mardi 16 avril 2019

En désirant... Réginald Garrigou-Lagrange, L'Amour de Dieu et le mystère de la Croix



Les perspectives qu'ouvre le mystère de la Croix sur Dieu même, sur le Christ-Jésus et sur les pécheurs sont sans limites.
Qu'est-ce qui nous a le mieux manifesté ici-bas le triple amour de Dieu pour le bien suprême, qui s'identifie avec lui, pour son Fils incarné et pour nos âmes, sinon le mystère de la Croix ?
Par lui, Dieu nous dit non seulement son saint amour du bien, fondement de tout devoir, mais sa haine du mal, du mensonge, de l'injustice sous toutes ses formes, mal qui exige une réparation pour que l'ordre de la justice soit rétabli.
Par le mystère de la croix, si étrange que cela paraisse au premier abord, Dieu nous dit aussi son immense amour pour le Verbe fait chair ; car, en l'envoyant à la mort ignominieuse du Calvaire, comme un chef d'armée envoie à une mort certaine le meilleur de ses lieutenants pour le salut de la patrie, le Très-Haut a voulu faire remporter au Christ Jésus la plus grande des victoires, il a voulu faire de lui le vainqueur du péché et du démon 1 ; victoire cachée, mais très supérieure à celle remportée sur la mort, le jour de la résurrection.
Par le mystère de la croix, le Seigneur nous dit enfin son amour pour nos âmes, pour le salut desquelles il a livré, son Fils unique.
Pour mieux saisir cette vérité, nous voudrions considérer ici la Passion du Sauveur comme la manifestation suprême ici-bas de la plénitude de grâce que Notre-Seigneur reçut en sa sainte âme dès l'instant de sa conception, en vue de sa mission universelle de Rédempteur.
À ce point de vue, un des aspects les plus mystérieux et aussi les plus révélateurs de cette divine Passion est l'union en elle de la souffrance qui vu jusqu'à l'angoisse et de la paix la plus haute dans la consommation de l'œuvre rédemptrice. Entre ces deux extrêmes si parfaitement unis, se trouve manifestement toute la vie intérieure de Jésus 2.
Arrêtons-nous à cette considération, et nous verrons ensuite quelle leçon elle contient pour nous, comment nous devons conserver, en union avec le Sauveur, l'abandon à Dieu et la paix au milieu des pires épreuves. Lorsque la souffrance aiguë se prolonge pour nous, lorsqu'elle est non seulement physique, mais morale et nous laisse seuls sans presque aucun secours humain, et même sans secours apparent du côté du ciel, nous tombons presque toujours dans l'accablement et il semble que nous soyons sur le point de perdre tout courage et tout espoir. Rares sont les âmes qui, en ces heures de tristesse profonde, conservent un parfait abandon à Dieu et la paix qui ne peut nous venir que de lui. Au premier rang de ces âmes héroïques et très au-dessus de toutes, se trouve. la sainte âme du Verbe fait chair, et la raison de cette force et de cette paix dans l'extrême souffrance se trouve en la grâce surabondante qu'elle reçut dès le premier jour de sa venue en ce monde.

La plénitude de Grâce causa en Notre-Seigneur un ardent désir de la croix
pour l’accomplissement parfait de Sa mission rédemptrice
Dès l'instant de sa création et de son union au corps formé dans le sein virginal de Marie, la sainte âme de Jésus a reçu une plénitude de grâce créée proportionnée à son union personnelle au Verbe. Plus en effet on est près de Dieu, plus on reçoit de lui lumière et vie, comme plus on se rapproche d'un foyer lumineux, plus on est éclairé.
* * *
La personnalité du Verbe fait chair.
La sainte âme de Jésus dès le premier instant de sa création est et sera toujours plus qu'aucune créature unie au Verbe de Dieu, puisqu'elle constitue avec lui une seule et même personne, puisqu'elle existe de par l'existence incréée du Verbe 3. Il est impossible de concevoir une union plus intime et plus indissoluble de deux natures infiniment distantes. Ce n'est pas seulement une union accidentelle par la connaissance et l'amour ; c'est une union substantielle par l'être même, puisque la nature divine et la nature humaine, sans pourtant se confondre, appartiennent vraiment à la personne incréée du Verbe fait chair, de telle façon qu'il n'y a pas en Jésus de personnalité humaine, de moi humain, mais seulement le moi du Verbe de Dieu.
Est-ce là une diminution pour l'humanité du Sauveur ?
— Nullement. C'est une perfection souveraine, que la vie des saints permet d'entrevoir de très loin. Plus les saints grandissent dans l'amour de Dieu, plus ils perdent en lui en quelque sorte leur personnalité humaine et deviennent, par cette union à Dieu, indépendants pour ainsi dire de tout le créé, très supérieurs aux conditions naturelles des hommes de leur pays et de leur temps, pour guider les générations humaines vers la vie de l'éternité. Par la haine du moi fait d'amour-propre plus ou moins déréglé, les saints substituent de plus en plus en leur intelligence à leurs idées propres les idées de Dieu reçues par la foi ; ils substituent aussi en leur volonté à l'égoïsme l'amour de Dieu, si bien que saint Paul peut dire : « Je vis, mais non, ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi ». Saint Paul reste pourtant une personne humaine créée, infiniment distante de Dieu.
En la sainte âme de Jésus ; ce ne sont pas seulement les facultés qui sont ainsi transformées, déifiées ; ce n'est pas seulement en son intelligence la lumière de la vérité divine qui règne sur toutes ses conceptions et éclaire tous ses jugements ; ce n'est pas seulement en sa volonté une charité suréminente qui exclut tout égoïsme ; l'essence de l'âme du Sauveur n'a pas seulement reçu, comme celle de saint Paul, la greffe divine de la grâce sanctifiante à un très haut degré ; mais à la racine des facultés et de l'âme elle-même, il n'y a pas de moi humain, il n'y a pas de personne humaine ; à sa place se trouve et règne véritablement le moi même du Verbe qui s'est fait homme. Le Verbe, qui possède de toute éternité avec le Père et le Saint-Esprit la nature divine infinie et indivisible, a assumé aussi intimement que possible et pour toujours notre nature humaine, un corps et une âme semblables aux nôtres. C'est ce qui permet de dire à Jésus : « Je suis la voie, la vérité el la vie » (Jean XIV, 5), non seulement j'ai reçu la vérité et la vie, mais je suis la Vérité et la Vie, et comme la Vérité est l'Être, celui-là seul qui est l'Être même peut parler ainsi. « En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu'Abraham fût, je suis » (Jean VIII, 58) ; — « Personne ne connaît le Fils, si ce n'est le Père, et personne ne connaît le Père, si ce n'est le Fils, et celui à qui il veut le révéler » (Matthieu XI, 27). « Le Père et moi nous sommes un » (Jean X, 30).
On ne saurait donc concevoir d'union plus intime que celle de l'humanité du Sauveur avec la personnalité du Verbe, qui est le principe radical de toutes les opérations humaines du Christ. En lui, c'est le Verbe de Dieu qui connaît par l'intelligence humaine, qui veut par la volonté humaine, qui parle, qui souffre et qui meurt pour nous.
La plénitude de grâce.
Que s'ensuit-il pour la sainte âme de Jésus ? — Plus près de la source de toute grâce qu'aucune autre âme ou qu'aucun ange, elle a reçu évidemment plus de lumière et plus d'amour ; elle a reçu une plénitude absolue de grâce créée proportionnée à la dignité du Verbe fait chair et proportionnée aussi à la mission universelle de Sauveur de l'humanité 4.
Toute mission divine requiert une sainteté proportionnée ; si trop souvent nous voyons dans le gouvernement des choses humaines des incapables et des imprévoyants occuper les plus hautes situations au grand détriment de ceux qu'ils gouvernent, il ne peut y avoir un pareil désordre, une pareille disproportion en ceux que Dieu lui-même a directement et immédiatement choisis pour une œuvre divine exceptionnelle. Une mission divine suréminente demande une sainteté suréminente, et donc l'âme du Sauveur, déjà sanctifiée par l'union personnelle au Verbe, a dû recevoir une plénitude intensive et extensive de grâce telle, qu'elle puisse rayonner sur toute l'humanité et vivifier toutes les générations humaines. C'est ainsi que Jésus a été constitué tête de l'Église, et c'est pourquoi il est dit dans l'Évangile de saint Jean I, 16 : « C'est de sa plénitude que nous avons tous reçu ».
Or la grâce spéciale, que reçoivent les grands serviteurs de Dieu, les incline avant tout à l'accomplissement de leur mission ; et comme Jésus a reçu la mission de Rédempteur universel, de Prêtre et de Victime, la plénitude de grâce causa, dès le premier instant, en son âme sans aucun doute un ardent désir de la croix. Comme le dit saint Thomas : « Dieu le Père livra son Fils à la passion, dès qu'il lui inspira, en lui donnant la charité, la volonté de souffrir pour nous »5.
Le désir de la croix et de notre salut dans la prédication du Sauveur
Cette grande inspiration du sacrifice de la Croix, ce n'est pas seulement la théologie qui l'affirme, mais très au‑dessus d'elle c'est la Révélation divine par la bouche même du Sauveur.
Saint Paul a écrit dans l'Épître aux Hébreux X, 7 : « Le Christ dit en entrant dans le monde : Vous n'avez voulu ni sacrifice, ni oblation (du sang des taureaux et des boucs), mais vous m'avez formé un corps... Me voici, je viens, ô mon Dieu, pour faire votre volonté ». Cet acte d'oblation de lui-même, Notre-Seigneur l'a incessamment renouvelé au cours de sa vie ; c'est ainsi qu'il marchait vers le but de sa mission rédemptrice. C'est ce même acte qu'il exprime à nouveau à Gethsémani, en disant : « Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi ! Cependant que votre volonté soit faite, et non la mienne » (Matthieu XXXVI, 39, 42). Il y a ici l'angoisse de la croix toute proche et le désir efficace d'être pleinement fidèle à la mission de Prêtre et de Victime, et c'est ce désir qui l'emporte pour se réaliser dans le Consummatum est.
Cette soif ardente de noire salut a été comme l'âme de l'apostolat de Notre-Seigneur.
Des modernistes ont prétendu que l'idée du sacrifice de la Croix était une invention du génie de saint Paul et qu'elle était étrangère à la prédication de Jésus. Mais c'est à chaque instant qu'elle fut affirmée par Lui, non seulement sous la forme où elle nous est rapportée par saint Jean, mais sous les formes variées conservées dans les trois premiers évangiles.
C'est dans l'Évangile selon saint Matthieu XX, 28, que Jésus dit : « Le Fils de l'homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie pour la rédemption de beaucoup ». Item Marc X, 45 ; cf. Luc I, 68 ; II, 38 ; XXI, 28.
Dans une de ses plus belles paraboles Jésus dit : « Je suis le bon pasteur ; je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent ; comme mon Père me connaît et comme je connais mon Père, et je donne ma vie pour mes brebis... Il y aura une seule bergerie, un seul pasteur. C'est pour cela que mon Père m'aime, parce que je donne ma vie pour la reprendre. Personne ne me la ravit, mais je la donne de moi-même ; j'ai le pouvoir de la donner et le pouvoir de la reprendre : tel est l'ordre que j'ai reçu de mon Père » (Jean, x, 11-18).
La même pensée revient toujours dans la prédication de Jésus : « Je suis venu jeter le feu sur la terre, et que désiré-je, sinon qu'il s'allume ? Je dois encore être baptisé d'un baptême, et quelle angoisse en moi jusqu'à ce qu'il soit accompli ! » (Luc XII, 49). Il parlait du baptême de sang, le plus parfait de tous 6.
« Quand je serai élevé de terre, j'attirerai tout à moi. Ce qu'il disait, ajoute saint Jean, pour marquer de quelle mort il devait mourir » (Jean XII, 32).
Lorsque Pierre, ne pouvant porter l'annonce de la Passion, prend à part Notre-Seigneur et se met à le reprendre en disant : « à Dieu ne plaise, Seigneur ! cela ne vous arrivera pas », Jésus répond : « Retire-toi de moi, Satan, tu m'es en scandale ; car tu n'as pas l'intelligence des choses de Dieu ; tu n'as que des pensées humaines » (Matthieu XVI, 23). De fait, les pensées humaines de Pierre en cet instant étaient contraires au mystère même de la Rédemption et à toute l'économie de notre salut.
La pensée et le désir de la croix sont si fréquents chez Notre-Seigneur qu'il la présente à tous comme l'unique voie du salut. Comme le rapporte saint Luc IX, 23 : « S'adressant à tous, il dit : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix chaque jour et me suive. Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera ». De même il dit plus loin en saint Luc XIV, 27 : « Quiconque ne porte pas sa croix et ne me suit pas, ne peut être mon disciple ».
Aux fils de Zébédée : « Vous ne savez ce que vous demandez. Pouvez-vous boire le calice que je vais boire, ou être baptisés du baptême dont je vais être baptisé ? » (Marc X, 38).
La grandeur du désir qu'il avait d'accomplir sa mission de prêtre et de victime, Jésus l'exprima encore la veille de la Passion, à la Cène, en instituant le sacrifice eucharistique, qui s'identifie en substance avec celui de la croix. Comme il est rapporté en saint Luc XXII, 15, « Il dit alors : J'ai désiré d'un grand désir manger cette Pâque avec vous, avant de souffrir, antequam patiar, car je vous le dis, je ne la mangerai plus jusqu'à la Pâque parfaite, célébrée dans le royaume de Dieu. Et prenant du pain, après avoir rendu grâces, il le rompit et le leur donna en disant : Ceci est mon corps, qui est donné pour vous ; faites ceci en mémoire de moi. Il fit de même pour la coupe, après le souper, disant : Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang, qui est versé pour vous ».
C'est au sortir de la Cène, en allant au jardin de Gethsémani, que Jésus dit encore : « Le Prince de ce monde vient, et il n'a rien en moi, mais afin que le monde sache que j'aime mon Père et que j'agis selon le commandement que mon Père m'a donné, levez-vous, partons d'ici » (Jean XIV, 31). Comme le remarque saint Thomas en cet endroit de son commentaire sur l'Évangile de saint Jean, Jésus parle manifestement ainsi selon l'inspiration de son Père, qui le porte à vouloir mourir pour nous par amour et obéissance.
Un peu plus loin (Jean XV, 13) il dit plus clairement encore : « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis », et dans l'oraison sacerdotale « Père saint... sanctifie-les (mes apôtres) dans la vérité... Je me sacrifie moi-même pour eux afin qu'eux aussi soient sanctifiés en vérité » (Jean XVII, 17).
C'est ce qui fait dire à saint Jean : « Nous avons connu l'amour de Dieu, en ce qu'il a donné sa vie pour nous ; nous aussi nous devons donner notre vie pour nos frères » (1 Jean III, 16). En d'autres termes, cet effet de la plénitude de grâce en Notre-Seigneur doit se retrouver selon une participation plus ou moins parfaite dans les membres de son corps mystique.
La Croix et toutes ses circonstances douloureuses étaient ainsi comprises dans le décret de la Rédemption, consommation de l'œuvre du Christ et de sa destinée de Prêtre et de Victime.
La sainte âme de Jésus, du fait qu'elle a été personnellement unie au Verbe et constituée tête de l'Église, a contracté l'obligation de satisfaire pour l'humanité. La tête doit réparer le désordre auquel les membres se sont livrés. La plénitude de grâce, disposant Jésus au parfait accomplissement de sa mission, est donc en lui comme un poids qui l'incline vers la Croix (amor meus, pondus meum) et la lui fait ardemment désirer pour notre salut.
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Pondus crucis et pondus gloriae
Louis Chardon a magistralement mis en lumière ce point de doctrine, en montrant que la grâce du Christ est le principe de deux forces, de deux poids, qui le tirent, pour ainsi parler, en sens inverse : le poids de la gloire 7 et l'inclination à la croix. Même au Thabor, Jésus pense surtout à s'offrir pour nous, et c'est de sa Passion qu'il parle avec Moïse et Élie.
« Abîmé, dit Chardon 8, dans l'essence divine, et absorbé en la plénitude du bonheur éternel, qui fait en toutes ses facultés, tant inférieures que supérieures, un déluge de joies... au lieu de retenir son esprit arrêté à tant de biens qui portent leurs effets jusque dessus ses vêtements, au contraire il l'en retire et divertit sa pensée, pour envisager de loin les fouets, les épines, les clous et la mort honteuse... Au travers de tant de lumières béatifiques... si déifiantes et si déiformes, il regarde la Croix, il soupire après les horreurs de sa passion. Les rassasiements de la gloire éternelle ne peuvent étancher la soif qu'il a de souffrir.
« Deux excès se présentent à son esprit : l'un de gloire, l'autre de confusion ; un comble de vie bienheureuse et un comble de mort honteuse... La condition de vie heureuse est présente ; celle de déshonneur est absente. Et néanmoins le poids que la grâce fait dans son âme pour l'accomplissement du prix de notre rançon, arrête les effets du premier excès. Il [ce poids de la croix] ne se contente point de bannir toute sorte de motifs de joie... de la partie où il s'est fait tyran... ; il est cause encore que le poids éternel de la gloire, avec la perfection universelle de sa vertu toute-puissante, demeure suspendu, quant à la production de ses effets et de ses épanchements déiformes sur la partie inférieure. Et lors même que, comme en passant, par un certain rejaillissement… ménagé par la divine Providence, elle fut faite participante de cette gloire, tandis que dura le mystère de la Transfiguration, il [le poids de la croix] ne peut être ni tout à fait éteint en sa force, ni tant soit peu émoussé en sa vivacité, puisque, au milieu de joies si excédantes... il gagne que le cœur, l'amour, l'esprit et l'attention de Jésus soient moins sur le Thabor que sur le Calvaire. Étrange poids, qui ne peut être fléchi par les épanchements de la gloire éternelle »9. Par suite, comme dit saint Paul, la croix opère en celui qui la porte bien un poids éternel de gloire, « aeternam gloriae pondus operatur » (2 Corinthiens IV, 17).
Manifestement la plénitude de grâce produisit en la sainte âme de Jésus un très ardent désir de l'accomplissement parfait de sa mission de Rédempteur ; c'est le motif même de l'Incarnation, qui a été voulue par Dieu surtout comme Incarnation rédemptrice.
Le motif de l'Incarnation
Nous touchons ici à ce qu'il y a de plus intime et de primordial dans la vie de Jésus. Le motif de l'Incarnation fut surtout un motif de miséricorde envers l'humanité pécheresse et malheureuse.
Le motif de la miséricorde est la misère à soulager « Ratio miserendi est miseria »10. Or la miséricorde appartient surtout à Dieu, et elle est la plus éclatante manifestation de sa toute-puissance et de sa bonté, lorsqu'il nous relève du péché mortel pour nous rendre les trésors de sa vie intime pour l'éternité. Souvent il donne ainsi plus par miséricorde, qu'il n'aurait donné par simple libéralité, comme le montrent la conversion de Madeleine et celle du bon larron. Il en fut de même pour le rachat de l'humanité.
Il existe sans doute une opinion selon laquelle le Verbe se serait incarné, même si l'homme n'avait pas péché ; mais, remarque saint Thomas, « comme l'Écriture dit partout que la raison de l'Incarnation a été la rédemption du genre humain, il est préférable de dire qu'elle a été ordonnée par Dieu comme un remède contre le péché, et que si le premier homme n'avait pas péché, elle n'aurait pas eu lieu » (IIIa, q. 1, a. 3). En d'autres termes le motif de l'Incarnation a été surtout un motif de miséricorde. C'est ce que nous dit le Credo : « Qui propter nos homines et propter nostram salutem descendit de caelis el incarnatus est ». — « Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle » (Jean, III, 16).
En insistant sur ce point, il est facile de résoudre les objections présentées par ceux qui admettent l'opinion contraire. Ces objections reviennent à ceci : le supérieur ne peut être ordonné à l'inférieur ; or il en serait ainsi, si l'Incarnation était ordonnée à notre rédemption.
Selon saint Thomas, il est aisé de répondre : C'est le propre de la miséricorde d'incliner le supérieur vers l'inférieur, non pas certes pour le subordonner à lui, mais pour relever celui-ci, pour restaurer et grandir l'ordre primitif, l'harmonie originelle. Le Verbe, en s'incarnant, et par là même en s'inclinant par miséricorde vers l'humanité pécheresse, loin de se subordonner à elle, la subordonne à son Père, à Lui-même, à l'Esprit Saint, et manifeste de la façon la plus profonde sa toute-puissance et sa bonté. De toute éternité, la Miséricorde divine a voulu l'Incarnation comme rédemptrice 11 « Ratio miserendi est miseria ».
Mais ne négligeons pas un autre aspect de ce grand mystère : comme par ailleurs Dieu ne peut permettre le mal qu'en vue d'un plus grand bien, il faut dire que le péché originel a été permis en vue de cette manifestation suprême de la Miséricorde, qu'est l'Incarnation rédemptrice, où tous les droits de la justice sont en même temps sauvegardés. « Rien ne s'oppose, dit saint Thomas, à ce que la nature humaine après le péché ait été élevée à une plus grande union avec Dieu ; car Dieu ne permet le mal qu'en vue d'un plus grand bien. C'est pourquoi il est dit dans l'Épître aux Romains V, 20 : « où la faute abondait, la grâce a surabondé », et l'Église chante dans la bénédiction du cierge pascal : « O felix culpa quae talem ac tantum meruit habere, redemptorem » (IIIa, q. 1, a. 3)12.
Et donc le Christ Jésus est avant tout et par-dessus tout, non pas précisément Roi, Docteur, prophète ou thaumaturge, mais bien Sauveur et Victime. Dans sa prédestination, ce n'est pas là quelque chose de secondaire, accidentellement surajouté par suite du péché du premier homme ; c'est quelque chose de primordial. Il a été surtout voulu par Dieu comme rédempteur de l'humanité déchue, comme vainqueur du péché, du démon et de la mort (Ia, q. 20, a. 4, ad 1).
Telle est du moins la pensée de saint Thomas et de beaucoup d'autres théologiens, qui y trouvent avec lui le sens même de l'Écriture. S'il en est ainsi, on voit combien primordial et prédominant fut dans la vie du Christ le désir de notre salut, le désir de souffrir pour nous sur la Croix.
L'heure de Jésus.
C'est pourquoi Jésus parlait souvent de Son heure, l'heure de sa Passion, son heure par excellence ; elle avait été infailliblement déterminée de toute éternité par la divine Providence, et avant qu'elle ne fût arrivée ses ennemis ne pouvaient rien contre lui. Il parle d'elle comme devant immanquablement venir, sans que sa liberté ni celle de ses bourreaux soient le moins du monde violentées ou nécessitées 13. Plus cette heure approche, plus pressants sont ses avertissements à ses disciples. À Gethsémani « il commença à éprouver de la frayeur et à être accablé d'ennui. Alors il dit à Pierre, à Jacques et à Jean : « Mon âme est triste jusqu'à la mort ». « Coepit pavere et taedere. Et ait illis : Tristis est anima mea usque ad mortem » (Marc XIV, 33 ; Matthieu XXVI, 38).
Serait-ce là une contradiction ? Serait-ce en Notre-Seigneur la négation de son ardent désir de souffrir pour nous, d'accomplir parfaitement sa mission de victime ? Certains martyrs semblent n'avoir pas éprouvé pareille tristesse devant la mort : saint Ignace d'Antioche désirait ardemment être moulu par la dent des bêtes pour devenir le froment du Christ. Notre-Seigneur aurait-il donc été une minute inférieur à quelques-uns de ses disciples ? — Évidemment non ; mais au contraire, après la sainte ardeur de l'oblation, il a voulu connaître l'écrasement, il a voulu, pour offrir un sacrifice parfait, souffrir pour nous jusqu'à cette tristesse mortelle, jusqu'à cette frayeur que l'homme éprouve naturellement devant une pareille mort. Il a voulu aussi nous laisser là un grand exemple pour nos heures d'accablement. Cette tristesse n'était pas en lui une émotion qui précédait et troublait le jugement de la droite raison et le consentement de la volonté ; elle était au contraire voulue pour que l'holocauste fût parfait 14. Au lieu de se raidir comme un stoïcien contre la souffrance et de la nier avec orgueil, Jésus se livrait volontairement à elle pour notre salut : « Personne ne m'arrache la vie, mais je la donne de moi-même ; j'ai le pouvoir de la donner et le pouvoir de la reprendre » (Jean X, 18).
Il a voulu souffrir jusqu'au couronnement d'épines, jusqu'à la flagellation, qui réduisit tout son corps à n'être qu'une plaie. Après ce supplice, on lui remit sa robe qui adhéra à ses plaies, et lorsque ensuite elle lui fut brusquement ôtée pour le crucifiement, elle mit tous ses membres à vif. S'étant offert pour nous en holocauste, il a voulu être cloué sur la croix, il a voulu souffrir des prêtres de la Synagogue qui avaient pour mission de reconnaître la venue du Messie, souffrir de la trahison de Judas, de l'abandon de son peuple qui l'avait acclamé le jour des Rameaux, souffrir du triple reniement de Pierre, de l'éloignement de ses disciples, des ricanements et des blasphèmes de la foule soulevée contre lui 15.
Il a voulu aller plus loin encore et, après avoir pris sur lui toutes nos fautes, il a voulu souffrir à notre place de la malédiction due au péché : « Factus est pro nobis maledicium », dit saint Paul aux Galates III, 13 16. Victime expiatoire, il sentit la Justice terrible de Dieu s'appesantir sur lui. Comme l'annonçaient Isaïe LIII, 5, 10 : « Ipse vulneratus est propter iniquitates nostras, attritus est propter scelera nostra... Domitius voluit conterere eum in infirmitate... Il a été blessé pour nos iniquités, brisé pour nos crimes ; le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, et c'est par ses meurtrissures que nous sommes guéris... Dieu l'a frappé pour l'iniquité de nous tous... Le Seigneur a voulu le briser par la souffrance... Mais après avoir livré sa vie en sacrifice pour le péché, il verra une très nombreuse postérité, et l'œuvre de Dieu prospérera entre ses mains... Si posuerit pro peccalo animam suam, videbit semen longaevum et voluntas Domini in manu ejus dirigetur ». Ainsi Isaïe sous la lumière prophétique avait contemplé la Passion à venir comme avec l’œil même de Dieu.
La plénitude de grâce a conduit Notre-Seigneur jusqu'à cette extrémité ; c'était là sa mission de Rédempteur et de Victime. Si presque tous les saints ont désiré le martyre, si saint Ignace d'Antioche aspirait ardemment à être broyé par la dent des bêtes, que dut être le désir de la Croix en la sainte âme de Jésus ! Il n'a pas seulement voulu connaître le saint enthousiasme de l'oblation sous certaines grâces comblantes ; il a voulu connaître aussi, comme une victime littéralement écrasée à notre place, la tristesse mortelle et l'angoisse, et pour nous il a offert cet accablement avec toute la pureté et l'intensité d'un amour surnaturel qui ne peut se trouver que dans le cœur de Dieu : « Vere languores nostros ipse tulit, et dolores nostros ipse portavit » (Isaïe LIII, 4).
Père Réginald Garrigou-Lagrange, in L’Amour de Dieu et la Croix de Jésus

1. Cf. saint Thomas, Ia, q. 20, a. 4 : An Deus semper magis diligat meliora, ad 1 : « Deus Christtun diligit non solum plus quam totum genus humanum, sed etiam magis quam totam universitatem creaturarum, quia scilicet et mains bonum voluit, quia dedit ei nomen quod est super omne nomen, ut verus Deus esset. Nec ejus excellentiae deperiit ex hoc quod Deus dedit eum in mortem pro salute humani generis ; quinimo ex hoc factus est victor gloriosus : « Factus enim est principalus super humerum ejus » (Isaïe 9).
2. C'est là l'idée fondamentale du beau livre du Père Chardon, O. P., La Croix de Jésus, écrit avant la controverse entre Bossuet et Fénelon.
3. Cf. saint Thomas, IIIa, q. 17, a. 2.
4. Cf. saint Thomas, IIIa, q. 7, a. 9, 1o, 11, 12, 13.
5. IIIa, q. 47, a. 8 : « Secundum tria Deus Pater tradidit Christum passioni. Uno quidam modo secundum quod sua aeterna voluntate praeordinavit passionem Christi ad humani generis liberationem... Secundo in quantum inspiravit ei volantatem patendi pro nobis, infundendo caritatem... Tertio non protegendo eum a passione, sed exponendo persequentibus ».
6. Cf. saint Thomas, IIIa, q. 46, a. 12.
7. « Aeternum gloriae pondus operatur » (2 Corinthiens III, 17).
8. Croix de Jésus, édition originale, p. 40-41. N'ayant pas à notre disposition cette édition originale si rare aujourd'hui, nous la citons d'après les longs extraits qu'en donne M. Henri Bremond, Histoire littéraire du Sentiment religieux en France, t. VIII, p. 3o. Après avoir rapporté le début de cette page de L. Chardon, M. Henri Bremond, qui en a bien saisi la grandeur, note : « C'est le thème. Il va l'orchestrer avec une maîtrise étonnante ». Il est vraiment très regrettable que la nouvelle édition de Chardon soit revue ; le texte original est généralement bien plus savoureux et plus fort.
9. La même idée est magnifiquement exprimée par le bienheureux Grignion de Montfort dans son très beau livre L'Amour de la divine sagesse II, 5. Triomphe de la Sagesse éternelle en la croix et par la croix. « Chose étonnante, c'est sur cette croix, bois vil appelé gibet, qu'elle jette les yeux ; elle y prend ses complaisances, elle la choisit parmi tout ce qu'il y a de grand sur la terre pour être l'instrument de ses conquêtes ».
10. IIa IIae, q. 30, a. 2.
11. Comme le dit souvent saint Thomas : Tout être est pour son opération, ou mieux pour lui-même opérant, et opérant finalement pour Dieu. Omnis res est propter semetipsam operantem. De même le Christ a été voulu comme Sauveur des hommes.
12. Voir l'exposé de cette doctrine chez les Carmes de Salamanque, Godoy, Gonet, qui nous paraissent avoir donné la meilleure interprétation de la doctrine de saint Thomas sur le motif de l'Incarnation, par l'application du principe : causae ad invicem sent causae in diverse genere ; en d'autres termes il y a une dépendance mutuelle à des points de vue divers entre l'Incarnation en vue de laquelle le péché originel a été permis et ce péché pour la délivrance duquel l'Incarnation rédemptrice a été voulue par la miséricorde divine. Ainsi, dans la prédestination, il y a une dépendance mutuelle entre la gloire en vue de laquelle la grâce nous est accordée et la grâce qui dans l'ordre d'exécution nous fait mériter cette gloire. Cf. Ia, q. 23, a. 5.
13. Cf. saint Thomas, Commentaire sur saint Jean II, 4 : « Nondum venit hora mea ». Item Jean V, 25, 28 ; VII, 3o ; VIII, 20 ; XII, 23, 27 ; XIII, 1 ; XVI, 2, 4, 21, 32 ; XVII, 1 ; Marc XIV, 41 ; Luc XXII, 53.
14. Cf. saint Thomas, IIIa, q. 15, a. 4, 5, 6, 7, et q. 46, a. 6 et 8 où est citée la parole devenue classique de saint Jean Damascène : « Divinitas Christi permisit carni agere et pati quae propria seu quod est ei proprium » (De Fide orthodoxa, I. III, c. 15) : « La divinité du Christ permit à sa chair d'agir et de souffrir selon sa nature, dans les très dures circonstances de la douloureuse Passion ». C'est le souvenir de Gethsémani qui inspire Polyeucte et Néarque lorsqu'ils disent avant le martyre :
NÉARQUE
Qui n'appréhende rien présume trop de soi.
POLYEUCTE
J'attends tout de sa grâce et rien de ma faiblesse.
Mais, loin de me presser, il faut que je vous presse !
D'où vient cette froideur ?
NÉARQUE
Dieu même a craint la mort.
POLYEUCTE
Il s'est offert pourtant, suivons ce saint effort...
NÉARQUE
Puissé-je vous donner l'exemple de souffrir,
Comme vous me donnez celui de vous offrir !
15. Cf. saint Thomas IIIa, q. 46, a. 5 : « Secundurn genus passus est Christus omnem passionem hurnanam ».
16. Saint Thomas dit à ce sujet dans son Commentaire sur l'Épître aux Galates III, 13 : « Factus pro nobis maledictum. In quantum maledictionem peccati suscepit, pro nobis moriondo, dicitur esse factus pro nobis maledictum. Item dicitur II Corinthiens V, 21 : Eum, qui non noverat peccatum, fecit pro nobis peccatum ; scilicet Christum, qui peccatum non fecit, Deus scilicet Pater pro nobis fecit peccatum, id est fecit pati peccati poenam, quando oblatus est propter peccata nostra, vel fecit eum reputari peccatorem ».


dimanche 14 avril 2019

En enveloppant... Arnauld d'Andilly, Ô croix qui dans tes bras portes nostre espérance



Celui qui donne aux champs tant de moissons dorées,
Qui fait naistre les fruits sous des feuillages verts,
Qui pare les oiseaux de plumages divers,
Et couvre les poissons d'escailles azurées,
Ainsi qu'un vermisseau se void sans vestemens,
D'un insolent mespris on comble ses tourmens,
Par une cruauté qui toute autre surmonte ;
Mais, Barbares, en vain vous faites ces efforts,
Il ne peut estre nud, puis que sa chaste honte
Comme un voile de pourpre enveloppe son corps.
Ô croix, qui dans tes bras portes nostre espérance,
Toy de qui l'infamie estonnait les mortels,
Tu seras désormais l'honneur de nos autels,
Et de nos legions l'invincible deffence ;
Croix, où le Dieu vivant se void le Dieu mourant,
Les anges a l'envy viennent en t'adorant,
De tes saintes grandeurs célébrer la mémoire ;
Croix, qui sers de lyce au combat glorieux
Où mon Roy sur l'Enfer emporte la victoire,
Tu n'es plus une croix, mais l'eschelle des Cieux.
Arnauld d'Andilly, in Poème sur la vie de Jésus-Christ

vendredi 29 mars 2019

En travaillant... Joseph Lanza del Vasto, Prière de l'artisan


Fernand Py : Saint Joseph

Apprends-moi, Seigneur, à bien user du temps que Tu me donnes pour travailler, à bien l'employer sans rien en perdre.
Apprends-moi à tirer profit des erreurs passées sans tomber dans le scrupule qui ronge.
Apprends-moi à prévoir le plan sans me tourmenter, à imaginer l'œuvre sans me désoler si elle jaillit autrement.
Apprends-moi à unir la hâte et la lenteur, la sérénité et la ferveur, le zèle et la paix.
Aide-moi au départ de l'ouvrage, là où je suis le plus faible.
Aide-moi au cœur du labeur à tenir serré le fil de l'attention.
Et surtout comble Toi-même les vides de mon œuvre, Seigneur !
Dans tout le labeur de mes mains laisse une grâce de Toi pour parler aux autres et un défaut de moi pour me parler à moi-même.
Garde en moi l'espérance de la perfection, sans quoi je perdrais cœur.
Garde moi dans l'impuissance de la perfection, sans quoi je me perdrais d'orgueil.
Purifie mon regard : quand je fais mal, il n'est pas sûr que ce soit mal, et quand je fais bien, il n'est pas sûr que ce soit bien.
Seigneur, ne me laisse jamais oublier que tout savoir est vain sauf là où il y a du travail, et que tout travail est vide sauf là où il y a amour, et que tout amour est creux qui ne me lie à moi-même et aux autres et à Toi, Seigneur !
Enseigne-moi à prier avec mes mains, mes bras et toutes mes forces.
Rappelle-moi que l'ouvrage de mes mains T'appartient et qu'il m'appartient de Te le rendre en le donnant ;
 Que si je le fais par goût du profit, comme un fruit oublié je pourrirai à l’automne ;
 Que si je le fais pour plaire aux autres comme la fleur de l’herbe, je fanerai au soir ;
 Mais si je le fais pour l’amour du bien, je demeurerai dans le bien ;
 Et le temps de faire bien et à ta gloire, c'est tout de suite.
Amen !
Joseph Lanza del Vasto

dimanche 24 mars 2019

En renonçant... Anne Huré, Le visage de leur éternité



[Anne Huré fut délinquante, emprisonnée, moniale et à une voix de remporter le Goncourt pour 'Les deux moniales'. Dans ce roman, elle aborde la question de l'autorité, de la puissance, de la soumission et de la révolte]

Il était quatre heures après-midi. Mère Stanislas sortait des vestiaires. Sous le cloître, l'abbesse l'arrêta.
— Venez, dit-elle. Venez donc prendre l'air avant de monter chez vous.
Le ton était calme, reposé, avec une tristesse lointaine et comme voilée.
La Mère-conseillère jeta sur ses épaules le châle qu'elle tenait. Elles quittèrent le jardin du cloître. Les jets d'eau étaient des gerbes de perles irisées qu'on devinait froides. Il n'y avait plus de fleurs. Elles marchaient en silence dans la grande allée centrale. Le long des massifs appauvris.
— Vous vous demandez ce que je vais faire, n'est-ce pas ? dit l'abbesse tout à coup. D'une voix un peu sourde.
— Mais non. Je ne me le demande pas. Je le sais.
À nouveau, le silence s'installa.
— Je suppose que vous m'approuvez, dit plus tard l'abbesse.
— Comment approuverais-je ? Ou blâmerais-je ? Je sais les grandes lignes de votre conversation avec Rome. L'autre jour. Au téléphone. Rien de plus. Et sans qu'on m'en ait rien dit, vous l'imaginez. Mais enfin, il y a la logique des choses. Voyez-vous, nous nous connaissons depuis trop longtemps. Mais pour approuver ou blâmer, il semble que je ne puisse plus le faire. Depuis peu de jours, tant le calme est venu. Je ne saurais vous dire...
Il y eut un doux cri d'oiseau qu'un coup de vent emporta.
— Vous n'en pouvez connaître en effet que les grandes lignes. Certaines expériences ne sont pas communicables. Tant nos motifs profonds demeurent cachés. C'est une décision que j'ai prise subitement. Comme ça. Sans que personne s'en doute.
— Personne, je veux bien vous croire. Mais moi, si. Probablement parce que je me résoudrais à agir comme vous. Nous sommes assez semblables par certains côtés. Je veux dire : à partir d'un certain niveau de dépassement. Les limites entre l'ordinaire et l'exceptionnel sont chez moi plus restreintes, plus étroites peut-être, que les vôtres. Je franchis plus allégrement, j'allais dire avec moins de difficultés, ce que nous appellerons, si vous voulez, les marges. Voilà tout. Après...
L'abbesse se taisait.
— D'ailleurs, y aurait-il une autre solution, maintenant ? Une autre solution noble ?
— Vous pensez donc que je ne peux choisir qu'une solution noble ?
Le regard bleu s'éclaira, presque avec un sourire, un instant.
— Mais oui, dit la Mère Stanislas.
Elles continuaient leur promenade. Du côté de l'étang, une brume légère, translucide, enveloppait les arbres. Il faisait vraiment très doux. À peine si l'on avait besoin d'un châle.
— En somme, vous vous sentez plus tranquille, dit l'abbesse. Maintenant que tout va finir. Votre haine s'apaise.
— Ce n'est pas cela, Mère Hildegarde. Non, pas cela. Je pense que bien des choses ont changé entre nous, depuis quelques semaines. J'allais dire, quelques jours. Voilà tout. Ce sont des renversements pour lesquels il ne faut qu'un instant. Un geste. Un regard. Et puis, nous commençons à prendre de la patine.
— Se dépasser, il n'existe pas d'autre triomphe, dit l'abbesse avec une douceur infinie. Se vaincre. C'est la seule victoire qui ait quelque valeur. Parce que, dans ce cas, on accède à ce qui est plus grand. S'élargir, dit-elle encore, à voix plus basse, faire craquer ses limites.
Il y eut un long silence. Très doux. Comme dans la main, les plumes soyeuses d'un oiseau.
— Il y a peu d'âmes assez fortes pour supporter le bonheur, ajouta-t-elle à voix tout à fait éteinte.
Elles atteignaient les habitations du noviciat. Au tympan du portail, les sigles assemblés de l'Ordre étaient à cet instant frappés d'un soleil mauve qui rehaussait le bronze.
— Quelqu'un connaît-il vos projets ? dit la Mère-conseillère. Quelqu'un peut-il déjà les deviner ?
— Sœur Jean de la Croix, probablement ! Je ne lui en ai rien dit. Mais elle est comme vous. Elle devine tout. Enfin, je veux dire, les choses de gravité. De peine. Les choses qui comptent.
Oui. Quand elle aime. C'est vrai. Elle m'est, depuis quelque temps, un sujet d'émerveillement.
— Je l'ai découverte trop tard. Trouvée. Comme une perle. Douce sous les doigts. Et pour le cœur, ce repos. Cette lumière. Cette lucidité jointe à tant d'enfance.
— Ne dites pas : trop tard. Peut-être vous suivrait-elle ? Pour notre perte ou pour notre salut, ce que nous désirons d'un certain désir, nous est toujours donné.
Je ne l'y engagerai pas. Je dirai mieux : je ne le souhaite pas (Son visage s'éclaira d'une lumière affectueuse). Je tiendrai chapitre demain, dit-elle. Chapitre extraordinaire.
— Le chapitre de votre adieu ?
— Oui.
Dans ses yeux une manière d'inflexibilité passa. Loyale et chaste. Comme détachée.
— À ce propos, continua-t-elle, pendant le conclave, vous devriez faire campagne en faveur de Mère Dominique. Elle possède un ensemble de qualités qui redonneraient le calme à cette abbaye.
Je la devine, jour après jour. Depuis peu, dit la Mère Stanislas. Il faut bien qu'une fois sur quelque chose, nous nous accordions.
— Oh ! si vous n'étiez pas tant encombrée de vos vieux papiers... Sans doute aurais-je pensé à vous ?
La Mère-conseillère eut un geste de retrait. D'une si évidente sincérité que l'abbesse en sourit.
— Je vous en prie. Vous devez me rendre cette justice de n'avoir jamais songé à sortir du rang. Comme vous dites, mes vieux papiers me tiennent. Et ils n'ont cessé de m'enchanter, ajouta-t-elle avec ferveur.
Elles étaient arrivées à l'oratoire des anges. Elles s'arrêtèrent. Leurs regards se rencontrèrent. Se joignirent. Profondément. Sans doute aperçurent-elles, l'espace d'une seconde, le visage de leur éternité ? Le visage qu'elles auraient ? Dans si peu de temps ? Du même geste, elles se détournèrent. Sans un mot.
Un moment, elles marchèrent en silence.
— Il est peu probable que je prenne part au conclave, dit enfin la Mère Stanislas avec une légèreté feinte, pour briser ce silence qui s'était appesanti et les enveloppait. Je serai à Rome.
— Et après ? dit l'abbesse d'un ton tranquille.
— Après ? Une seconde elle se tut. Avec une sorte de pudeur. Après ? C'est encore chaud et secret dans mon cœur, dit-elle.
Elles avaient fait le grand tour par les prairies. Elles revenaient vers le calvaire.
— Vous partez... bientôt ? dit encore la Mère-conseillère avec un léger tremblement dans la voix.
— Dans une quinzaine. Le temps de remettre à Mère Anselme un pouvoir temporaire. Après tout peut-être, le pouvoir. Le pouvoir, tout court, ajouta-t-elle avec un accent de fatigue. Qui peut savoir ?
— Vous pourriez attendre le printemps. J'imagine que Rome ne vous presse plus. Maintenant qu'est prise votre détermination. Et en novembre...
Il passa quelques secondes où même les pas dans les feuilles mortes semblèrent s'étouffer.
— J'ai reçu ce matin de Rome, une lettre, en effet, très apaisée. Et apaisante. Le Cardinal Préfet y parle aussi de délai... Et de printemps, de beaux jours. Justement. La divination que vous avez des choses tient du prodige.
— Non. Mais si longtemps vous m'avez troublée. Il y a peu, vous m'étonniez encore. Et je pense à vous, tellement. À nous. Au fond je vous ai toujours aimée. Qu'allez-vous faire de votre vie, maintenant ? ajouta-t-elle.
L'abbesse eut un geste où il y avait toute une sérénité véritable. Cette sérénité qui n'est pas l'absence de passion. Mais la passion maîtrisée.
— Oh ! ma vie... Voyez-vous, aujourd'hui, je suis là, devant vous. Et il semble que je viens de me réveiller. Et que c'est l'aube.
— Oui. L'aube. L'aube qui monte. Après vingt ans de combats. Peut-être un jour retournerai-je, moi aussi, à K... ? Il est bon de s'en aller mourir là où on naquit. Comme il était paisible, ce premier jet de l'âme ! Vous souvient-il ? Nos enchantements ? Nos ferveurs ? Ces heures illuminantes. La vocation, c'est le nom noble d'une passion.
Elles marchaient dans les bruyères rousses. Il y avait encore aux arbres des feuilles. Demain, il n'y aurait plus que des troncs blancs et dépouillés. Du bois. Rien que du bois mort.
La cloche du parloir sonna une savante combinaison de coups qui devaient appeler une sœur du noviciat.
Leurs pieds s'enfonçaient dans les feuilles mouillées.
— Il est un temps pour chercher, dit l'abbesse, et un temps pour perdre. Un temps pour garder, et un temps pour rejeter.
Un petit chat noir fila entre leurs jambes et d'un bond s'agrippa à l'écorce d'un marronnier.
—Tout est vanité, dit la Mère-conseillère. Rien que poursuite du vent. Rien que cendre.
La nuit tombait. Cinq heures sonnèrent. Une novice passa presque en courant, sans les voir. Elle traversa le jardin. Dans la nuit, son voile blanc mettait une note d'heureuse insouciance.
Les grosses ampoules électriques, qui surplombaient le cloître sur toute sa longueur, s'allumèrent d'un coup.
—Un temps pour déchirer, murmura encore l'abbesse, et un temps pour recoudre.
Au seuil de l'atrium, la Mère Stanislas s'agenouilla.
Puis l'abbesse gravit les trois marches et entra dans le chœur. Peut-être y avait-il des moniales en prière ? Peut-être n'y avait-il personne ? Tout était obscur. Seule veillait, là-bas, très loin, la lampe orangée. Perpétuelle.
Alors, doucement, avec précaution, prenant soin de ne pas penser, de ne pas se souvenir, de ne rien éveiller de ses monstres, elle s'agenouilla. Des vagues sombres commencèrent à déferler sur son esprit. Telle une marée qui monte. Elle couvrit son visage de ses mains et demeura immobile. N'entendant plus. Ne sentant plus. Ne sachant plus.
Sans doute était-elle entrée dans ce présent qui ne connaît point de temps ? Peut-être l'In manus Tuas Domine, animam meam, montait-il doucement en elle, tandis que l'écho murmurait l'adieu virgilien : Manibus date tilla plenis
Beaucoup plus tard, elle essuya ses joues, ses yeux, et silencieuse, entourée d'une sorte de nimbe de souffrance, elle sortit du chœur. Emportant son malheur. Ne prends rien pour en dire : Ceci m'appartient. Car il n'est rien que tu puisse posséder. Pas même la Paix.
Anne Huré, in Les deux moniales