mardi 19 avril 2011

En lisant... Gilbert Cesbron, Briser la statue - Prologue et Acte I

PROLOGUE
Le prologue évoque l'une de ces réunions d'intellectuels dans un ancien cloître, réunions qui furent si en vogue dans les années précédant la guerre de 1939-1945. Le décor représente donc un cloître en ruine. Le peu d'importance et de profondeur des autres décors de la pièce permettra de construire celui-ci (sous réserve de la note qu'on trouvera page 182).
Au milieu du jardin une croix brisée gît à terre a droite, une porte s'ouvre dans le mur : elle conduit à l'église du village. À côté de cette porte et scellée au mur une grande statue toute neuve de sainte Thérèse de Lisieux (le modèle que l'on trouve dans les boutiques du quartier Saint-Sulpice), rose, fade, souriante : écœurante. Sous la statue, des fleurs et des plantes très belles.
SCÈNE UNIQUE
LE PRÊTRE, PREMIER INTELLECTUEL, SECOND INTELLECTUEL
Le rideau se lève. Le regard est aussitôt attiré par la statue de sainte Thérèse (qui sera spécialement éclairée). Personne en scène ; puis la porte s'ouvre, à droite, et en sortent le Premier Intellectuel, tête nue, le Second qui remet son béret basque, et le Prêtre, tête nue. Cela suffit à faire comprendre au Public que la porte donne dans une église.
LE PRÊTRE
Voilà ! Tout cela est votre domaine pour dix jours... (Levant un doigt). « Là s'assembleront les aigles... »
PREMIER INTELLECTUEL (souriant).
Vous vous moquez de notre petite... retraite d'intellectuels ?
LE PRÊTRE
Je suis, au contraire, heureux d'offrir à votre petit... congrès l'hospitalité de mon vieux cloître.
SECOND INTELLECTUEL (qui examine le cloître).  
Vous l'avez sauvé des antiquaires ?
LE PRÊTRE
Pierre après pierre ! Et de l'État qui voulait l'annexer à la caserne comme remise pour des pièces d'artillerie...
PREMIER INTELLECTUEL (en riant).
Les intellectuels sont plus dangereux que les canons !
LE PRÊTRE
Moins dégradants, dans tous les sens du mot ! (Avec un geste circulaire). Vous connaissez maintenant votre domaine — et moi je disparais...
PREMIER INTELLECTUEL (souriant, désignant la porte).  
Notre domaine : même l'église ?
LE PRÊTRE (souriant).
L'église n'est jamais fermée : c'est sa façon de vous être ouverte !
SECOND INTELLECTUEL (Il est tombé en arrêt devant la statue de sainte Thérèse de Lisieux ; il dit, après un silence :)
Il me semble que, si j'étais croyant, j'exigerais de l'Église non seulement la Vérité mais aussi la Beauté...
LE PRÊTRE
Bien sûr !
SECOND INTELLECTUEL
C'est votre avis ?
LE PRÊTRE
Mon exigence !
SECOND INTELLECTUEL (désignant la statue).
Alors pourquoi ça ? Pourquoi cette horreur que vous n'avez pas eu le courage — et je vous en félicite ! — de mettre dans l'église même ?
LE PRÊTRE
Je n'ai surtout pas eu le courage de mettre à la porte les vieilles statues des saints...
SECOND INTELLECTUEL
Parce qu'elles sont belles !
LE PRÊTRE
Et aussi parce que je trouverais... mal élevé de déloger les vieux patrons de cette église. Il fallait pourtant une place pour sainte Thérèse : je l'ai mise là. Je savais que cela n'empêcherait ni les fleurs ni les fidèles de venir à elle. Quant à la statue, il n'existe pas d'autre modèle !
SECOND INTELLECTUEL
Alors, il fallait la supprimer parce que laide !
PREMIER INTELLECTUEL (sèchement).
Il fallait d'abord la supprimer parce que sans intérêt.
LE PRÊTRE (doucement).
Vous connaissez la vie de Thérèse de Lisieux ?
PREMIER INTELLECTUEL
Comme tout le monde ! C'est une image d'Épinal son papa est horloger, sa maman est dentellière — deux métiers de silence et de précision. Ils décident donc de fabriquer une sainte. La petite Thérèse était bien sage ; elle entrera au Carmel à quinze ans, battant ainsi tous les records ; elle y sera bien sage. Elle y écrira des jolies poésies qu'on chante aux jours de fête sur des airs de M. Massenet, et un petit livre du genre pieux. Mais elle tombe malade — c'est bien triste, n'est-ce pas ? À vingt-quatre ans, après une agonie souriante et résignée, elle exhale, toujours sagement, son dernier soupir, léger, si léger... Voilà l'histoire de « Thérèse, la petite fille sage » à placer entre celle de « Gustave, le mauvais sujet » et celle de « Léon, qui mettait les doigts dans son nez » ! (Au Prêtre). Vous excusez ma franchise ?
LE PRÊTRE (après un silence, parlant droit devant lui).
Une jeune fille, Thérèse Martin, meurt à vingt-quatre ans, dans un petit Carmel au fond d'une province qui ne passe pas pour mystique. Une dizaine d'amis suivent son corps. C'est fini... Mais voici que du jour au lendemain son nom est sur toutes les lèvres. Le manuscrit de Thérèse Martin : Histoire d'une âme, circule de main en main. On l'édite timidement. Bientôt le Carmel, affolé, doit répondre à 50, 200, 500 demandes par jour. 200 000 exemplaires sont vendus en quelques années. Le livre est traduit en trente langues étrangères. Aucun livre, nulle part, jamais — même l'Imitation, même l'Évangile — n'a porté aussi vite, aussi loin, sans être prêché, expliqué ni appuyé par l'action... Au moment même où M. Renan écrit : « Il y aura encore des saints canonisés à Rome, il n'y en aura plus de canonisés par le peuple », le peuple chrétien force la main au pape : on abrège exceptionnellement, devant cette exigence universelle, les délais qu'impose l’Église ! Née en 1873, Thérèse Martin est proclamée sainte en 1925, devant 500 000 pèlerins venus du monde entier pour assister à ce triomphe... D'ailleurs, depuis vingt ans déjà, le monde entier l'invoquait. À l'heure actuelle, le nom de cette Française est plus connu dans l'univers que celui de Victor Hugo, son effigie plus répandue que celle de Pasteur ! (Devant un geste des autres). Je ne juge pas : je constate... Des dizaines de millions d'êtres humains prononcent chaque jour, dans toutes les langues de l'univers, le nom de Thérèse Martin... (Silence. Puis il dit timidement aux autres). Ça existe !
SECOND INTELLECTUEL (après un silence).  
J'ignorais cela.
LE PRÊTRE (à mi-voix, en souriant).  
On ne mérite pas les saints que l'on a !
PREMIER INTELLECTUEL (avec emportement).
On a les saints que l'on mérite ! Cette petite sainte en carton-pâte, personnage de la bibliothèque rose, est faite sur mesures pour ce siècle-ci ! Uniprix, chansonnettes, romans pour femmes de chambre, films qui finissent bien, cosy-corners de chez Levitan — il ne manquait plus que la « rose effeuillée » ! Ah ! elle correspond bien à sa statue ! Il y avait déjà saint Antoine de Padoue, recherche d'objets perdus en tous genres, forte récompense — il y a désormais Thérèse de Lisieux, tuberculose pulmonaire et toutes ses complications, guérison assurée ! La tuberculose : le mal du siècle — quelle chance ! Distributeur automatique de guérisons : on met vingt sous dans la fente, on allume un cierge et voilà ! C'est une belle affaire ! Suffit d'un peu de publicité et quel rendement ! Non, non ! Si l'Église veut reconquérir ses positions par la démagogie, si elle veut béatifier le Mauvais Goût et donner une patronne aux midinettes, c'est son affaire ! Mais qu'on nous laisse bien tranquille avec Thérèse Martin !...
LE PRÊTRE
« Faite sur mesures pour son siècle ».   Quel beau compliment pour un saint !
SECOND INTELLECTUEL
Quel reproche pour un héros ! Un héros doit être le contraire même du siècle : quand les autres se traînent dans la boue des tranchées, Guynemer meurt « en plein ciel de gloire... » Quand les autres chaussent leurs pantoufles et se cachent dans l'anonymat des villes, Bournazel expose sa tunique rouge au soleil du désert... Quand les généraux s'habillent en civil pour voyager en seconde dans le métro, intriguer au Parlement et s'inscrire à la maçonnerie, Lyautey parade sur son cheval blanc et conquiert un empire pour une république en jaquette... Quand le siècle ne rêve que d'argent et de sécurité, Mermoz est pauvre et risque sa vie... Chaque héros est une paire de gifles donnée à son époque !
LE PRÊTRE
Les héros sont des alibis, mais les saints sont des modèles. Jean-Marie Vianney, curé d'Ars, est venu à temps rendre courage au clergé, et Jean Bosco aux orphelins du monde entier. Thérèse Martin, elle aussi, a été donnée à son siècle (au Premier Intellectuel), mais pas comme vous l'entendez ! À ce siècle de malins, de tricheurs, de gens qui « se défendent », Thérèse Martin rappelle l'abandon, l'enfance, le sourire : le monde à l'envers...
SECOND INTELLECTUEL
C'est un peu simple ! 
LE PRÊTRE
Très simple. Et pourtant des millions d'hommes relèvent la tête : ils ont entendu sonner la vérité quelque part et le reste ne compte plus ! Le sourire les a touchés, le terrible sourire chrétien ! Ils ne seront jamais plus les mêmes...
PREMIER INTELLECTUEL (tournant le dos).
Tant pis pour eux !
SECOND INTELLECTUEL (conciliant).
Mais enfin, votre Thérèse Martin, qu'a-t-elle fait d'extraordinaire ?
LE PRÊTRE
Rien ! Absolument rien... Mais pas un seul acte de sa vie qui n'ait été accompli par amour : amour de Dieu, c'est-à-dire amour des hommes. Elle n'a rien inventé : seulement habillé de neuf des vérités anciennes — et c'est justement l'office des saints à travers les âges... Elle a retrouvé dans l'Évangile tout ce dont son siècle avait soif. L'eau existe avant que le sourcier la découvre ; mais, sans le sourcier, que vaut-elle ?
PREMIER INTELLECTUEL (sèchement).
Je n'admire pas. Je regrette !
LE PRÊTRE (haussant le ton).
Quoi, vous admirez la précocité chez Mozart, chez Pascal inventant la géométrie, mais pas chez Thérèse Martin inventant l'oraison, à neuf ans, dans un coin de sa chambre ? Vous pleurez à la mort d'amour d'Yseut, et la mort d'amour de Thérèse Martin vous laisse insensible ? Vous admettez la mission de Jeanne d'Arc parce qu'elle a sauvé la France, mais pas celle de Thérèse Martin qui sauve des âmes ?
SECOND INTELLECTUEL (souriant).  
Mais c'est une tirade !
LE PRÊTRE (souriant aussi).
Excusez-moi... (Silence. Au Premier Intellectuel). Avez-vous lu L'Histoire d'une Âme ?
PREMIER INTELLECTUEL
Je l'ai commencée un jour. Le livre m'est tombé des mains...
LE PRÊTRE (tranquillement).
À moi aussi, la première fois...
PREMIER INTELLECTUEL (au second).
C'est le style du genre « ineffable », vous savez ?
LE PRÊTRE (même jeu).
Celui de son époque, celui de son milieu : terriblement mièvre. Et tous ces souvenirs sans intérêt...
PREMIER INTELLECTUEL
Sans parler des poésies !
LE PRÊTRE (même jeu).  
Elles sont le plus souvent exécrables.
PREMIER INTELLECTUEL
Je passe sous silence les gravures, titres dessinés, fleurettes et autres symboles ! Quant aux photos...
LE PRÊTRE
On a cru devoir les retoucher.
SECOND INTELLECTUEL (surpris, au prêtre).  
Eh bien, alors ?
LE PRÊTRE
Alors j'ai repris le livre, j'ai dépassé les sept premiers chapitres et... et voilà ! (D'une voix un peu altérée). On croyait que c'était du sirop : c'était du sang...
SECOND INTELLECTUEL (riant).
Vous me donnez envie de le connaître, votre bouquin ! (Au Premier Intellectuel). Mon vieux, vous devriez le relire jusqu'au bout, par... honnêteté d'esprit !
PREMIER INTELLECTUEL (après avoir hésité).
Au fond, c'est un sujet de discussion qui en vaut un autre ! La sainteté.., la vie monacale.., le besoin d'idolâtrer des statues... Pourquoi pas ? (Au prêtre). Vous en possédez plusieurs exemplaires ? (il fait signe que oui). C'est un livre très demandé ! J'imagine que toutes les jeunes filles...
LE PRÊTRE (l'interrompant).
Ma foi, non ! Et si les exemplaires que je vous prêterai sont tachés de noir ou de rouge, vous saurez que c'est le garçon boucher ou l'apprenti mécanicien qui l'ont lu avec trop de passion !
(Ils se dirigent tous les trois vers la gauche. Arrivé au milieu de la scène, le Prêtre s'immobilise, se retourne vers les autres et, désignant les différentes parties du décor) :
Tenez ! reconstruisez ces ruines par la pensée. Mettez un peu d'ordre dans ce jardin... Supprimez cette statue... Redressez cette croix... Et vous voici dans le cloître du Carmel de Lisieux, il y a... Mais le temps ne compte plus quand la clôture est rétablie ! Le décor est planté. Le drame « Thérèse Martin » peut commencer...
PREMIER INTELLECTUEL (en souriant).
Oh ! « le drame », n'exagérons rien !
LE PRÊTRE
On y trouvera pourtant l'amour, le secret, l'incompréhension, la nuit, la tentation, le sang... On y trouvera même, sauf à certains jours ou durant certaines heures, cet élément capital qui manque si souvent aux autres drames humains... (Les deux autres l'interrogent du regard. Il répond à mi-voix) : le silence !
L'OBSCURITÉ SE FAIT D'UN COUP MAIS LE RIDEAU NE SE BAISSE PAS.
Il est indispensable que l'intervalle entre ce prologue et l'acte premier dure moins d'une minute. Or, l'on passe d'un cloître en ruine au cloître de Lisieux. Le premier décor devra donc être le même que le second, mais des toiles inégalement découpées et pendant du haut de la scène auront fait paraître en ruine ce même cloître. On peut trouver un autre artifice de décor ; mais, quel que soit le procédé choisi, il devra être tel qu'en quelques secondes (il suffit ici de lever les toiles dentelées) on passe d'un décor à l'autre.
Dans le même but, on pourrait adopter pour la partie du mur de droite où un crucifix doit remplacer la statue de sainte Thérèse de Lisieux, une paroi pivotante portant sur une face le crucifix, sur l'autre la statue, et tournant sur elle-même en quelques secondes autour d'un axe vertical.
Dès lors, le seul travail des machinistes consistera à dresser au milieu du jardin la croix qui gît brisée dans le premier décor — ce qui sera vite fait.
Bien entendu, l'éclairage devra concourir grandement à différencier deux décors dont la ressemblance, d'ailleurs, loin d'être choquante, a été soulignée dans le texte.

ACTE PREMIER
LE TEMPS DES PETITES CHOSES
« Elle n'a pas méprisé le temps des petites choses » Zacharie.
À peine l'obscurité s'est-elle faite que la scène se rallume mais, cette fois, sur le cloître du Carmel de Lisieux. À droite (au lieu de la statue de sainte Thérèse), c'est un immense crucifix. Une croix de pierre se dresse (intacte ici) au milieu du jardin. Quand la scène s'éclaire, un groupe de religieuses, debout et tournant le dos au public, occupent la partie de gauche. Elles assistent à un spectacle (invisible) qui se donne à l'extrême gauche. C'est jour de fête, et la règle du silence est atténuée. Durant une partie de ce tableau, des religieuses pourront traverser l'avant-scène ou le jardin vers la gauche ou la droite, à des allures différentes, portant des objets, du linge, des fleurs, lisant, récitant leur rosaire, se rencontrant à mi-scène et échangeant deux mots (que l'on n'entend pas), désignant tel point du jardin ou de la bâtisse, appelant d'un signe une jeune sœur, lui donnant un ordre, etc. Cette trame variera, bien entendu, en fonction de l'importance, de la violence et du secret des scènes qui constituent ce tableau — jusqu'à disparaître entièrement durant de très longs moments. Mais le spectateur doit en prendre l'habitude dès le début et ressentir l'impression que la vie continue ici tandis qu'il assiste de plus près à certains de ses épisodes : qu'il observe les abeilles sans déranger la ruche.
Durant tout cet acte, Thérèse Martin aura des accès de toux, mais discrets et qu'elle refrénera. Ils ne doivent surtout pas apitoyer le public ; tout au plus l'irriter.

SCÈNE PREMIÈRE
THÉRÈSE MARTIN, SŒUR MARGUERITE-MARIE, SŒUR CATHERINE.
LA VOIX DE THÉRÈSE MARTIN (récitant).
« Ma vie est un instant, une heure passagère, Ma vie est un moment qui m'échappe et me fuit.
Tu le sais, Dieu, mon Dieu ! Pour t'aimer sur la terre, Je n'ai rien qu'aujourd'hui... »
(Rumeur d'approbation dans le groupe des sœurs à gauche, quelques applaudissements. Les sœurs se lèvent. Presque aussitôt on voit Thérèse Martin traverser la scène vers la droite, d'un pas égal. Elle est suivie de deux novices : sœur Marguerite-Marie, sœur Catherine).
SŒUR MARGUERITE-MARIE
allez-vous, sœur Thérèse ?
THÉRÈSE MARTIN (s'arrêtant sans se retourner vers elle).
C'est mon tour de laver les écuelles...
SŒUR CATHERINE
Un jour comme aujourd'hui !
THÉRÈSE MARTIN (doucement).
Chaque jour est aujourd'hui...
SŒUR MARGUERITE-MARIE (à mi-voix).
Pourquoi faire le tour ? (Montrant la gauche). Les cuisines sont de ce côté !
(Thérèse Martin repart sans répondre. On entend alors, venant de la droite, la voix de sœur Saint-Paul).
SŒUR SAINT-PAUL
Ma sœur Thérèse, puisque vous passez par là, rendez-moi donc le service de monter jusqu'à l'infirmerie...
(Thérèse Martin fait « oui » de la tête et se retourne imperceptiblement vers les novices qui sont restées au milieu de la scène. Puis elle continue et disparaît à droite).

SCÈNE II
LES DEUX NOVICES, SŒUR SAINT-AUGUSTIN, SŒUR SAINT-JOSEPH, SŒUR SAINT-PAUL.
Sœur Saint-Augustin traverse la scène, venant de la gauche. Elle s'arrête auprès des deux novices.
SŒUR SAINT-AUGUSTIN
Tristes, mes petites filles ? Tristes, un pareil jour !
SŒUR CATHERINE
Sœur Thérèse de l'Enfant Jésus ne reste pas à la récréation !...
SŒUR MARGUERITE-MARIE
On ne va pas rire aujourd'hui !
SŒUR SAINT-AUGUSTIN
Quel drame !
(Les deux novices vont vers la gauche où elles rencontrent deux autres novices auxquelles elles parlent à voix basse. Cependant, sœur Saint-Paul et sœur Saint-Joseph sont entrées par la droite, portant quelques assiettes et une corbeille. Elles se sont arrêtées sous un arceau de cloître et jettent du pain aux oiseaux du jardin. Sœur Saint-Augustin s'approche).
Les restes de pain sont pour les oiseaux, mais les autres ?
SŒUR SAINT-JOSEPH
Nous les accommodons pour sœur Thérèse de l'Enfant Jésus.
SŒUR SAINT-AUGUSTIN
Oh !
SŒUR SAINT-PAUL (vivement).
Elle les aime beaucoup !
SŒUR SAINT-AUGUSTIN (à mi-voix).
C'est une sainte...
SŒUR SAINT-JOSEPH (éclatant de rire).
Parce qu'elle aime les restes ?
SŒUR SAINT-AUGUSTIN (la regardant).
Pour beaucoup de raisons aussi risibles... Croyez-en mon expérience !
SŒUR SAINT-PAUL (doctorale).
Sœur Saint-Augustin, nous avons le même âge vous et moi...
SŒUR SAINT-AUGUSTIN (doucement).
Avons-nous les mêmes yeux ?
SŒUR SAINT-PAUL (continuant).
...Or, je n'ai connu qu'une seule sainte dans ces murs : notre mère Geneviève de Sainte-Thérèse !
SŒUR SAINT-AUGUSTIN
Elle était notre prieure et elle avait quatre-vingts ans. L'eussiez-vous reconnue pour sainte, portière et âgée de vingt ans ? (Sœur Saint-Paul fait un geste). On n'est pas sainte à l'avancement, sœur Saint-Paul ; au contraire !
SŒUR SAINT-PAUL
Tiens ! je devrais bien être sainte moi qui suis portière depuis trente-sept ans !
SŒUR SAINT-AUGUSTIN (impénétrable).  
Oui, vous devriez bien être sainte...
(La Prieure — Mère Marie de Gonzague — est entrée par la gauche. Les novices se sont inclinées sur son passage puis les deux que nous connaissons la précèdent pour s'agenouiller devant elle. Sœur Saint-Augustin se dirige lentement vers le groupe. Sœur Saint-Paul et sœur Saint-Joseph, tout en continuant de donner du pain aux oiseaux, se tournent vers la gauche pour suivre la scène. Sœur Saint-Paul pose en équilibre sur le rebord du mur du cloître une assiette qu'elle tenait à la main. Elle l'y oubliera tout à l'heure quand elle se retirera vers la droite avec sœur Saint-Joseph, au milieu de la scène suivante).

SCÈNE III
LES MÊMES, LA PRIEURE (MÈRE MARIE DE GONZAGUE).
LA PRIEURE (aux novices agenouillées).
Qu'y a-t-il ?
SŒUR CATHERINE (bravement).
Sœur Thérèse de l'Enfant Jésus est toute pâle, ma mère ; nous savons qu'elle a veillé presque toute la nuit pour écrire cette poésie que vous lui aviez commandée...
LA PRIEURE
Eh bien ?
SŒUR MARGUERITE-MARIE (moins assurée).
Nous avions pensé, ma mère, que vous accepteriez, si nous vous en priions, de la dispenser...
LA PRIEURE (l'interrompant).
Une âme de cette trempe ne doit pas être traitée comme une enfant : les dispenses ne sont pas faites pour elle ! (Relevant les novices). Laissez-la, Dieu la soutient ! D'ailleurs, si elle est malade, elle doit venir le dire elle-même... (Les novices baissent la tête. Les congédiant de la main :) Vous êtes en récréation, allez ! (La Prieure repart vers la droite. Les novices disparaissent par la gauche, à l'exception de sœur Marguerite-Marie qui va s'asseoir face au jardin, contre l'un des piliers du cloître. On ne voit qu'une partie de son dos et l'on va oublier sa présence. La Prieure rencontre sœur Saint-Augustin immobile).
SŒUR SAINT-AUGUSTIN (à mi-voix).
Vous n'aimez pas sœur Thérèse de l'Enfant Jésus...
LA PRIEURE
... de l'Enfant Jésus et de la Sainte Face ! N'oubliez pas ce nom qu'elle s'est choisi.
SŒUR SAINT-AUGUSTIN (même jeu).
Pourquoi ne l'aimez-vous pas ?
LA PRIEURE
Je l'aime comme on doit l'aimer. Elle le sait bien : elle seule ne s'y trompe pas !
SŒUR SAINT-AUGUSTIN
Elle avait quinze ans : tout s'opposait à son entrée au Carmel. Vous avez bravé le vicaire général et l'opinion publique ; vous avez accueilli cette enfant à bras ouverts il y a sept ans — et depuis...
LA PRIEURE
Elle avait quinze ans dans le monde. Derrière ces murs il n'y a plus d'âge...
SŒUR SAINT-AUGUSTIN (après un silence).
Que lui reprochez-vous ?
LA PRIEURE (la regardant en face).
Sœur Thérèse est parfaite. Je ne lui connais qu'un défaut : c'est d'avoir trois sœurs dans ce monastère.
SŒUR SAINT-AUGUSTIN (doucement).
Ce n'est pas une parole de mère !
LA PRIEURE
Et de quoi souffrirait une mère, sinon d'abord de toute division entre ses enfants ? L'entrée de Céline au Carmel...
SŒUR SAINT-AUGUSTIN (souriant).
Je sais ! Le « clan Martin »... (Changeant de ton). Mais comme il n'y a plus d'âge, peut-il y avoir encore une famille derrière ces murs ? (Baissant la voix) Ainsi vous souvenez-vous jamais que je suis votre cousine et votre aînée, et la compagne de toute votre enfance, Jeanne ?
LA PRIEURE
Vous êtes ma fille. C'est bien davantage !
SŒUR SAINT-AUGUSTIN
Alors pourquoi penser que les Martin... ? (Avec vivacité). Durant le priorat de mère Agnès de Jésus, quelle est la religieuse qui s'est le moins souvent entretenue avec elle ? — Sa sœur Thérèse !
LA PRIEURE (rectifiant).
Notre sœur Thérèse !... Mais on ne parlera plus ici du « clan Martin ». Le Carmel d'Hanoi demande des volontaires...
SŒUR SAINT-AUGUSTIN (s'agenouillant).
Nous sommes toutes volontaires !
LA PRIEURE (la relevant).
Je le sais. Et je compte désigner mère Agnès de Jésus, sœur Marie du Sacré-Cœur, sœur Geneviève de la Sainte Face...
SŒUR SAINT-AUGUSTIN
Ah ! n'envoyez pas sœur Thérèse ! Elle est la lumière de ce monastère !
LA PRIEURE (sévèrement).  
Notre lumière ne vient pas d'ici !
SŒUR SAINT-AUGUSTIN (à mi-voix).
Sœur Thérèse ne vient pas d'ici...
LA PRIEURE (sèchement).
La Communauté d'Hanoi ne demande que trois volontaires. D'ailleurs l'état de santé de sœur Thérèse lui interdit... Je veux seulement son accord sur ce départ.
SŒUR SAINT-AUGUSTIN (dans un cri).
A-t-elle jamais rien refusé à quiconque ?
(Elles sortent par la gauche. Presque aussitôt on entend, à droite, la voix de Thérèse Martin : « Oui, ma sœur !... Quand vous le voudrez... Certainement... »
À cette voix, la novice assise dans le jardin se lève et regarde vers la droite. Son visage se contracte et elle se cache vivement derrière un pilier du cloître. Thérèse Martin entre par la droite, à bout de forces, marchant comme une infirme, pitoyable. La novice laisse échapper un sanglot. Thérèse Martin, qui l'a entendu sans savoir d'où il provient, se redresse et prend sur elle de continuer son chemin en marchant normalement).

SCÈNE IV
SŒUR MARGUERITE-MARIE, THÉRÈSE MARTIN.
THÉRÈSE MARTIN (à mi-voix).
Qui gémit comme l'hirondelle ?... (Arrivée devant le pilier contre lequel se tient la novice, elle s'arrête). Sœur Marguerite-Marie ! (La novice fait un pas vers elle et cache son visage dans ses mains. Thérèse Martin la détourne presque brusquement vers le jardin. Montrant le crucifix pendu au mur de droite). Non ! pas devant Lui !
SŒUR MARGUERITE-MARIE
Qui d'autre me consolerait ?
THÉRÈSE MARTIN
C'est à nous de Le consoler, pas à Lui de nous consoler ! Sur quoi pleurez-vous ?
SŒUR MARGUERITE-MARIE
Sur vous.
THÉRÈSE MARTIN (avec contrariété).
Allons !...
SŒUR MARGUERITE-MARIE
Vous êtes à bout de forces, et l'on ne vous accorde aucun soulagement !
THÉRÈSE MARTIN (indignée).
Sou-la-ge-ment ! (Tournant la novice vers le crucifix à droite). Regardez-Le ! Et regardez-moi : lequel des deux a besoin de « soulagement » ?
SŒUR MARGUERITE-MARIE (à mi-voix).
Vous pouvez à peine marcher et vous faites des détours, et vous vous chargez du chemin que devraient faire les autres...
THÉRÈSE MARTIN
Oui, mais pas ceux que vous croyez. (Lui prenant le bras). Écoutez ! il y a quelque part un missionnaire qui trébuche... Il est épuisé... Il va s'abandonner... Et toutes ces âmes, derrière lui, orphelines... Ah ! il faut qu'il reparte ! il faut qu'il continue ! (Baissant la voix). Sœur Marguerite-Marie, je marche pour un missionnaire !
SŒUR MARGUERITE-MARIE (dans un cri).
Vous souffrez !
THÉRÈSE MARTIN (lentement).
Je ne peux plus souffrir, toute souffrance m'est douce. (La novice cache de nouveau son visage dans ses mains. Thérèse Martin les écarte de force). Vous voyez bien que vous ne pleurez que sur vous-même Qu'y a-t-il, allons ?
SŒUR MARGUERITE-MARIE
Vous êtes dure, sœur Thérèse !
THÉRÈSE MARTIN
C'est ce que la terre doit penser de l'outil qui la travaille : « Vous êtes dur ! » (Un silence. Très doucement). Ma petite sœur Marguerite-Marie est malheureuse parce qu'elle est bien fatiguée elle-même et que nul ne la plaint. N'est-ce pas ? (La novice fait oui de la tête). Mais pourquoi ressentez-vous tant cette fatigue ? Parce que personne ne la connaît ! Tenez, voici une histoire : notre mère Geneviève avant eu deux panaris disait n'avoir souffert que du premier car elle n'avait pu cacher le second à la compassion des sœurs.
SŒUR MARGUERITE-MARIE (comme si elle n'avait pas entendu).
On dit du mal de vous, sœur Thérèse, on ne reconnaît pas vos vertus...
THÉRÈSE MARTIN (souriant).
On dit donc du mal de ma sœur Marguerite-Marie ? On ne reconnaît pas ses vertus ? Cela me chagrinait aussi autrefois : j'avais besoin de penser qu'au jour du Jugement tout serait découvert...
SŒUR MARGUERITE-MARIE
Oh oui ! Heureusement !
THÉRÈSE MARTIN
Non ! Quelle double tristesse pour toutes les créatures qui vous auront méconnues ! Ah ! ce n'est pas VOUS qui perdez : ce sont elles !
SŒUR MARGUERITE-MARIE (après un silence, criant presque).
J'étouffe ! j'étouffe derrière ces murs !... Oh ! tous ces visages vivants que je ne verrai jamais !... (Baissant la voix). Cette nuit, j'ai rêvé d'un enfant qui serait de moi...
THÉRÈSE MARTIN (la prenant contre elle).
Mon petit !... (Silence. À mi-voix). C'est le combat décisif... Que Dieu choisisse ! (Silence). Mais n'étoufferiez-vous pas aussi entre les murailles d'une ville ? Et les extrémités de la terre ne sont que les murs d'une prison... (Silence). Non ! non, je ne pense pas aux vingt visages qui me manquent, mais aux millions de visages que nous connaîtrons au dernier jour ! « Alors nous verrons face à face... » Et ceux que nos prières seules auront conduits jusque-là, ceux-là sont nos enfants !...
SŒUR MARGUERITE-MARIE (d'une voix faible).
Donner la vie !
THÉRÈSE MARTIN (fortement).
Rendre la vie !
SŒUR MARGUERITE-MARIE (même jeu).
Un petit enfant de chair...
THÉRÈSE MARTIN (même jeu).
Une âme nouvelle, ma petite sœur ! (Sœur Marguerite-Marie ferme les yeux. Silence. Thérèse Martin dit lentement). « Les fraîches matinées sont passées... »
SŒUR MARGUERITE-MARIE (tressaillant).
Qu'avez-vous dit là ?
THÉRÈSE MARTIN
Un vers de notre Père saint Jean de la Croix.
SŒUR MARGUERITE-MARIE (répétant à mi-voix).
Les fraîches matinées… sont passées... (Silence).
THÉRÈSE MARTIN (d'une voix forte).
Dieu choisisse !
SŒUR MARGUERITE-MARIE (après un silence).
Regardez toutes ces branches vertes à terre : on a émondé les arbres trop tard !...
THÉRÈSE MARTIN (tournant le dos au jardin, à mi-voix).
S'il faut les émonder, mon Dieu, faites qu'il ne soit pas trop tard !
SŒUR MARGUERITE-MARIE (l'obligeant à regarder le jardin).
Mais regardez ces branches qui ne demandaient qu'à vivre — c'est désolant !
THÉRÈSE MARTIN (fortement).
Désolant ? Allez, si vous étiez dans un autre monastère, qu'est-ce que cela vous ferait qu'on coupât entièrement les marronniers du Carmel de Lisieux ? (Lui prenant affectueusement le bras pour l'emmener vers la droite). Et ne pleurez plus ! Ou plutôt si : pleurez d'avoir pleuré !
(Elles vont vers la droite. En passant près du rebord où, tout à l'heure, sœur Saint-Paul a oublié une assiette, la novice, par un mouvement imprudent et involontaire, fait tomber l'assiette qui se brise.
SŒUR MARGUERITE-MARIE
Oh ! Cette assiette ! Je ne l'avais pas vue...
THÉRÈSE MARTIN
Et le mur est taché...
SŒUR MARGUERITE-MARIE
Quelle maladresse ! Je vais chercher un chiffon...
(Elle sort vite par la gauche. Thérèse Martin s'agenouille avec beaucoup de peine pour ramasser les débris. Entre, par la droite sœur Saint-Paul qui revient évidemment chercher l'assiette qu'elle a oubliée. Elle s'arrête, indignée. Peu après, entre par la gauche une autre novice : sœur Elizabeth qui s'immobilise, sans un mot, à l'extrême gauche de la scène).

SCÈNE V
THÉRÈSE MARTIN, SŒUR SAINT-PAUL, SŒUR ELIZABETH, nuis SŒUR MARGUERITE-MARIE
SŒUR SAINT-PAUL (sèchement).
Cassée !... Ma sœur Thérèse, il me semble qu'à vingt-trois ans on devrait être moins maladroite ! (À peine moins fort). Et voilà la maîtresse des novices qu'on nous a choisie ! Pauvre monastère !... (Sans un mot, Thérèse Martin s'étend la face contre le sol devant la vieille religieuse et baise la terre). Ramassez plutôt ces débris !...
(Elle sort par la droite. Thérèse Martin s'agenouille et achève de ramasser les restes de l'assiette. Sœur Elizabeth, s'avance vivement jusqu'au milieu de la scène).
SŒUR ELIZABETH
Pour une écuelle brisée ! Baiser la terre, s'abaisser devant cette vieille femme méchante et sotte !
THÉRÈSE MARTIN
Vous vous abaissez davantage en parlant avec cette hauteur !
SŒUR ELIZABETH (continuant).
Et pour une assiette !
THÉRÈSE MARTIN
Pour moins encore ! Ramasser une épingle par amour peut convertir une âme... Chacun de nos gestes compte.
SŒUR ELIZABETH
On dirait vraiment que la perfection de l'Ordre dépend...
THÉRÈSE MARTIN (l’interrompant).
Chacune doit agir comme si la perfection de l'Ordre dépendait de sa conduite personnelle.
SŒUR ELIZABETH (regardant vers la droite à mi-voix).
Cette vieille femme tyrannique, amère, desséchée...
THÉRÈSE MARTIN (après un silence, changeant de ton).
Vous êtes-vous jamais vue de dos ?
SŒUR ELIZABETH (toujours tournée vers la droite).
Non bien sûr !
THÉRÈSE MARTIN
N'est-ce pas impressionnant de penser que quelqu’un vous voit, de dos, à votre insu, sans défense — comme vous regardez sœur Saint-Paul en ce moment — mais sans cesse ?
SŒUR ELIZABETH ( se retournant vers elle, étourdiment).
Qui donc ?
THÉRÈSE MARTIN (souriant, levant un doigt vers le ciel).
Oh ! Sœur Elisabeth !...
SŒUR ELIZABETH (changeant de sujet).
D'ailleurs, sœur Saint-Paul n'est pas votre supérieure ici, au contraire ! Pour une fois que la hiérarchie est raisonnable...
THÉRÈSE MARTIN
Le vœu d'obéissance ne vous séduit pas ?
SŒUR ELIZABETH
Il m'effraie ! Obéir alors qu'on est sûre que les supérieurs se trompent !...
THÉRÈSE MARTIN
Ils se trompent peut-être ; mais vous ne vous trompez pas, vous, en obéissant.
SŒUR ELIZABETH (se rapprochant d'elle).
Et pourtant, il n'y a pas trois semaines, en communauté, vous vous êtes élevée contre une décision de notre Prieure comme jamais personne n'avait osé le faire !
THÉRÈSE MARTIN (vivement).
Elle allait commettre une injustice ! (Changeant de ton). Comment le savez-vous ?
SŒUR ELIZABETH ( sans répondre).  
La colère n'est donc pas un mal ?
THÉRÈSE MARTIN
Pas toujours, mais l'injustice toujours !
SŒUR ELIZABETH (souriant).
Ne nous apprend-on pas que la bénignité, la débonnaireté...
THÉRÈSE MARTIN (l'interrompant durement).
À quoi jouez-vous ? Apprenez d'abord le sens des mots ! (Se forçant à sourire). La débonnaireté est une vertu royale et... nous ne sommes pas le roi ici ! Quant à la bénignité... ((Sœur Marguerite-Marie est entrée par la gauche, un chiffon à la main. Elle essuie le mur taché. Thérèse Martin lui dit) : Merci beaucoup !
SŒUR MARGUERITE-MARIE (étonnée).
Mais de quoi ?
THÉRÈSE MARTIN (vivement, lui tendant les débris qu'elle tient toujours à la main).
Et pouvez-vous aussi jeter ces débris ?
SŒUR MARGUERITE-MARIE (de plus en plus étonnée).
Mais... naturellement !
(Elle sort par la droite).
SŒUR ELIZABETH (prise de soupçon),
Est-ce bien vous qui avez cassé cette assiette ?
THÉRÈSE MARTIN (avec une violence feinte).
Assez ! Assez parlé de cela ! Avons-nous renoncé au monde pour nous occuper d'écuelles entre ces quatre murs ?
SŒUR ELIZABETH (avec une violence réelle).
Je me le demande quelquefois ! Tenez, cette assiette brisée est la seule action notable depuis ce matin. Ce sera, ce soir, l'événement de la journée !
THÉRÈSE MARTIN
Et vous croyez que dans le monde... ? Mais le monde est rempli de gens qui cassent des assiettes et font, croire qu'ils abattent des murailles ! D'ailleurs, vous vous trompez, sœur Elizabeth : le plus grand événement de notre journée, ce sera sans doute un regard que personne n'aura vu, un mot plus bas que l'autre, une toute petite parole bouleversante, née, pour la première fois depuis l'origine des temps, dans une âme que vous jugeriez petite...
SŒUR ELIZABETH
« Petite », « petite », voilà le mot qui revient sans cesse dans vos leçons ! Ah ! je rêvais d'une autre envergure !
THÉRÈSE MARTIN (sur le même ton).
« Envergure », voilà le mot qui tourne sans cesse dans votre tête ! (Changeant de ton). Mais la plus grande envergure de l'homme (la tournant vers le crucifix), regardez-la !... Et faut-il que je vous définisse « l'envergure » ? — Voici. (Étendant le bras gauche). D'une extrémité (étendant le bras droit) à l'autre ! (Lentement, pesant ses mots). Et ainsi qu'est-ce que la grandeur, sans l'humilité ? et la prudence, sans la simplicité ? et la joie, sans la souffrance ? Ayez donc ceci et cela, car l'un n'est rien sans l'autre ! Alors, alors vous aurez de l'envergure...
SŒUR ELIZABETH
Mais le monde n'en verra jamais que la moitié !
THÉRÈSE MARTIN
Votre gloire sera justement proportionnée à votre oubli.
SŒUR ELIZABETH (se détournant).
Ah ! vous parlez pour vous, sœur Thérèse ! Vous êtes parfaite — c'est trop simple...
THÉRÈSE MARTIN
Parfaite ? Alors comment pourrais-je vous répondre à tout moment ? Comment pourrais-je expliquer aux novices leurs mauvais sentiments si je ne les avais éprouvés moi-même ?
SŒUR ELIZABETH (avec amertume).
Vous êtes parfaite — et c'est injuste. Dieu vous a comblée ; toujours il vous a donné ce que vous désiriez...
THÉRÈSE MARTIN
Non : il m'a fait désirer ce qu'il m'a donné, (Silence). Voilà, je vous apparais brillante et dorée (montrant le bâtiment au fond du jardin) comme ce bâtiment noyé de soleil. Mais que faut-il admirer ici : le bâtiment ou le soleil ?
SŒUR ELIZABETH (même jeu).
Pourquoi est-ce donc ce bâtiment-ci que le soleil a choisi ?
THÉRÈSE MARTIN
Parce qu'il s'offrait à lui. (Silence. À mi-voix). Ou parce que c'était son heure...
SŒUR ELIZABETH (explosant).
Allons donc ! Parce que tout est injustice !
THÉRÈSE MARTIN (lui prenant le bras presque violemment).
Taisez-vous ! C'est l'inverse : tout est grâce !
SŒUR ELIZABETH (continuant).
Injustice, les ouvriers de la onzième heure payés comme ceux de la première ! Injustice, l'enfant prodigue mieux traité que son frère fidèle ! Et nous qui sommes le troupeau docile, comment admettre que le pasteur nous délaisse pour courir après une brebis indocile ?
THÉRÈSE MARTIN
Ô trop exigeante, ô petite enfant qui ne veut pas être aimée seulement, mais préférée ! Quoi, il abandonne toutes les brebis fidèles pour courir après l'égarée ? Quelle confiance ! Comme il est sûr des autres, sûr de nous ! Et cette absence qui vous blesse est le gage même de sa présence ailleurs. Et cette « injustice » est le prix que vous payez le pardon de ceux qui ne méritaient que sa justice ! Payer pour les autres... Et pour quoi êtes-vous entrée au Carmel sinon pour cela ?
SŒUR ELIZABETH (après un silence, à mi-voix).
Oui... Oui... Mais ces journées toutes semblables... ces minuties... ce temps qui passe...
THÉRÈSE MARTIN
Partout sauf ici, justement ! Partout le temps passe, indifférent comme un fleuve ; ici c'est la citerne et le temps retenu... (Lentement). « L'heure vient et elle est déjà venue... »
SŒUR ELIZABETH (violemment).
Ah ! ces paroles dont on ne sait jamais si vous les citez ou si vous les dites !...
THÉRÈSE MARTIN (doucement).
Est-ce ma faute si nos Pères, depuis des siècles, ont déjà dit ce que, je pense ? et bien mieux que je n'aurais su le dire !
SŒUR ELIZABETH (même jeu).
Alors on ne peut rien apporter de neuf, ici ? rien de neuf, jamais, aucune de nous ?
THÉRÈSE MARTIN
Si ! (Lentement). Le regard d'un enfant sur les Collines éternelles...
SŒUR ELIZABETH (troublée).
Est-ce aussi entre guillemets ce que vous dites là ?
THÉRÈSE MARTIN (avec autorité).
Oui, pour vous, désormais ! Cette parole qui volait est entrée dans votre cœur comme une flèche...
SŒUR ELIZABETH (à mi-voix, après un silence).
Priez pour moi !
(Elle sort par la droite, très vite).

SCÈNE VI
THÉRÈSE MARTIN, LA PRIEURE,
 MÈRE AGNÈS DE JÉSUS, SŒUR GENEVIÈVE DE LA SAINTE FACE, SŒUR MARIE DU SACR
É-CŒUR
(les trois sœurs de Thérèse Martin).
Restée seule, Thérèse Martin met le visage dans ses mains, un instant. Puis elle se dirige vers la droite et chaque pas paraît un martyre. Soudain elle relève le regard vers le crucifix et continue de marcher, mais normalement, presque légèrement. Sous les arcades du cloître, des manteaux ont été oubliés par des sœurs. Elle les plie soigneusement. La Prieure entre par la droite.
LA PRIEURE
Sœur Thérèse !
THÉRÈSE MARTIN (tressaille comme si elle était prise en faute, abandonne le manteau et vient rapidement vers la Prieure).
Ma Révérende Mère...
LA PRIEURE
Je vous remercie d'avoir écrit cette poésie...
THÉRÈSE MARTIN (étonnée).
Vous me l'aviez commandé !
LA PRIEURE (souriant).
Vous y avez mis plus que de l'obéissance : vous y avez mis du cœur.
THÉRÈSE MARTIN (de plus en plus étonnée).
Comme à toute chose commandée, ma mère !
LA PRIEURE (même jeu).
Alors, si je vous eusse ordonné de la brûler au lieu de nous la dire...
THÉRÈSE MARTIN (très sérieusement).
Je l'eusse fait avec cœur.
LA PRIEURE (sceptique).
Vraiment ? Détruire de votre main vos propres pensées...
THÉRÈSE MARTIN (doucement).
Ce n'eût pas été ma main, mais la vôtre, ma mère. Et les pensées appartiennent à l'Esprit et non pas à moi. Il est libre de se servir de moi pour toucher des âmes, même avec de la mauvaise poésie...
LA PRIEURE
Mauvaise poésie ! Qui dit cela ?
THÉRÈSE MARTIN
Qu'importe ! Ce n'est pas notre affaire. Mais les belles paroles que l'on écrit et celles que l'on reçoit sont si souvent un échange de fausse monnaie... Et c'est bien ici le dernier endroit du monde où l'on puisse faire de la fausse monnaie pour acheter des âmes !
LA PRIEURE (brusquement, après un silence).
Comment vous portez-vous, sœur Thérèse ?
THÉRÈSE MARTIN (très vivement).
Je ne me suis pas plainte, ma mère !
LA PRIEURE
C'est bien ce qui me rassure ! Si j'en croyais certaines, je vous consignerais à l'infirmerie... (Elle attend que Thérèse parle. Silence). Vous n'êtes pas assez forte, néanmoins, pour que je vous envoie au Tonkin où l'on réclame des religieuses...
THÉRÈSE MARTIN (vivement).
Mais je vais guérir — je veux dire prendre des forces ! Oh ! ma mère, je voudrais tant...
LA PRIEURE (l'interrompant sèchement).
Non. (Changeant de ton). Mais je compte y envoyer (fixant Thérèse Martin) mère Agnès de Jésus (Thérèse tressaille), sœur Marie du Sacré-Cœur...
THÉRÈSE MARTIN (qui a repris tout son calme).
... et sœur Geneviève de la Sainte Face ; elles seront l'honneur de cette Mission !
LA PRIEURE (la fixant toujours).
Mission dangereuse, sœur Thérèse ! (Baissant la voix). Mission sans retour...
THÉRÈSE MARTIN (fermement, la regardant en face).
Pensez-vous que je la briguais sans savoir cela ? (Baissant les yeux, respectueusement). Mais ne le dites pas à mes sœurs (les apercevant, elle ajoute à voix basse) que voici !
(Les trois sœurs de Thérèse Martin sont en effet entrées par la gauche. Elles s'arrêtent à la droite de la Prieure qui sépare ainsi en deux le « clan Martin ». Mère Agnès tient un cahier à la main).
MÈRE AGNÈS DE JÉSUS
Je pensais vous parler hors la présence de sœur Thérèse, ma mère...
(Sans un mot, Thérèse Martin s'éloigne vers la droite).
LA PRIEURE (l'arrêtant d'un geste).
Demeurez !
(Thérèse Martin s'immobilise. Elle ne dira pas un mot et ne fera presque pas un geste pendant ce qui suit).
MÈRE AGNÈS DE JÉSUS
Durant mon priorat, j'avais ordonné à sœur Thérèse de consigner sur un cahier nos souvenirs d'enfance et ses impressions de vie religieuse. Elle me remit cet écrit au début de l'année...
SŒUR MARIE DU SACRÉ-CŒUR (à mi-voix).
Le 20 janvier, fête de sainte Agnès...
MÈRE AGNÈS DE JÉSUS
Je le rangeai et n'y pensai plus. Mais depuis que j'ai résigné entre vos mains, ma mère, la charge de prieure, j'ai trouvé le temps de lire ce récit et... (Silence. D'une voix altérée). Vous devez le lire, ma mère !
LA PRIEURE
Souvenirs d'enfance, dites-vous ?
MÈRE AGNÈS DE JÉSUS
Ah ! beaucoup plus !
LA PRIEURE (distraitement, prenant le cahier).
Oui, sœur Thérèse ne manque pas de facilité. Nous verrons cela...
SŒUR MARIE DU SACRÉ-CŒUR
Ma mère, permettez-moi de prier sœur Thérèse d'ajouter un chapitre à mon intention...
LA PRIEURE (agacée).
Si vous le voulez ! Si elle le veut ! (Silence). Mais j'avais à vous parler, moi aussi : le Carmel d'Hanoi besoin de religieuses. (Les trois sœurs s'agenouillent). J'avais pensé à sœur Thérèse...
SŒUR GENEVIÈVE
Mais...
LA PRIEURE
Sa santé le lui interdit. Mais elle-même m'encourage à vous envoyer là-bas, toutes les trois...
SŒUR GENEVIÈVE (dans un cri, se levant).
Thérèse !
SŒUR MARIE DU SACRÉ-CŒUR (à sœur Geneviève, sévèrement).
Céline !
MÈRE AGNÈS DE JÉSUS (même jeu).
Sœur Geneviève ! (Sœur Geneviève s'agenouille de nouveau. À la Prieure). Nous sommes à vos ordres !
THÉRÈSE MARTIN (fortement mais d'une voix altérée).
Vous êtes aux ordres de Dieu !
(Silence. Sur un geste de la Prieure, les trois sœurs se relèvent et sortent lentement par la gauche).
LA PRIEURE
J'ai caché le pire à vos sœurs : les dangers de cette mission...
THÉRÈSE MARTIN (à mi-voix)
Est-ce bien le pire ?
LA PRIEURE (changeant de sujet, après un silence).
Parlez-moi de vos novices !
THÉRÈSE MARTIN
De vos novices, ma mère : vous m'avez plutôt nommée leur première compagne que leur maîtresse...
LA PRIEURE (avec hauteur).
Est-ce une récrimination ?
THÉRÈSE MARTIN
C'est un remerciement ! Vous m'avez dit : « Pais mes agneaux ! » mais je me suis jugée trop petite ; je vous ai suppliée de me garder par grâce avec eux. Et vous avez accepté à demi...
LA PRIEURE (souriant).
Certaines m'ont dit que vous étiez sévère...
THÉRÈSE MARTIN (souriant aussi).
Certaines vous ont bien dit que j'étais malade !... (Changeant de ton). Sévère, oui, je parviens à l'être, grâce à Dieu. Le plus pénible est d'observer les fautes impitoyablement ; mais il est nécessaire que cette besogne me soit une souffrance. (Lentement). Toute sévérité qui ne coûte pas ne touche pas...
LA PRIEURE (avec hauteur).
Vous croyez ?
THÉRÈSE MARTIN
Je l'espère.
(Sans ajouter un mot, la Prieure sort par la gauche. Elle croise l'une des novices, sœur Catherine, qui la salue, passe devant Thérèse Martin, la face tout illuminée d'un sourire, et va continuer vers la droite quand Thérèse Martin l'arrête par le bras à l'improviste et la dévisage profondément).

SCÈNE VII
THÉRÈSE MARTIN, SŒUR CATHERINE, SŒUR CLAIRE, puis les autres novices
SŒUR ELIZABETH, SŒUR MÉLANIE, SŒUR MARGUERITE-MARIE
THÉRÈSE MARTIN (lentement).
Vous avez du chagrin, sœur Catherine ! un immense chagrin, j'en suis sûre !
SŒUR CATHERINE (changeant de visage).
Mais comment... ?
SŒUR CLAIRE (apparue à droite depuis un moment, appelant).
Sœur Thérèse !
THÉRÈSE MARTIN (bas, à sœur Catherine).
Nous en reparlerons... (La novice veut s'éloigner). Restez !
SŒUR CLAIRE (qui s'est approchée vivement).
Je vous cherchais, sœur Thérèse. Est-ce vrai que notre entrée en retraite est retardée de deux jours ?
THÉRÈSE MARTIN
C'est vrai.
SŒUR CLAIRE (Elle dit toute chose avec excès et exaltation).
Et moi qui ai tant besoin de repos !
THÉRÈSE MARTIN
Vous entrez en retraite pour vous reposer ?
SŒUR CLAIRE (avec confusion).
Non ! Je voulais dire...
THÉRÈSE MARTIN
Je sais. Je vous taquinais !
SŒUR CLAIRE
On est si seule en retraite — et j'ai soif d'être oubliée de toute créature !
THÉRÈSE MARTIN (doucement).
De toute créature et de vous-même !
SŒUR CLAIRE
Comment ?
THÉRÈSE MARTIN
Une tente vide, sœur Claire, une tente vide au milieu d'un désert : soyez cela seulement pour le repos du Seigneur... (Les deux novices font un geste). N'ayez crainte ! Il la remplira, Il l'enrichira... Mais pour retrouver un trésor caché, il faut se cacher soi-même !
SŒUR CLAIRE (avec un soupir).
Ah ! ce n'est pas assez d'être oubliée ! Je voudrais être méprisée...
THÉRÈSE MARTIN
Pourquoi ? Le mépris fait du mal...
SŒUR CLAIRE (les yeux au ciel).
Oh non !
THÉRÈSE MARTIN (continuant).
... Du mal à celui qui méprise. Défiez-vous de ces prétendus mérites qui exigent des défauts chez les autres ! Un chrétien ne fait pas son salut sur le dos de son prochain...
SŒUR ELIZABETH (qui est entrée depuis quelques instants).
Faire son salut, ici ? Peut-être, mais par la petite porte !
THÉRÈSE MARTIN (doucement).
L'important est d'entrer...
SŒUR ELIZABETH (continuant).
Nous n'avons jamais que des petites occasions de faire le bien, de faire le mal !
THÉRÈSE MARTIN (souriant)
Bien sûr, il serait plus exaltant de délivrer le pays, de chasser l'Anglais — mais voilà, personne ne nous le demande !
SŒUR ELIZABETH
Non, mais se faire missionnaire, sauver des âmes...
THÉRÈSE MARTIN (fortement).
Vous en sauvez davantage entre ces quatre murs ! Sans quoi, croyez-vous que j'y serais ? (Baissant la voix). Ah ! nous sommes plus loin de Lisieux que si nous vivions en pleine Afrique ! (Se forçant à sourire). Et puis, soyez donc fidèle dans les petites occasions, et Dieu se trouvera obligé de vous aider dans les grandes : chacun aura agi à son échelle...
SŒUR MÉLANIE (une autre novice, qui vient d'arriver par le jardin).
N'empêche que toutes nos petites infidélités nous font perdre des grâces !
THÉRÈSE MARTIN
Toujours votre comptabilité ! Mais non, ce n'est pas vous qui perdez : c'est Dieu qui perd son amour ! Et c'est autrement plus grave...
SŒUR MARGUERITE-MARIE (Elle est entrée depuis un moment. Avec angoisse).
Oh ! Sœur Thérèse, que faire ? que faire ?
THÉRÈSE MARTIN (dans un cri).
Tout ! (A mi-voix). À votre mort, quand vous verrez Dieu vous combler de sa tendresse pour l'éternité et que vous ne pourrez plus lui prouver la vôtre — quels regrets, oh, quels vains regrets ! Usez le temps, mes petites sœurs ; usez chaque seconde de chaque minute de chaque jour ! Tout est pour lui, tout !
SŒUR CATHERINE (criant presque).
Mais je n'ai rien à offrir, moi, rien !
THÉRÈSE MARTIN
Alors, pensez à offrir ce rien ! (Sœur Catherine fait un geste désolé). Et surtout ne vous désolez pas ! Rappelez-vous la pêche miraculeuse : s'ils avaient pris quelques petits poissons, Lui n'aurait pas fait de miracle. Mais ils n'avaient rien, sœur Catherine ! Comment résister ?
SŒUR CLAIRE (après un silence. Soupirant).
Ah ! quand je pense à tout ce que j'ai à acquérir !...
THÉRÈSE MARTIN
À acquérir ? Non : à perdre ! Vous vous trompez de route ; vous voulez gravir une montagne, mais Lui vous attend au creux de cette vallée, l'humilité.
SŒUR MÉLANIE (vivement).
Oh ! Sœur Thérèse, vous perdez votre épingle de scapulaire !
(Elle s'approche d'elle et enfonce dans l'étoffe, près de l'épaule, une longue épingle).
THÉRÈSE MARTIN (d'une voix altérée).
Merci. (Elle s'assied sur le rebord du pourtour du cloître, regarde les cinq novices qui l'entourent et sourit). Mais il n'y a pas de leçon aujourd'hui, petites brebis ! (Silence. Souriant et frappant dans ses mains). Allons, disparaissez ! (Personne ne bouge). Alors, continuons cette... récréation ! (Les novices vont chercher des sièges et s'asseyent autour d'elle). Mais récréez-moi un peu, à votre tour ! Sœur Mélanie a quelque chose à nous raconter ; regardez, ses yeux brillent !
SŒUR MÉLANIE
Eh bien, oui ! Savez-vous ce qu'a trouvé une de nos sœurs pour se sanctifier ? En avalant chaque bouchée, au réfectoire, elle se force à imaginer qu'il s'agit de choses répugnantes... (Thérèse Martin éclate de rire. La novice, désarçonnée, reprend). Mais c'est vrai ! c'est sœur..
THÉRÈSE MARTIN (l'interrompant net).
Ne la nommez pas ! par charité... Mais si Notre Seigneur était à table, il mangerait comme nous ! Allez, mes petites sœurs, mangez ce qu'on vous donne, même si c'est mauvais ; et si c'est bon remerciez-en le Seigneur !
SŒUR CLAIRE (déçue).
Oh ! Sœur Thérèse, vous êtes trop sur la terre !
THÉRÈSE MARTIN (fortement).
La tête au ciel, mais les deux pieds sur cette terre des hommes, ah oui ! Sur cette terre des arbres et des fleurs et des saints, ah ça, oui !
SŒUR CLAIRE
Et vous êtes aussi contre les macérations corporelles, naturellement !
THÉRÈSE MARTIN
Écoutez : le Bienheureux Henri Suzo s'infligeait des mortifications effrayantes. Une nuit, un ange lui apparut qui lui dit : « Arrête tout cela. Jusqu'à présent tu n'as combattu qu'en soldat ; maintenant je t'arme chevalier... » À sœur Claire, doucement). À chacun ses armes, ma petite sœur ! À chacun sa voie...
SŒUR ELIZABETH
Mais qui a raison ?
THÉRÈSE MARTIN
Chacun ! (Souriant). « il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père... »
SŒUR MÉLANIE
Moi, sœur Saint-Paul m'a conseillé de compter mes sacrifices ! La semaine dernière j'en ai fait 167...
THÉRÈSE MARTIN (très sérieusement).
Je vous bats ! Quand je me suis préparée à ma première communion, j'ai totalisé — écoutez bien ! — 818 sacrifices et 2 773 aspirations d'amour !
SŒUR MÉLANIE (avec admiration). Oh ! 2 773.
THÉRÈSE MARTIN (même jeu).
Et encore, j'aurais pu en faire bien davantage...
SŒUR MÉLANIE
Ah ?
THÉRÈSE MARTIN (riant).
Oui, si je n'avais pas perdu tant de temps à les compter !
SŒUR MÉLANIE (dépitée).
Pourquoi riez-vous ? N'est-ce pas bien enfantin, comme vous nous conseillez d'être ?
THÉRÈSE MARTIN (durement).
Non, c'est puéril ! Ah ! ne comptez jamais ! Faites tout par amour et sur l'instant ! Et puis... luttez, luttez ! La victoire n'est qu'un sous-produit, seule compte la lutte...
SŒUR MARGUERITE-MARIE (après avoir parlé bas à l'oreille de sœur Mélanie).
Ce qui nous console, c'est de vous voir aussi imparfaite, ma sœur Thérèse : ce matin vous dormiez pendant l'oraison. (Plusieurs novices sourient ; les autres protestent). Si, si, c'est vrai ! je l'ai vue...
THÉRÈSE MARTIN
C'est sûrement vrai ; cela m'arrive parfois !
SŒUR CLAIRE (avec une grosse voix).
Et qu'avez-vous à dire pour votre défense ?
THÉRÈSE MARTIN
Que les médecins endorment leurs malades pour les opérer. Et qui sait si Dieu...
SŒUR ELIZABETH (l'interrompant).
Alors il faut dormir pendant l'action de grâces ?
THÉRÈSE MARTIN
Non, mais continuer cette action de grâces toute la journée ! (Silence. Souriant). Et je dirai aussi pour ma défense que les petits enfants plaisent autant à leurs parents quand ils dorment que quand ils sont éveillés...
SŒUR ELIZABETH (avec éclat).
Nous ne sommes pas des enfants !
THÉRÈSE MARTIN
Ah ? (Récitant très doucement). « NOTRE PÈRE qui êtes aux cieux... »
(La vieille sœur Saint-Paul entre brusquement par la droite).

SCÈNE VIII
LES MÊMES, SŒUR SAINT-PAUL
SŒUR SAINT-PAUL (ironiquement).
Vous en êtes encore au Pater ? L'enseignement des novices avance à grands pas !
THÉRÈSE MARTIN
Nous n'en sommes pas encore, nous en sommes toujours au « Notre Père ». Et nous avons bien l'intention d'y rester...
SŒUR SAINT-PAUL
Ma parole, vous tombez en enfance — comme sœur Saint-Benoît !
THÉRÈSE MARTIN (changeant de ton. Vivement).
Elle ne va pas mieux ?
SŒUR SAINT-PAUL (haussant les épaules).
Son anémie cérébrale augmente chaque jour et ses migraines deviennent intolérables. Elle ne suivra plus longtemps la Règle...
THÉRÈSE MARTIN (à mi-voix).
Guérir ceux qui souffrent...
SŒUR SAINT-PAUL (la regarde sans comprendre, puis, changeant de ton).
Sœur Claire, j'ai besoin de vous à l'infirmerie. C'est l'heure des tisanes...
SŒUR CLAIRE (avec exaltation à Thérèse Martin).
Vous voyez ! Porter des petites tisanes à droite et à gauche ! Je voudrais être Marie et, à chaque instant, on nous oblige ici à être Marthe !
THÉRÈSE MARTIN
Ce ne sont pas les travaux de Marthe, c'est son inquiétude seule que Jésus blâmait.
SŒUR CLAIRE
N'empêche que si l'on vous demandait...
THÉRÈSE MARTIN (l'interrompant).
Moi ? Je vous envie. Il me semble que c'est à vous que Jésus dit : « J'étais malade et vous m'avez soulagé... » — Allez, maintenant vous portez des petites tasses à droite et à gauche, mais bientôt ce sera le tour de Jésus : il ira et viendra pour vous servir...
SŒUR CLAIRE
Nous servir !
THÉRÈSE MARTIN (fortement).
C'est lui qui l'a dit ! Si vous ne croyez pas mot pour mot tout ce qu'il a dit, où trouvez-vous le courage de rester ici ? (Sœur Claire s'éloigne sans hâte. Thérèse Martin frappe dans ses mains en riant). Allons ! Est-ce ainsi qu'on se dépêche quand on est obligée de travailler pour nourrir ses enfants ?
SŒUR ELIZABETH
Quels enfants ?
THÉRÈSE MARTIN (se tournant vers elle).
Pas une seule âme au monde qui ne soit notre enfant !
(Sœur Saint-Paul et sœur Claire sortent par la droite).

SCÈNE IX
LES MÊMES, moins SŒUR SAINT-PAUL et SŒUR CLAIRE
SŒUR ELIZABETH (se levant et marchant nerveusement).
Je n'ai jamais autant entendu parler d'enfants que dans ce lieu où nous n'en aurons jamais, jamais ! (S'arrêtant et se retournant soudain vers Thérèse Martin). D'ailleurs, vous nous conseillez toujours de leur ressembler, mais ils sont pleins de défauts, les enfants ! Jaloux... impatients... coléreux...
SŒUR CATHERINE
... Capricieux !
SŒUR MÉLANIE
... Irréfléchis !
SŒUR MARGUERITE-MARIE
Entêtés... orgueilleux !
THÉRÈSE MARTIN
Oui !...                                                                                                 
... (Bref silence). Oui, mais chez l'homme c'est une tache noire, chez eux ce n'est que l'ombre : l'ombre d'une qualité trop éblouissante. Ils sont jaloux parce qu'ils aiment passionnément ; impatients et coléreux, mais eux seuls savent oublier vos torts ; capricieux et entêtés, mais entièrement loyaux et d'une intransigeance que n'ont pas les plus grandes âmes ; ils sont irréfléchis, mais quelle confiance et quel abandon ! Et quelle foi dans la parole donnée ou reçue ! Ils sont faibles, mais au moins ils le savent... Et leur mépris de tout bien, de toute grandeur !...
SŒUR ELIZABETH
Parce qu'ils les ignorent !
THÉRÈSE MARTIN
Surtout parce qu'ils aiment ! Ils préféreraient leur mère à une fée, leur père à un roi...
SŒUR CATHERINE (souriant).
Nous avons au moins un point commun : ils tombent sans cesse... et nous aussi !
THÉRÈSE MARTIN (souriant également).
Mais ils sont trop petits pour se faire beaucoup de mal. Quel avantage !
SŒUR MÉLANIE
Moi, je les trouve sans gêne : ils se croient partout chez eux !
THÉRÈSE MARTIN
« Sans gêne » — la belle expression ! Mais ils sont partout chez eux : quelle confiance ! (Souriant). Quant à vous, rejetez donc ces défauts que les enfants ne savent pas reconnaître mais... que vous distinguez avec tant de clairvoyance, et ne conservez que les qualités !
SŒUR MARGUERITE-MARIE
Je répète qu'ils sont orgueilleux...
THÉRÈSE MARTIN
Cela oui. Et pourtant l'esprit d'enfance tue l'orgueil plus sûrement que l'esprit de pénitence.
SŒUR ELIZABETH (après un silence, exaspérée).
Ainsi votre idéal est d'être un petit enfant !
THÉRÈSE MARTIN (à mi-voix).
Moins encore ! Une goutte d'eau. Petite, fraîche, transparente... Une goutte de rosée au matin, dont on ne sait si elle monte de la terre ou si elle est tombée du ciel...
SŒUR ELIZABETH (même jeu).
... Et qui se confondra avec toutes les autres dans un grand océan !
THÉRÈSE MARTIN
Distincte et confondue, Dieu merci ! Délicieusement confondue dans le grand océan de la Communion des Saints...
SŒUR CATHERINE (d'une voix altérée).
Sœur Thérèse, racontez-moi la Communion des Saints...
THÉRÈSE MARTIN (après un silence).
Écoutez ! Il n'y avait plus d'allumettes dans le couvent. Il ne restait que la mèche d'une petite veilleuse devant l'autel. Une sœur y approcha son cierge et tous les autres s'allumèrent au sien. Et, dans la nuit qui tombait, toutes ces lumières de proche en proche qui se devaient la vie l'une à l'autre... C'est cela la Communion des Saints !... Ah ! croyez-vous que la vie soit un rendez-vous d'inconnus, et la mort ce grand dortoir anonyme ?
SŒUR ELIZABETH (durement).
« La vie est une nuit dans une mauvaise hostellerie ! »
THÉRÈSE MARTIN
Je sais que notre mère sainte Thérèse a dit cela. (Silence. Lentement). Mais non ! Pour moi, ce monde 'est comme un jouet fragile : car chacun de nous est secrètement lié à chacun des autres. Tous nos frères, jusqu'aux extrémités de la terre, prisonniers du moindre de nos gestes (baissant la voix), de la plus légère parole...
SŒUR MÉLANIE (rompant le silence en riant).
Moi qui parle toujours en l'air !...
THÉRÈSE MARTIN
On ne parle pas en l'air : on parle au ciel
SŒUR ELIZABETH (haussant les épaules).
Vous exagérez !
THÉRÈSE MARTIN (à voix basse).
Chaque geste, chaque parole, chaque seconde... En ce moment, en ce moment même, des êtres sont à l'agonie... (Se levant). Oh ! ils paraissent devant Dieu ! Ils sont devant le seul miroir, face à face avec eux-mêmes pour la première fois — pour l'éternité !
SŒUR MARGUERITE-MARIE (d'une voix altérée).
Ne pas voir Dieu...
THÉRÈSE MARTIN
Ne pas voir Dieu, mais aussi se voir à jamais ! Lamentable voyageur qui porte sur lui tout son bagage ignoble... En ce moment même, ils périssent... (Dans un cri). Non ! C'est une pensée insupportable ! Il faut payer à leur place, acquitter toute dette, boucher la brèche — sans cesse ! Comme un homme perdu dans les neiges : si son feu s'éteint, c'est la mort ! Il faut veiller, veiller, tout- mettre dans le feu ! Pas de provision ! Jamais le temps d'amasser ! Ne pas cesser un instant d'acquérir, pour ne pas cesser un instant de donner ! Ah ! que rien ne vous tienne aux mains !
SŒUR CATHERINE (avec angoisse).
Et quand travaillerons-nous pour nous ?
THÉRÈSE MARTIN (avec un geste insouciant).
D'autres le font, sans doute. Chacun, dans la nuit de la terre, ne travaille que pour les autres. Notre prière, c'est du sel pour nous-mêmes, du diamant pour eux...
SŒUR ELIZABETH (à mi-voix).
C'est injuste !
THÉRÈSE MARTIN (avec force).
C'est au-delà de toute justice et de toute injustice. Parlera-t-il de justice, au ciel, le Docteur de l'Église qui s'apercevra qu'il doit tout à un berger ? Et le patriarche à un petit enfant ? Et vous, quand vous rencontrerez la petite âme inconnue à qui vous devrez tout, parlerez-vous de justice ?
SŒUR MÉLANIE
Pourtant, il faut bien faire son propre salut, sœur Thérèse ?
THÉRÈSE MARTIN
« Faire son salut ? » Cela ne veut rien dire. Faire notre salut, votre salut, leur salut — ça, oui ! (Souriant). Vous avez bien appris ici à ne jamais dire ma cellule, mon manteau, mais notre cellule, notre manteau !... Tout nous est prêté seulement — tout, sauf le salut des autres !
SŒUR ELIZABETH
Ce n'est pas aimer les autres comme soi-même, c'est les aimer plus que soi-même !
THÉRÈSE MARTIN (montrant le crucifix).
Les aimer comme lui-même l'a fait ! C'est le premier commandement...
SŒUR CATHERINE
Et le second ?
THÉRÈSE MARTIN (lentement).
Être fidèle...
(Une cloche sonne. Toutes les novices se lèvent et, sans un mot, se dirigent vers la gauche et sortent lentement. Restée seule, Thérèse Martin défaille et s'assied sur le rebord du mur du cloître. Elle pousse un soupir et tente de retirer de son épaule l'épingle de scapulaire que sœur Mélanie a fixée tout à l'heure. Elle peine à y parvenir. À ce moment, sœur Catherine entre par la gauche et vient vivement vers elle qui ne l'a pas vue approcher. En l'apercevant, Thérèse Martin sursaute. L'autre s'immobilise).

SCÈNE IX
THÉRÈSE MARTIN, SŒUR CATHERINE
THÉRÈSE MARTIN (d'une voix sourde).
Aidez-moi, voulez-vous ?
SŒUR CATHERINE (retire l'épingle et pousse un cri).
L'épingle est couverte de sang ! Elle était enfoncée dans votre épaule. Pourquoi n'avez-vous pas... ?
THÉRÈSE MARTIN (à mi-voix, très vite).
Je ne pouvais pas la retirer devant celle qui me l'avait mise : je l'aurais blessée... (La regardant dans les yeux). Ma petite sœur, ma petite sœur triste à mourir, pourquoi êtes-vous revenue ?
SŒUR CATHERINE (d'une voix étouffée).
Sœur Thérèse, « être fidèle », qu'est-ce que c'est ?
THÉRÈSE MARTIN
N'agir que sous le regard de Dieu.
SŒUR CATHERINE (dans un cri).
Ah ! qu'il me trouve, ce regard !
THÉRÈSE MARTIN (très lentement).
Si vous ne voyez pas Dieu, que votre amour l'invente...
SŒUR CATHERINE (effarée).
L'invente ?
THÉRÈSE MARTIN (la prenant par les épaules).
Petite Sœur dans les ténèbres, qu'importe que sa présence ne vous soit pas sensible pourvu que votre amour lui soit sensible !
SŒUR CATHERINE (d'une voix altérée).
Il m'a donné rendez-vous au fond d'une prison et n'est pas venu...
THÉRÈSE MARTIN (répétant, plus lentement encore).
Si vous ne le voyez pas, que votre amour l'invente...
SŒUR CATHERINE (après un instant).
Cette parole me console ce soir. Mais demain ?...
THÉRÈSE MARTIN
Pourquoi penser à demain ? C'est comme se mêler de créer ! Vivez de minute en minute... Vous êtes pareille à un petit enfant qui ne sait pas marcher et qui essaie de monter un escalier pour rejoindre son père. Un jour, vaincu par tant d'efforts inutiles, c'est lui qui descendra vous prendre dans ses bras et il vous emportera d'un coup ! Rappelez-vous ! « La lumière s'est levée dans les ténèbres pour ceux qui ont le cœur droit... »
SŒUR CATHERINE (secouant la tête).
Ce ne sont que des paroles !
(La cloche sonne à nouveau).
THÉRÈSE MARTIN (levant le doigt vers la cloche qui sonne, puis parlant à voix très basse).
Oui, tout n'est que paroles. Mais Dieu vient me relayer, car voici l'ordre de faire silence : silence où nous prions et c'est Dieu qui parle...
SŒUR CATHERINE
Mais, sœur Thérèse...
THÉRÈSE MARTIN (l'interrompant, un doigt sur les lèvres).
Silence !...
Elle l'entraîne. Elles sortent par la gauche, tandis que la cloche continue de sonner et que
LE RIDEAU TOMBE
S’il y a des rappels, voici comment les acteurs salueront : le rideau se relèvera sur Thérèse Martin, seule au milieu de la scène, qui se tiendra debout sans s'incliner. Puis il se relèvera, pour la seconde fois, sur la disposition suivante : la Prieure au milieu du plateau ; à sa droite, après un espace vide, le groupe des cinq novices alignées ; à sa gauche, pareillement, le groupe des trois sœurs de Thérèse Martin, et, plus loin, après un autre espace, les trois sœurs Marie de la Trinité, Saint-Joseph et Saint-Paul. Personne ne s'inclinera. Pour tous les rappels suivants, s'il s'en produit, même disposition, mais Thérèse Martin se tiendra à deux pas en avant de la Prieure, sur le devant de la scène et au milieu. Personne ne saluera.

Actes II et III