dimanche 2 novembre 2014

En sauvant... Charles Péguy, Heureux ceux qui sont morts

Vous nous voyez debout parmi les nations.
Nous battrons-nous toujours pour la terre charnelle.
Ne déposerons-nous sur la table éternelle
Que des cœurs pleins de guerre et de séditions.
Vous nous voyez marcher parmi les nations.
Nous battrons-nous toujours pour quatre coins de terre.
Ne mettrons-nous jamais sur la table de guerre
Que des cœurs pleins de morgue et de rébellions.
— Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,
Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.
Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre.
Heureux ceux qui sont morts d'une mort solennelle.
Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,
Couchés dessus le sol à la face de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut lieu,
Parmi tout l'appareil des grandes funérailles.
Heureux ceux qui sont morts pour des cités charnelles.
Car elles sont le corps de la cité de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu,
Et les pauvres honneurs des maisons paternelles.
Car elles sont l'image et le commencement
Et le corps et l'essai de la maison de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts dans cet embrassement,
Dans l'étreinte d'honneur et le terrestre aveu.
Car cet aveu d'honneur est le commencement
Et le premier essai d'un éternel aveu.
Heureux ceux qui sont morts dans cet écrasement,
Dans l'accomplissement de ce terrestre vœu.
Car ce vœu de la terre est le commencement
Et le premier essai d'une fidélité.
Heureux ceux qui sont morts dans ce couronnement
Et cette obéissance et cette humilité.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première argile et la première terre.
Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre.
Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et l'argile plastique.
Heureux ceux qui sont morts dans une guerre antique.
Heureux les vases purs, et les rois couronnés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et dans la discipline.
Ils sont redevenus la pauvre figuline.
Ils sont redevenus des vases façonnés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans leur première forme et fidèle figure.
Ils sont redevenus ces objets de nature
Que le pouce d'un Dieu lui-même a façonnés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et la première argile.
Ils se sont remoulés dans le moule fragile
D'où le pouce d'un Dieu les avait démoulés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première terre et le premier limon.
Ils sont redescendus dans le premier sillon
D'où le pouce de Dieu les avait défournés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans ce même limon d'où Dieu les réveilla.
Ils se sont rendormis dans cet alléluia
Qu'ils avaient désappris devant que d'être nés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont revenus
Dans la demeure antique et la vieille maison.
Ils sont redescendus dans la jeune saison
D'où Dieu les suscita misérables et nus.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans cette grasse argile où Dieu les modela,
Et dans ce réservoir d'où Dieu les appela.
Heureux les grands vaincus, les rois découronnés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans ce premier terroir d'où Dieu les révoqua,
Et dans ce reposoir d'où Dieu les convoqua.
Heureux les grands vaincus, les rois dépossédés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans cette grasse terre où Dieu les façonna.
Ils se sont recouchés dedans ce hosanna
Qu'ils avaient désappris devant que d'être nés.
Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans ce premier terreau nourri de leur dépouille,
Dans ce premier caveau, dans la tourbe et la houille.
Heureux les grands vaincus, les rois désabusés.
— Heureux les grands vainqueurs. Paix aux hommes de guerre.
Qu'ils soient ensevelis dans un dernier silence.
Que Dieu mette avec eux dans la juste balance
Un peu de ce terreau d'ordure et de poussière.
Que Dieu mette avec eux dans le juste plateau
Ce qu'ils ont tant aimé, quelques grammes de terre.
Un peu de cette vigne, un peu de ce coteau,
Un peu de ce ravin sauvage et solitaire.
Mère voici vos fils qui se sont tant battus.
Vous les voyez couchés parmi les nations.
Que Dieu ménage un peu ces êtres débattus,
Ces cœurs pleins de tristesse et d'hésitations.
Et voici le gibier traqué dans les battues,
Les aigles abattus et les lièvres levés.
Que Dieu ménage un peu ces cœurs tant éprouvés,
Ces torses déviés, ces nuques rebattues.
Que Dieu ménage un peu ces êtres combattus,
Qu'il rappelle sa grâce et sa miséricorde.
Qu'il considère un peu ce sac et cette corde
Et ces poignets liés et ces reins courbatus.
Mère voici vos fils qui se sont tant battus.
Qu'ils ne soient pas pesés comme Dieu pèse un ange.
Que Dieu mette avec eux un peu de cette fange
 Qu'ils étaient en principe et sont redevenus.
Mère voici vos fils qui se sont tant battus.
Qu’ils ne soient pas pesés comme on pèse un démon.
Que Dieu mette avec eux un peu de ce limon
Qu'ils étaient en principe et sont redevenus.
Mère voici vos fils qui se sont tant battus.
Qu'ils ne soient pas pesés comme on pèse un esprit.
Qu'ils soient plutôt jugés comme on juge un proscrit
Qui rentre en se cachant par des chemins perdus.
Mère voici vos fils et leur immense armée.
Qu'ils ne soient pas jugés sur leur seule misère.
Que Dieu mette avec eux un peu de cette terre
Qui les a tant perdus et qu'ils ont tant aimée.
Mère voici vos fils qui se sont tant perdus.
Qu'ils ne soient pas jugés sur une basse intrigue.
Qu'ils soient réintégrés comme l'enfant prodigue.
Qu'ils viennent s'écrouler entre deux bras tendus.
Qu'ils ne soient pas jugés comme un pauvre commis
À qui Dieu redemande un compte capital.
Qu'ils ne soient pas taxés comme un peuple soumis
À qui César demande un règlement total.
Qu'ils soient réhonorés comme de nobles fils.
Qu'ils soient réinstallés dans la noble maison.
Et dans les champs de blés et les champs de maïs.
Et qu'ils soient replacés dans la droite raison.
Et qu'ils soient reposés dans leur jeune saison.
Et qu'ils soient rétablis dans leur jeune printemps.
Et que sur leur épaule une blanche toison
Les refasse pasteurs de troupeaux importants.
Et qu'ils soient replacés dans le premier village.
Et qu'ils soient reposés dans l'antique chaumière.
Et qu'ils soient restaurés dans la splendeur première.
Et qu'ils soient remontés dans leur premier jeune âge.
Car ce qui se remet n'est jamais bien remis,
Et tout se compromet par un ajournement.
Mais ce qui se démet est toujours bien démis,
Et rien ne se refait par un retournement.
Et ce qui se promet n'est jamais bien promis,
Mais ce qui se refuse est vraiment révolu.
Et ce qui se permet n'est jamais bien permis,
Mais ce qui se défend est vraiment défendu.
Ce qui se compromet est toujours compromis.
Mais ce qui reste pur n'est jamais assuré.
Car ce qui se commet n'est jamais bien commis.
Mais ce qui se trahit est toujours bien livré.
Car ce qui se soumet n'est jamais bien soumis.
Mais ce qui se révolte est vraiment révolté.
Car ce que l'on admet n'est jamais bien admis.
Mais ce que l'on rejette est vraiment rejeté.
Car tout se dilapide et rien ne se recouvre.
Tout se déconsidère et rien ne se reprend.
Et la vie et la mort et le chaume et le Louvre.
Et rien ne se remonte et tout se redescend.
Qu'ils ne soient pas jugés comme des esprits purs.
Qu'ils ne soient pas pesés dans le spirituel.
Qu'ils ne soient pas comptés dans le perpétuel.
Que Dieu mette avec eux la rocaille et les murs
Et ce maigre buisson qui bornait leur destin.
Qu'ils ne soient pas jugés dans la rigueur première.
Qu'ils ne soient pas jugés dans la dure lumière.
Qu'ils ne soient pas jugés dans le premier matin.
Qu'ils ne soient pas jugés comme des esprits purs.
Qu'ils ne soient pas pesés dans un juste plateau.
Qu’ils soient comme la treille et comme les blés mûrs
Qui ne sont point pesés sur le flanc du coteau.
Qu'ils ne soient pas jugés comme des esprits purs.
Qu'ils soient ensevelis dans l'ombre et le silence.
Qu'ils ne soient pas jetés misérables et durs
Dans le creux du plateau d'une juste balance.
Qu'ils ne soient pas jugés comme des esprits purs.
Qu'ils ne soient pas pesés dans l'immatériel.
Qu'il soit compté qu'ils ont un sang artériel
Et des raisonnements lamentables et sûrs.
Qu'ils ne soient pas pesés par les poids éternels.
Qu'ils ne soient pas jugés sur une basse brigue.
Qu'ils soient réembrassés, comme l'enfant prodigue
Rentre, et se précipite aux genoux paternels.
Mère voici vos fils faibles et saugrenus.
Qu'ils ne soient pas jugés sur leur basse fatigue.
Qu'ils soient réinvoqués comme l'enfant prodigue
Rentre et sait se glisser par des chemins connus.
Qu'ils ne soient pas jugés sur une basse ligue.
Qu'ils ne soient pas livrés aux mains de l'ennemi.
Qu'ils soient réentourés comme l'enfant prodigue
Reconnaît la pelouse et le perron ami.
Que Dieu leur soit clément et que Dieu leur pardonne
Pour avoir tant aimé la terre périssable.
C'est qu'ils en étaient faits. Cette boue et ce sable,
C'est là leur origine et leur pauvre couronne.
C'est le sang de l'artère et le sang de la veine.
Et le sang de ce cœur qui ne bat déjà plus.
C'est le sang du désir et le sang de la peine.
Et le sang du regret des âges révolus.
Que Dieu leur soit clément et que Dieu leur pardonne
Pour avoir tant aimé la terre périssable.
Ils en étaient venus. Cette boue et ce sable,
C'est là leurs pieds d'argile et leur pauvre couronne.
C'est le sang de l'artère et le sang de la veine
Et le sang de ce cœur qui ne bat que pour vous.
C'est le sang du regret et le sang de la peine
Et le sang de ce cœur qui s'amortit en nous.
C'est le sang de la honte et le sang de la peine
Et le sang de l'aorte et c'est le sang du cœur.
C'est le sang de l'amour et le sang de la haine
Et le sang du vaincu sur les mains du vainqueur.
C'est le sang de l'orgueil et le sang de la peine
Et de la veine porte et c'est le sang du cœur
Et de la veine cave et le sang de la haine
Et les taches du sang sur les bras du vainqueur.
Et c'est aussi le sang d'une pauvre colère
Qui se soulève en vain dans un si pauvre cœur.
Et c'est aussi le sang d'une pauvre misère
Qui se révolte en vain sous le poing du vainqueur.
C'est le sang du martyr et le sang de César.
C'est le sang du martyr et le sang du bourreau,
C'est le sang qui dégoutte au fond du tombereau.
Le sang de la victime exposée au bazar.
C'est le sang de la messe et le sang du calice
Et le sang du martyr sur les bras du bourreau
Et le sang qui s'écaille au fond du tombereau,
Et le sang qui jaillit aux pointes du cilice.
Et c'est le sang joué dans les jeux de hasard.
Et l'honneur exposé dans les jeux d'aventure.
Et la race jouée aux jeux de forfaiture.
Et le bonheur joué dans ce morne alcazar.
Et c'est le forcement de cet homme hagard.
Et les bourreaux lâchés dans la plaine et les bois.
Et le dérèglement de cette pauvre voix.
Et le désœuvrement de ce pauvre regard.
Que Dieu mette avec eux un peu de cette terre
Qu'ils étaient en principe et sont redevenus.
C'est le sang de la veine et le sang de l'artère
Et le sang de ces corps misérables et nus.
Et moi-même le sang que j'ai versé pour eux,
C'était leur propre sang et du sang de la terre.
Du sang du même cœur et de la même artère.
Du sang du même peuple et des mêmes Hébreux.
Les pleurs que j'ai versés sur un mont solitaire,
Les pleurs que j'ai pleurés quand j'ai pleuré sur eux,
C'étaient les mêmes pleurs et de la même terre,
Et de la même race et des mêmes Hébreux.
Le sang que j'ai versé sous la lance romaine,
Le sang que j'ai versé sous la ronce et les clous ;
Et quand je suis tombé par ma faiblesse humaine
Sur les paumes des mains et sur les deux genoux ;
Le sang que j'ai versé sous la lance de Rome,
Le sang que j'ai versé sous l'ortie et le houx ;
Et quand je suis tombé par ma faiblesse d'homme
Sur mes mains, sur ma face et sur mes deux genoux ;
Le sang que j'ai versé sous la lance de Rome,
Le sang artériel que j'ai versé pour vous
Le jour que je tombai sur mes maigres genoux,
C'était le sang du juste et c'était du sang d'homme.
Le sang que j'ai versé sous la feinte couronne,
Les pleurs que j'ai versés sur cette multitude ;
Les mots que j'ai versés dans ma similitude,
Les coups que j'ai reçus sous la double colonne ;
Le verbe que j'ai mis en forme de parole
Et l'amour que j'ai mis en forme de bonté,
La gerbe que j'ai mise en forme d'unité,
Le grain que j'ai semé dans toute parabole ;
Le sang que j'ai versé sous la blanche aubépine,
Le sang que j'ai perdu dans mon humanité ;
Les pleurs que j'ai versés dans la creuse ravine,
Le sang que j'ai perdu dans mon éternité ;
Les pleurs que j'ai perdus dans ma miséricorde,
Les coups que j'ai reçus dans mon humanité ;
L'avanie et l'outrage aux mains de cette horde,
Les coups que j'ai reçus dans mon éternité ;
Le sang que j'ai versé le jour de la promesse,
Le sang que j'ai versé sur le premier autel ;
Et le sang que je verse aux tables de la messe,
Le sang inépuisable et le sacramentel ;
Les mots que j'ai semés dans ma miséricorde,
Le sang que j'ai payé pour le péché mortel,
Et la rage et la honte et le sceptre et la corde,
Le sang intarissable et le sacramentel ;
Le sang que je versai le jour que je fus prêtre
Et que j'o
fficiai sur le premier autel ;
Et celui que je verse et que je fais renaître,
Le sang renouvelable et le sacramentel ;
Le sang que je versai le lendemain du jour
Que je fus embrassé par un malheureux traître ;
Et ce sang d'un égal et d'un nouvel amour
Que je verse et refais aux mains d'un nouveau prêtre ;
Et le pain de mon corps et le vin de mon sang,
Et le verbe jailli de mes divines lèvres ;
Et le salut gagné par mes divines fièvres,
Et l'éponge et le fiel et cette plaie au flanc ;
Le sang que je laissai sur un pauvre mouchoir
Où mes traits sont empreints pour éternellement ;
L'image que reçut ce frêle monument,
C'était la même glaise et le même ébauchoir
Et le même modèle aux mains du statuaire
Et la même figure et la même plastique
Et le même relief du même masque antique ;
Et les plis de mon corps sous le drap mortuaire.
C'était la même glaise aux mains du statuaire,
Le même modelé sous un pouce plastique,
Le même figuré sous un masque authentique,
Et le même tracé sous le drap mortuaire.
Le sang qui dégoutta sur ma pauvre tunique,
Ma barbe et mes cheveux souillés de cette bourbe,
Mon regard et mon verbe aux mains de cette tourbe,
Et ce qu'ils avaient fait de votre Fils unique,
Mon nez qui s'écrasait dans l'ordure et la boue,
Mes disciples en proie à la terreur panique,
Le bourreau qui clouait d'un geste mécanique
Et qui plantait la croix dedans cette gadoue
Et l'empreinte léguée aux mains de Véronique,
Ma barbe et mes cheveux essuyés désormais,
Mon plus ancien portrait et le seul authentique,
Le seul que nul oubli ne défera jamais,
Le seul que nul oubli n'a jamais dépassé,
Le seul qui soit sauvé de leur ingratitude,
Le seul qui soit sauvé de la décrépitude,
Le seul que nul dessin n'a jamais surpassé,
Le seul que nul oubli n'a jamais effacé,
Le seul qui soit sauvé des dégradations,
Le seul qui soit posé parmi les nations
Comme le seul témoin d'un éternel passé,
Le seul que nul oubli n'a jamais effacé,
Le seul qui soit inscrit dans l'éternité même,
Le seul qui soit gravé dans le mouvant système
Du présent, du futur, et du tendre passé ;
Ce masque mon seul masque et ce moule plastique,
Cette empreinte laissée à cette pauvre femme,
Cette unique mémoire et cette forme unique,
La même qui parut aux yeux de Notre Dame ;
Ce masque sans retour, cette forme éternelle,
Cette empreinte laissée entre de pauvres doigts,
C'était le résultat de l'applique charnelle
D'un mouchoir périssable au front du roi des rois.
C'était le modelé d'une forme charnelle
Sous la fidélité d'un mouchoir de la terre.
C'était la même face auguste et solitaire,
Telle qu'elle apparut à l'amour maternelle.
Cette face laissée entre de pauvres doigts,
Cette face terreuse et ce mouchoir terreux,
C'était le même aspect qui ne vint qu'une fois,
C'était la même terre et les mêmes Hébreux.
Et ce pain et ce vin et ma chair et mon sang,
Et ce verbe et ces pleurs sur cette multitude ;
Et l'accusé debout le long d'un pauvre banc,
Et le déversement de cette ingratitude ;
Et cette foule ardente et qui voulait mon sang,
Et qui criait de joie aux mots malencontreux,
Et votre fils réduit en cet infime rang,
C'était la même terre et les mêmes Hébreux.
Cette foule houleuse et qui voulait mon sang,
Et qui pleurait de joie aux mots cadavéreux,
Ces groupes déchaînés, ce peuple grimaçant,
C'était la même terre et les mêmes Hébreux.
Cette foule hurlante et qui voulait mon sang,
Et qui crevait de joie aux mots aventureux,
Ces groupes forcenés, ce peuple repoussant,
C'était la même terre et les mêmes Hébreux.
C'étaient les mêmes pleurs et c'est la même race.
C'était le même sang, le sang héréditaire.
C'étaient les mêmes pas suivant la même trace.
C'était le même corps fait de la même terre.
C'étaient les mêmes cris jaillis des mêmes gorges,
C'était la même houle et le même océan,
C'était le même feu jailli des mêmes forges,
C'était la même foule et le même néant.
C'était le même sang, le premier héritage
Que tout homme ait reçu de son père charnel,
Comme le don de grâce est le premier partage
Que tout homme ait reçu de son père éternel.
C'était le même peuple et la race pédestre
Et le cheminement pour monter au Calvaire.
Et le gouvernement sous une race équestre,
Antoine, Marc-Aurèle et Septime Sévère.
Et le gouvernement sous Lépide et Octave,
Et les casernements sous le procurateur,
Et le prosternement devant le laticlave,
Et devant le préfet et l'administrateur.
C'était le même peuple et la race pédestre
Sous le balancement des cavaliers romains,
Sous la lance et la verge et sous les lourdes mains
Et sous les lourds chevaux de cette race équestre.
Seigneur qui les avez pétris de cette terre,
Ne vous étonnez pas qu'ils soient trouvés terriens.
Vous les avez rivés sur la lourde galère.
Ne vous étonnez pas qu'ils soient galériens.
Seigneur qui les avez nourris de cette terre,
Ne vous étonnez pas que cette nourriture
Les ait faits cette race ingrate et solitaire,
De petite noblesse et de pauvre nature.
Seigneur qui les avez formés de cette terre,
Ne soyez pas surpris qu'ils soient trouvés informes,
Et bossus et bancals et sournois et difformes,
Et mauvaise nature et mauvais caractère.
Seigneur qui les avez nourris de cette terre,
Ne vous étonnez pas qu'ils soient trouvés parjures,
Et que cette origine et que ces nourritures
En aient fait cette race obscure et réfractaire.
Seigneur qui les avez pétris de cette terre,
Ne vous étonnez pas qu'ils soient trouvés terrestres.
Vous avez jalonné la voie héréditaire.
Ne vous étonnez pas qu'ils soient trouvés pédestres.
Seigneur qui les avez nourris de cette terre,
Ne vous étonnez pas que cette nourriture
En ait fait cette race agreste et solitaire,
De petite noblesse et de grande roture.
Seigneur qui les avez pétris de cette terre,
Ne vous étonnez pas qu'ils soient trouvés terreux.
Vous les avez pétris de vase et de poussière,
Ne vous étonnez pas qu'ils marchent poussiéreux.
Seigneur qui les avez frappés de votre foudre,
Ne vous étonnez pas qu'ils soient trouvés peureux.
Vous qui les avez fait sortir de cette poudre,
Ne vous étonnez pas qu'ils soient trouvés poudreux.
Vous les avez pétris de cette humble matière,
Ne vous étonnez pas qu'ils soient faibles et creux.
Vous les avez pétris de cette humble misère.
Ne soyez pas surpris qu'ils soient des miséreux.
Vous qui les avez faits d'une argile grossière,
Ne soyez pas surpris qu'ils soient trouvés lépreux.
Et vous qui les avez livrés aux vers de terre,
Ne vous étonnez pas qu'ils soient trouvés véreux.
Car le surnaturel est lui-même charnel
Et l'arbre de la grâce est ratiné profond
Et plonge dans le sol et cherche jusqu'au fond
Et l'arbre de la race est lui-même éternel.
Et l'éternité même est dans le temporel
Et l'arbre de la grâce est racine profond
Et plonge dans le sol et touche jusqu'au fond
Et le temps est lui-même un temps intemporel.
Et l'arbre de la grâce et l'arbre de nature
Ont lié leurs deux troncs de nœuds si solennels,
Ils ont tant confondu leurs destins fraternels
Que c'est la même essence et la même stature.
Et c'est le même sang qui court dans les deux veines,
Et c'est la même sève et les mêmes vaisseaux,
Et c'est le même honneur qui court dans les deux peines,
Et c'est le même sort scellé des mêmes sceaux.
C'est le même destin qui court dans les deux chances.
Et c'est la même mort qui meurt dans les deux morts.
Et c'est le même effroi qui court dans les deux transes.
Et la même bonace au sein de ces deux ports.
Toute âme qui se sauve aussi sauve son corps.
Toute âme qui périt entraîne son jumeau.
Toute âme qui se pose au long des derniers bords
Est comme un reposoir dans un dernier hameau.
Toute âme qui se sauve ainsi sauve son corps.
Toute âme qui se perd entraîne son besson.
Toute âme qui se pose au fond des derniers ports
Est comme un double oiseau sur un dernier buisson.
Toute âme qui se sauve emporte aussi son corps,
Comme une proie heureuse et comme un nourrisson.
Et toute âme qui touche aux suprêmes abords
Est comme un moissonneur le soir de la moisson.
Toute âme qui se sauve ensauve aussi son corps,
Comme une sœur aînée emporte un nourrisson.
Et toute âme qui touche aux suprêmes rebords
Est comme un moissonneur au bord de la moisson.
Et l'arbre de la grâce et l'arbre de nature
Se sont liés tous deux de nœuds si fraternels
Qu'ils sont tous les deux âme et tous les deux charnels
Et tous les deux carène et tous les deux mâture.
Et tous les deux créés et tous deux créature,
Et tous les deux vaisseaux sur le même océan.
Et tous les deux armés de la même armature,
Et tous les deux berceaux sur le même néant.
Et tous les deux leçons de la même lecture,
Et comme deux tuteurs dans un double arbrisseau,
Et tous deux cavaliers et tous les deux monture,
Et comme un double enfant dans un double berceau.
Et l'arbre de la grâce et l'arbre de nature
Se sont étreints tous deux comme deux lourdes lianes.
Par-dessus les piliers et les temples profanes,
Ils ont articulé leur double ligature.
Et l'un ne périra que l'autre aussi ne meure.
Et l'un ne survivra que l'autre aussi ne vive.
Et l'un ne restera que l'autre ne demeure.
Et l'un ne passera sur la suprême rive
Que l'autre aussi ne fasse un semblable voyage.
Et l'un ne partira dans son dernier trousseau
Que l'autre aussi ne fasse un tel appareillage
Et ne s’embarque aussi sur un dernier vaisseau.

Charles Péguy, in Ève