mercredi 10 janvier 2024

En pleurant... Gaultier Bès, Nauru île-martyre


Loin de « l'Europe aux anciens parapets », il existe un exemple contemporain, abondamment documenté, de l'effondrement aussi brutal que complet d'une société qui, pourtant, aurait pu suivre des voies bien différentes. Comment une île paradisiaque, aux ressources exceptionnelles, peut-elle devenir un enfer ? Soumettez-la quelques décennies au système productivisme le plus débridé, et vous verrez le résultat. C'est cette histoire incroyable et vraie, édifiante et terrible, d'une puissance allégorique hors du commun, que raconte Luc Foliet dans Nauru, l'île dévastée.

Imaginez : un minuscule ilot, perdu au beau milieu de l'océan Pacifique, où quelques centaines de personnes réunies en douze tribus vivent, depuis des siècles, de fruits et de pêche. Un explorateur britannique accoste en 1798, suivi par des groupes d'hommes armés. Ils y découvrent une matière abondante et précieuse, le phosphate, formé par le guano (les fientes d'oiseaux) accumulé depuis des millénaires, qui attirera de plus en plus de colons venus d'Allemagne, lesquels occidentaliseront les indigènes à marche forcée. À l'issue d'un sanglant conflit tribal, l'île est annexée par le Reich en 1888, puis passera sous domination australienne de 1914 à 1968, avec une période d'occupation japonaise entre 1942 et 1945. L'extraction et l'exportation de phosphate décolle pendant l'entre deux guerres, l'île devenant une énorme mine à ciel ouvert. Le phosphate fournit le phosphore, troisième élément des composants de base des engrais minéraux (NPK), indispensables à l'agriculture mécanisée. La demande ne cessera de croître au cours du XXe siècle, pour alimenter les besoins de l'agro-industrie australienne et néo-zélandaise. L'exploitation massive de minerai de phosphate, l'un des plus purs au monde, bouleversera à jamais la vie de l'ile.

Indépendante en 1968, Nauru devient rapidement l'un des pays les plus riches au monde. L'exploration du gisement est nationalisée, les habitants jouissant dès lors d'une prospérité inimaginable. Le travail est délégué à des immigrés chinois. L'eau et l'électricité deviennent gratuites ; des femmes de ménage (étrangères) sont embauchées par l'État pour ses administrés. L'île se couvre de boutiques de luxe, de fast-food et de 4x4 (dans les années 1970-1980, chaque foyer nauruan possède six ou sept voitures). La richesse écologique de la forêt tropicale, ses récifs coralliens, sont saccagés. Le paysage, creusé, raviné, arasé, prend des airs de désolation. L'extraction atteint son pic dans les années 1970 : deux cent vingt-cinq millions d'euros de bénéfices en 1974. Le PIB par habitant est le plus élevé au monde, après celui de l'Arabie saoudite. Les gouvernants, largement corrompus, lancent le petit État dans la spéculation immobilière. Un immense gratte-ciel, le Nauru House à Melbourne, symbolise ces excès.

La situation se maintient bon an mal an jusque dans les années 1990 : comme prévu, les gisements s'épuisent, la production s'effondre, la richesse s'évapore. Les pouvoirs publics font de l'île un paradis fiscal pour tenter d'attirer de nouveaux capitaux. Las ! La dégringolade sera inexorable.

Aujourd'hui, Nauru est exsangue et ruinée. Le PIB est l'un des trois plus faibles au monde. L'espérance de vie est en chute libre. Le chômage atteint 90%. La population est elle-même minée par l'obésité, le diabète et la passivité. La culture traditionnelle est en lambeaux. Les jeunes générations doivent tout réapprendre : à pêcher, à s'occuper d'une maison, à marcher cent mètres même. De la beauté de l'île, il ne reste rien. Pour nourrir le sol de ses grands voisins, le monticule a été dévasté.

Tout dans cette histoire ressemble à une fable : les phénomènes y sont concentrés avec une puissance inouïe dans le temps et dans l'espace. Chaque trait semble à la fois hyperbolique et familier. Ce microcosme est un miroir grossissant de l'état de notre monde. Cette évolution déploie en un siècle trois cents ans de développement industriel (et colonial), jusqu'à l'effondrement définitif d'un territoire assassiné. À Nauru, « le futur a déjà eu lieu»1.

Gaultier Bès, in Nos futurs, Que faire quand tout se défait ?

 

1. Titre d’un excellent article publié par Grégoire Quévreux sur philitt.fr, le 23 avril 2018.