lundi 26 septembre 2011

En luttant... Georges Nivat : Soljenitsyne, le dissident


Une comparaison s'impose dès qu'on pense à Soljenitsyne : Tolstoï ! Tolstoï le grand dissident de son temps, l'opposant intérieur, dont les opuscules vengeurs paraissaient à Londres, ou à Genève, par les soins de son disciple Tchertkov. Tolstoï qui se lance dans le grand recensement de 1898 pour mieux connaître son peuple, dont les pages de Résurrection sont caviardées en Russie, à qui le monde entier rend un long hommage, dont un des disciples, Gandhi, révolutionne par le « non agir » tolstoïen cet immense pays qu'est l'Inde...
Et pourtant quelle différence ! Soljenitsyne, issu d'une famille de marchands de Rostov-sur-le-Don, est orphelin de père dès sa naissance, ne connaît rien des privilèges du comte dissident, a une jeunesse très pauvre en compagnie de sa seule mère. Son école de pensée et de vie, ce sera non le peuple des moujiks de Yasnaya Poliana, mais le peuple hétéroclite des zeks, autrement dit le bagne du régime communiste. Nous ne savons pas si Soljenitsyne serait sorti de l'ombre sans cette entrevue que le poète Tvardovski, rédacteur de la revue Novy Mir, eut avec le maître de l'URSS, Nikita Khrouchtchev, après qu'on eut fait en deux soirs la lecture du manuscrit à Pitsunda, résidence d'été du Comité central. Le récit du moujik Ivan Denissovitch plut au moujik en chef, et l'anonyme de Riazan devint en un jour connu du monde entier : le tabou sur les camps venait de sauter.
Car, sans le feu vert du maître du monde communiste, Tvardovski n'aurait pas osé, et l'Occident n'aurait pas cru ! Il fallait l'estampille du pouvoir pour que l'on crût vraiment à cette dénonciation indirecte du bagne soviétique. Ainsi le dissident Soljenitsyne naquit-il au monde sous la protection du pouvoir soviétique, et une semaine avant la reculade de Khrouchtchev à Cuba. Sans doute il s'en fallut d'une semaine...
Dans l'histoire de la dissidence soviétique, Soljenitsyne est donc un hapax, dès son apparition. Il suffit de lire Nos pluralistes, un pamphlet de 1983 où il répond d'un seul coup à tous ses détracteurs : « La haine concertée qui vous unit me convainc de la justesse du chemin pour la Russie que je me suis tracé ». À voir Soljenitsyne ferrailler contre ses pairs en dissidence, Siniavski ou Pliouchtch, on comprend à quel point le dissident Soljenitsyne se tint à l'écart, comme s'il sentait en lui une mission prophétique, autre, et que la tribu des hétérodoxes du communisme ne pouvait que freiner, ou dénaturer.
Car il y a du prophète dans cet homme ! Absolument self made man, trois fois revenu de la mort, celle qu'il encourait au front, celle qui le guettait au bagne, plus ce cancer qui se déclara dans la dernière année de sa détention, et qu'il tenta de soigner pendant sa relégation dans l'aoul d'Ouchterek, en Ouzbekistan soviétique. Trois fois ressuscité ! Ce ne peut être pur hasard... Lorsqu'il rumine sa vengeance contre le régime esclavagiste communiste, seul dans la masure de pisé d'Ouchterek, il n'est encore rien, il enterre pour les cacher ses manuscrits, tous écrits d'une écriture microscopique de clandestin. Il ne pense encore nullement à relever la visière, à se découvrir, mais il se garde en réserve, il est investi, il le sait, c'est lui qui révélera au monde le secret bien caché de l'ignominie du bagne communiste. Survient le dégel, qui va s'accélérant, et l'ancien zek devenu enseignant à Riazan, locataire de l'humble paysanne Matriona, commence à peser le pour et le contre : sortir de l'ombre et défier le monstre ou attendre ? Il y a en Soljenitsyne du stratège et du tacticien, un chef d'armée qui rumine la manœuvre en son for intérieur, d'ailleurs il en utilise le vocabulaire.
Comme Roubine, un de ses héros dont le prototype est un des « trois mousquetaires » amis de la charachka, Lev Kopelev, comme Roubine lorsqu'il parcourait les villages ukrainiens dévastés par la famine criminelle sciemment provoquée par Staline, Soljenitsyne parcourt l'histoire russe et lance : « Eh ! Est-ce qu'il reste des vivants ici ? » Ce singulier mathématicien, qui, avant la guerre, a aussi fait des études de lettres par correspondance, qui est parti volontaire au front, qui a été cueilli par le « Smerch », ou contre-espionnage de l'armée, alors qu'il allait sans doute participer à l'entrée triomphale dans Berlin, qui a frôlé la mort tant de fois, se sent gardien d'une vérité- brûlante que personne ne connaît ; il n'a plus que cette hantise : est-ce le moment de sortir du rang et de hurler la vérité à la face du Minotaure ?
S'il continue à se taire, il sera châtié par le Seigneur de Vengeance. Il aura participé au mensonge de tous, au mensonge imposé par le dragon tout-puissant. Et d'ailleurs tous ses maux ne viennent-ils pas de cette complicité avec le mal ? « Maintenant c'est coincé dans ma tête. C'est marqué au fer rouge. Ça brûle. Et parfois il te semble entendre : tes propres blessures, c'est pour ÇA ! La taule, c'est pour ÇA ! La maladie, c'est pour ÇA ! ».
Vivre hors du mensonge ! Tel est le titre de son plus célèbre opuscule, où il adjure ses concitoyens et ceux qui dirigent la Russie de renoncer à la soumission au mensonge, à l'idéologie qui pourrit les âmes, au régime esclavagiste infiltré en chacun, dans son être le plus intime... Mais il ne s'agit pas d'un mensonge intellectuel, c'est bien d'un mensonge existentiel dont il s'agit !
Seuls les prophètes d'Israël ont crié avec cette véhémence, ont lancé de telles imprécations. L'exil, c'est pour vos iniquités ! disaient-ils. Et le zek soviétique entraîné par l'Ange exterminateur lance : le bagne, ce mensonge qui vous taraude, cette boue d'iniquité que vous souffrez dans vos vies, c'est pour votre couardise !
Ou plutôt, notre couardise, car la grandeur de L'archipel du goulag, c'est d'être aussi une confession, une confession ardente, pénible, qui à chaque étape du récit de cette encyclopédie de la violence institutionnalisée par le communisme revient sur soi et, comme dans le grand canon pénitentiel de saint André de Crête, crie du fond de la nuit : je suis pécheur. Pourquoi s'être laissé arrêter comme un lapin qui attend le coup ? Ce fut son cas, et sans pitié pour soi il se montre encore naïvement imbu de ses privilèges d'officiers quand tout est fini et qu'il va tomber dans la trappe ! Il révèle la tentative d'enrôlement par les « organes » qui lui ont attribué un nom clandestin, Vetrov. Le résultat, c'est que les innombrables ennemis du prophète Soljenitsyne ont eu une tâche facile, ils n'ont eu qu'à pêcher dans cette confession les aveux de cet athlète de Dieu. Comme si on allait moissonner dans Les Confessions de saint Augustin tous les aveux qu'il fait sur sa vie de dissipation avant la conversion, et qu'on écrivît un pamphlet qui ne tînt compte que de cela !
Soljenitsyne n'est pas un homme de la conversation, ou de la méditation intérieure : le goulag n'est pas vraiment un lieu de méditation ! Il y a en lui quelque chose qui l'apparente à la pensée existentialiste : on est ce que l'on fait, ce que l'on dit, l'intériorité n'est pas le for intime authentique décrit pas les romantiques. L'authentique est dans la conduite, le geste de chaque homme, en chaque instant. Mais ce geste, l'homme lui-même ne le connaît pas d'avance. Sera-t-il un lâche, ou tiendra-t-il sous les coups ? Va-t-il vendre les siens ou trouver la force immédiate de dire non ? Il ne le sait, et tant qu'il ne l'a pas fait, ni dit, personne ne le sait pour lui... Il n'est rien de prédestiné. Et le « tout est grâce » de Luther n'est pas non plus le dernier mot de cet athlète : il faut agir comme si la grâce ne devait jamais venir sur toi. Quant au « non agir » de Tolstoï, ou des philosophies orientales que celui-ci admirait, rien ne lui est plus étranger, ni même plus odieux. L'homme vit exposé à tous, tout est immédiat, la mort et la vie, la survie et l'agonie, le bien et la vilenie. Il y a ceux qui veulent survivre à tout prix, et il y a la petite cohorte de ceux qui certes veulent survivre, mais qui, sans le proclamer, ont décidé à tout jamais que ce ne serait pas « à tout prix ». Cependant, nulle part le « prix » de la vertu ou du courage n'est affiché. Et c'est cette élite cachée qui va organiser la résistance morale contre les bourreaux, ce sont ces « nouveaux décembristes » qui vont préparer l'îlot de liberté intérieure sur quoi tout pourra un jour se reconstruire. Soljenitsyne n'est pas un homme de la conversation, mais du combat intérieur. Combat pour sa propre indépendance, pour son affranchissement de l'idéologie et, plus encore, de la peur ou, du moins, de la pusillanimité face à l'énorme pression du totalitarisme. Dans Le Chêne et le Veau, écrit en 1967, il se confesse à nous à l'instant où le licou est autour de son cou, et où il se délivre par l'écriture. Il nous confie avoir été un écrivain du souterrain, pourtant ce n'est pas le souterrain de l'homme hargneux et illogique de Dostoïevski, mais celui d'une église des Catacombes. Et il se compare à Tchaadaïev, l'auteur des Lettres philosophiques qui, sous Nicolas I", fut déclaré fou et assigné à domicile, contraint de recevoir un médecin chaque semaine ; les œuvres de Tchaadaïev restèrent presque cent ans dans le souterrain.
Mais là s'arrête la comparaison, car Tchaadaïev luttait contre un adversaire moins carnivore que le totalitarisme. Soljenitsyne clandestin se réserve pour le corps à corps qu'il engagera le moment venu, il se sent l'Élu de Dieu, du Dieu de l'Ancien Testament, du Dieu Vengeur des Armées. Le sentiment aigu d'écrire sous le regard de ce Dieu exigeant, sous la menace d'une mort imminente, ne le quitte pas, Il est le Glaive, il est le Fléau de Dieu. Comme Tolstoï, il sait où est « la racine du mal », et il sait « qui est fou » pour de bon...
Le 2 juin 1988, il apprend que Le pavillon des cancéreux a paru en Occident, la protection de son copyright est donc assurée, il vient de terminer L'archipel, maintenant microfilmé, réduit à un petit étui qu'il s'agit à présent d'envoyer à l'Ouest. Une tâche est finie, une autre, plus dangereuse encore, s'impose aussitôt. « C'est le branle-bas des cloches ! ! ! à toute volée ! ! ! — Le jour même et presque dans l'heure même ! Jamais on n'exécutera ainsi aucun programme humain ! Elle retentit la cloche, la cloche du destin et des événements, assourdissante ! Et personne encore ne l'entend dans cette forêt parée de la tendre verdure de juin » (Le Chêne et le Veau).
Relisons la lettre que l'écrivain adresse au IVe Congrès des écrivains de l'URSS. Celui qui, il y a seulement quatre ans, était présenté pour le prix Lénine de littérature, toute visière relevée, fonce sus à l'ennemi et le défie de front dans cette lettre publique : « Je suis évidemment sûr de remplir mon devoir d'écrivain en toute circonstance, et peut-être du fond de la tombe avec plus de succès et d'autorité que de mon vivant. Nul ne réussira à barrer les voies de la vérité, et je suis prêt à mourir pour qu'elle avance ».
La dissidence russe est née avec des hommes comme le mathématicien Essenine-Volpine, qui, au fond du goulag, enseignait à ses compagnons de misère à exiger l'application du code pénal soviétique, et écrivit ensuite un manuel de résistance par le recours au droit, en exploitant ce talon d'Achille de l'URSS qui consistait en ce qu'elle avait singé les démocraties bourgeoises à partir des années 1930, et, pour des raisons au fond restées mystérieuses (probablement en tombant dans le pratico-inerte, comme disait Sartre, la Révolution avait un besoin incompressible de ritualisation), elle avait donc sa constitution et ses lois. Bien sûr elles étaient foulées aux pieds, et le magistrat instructeur de 1937 que décrit Evguénia Guinsbourg sortait à la Lioubanka une matraque de son tiroir et lançait au récalcitrant qui faisait appel à la légalité : Tiens la voilà, ta Constitution ! Mais dans une URSS finissante, fatiguée de l'extrême violence, les leçons de droit soviétique d'Essénine-Volpine servirent à des milliers de zeks à user et exaspérer bien des magistrats instructeurs. En cela Essénine-Volpine est peut-être le père de la dissidence : retourner contre l'adversaire ses propres armes, voilà bien la méthode par excellence du dissident, ce lutteur à mains nues. Et il y eut de nombreuses variétés de dissidents, ceux nourris de marxisme, de christianisme, de Berdiaev, de Trotski, quelques-uns qui tramaient des complots infantiles, et tous ceux qui ne complotaient pas, mais qui tentaient de vivre sans asservissement à l'idéologie totalitaire. Soljenitsyne est plus que cela. Lui-même explique qu'il a dû se cacher, refuser de participer à des démarches collectives de dissidents à l'heure des protestations et des groupuscules qui attendaient à la sortie des tribunaux. Dans La Chronique des événements, cette parution en samizdat qui était un simple relevé de toutes les actions intentées contre des dissidents, et qui en soi était un acte de dissidence dont les auteurs étaient recherchés par toutes les polices du régime, Soljenitsyne figure assez peu : il se réservait pour un autre combat. Sakharov attendait, glacé de froid, dans chaque bourg de province où l'on jugeait des protestataires anonymes, le général Grigorenko organisait la guérilla des défenseurs des droits de l'homme, et ses Mémoires nous parlent de la fraternité qui règne miraculeusement entre eux. Le jeune Boukovski clamait la révolte, était incarcéré dans la maison des fous, soumis à la camisole de force chimique ou bien aux enveloppements glacés qui vous torturent le corps par compression.
Soljenitsyne et son épouse se tenaient à l'écart, se réservaient pour le coup final. Et lorsque l'écrivain apprit que le KGB venait de saisir un exemplaire de L'archipel dans l'appartement de sa dactylo de Leningrad, qui s'était pendue, il lança le signal convenu avec Paris, et l'avalanche fut déclenchée. L'arme de dissuasion absolue du dissident était amorcée : la vérité sur les camps, sur l'immense système esclavagiste allait déferler sur le monde. Une page nouvelle du XXe siècle s'écrivait, un texte contre l'empire de l'utopie dévoyée. Un « J'accuse » aux dimensions de dizaines de millions de victimes qu'il fallait réhabiliter.
Grigorenko n'en voulut jamais à Soljenitsyne de s'être ainsi réservé pour d'autres luttes, il écrit dans ses mémoires : « Lorsque je le rencontrai, j'eus la sensation concrète d'un contact avec la Grandeur ! » Comme un simple soldat, le général accepte même la mission que lui donne le Grand Dissident : « C'est votre devoir devant Dieu et devant les hommes d'écrire l'histoire de la dernière guerre : il faut désacraliser la guerre, la montrer telle qu'elle a été. Je ne vois pas d'autre personne que vous capable de le faire. Il est criminel d'admettre qu'un homme tel que vous passe son temps à courir les tribunaux et écrire des appels en faveur des condamnés auxquels le pouvoir n'accorde pas la moindre attention ».
Tel est Soljenitsyne, un chef d'armée distribuant les plus grands rôles, ceux qui sont dictés par Dieu lui-même. Sur tous les fronts, rétablir la vérité.
Répétons-le, comme tout prophète, il était odieux à beaucoup dans son propre camp. À tous ceux qui n'admettaient pas cette mission particulière, qui ne reconnaissaient pas ce glaive que Dieu lui avait confié. Après sa déportation en Occident par le pouvoir de Brejnev, le hiatus entre lui et les autres anciens dissidents, maintenant émigrés, mais qui avaient quitté l'URSS en quelque sorte de leur gré, sans être déportés, s'agrandit vertigineusement. Il était le Proscrit, ils étaient les émigrés.
La Vérité ! Aujourd'hui que le siècle a changé, que la Russie s'est libérée du joug idéologique, que l'attention du monde est tournée vers d'autres champs de lutte, comment pouvons-nous rétrospectivement juger Soljenitsyne, le dissident ? Et en avons-nous seulement le droit, la justification morale ? D'autres que lui avaient dénoncé l'institution de la violence au pays de la Révolution. Il y avait eu en 1936 le Staline de Boris Souvarine, ce justicier à la manière de Tacite. Il y avait eu le Voyage au pays du Zeka par Jules Margolin, puis les témoignages des grands Polonais, Herling-Grudzinski, Czapski. Mais rien n'avait contraint le monde, c'est-à-dire l'opinion publique occidentale à ouvrir vraiment les yeux sur le bagne soviétique, cette terre inhumaine comme disait le peintre et écrivain Czapski dans un très beau livre. Toujours le pays de la Révolution bénéficiait des circonstances atténuantes en raison même du fait qu'il était le pays de la révolution. Il y avait le « bilan, qui toujours était globalement positif ». L'exemple français de 1789-1793 jouait un rôle maléfique, le jacobinisme français, triomphant dans l'historiographie jusqu'à la conversion de l'historien François Furet, façonnait les esprits, même les plus hostiles. Les robespierristes étaient convaincus du « bilan globalement positif ». Soljenitsyne, venu des tréfonds de cet Empire esclavagiste, non seulement menait une enquête d'une ampleur inouïe, faisait parler les morts, mais rendait également compte pour la première fois des révoltes qui avaient secoué le goulag, comme à Ekibastouz à la mort de Staline. Combien de fois lui opposera-t-on ici en Occident comme en Russie d'aujourd'hui qu'on savait déjà, que les études historiques sont bien plus affinées à présent, etc. On ne voulait pas savoir, et on disait qu'on savait tout... Mais l'hostilité de fond à Soljenitsyne venait moins de l'énorme géographie de la violence qu'il cartographiait que du substrat moral de sa démarche : il montrait l'exemple d'une âme soviétique, la sienne, qui s'était violemment décourbée. Aussi L'Archipel, « essai d'investigation littéraire », est-il un texte qui dépasse de loin les autres textes de dénonciation. Il est certes une encyclopédie, une encyclopédie de la violence institutionnalisée qui a sa place et son heure dans l'historiographie des camps créés par le totalitarisme communiste. Et à ce titre il vieillit comme tout ouvrage scientifique, l'ouverture des archives (partielle, à un public trié) a fourni des études d'un tout autre genre dues à de jeunes historiens russes, on a vu par exemple dans les documents que le centre était souvent dépassé par la périphérie, laquelle voulait faire du zèle, remplir et dépasser la plan des arrestations qui lui était envoyé de Moscou. L'archipel du goulag en tant que texte historiographique relève de l'histoire orale, il est le fruit d'une enquête orale et clandestine menée par le maître d'œuvre et non ses aides « invisibles ». Il possède certaines caractéristiques de l'histoire orale, dont l'immédiateté : les témoignages sont là, brûlant de vérité, comme l'histoire de ce menchevik rencontré au camp, qui accepte sous la torture de faire entrer rétrospectivement dans son centre conspirateur menchevik, lequel n'a jamais existé, un autre inculpé à la demande de l'instructeur...
L'archipel s'ouvre par une première partie sur « L'industrie pénitentiaire », qui montre l'énorme déploiement du système carcéral communiste, puis viennent « Les ports de l'Archipel », recensement et description des lieux de transits de l'immense foule des bagnards poussés vers les camps, puis « L'extermination par le travail », longue description clinique et ironique du camp de travail et de la vie quotidienne de ses millions d'indigènes. Ivan Denissovitch, le petit héros maçon du récit qui ouvrit la carrière de Soljenitsyne, sert ici de Virgile à ce Dante du goulag.
Parvenu au milieu de son odyssée bouffonne et sanglante, le chroniqueur anthropologue de la tribu zek s'arrête, reprend son souffle et nous confie sa méditation sur « L'âme et les barbelés », c'est-à-dire : que devient l'homme dans ces conditions extrêmes de dénudement, de torture lente ? La cinquième partie, « Le Bagne », poursuit la méditation sur le thème sociologique et historique : comment la Russie a-t-elle pu se livrer à une telle orgie de mensonge, se forger des millions de faux ennemis, de faux félons ? Survient ensuite « L'ère des révoltes » et, avec une jubilation non cachée, le poète du goulag nous montre ces révoltes impensables, les quarante jours de Kenguir, la rébellion des derniers des esclaves, soulèvement des gueux, signe indubitable que « le sol de la zone commence à brûler les pieds ». Vient enfin « La relégation », cette ultime étape du bagnard s'il a réussi à survivre. Staline meurt, le monde du goulag frémit d'espoir, une amnistie libère les droits communs, mais les politiques tireront encore le restant de leur peine. Sur une immense aire, la révolution et le totalitarisme ont battu de leur fléau cruel le grain humain. Si le grain ne meurt... L'odyssée soljenitsynienne reste dubitative face à la question : ce grain-là est-il mort pour vraiment renaître selon l'Évangile ?
À la publication d'Ivan Denissovitch, Lukâcs, le marxiste hongrois dissident, tenta d'enrôler l'auteur nouveau-né dans les rangs d'un révisionnisme marxiste de bon ton. On avait affaire, écrivait-il, à un auteur plébéien, qui, sans le savoir, exigeait en somme un socialisme à visage humain. Un dissident certes, mais un dissident à l'intérieur du socialisme.
Il fallut du temps pour que l'on se rendît à l'évidence : c'était d'ailleurs là que Soljenitsyne le dissident tirait sa force morale. Un message universel de beauté et d'harmonie se lisait en filigrane de son œuvre, écrivait très justement le penseur orthodoxe français Olivier Clément. La force de L'archipel tenait à la part artistique, ou plutôt toute son armature venait de l'art, c'est-à-dire de ce reflet de l'Éternel que lit l'artiste dans le réel. La figure du Juste, timidement apparue dans La ferme de Matriona, cette figure de Juste méconnu, caché, qui souffre et se tait, qui se sacrifie sans mot dire pour les autres, semblait pouvoir se lire aussi à travers toute la cathédrale d'écriture qu'était L'archipel. Le ressort caché de l'œuvre du dissident serait donc la foi, une foi religieuse dans le Bon, le Beau et le Vrai. En réalité on trouve dans les soubassements de cette œuvre deux principes moteurs. L'un est stoïcien, il vient en particulier de la lecture de La Boétie, il est au cœur du Premier Cercle, dont les héros sont des sages qui ont trouvé dans la prison leur affranchissement de la tyrannie. Autrement dit la prison a été leur moyen de libération. L'autre moteur est le christianisme qui, dans le décourbement de l'âme, semble n'intervenir qu'en seconde ligne. L'apôtre Paul est cité par le compagnon de bagne d'Ivan Denissovitch, le baptiste Aliocha, car Aliocha, sans rechercher artificiellement l'épreuve, l'accepte humblement. La traversée de celle-ci renforce les défenses intérieures, et l'athlète de Dieu se sent investi d'une mission de libération. Contrairement à Dostoïevski, le grand prédécesseur de Soljenitsyne dans l'exploration de l'homme au bagne, lui aussi anthropologue de l'homme-esclave et de l'homme-bourreau, on ne voit point chez Soljenitsyne d'identification à la figure du Christ comme figure souffrante, icône de toute l'humanité souffrante : le stoïcisme reste trop présent dans sa démarche, même après que l'adhésion au christianisme fut devenue plus explicite.
Soljenitsyne dissident n'a donc pas connu le même chemin que d'autres, parce que l'écriture a joué d'emblée un rôle capital dans sa démarche, en ce sens qu'il est dès le départ persuadé que le mot, le mot créé par l'art, peut changer le monde. Tolstoï pensait que l'art devait être une sorte de contagion qui propage le bien par inoculation. L'art pour lui était par définition engagé, engagé dans la lutte pour le salut de l'homme collectif. Bien qu'il soit antitolstoïen en ce qui concerne son historiosophie (il croit en la personnalité dans le cours de l'histoire, c'est son côté athlétique), Soljenitsyne est lui aussi persuadé que le Mot est action, que le Verbe est salut. Les deux entreprises héroïques de sa vie d'écrivain sont des exploits de la plume qui se veulent des actes prophétiques : la dénonciation du goulag, telle est la première masse inerte qu'il entreprend de soulever pour en démontrer le vice radical, et en découlent les récits du camp, Le Premier Cercle, Le pavillon des cancéreux, la dramaturgie. Et puis, seconde masse à prendre et soulever comme fait un haltérophile, l'histoire de la Russie, la dénonciation de la fausse histoire inculquée par le bolchevisme et le marxisme, la recherche du point où l'histoire russe a quitté son développement naturel, et est entrée dans la voie du mensonge et de la cruauté : cela a donné les 6 000 pages de La roue rouge. Ainsi avons-nous un diptyque gigantesque : le goulag, la Roue, et les deux sont des dénonciations de l'écrasement. L'un et l'autre sont pour lui équivalents dans l'intention dissidente ; l'acte de dissidence de Soljenitsyne se poursuit dans son écriture romanesque, mais bien sûr il n'est plus reconnu comme tel par les lecteurs, qui se font plus rares d'ailleurs, ni par ses détracteurs, qui continuent étrangement de se renouveler, pour prétendre à l'inutilité de son œuvre...
Précisément je crois que la persistance de cette hostilité à l'écrivain Soljenitsyne doit nous conduire à une autre réflexion : ne révèle-t-elle pas qu'il doit y avoir, par-delà sa lutte contre le communisme, un autre acte fondamental de Soljenitsyne, qui suscite cette résistance continue à son œuvre comme à l'homme ?
C'est que Soljenitsyne accumule les paradoxes : il est chrétien, mais il mentionne peu le Christ, et semble se référer à un Dieu qui est tantôt celui de l'Ancien Testament, tantôt une sorte de théos platonicien, reflet de la perfection dans le monde des apparences. Il est un champion de la liberté, mais il reste indubitablement sceptique sur la démocratie, allant, comble de l'ironie pour cet « obscurantiste », jusqu'à chercher des leçons chez Tocqueville. Il chante l'initiative privée, mais il est partisan de l'autolimitation de l'homme, d'une société pratiquant une sorte d'ascétisme collectif. Il y a même déjà fort longtemps qu'il fustige sur ce point l'Occident en appelant à la rescousse les thèses du club de Rome. Il est un nationaliste russe, mais absolument hostile à l'idée impériale, et il adjure avec constance ses concitoyens d'y renoncer pour de bon ; on le dit monarchiste, mais son portrait de Nicolas II est un portrait assassin ; bref, Soljenitsyne est insaisissable du point de vue des idées qui font l'armature de l'Occident, il parvient à être toujours et partout le contraire du « politiquement correct ». Il est en dissidence avec à peu près toutes les thèses d'un citoyen libéral européen d'aujourd'hui. Et pourtant nul ne peut nier le rôle capital que son exploit littéraire et moral a joué. Il a véritablement été l'imprécateur dont le cri a été l'avalanche. Ses portraits de résistants dans L'Archipel, dans ses Mémoires, sont autant d'hommages aux hommes intrépides et d'une seule trempe. Il ressemble au Kitovras du Pavillon des cancéreux, ce monstre qui allait toujours tout droit, détruisant tout sur son passage, mais qui n'obliqua qu'une seule fois, quand une vieille femme l'implora d'épargner sa masure....
Si l'on examine l'idéologie de Soljenitsyne, elle est souvent difficile à admettre hors du contexte énergétique de sa pensée-action. Pour lui, le malheur européen a commencé avec la Réforme et l'humanisme qui, au XVIe siècle, ont détruit l'unicité de la foi en Dieu et ont faussement mis l'homme au centre du monde. Et pourtant son culte de la volonté forte en fait presque un disciple de Carlyle, en tout cas il est un stoïcien de la Renaissance. De même, son attirance pour les vieux-croyants, apôtres selon lui de l'autolimitation dont il se fait politiquement le héraut, est paradoxale, car ils sont eux aussi des révoltés et ont détruit l'unité de l'Église russe. Il admire le Japon, tout en restant tout à fait étranger aux religions du shintoïsme et du bouddhisme, où la personne est fondue dans un tout qui l'annihile. Il admire Israël, mais il écrit dans Deux cents ans ensemble une sorte de chronique de l'union ratée des juifs et des Russes dans l'Empire, après l'entrée des juifs dans celui-ci du fait des partages de la, Pologne. Ce dernier ouvrage, qui est présenté comme une « chute » du grand film de La Roue rouge, est son dernier paradoxe. Non sans quelque acrimonie, et un compte discutable des fautes mutuelles, il dresse un acte judiciaire d'une querelle vieille de cent ans. Et dans cette querelle, qui porte sur le sens et la possibilité de l'assimilation juive à la Russie, il semble se complaire à fournir des arguments à ses adversaires qui le taxent d'antisémitisme, alors qu'en fait, il ne cherche qu'à retrouver une union mystique avec le peuple élu. Le monde est existentiellement un, dit toute l'œuvre de Soljenitsyne, proclame toute sa poétique. Mais dans ce monde UN, on ne peut compatir à tous, et lui compatit avant tout aux souffrances russes. Tel est le paradoxe de Soljenitsyne, et telle est sa secrète blessure : russe et universel devraient se rejoindre, mais ne se rejoignent pas !
Le soupçon imprègne toujours le regard extérieur posé sur la Russie, et de tous ces regards, celui du juif, même assimilé, même grand connaisseur de la culture russe, comme Guerschenzon, est celui qui fait le plus mal.
Il n'est pas jusque dans la poétique de son œuvre que la dissidence ne soit éclatante et persistante. L'artiste Soljenitsyne est un poète du tout, de la vision du tout qui est donnée en de rares moments, et qu'expriment certains artistes, certains saints, certains prophètes : la vision du château de Graal dans Le Premier Cercle, une sorte de tableau mystique posé sur le monde du phénomène. Mais cet éclat de lumière n'est qu'un éclat, et la poétique de Soljenitsyne hésite entre le tout et le brisé, c'est-à-dire le Fragment et le Poème ; La Roue rouge est un poème immense qui tente de saisir dans son entièreté un processus de fragmentation du réel historique, et qui bien sûr y échoue, puisque le tout ne peut être qu'une brève et éphémère vision. On trouve certes dans les derniers tomes de La Roue de brefs moments de vision mystique, mais ils sont noyés dans un océan déchaîné de fragments de plus en plus désagrégés. Ce qui fait que l'auteur de cette immense roue n'a pu, pour revenir à la totalité, que retourner aux tout petits poèmes en prose qui avaient marqué les débuts de son œuvre. Ces miettes, ces poèmes en prose tombés de la table du Créateur, jouent un rôle considérable dans l'équilibrage impossible de l'œuvre. Dissident du réalisme, Soljenitsyne insère donc ces éclairs de symboles dans sa prose éclatée. Dissident de l'histoire, il recherche l'unité de l'histoire russe, et recueille seulement des morceaux épars qui ne forment pas même un puzzle susceptible de remembrement. Dissident du nationalisme russe, il a été l'un des plus durs critiques de son propre pays. Dissident du christianisme, il est soumis à la tentation d'un volontarisme héroïque qui l'en éloigne spirituellement.
D'autres dissidents russes ont bâti une œuvre sur la catégorie esthétique de la provocation. Ce sont par exemple Siniavski, Alechkovski, ou encore Amalrik, mais Soljenitsyne n'a jamais cédé à cette tentation-là ; simplement c'est contre lui-même et son dessein titanesque qu'il a été une provocation vivante pour tant de ses contemporains, qui ne pouvaient néanmoins s'empêcher de l'admirer. Si la dissidence a une face russe, c'est bien la sienne : face russe, et donc aussi irritante que la face juive dans les vues eschatologiques chrétiennes. Ce n'est pas pour rien qu'à la fin de sa vie, ce lutteur a décidé de se colleter avec le grand rival en dissidence qu'il reconnaît en ce monde, le juif assimilé et inassimilable. Son rival en somme.
Georges NIVAT, in Dissidences (puf)

mardi 20 septembre 2011

En renaissant... Romano Guardini, Dieu console


Le soir qui précéda sa mort, dans les derniers discours où le Seigneur parle de son plus intime mystère, il fait à ses disciples cette promesse : « Je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraclet pour qu'il demeure éternellement avec vous. C'est l'Esprit de vérité que le monde ne peut recevoir car il ne le voit pas et ne le connaît pas. Mais vous le connaîtrez, car il demeurera avec vous et sera en vous. Je ne vous laisserai pas orphelins, (en lui) je reviendrai vers vous » Saint Jean, 14, 16-18.
Cette parole — « un autre Paraclet » — notre langue la traduit par « un autre consolateur ». Avons-nous déjà entrevu la signification de ce mot : l'esprit de Dieu est celui qui console ?
La liturgie de l'Église possède une hymne surprenante : la séquence de la messe pour la fête de la Pentecôte. Elle est pleine d'une paix sacrée ; elle est profonde, intime, proche de nous. Si nous voulons la comprendre, il nous faut aussi faire complètement le silence en nous, nous y rendre tout à fait présents, nous détacher des choses terrestres et prêter l'oreille. Nous percevons alors son accent qui passe avec le mouvement léger du cœur.
Venez, ô Père des pauvres,
Venez, donateur des grâces,
Venez, lumière des cœurs.
Ô parfait consolateur,
Suave habitant de l'âme,
Doux rafraîchissement.
Ô repos dans le labeur,
Vous tempérez les ardeurs,
Consolateur dans les larmes.
Ô lumière bienheureuse,
Comblez le tréfonds des cœurs
Chez ceux qui vous sont fidèles.
Sans votre pouvoir divin
Il n'est rien dans l'être humain,
Rien qui demeure sans tache.
Lavez ce qui est souillé,
Donnez l'eau à qui a soif
Guérissez ce qui a mal.
Ployez ce qui est rigide,
Réchauffez ce qui a froid,
Dirigez ce qui dévie.
Donnez à tous vos fidèles,
Ceux qui vous font confiance,
Le don sacré septiforme.
Donnez sa récompense au bien,
Donnez une fin salutaire,
Donnez l'éternité de joie.
Amen. Alléluia.
Les paroles de cette hymne ont un mouvement calme, tout intérieur. C'est un dialogue à voix basse. Le cœur humain, avec ses souffrances et sa lassitude, s'adresse au Dieu consolateur. Il sait que chaque parole est entendue et reçoit sa réponse.
Nous sentons bien ici ce que ces paroles signifient : « Dieu console ».
L'homme a facilement le sentiment que Dieu est un être puissant, redoutable et plein de menaces. Mais il est plus proche de nous dans l'amour que la mère ne l'est de l'enfant de son sang, qu'elle enveloppe de tendresse, à qui elle veut donner, donner seulement, pour qui elle souhaiterait se transformer en un seul flux ardent. Sur ce Dieu, l'Écriture a prononcé cette parole merveilleuse : « Je vous consolerai comme une mère console son enfant ». Il veut être pour nous un amour qui nous comprend totalement, partage nos sentiments, se donne lui-même.
L'homme a facilement le sentiment que Dieu est une exigence haute et sévère, d'une sainteté inexorable. Mais Dieu se tourne vers nous avec plus d'intimité qu'un cœur aimant s'est jamais tourné vers l'être le plus cher, portant dans son cœur ce que celui-ci a de plus profond, parfaitement attentif à lui avec un soin qui ne s'endort jamais, tourné vers celui qu'il aime avec une confiance qui ne fléchit jamais, toujours nouvelle, toujours agissante : « C'est toi ! tu en es capable et je donne tout pour que tu deviennes ce que j'ai mis en toi ».
L'homme a facilement le sentiment que Dieu est un être lointain, irréel, et c'est là ce qu'il y a de pire. La force, le caractère redoutable ont encore quelque chose de grand. Une exigence inexorable est l'attribut de la puissance. Mais si Dieu se dissocie pour nous dans l'irréel, il y là de quoi perdre courage. Alors que toutes les choses qui nous entourent, les maisons, les arbres, les hommes, les événements deviennent pour nous si réels qu'ils nous assaillent de toutes parts, lui-même ne serait plus qu'une simple doctrine, un concept, une sonorité sans consistance, un état d'âme évanescent ? Et pourtant, Dieu est réel ! Comme le cœur peut le sentir proche ! être certain de sa réalité qui nous appelle et nous offre un asile !
C'est pourquoi Dieu peut consoler.
Qu'est-ce donc que la consolation ? Comment a-t-elle lieu ?
Non pas certes par la raison et le calcul. Discourir et prouver ne console pas, laisse froid. L'homme reste seul avec sa détresse. Rien ne parvient jusqu'à lui. Rien ne lui arrive. Il y a dans la consolation quelque chose de vivant : une proximité, une action, un commencement, un renouvellement. Qui veut consoler doit aimer, être ouvert, tendre vers l'autre pour pénétrer jusqu’a ce qu'il a de plus intime, avoir le regard clair et la libre sensibilité du cœur qui trouve avec une tranquille sûreté les voies de la vie, sait reconnaître ce qui est à vif ou aride. Il lui faut la force subtile et puissante qui y pénètre, s'avance jusqu’au centre vital, jusqu'aux profondeurs d'où jaillit la vie. Celle-ci s'est lassée. La force consolatrice du cœur doit faire alliance avec elle, lui ouvrir un champ libre, la faire sortir d'elle-même pour qu'elle se redresse, recommence à sourdre et trouve sa voie à travers toutes les ruines et tous les lieux déserts à l'intérieur de l'être. Voilà ce qu'est consoler. C'est éveiller, créer, faire naître, donner, et pourtant appeler l'autre à ce qu'il a de meilleur ; agir en lui, mais, précisément par là, le rendre libre. La consolation délivre, soutient, dilate, mais de telle sorte que l'autre se redresse à partir de son propre centre et recommence.
On console l'être qui a été blessé, mais celui qui l'aime éveille la force vitale cachée pour que, de l'intérieur, elle apporte à la blessure son flux salutaire... On console celui qui n'est plus que sécheresse, mais celui qui l'aime est capable de libérer intérieurement la vague rafraîchissante de la vie... On console lorsqu'une chose précieuse a été enlevée, l'œuvre détruite, les espoirs brisés, mais celui qui aime s'allie à ce qui se situe plus profondément encore que la possession et l'œuvre particulières, c'est-à-dire la volonté créatrice, et il l'éveille à une nouvelle activité. Il s'allie à ce que l'homme a de plus intime, que ni changement, ni perte ne peuvent toucher : la force du cœur capable d'éternité ; elle accepte la perte, tient pour perdu dans le temps ce qui est perdu, mais elle le reconquiert hors du temps dans la fidélité unie à Dieu... On console celui dont le cœur est souillé, mais celui qui l'aime est capable de toucher la pureté qui palpite, enfouie sous la faute, et à partir de là s'éveille la nouvelle confiance qui rend possible de dominer toute laideur... On console celui qui s'est rendu coupable et qui, dans la détresse de sa conscience, ne trouve pas d'issue ; mais sans aucun orgueil, celui qui l'aime sait dissiper le mensonge, encourage la connaissance que le coupable a de lui-même, délivre et fortifie la volonté, montre des voies et des possibilités... Celui qui aime console lorsqu'il sait amollir ce qui s'est figé, faire fondre l'endurcissement sous la chaleur libératrice, pour donner une direction à celui qui en avait perdu le sens...
L'amour humain, vraiment pur et désintéressé, est sans doute capable de consoler ainsi. Mais il se trouve bientôt devant ses limites. Il n'est pas Dieu.
Le Christ nous a envoyé Celui qui est en Dieu « la proximité » entre le Père et le Fils : le Saint-Esprit. Il est l'intimité sacrée de Dieu lui-même. Un mot plein d'amour mystérieux le nomme « le lien », « le baiser ». En lui, Dieu est venu à nous comme consolateur.
Le Saint-Esprit est la proximité. C'est lui, la proximité sacrée, la proximité avec lui-même de Celui que l'on ne peut approcher. Il est l'intériorité de l'inaccessible, la sainteté qui respire l'amour. Il « pénètre les profondeurs de la déité ».
Il est venu à nous pour être en nous ; afin que nous soyons instruits par lui, initiés, comblés et capables de prononcer, d'invoquer et de confesser le nom de Jésus.
Il est venu à nous, en nous, afin de nous rénover par la nouvelle naissance que nous recevons de lui, Sa main touche aux racines de notre vie. Il est le créateur, œuvrant dans la liberté de la pure plénitude d'amour. C'est ainsi qu'il sait consoler.
Le désespoir est infini, sa plénitude amère est inépuisable, multiple comme l'existence elle-même quand elle s'est détachée du cœur de Dieu : désespoir de la détresse qui blesse et épuise ; désespoir de l'existence bornée qui remplit d'angoisse le regard et le souffle ; désespoir de la nostalgie qui s'étiole, de la douleur que personne n'apaise, de la faute qui tourmente, de la faiblesse incapable d'ascension. Désespoir de la solitude quand le cœur ne connaît ni joie ni douleur, quand les choses ne parlent pas, que les jours sont vides et que ce qui arrive perd tout sens ; quand un être sait comment ce serait s'il pouvait aimer — mais il ne le peut pas et « son âme en lui a soif, et il va comme dans un pays désert, sans chemin et sans eau ». Existe-t-il une puissance contre cette puissance ?
Tu connais cette parole : « Envoyez votre Esprit et toutes choses seront créées et vous rénoverez la face de la terre » ? Sais-tu que c'est vrai, qu'il peut venir comme une haleine légère, « soufflant quand il veut, et personne ne peut dire d'où il vient et où il va », et il touche ton âme et tout est changé ? La réalité est demeurée ce qu'elle était, et pourtant, tout est rénové, et maintenant tu prends conscience de ton cœur, tu comprends qu'à toi aussi, il est donné d'aimer, et les choses se remplissent d'un sens délicat et sacré, et tu sais que quelque part tout est bien, et il vaut la peine, il vaut divinement la peine d'exister et de persévérer. Quand ceci arrive à un être — et le Seigneur nous a promis qu'il en serait ainsi pour nous lorsqu'il nous a annoncé le Consolateur — cet être comprend ce qu'est la consolation.
Il est dans cette hymne un mot qui renferme le secret le plus délicat de cette consolation. Après que toutes ces invocations discrètes ont eu lieu « Venez, ô Père des pauvres, venez, donateur des grâces », il est dit : « Venez, lumière des cœurs ».
Un mystère sacré est ici celé et il attend que l'on soit instruit de l'intérieur pour comprendre le miracle de cette lumière.
Nous comprenons qu'il existe une lumière pour les yeux, nous croyons du moins le comprendre : cette lumière qui vient du soleil ou d'une lampe que nous allumons. Nous comprenons encore lorsqu'on parle de la « lumière de l'esprit » ; nous le sentons dès que notre compréhension s'éveille — mais « la lumière du cœur » ? Nous sommes ici devant un grand mystère : que la lumière rayonne où vit la sensibilité… que la proximité, que la nature intime du bien-aimé devienne lumineuse... que le cœur avec son amour ne soit pas aveugle, mais éclairé, voyant, en vérité et seulement alors réellement et uniquement voyant dans une profonde clarté… que la lumière de l'esprit et de la connaissance ne soit pas froide seulement comme un rayonnement lointain, mais ardente et pleine de toute l'intimité de l'approche...
Voilà la consolation de Dieu : un signe qui guide à travers l'erreur, une chaleur qui dissipe la raideur et le froid, un breuvage qui apaise la soif de plénitude infinie, un remède qui guérit ; la pureté, la beauté rendues...
Et puis une autre chose encore, la plus importante : cette hymne qui paraît avoir jailli du silence le plus éloigné du monde, a en vue la vie quotidienne avec tout son poids, sa rumeur, sa détresse. C'est là seulement la véritable consolation.
La consolation dont il est parlé ici doit pénétrer dans ce qui constitue la vie quotidienne. Au milieu du travail, une présence doit apporter le repos ; dans la chaleur et l'accablement, un souffle rafraîchissant doit venir de là-bas, faire jaillir la consolation dans la souffrance et le chagrin... Cette consolation doit être si réelle qu'elle ne tarit pas dans les misères et les tourments de l'existence ; si vivante, cette vie, qu'aucune lassitude ne parvient à l'étouffer.
Elle doit être la consolation du Dieu vivant.
Romano Guardini, Dieu console, in Le Dieu vivant (Artège)

dimanche 18 septembre 2011

En souffrant... Paul Claudel, les "Invités à l'attention"


À Mademoiselle Suzanne Fouché
Mademoiselle,
Vous me demandez de parler, en ce premier numéro de votre Bulletin, à ceux que vous appelez les diminués de Berck, diminués en effet, en ce qui est de l'activité matérielle, mais qui sont aussi des agrandis, des âmes agrandies et approfondies dans des corps entravés. Parmi eux, si je pouvais choisir, je m'adresse non pas à ceux chez qui la maladie n'est qu'un accident, une épreuve momentanée, mais à ceux, pour employer une expression qui paraîtra bien cruelle, chez qui elle est une vocation, une conversion définitive de toute la nature. Je m'adresse aux acclimatés, à ces patients à la manière de Pascal, qui n'attendent pas de guérison, mais qui, leur état une fois accepté, tournent sur cette condition étrange qui est la leur, le regard lucide à la fois du chrétien et du savant, et qui sont capables de méditer cette parole substantielle : « Mon espérance est du côté de mon attention ».
La douleur est une présence et elle exige la nôtre. Une main nous a saisis et nous tient. Nous ne pouvons plus lui échapper, nous ne pouvons plus être ailleurs, nous ne pouvons plus être distraits. Notre oreille est continuellement tendue à ce travail qui se fait en nous, à cette note de lime et de scie, à cette opération sur notre corps d'une volonté qui n'est pas la nôtre et d'une loi étrangère à notre convenance physique. Quelque chose profite de tout ce monde organique, à l'intérieur de nous-mêmes dont, bien portants, nous n'avons pas conscience et que seule nous révèle l'exploration, ou l'assaut, ou l'investissement, ou l'occupation et le blocus, de cet ennemi ingénieux et intime, dont les relations avec nous tiennent à la fois de la violence et de la persuasion.
Une question continuelle est présente à l'esprit du malade : Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi est-ce que je souffre ? Les autres marchent, pourquoi est-ce que je suis immobile ? Les autres rient, courent, travaillent, jouissent de ce beau et vaste monde, suivent un chemin et une carrière, produisent une œuvre, élèvent une famille, s'occupent parmi leurs semblables à une quantité de choses utiles et délicieuses. Qu'est-ce qui m'est arrivé ? Pourquoi est-ce que j'ai été mis de côté, impuissant, inutile, étendu depuis le matin jusqu'au soir pendant des jours et des mois et des années sur la même couche, en compagnie d'événements minuscules et de cette manière du temps dont les normaux ne s'aperçoivent même pas ? Pourquoi est-ce que j'ai été choisi ? Qu'est-ce qui m'a valu cette désignation nominale, cette élection au rôle de passif et l'épinglement au rideau de mon lit de ce programme de tortures à épuiser qui est mon lot, paraît-il, et la chose pour quoi je suis né ?
À cette question terrible, la plus ancienne de l'Humanité, et à laquelle Job a donné sa forme quasi officielle et liturgique, Dieu seul, directement interpellé et mis en demeure, était en état de répondre, et l'interrogatoire était si énorme que le Verbe seul pouvait le remplir en fournissant non pas une explication, mais une présence ; suivant cette parole de l'Évangile : « Je ne suis pas venu expliquer, dissiper les doutes avec une explication, mais remplir, c'est-à-dire remplacer par ma présence le besoin même de l'explication ». Le Fils de Dieu n'est pas venu pour détruire la souffrance, mais pour souffrir avec nous. Il n'est pas venu pour détruire la croix, mais pour s'étendre dessus. De tous les privilèges spécifiques de l'Humanité, c'est celui-là qu'Il a choisi pour Lui-même, c'est du côté de la mort qu'Il nous a appris qu'était le chemin de la sortie et la possibilité de la transformation. Il nous a appris à préférer à toutes les fables des poètes et à toutes les fantaisies de l'imagination ces deux pénibles marches affreusement réelles et praticables. De la nature de l'Homme c'est la souffrance qui Lui a paru l'essentiel. Par Lui elle cesse d'être gratuite, elle paye maintenant quelque chose, et ce quelque chose, c'est le Christ qui est venu nous l'apporter. Il est venu nous montrer ce que nous sommes capables d'acquérir et de réparer en payant, d'acquérir et de réparer pour nous-mêmes et pour les autres avec une monnaie dont le cours est universel et dont la dépense nous est d'ailleurs imposée, le seul choix nous étant laissé de l'employer ou absolument de la perdre. Ainsi l'homme qui souffre n'est pas inutile et oisif. Il travaille et il acquiert par sa collaboration avec la main bienfaisante et cruelle qui est à l’œuvre sur lui, non pas des biens périssables et relatifs, mais des valeurs absolues et universelles dont il a la disposition. Il est tout entier transposé dans la nécessité. Certes sa souffrance est nécessaire, en ce sens qu'il n'est pas libre de la rejeter, mais lui-même est nécessaire à la souffrance. Quelque chose se passe à quoi son corps et son âme, ou disons d'un seul mot, sa présence, est indispensable, et qui ne pourrait exister sans lui. Tout en lui est devenu acte par le sacrifice qui en est fait. Chose merveilleuse ! son travail est d'être travaillé, c'est lui-même qui fournit la matière de cette élaboration mystérieuse, c'est son âme qui subit l'opération de mains aussi savantes et délicates que celles d'un artiste ou d'un créateur, il y a quelqu'un à l’œuvre sur lui qui l'empêche de revenir à l'état vulgaire et qui lui demande autre chose, qui lui pose patiemment, et suivant un mode mystérieusement apparenté à sa propre nature, cent fois et mille fois la même question (dans l'antique sens juridique du mot), jusqu'à ce qu'il ait répondu la réponse essentielle qu'on veut de lui et ce oui qui pour la plupart se confond avec le dernier soupir.
Ainsi la souffrance ressemble à la grâce, en ce qu'elle est une élection gratuite, bien qu'il ne soit pas interdit de trouver parfois entre la nature et le don de Dieu un rapport de convenance. Toutefois il y a cette différence que nous pouvons nous dérober à l'une, mais non pas à l'autre qui nous prend de force. L'une va jusqu'au corps à travers l'âme, l'autre s'adresse à l'âme à travers le corps. L'une est comme un empoisonnement, l'autre comme une voie de fait. Mais toutes deux nous séparent du monde et nous livrent à quelqu'un qui est avec le monde non pas comme la partie dans le tout mais comme la cause dans l'effet. C'est la cause qui nous a faits qui n'est pas contente de son ouvrage et qui le reprend et qui nous oblige à nous apercevoir d'elle. Le Malade et le Saint, c'est quelqu'un que Dieu ne laisse pas tranquille. Un rythme nouveau intervient dans l'engrenage automatique de nos effets et de nos causes, nous frottons, un accident intérieur s'est produit, un doigt s'est introduit qui engourdit et qui pince et qui nous oblige à quelque chose de différent comme marche et comme accommodation.
Je sens trop en relisant les lignes qui précèdent que l'ordre et la bonne composition y manquent. Il y a des répétitions, il y a des phrases d'où sortent toute espèce d'amorces interrompues qu'il faudrait rogner ou provigner, il y en a d'autres qu'il faudrait transporter à d'autres endroits, il suffirait de taper dessus un petit coup pour les caler. Mais j'ai perdu le goût du beau travail scolastique, je préfère suivre ma plume que de la diriger (il y a d'ailleurs une certaine entente entre nous deux). Je préfère à cet ordre immobile dans un carré de papier le mouvement de diverses idées qui se cherchent et après de lents essais ne se retrouvent que pour se séparer.
Et puisque nous parlons d'immobilité, tout le monde bouge, n'est-il pas nécessaire qu'il y ait aussi parmi les hommes des immobiles et ces amis de Dieu qu'Il a choisis pour passer moins, pour être associés de plus près à cette durée qui est le voile de l'éternel Présent ? Qu'il y ait des témoins comme il y a des acteurs ? Chers amis de tous côtés gisants, privés de tout excepté de cette force essentielle et tenace qui vous retient à la vie, et qui peut-être est nécessaire pour maintenir bien d'autres fils tendus qui s'accrochent à vous sans que vous le sachiez, vous êtes ceux qu'on a fait entrer de force comme les Invités de la Parabole. Vous êtes pour toujours ou pour quelque temps les Invités à l'attention. Tous ces gens debout et bougeants et agissants que vous enviez, êtes-vous sûrs qu'ils vivent autant que vous ? Est-ce que la vie pour eux n'est pas un rêve où l'engrenage de l'idée et de l'acte, de l'habitude et du geste, s'opère pour ainsi dire de lui-même et presque sans aucune intervention de la pensée ? Mais vous, Dieu vous a fait un amer loisir. Est-ce que le goût d'une poignée de cerises par exemple n'est pas différent pour le convive repu qui les picore distraitement à la fin d'un bon dîner, ou pour le voyageur altéré et affamé qui les savoure non seulement de la bouche et du palais, mais du plus profond de son cœur et de son estomac ? Est-ce qu'un bouquet de belles fleurs fraîches, une assiette toute remplie et débordante de grosses grappes de raisin, n'apporte pas plus de joie au chevet d'un malade que sur la table à thé d'une Parisienne ? Dans le premier cas, il y a eu simple effleurement rapide du regard et de l'esprit : l'esclave n'a pas le droit de s'arrêter une seconde, il faut qu'il aille à sa tâche. Dans le second cas, il y a communion et la présence solennelle à côté de nous de ces belles choses que Dieu a faites a quelque chose de sacramentel. L'instrument de cette communion est l'attention, le ressort en est le besoin, la matière profonde en est le consentement, comme dans ce sacrement que saint Paul appelle par excellence le grand sacrement et qui est le Mariage. Par le consentement nous nous ouvrons sans réserve à toutes ces belles et bonnes choses qui nous sont offertes et nous leur permettons d'être avec plénitude par rapport à nous tout ce que le Créateur leur a commandé d'être. Mais ne serait-ce pas une idée, au lieu de consentir simplement à ce fruit ou à cette belle rose trempée de pleurs d'argent, de consentir à Dieu ? De faire attention à Lui, bien que ce soit plus difficile ? De consentir du plus profond de notre âme et de notre corps à Lui, et de profiter de ce que nous sommes vaincus pour capituler, pour couler à fond, pour capituler sans articles dans une amère et silencieuse communion qui ne laisse pas un pouce de notre territoire inoccupé ? Cette humanité qu'Il a faite, pourquoi est-ce qu'Il n'y goûterait pas une fois de plus ? Ce calice qu'Il nous a donné à boire, pourquoi est-ce que notre souffrance ne servirait pas à Lui en rafraîchir le goût ? Ces fleurs, après tout, n'étaient que des signes bons à flatter un moment notre contemplation. Mais nous prêtons l'oreille à une nomination insistante et personnelle de notre nom. Nous sommes comme le mineur ou le puisatier enseveli qui entend tout là-bas le travail, le petit grattement de l'ami qui est à l'œuvre pour le délivrer. Il appartient à notre cœur de le devancer, de l'aider par une adroite et sainte immobilité au lieu de le gêner par tous ces pauvres gestes éperdus. « Aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis ». Ah, Seigneur, ce n'est pas demain, c'est aujourd'hui même que Vous avez dit, oui, c'est à cet instant même de suprême torture que cela m'est arrivé, et je ne pouvais comprendre Votre parole que sur la croix.
Paul Claudel, in Dialogues avec la souffrance (Foi Vivante)

vendredi 16 septembre 2011

En glanant... CS Lewis, Homme ou lapin ?


« Ne peut-on pas faire le bien sans être  chrétien ? » Telle est la question à laquelle on m'a demandé de répondre, et d'emblée, avant même de l'aborder, je voudrais faire une remarque. La question a été posée par quelqu'un qui a dû se dire : « Je ne me soucie guère de savoir si le christianisme est vrai ou faux. À quoi bon me creuser la tête à déterminer s'il est plus proche de la réalité que l'idéologie matérialiste ? Tout ce qui m'intéresse est de faire le bien. Mes croyances, je les choisirai non pour leur vérité mais leur utilité ».
En toute franchise, il m'est difficile de sympathiser avec un tel état d'esprit. Car une des particularités qui distingue l'homme des autres animaux est justement sa soif de connaître, de découvrir la réalité, pour le seul plaisir de savoir. Lorsque ce désir est complètement étouffé en l'homme, il a perdu ce qui, à mon sens, fait sa dignité.
D'ailleurs, je ne pense pas que l'un de vous ait cessé d'éprouver ce désir. Il me semble plutôt que quelque prédicateur insensé, à force de répéter combien la foi chrétienne peut vous aider et combien bénéfique elle est pour la société, vous ait fait oublier que le christianisme n'est pas une panacée.
Mais le christianisme prétend rapporter un certain nombre de faits — vous présenter le monde tel qu'il est. Que sa description de l'univers soit vraie ou pas, une fois la question posée, votre esprit naturellement curieux vous poussera à vouloir connaître la réponse. Si le christianisme n'est pas vrai, aucun homme sincère ne consentira à y croire, même s'il est censé lui être très utile ; par contre, s'il est vrai, tout homme sincère voudra y croire, même s'il lui semble dépourvu de toute utilité.
Dès que nous avons saisi cela, une autre conclusion s'impose. Supposons que le christianisme s'avère vrai : il est absolument impossible que ceux qui connaissent cette vérité et ceux qui l'ignorent soient également bien équipés pour faire le bien. Car la connaissance des faits nous pousse nécessairement à agir différemment. Imaginez, par exemple, que vous trouviez un homme mourant d'inanition et que vous vouliez lui apporter les soins adéquats. Si vous n'avez aucune notion de médecine, vous lui servirez probablement un repas substantiel, et votre homme en mourra. Voilà ce qui arrive lorsqu'on agit en étant dans le noir.
Un chrétien et un non-chrétien peuvent tous deux vouloir faire du bien à leur prochain. L'un a la conviction que l'homme vivra éternellement, qu'il a été créé par Dieu et conçu de telle manière qu'il ne trouve son bonheur de façon véritable et durable qu'en étant uni à Dieu, mais qu'il a quitté la bonne voie et que seule la foi obéissante en Jésus-Christ peut le remettre sur le droit chemin. L'autre croit que l'homme est le résultat accidentel de forces aveugles opérant dans la matière, qu'il a commencé en tant que simple animal mais a suivi une évolution plus ou moins régulière, qu'il peut vivre environ soixante-dix ans et accéder pleinement au bonheur à condition qu'il existe de bons services sociaux et des organisations politiques efficaces, et que tout le reste (la vivisection, le contrôle des naissances, le système juridique ou l'éducation) doit être tenu pour « bon » ou pour « mauvais » selon qu'il favorise ou entrave ce prétendu bonheur.
Il faut dire qu'il y a de nombreux points sur lesquels ces deux hommes seraient en accord pour ce qui est de leur action en faveur du prochain. Tous deux approuveraient l'installation du tout-à-l'égout, la création d'hôpitaux et une alimentation équilibrée. Mais tôt ou tard les différences de leurs convictions se projetteraient sur leurs propositions pratiques. Tous deux, par exemple, attacheraient beaucoup d'importance à l'éducation — mais le type d'éducation envisagé par l'un serait sans doute très différent de celui préconisé par l'autre. Par ailleurs, là où le matérialiste se bornerait à demander au sujet d'une action proposée : « Accroîtra-t-elle le bonheur de la majorité ? », il se pourrait fort bien que le chrétien objecte : « Même si elle accroît le bonheur de la majorité, nous ne pouvons pas y participer, étant donné qu'elle est injuste. » Et en tout cas, une différence fondamentale se ferait jour dans leur programme. Aux yeux du matérialiste, une collectivité — une nation, une classe sociale ou une civilisation — a nécessairement plus d'importance qu'un individu. Car l'individu ne vit guère plus de soixante-dix ans, tandis que la collectivité peut durer des siècles. Mais pour le chrétien, c'est l'individu qui prime, car celui-là vivra éternellement ; tandis que les races, les civilisations et toutes les autres collectivités ne sont, en comparaison, que des créations d'un jour.
Ayant des idéologies diamétralement opposées, le chrétien et le matérialiste ne peuvent avoir raison tous les deux. Et celui qui est dans l'erreur agira d'une façon qui ne correspondra pas du tout à la réalité de l'existence. Par conséquent, avec les meilleures intentions du monde, il coopérera à la destruction de son prochain.
Avec les meilleures intentions du monde... ce ne serait donc pas de sa faute ? Certainement que Dieu (s'il existe) ne punira pas un homme pour des erreurs commises par ignorance. Mais est-ce là votre unique préoccupation ? Sommes-nous prêts à courir le risque d'être dans le noir notre vie durant et de causer de ce fait d'irréparables préjudices à autrui, à condition d'être certains de sauver notre peau et de n'encourir ni reproche ni châtiment ? Je ne pense pas qu'un seul de mes lecteurs en soit là. Et quand bien même il y en aurait un, j'aurais encore quelque chose à lui dire.
La question qui se pose à chacun d'entre nous n'est pas : « Quelqu'un peut-il faire le bien sans être chrétien ? » mais : « Le puis-je, moi ? » Nous savons tous qu'il y eut des hommes intègres parmi les non-chrétiens ; des hommes comme Socrate ou Confucius qui n'ont jamais entendu parler du christianisme, ou des hommes comme J.S. Mill qui, en toute sincérité, ne pouvaient y croire. Supposant le christianisme vrai, c'était de bonne foi que ces hommes étaient soit dans l'ignorance, soit dans l'erreur. Si leurs intentions étaient bonnes, comme je le présume (car, bien sûr, il m'est impossible de lire dans le secret de leur cœur), j'espère et je crois que l'ingéniosité et la miséricorde divines sauront remédier au mal que leur ignorance, livrée à elle-même, aura causé à la fois à eux-mêmes et à ceux qu'ils influencèrent. Mais l'homme qui me demande : « Ne puis-je faire le bien sans devenir chrétien ? » n'est, de toute évidence, pas dans la même position. S'il n'avait pas entendu parler du christianisme, jamais il n'aurait posé cette question. Et si, après en avoir entendu parler et l'avoir examiné avec sérieux il était arrivé à la conclusion que cette doctrine est fausse il n'aurait pas non plus formulé une telle question. Celui qui la pose a entendu parler du christianisme et n'est pas du tout certain que celui-ci soit erroné. Sa véritable question est celle-ci : « Ai-je besoin de m'en soucier ? N'est-il pas préférable de trouver une échappatoire pour ne pas réveiller le chat qui dort et continuer à faire le bien ? Les bonnes intentions ne sont-elles pas suffisantes pour avoir la vie sauve et rester irréprochable, sans avoir pour autant à frapper à cette sinistre porte et à m'assurer s'il y a, ou non, quelqu'un à l'intérieur ? »
Il serait peut-être suffisant de répondre à un tel homme que ce qu'il demande, c'est de pouvoir continuer à « faire le bien » avant même d'avoir cherché à découvrir quel est ce « bien » ? Mais ce n'est pas tout. Nous n'avons pas besoin de nous enquérir si Dieu le punira de sa lâcheté et de sa paresse ; il sera puni par où il a péché. L'homme cherche à s'esquiver. Il essaie délibérément de ne pas savoir si le christianisme est vrai ou faux, parce qu'il prévoit des difficultés sans fin si celui-ci se révélait être vrai. Il est semblable à celui qui, délibérément, « oublie » de consulter le tableau d'affichage de peur d'y trouver son nom inscrit pour quelque tâche peu plaisante. Ou encore à celui qui ne contrôle pas son compte en banque par crainte de ce qu'il y trouvera. Ou encore à celui qui n'ira pas consulter son docteur, lorsqu'il sent pour la première fois une mystérieuse douleur, par peur du verdict du médecin.
L'homme qui demeure incroyant pour de telles raisons n'est pas sincère dans son erreur. C'est de mauvaise foi qu'il l'a laissée s'ancrer en lui, et ce manque de sincérité finira par marquer toutes ses pensées et actions : il en résultera une certaine sournoiserie, une vague anxiété au fond de lui-même et un affaiblissement de sa perspicacité. Il a perdu sa virginité intellectuelle. Un rejet honnête du Christ, bien que fautif, sera pardonné et guéri... « Quiconque parlera contre le Fils de l'homme, il lui sera pardonné » (Luc 12.10). Mais se dérober au Fils de l'homme, regarder de l'autre côté, prétendre ne pas l'avoir vu parce que trop absorbé par quelque chose de l'autre côté de la rue, débrancher le téléphone de peur que ce soit lui qui appelle, ne pas ouvrir certaines lettres dont l'écriture est inconnue parce qu'elles pourraient être de lui... ceci est un tout autre problème. Vous pouvez hésiter face à la décision d'être ou non un jour chrétien ; mais vous devriez savoir que vous êtes un homme — non une autruche qui cache sa tête dans le sable.
Sans cesse — l'honneur intellectuel étant tombé très bas de nos jours — j'entends des gens gémir en disant : « Cela m'aidera-t-il et me rendra-t-il heureux ? Pensez-vous vraiment que je serai meilleur en devenant chrétien ? » Si vraiment vous insistez, ma réponse est « oui ». Mais je n'aime pas du tout donner de réponse à ce stade. Voici une porte derrière laquelle, selon certains, le secret de l'univers vous attend. Ceci peut ou non être vrai. Et si cela ne l'est pas, ce que dissimule la porte est simplement la fraude la plus grande, la « fumisterie » la plus colossale qui soit. N'est-il pas de toute évidence du devoir de chaque homme (s'il est un homme et non un lapin) de chercher à savoir la vérité, et de mettre ensuite toute son énergie soit à servir ce secret merveilleux, soit à dévoiler et détruire cette gigantesque mystification ? Face à un tel défi, allez-vous vous laisser complètement absorber par votre « développement moral » béni ?
Entendu ! Le christianisme vous fera grand bien —beaucoup plus de bien que vous ne vouliez ou espériez. Le premier bien qu'il vous fera sera de vous faire rentrer dans la tête (vous n'apprécierez pas cela !) le fait que ce qu'auparavant vous appeliez « bien » —tout ce qu'implique le fait de « mener une vie honnête » et d'« être bon » — n'est guère l'affaire grandiose et capitale que vous croyiez. Il vous apprendra qu'en fait vous ne pouvez être « bon » (pas même pour vingt-quatre heures) en ne comptant que sur vos propres forces morales. Puis il vous montrera que même si vous l'étiez, vous ne seriez pas pour autant parvenu aux fins pour lesquelles vous avez été créé. La simple moralité n'est pas le but de la vie. Vous avez été créé pour autre chose. J.-S. Mill et Confucius (Socrate étant bien plus proche de la réalité) ignoraient tout simplement le sens de la vie. Les gens qui ne cessent de demander s'ils ne peuvent mener une vie honnête sans le Christ ne savent pas pourquoi ils sont sur terre ; s'ils le savaient, ils sauraient qu'une « vie honnête » n'est qu'un piètre ersatz par comparaison à la vraie raison d'être de l'homme. Soit, la morale est indispensable : mais la Vie Divine qui se donne à nous et qui nous appelle à être des dieux nous destine à quelque chose dans laquelle la morale sera incluse. Nous avons à être recréés. Tout ce qu'il y a du lapin en nous doit disparaître — le lapin inquiet, consciencieux et éthique, aussi bien que le lapin lâche et sensuel. Nous saignerons et gémirons, alors que la fourrure nous sera arrachée ; puis, chose étonnante, nous trouverons sous tout cela ce que jamais encore nous n'avions imaginé : un homme vrai, un dieu toujours jeune, un fils de Dieu fort radieux sage, beau et abreuvé de joie.
« Mais quand ce qui est parfait sera venu, ce qui est partiel disparaîtra » (1 Corinthiens 13,10). L'idée d'atteindre le « bien » sans le Christ est basée sur une double erreur. Tout d'abord, nous ne pouvons le faire ; et ensuite, en ayant pour but final de « faire le bien », nous passons à côté de l'essentiel de notre existence. La morale est une montagne que nous ne pouvons escalader de nos propres forces ; et si nous le pouvions, nous ne ferions que périr dans la glace et l'air irrespirable du sommet, n'ayant ces ailes sans lesquelles il est impossible d'accomplir la fin du voyage. Car c'est là que commence l'ascension proprement dite. Les cordes et piolets disparaissent, et il ne nous reste plus qu'à voler.
Clive Staple Lewis, in Dieu au banc des Accusés (Éditions Raphaël)