jeudi 31 mars 2011

En lisant... Sebastian Haffner - Allemagne, 1930

Au printemps 1930, Brüning devint chancelier. Autant que nous puissions nous souvenir, c'était la première fois que l'Allemagne était dirigée d'une main ferme. De 1914 à 1923, tous les gouvernements avaient été faibles. Stresemann avait pris des mesures habiles et radicales, mais tout en souplesse, sans blesser personne. Brüning n'arrêtait pas de blesser tout le monde, c'était son style, il mettait un point d'honneur à être "impopulaire". Un homme dur, osseux, l'œil étréci et sévère derrière des lunettes sans monture. Il répugnait par nature au liant, à la rondeur. Ses succès — il en connut quelques-uns, c'est incontestable — avaient toujours le schéma "opération réussie, patient mort", ou "position maintenue, garnison massacrée". Pour poursuivre jusqu'à l'absurde le paiement des réparations, il mit l'économie allemande au bord de la faillite ; les banques fermèrent, le nombre des chômeurs atteignit six millions. Pour sauver le budget malgré tout, il appliquait avec une farouche rigueur la recette du père de famille sévère : "se serrer la ceinture". À intervalles réguliers, tous les six mois environ, sortait un décret-loi qui réduisait et réduisait encore les traitements, les retraites, les prestations sociales, et finit par réduire jusqu'aux salaires privés et aux intérêts. L'un entraînait l'autre, et Brüning, les dents serrées, en tirait chaque fois la douloureuse conséquence. Plusieurs des instruments de torture les plus efficaces de Hitler furent inaugurés par Brüning : c'est à lui que l'on doit "la gestion des devises", qui empêchait les voyages à l'étranger, "l’impôt sur la désertion", qui rendait l'exil impossible ; c'est lui aussi qui commença à limiter la liberté de la presse et à museler le Parlement. Et pourtant, étrange paradoxe, il faisait tout cela pour défendre la république. Mais les républicains commençaient peu à peu à se demander, et on les comprend, ce qui leur restait encore à défendre.
À ma connaissance, le régime de Brüning a été la première esquisse et pour ainsi dire la maquette d'une forme de gouvernement qui a été imitée depuis dans de nombreux pays d'Europe : une semi-dictature au nom de la démocratie et pour empêcher une dictature véritable. Quiconque se donnerait la peine d'étudier à fond le système de Brüning y trouverait tous les éléments qui font en fin de compte de ce mode de gouvernement, de façon presque inéluctable, le "modèle" de ce qu'il est censé combattre : c'est un système qui décourage ses propres adeptes, sape ses propres positions, accoutume à la privation de liberté, se montre incapable d'opposer à la propagande ennemie une défense fondée sur des idées, abandonne l'initiative à ses adversaires et finalement renonce au moment où la situation aboutit à une épreuve de force.
Brüning n'était pas vraiment suivi. Il était toléré. Il était le moindre mal : le maître sévère qui corrige ses élèves en affirmant "Cela me fait plus mal qu'à vous", face au bourreau sadique. On couvrait Brüning, parce qu'il semblait la seule protection possible contre Hitler. Il le savait, bien entendu. Et comme son existence politique était directement liée à sa lutte contre Hitler, et donc à l'existence de celui-ci, il ne devait en aucun cas l'anéantir. Il devait combattre Hitler, mais en même temps le conserver. Il ne fallait pas que Hitler parvienne au pouvoir, mais il devait rester dangereux. Difficile équilibre que Brüning, les dents serrées, impassible comme un joueur de poker, maintint pendant deux ans, et c'était déjà une performance. Il était inévitable que l'équilibre se rompît un jour. Qu'arriverait-il alors ? Question sous-jacente à toute la période Brüning : et après ? Ce fut une époque où seule la perspective d'un avenir d'épouvante tempérait la tristesse du présent.
Brüning lui-même n'avait rien d'autre à offrir au pays que la misère, la morosité, la limitation de la liberté et l'assurance qu'on ne pouvait rien obtenir de mieux. Tout au plus pouvait-il exhorter au stoïcisme. Mais il était trop austère de nature pour que même cette exhortation fût convaincante. Il ne lança à la nation ni une grande idée, ni un appel. Il ne faisait que la recouvrir d'une ombre chagrine.
Cependant que les énergies restées si longtemps en jachère se rassemblaient à grand bruit.
Le 14 septembre 1930 eurent lieu ces élections législatives qui propulsèrent à la deuxième place un petit parti ridicule : les nazis passèrent de douze mandats à cent sept. De ce jour, la figure phare de l'époque Brüning cessa d'être Brüning pour devenir Hitler. La question n'était plus : Brüning restera-t-il ? mais : Hitler viendra-t-il ? Les discussions politiques âpres et torturantes ne mettaient plus aux prises partisans et adversaires de Brüning, mais partisans et adversaires de Hitler. Et dans les faubourgs, où les fusillades avaient repris, on ne s'entre-tuait pas au nom de Brüning, mais au nom de Hitler.
Et pourtant la personne de Hitler, son passé, sa façon d'être et de parler pouvaient être d'abord un handicap pour le mouvement qui se rassemblait derrière lui. Dans de nombreux milieux, il était encore en 1930 un personnage plutôt fâcheux sorti d'un trouble passé : le rédempteur bavarois de 1923, l'homme du putsch grotesque perpétré dans une brasserie... Son aura personnelle était parfaitement révulsante pour l'Allemand normal, et pas seulement pour les gens "sensés" : sa coiffure de souteneur, son élégance tapageuse, son accent sorti des faubourgs de Vienne, ses discours trop nombreux et trop longs qu'il accompagnait de gestes désordonnés d'épileptique, l'écume aux lèvres, le regard tour à tour fixe et vacillant. Et le contenu de ces discours : plaisir de la menace, plaisir de la cruauté, projets de massacres sanglants. La plupart des gens qui l'acclamèrent en 1930 au Sportpalast auraient probablement évité de lui demander du feu dans la rue. Mais déjà se montrait ici un phénomène étrange : la fascination qu'exerce précisément, dans son excès même, la lie la plus écœurante. Nul n'aurait été surpris si, dès le premier discours du personnage, un sergent de ville l'avait saisi au collet pour le mettre au rancart dans un endroit où l'on n'aurait plus jamais entendu parler de lui et où il eût été sans nul doute à sa place. Mais rien de tel ne se produisit. Au contraire, cet individu ne cessa de surenchérir, devenant de plus en plus dément, de plus en plus monstrueux, et parallèlement de plus en plus célèbre et de plus en plus en vue, si bien que l'effet s'inversa : le monstre se mit à fasciner. En même temps qu'intervenait le mystérieux "effet Hitler" : ses adversaires, étrangement obnubilés et anesthésiés, ne comprenaient rien à ce phénomène et se trouvaient comme hypnotisés par le regard d'un serpent, incapables de comprendre que l'enfer en personne les provoquait.
Hitler, convoqué comme témoin devant la Cour suprême, rugit à la face des juges qu'un jour il prendrait le pouvoir en toute légalité, et que des têtes tomberaient. Rien ne se produisit. Le président de la cour, un vieillard aux cheveux blancs, n'eut pas l'idée de faire emmener le témoin. Hitler, candidat contre Hindenburg aux élections présidentielles, déclara que la campagne était de toute façon décidée en sa faveur : son adversaire avait quatre-vingt-cinq ans, lui quarante-trois, il pouvait attendre. Rien ne se produisit. Quand il le répéta au cours de la réunion suivante, le public se mit à rire comme si on le chatouillait. Six SA avaient attaqué dans son lit un homme qui ne partageait pas leurs opinions, le piétinant à mort. Condamnés à mort pour cet acte, ils reçurent de Hitler un télégramme de félicitations. Rien ne se produisit. Ou plutôt si : les six assassins furent graciés.
C'était étrange d'observer cette surenchère réciproque. L'impudence déchaînée qui transformait progressivement en démon un petit harceleur déplaisant, la lenteur d'esprit de ses dompteurs, qui comprenaient toujours un instant trop tard ce qu'il venait de dire ou de faire — c'est-à-dire quand il l'avait fait oublier par des paroles encore plus insensées ou par un acte encore plus monstrueux —, et l'état d'hypnose où il plongeait son public qui succombait de plus en plus passivement à la magie de l'abjection et à l'ivresse du mal.
Au reste, Hitler promettait tout à tout le monde, ce qui lui valait bien sûr une vaste clientèle et un électorat nombreux recruté parmi les indécis, les déçus, les appauvris. Mais ce n'était pas là l'élément décisif. Au-delà de la simple démagogie et des points de son programme, il promettait deux choses : la reprise du grand jeu guerrier de 1914-1918, et la réédition du grand sac anarchique et triomphant de 1923. En d'autres termes : sa politique extérieure future, sa future politique économique. Il n'avait pas besoin de le promettre explicitement ; il pouvait même prétendre le contraire (comme dans ses "discours de paix" ultérieurs) : on le comprenait quand même. Et cela lui valut ses vrais disciples, le noyau dur du parti nazi. Il faisait jouer les deux grands moments vécus et assimilés par la jeune génération. Telle une étincelle électrique, il se propagea sur tous ceux qui en avaient la secrète nostalgie. Seuls restèrent en dehors ceux qui avaient, en leur for intérieur, fait précéder ces deux moments d'un signe négatif. Donc "nous".
Mais "nous" n'avions pas d'autre parti, pas de drapeau auquel nous rallier, pas de programme ni de devise. Qui aurions-nous suivi ? Outre les nazis, qui partaient favoris, il y avait ces bourgeois réactionnaires et civilisés rassemblés autour du Stahlhelm*, des gens qui exaltaient avec un enthousiasme un peu fumeux "l'expérience du front" et "le retour à la terre" et qui, sans avoir la vulgarité déchaînée des nazis, en partageaient les ressentiments stupides et l'attitude fondamentalement hostile à la vie. Il y avait les sociaux-démocrates, discrédités sur bien des fronts, vaincus longtemps avant la bataille. Enfin, il y avait les communistes avec leur dogmatisme sectaire et les défaites qu'ils traînaient comme une comète sa queue. (Curieux, quoi que les communistes entreprissent, ils étaient toujours, pour finir, battus — et abattus alors qu'ils tentaient de fuir. Cela semblait être une loi naturelle).
Pour le reste, il y avait l'énigmatique Reichswehr, commandée par un général de cabinet porté sur l'intrigue, et la police prussienne, qui avait la réputation d'être un instrument du pouvoir républicain, fiable et bien entraîné. Sachant ce que l'on savait, cette réputation n'était pas sans inspirer une certaine méfiance.
Telles étaient les forces en jeu. Quant au jeu lui-même, il se traînait avec une pesante morosité, sans points culminants, sans tension dramatique, sans dénouement prévisible. L'atmosphère qui régnait alors en Allemagne rappelle à plus d'un égard celle qui règne aujourd'hui en Europe : attente engourdie de l'inéluctable, auquel on espère cependant, jusqu'à la dernière minute, échapper. Ce qu'est aujourd'hui en Europe la guerre qui se prépare, c'était alors en Allemagne la prise du pouvoir par Hitler et la "Nuit des longs couteaux", dont les nazis parlaient par anticipation. Même les détails étaient semblables : la lente approche de la catastrophe, le désarroi des forces d'opposition, désespérément cramponnées aux règles que l'ennemi violait quotidiennement, la guerre unilatérale, l'état intermédiaire entre "l'ordre et la paix" et la "guerre civile" (il n'y avait pas de barricades, mais il y avait tous les jours des bagarres, des fusillades absurdes et puériles, des attentats dirigés contre les locaux des divers partis, et sans cesse de nouveaux morts). Même l'idée de l'appeasement était déjà dans l'air : des groupes puissants étaient partisans de "confier des responsabilités à Hitler" pour "l'empêcher de nuire". Il y avait des discussions politiques sans fin, hargneuses et stériles, partout : dans les salons de thé, les bistrots, les boutiques, les écoles, les familles. Et, n'ayons garde de l’oublier, les jeux arithmétiques étaient de nouveau à l'honneur. Car des élections plus ou moins importantes avaient lieu à tout bout de champ, et chacun avait en tête des suffrages et des mandats. Les chiffres des nazis montaient sans cesse. Ce qui n'existait plus, c'était la joie de vivre, la gentillesse, l'innocence, la bienveillance, la compréhension, la bonne volonté, la générosité et l'humour. Il n'y avait plus non plus de bons livres, et sûrement plus personne pour s'y intéresser. L'air d'Allemagne était rapidement devenu irrespirable.
Il le devint de plus en plus jusqu'à l'été 1932. Puis Brüning tomba, d'un jour à l'autre, sans raison, et ce fut l'étrange intermède Papen-Schleicher : un gouvernement d'aristocrates, dont personne ne savait au juste qui ils étaient, et six mois d'une cavalcade frénétique. On assista à la liquidation de la république, à la suspension de la constitution, à la dissolution de l'Assemblée, à de nouvelles élections suivies d'une nouvelle dissolution, à l'interdiction de plusieurs journaux, au renvoi du gouvernement prussien, au remplacement de tous les hauts fonctionnaires — et tout cela dans une atmosphère presque joyeuse, avec une insouciance poussée à son paroxysme. L'année 1939 a dans toute l'Europe le même goût que cet été 1932 en Allemagne : on n'était plus séparé de la fin que par l'épaisseur d'un cheveu, ce que l'on redoutait pouvait intervenir d'un instant à l'autre. Dans leur uniforme enfin autorisé, les nazis emplissaient les rues, lançaient déjà des bombes, élaboraient déjà des listes de proscription ; dès le mois d'août, on négociait avec Hitler pour lui proposer le poste de vice-chancelier et en novembre, Papen et Schleicher s'étant brouillés, on lui offrit même la chancellerie. Entre Hitler et le pouvoir, il n'y avait plus désormais que la fortune de quelques nobliaux qui faisaient de la politique comme on joue à la roulette. Tous les obstacles sérieux avaient été éliminés. Plus de constitution, plus de garanties juridiques, plus de république, plus rien de rien, plus même de police prussienne républicaine. De même, aujourd'hui, la Société des nations a disparu ainsi que la sécurité collective, la valeur des traités et le sens des négociations ; l'Espagne est tombée, et l'Autriche, et la Tchécoslovaquie. Et pourtant, à l'époque comme aujourd'hui, au dernier moment, le plus dangereux, le plus désespéré, se répandit un optimisme pathologique et béat, un optimisme de joueur, la certitude confiante et joyeuse que tout s'arrangerait à la dernière minute. Les caisses de Hitler n'étaient-elles pas vides ? Ne sont-elles pas vides ? Les anciens amis de Hitler eux-mêmes n'étaient-ils pas passés à la résistance ? Ne le sont-ils pas aujourd'hui encore ? la politique figée n'avait-elle pas recommencé à vivre et à bouger — comme dans l'Europe de 1939 ?
Alors comme aujourd'hui, on commençait juste à jouer avec l'idée que le pire était passé.
Sebastian Haffner, in Histoire d’un Allemand – Souvenirs (1914-1933)
Babel

* "Casque d'acier", association d'anciens combattants fondée en novembre 1918.