aux amis du monde il n'est pire labeur que de demeurer sans labeur. Au contraire, plus il aura séjourné en cellule, plus il y demeurera volontiers, à condition de s'y occuper avec ordre et avec fruit, par la lecture, l'écriture, la psalmodie, la prière, la méditation, la contemplation et le travail. Durant ce temps, qu'il prenne l'habitude d'une écoute tranquille du cœur, qui permette à Dieu d'y pénétrer par tous les chemins et tous les accès. Il évitera ainsi, Dieu aidant, le danger qui souvent guette le solitaire, de céder en cellule à la facilité, et d'être finalement compté au nombre des médiocres.
Seul connaît les fruits du silence celui qui en a fait l'expérience. Au commencement, il faut un effort pour se taire ; mais si nous y sommes fidèles, peu à peu, de notre silence même naît quelque chose en nous qui nous attire à plus de silence. C'est pour y parvenir qu'il est prescrit de ne point parler entre nous sans permission du supérieur.
Le premier acte de charité envers nos frères est de respecter leur solitude. Si nous sommes autorisés à parler pour quelque affaire, soyons brefs, autant que possible.
Les personnes qui n'appartiennent pas à l'Ordre et n'aspirent pas à y entrer ne peuvent être hébergées dans nos cellules.
Tous les ans, pendant huit jours, chaque moine du cloître se consacre plus totalement à la paix de la cellule et au recueillement. Selon la coutume, l'anniversaire de profession est l'occasion favorable pour faire cette retraite.
Dieu nous a menés au désert pour parler à notre cœur. Que notre cœur soit donc comme un vivant autel d'où s'élève sans cesse vers le Seigneur une prière pure ; et que celle-ci imprègne toutes nos actions ».
Statuts de l'Ordre des Chartreux I, IV
« La garde de la cellule et du silence »
« Dieu a mené son serviteur au désert pour parler à son cœur ; mais seul qui se tient à l'écoute dans le silence perçoit le souffle de la brise légère où le Seigneur se manifeste. Au commencement il faut un effort pour se taire ; mais si nous y sommes fidèles, peu à peu, de notre silence même naît quelque chose en nous qui nous attire à plus de silence.
Il n'est donc pas permis à chacun de parler à sa guise de ce qui lui plaît, à qui lui plaît, ni tant qu'il veut. Les frères peuvent parler de ce qui est utile à leur travail, mais en quelques mots brefs et sans hausser la voix. Hors ces cas, il faut une permission pour parler aux autres moines ou aux étrangers.
La garde du silence étant d'une importance primordiale dans la vie des frères, ils doivent observer ces règles avec grand soin. Cependant, dans les cas douteux, non prévus par les Statuts, chacun jugera avec sagesse, selon sa conscience et selon les besoins, s'il lui est permis de parler et dans quelle mesure.
Les frères, quand ils seront autorisés à parler, modéreront le nombre et l'étendue de leurs paroles, par respect pour le Saint-Esprit qui habite en eux et par charité pour leurs compagnons. On peut croire en effet qu'une conversation prolongée inutilement contriste davantage l'Esprit et cause plus de dissipation que peu de mots, dits sans permission mais vite interrompus. Souvent une conversation utile en ses débuts devient rapidement inutile et finit par être coupable.
Les dimanches, solennités et jours de retraite, ils observent un silence plus strict, et gardent davantage la cellule. Tous les jours, entre l'Angélus du soir et Prime, un silence absolu doit régner dans toute la maison et nous ne pouvons le rompre que pour une nécessité vraiment urgente. Car la nuit, d'après les exemples de l'Écriture et le sentiment des anciens moines, est spécialement favorable au recueillement et à la rencontre de Dieu.
Les frères ne se permettront pas non plus de parler ou bavarder sans permission avec les séculiers : si quelqu'un les croise ou les aborde, ils lui rendront son salut, répondront brièvement à ses questions, et s'excuseront de ne pas avoir permission de lui parler davantage.
La garde du silence et le recueillement spirituel demandent une vigilance particulière aux frères qui ont maintes occasions de parler. Ils ne seront parfaits sur ce point que s'ils s'efforcent de vivre en présence de Dieu ».
Statuts de l'Ordre des Chartreux  II, XIV, Le silence

Nicolas Diat : Pourquoi rechercher le silence ? Dans une lettre à ses frères chartreux, saint Bruno écrit : « Réjouissez-vous donc, mes frères très chers, pour votre bienheureux sort et pour les largesses de grâce divine répandues sur vous. Réjouissez-vous d'avoir échappé aux flots agités de ce monde, où se multiplient les périls et les naufrages. Réjouissez-vous d'avoir gagné le repos tranquille et la sécurité d'un port caché ; beaucoup désirent s'y rendre, beaucoup font même un effort pour l'atteindre et n'y parviennent point. Beaucoup même, après en avoir joui, en ont été rejetés, parce que aucun d'eux n'en avait reçu la grâce d'en haut ».
Le premier chartreux appelait souvent à « quitter les ombres fugitives du siècle », ces bruits qui détournaient déjà les esprits et les cœurs des hommes du XIe siècle. Au début de cet entretien exceptionnel qui nous réunit à la Grande Chartreuse, pouvons-nous revenir sur les origines du désir de silence ?
Cardinal Robert Sarah : La véritable recherche du silence, c'est la quête d'un Dieu silencieux et celle de l'intériorité. C'est la quête d'un Dieu qui se révèle dans les profondeurs de notre être. Les moines connaissent bien cette réalité lorsqu'ils décident de quitter le monde et « cette génération mauvaise et adultère » (Luc 12, 29-32 ; Matthieu 12, 39).
Nul mieux que saint Augustin ne fit avancer la connaissance de l'homme dans sa réalité la plus essentielle. Il jeta sur son passé un regard d'une admirable précision. Augustin voulait faire découvrir, au plus intime de l'être humain, l'absence de Dieu dans le péché, le besoin de Dieu dans l'inquiétude, la venue de Dieu dans le salut, la présence de Dieu dans la vie de la grâce. Pour lui, la connaissance de l'homme conduit à l'Être, à un Dieu plus intime que le plus intime de soi-même.
Dans toute son œuvre, l'auteur de la fameuse phrase « Noverim me, noverim te » (Soliloquia 2, 1) proclame que la connaissance de soi et la connaissance de Dieu sont étroitement solidaires. Aller à la recherche de Dieu, ce n'est pas sortir de soi-même pour trouver un objet dans le monde extérieur ; c'est au contraire se détourner de ce monde et se replier sur soi-même. « Au lieu d'aller dehors, rentre en toi-même, c'est au cœur de l'homme qu'habite la vérité » (De vera religione, 39, 72).
Les hommes s'en vont admirer la hauteur des montagnes, les vagues géantes de la mer, les fleuves glissant en larges nappes d'eau, l'ample contour des océans, les révolutions astrales ; ils se laissent eux-mêmes de côté, ils ne s'émerveillent pas devant eux-mêmes.
Saint Augustin, Les Confessions
C'est aussi la doctrine spirituelle de saint Grégoire le Grand :
Reviens en toi-même, homme, explore la retraite de ton cœur.
Moralia 19, 8
Pour accéder à Dieu, l'homme doit d'abord se connaître. Dans Moralia, il affirme que pour s'élever jusqu'à la vision de Dieu, l'âme doit d'abord se concentrer, se ramasser, se replier sur elle-même.
L'homme ne peut espérer connaître Dieu sans s'être trouvé, c'est-à-dire sans avoir confessé devant les autres hommes ses actions bonnes et mauvaises à la louange de Dieu. Comment ne pas admirer la fulgurance d'Augustin :
Toi tu étais devant moi mais moi j'étais parti loin de moi. Je ne pouvais plus me trouver moi-même : combien moins encore pouvais-je te trouver toi-même ?
Le silence est un élément hautement nécessaire dans la vie de chaque homme. Il permet le recueillement de l'âme. Il protège l'âme contre la perte de son identité. Il prévient l'âme contre la tentation de se détourner d'elle-même pour vaquer au-dehors, loin de Dieu.
Si l'être humain veut se retrancher dans le fond de son cœur, dans ce beau sanctuaire intérieur, pour s'examiner et vérifier la Présence en lui de Dieu, s'il veut connaître et comprendre son identité, il a besoin de faire silence et de gagner son intériorité.
Comment pourrait-il être possible de se découvrir dans le bruit ? La clairvoyance et la lucidité d'un homme sur lui-même ne peuvent éclore que dans la solitude et le silence. L'homme silencieux est d'autant plus apte à écouter et à se tenir devant Dieu. L'homme silencieux trouve Dieu au-dedans de lui. Pour toute prière et toute vie intérieure, nous avons besoin du silence, d'un enfouissement et d'une discrétion qui invitent à ne pas penser à soi. Le silence, dans les moments importants de la vie, devient une nécessité vitale. Mais nous ne cherchons pas le silence pour lui-même, comme s'il était notre but. Nous cherchons le silence parce que nous cherchons Dieu. Et nous le trouverons si nous faisons silence au plus profond de notre cœur.
Dom Dysmas de Lassus : Les hommes considèrent le silence comme une simple absence de bruit et de paroles, mais la réalité est beaucoup plus complexe.
Le silence d'un couple qui dîne en tête à tête peut exprimer la profondeur d'une communion qui n'a plus besoin de paroles ; à l'inverse, ils peuvent ne plus être capables de se parler. Le premier silence est un silence de communion, et le deuxième un silence de rupture. Ces deux formes opposées portent chacune un message très fort ; le premier dit : je t'aime. Le deuxième : c'en est fini de notre amour.
Comment ce message est-il transmis ? Par le regard, par les gestes, et par le cœur. Regard d'amour, dans le premier cas, regard baissé dans le deuxième, l'un exprimant le désir d'une rencontre plus profonde, l'autre l'échec de la relation.
Dans cet entretien, il va de soi que nous voulons parler du silence de communion et de la richesse dont il est porteur. Pourtant, même à l'intérieur de ce silence, la diversité est grande. L'homme peut se taire pour écouter, et pour recevoir tout ce dont le silence de l'autre est porteur. Il peut se taire pour dire autrement ce qui n'appartient pas au langage des mots, ou parce qu'il est devant une réalité trop imposante pour pouvoir dire quelque chose.
N'y a-t-il pas un dialogue silencieux entre une mère et l'enfant qu'elle porte ? Parfois elle lui parle, peut-être lui a-t-elle déjà donné un nom, mais le plus souvent elle le sent simplement. Je me souviens, lors d'une visite annuelle de ma famille au monastère, ma sœur était enceinte et soudain, au milieu d'une conversation, elle eut un beau sourire. Comme le contexte ne l'expliquait pas, je lui ai demandé : « Irène, pourquoi souris-tu ? » Elle me répondit alors : « Il bouge ». Il n'était pas nécessaire de demander qui était  il.
J'aime cette image de la femme enceinte car elle représente bien la question de l'intériorité. Il n'est pas besoin de beaucoup de paroles ; Il est là, cela suffit. Quand  Il signifie Dieu, la prière est proche car adoration et silence sont frère et sœur.
Cardinal Robert Sarah : Oui. De même, comment un prêtre peut-il vivre en dehors du silence ? En raison du grand mystère de l'Eucharistie qu'il célèbre quotidiennement, il doit consacrer une grande part de sa vie au silence, d'où le Canon devrait émerger, lourd de puissance et de sens. La sainte messe est ce qu'il possède de plus sacré et de plus divin. Elle doit être entourée de dignité, de silence, de sacralité. L'office nous y prépare. Toutes les créatures sont muettes, sauf le prêtre qui a le pouvoir de parler pour tous et au nom de tous devant la Majesté divine. Le prêtre unit les hommes à Dieu en quelques phrases simples qui sont des paroles divines. Il place l'humanité en face de Dieu par les paroles de la consécration dans lesquelles il prononce le Verbe même du Père — il détermine la présence du Verbe dans le temps, dans un état spécial, incarné et sacrifié.
Le prêtre doit savoir quand il faut se taire et quand il faut parler. Il importe de prier sept fois par jour, pour louer Dieu, et le confesser à la Sainte Messe devant les hommes. La dignité sacerdotale impose de rendre compte de la portée de nos paroles. Tout en lui, corps et âme, doit proclamer la Gloire de Dieu. La parole est alors plus importante que la vie ou la mort : elle ne doit pas nécessairement être forte sur cette terre, pourvu qu'elle se fasse entendre au ciel. Surtout, pour nourrir cette parole, il est terriblement important de garder le silence.
Quand ? Presque tout le reste du temps. Le narcissisme d'une parole surabondante est une tentation de Satan. Il entraîne une forme d'extériorisation détestable, où l'homme se vautre à la surface de lui-même, en faisant du bruit pour ne pas écouter Dieu. Il est essentiel que les prêtres apprennent à garder pour eux les mots et les opinions qu'ils ne se sont pas donné la peine de méditer, d'intérioriser et de graver au fond de leur cœur. Nous devons prêcher la Parole de Dieu et certainement pas nos petites pensées ! Car « annoncer l'Évangile en effet n'est pas pour moi un titre de gloire ; c'est une nécessité qui m'incombe, écrit saint Paul aux chrétiens de Corinthe. Oui, malheur à moi si je n'annonçais pas l'Évangile ! » (1 Corinthiens 9, 16). Or cette prédication implique le silence. Sinon, c'est une perte de temps, un petit bavardage sentencieux. L'exhibitionnisme spirituel, qui consiste à extérioriser les trésors de l'âme en les exposant sans pudeur, est le signe d'une tragique pauvreté humaine et la manifestation de notre superficialité. Nous parlons souvent parce que nous croyons que les autres s'attendent à ce que nous le fassions. Il nous arrive de ne plus savoir nous taire car notre digue intérieure est si fissurée qu'elle ne retient plus les flots de nos paroles. Le silence de Dieu devrait pourtant nous enseigner qu'il faut souvent se taire.
Les vrais chercheurs de Dieu passent toujours par les chambres du silence pour atteindre les territoires qui nous approchent des demeures divines. La Grande Chartreuse est une de ces chambres. Cette nuit, pendant l'office dans l'église du monastère, j'ai été profondément impressionné par le silence. Tandis que le chœur tout entier était plongé dans les ténèbres et chantait sans la moindre lumière, j'ai pensé que l'obscurité était une extraordinaire invention de Dieu. Elle simplifie et unifie tout, en dissimulant les différenciations, les distinctions, les aspérités, les accidents qui rendent les moines différents les uns des autres, en submergeant toute distraction dans la nuit. Dans cette obscurité où seule brillait la lumière tamisée du sanctuaire, symbole de la Présence réelle, je m'étais assimilé aux chartreux et rien ne me distinguait d'eux. Seul l'œil de Dieu percevait une tache noire et indigne au milieu de ces âmes pures vêtues de blanc. Nous nous sentions comme dans la nuit de la veillée pascale. Mais tout office n'est-il pas une véritable veillée pascale ?
La nuit nous enveloppe pendant tout l'office, nous écoute chanter les psaumes et les cantiques des trois enfants :
Et vous le gel et le froid, bénissez le Seigneur,
Et vous la glace et la neige, bénissez le Seigneur,
Et vous sources et fontaines, bénissez le Seigneur,
Et vous, les nuits et les jours, bénissez le Seigneur,
Et vous, la lumière et les ténèbres, bénissez le Seigneur,
Et vous, montagnes et collines,
bénissez le Seigneur. 
Daniel 3, 69-75
Dans le silence obscur, nous chantions le cantique d'action de grâces pour la lumière qui va nous être envoyée. Et voilà que le Christ est là. Il est venu. Il habite parmi nous. Sa Présence silencieuse brille au fond de l'Église à travers la lampe du sanctuaire, ce buisson ardent qui brûle sans se consumer par Amour pour nous. Il descend au fond de la nuit, rassemblant autour de Lui les pauvres, les chercheurs de Dieu, mais aussi nos Pères dans la foi :
Les patriarches, les prophètes, les anges, et tous ceux qui viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l'Agneau.
C'est pourquoi ils sont devant le Trône de Dieu, le servant jour et nuit dans son temple.
Apocalypse 7, 14-15
La nuit est maternelle, délicieuse et purificatrice. L'obscurité est comme une fontaine d'où les moines sortent lavés et illuminés, non plus séparés mais unis dans le Christ ressuscité.
Dom Dysmas de Lassus : Oui, la nuit est purificatrice ; elle est également révélatrice. La nuit, nous sommes plus conscients du bruit qui nous habite, des pensées qui s'échappent et nous entraînent un peu partout. Il n'en va pas autrement pendant la journée, mais cela se voit moins. Garder le silence des lèvres n'est pas difficile, il suffit de le vouloir ; le silence des pensées est une autre affaire.
Nous aimons chanter dans l'obscurité, malgré les risques d'erreur que cela comporte. Pourquoi ? Ce n'est pas facile à exprimer. Lorsque les lumières sont allumées, les livres, les visages, tout est présent, proche, comme une réalité immédiatement saisissable. Lorsque les lumières sont éteintes, qu'il ne reste plus que celle du tabernacle, il y a nos voix, et donc Celui à qui elles s'adressent mais qui reste caché. La nuit manifeste le mystère. La nuit et le mystère sont frères de sang.
Le mystère est pour nous une réalité intensément positive. Nous sommes comme des enfants qui contemplent la mer pour la première fois. Fascinés par ce qu'ils voient, ils devinent pourtant que ce qui se trouve au-delà dépasse de très loin leur regard et même leur imagination. Ils peuvent dire à la fois qu'ils ont vu la mer, qu'ils la connaissent, et que tout leur reste à découvrir. Quand il s'agit de cette mer dépourvue de rivage, l'infini de Dieu, le mystère offre une ouverture sans fin vers Celui que nous ne finirons jamais de découvrir. Il y a peu de mots pour décrire une réalité si fascinante...
Cardinal Robert Sarah : Nous devons humblement reconnaître qu'il est difficile de parler de Dieu. L'hymne de l'office des Lectures du mercredi de la première semaine dit :
Ô Toi, l'au-delà de Tout, n'est-ce pas là tout ce qu'on peut chanter de Toi ?
Quel hymne te dira, quel langage ? Aucun mot ne t'exprime.
Tu as tous les noms, et comment te nommerai-je, toi le seul qu'on ne peut nommer ?
Pourtant, le psalmiste a raison lorsque, tenaillé par l'ennemi et les difficultés de la vie, il crie de toutes ses forces :
Vers toi, Yahvé, j'appelle, mon Rocher, ne sois pas sourd !
Que je ne sois, devant ton silence, comme ceux qui descendent à la fosse.
Psaume 28, 1
Tu as vu, Seigneur, sors de ton silence !
Seigneur, ne sois pas loin de moi !
Réveille-toi, lève-toi, Seigneur mon Dieu,
Pour défendre et juger ma cause.
Psaume 34, 22-23
Ô Dieu, ne reste pas muet, plus de repos, plus de silence, ô Dieu !
Voici, tes adversaires grondent, tes ennemis lèvent la tête.
Psaume 83, 2-3
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?
Le salut est loin de moi, loin des mots que je rugis.
Mon Dieu, j'appelle tout le jour, et tu ne réponds pas.
Même la nuit, je n'ai pas de repos »
Psaume 22, 2-3
Lève-toi, pourquoi dors-tu, Seigneur ?
Réveille-toi, ne rejette pas jusqu'à la fin !
Pourquoi caches-tu ta face ?
Oublies-tu notre oppression, notre misère ?
Psaume 44, 24-25
Effectivement, Dieu semble silencieux, mais il se révèle et nous parle à travers les merveilles de la Création. Il suffit d'être attentif comme un enfant aux splendeurs de la nature. Car la nature nous parle de Dieu. La longue recherche de saint Augustin passe aussi par le regard qu'il porte sur l'œuvre de la Création, comme en témoigne ce passage des Confessions :
J'ai interrogé la terre et elle m'a répondu : « Ton Dieu n'est pas moi ».
Et tout ce qui vit à sa surface m'a fait la même réponse.
J'ai interrogé la mer et ses abysses, et les formes rampantes qui y vivent.
Et ils m'ont répondu : « Ton Dieu n'est pas en nous. Cherche au-dessus de nous ! »
 J'ai interrogé les souffles de la brise.
Et le royaume de l'air avec ses habitants m'a dit : « Anaximène se trompe. Je ne suis pas Dieu ».
 J'ai interrogé le ciel, le soleil, la lune, les étoiles, et ils m'ont dit : « Nous ne sommes pas non plus le Dieu que tu cherches ».
Et j'ai dit à tous les êtres qui entourent les portes de mes sens : « Parlez-moi de mon Dieu, puisque vous ne l'êtes pas, dites-moi quelque chose de Lui ».
Et ils m'ont crié de leur voix puissante : « C'est Lui qui nous a faits ! »
C'est par ma contemplation même que je les interrogeais.
Écouter leur réponse, c'est voir leur beauté !
La Grande Chartreuse, comment ne pas admirer ces belles et hautes montagnes couvertes de neige ! Regardez leur beauté majestueuse ! Elles sont une Parole de Dieu.
L'homme lui-même est comme le visage de Dieu, car il a été créé à l'image du Père. Le psaume 8 dit :
À peine l'as-tu voulu un peu moindre qu'un Dieu, le couronnant de gloire et d'honneur, pour qu'il domine sur l'œuvre de tes mains.
Psaume 8, 6-7
L'homme est une parole incarnée et silencieuse de Dieu. La lune, les étoiles, le soleil, la mer, le firmament sont la preuve visible de l'existence et de la toute-puissance de Dieu qui les a créés par pur amour. Ces créatures sont la voix puissante et mystérieuse de Dieu. Cette nouvelle découverte de Dieu à travers la Création réveille chez saint Augustin un amour immense.
Je sais que personne n'a jamais vu ni entendu Dieu, sinon Celui qui vient au nom de Dieu : celui-là a vu le Père (cf. Jn 6, 46). Mais je sais aussi qu'il me parle chaque jour au plus intime de moi-même, et je l'entends dans le silence qui suscite écoute réciproque, désir de communion et d'amour. Dieu est une lumière qui éclaire et irradie sans bruit. Sa flamme rayonne mais son éclat est silencieux. Dieu brille et rayonne comme un soleil. Il brûle comme une fournaise mais Il est inaudible. Voilà pourquoi j'estime qu'il est important de nous laisser inonder par le silence de Dieu qui est une parole sans voix.
Dom Dysmas de Lassus : Tout est paradoxe dans la relation à Dieu. Les réalités qui s'opposent en l'homme sont conjointes en Lui. Présence et absence se recouvrent, comme le poète Rainer Maria Rilke l'a écrit dans un beau quatrain :
Pour trouver Dieu il faut être heureux
Car ceux qui par détresse l'inventent
Vont trop vite et cherchent trop peu
L’intimité de son absence ardente.
Parole sans voix ou communion silencieuse : ces expressions soulignent la réalité toujours mystérieuse de la rencontre avec Dieu. Comment pourrait-il en être autrement ? Quand l'infini rencontre le fini, cette rencontre sort de nos cadres habituels.
En chartreuse, nous ne recherchons pas le silence, mais l'intimité avec Dieu par le moyen du silence. Il est l'espace privilégié qui va permettre la communion, il est de l'ordre du langage, mais d'un autre langage.
Ainsi, les Statuts de l'Ordre commencent par cette phrase fondatrice :
À la louange de la gloire de Dieu, le Christ, Verbe du Père, depuis toujours a choisi par l'Esprit-Saint des hommes pour les mener en solitude et se les unir dans un amour intime.
Répondant à cet appel, maître Bruno, l'an du Seigneur 1084, entra avec six compagnons au désert de Chartreuse et s'y établit.
Statuts 1.1
Il nous faut sans cesse revenir au mystère de Jésus lui-même. Il y a deux mille ans, Dieu a parlé dans le monde avec une parole humaine exactement comme la nôtre. Le Christ a vécu trente-trois ans sur notre terre, et pendant trente ans, sa parole n'a pas dépassé le cadre d'un village de quelques centaines d'habitants. Voilà le silence de Dieu. Il est sur la terre, et il reste caché. Pouvons-nous parler d'un Dieu silencieux ? Je parlerais plus volontiers d'un Dieu caché. Ce sont deux nuances d'une même réalité, qui portent le même contraste : c'est la manière de parler de Dieu qui est silencieuse. Il est silencieux quand il parle. Quand le Verbe se fait chair, il se montre à nos yeux, mais il voile par le fait même sa divinité. Quand elle parle avec nos mots d'homme, la parole divine est audible à nos oreilles, et cachée ; la plupart n'entendent que des mots humains et n'y prêtent pas attention. Le paradoxe est impressionnant : Dieu s'incline jusqu'à parler notre langue et cela nous rend sourds aux inflexions divines de cette voix trop terrestre.
Dans sa vie, Jésus a parlé avec des mots, et il a même parlé une fois avec des cordes. Mais devant le Sanhédrin, Hérode et Pilate, il se tait. Il expliquera au grand prêtre :
J'ai parlé au monde ouvertement, je n'ai jamais parlé en cachette.
Ce que je leur ai dit, demande-le à ceux qui m'ont entendu.
Eux savent ce que j'ai dit.
Jean 18, 20-21
Cette réponse lui vaudra un soufflet ; n'est-ce pas exactement la situation actuelle ? La parole que le Père voulait adresser au monde, Jésus l'a dite. Il a accompli sa mission jusqu'au bout. Si nous voulons savoir ce qu'il nous dit, nous devons interroger ceux qui sont ses témoins, ou ceux qu'il a accrédités, c'est-à-dire son Église. Mais cette réponse ne plaît pas... Le silence de Dieu ne tient pas tellement à ce qu'il ne parle pas mais à la manière dont il s'exprime, et au peu d'envie que nous avons de l'entendre.
La vie spirituelle passe par des alternances où successivement Dieu se montre et se cache, se fait entendre et se tait. La prière nous apprend les subtilités de la parole divine. Est-ce Dieu qui est silencieux, ou nous qui ne l'entendons pas, parce que notre oreille intérieure et notre intelligence ne sont pas accoutumées à son langage ? Le fruit du silence, c'est d'apprendre à discerner sa voix, même si elle garde toujours son mystère.
Dans la prière, la voix divine est puissante en ce qu'elle est capable de nous toucher jusqu'au plus intime, mais elle se manifeste de façon extrêmement discrète. Les chemins de la vie spirituelle sont très divers, et certains peuvent passer à travers un désert qui semble sans fin. Il y a des personnes qui touchent presque du doigt le silence de Dieu dans leur vie. Cela peut prendre des formes mystiques, comme le montre l'expérience si douloureuse de Mère Teresa de Calcutta ; après des années d'intimité profonde avec le Seigneur, la sainte a tout vu s'effacer progressivement. Les deux dernières années de sa vie, Thérèse de l'Enfant-Jésus a connu elle aussi cette forme de délaissement. Ce n'est pourtant pas la règle générale et l'âme contemplative qui a appris le langage de l'Époux divin, si elle ne l'entend jamais comme on entend une parole humaine, apprend progressivement à percevoir partout ses traces. Cette âme ressemble alors à une femme amoureuse qui se sait profondément aimée, attendant de retrouver le soir celui qu'elle aime. Or pendant toute la journée, elle voit partout des signes de sa présence sans le rencontrer jamais. Ici un billet d'amour, qui n'est pas signé mais dont elle connaît trop l'écriture pour pouvoir douter qu'il vienne de lui. Là un bouquet de fleurs, sans explications, mais dont elle reconnaît à certains détails que c'est lui qui l'a placé là pour elle. Plus tard, marchant dans la campagne, elle entend la musique d'une flûte dont on ne saisit pas exactement la provenance, mais elle sait que c'est lui et que c'est pour elle qu'il joue, tandis que la personne avec qui elle marche ne se doute de rien. Et ainsi de suite toute la journée. Elle le sent partout, elle voit partout des signes non seulement de sa présence, mais de son attention envers elle, et pour elle il parle sans cesse même si elle ne le voit nulle part. Il la prépare secrètement à la rencontre du soir où ils pourront, enfin, parler. Il est là comme un parfum, insaisissable et pourtant tellement perceptible, partout présent bien qu'on ne puisse dire d'où il vient.
Je pense que Dieu parle dans le silence. Je suis toujours frappé par sa discrétion, par ses manières si délicates, infiniment respectueuses de notre liberté. Nous sommes fragiles comme le verre, alors Dieu tempère sa puissance et sa parole pour les adapter à notre faiblesse.
L'amour ne s'impose pas, il ne peut pas s'imposer. Et parce que Dieu est l'amour infini, son respect et sa délicatesse nous déroutent. C'est justement parce qu'il est partout présent qu'il se cache d'autant plus soigneusement pour ne pas s'imposer. Il y a un commandement de Dieu qui nous demande de l'aimer, mais ce n'est qu'un premier niveau ; un frère chartreux l'a délicieusement interprété dans un billet :
Mon Dieu, c'est extraordinaire que vous nous demandiez de vous aimer.
Étant donné ce que vous êtes et ce que nous sommes, vous devriez nous l'interdire.
Mais si vous nous défendiez de vous aimer, je vous aimerais en cachette.
Cardinal Robert Sarah : L'homme ne cherche pas le silence pour le silence. Le désir du silence pour lui-même serait une aventure stérile et une expérience esthétique particulièrement harassante. Au plus profond de son âme, l'homme veut la présence et la compagnie de Dieu, de la même manière que le Christ cherchait son Père dans le désert, éloigné des cris et des passions de la foule. Si nous Le désirons réellement et si nous sommes en sa Présence, les paroles ne sont plus nécessaires. Seule l'intimité silencieuse avec Dieu est parole, dialogue et communion.
À la Grande Chartreuse, j'ai le sentiment que le silence est une échelle dressée sur la terre, dont le sommet atteint le ciel. Si Jacob avait pu y passer la nuit, je suis certain qu'il se serait exclamé :
Que ce lieu est redoutable ! Ce n'est rien de moins qu'une maison de Dieu et la porte du ciel.
Genèse 28, 17
Nicolas Diat : Si les chartreux s'astreignent à une telle ascèse silencieuse, est-ce parce que le silence est le moyen privilégié pour trouver Dieu ?
Dom Dysmas de Lassus : Le silence représente pour nous une ascèse et un désir. Une ascèse car il faut comprendre que le silence demande un effort, mais, plus que cela, il nous attire et nous en avons besoin. Les choses simples sont toujours difficiles à expliquer. Une personne qui cherche à entendre un chant d'oiseau sera passablement agacée si un avion passe dans le ciel ; son espace de perception se réduit alors et elle ne peut plus entendre l'oiseau. Il ne faut pas s'y tromper, le silence n'est pas recherché pour lui-même mais pour l'espace qu'il donne. Le silence nous permet de mieux percevoir et de mieux entendre, il ouvre notre espace intérieur.
Nicolas Diat : Il n'est pas recherché pour lui-même, mais il est présent à chaque instant...
Dom Dysmas de Lassus : C'est notre vœu le plus cher, mais parvenons-nous à cet idéal ? Soyons réalistes, le bruit habite aussi les chartreux, nous ne le savons que trop. Paradoxalement, le silence extérieur et la solitude, qui ont pour objectif de favoriser le silence intérieur, commencent par révéler tout le bruit qui nous habite.
Si vous avez dans votre poche une radio allumée, il est possible que dans le brouhaha d'une ville ou d'une rue, vous ne vous en rendiez pas compte parce que le bruit qu'elle fait se mêle à l'environnement. Mais si vous entrez dans une église, vous comprenez subitement que le bavardage incessant s'échappe de votre poche ; la première chose que vous ferez, c'est d'essayer de l'éteindre. Hélas, pour diminuer le bavardage de notre imagination, il n'y a pas de bouton... La première étape consiste à en prendre conscience, même si ce n'est guère agréable.
Le silence qui règne dans le monastère ne suffit pas. Pour atteindre la communion dans le silence, il faut un long travail indéfiniment recommencé. Nous devons prendre patience, et les efforts à consentir sont difficiles ; lorsque notre imagination accepte finalement de collaborer et de se calmer, les moments d'intimité profonde avec Dieu paient largement les efforts qui ont été nécessaires pour Lui donner un espace.
Mais nous ne pouvons jamais créer l'intimité avec Dieu ; elle vient toujours d'en haut, et notre responsabilité est de construire cet écrin où la rencontre peut se faire.
Alors, la solitude nous aide. Le silence intérieur est beaucoup plus facile à atteindre quand nous sommes seuls. Avant l'office de nuit à l'église, j'ai toujours aimé le temps de prière solitaire en cellule. Nous venons de nous lever, au milieu de la nuit, et ce temps a quelque chose d'unique. Il ne faut pas l'idéaliser ; je ne dis pas que la paix du cœur est toujours présente au rendez-vous, mais généralement la communion silencieuse s'épanouit beaucoup plus naturellement. J'aimerais faire durer ce recueillement pendant l'office au chœur, qui suit immédiatement, mais je peux rarement retrouver la même qualité de communion parce que la dimension communautaire de la liturgie met en mouvement les pensées.
Aussi longtemps qu'il y aura des amoureux sur la terre, ils chercheront à se voir seuls, et dans leur rencontre, le silence aura sa part. C'est peut-être la façon la plus simple d'expliquer notre choix de vie. Le silence et la solitude en chartreuse reçoivent leur sens dans ce grand désir d'intimité avec Dieu. Pour les fils de saint Bruno, le silence et la solitude sont le lieu parfait du cœur à cœur.
Cardinal Robert Sarah : Oui. La solitude est indispensable pour créer un espace de silence. Il n'est nul besoin de parole spécifique pour être avec Dieu. Nous n'avons qu'à nous taire et contempler son Amour. Dans le silence, nous regardons Dieu et nous le laissons nous regarder.
Dieu nous voit à tout moment, mais lorsque nous nous livrons à Lui, son regard est plus pénétrant ; nous percevons la douceur de ses yeux et sa Présence nous illumine, nous pacifie et nous divinise.
Les Évangiles poussent les hommes à rechercher non le silence mais le désert afin de trouver la communion avec Dieu. Dans le Nouveau Testament, il n'est aucun exemple où le Christ recherche le silence. Au désert, il veut réunir les meilleures conditions de son intimité avec le Père pour se laisser pénétrer par sa volonté.
Dom Dysmas de Lassus : En parlant de l'oraison, saint Jean de la Croix dit qu'elle ressemble à
Quelqu'un qui ouvre les yeux avec un regard d'amour.
Vive Flamme 3, 33
Spontanément, ce regard est silencieux et émerveillé. Le paysan d'Ars, paroissien de saint Jean-Marie Vianney, disait avec tant de poésie : « Je l'avise et il m'avise ». Un échange de regards, quoi de plus parlant quand cela part du cœur et va au cœur ?
Cardinal Robert Sarah : Le paysan s'exprime peu. Il sonde de son regard franc et pur cette Présence silencieuse de Jésus qui brûle d'amour pour nous. Dieu est silencieux. Mais son regard croise le nôtre et il emplit le cœur humain de sa force et de sa miséricordieuse tendresse.
Dom Dysmas de Lassus : Oui, nous n'entendons pas Dieu avec nos oreilles car il parle autrement. Dans son livre Les Chemins de la contemplation, le jésuite Yves Raguin dit :
Ce qui vient de Dieu peut nous apparaître comme venant des profondeurs de notre psychisme, mais, dans une lumière venue de plus loin, nous savons que cela vient de lui.
Il est inutile de vouloir séparer la part de l'humain de celle du divin, l'une est à l'intérieur de l'autre. Les retraitants qui aspirent à entrer à la Grande Chartreuse m'ont souvent demandé comment ils pouvaient être certains que Dieu les appelait au désert. Je leur ai toujours répondu que je n'en savais rien... Dieu se manifeste de multiples façons, et je ne peux pas deviner, ni eux non plus, laquelle il prendra pour eux. Mais le ciel finit toujours par se manifester.
Avec le temps, nous finissons par connaître le langage de Dieu, un langage différent pour chaque personne. Le langage qu'il emploie pour moi, je le connais bien, avec sa façon unique de mêler l'humain et le divin, et je peux témoigner qu'il est merveilleusement adapté. Plus que des mots, c'est un amour qui s'éveille et je sais qu'il vient d'ailleurs car il n'a pas sa source en moi.
L'intimité divine... Elle ne nous est pas toujours donnée, et le désert peut se montrer aride. Quand elle se manifeste, sa mélodie résonne tellement plus profondément que le bien-être d'un simple silence avec Dieu.
Dans un texte des Confessions, saint Augustin utilise le langage des sens intérieurs pour dire combien cette intimité avec Dieu est à la fois familière, proche, si concrète et en même temps insaisissable pour nos sens ordinaires :
Ce qui n'est pas douteux, ce que je sais d'une façon certaine, Seigneur, c'est que je t'aime.
Mais qu'est-ce que j'aime en t'aimant ?
Ce n'est pas la beauté des corps, ni la clarté de la lumière, ni les douces mélodies des cantilènes de tout rythme, ni l'odeur suave des fleurs, ni la manne, ni le miel, ni les membres faits pour les étreintes charnelles.
Non, ce n'est pas là ce que j'aime quand j'aime mon Dieu.
Et cependant il est une lumière, une voix, un parfum, une nourriture, une étreinte que j'aime, quand j'aime mon Dieu ; c'est la lumière, la voix, le parfum, la nourriture, l'étreinte de l'homme intérieur qui est en moi, là où brille une lumière qu'aucun espace ne borne, où résonne une mélodie que n'emporte pas le temps, où s'exhale un parfum que ne dissipe pas le vent, où se savoure un aliment que n'amoindrit pas la voracité, où se goûte une étreinte que n'interrompt pas la satiété.
Oui, voilà ce que j'aime, quand j'aime mon Dieu.
Nicolas Diat : Le cardinal Sarah parle souvent du silence comme de Dieu en nous.
Dom Dysmas de Lassus : Oui, nous parlons aussi d'un silence de communion. Je placerais ensemble ces deux dimensions complémentaires : Dieu en nous, et nous en Dieu, puisque Jésus s'exprime ainsi : « Vous êtes en moi, et moi en vous » (Jn 14, 20) ; « Père, tu es en moi, et moi en toi » (Jn 17, 21). Ce sont deux facettes d'une même réalité. Nous pouvons être plus sensibles à l'une ou à l'autre, mais je ne crois pas qu'il soit possible de les séparer tout à fait.
Par le baptême, la Trinité elle-même vient faire en nous sa demeure. Selon saint Paul, nous sommes des temples de l'Esprit-Saint. Ce même baptême nous fait fils de Dieu. Si seulement nous pouvions comprendre réellement ces quelques mots ! Un mystère insondable naît dans la simplicité extrême du sacrement : l'eau et la parole sont là pour signifier une réalité inimaginable. Je pense à la parole d'un poète byzantin qui faisait allusion à la théophanie du Sinaï :
Du tonnerre, des éclairs, la terre tremble.
Mais quand tu descendis dans le sein d'une vierge, ton pas ne fit aucun bruit.
Si l'entrée de Dieu en nous se fait en silence, il est bien normal que la communion avec Lui soit marquée du même sceau. Nos Statuts citent Basile d'Ancyre :
L'âme du solitaire sera donc comme un lac tranquille, dont les eaux jaillissent du fond le plus pur de l'esprit ; aucun bruit de l'extérieur ne vient les agiter, et, tel un miroir limpide, elles reflètent la seule image du Christ.
De la virginité, PG 30, 765.
Dieu en nous ! Combien ces mots peuvent laisser rêveur, mais c'est une réalité. Jésus dit :
Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole ; mon Père l'aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure.
Jean 14, 23
Cette vérité de la foi nous ouvre hic et nunc à l'intimité la plus profonde avec Dieu. Elle est le phare de notre vie. Je suis profondément persuadé que si les chrétiens avaient davantage conscience de cette réalité, leur vie serait transformée, et le monde aussi.
Il me semble important de garder un équilibre entre la proximité et la transcendance de Dieu. Dans les Confessions, saint Augustin a exprimé le problème dans une formule célèbre : « Intimior intimo meo et superior summo meo ». Tenir l'un sans l'autre peut conduire à des maladies spirituelles. D'une part, une forme de familiarité excessive avec un Dieu trop à notre mesure, qui n'est plus vraiment Dieu, et de l'autre, une distance inquiète, presque janséniste.
Le mystère n'est autre que la filiation divine qui nous est offerte. Si seulement nous pouvions comprendre ! Si seulement nous pouvions le vivre davantage ! Plus rien ne pourrait nous troubler. Les difficultés de la vie ne seraient pas changées, mais elles ne pourraient plus atteindre le cœur de notre vie. Saint Paul nous dit :
Dieu n'a pas épargné son propre Fils, mais il l'a livré pour nous tous : comment pourrait-il, avec lui, ne pas nous donner tout ? 
Romains 8, 32
Si je sais que j'ai tout reçu, rien ne peut me manquer. Nous parlons du silence : la paix profonde de l'âme qui se sait aimée au-delà de ses rêves les plus fous, le calme inaltérable qui l'habite, n'est-ce pas cela le silence intérieur ? Un silence vivant, expressif, habité. Une attente frémissante dans l'espérance du jour de la grande rencontre, face à face.
Il est fondamental de rester dans l'intimité de Dieu, et de son extraordinaire simplicité, je dirais même familiarité envers nous, mais aussi de comprendre le sens de la transcendance, cette immensité qui nous dépasse et qui nous appelle dans un même mouvement. Seul cet équilibre peut donner toute sa profondeur à la relation avec Dieu car la merveille ineffable de l'intimité divine vient précisément de sa transcendance. Comment l'infini peut-il non seulement venir à notre rencontre, mais aussi nouer une relation intime avec le fini, sa créature ?
Cardinal Robert Sarah : Dieu est grand, Dieu est en dehors des contingences, Dieu est immense. Il est vrai que je n'emploierais pas spontanément le mot familiarité en parlant de Dieu. Quand vous êtes familier avec quelqu'un, vous vous permettez presque tout, et vous soignez moins vos gestes et vos paroles. Il n'est pas possible de se permettre un tel comportement avec Dieu, même s'il est notre Père. Dieu est silencieux, Dieu est Amour. Nous approchons de l'Amour comme vers quelque chose de sacré, avec dignité, respect et adoration. Il me semble étrange de tenter de créer des rapports sensibles avec le divin qui soient dépourvus de vénération.
Le silence qui nous rapproche de Dieu est toujours un silence respectueux, un silence d'adoration, un silence d'amour filial. Ce n'est jamais un silence banal.
Dieu en nous et nous en Dieu ; seul l'Amour peut infailliblement réaliser ce plan. Jésus, à plusieurs reprises, confirme que Dieu est une présence brûlante au fond de nous, une présence réelle, la présence hors de laquelle on ne peut rencontrer personne : « Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui » (Jean 6, 56).
Saint Paul nous livre sa propre expérience intérieure qui semble traduire cette grâce donnée à l'homme :
Je suis crucifié avec le Christ ; je vis, mais ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi.
Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la Foi au Fils de Dieu qui m'a aimé et s'est livré pour moi.
Je n'annule pas le don de Dieu.
Galates 2, 19-21
Après sa conversion, saint Augustin découvrira lui aussi cette Présence de Dieu caché au plus profond de chaque homme. Dans les Confessions, il a ces mots magnifiques :
Tard, je t'ai aimée.
Ô Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je t'ai aimée !
Mais quoi, tu étais au-dedans et j'étais, moi, en dehors de moi-même.
Et c'est au-dehors que je te cherchais ; je me ruais, dans ma laideur, sur la grâce de tes créatures.
Tu étais avec moi, et je n'étais pas avec Toi, retenu loin de Toi par ces choses qui ne seraient point, si elles n'étaient en Toi.
Dans un livre d'une érudition parfaite, Saint Grégoire le Grand : culture et expérience chrétiennes, Mgr Claude Dagens écrit :
En se convertissant, saint Augustin a donc fait une double découverte. Tout d'abord, il a compris pourquoi, jusque-là, il avait vécu dans le péché : son erreur avait consisté à se laisser distraire de lui-même, entraîné par des convoitises charnelles, dominé par l'extériorité. Cette voie ne pouvait le mener à Dieu, car — et c'est l'objet de la seconde découverte, complémentaire de la première — Dieu est une réalité profondément intérieure à l'homme, et, par conséquent, l'homme ne peut le trouver qu'en évitant de sortir de lui-même, en ne cédant pas à la fascination de l'extériorité et en se convertissant à l'intériorité.
Certes saint Grégoire le Grand n'a pas eu du péché ni de la conversion une expérience comparable à celle de saint Augustin. Il est d'autant plus significatif de constater combien sa conception du péché est proche de celle de l'auteur des
Confessions : pour l'un et l'autre, l'âme vit dans le péché lorsqu'elle sort d'elle-même, et qu'elle devient la proie des séductions du monde extérieur, de cette génération mauvaise et adultère. Le chemin qui mène à Dieu est celui de l'intériorité.
L'apostasie silencieuse dont parlait saint Jean-Paul II s'est transformée en une apostasie militante. Dans nos sociétés relativistes personne ne se reconnaît plus pécheur. La faute et le repentir sont devenus des états d'âme traumatisants dont il faut se libérer pour pouvoir être en bonne santé spirituelle. Nous nous considérons comme des victimes de notre hérédité, de notre entourage ou des circonstances. Les hommes ne veulent plus se voir autrement que comme des personnes fragiles et blessées. On donne l'impression que le péché n'existe plus ; l'adultère, le divorce, le concubinage ne sont plus à considérer comme des péchés graves. Ce sont des insuccès ou des étapes vers un idéal lointain. Qui se préoccupe de l'invasion de l'hédonisme et du laxisme moral, du mépris barbare de la femme utilisée comme objet de plaisir par la pornographie et la prostitution ? Pourtant,
Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous égarons nous-mêmes et la vérité n'est pas en nous.
Si nous reconnaissons nos péchés, Lui qui est fidèle et juste nous pardonnera nos péchés et nous purifiera de tout ce qui nous oppose à Lui.
Si nous disons que nous ne sommes pas pécheurs, nous faisons de Lui un menteur et sa parole n'est pas en nous.
1 Jean 1, 8-10
Pourquoi le monde posthumaniste ne veut-il plus reconnaître le péché ? Le péché n'est pas une réalité abstraite ou une tache sur un vêtement. Il est le rejet de la loi de Dieu, une opposition à Dieu. Le péché est une rupture d'alliance, une dégradation de nos relations personnelles avec Dieu. Le péché est une autodestruction comparable à une personne qui s'abîme en consommant un poison ou une drogue. Pourtant, Dieu ne veut pas que nous détruisions quelque chose d'important en nous-mêmes ou chez les autres ; le péché lui déplaît et le blesse douloureusement. Dieu nous invite à la conversion et au rejet radical du péché. Si nous connaissons une véritable conversion du cœur, à l'image de saint Paul et de saint Augustin, nous pourrons réellement toucher la présence silencieuse de Dieu dans notre vie. Dans les Confessions, saint Augustin appelle cette Présence la Vie de sa vie :
Lorsque je Te serai uni de tout mon être, il n'y aura plus pour moi de douleur et de fatigue ; ma vie, toute pleine de Toi, sera alors la véritable vie.
Comment pourrions-nous vivre sans Dieu ? Sa Présence en nous est terrifiante, déstabilisante, mais vivifiante, douce et pacifiante en même temps. Elle est lointaine, à cause de nos péchés, et proche par la miséricorde infinie de Dieu. Elle est effrayante, car elle nous brûle et nous incendie comme un feu qui calcine, mais elle nous embrasse tendrement comme un Père.
Nicolas Diat : Dans une chartreuse, comment les moines apprennent-ils à apprivoiser le silence, à dépasser les échecs face au silence qui devient impossible, et simplement à ne pas avoir peur du silence ?
Dom Dysmas de Lassus : Celui qui a peur du silence ne restera pas chez nous. L'inquiétude ne vient pas du silence lui-même mais de ce qu'il révèle. Un retraitant vient en chartreuse pour rencontrer Dieu, et il commence par rencontrer une personne inattendue : lui-même. La surprise n'est pas particulièrement agréable.
Supposons que vous possédiez une chambre plutôt sombre et que vous ne soyez pas un spécialiste du rangement et du balai. Comme on n'y voit pas grand-chose, cela ne dérange pas trop. Mais voilà qu'un invité a la malencontreuse idée d'allumer un projecteur très puissant. Le spectacle devient embarrassant... Lorsqu'un candidat vient faire une retraite chez nous, de nombreux souvenirs remontent à la surface. Ils étaient en lui depuis longtemps, recouverts par les bruits de la vie. Lorsque ces mouvements s'arrêtent, il ne peut plus s'échapper et il comprend que le silence et la solitude de la cellule qu'il percevait comme un lieu de repos sont aussi un lieu d'épreuve où il devra affronter le combat le plus difficile : la bataille avec soi-même.
Il s'agit d'apprivoiser la ménagerie qui nous habite si nous voulons que ses fauves puissent un jour nous laisser en silence. Le silence extérieur, celui de la maison elle-même et celui des lèvres, fait partie de l'itinéraire. Il se trouve consigné dans nos Statuts. La seule expérience consistant à se taire touche une corde invisible en nous. Dans le fait de se taire ensemble, il y a une dimension très riche, l'expression tangible que nous cherchons tous à préserver un dialogue avec Dieu. Il s'agit de respecter le silence de l'autre. L'apprentissage de ce niveau extérieur se réalise avec le temps. Nous apprenons à donner un sens au silence.
Mais le plus difficile est le silence intérieur. Dans la cellule, durant l'oraison, les grands bruits de l'âme peuvent se déchaîner. Les jeux mentaux, les pensées et les émotions viennent allègrement nous distraire de notre prière. Au sens étymologique, c'est un bruit qui vient nous écarteler et nous séparer. Quelles sont ces distractions ? Si nous y regardons de près, nous constatons qu'il s'agit toujours d'un dialogue imaginaire. Nous parlons à des personnes de tel ou tel sujet...
Le silence des lèvres requiert un peu de volonté ; l'attention intérieure, dans le silence, à ce qui nous habite exige un long travail, un véritable apprivoisement, pour reprendre le mot que vous avez employé.
L'apprentissage du silence demande de rester en présence du Seigneur. Il ne s'agit pas de lutter contre nos pensées intérieures mais de revenir incessamment vers Dieu. Les distractions sont redoutables car nous ne les voyons pas venir et avant que nous nous en rendions compte, elles nous ont entraînés ! Le mouvement de retour vers Dieu, dès que nous constatons que nous nous sommes éloignés, manifeste que notre intention n'a pas changé : être avec Lui. Il y a réellement une part de travail, indéfiniment recommencé, qui consiste à se laisser attirer. Mais l'essentiel est apporté par le Seigneur. Nous travaillons une partie du jardin, mais Dieu donne la vraie germination. La phrase d'Isaac de Ninive est juste :
Dieu a mené son serviteur dans le désert pour parler à son cœur ; mais celui-là seul qui s'y tient à l'écoute dans le silence, perçoit le souffle de la brise légère où le Seigneur se manifeste. Au commencement, il faut un effort pour se taire, mais si nous y sommes fidèles, peu à peu, de notre silence naît quelque chose qui nous attire à plus de silence.
Ce quelque chose, dont je ne saurais définir les contours, nous savons que c'est Quelqu'un qui nous attire toujours plus dans son mystère.
Quand le moine entre dans les profondeurs de la solitude, et que son désir d'être avec Dieu est suffisamment fort, le silence devient réellement une voie privilégiée.
Cardinal Robert Sarah : Le véritable silence, autrement dit, le silence extérieur et intérieur, la solitude absolue de l'imagination, de la mémoire et de la volonté, nous plonge dans un milieu divin. Alors tout notre être appartient à Dieu.
Il faut pourtant reconnaître que le silence est difficile. Il nous fait peur. Il provoque en nous une plus grande conscience de notre impuissance et suscite une certaine crainte de notre isolement devant le Dieu invisible. Le silence réveille l'angoisse de se confronter avec les réalités nues qui sont au fond de notre âme. Notre temple intérieur est souvent si laid que nous préférons demeurer à l'extérieur de nous-mêmes pour nous dissimuler dans des artifices et des bruits mondains. Mais les moments de silence conduisent infailliblement à des décisions profondes, des décisions sans paroles, à un don de mon moi le plus intime. Les conversions s'effectuent silencieusement, et non dans des gestes spectaculaires. Le retour à Dieu, l'enfouissement en Lui, ce don total, ces instants d'intimité avec Dieu sont toujours mystérieux et secrets. Ils impliquent un silence absolu, une redoutable discrétion. Je pense qu'il faut réellement s'exercer au silence.
Dans ma vie, j'ai été initié au silence pendant les années au séminaire. Il existait des moments obligatoires de silence. Mais il faut y consentir avec joie, les accueillir comme des moments précieux et privilégiés pour la structuration de notre vie intérieure. En effet, le prêtre a pour vocation et pour mission de se tenir constamment face à un Dieu silencieux, mais dont le cœur veille, écoute et nous refaçonne à sa ressemblance afin que nous puissions « reproduire l'image de son Fils et qu'ainsi il soit l'aîné d'une multitude de frères » (Romains 8, 29). Pendant cette période de formation, je me suis rendu compte rapidement que s'il n'y a pas une discipline très forte qui consiste à vouloir rencontrer Dieu, le silence est difficile et rien ne pousse à le rechercher avec avidité. En fait, le silence est un ascenseur qui permet de rencontrer Dieu étage après étage.
Les monastères, et les chartreuses en particulier, sont des voies silencieuses privilégiées d'accès à Dieu. Mais le silence doit aussi façonner l'âme des séminaristes et des prêtres.
Nicolas Diat : Pourrions-nous alors parler de spirale du silence ?
Dom Dysmas de Lassus : L'homme peut percevoir ces spirales dans toute relation amoureuse qui va un peu loin. Au commencement, la parole est reine ; il y a tant à découvrir de l'autre. Avec le temps, la présence silencieuse prend plus de place. Il suffit d'être ensemble, car le regard exprime plus que les paroles. Le même mouvement se retrouve dans le rapport à Dieu. Comme toute relation, il a une histoire, il se développe. Isaac de Ninive, dans le texte que je viens de citer, l'exprimait ainsi : « Petit à petit, quelque chose nous attire à plus de silence », ce qui implique en fait un nouveau mode de relation. Tout se passe comme dans un livre : pour découvrir une nouvelle page, vous devez tourner — et donc cacher et, en quelque sorte, abandonner — la précédente.
Avec Dieu, ce mouvement n'a pas de fin puisqu'Il est infini. L'intimité divine qui nous comblait laisse peu à peu la place à une insatisfaction ; nous entendons comme un appel à aller plus loin mais sans connaître la direction. Tout se passe comme si le Seigneur n'était plus au rendez-vous ; ou, plus précisément, c'est nous qui ne sommes plus au rendez-vous. Nous sommes restés au même endroit alors que Dieu est allé plus loin. À ce stade, il est nécessaire d'abandonner quelque chose pour nous mettre à l'écoute des signes qu'Il donne, comme un enfant perdu dans la forêt qui écoute dans le plus grand silence pour avoir une chance de percevoir une voix qui lui donnerait une indication sur la direction à prendre.
Dans un beau texte sur la prière du cœur, dom André Poisson relate comment, avant d'entrer en chartreuse, il avait trouvé « une petite source qui établissait entre mon cœur et Dieu un lien infiniment profond et vrai ». Et puis un jour, beaucoup plus tard, il a eu un doute et il s'est rendu compte que cette petite source n'était pas Dieu alors que c'était de Lui seul qu'il avait soif. Dom André a compris qu'il devait abandonner sa chère source pour
trouver le moyen, l'attitude du cœur par laquelle j'ouvrirais la porte directement à Celui qui y frappait depuis si longtemps en vain, parce que dans ma prière je m'occupais d'abord de moi-même.
La petite source de dom André était certainement bonne et précieuse, mais pour un temps ; il ne fallait pas qu'il s'y arrête. Comme un promeneur qui découvre un paysage merveilleux ; il va s'arrêter pour le goûter longuement. À un moment, il est nécessaire de reprendre la route pour d'autres surprises, plus belles encore.
Telle est la raison de ces alternances qui se présentent comme une spirale. Pour découvrir une nouvelle relation, un nouveau langage, celui que nous connaissons doit se taire. Il faut beaucoup de silence et d'attention pour découvrir la musique nouvelle à laquelle nous ne sommes pas accoutumés.
Le grand obstacle, en général, vient de notre tendance à rester sur place aussi longtemps que nous possédons un système qui fonctionne. Notre cœur, habitué à un certain rapport avec Dieu, répugne à changer pour entrer dans une nouvelle relation ; pourtant, le Seigneur est impatient d'avancer. Alors Il part devant pour nous obliger à nous remettre en chemin.
Nicolas Diat : Le Dieu chrétien est un Dieu caché. C'est un des grands mystères du gouvernement de la Providence sur le monde. Voilà d'ailleurs un des aspects de la vie ici-bas qui empêche de croire, ce fameux Deus absconditus...
Dom Dysmas de Lassus : Il est important de citer la parole de saint Paul : « La création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu » (Romains 8, 19). Ce que nous sommes, ce que nous serons, nous ne le savons pas encore.
Dans la marche quotidienne du monde, le silence de Dieu est un phénomène très impressionnant. Comment comprendre le sens de cette absence ? Il est certainement plus facile à saisir dans notre vie personnelle.
L'homme, en tant que créature, est marqué par un égocentrisme ontologique. Un enfant qui naît n'a conscience que de lui-même. Dans un premier temps, il perçoit la mère comme une extension de sa propre personne. Nous avons tous commencé par être solipsistes ! Progressivement, par la frustration, le nourrisson finit par comprendre que sa mère est une autre personne. Plusieurs étapes et quelques années finiront par le conduire à un amour d'abord intéressé et finalement donné.
De manière parallèle, dans l'ordre de la vie spirituelle, nous avons à parcourir un immense chemin. Il faut passer de l'égocentrisme total à l'amour oblatif, totalement décentré de lui-même, à l'image du grand amour de Dieu. Voilà la marche de la plus petite créature vers l'infini céleste... Pour une évolution pareille, il faudrait normalement un temps extrêmement long. Mais tout se passe comme si Dieu était pressé. Il ne faut donc pas s'étonner si ce programme accéléré est plutôt rude. La vie est tellement courte pour réaliser un parcours si important ! Si vous la regardez du côté de l'éternité, notre vie n'est qu'un court instant. Mais cela n'empêche pas un sentiment de longueur, surtout si l'on souffre. Gardons à l'esprit cette différence, elle nous aidera à comprendre. Quand nous serons passés du côté de Dieu, notre regard sera le même que le sien. Jésus l'a expliqué :
La femme qui enfante est dans la peine parce que son heure est arrivée.
Mais, quand l'enfant est né, elle ne se souvient plus de sa souffrance, heureuse qu'un être humain soit venu au monde.
Jean 16, 21
Sur cette terre, nous avons l'occasion unique d'aimer Dieu alors qu'il se dérobe à nos yeux et à nos oreilles. La foi n'est pas donnée dans la lumière car l'éblouissement est réservé à l'éternité. Mais quand viendra pour Lui le temps de se révéler pleinement, notre joie sera éternelle de l'avoir ainsi aimé sans le voir. Jésus avait dit à ses disciples :
Vous, vous avez tenu bon avec moi dans mes épreuves. Et moi, je dispose pour vous du Royaume, comme mon Père en a disposé pour moi. Ainsi vous mangerez et boirez à ma table dans mon Royaume, et vous siégerez sur des trônes pour juger les douze tribus d'Israël.
Luc 22, 28-30
Et pour lui-même : « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » (Luc 24, 26). Il en va de même pour les hommes qui sont invités à le suivre en prenant leur Croix.
Elle peut être lourde et terrible, mais saint Paul nous rappelle que « Dieu, qui est fidèle, ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces » (1 Corinthiens 10, 13).
Restons humbles quand nous parlons de la souffrance d'autrui. Seul celui qui a vraiment souffert a le droit de parler. Dans Le Heurtoir, Paul Claudel a écrit :
Dieu n'est pas venu supprimer la souffrance, il n'est même pas venu pour l'expliquer.
Il est venu pour la remplir de sa présence.
J'ajouterais : Il est venu pour la partager et ce mystère, gravé sur le corps ressuscité de Jésus, demeurera pour toujours une source de joie et d'émerveillement. Le psaume 115 dit :
Comment rendrai-je au Seigneur tout le bien qu'il m'a fait ?
Cardinal Robert Sarah : Oui. L'amour véritable n'est pas forcément visible. Dieu est l'Amour véritable. Il est un feu dévorant qui ne peut s'éteindre tant il nous aime passionnément à travers le mystère de la Croix. Il est Deus absconditus, Dieu invisible et caché. Mais en même temps, il s'est rendu visible en son Fils, par qui
Il a fait les mondes, resplendissement de sa Gloire, effigie de sa substance, lui qui soutient l'univers par sa parole puissante.
Hébreux 1, 2-3
Il est donc proche de nous. Dans nos sociétés matérialistes, nous croyons toujours que le vrai doit être tangible et immédiat. Mais l'amour de Dieu se voile dans le silence, la souffrance, la mort, dans la chair torturée et abîmée de Jésus qui s'éteint sur la Croix.
Le prophète Élie aurait aimé voir le visage de Dieu. C'est aussi le désir et l'inquiétude religieuse la plus profondément ancrée dans le cœur de tout homme. Mais on ne peut voir Dieu sans mourir de frayeur, de stupeur et d'émerveillement. Dieu ne saurait cependant nous laisser sans satisfaire un désir humain si profond. Selon l'Épître aux Hébreux, alors que les temps furent accomplis, Dieu s'est caché derrière le visage d'un petit enfant. La majesté a choisi la vulnérabilité. L'Infini a accepté la Croix et la plus grande humiliation, car l'anéantissement est l'expression de l'amour.
L'homme aimerait posséder une compréhension immédiate de Dieu. Mais le Père est caché derrière un voile et nous ne pourrons totalement lever le mystère qu'après notre mort.
Par son silence, Dieu veut nous donner d'aller au-delà du simple amour humain pour comprendre l'amour divin.
Nicolas Diat : Comment le chartreux peut-il comprendre le mystère insondable du silence de Dieu devant les atrocités qui sont commises chaque jour devant nos yeux ? En Irak et en Syrie, des enfants sont mutilés, violés, vendus, réduits en esclavage, crucifiés, et Dieu ne dit mot ? La politique d'extermination de l'État islamique se déchaîne contre les chrétiens d'Orient et le Dieu d'amour semble absent ?
Dom Dysmas de Lassus : Puis-je d'abord ouvrir la question ? Le génocide actuel des enfants trisomiques en Occident n'est pas moins dramatique, et je ne suis pas certain qu'il soit moins barbare ; il est seulement moins visible. En ces circonstances, qui touchent l'Orient comme l'Occident, je pense que nous devons méditer le livre de Job. Dans sa certitude d'être dans son droit, Job va jusqu'à provoquer Dieu en jugement. Quelle est la réponse de Dieu ? Dieu dit simplement à Job qu'il ne peut pas comprendre, mais Il prend part à sa révolte et lui donne raison. À la fin du livre, Il s'adresse ainsi à ses amis : « Vous n'avez pas parlé de moi avec droiture, comme l'a fait mon serviteur Job » (Job 42, 8).
Mais Job ne peut comprendre les plans de Dieu car la clé essentielle, la vie éternelle, n'a pas encore été donnée. Les pires choses ont une fin quand nous sommes passés du côté du Royaume de Dieu. Voyez les migrants : ils sont prêts à affronter des dangers extrêmes dans le faible espoir de trouver pour quelques années une vie meilleure en Europe. Mais Dieu notre Père nous prépare une vie infiniment meilleure et sans limites. Ce qui manque à l'homme, c'est de pouvoir imaginer l'éternité, la plénitude sans fin donnée par la communion totale avec Dieu, la terre où prendra corps la justice que les prophètes ont tenté de décrire.
Le silence de Dieu ne peut se comprendre sans la perspective de la vie éternelle. Le temps de Dieu est différent du nôtre ; pour Lui, « mille ans sont comme un jour » (2 Pierre 3, 8). Il nous laisse dans l'épreuve pour peu de temps, avant de nous sauver pour une vie entière. Qui oserait se plaindre d'un chirurgien qui, en deux heures d'une opération douloureuse, guérirait d'une maladie pour toute la vie ? Son cabinet serait assiégé ! Avant d'entrer au carmel, sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus avait suivi les conférences sur la vie éternelle de l'abbé Arminjon. Un mot l'avait frappée : l'abbé disait que lorsque l'âme aurait quitté cette vie, le Seigneur lui dirait : « Maintenant mon tour ! » Ce qui signifie : « Durant ta vie terrestre, tu m'as donné tout ce que tu pouvais par amour, maintenant à mon tour de donner, infiniment et pour une éternité ». Jésus l'avait dit :
Je vous le dis en vérité, nul n'aura quitté maison, ou frères, ou sœurs, ou père, ou mère, ou enfants, ou champs, à cause de moi et à cause de l'Évangile, qui ne reçoive le centuple maintenant, en ce temps-ci : maisons, frères, sœurs, mères, enfants et champs, avec des persécutions, et, dans le siècle à venir, la vie éternelle.
Marc 10, 29-30
Nous devons comprendre de la même façon le silence de Dieu, qui ne revêt aucun sens définitif. Il se tait pour quelques heures en laissant le monde entre nos mains. Mais il viendra le jour où il fera « toutes choses nouvelles » (Apocalypse 21, 5).
Dieu peut tirer le plus grand bien du mal même. Tout ce que Dieu permet a un sens. À la mystique Julienne de Norwich, qui aimait parler de la courtoisie, de l'affabilité, de la simplicité, de la modestie de Dieu, et qui eut une nuit quinze visions sur lesquelles elle médita toute sa vie, Jésus avait demandé : « Quel est le plus grand péché qui ait jamais existé dans le monde si ce n'est celui d'Adam ? » Il ajoutait alors cette parole extraordinaire : « Puisque j'ai réparé le plus grand mal, tenez pour certain que je réparerai aussi tous ceux qui sont moindres ». Pour la réconforter, il lui disait : « Tout ira bien, tu le verras toi-même ». La recluse conclut : « Par ces mots, Notre Seigneur voulait dire : pour le moment, sois seulement fidèle et confiante. Un jour viendra où tu verras cela en toute vérité au sein d'une joie parfaite ».
Finalement, nous sommes un peu comme Job. Nous savons désormais que la vie éternelle existe, mais nous n'en avons pas l'expérience. Alors nous continuons à buter sur le mal de cette terre. Avec Pascal, il faut poser un pari sur l'éternité. Jésus n'a pas dit grand-chose qui nous permette d'imaginer la vie éternelle, mais nous avons une certitude :
Tout ce qui est vrai et noble, tout ce qui est juste et pur, tout ce qui est digne d'être aimé et honoré, tout ce qui s'appelle vertu et qui mérite des éloges. 
Philippiens 4, 8
Et aussi tout ce qui est beau, rien de tout cela ne sera détruit mais au contraire accompli pour trouver sa plénitude.
Cardinal Robert Sarah : Nous sommes souvent révoltés devant des événements insoutenables. Dieu semble dormir et ne pas défendre les plus faibles de ses fils. Il a sa manière de s'occuper des pauvres que nous ne pouvons pas comprendre. Dieu veut que cette souffrance contribue au salut du monde comme la mort même du Christ. En réalité, une terre sans Dieu est un monde d'une grande cruauté qui fait couler des fleuves de sang ; sa barbarie se répète sous tous les cieux et à toutes les époques de l'histoire.
Souvenons-nous d'Auschwitz. À l'intérieur du camp de concentration, il y avait une prison horrible, le fameux bunker de la faim, celui de la mort lente et cynique. Là, dans une cellule souterraine, saint Maximilien Kolbe est mort après une longue et terrible agonie. Tout autour de lui il ne trouvait que torture, barbarie, souffrance et misère. Dehors, il y avait une cour où quelque vingt mille hommes furent assassinés ; à côté, l'« hôpital » où l'on pratiquait la vivisection sur des êtres humains et, au bout d'une allée, le four crématoire. Pourtant, dans le cœur du père Maximilien Kolbe régnait la joie, et cette paix que le Christ avait promis de donner à ses disciples et à ceux qui suivent son exemple en mourant sur la Croix, comme Lui, pour que d'autres vivent. Dans des circonstances analogues, saint Thomas More, emprisonné, puis exécuté, priait, dans la Tour de Londres :
Des biens temporels, des amis, de la liberté, de la vie et de tout le reste, la perte est nulle en considération de la richesse qu'est le Christ.
Je pourrais porter le même regard sur l'assassinat des sept moines de Tibhirine, en Algérie, en 1996. Leur unique vocation était la prière et le service de Dieu et de leurs frères. Tous ces morts participent à la mort du Christ pour le salut du monde.
Nombreux sont ceux, aujourd'hui, qui endurent un martyre non sanglant, en essayant de vivre leur foi dans un monde de plus en plus athée, hédoniste, indifférent ou même hostile à Dieu. Nous ne devons pas avoir peur de l'opposition du monde ; cette haine grandissante doit plutôt nous réjouir. C'est là ce que Jésus avait promis :
Rappelez-vous la parole que je vous ai dite : Le serviteur n'est pas plus grand que son maître. Si l'on m'a persécuté, on vous persécutera, vous aussi. Si l'on a observé ma parole, on observera aussi la vôtre. Les gens vous traiteront ainsi à cause de moi, parce qu'ils ne connaissent pas celui qui m'a envoyé.
Jean 15, 20-21
Lorsque la foi chrétienne est persécutée, elle devient plus forte.
Certes, nous serons toujours surpris par les choix de Dieu. L'homme ne peut saisir immédiatement le bien que Dieu veut pour lui en traversant l'épreuve la plus horrible.
Il n'est que le regard de la foi qui puisse nous permettre de continuer à avancer vers Dieu. Qui sait si Dieu ne donnera, au moment qu'il voudra, un magnifique printemps aux chrétiens d'Orient. Nos yeux d'hommes sont trop faibles et malades pour comprendre l'économie du ciel.
Dom Dysmas de Lassus : J'aimerais simplement rappeler une histoire. Un numéro de la revue Cahiers sur l'Oraison rapporte qu'avant de partir pour la chambre à gaz, sur un petit billet, un Juif écrivit :
Seigneur, souviens-toi aussi des hommes de mauvaise volonté, mais ne te souviens pas alors de leurs cruautés.
Souviens-toi des fruits que nous avons portés à cause de ce qu'ils ont fait.
Et fais, Seigneur, que les fruits que nous avons portés soient un jour leur rédemption.
Nous devons méditer la grandeur de ce message qui montre que l'Esprit-Saint était à l'œuvre dans l'horreur des camps. Dans le livre de Daniel, Dieu n'empêche pas que trois jeunes gens soient jetés dans la fournaise, mais il les protège car l'ange du Seigneur y descend avec eux. Cette histoire est symbolique. Dieu ne nous évite pas l'épreuve, mais comme il nous le dit dans le psaume 90 (15-16) :
Je suis avec lui dans son épreuve.
Je veux le libérer, le glorifier ;
De longs jours, je veux le rassasier,
Et je ferai qu'il voie mon salut.
Cardinal Robert Sarah : Il est urgent que le monde moderne retrouve un regard de foi. Sinon l'humanité court à sa perte. L'Église ne peut se cantonner à une vision purement sociale. La charité a un sens spirituel. La charité a un rapport intime avec le silence de Dieu.
Dieu possède un plan de salut pour le monde, et les hommes doivent chercher à toujours mieux comprendre son regard. Nous devons vouloir le rejoindre dans son silence.
Nicolas Diat : Révérend Père, en préparant notre entretien, vous me disiez : « Comme toutes les grandes questions, plus nous réfléchissons au silence, moins nous comprenons. Qui a jamais compris l'amour ? »
Éminence, souscrivez-vous à cette remarque difficile et pleine d'espérance ?
Cardinal Robert Sarah : Qui peut comprendre Dieu ? Qui peut entrer dans le silence pour saisir son mystère et sa fécondité ? Nous pouvons réfléchir au silence afin de nous rapprocher de Dieu, mais il y a un moment où notre pensée ne pourra plus progresser. Comme toutes les questions liées à Dieu, il y a un stade où la recherche ne peut plus avancer. L'unique chose à faire est de lever les yeux, de tendre les mains vers Dieu, de prier en silence dans l'attente de l'aurore.
Le silence fait partie de ces interrogations qui nous montrent qu'il y a un mystère devant le mystère.
Le silence est la condition pour s'ouvrir aux grandes réponses qui nous seront données après la mort. Nous aimerions que Dieu parle dès notre passage en ce monde. Mais pour l'heure, nous vivons dans la nuit en priant en silence. Un jour, nous comprendrons tout. D'ici là, il faut chercher sans faire de bruit. Je sais combien le silence de Dieu se heurte constamment à l'impatience de l'homme. Aujourd'hui, plus encore, l'homme nourrit une forme de rapport compulsif au temps.
Dom Dysmas de Lassus : Quand j'étais au noviciat, le Père-maître m'a donné en lecture Les Mystères du christianisme de Matthias Joseph Scheeben. À la fin de chaque chapitre, le théologien prenait soin de souligner que nous avions compris peu de chose et que la plus grande part nous échappait encore. Il avait raison : plus on étudie un mystère, plus on comprend qu'on ne comprend pas, ce qui fait grandir l'admiration.
Il est heureux que tant de problèmes nous échappent ; il reste un infini à découvrir. Les réalités les plus familières sont remplies de mystère. Par exemple, plus la science avance et moins elle comprend la matière. Seul celui qui n'y a pas réfléchi pense qu'il sait ce qu'est le temps. Comment imaginer que nous puissions résoudre le sens de l'action de Dieu en ce monde ?
La contemplation se nourrit davantage de ce que nous ne comprenons pas. Dans la méditation, l'homme cherche à saisir quelque chose du mystère.
Dans la contemplation, il s'émerveille et s'abandonne à l'amour de Dieu qui nous dépasse.
« Si tu comprends, ce n'est pas Dieu », a écrit saint Augustin (Sermon 117). Dans la foi, l'incompréhension est essentielle et ce n'est pas une frustration, cela permet de rêver. Un espace béant est ouvert et notre silence vient se glisser dans cette attente.
Nicolas Diat : Pourquoi le silence est-il si important pour l'Église ?
Cardinal Robert Sarah : Si l'homme cherche Dieu et qu'il veut le trouver, s'il désire une vie d'union plus intime avec Lui, le silence est le chemin le plus direct et le moyen le plus pur pour y parvenir. Le silence est capital car il permet à l'Église de marcher sur les traces de Jésus, en imitant les trente années silencieuses à Nazareth, les quarante jours et les quarante nuits de jeûne et de dialogue intime avec le Père, dans la solitude et le silence du désert. Comme Jésus placé devant les exigences de la volonté de son Père, l'Église doit rechercher le silence pour entrer toujours plus profondément dans le mystère du Christ. L'Église doit être le reflet de la lumière qui jaillit du Christ. Et la lumière du Christ étincelle, rayonne, illumine en silence, et ne peut être arrêtée par la nuit assourdissante du péché, ce qui fait dire à saint Jean :
La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas arrêtée.
La lumière ne fait pas de bruit. Si nous voulons approcher de cette source lumineuse, il faut nous mettre dans une attitude de contemplation et de silence.
Pour refléter l'éclat du Christ, les chrétiens doivent ressembler au fils de Dieu. Ce jaillissement de lumière est toujours discret.
La véritable nature de l'Église ne se trouve pas dans ce qu'elle fait mais dans ce qu'elle témoigne. Là où sont les choses profondes et mystérieuses, là est le silence. Le Christ nous a demandé d'être une lumière. Il ne nous a pas enjoint de conquérir le monde mais de montrer aux hommes le chemin, la vérité et la vie. Il nous a demandé d'être des témoins silencieux mais convaincants de son Amour.
Le silence est le lieu où nous accueillons les mystères. Pourquoi la semaine sainte est-elle célébrée dans le silence ? La réponse est simple : nous devons entrer dans la Passion pour nous configurer au Christ, être en communion avec ses souffrances, lui devenir conforme dans sa mort, afin de parvenir à ressusciter d'entre les morts (cf. Philippiens 3, 10). Le profond silence du samedi saint n'est pas un jour de tristesse mais un moment de notre mise au tombeau avec le Christ et de contemplation du mystère que la raison ne peut pénétrer sans l'aide de Celui qui sonde les cœurs et sait quel est le désir de l'Esprit (cf. Romains 8, 27). Conduite par l'Esprit-Saint, l'Église a une mission d'éducation au silence car il n'y a pas de vie dans le silence sans une vie totalement conduite par l'Esprit.
Comment pourrais-je oublier les missionnaires spiritains que je voyais prier de longues heures dans le silence de l'église de mon village d'Ourous ? Ils étaient absolument fidèles aux enseignements du Christ. Ces prêtres se retiraient dans le désert intérieur de leur cœur pour être avec Dieu. J'ai eu beaucoup de chance d'avoir de tels hommes pour modèle.
Les enfants doivent être initiés au silence. Les jeunes qui vont recevoir le corps du Christ pour la première fois doivent se préparer en se mettant à l'écart du monde pendant quelques jours, partir dans un endroit désert où ils se disposent en silence à rencontrer Dieu.
Sans le silence, l'Église manque à sa vocation. J'ai peur que la réforme de la liturgie, surtout en Afrique, soit souvent l'occasion de fêtes bruyantes purement humaines qui ne correspondent guère à la volonté du fils de Dieu exprimée lors de la dernière Cène. Il ne s'agit pas de repousser la joie des fidèles, mais chaque chose en son temps. La liturgie n'est pas le lieu des réjouissances humaines, des passions, des paroles foisonnantes et discordantes, mais de la pure adoration.
Aujourd'hui, le bruit envahit tant d'aspects de la vie des hommes. L'Église ferait une grave erreur en ajoutant du bruit au bruit. L'amour n'a pas besoin de paroles.
Dom Dysmas de Lassus : Mon humble expérience de chartreux m'entraîne à dire que l'Église ne doit pas perdre le sens du sacré. Si nous abandonnons le mystère, nous perdons l'Infini. Comme disait Qohélet, il y a « un temps pour se taire et un temps pour parler » (Qohélet 3, 7). L'Église a l'ardente obligation de porter aux hommes le mystère de Dieu. La parole qui va porter ce message doit avoir pénétré celui qui la dit pour devenir totalement sienne. La lectio divina, l'écoute de la Parole de Dieu, qui a toujours été au cœur de la vie monastique, est le temps de la parole, le temps du cœur qui écoute, qui reçoit, qui se laisse imprégner. Elle est aussi le temps du silence qui va longuement ruminer pour laisser la Parole pénétrer jusqu'au fond de l'être, et devenir vraiment nôtre. Si nous passons trop vite, l'empreinte demeurera superficielle ou s'effacera. Les chartreux n'ont pas la mission de prêcher et je n'ai donc pas d'expérience en ce domaine, mais personne ne peut douter qu'une parole qui vient du cœur, et qui a été vécue en profondeur par celui qui la porte, pénétrera davantage celui qui l'écoute.
Dans un texte célèbre, L'Échelle du cloître, Guigues II, douzième prieur de la Grande Chartreuse, a illustré les étapes de cette pénétration. Elle commence par la lecture, et se poursuit par la méditation. Celle-ci ouvre sur le cœur à cœur avec Dieu et s'épanouira en contemplation. Quand nous sommes face à un Dieu fait homme, comment ne pas rester silencieux ? La lecture, l'étude, la rumination, ces premières étapes débouchent finalement sur le silence ; là, au lieu de travailler nous-mêmes, il importe de laisser l'Esprit-Saint travailler en nous, pour expliquer le mystère que notre intelligence ne peut comprendre. L'Esprit a le pouvoir de nous saisir jusqu'au fond par l'amour qu'il suscite en nous.
Le silence dans la vie de l'Église me semble lié au mystère et à la délicatesse de la voix divine. Pour l'entendre, il faut tendre l'oreille car le Saint-Esprit ne parle pas fort, Jésus et son Père non plus. Lorsque le Verbe s'est fait homme et est venu vivre à Nazareth, pendant trente ans les Nazaréens n'ont rien vu ! Il faut donc du temps et du silence pour discerner les voix du ciel, discrètes et infiniment respectueuses.
Cardinal Robert Sarah : Le mystère, c'est l'Infini qui vient à la rencontre du fini. Quand nous observons la vie de Jésus, sa discrétion et son silence sont saisissants. L'Église doit suivre le message et la manière du Christ. Elle doit témoigner par sa vie et être sobre dans ses paroles. Si nous ne faisons que remâcher nos propres pensées, nous nous éloignons du mystère. Les grands saints n'ont guère parlé, et pourtant ils sont les meilleurs messagers de l'Église. Quand les martyrs étaient attaqués, ils ne se défendaient pas, ils se taisaient. Ils vivent désormais une vie cachée avec le Christ en Dieu (cf. Colossiens 3, 3). Les succès, les louanges, les persécutions ou la mort n'ont aucune importance. Dans ce sillage, saint Bruno est un exemple parfait.
Bien sûr, quand les barbares s'acharnent et emploient les moyens les plus raffinés pour détruire la morale, la famille et le mystère, il est nécessaire de parler avec force. En tant qu'enfants de Dieu, il faut savoir choisir son temps, ses mots, les armes de la foi et de la charité. Les nobles combats ont horreur de la vulgarité et des bavardages inutiles. Quelques phrases suffisent pour dire la vérité. Aujourd'hui, la crise du monde moderne avec ses sinistres répercussions sur l'Église et ses responsables hiérarchiques n'empêche pas la vie chrétienne de se développer, la foi de se consolider, de s'affermir et de se propager. L'Église continue d'évangéliser les peuples malgré les puissances qui s'acharnent, avec plus de perversité, et tant de moyens financiers et techniques, toujours plus imposants, pour démolir la religion, la morale, la famille, le mariage, les valeurs humaines, spirituelles et éthiques fondamentales. L'Église connaît aujourd'hui des épreuves extérieures et intérieures sans commune mesure. Il y a comme un tremblement de terre qui cherche à démolir ses fondements doctrinaux et son enseignement moral pluriséculaire.
L'humanité elle-même s'est toujours imposé des règles éthiques exigeantes, des interdits, des lois impératives pour empêcher l'homme de céder aux pulsions fugaces et l'aider à s'assurer une plus grande qualité personnelle et sociale. Celle-ci est le résultat d'efforts nécessairement longs, souvent exigeants et difficiles. L'Église est violemment secouée par une apostasie générale dans les pays d'ancienne chrétienté. Elle souffre de l'infidélité des traîtres qui l'abandonnent et la prostituent. Mais cet ébranlement universel qui affecte le monde, la foi et les croyants doit être pour l'Église une occasion privilégiée de se prononcer pour Dieu (cf. Matthieu 10, 32-33) avec clarté, vigueur et fermeté en proclamant l'Évangile de Jésus-Christ. Il faut renforcer, chez chaque fidèle chrétien, l'amour de Dieu, il faut ranimer la solidité de la foi catholique, il faut proclamer la cohérence de l'Église au cœur d'un monde en plein bouleversement et menacé d'effondrement.
Nicolas Diat : Quel lien entretiennent le silence et l'humilité ?
Dom Dysmas de Lassus : Dès qu'il s'agit de Dieu, le mystère est partout. L'homme même est mystère car il est à l'image de Dieu. La création est mystère puisque Dieu est tout et que rien ne peut exister en dehors de Lui. Nous pouvons affirmer la création du monde par Dieu, selon le premier verset de la bible, mais nous ne pouvons pas l'expliquer.
Face au mystère, face à ce qui est trop grand, trop beau pour que nous puissions le saisir, on peut demeurer dans un silence émerveillé. Dans son livre Face à Dieu : la prière selon un chartreux, Augustin Guillerand écrivait avec justesse :
Pour trouver l'humilité, il vaut mieux Le regarder que se regarder.
Je ne peux pas trouver une réponse plus juste à votre question.
Cardinal Robert Sarah : Devant Dieu, nous ne pouvons qu'être humbles et silencieux. Il est, en effet, le grand mystère à méditer. Devant Dieu, nous sommes comme des puisatiers. Nous creusons sans cesse pour tenter de trouver l'eau. En descendant vers la source divine, nous trouverons les puits d'où jaillissent notre dignité et notre propre mystère. Mais nous ne pourrons pénétrer le secret de nos consciences que dans un état de perfection radicale. Saint Augustin a fait cette magnifique expérience. Dans les Confessions, il écrit :
Nous sommes nous-mêmes dehors, étrangers à nous-mêmes et nous ne pouvons atteindre à nous-mêmes que dans une ouverture totale à Dieu.
Nous devons approfondir notre quête du silence en cheminant par les sentiers de l'humilité. Ainsi, saint Pierre nous exhorte en disant :
Comme on met un vêtement de travail, revêtez tous l'humilité dans vos rapports avec Dieu et les uns avec les autres. En effet, Dieu s'oppose aux orgueilleux, aux humbles il accorde sa grâce. Tenez-vous donc humblement sous la main puissante de Dieu.
1 Pierre 5, 5-6
L'humilité des chartreux montre que le silence est une école de douceur, de sagesse et d'abandon. Ils restent humbles et confiants dans les mains de Dieu. Les fils de saint Bruno sont un modèle exceptionnel. « Si tu recherches la sagesse comme l'argent, si tu la creuses comme un chercheur de trésor » (Proverbes 2, 4), alors habille-toi d'humilité et de silence, comme le puisatier descend dans son puits et comme les mineurs descendent dans la mine en habit de travail. On ne se trouve qu'en retournant humblement à l'humus de nos origines. C'est aussi la signification de notre prostration profonde lorsque jetant par terre les couronnes de notre orgueil et de nos prétentions, nous tombons à genoux devant le trône de l'Agneau pour adorer (Apocalypse 4, 1-11 ; 5, 6-14 ; 7, 9-17 ; 8, 1-5 ; 11, 15-18 ; 14, 1-5 ; 19, 1-4).
Nicolas Diat : Quelle place le silence peut-il avoir dans la liturgie ?
Dom Dysmas de Lassus : L'adoration doit être le cœur de la liturgie. Cette attitude du cœur ne s'exprime guère par des mots mais par l'attitude, les gestes ou le silence. Une génuflexion parle d'elle-même si elle est bien faite. Si vous retirez tous les signes expressifs de l'adoration, l'attitude elle-même va disparaître, puis le sens du sacré. Se mettre à genoux, baiser le sol, comme nous le faisons en chartreuse pour l'angélus, apporter le calice à l'offertoire avec le voile huméral — ce qui est propre à notre liturgie — tous ces gestes portent en eux-mêmes leur signification.
Dans nos monastères, nous avons un beau signe avec la prosternation. Avant la messe, le prêtre se prosterne au sanctuaire ; il s'allonge sur le sol, légèrement replié sur lui-même. Après la consécration, la communauté entière fait de même. Enfin, pour l'action de grâce qui dure plusieurs minutes, en silence, nous sommes libres de nous prosterner ou de demeurer assis. Les chartreux montrent ainsi l'entière soumission de leurs êtres devant les saints mystères.
Pour exprimer la foi dans le mystère de la présence réelle de Jésus, Verbe Éternel, dans l'Eucharistie, la prosternation vaut tous les discours.
Cardinal Robert Sarah : Il me semble fondamental que les chartreux manifestent ce geste magnifique de soumission et de disponibilité à Dieu, d'humilité et d'adoration silencieuse. Certains cherchent à éliminer par tous les moyens possibles les gestes de prostration ou de génuflexion devant la Majesté divine ; pourtant ce sont des gestes chrétiens d'adoration, de sainte crainte de Dieu, de vénération, et d'amour respectueux. Ce sont les gestes de la liturgie céleste :
Et tous les Anges en cercle autour du Trône, des vieillards et des quatre vivants, se prosternèrent devant le trône, la face contre terre, pour adorer Dieu.
Apocalypse 7, 11
Entrons dans la Demeure de Dieu, prosternons-nous au pied de son Trône.
Psaume 131, 7
Entrez, courbons-nous, prosternons-nous ; à genoux devant Yahvé qui nous a faits ! Car c'est Lui notre Dieu.
Psaume 95, 6-7
Dom Dysmas de Lassus : Nous avons conservé le silence pour la prière eucharistique parce qu'il était en consonance avec notre vie. Le silence est un signe liturgique. Indépendamment de la vie cartusienne, la consécration constitue le grand moment du mystère, et le missel romain le souligne en demandant que les fidèles se mettent à genoux à ce moment précis. En chartreuse, le long silence qui entoure la consécration nous invite à entrer dans l'adoration, dont l'expression la plus forte sera la prosternation. Le silence est pour nous la meilleure manière de toucher à l'indicible.
Oui, le mystère exprime le centre de la vie humaine et de la foi chrétienne, la rencontre de l'Infini et du fini qui seule peut combler notre cœur et qui fascine notre esprit. « Voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu. Et nous le sommes ! » (1 Jn 3, 1). Dans ces mots : « Et nous le sommes ! » il y a un émerveillement qui ne finira jamais.
Je ne peux m'empêcher de penser que cet émerveillement s'est terriblement affadi. J'ai plusieurs fois posé la question à des retraitants. Avez-vous jamais entendu parler des fins dernières et de la vie éternelle dans un sermon ? La réponse a toujours été : « Jamais ». Si j'avais ajouté : « Et de la filiation divine ? » j'aurais probablement reçu la même réponse. Pourquoi ne jamais parler de ce qui fait notre espérance ? Bien plus, si nous y regardons de près, nous comprenons que cette espérance est inscrite au cœur de tout homme : l'espérance d'un amour sans limites qui ne finira jamais.
Que l'Église rappelle donc sans cesse l'importance du mystère de la filiation divine. Que les prêtres n'hésitent pas à parler des fins dernières et de la vie éternelle. Alors l'adoration ne paraîtra pas à l'homme moderne comme un abaissement, mais comme l'attitude naturelle de celui qui découvre qu'il a tout reçu. Avec l'adoration, le silence retrouvera une place naturelle.
Nicolas Diat : Comment caractériser ce que je pourrais appeler les maladies du bruit ? Vers quel type de problème conduit l'excès de bruit ?
Dom Dysmas de Lassus : Mon expérience de chartreux influence forcément la manière dont je répondrai à votre question.
Rarement exposé au bruit extérieur, en particulier à la ville, ne possédant ni téléphone portable, ni télévision, ni radio — ces deux dernières ont toujours été exclues de nos monastères — ma parole sera un peu décalée.
S'il existe une maladie du bruit, il faudrait l'appeler syndrome de l'étouffement. Je le remarque à travers l'expérience des candidats qui viennent en retraite. Souvenirs, désirs, blessures, peurs qui gisaient au fond d'eux-mêmes et qu'ils ignoraient remontent à la surface. Au quotidien, l'afflux incessant de nouvelles, de rencontres, d'activités diverses vient recouvrir sans cesse ces voix qui sont au fond de l'être et ne leur laisse pas la possibilité de remonter jusqu'à la conscience. Le silence et la solitude les révèlent. Comme la découverte n'est pas toujours agréable et que l'intéressé est assez démuni, il cherche à les conserver en dehors du champ de la conscience en maintenant le bruit permanent qui les empêche de se manifester.
Dans ce domaine, jamais l'homme moderne n'a dû affronter des tentations aussi nombreuses et fortes.
La multiplication de l'offre d'informations, de sons et d'images depuis moins d'un siècle est stupéfiante. Le paysage sonore et visuel de l'homme n'a plus rien à voir avec celui de nos aïeux. J'imagine qu'il doit falloir une certaine force d'âme pour se garder de cette invasion, non par un rejet massif, mais par une juste ascèse. Soljenitsyne avait justement remarqué que s'il y a un droit à l'information, il y a aussi un droit de n'être pas informé.
En tant que prieur de la Grande Chartreuse, je suis chargé de transmettre à la communauté les informations importantes concernant la vie de l'Église, de la France et du monde, et je dois donc lire le journal. Combien de choses intéressantes mais inutiles qui risquent d'occuper l'imagination et de lui fournir des armes contre le silence intérieur ! Un tri s'impose, d'autant plus que les journalistes soulignent surtout les événements exceptionnels. On parle d'un avion qui s'écrase, on ne va pas faire un article pour dire que tous les avions se sont posés aujourd'hui sans encombre ou que les mères de famille s'occupent de leurs enfants. Et pourtant, est-ce moins important ?
Un dernier aspect mérite d'être souligné : je ne suis pas responsable de la guerre en Syrie et je n'ai rien à apporter pour résoudre ce drame. Je suis par contre responsable de mon voisin de palier si j'apprends qu'il est malade ou solitaire. Mais parce que le premier drame est plus grand que le deuxième, il risque de le voiler à mes yeux.
Les tentations se sont multipliées ; le discernement et le renoncement sont devenus plus nécessaires que jamais. Nous avons choisi de consacrer notre vie à la recherche de Dieu dans le silence et la solitude. L'un et l'autre doivent être défendus par des choix clairs, sinon il n'en restera vite plus grand-chose. Notre vocation est rare, mais tout homme n'a-t-il pas besoin d'un peu de silence et de solitude s'il veut pouvoir garder le contact avec son cœur ? Nous avons une clôture et une règle qui nous protègent. Celui qui vit dans le monde doit trouver sa propre clôture et sa propre règle, ce n'est pas évident !
Finalement, je me demande si la voix que le monde moderne cherche à étouffer par un bruit et un mouvement incessants ne serait pas celle qui nous dit :
Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière.
L'effacement de la mort caractérise notre société, le fait est connu. On le comprend, sans Dieu, sans la vie éternelle, sans le Christ, et sans la rédemption, comment supporter la pensée de la mort ? Mangeons et buvons car demain nous mourrons. Le souvenir de notre précarité n'est que trop insistant ; alors nous cherchons à le faire taire.
Les remèdes aux maladies du bruit ? Ils découlent de ce que je viens de dire. Le grand remède, comme toujours, sera la découverte de l'amour de Dieu, de son appel à la vie éternelle, de la victoire du Christ sur la mort qui fait de cette dernière une amie, la porte qui ouvre sur la Vie. Et la miséricorde divine qui guérit de la peur du mal que nous trouvons en nous. En un mot : l'espérance.
Cardinal Robert Sarah : Loin de Dieu, le silence est une confrontation difficile avec son propre moi et avec les réalités peu reluisantes qui sont au fond de notre âme. Dès lors, l'homme entre dans une logique qui ressemble à un déni de réalité. Il s'étourdit de tous les bruits possibles pour oublier qui il est. L'homme postmoderne cherche à anesthésier son propre athéisme.
Les bruits sont des paravents qui trahissent une peur du divin, une peur de la vie réelle et de la mort. Mais
Qui donc peut vivre et ne pas voir la mort ? Qui s'arracherait à l'emprise des enfers ?
Psaume 88, 49
Le monde occidental en vient à maquiller la mort afin de la rendre acceptable et joyeuse. L'instant du trépas devient un moment bruyant où le vrai silence se perd dans des paroles compassionnelles faibles et inutiles.
L'angoisse de ce qui ne fait pas de bruit est la manifestation de sociétés liquides qui ont développé des peurs névrotiques du silence.
Le chrétien ne peut craindre le silence car il n'est jamais seul. Il est avec Dieu. Il est en Dieu. Il est pour Dieu. Dans le silence, Dieu me donne ses yeux pour mieux le contempler. L'espérance chrétienne est le fondement de la vraie recherche silencieuse du croyant. Le silence n'est pas effrayant ; au contraire, il est l'assurance de rencontrer Dieu.
Les enfants de Dieu sont appelés à vivre éternellement avec le Père. Par le silence, ils doivent s'habituer à être avec Dieu. Ici-bas, la prière silencieuse des citoyens de la terre est un apprentissage de ce que les citoyens du ciel vivront éternellement. Dans le silence de l'église d'Ars, le paysan vivait déjà la liturgie céleste : « Je l'avise et il m'avise ! » Assis silencieusement aux pieds de Jésus, nous apprenons à prier sans interruption et à devenir des témoins intrépides de l'Évangile.
Il faut se méfier du vacarme de la vie contemporaine. Ce bruit imposé est un danger sournois pour l'âme. Les difficultés rencontrées aujourd'hui pour trouver le silence sont plus fortes que jamais. Il y a une situation diabolique. Mais le Christ lui-même devait s'arracher de la foule pour partir au désert. Dans ces immensités, Il vivait le face-à-face le plus intime et le plus sublime !
Il me revient en mémoire les paroles fortes de saint Jean-Paul II dans son encyclique Redemptoris missio :
L'élan renouvelé vers la mission ad gentes demande des saints missionnaires. Il ne suffit pas de renouveler les méthodes pastorales, ni de mieux organiser et de mieux coordonner les forces de l'Église, ni d'explorer avec plus d'acuité les fondements bibliques et théologiques de la foi : il faut susciter un nouvel élan de sainteté chez les missionnaires et dans toute la communauté chrétienne, en particulier chez ceux qui sont les plus proches collaborateurs des missionnaires.
Jean-Paul II concluait :
Le missionnaire doit être un contemplatif en action. Le contact avec les représentants des traditions spirituelles non chrétiennes, en particulier celles de l'Asie, m'a confirmé que l'avenir de la mission dépend en grande partie de la contemplation. Le missionnaire, s'il n'est pas un contemplatif, ne peut annoncer le Christ d'une manière crédible ; il est témoin de l'expérience de Dieu et doit pouvoir dire comme les Apôtres : ‘Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de Vie ; ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous. Quant à notre communion, elle est avec le Père et avec Son Fils Jésus-Christ’ (1 Jean 1, 1.3).
Aujourd'hui, l'Église a une mission centrale. Elle consiste à offrir le silence aux prêtres et aux fidèles. Le monde refuse la solitude avec Dieu de manière répétée et violente. Alors, que le monde se taise et que le silence revienne...
Nicolas Diat : Quel pourrait être le lien entre le silence et la prière continuelle ?
Dom Dysmas de Lassus : L'expression prière continuelle ne doit pas tromper : il ne s'agit pas de dire des prières sans s'arrêter. En fait, cette formule désigne une manière d'être sans cesse avec Dieu, de se laisser habiter par lui, de vivre consciemment cette inhabitation. Une femme qui a connu cette expérience témoigne :
Mon moi de surface voit mon moi intérieur en adoration. Et si la surface veut s'en mêler et rejoindre par une prière parlée l'adoration profonde, ça arrête tout. Je ne peux me joindre à ce moi intérieur que par le silence, regarder l'adoration en moi et me taire.
Cahiers sur l'oraison, n° 211, janvier-février 1987
Cette femme vit dans le monde, ce qui veut dire que cette expérience n'est pas réservée aux religieux.
Peut-on considérer le silence comme une voie vers la prière continuelle, ou au contraire la prière continuelle comme une voie vers le silence ? Posée ainsi, la question serait trop simple car l'un et l'autre sont vrais. Je préférerais mettre ensemble deux aspects que j'ai déjà évoqués : plus on entre dans le mystère, plus on entre dans le silence. De même, plus on entre dans l'intimité d'une personne, plus le silence et le simple regard prennent de place. La prière continuelle contient l'un et l'autre : une intimité habituelle avec Dieu qui rend son mystère plus fascinant que jamais. Le moine reçoit alors ce que saint Bruno avait évoqué : « Une paix que le monde ignore et la joie dans l'Esprit-Saint ». La joie de l'union intime n'a plus besoin de beaucoup de paroles. Le silence ne demande plus d'efforts à ce stade, il en faudrait plutôt pour en sortir.
Un tel état n'est pas habituel. Un frère chartreux qui a l'expérience de la prière continuelle me disait : « Nous ne sommes pas maître ». Cela voulait dire que le choix appartient à l'hôte intérieur, à l'Esprit-Saint qui attire dans un monde où on ne peut guère que se taire, comme lorsqu'on est pris par une émotion intense. Dans la vie courante, la prière prendra la forme évoquée à l'instant : l'activité ordinaire se poursuit, mais quelque chose à l'intérieur demeure silencieusement uni à celui que nous aimons et qui nous aime, une présence aimante qui suffit à combler.
Lorsque nous n'habitons plus avec, mais l'un en l'autre, comme le priant n'est pas maître de l'œuvre que Dieu fait en lui, il s'unit simplement à ce mystère dont il n'a pas besoin de connaître les contours. Il ne demande pas d'explications. « Je suis à mon Bien-Aimé et mon Bien-Aimé est à moi », dit le Cantique des Cantiques (6, 3).
Cardinal Robert Sarah : Si notre cœur réussit à s'évader du monde et de ses séductions pour être avec le Seigneur, nous aurons la grâce du silence. Tous les bruits les plus dégradants ou les plus vulgaires ne pourront jamais recouvrir un cœur qui a fait le choix du Christ. Un homme qui aime vraiment Dieu peut être dans une relation continuelle avec le Transcendant. Un homme qui vit dans le silence avec Dieu pourra contribuer à attirer des âmes vers la contemplation du Créateur du monde.
Saint Augustin était fortement attiré par la vie monastique. Dans De moribus ecclesiae catholicae, il écrit :
Comment ne pas admirer, comment ne pas louer ces hommes qui, méprisant et désertant les séductions de ce monde, se rassemblent pour mener une vie très chaste et très sainte et passer le temps à prier, à lire et à échanger des idées. Aucun orgueil ne vient les enfler, aucun acharnement les agiter, aucune envie les travailler ; mais, modestes, réservés, paisibles, c'est une vie de parfaite concorde et de perpétuelle contemplation qu'ils offrent spontanément à Dieu comme un gage de suprême reconnaissance pour la conduite qu'il leur a valu de pouvoir tenir. Aucun d'eux ne possède quoi que ce soit en propre, aucun n'est à charge de qui que ce soit. Ils travaillent de leurs mains pour pouvoir nourrir leurs corps sans que leur esprit en soit pour autant détourné de Dieu.
Plotin lui-même avait clairement perçu les conditions essentielles de la contemplation. Ainsi pouvait-il considérer dans les Ennéades :
Pour s'élever à la contemplation de l'Âme universelle, l'âme doit en être digne par sa noblesse, s'être affranchie de l'erreur et s'être dérobée aux objets qui fascinent les regards des âmes vulgaires, être plongée dans un recueillement profond, faire taire autour d'elle, non seulement l'agitation du corps qui l'enveloppe et le tumulte des sensations, mais encore tout ce qui l'entoure. Que tout se taise donc, et la terre et la mer et l'air et le ciel même.
Dom Dysmas de Lassus : Que tout se taise pour que Dieu se fasse entendre. Et comme vous aimez le dire, Il se fait entendre dans le silence. Est-ce pour cela que les moines ont toujours aimé la prière de nuit ? Déjà saint Antoine passait des nuits entières à prier. L'office de nuit est un temps central de la vie cartusienne que nous n'abandonnerons jamais.
Au milieu du sommeil, ce temps est entièrement donné à la prière, ce qui lui donne une dimension particulière : l'office de nuit est un don gratuit pour Dieu seul. Veilleurs dans la nuit, nous offrons notre pauvreté, que nous connaissons bien, en même temps que celle du monde. Cette belle parole de nos Statuts prend plus que jamais son sens :
Séparés de tous nous sommes unis à tous car c'est au nom de tous que nous nous tenons en présence du Dieu vivant.
Statuts 34, 2
J'ai toujours aimé cette parole du chapitre : « Fonction de notre Ordre dans l'Église ». Alors que le monde dort, nous choisissons de nous lever pour unir notre louange et notre intercession à celle du Christ, pour que la prière des hommes, ce lien vital entre le ciel et la terre, ne cesse pas. Quand nous irons nous coucher, d'autres, bénédictins ou cisterciens, prendront le relais.
Nicolas Diat : L'office de nuit n'est-il pas l'âme de l'ordre des Chartreux, la prière qui traverse toute son histoire ?
Dom Dysmas de Lassus : J'hésite à répondre oui, en ce sens que, par le mystère qui s'y accomplit, l'Eucharistie reste le centre naturel de nos journées. Et pourtant, nul ne doute que l'office de nuit ait une place très spéciale dans notre vie. Par sa durée, de deux à trois heures toutes les nuits, par ce moment très particulier, entre deux sommeils, la prière nocturne restera toujours un temps irremplaçable. Que nous soyons distraits ou recueillis, ce moment nous façonne. C'est une prière du corps autant que de l'esprit, en raison du chant, mais aussi simplement parce que nous sommes là.
Nos pères tenaient tellement à la prière nocturne que jusqu'à la Révolution française, ils chantaient de mémoire toute la psalmodie de l'office de nuit dans l'obscurité complète. Celui-ci a une dynamique particulière. Nous sommes ensemble et nous sommes seuls. L'équilibre de notre vie, faite de solitude et de vie commune, se trouve réalisé au cœur de notre prière, dans une unité profonde ; le chant choral reste une œuvre collective où nous avons besoin les uns des autres. Mais dans la nuit, le chœur invisible nous laisse seuls dans une atmosphère d'intimité qui facilite le cœur à cœur avec Dieu. Son mystère semble plus proche et plus insaisissable.
Nous unissons notre prière à celle du Christ selon la belle parole de saint Augustin :
En toute la liturgie, c'est le Christ qui prie pour nous, comme notre Prêtre, et en nous, comme notre Chef. Ainsi nous reconnaissons en lui nos propres voix, et en nous la sienne.
Exposés sur les Psaumes, Psaume 85
Seule la lumière du Christ brûle intensément dans l'église.
L'Eucharistie garde la première place, elle nous unit à toute l'Église. L'office de nuit marque davantage notre particularité, nous distinguant des frères qui sont présents à l'office mais généralement ne chantent pas, priant en silence dans la partie la plus obscure de l'église. Les équilibres qui caractérisent la vie cartusienne sont ainsi présents : vie solitaire et œuvre commune, prière silencieuse et prière chorale, moines convers et moines du cloître et, dois-je ajouter, moines et moniales.
Ce fait est peu connu, mais presque depuis l'origine, la vocation cartusienne a été vécue au masculin et au féminin. Nées cinquante ans seulement après la mort de saint Bruno, les moniales chartreuses restent bien vivantes aujourd'hui, discrètes et effacées, mais non moins essentielles à la plénitude du charisme de saint Bruno. Elles aussi prient comme nous au milieu de la nuit.
L'âme de l'ordre, c'est la soif de Dieu. Nous portons en nous l'attente de l'humanité qui, sans le savoir, a soif de Dieu quand elle aspire à la paix, à la justice et à l'amour.
Nous voudrions répondre à Dieu, qui désire tant nouer une relation d'amour avec les hommes. « J'ai soif », a dit Jésus sur la Croix.
Dans le silence de la nuit, celui de la cellule et celui du cœur des chartreux, nous Lui présentons la soif inextinguible des hommes, et, à l'humanité, celle de Dieu, participant ainsi à l'œuvre de Jésus en qui ces deux élans se sont, pour toujours, rencontrés.
Voilà, depuis deux mille ans, la grande et humble ambition de la Grande Chartreuse, et de tous les enfants de saint Bruno.
In La Force du Silence, Fayard