dimanche 18 septembre 2011

En souffrant... Paul Claudel, les "Invités à l'attention"


À Mademoiselle Suzanne Fouché
Mademoiselle,
Vous me demandez de parler, en ce premier numéro de votre Bulletin, à ceux que vous appelez les diminués de Berck, diminués en effet, en ce qui est de l'activité matérielle, mais qui sont aussi des agrandis, des âmes agrandies et approfondies dans des corps entravés. Parmi eux, si je pouvais choisir, je m'adresse non pas à ceux chez qui la maladie n'est qu'un accident, une épreuve momentanée, mais à ceux, pour employer une expression qui paraîtra bien cruelle, chez qui elle est une vocation, une conversion définitive de toute la nature. Je m'adresse aux acclimatés, à ces patients à la manière de Pascal, qui n'attendent pas de guérison, mais qui, leur état une fois accepté, tournent sur cette condition étrange qui est la leur, le regard lucide à la fois du chrétien et du savant, et qui sont capables de méditer cette parole substantielle : « Mon espérance est du côté de mon attention ».
La douleur est une présence et elle exige la nôtre. Une main nous a saisis et nous tient. Nous ne pouvons plus lui échapper, nous ne pouvons plus être ailleurs, nous ne pouvons plus être distraits. Notre oreille est continuellement tendue à ce travail qui se fait en nous, à cette note de lime et de scie, à cette opération sur notre corps d'une volonté qui n'est pas la nôtre et d'une loi étrangère à notre convenance physique. Quelque chose profite de tout ce monde organique, à l'intérieur de nous-mêmes dont, bien portants, nous n'avons pas conscience et que seule nous révèle l'exploration, ou l'assaut, ou l'investissement, ou l'occupation et le blocus, de cet ennemi ingénieux et intime, dont les relations avec nous tiennent à la fois de la violence et de la persuasion.
Une question continuelle est présente à l'esprit du malade : Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi est-ce que je souffre ? Les autres marchent, pourquoi est-ce que je suis immobile ? Les autres rient, courent, travaillent, jouissent de ce beau et vaste monde, suivent un chemin et une carrière, produisent une œuvre, élèvent une famille, s'occupent parmi leurs semblables à une quantité de choses utiles et délicieuses. Qu'est-ce qui m'est arrivé ? Pourquoi est-ce que j'ai été mis de côté, impuissant, inutile, étendu depuis le matin jusqu'au soir pendant des jours et des mois et des années sur la même couche, en compagnie d'événements minuscules et de cette manière du temps dont les normaux ne s'aperçoivent même pas ? Pourquoi est-ce que j'ai été choisi ? Qu'est-ce qui m'a valu cette désignation nominale, cette élection au rôle de passif et l'épinglement au rideau de mon lit de ce programme de tortures à épuiser qui est mon lot, paraît-il, et la chose pour quoi je suis né ?
À cette question terrible, la plus ancienne de l'Humanité, et à laquelle Job a donné sa forme quasi officielle et liturgique, Dieu seul, directement interpellé et mis en demeure, était en état de répondre, et l'interrogatoire était si énorme que le Verbe seul pouvait le remplir en fournissant non pas une explication, mais une présence ; suivant cette parole de l'Évangile : « Je ne suis pas venu expliquer, dissiper les doutes avec une explication, mais remplir, c'est-à-dire remplacer par ma présence le besoin même de l'explication ». Le Fils de Dieu n'est pas venu pour détruire la souffrance, mais pour souffrir avec nous. Il n'est pas venu pour détruire la croix, mais pour s'étendre dessus. De tous les privilèges spécifiques de l'Humanité, c'est celui-là qu'Il a choisi pour Lui-même, c'est du côté de la mort qu'Il nous a appris qu'était le chemin de la sortie et la possibilité de la transformation. Il nous a appris à préférer à toutes les fables des poètes et à toutes les fantaisies de l'imagination ces deux pénibles marches affreusement réelles et praticables. De la nature de l'Homme c'est la souffrance qui Lui a paru l'essentiel. Par Lui elle cesse d'être gratuite, elle paye maintenant quelque chose, et ce quelque chose, c'est le Christ qui est venu nous l'apporter. Il est venu nous montrer ce que nous sommes capables d'acquérir et de réparer en payant, d'acquérir et de réparer pour nous-mêmes et pour les autres avec une monnaie dont le cours est universel et dont la dépense nous est d'ailleurs imposée, le seul choix nous étant laissé de l'employer ou absolument de la perdre. Ainsi l'homme qui souffre n'est pas inutile et oisif. Il travaille et il acquiert par sa collaboration avec la main bienfaisante et cruelle qui est à l’œuvre sur lui, non pas des biens périssables et relatifs, mais des valeurs absolues et universelles dont il a la disposition. Il est tout entier transposé dans la nécessité. Certes sa souffrance est nécessaire, en ce sens qu'il n'est pas libre de la rejeter, mais lui-même est nécessaire à la souffrance. Quelque chose se passe à quoi son corps et son âme, ou disons d'un seul mot, sa présence, est indispensable, et qui ne pourrait exister sans lui. Tout en lui est devenu acte par le sacrifice qui en est fait. Chose merveilleuse ! son travail est d'être travaillé, c'est lui-même qui fournit la matière de cette élaboration mystérieuse, c'est son âme qui subit l'opération de mains aussi savantes et délicates que celles d'un artiste ou d'un créateur, il y a quelqu'un à l’œuvre sur lui qui l'empêche de revenir à l'état vulgaire et qui lui demande autre chose, qui lui pose patiemment, et suivant un mode mystérieusement apparenté à sa propre nature, cent fois et mille fois la même question (dans l'antique sens juridique du mot), jusqu'à ce qu'il ait répondu la réponse essentielle qu'on veut de lui et ce oui qui pour la plupart se confond avec le dernier soupir.
Ainsi la souffrance ressemble à la grâce, en ce qu'elle est une élection gratuite, bien qu'il ne soit pas interdit de trouver parfois entre la nature et le don de Dieu un rapport de convenance. Toutefois il y a cette différence que nous pouvons nous dérober à l'une, mais non pas à l'autre qui nous prend de force. L'une va jusqu'au corps à travers l'âme, l'autre s'adresse à l'âme à travers le corps. L'une est comme un empoisonnement, l'autre comme une voie de fait. Mais toutes deux nous séparent du monde et nous livrent à quelqu'un qui est avec le monde non pas comme la partie dans le tout mais comme la cause dans l'effet. C'est la cause qui nous a faits qui n'est pas contente de son ouvrage et qui le reprend et qui nous oblige à nous apercevoir d'elle. Le Malade et le Saint, c'est quelqu'un que Dieu ne laisse pas tranquille. Un rythme nouveau intervient dans l'engrenage automatique de nos effets et de nos causes, nous frottons, un accident intérieur s'est produit, un doigt s'est introduit qui engourdit et qui pince et qui nous oblige à quelque chose de différent comme marche et comme accommodation.
Je sens trop en relisant les lignes qui précèdent que l'ordre et la bonne composition y manquent. Il y a des répétitions, il y a des phrases d'où sortent toute espèce d'amorces interrompues qu'il faudrait rogner ou provigner, il y en a d'autres qu'il faudrait transporter à d'autres endroits, il suffirait de taper dessus un petit coup pour les caler. Mais j'ai perdu le goût du beau travail scolastique, je préfère suivre ma plume que de la diriger (il y a d'ailleurs une certaine entente entre nous deux). Je préfère à cet ordre immobile dans un carré de papier le mouvement de diverses idées qui se cherchent et après de lents essais ne se retrouvent que pour se séparer.
Et puisque nous parlons d'immobilité, tout le monde bouge, n'est-il pas nécessaire qu'il y ait aussi parmi les hommes des immobiles et ces amis de Dieu qu'Il a choisis pour passer moins, pour être associés de plus près à cette durée qui est le voile de l'éternel Présent ? Qu'il y ait des témoins comme il y a des acteurs ? Chers amis de tous côtés gisants, privés de tout excepté de cette force essentielle et tenace qui vous retient à la vie, et qui peut-être est nécessaire pour maintenir bien d'autres fils tendus qui s'accrochent à vous sans que vous le sachiez, vous êtes ceux qu'on a fait entrer de force comme les Invités de la Parabole. Vous êtes pour toujours ou pour quelque temps les Invités à l'attention. Tous ces gens debout et bougeants et agissants que vous enviez, êtes-vous sûrs qu'ils vivent autant que vous ? Est-ce que la vie pour eux n'est pas un rêve où l'engrenage de l'idée et de l'acte, de l'habitude et du geste, s'opère pour ainsi dire de lui-même et presque sans aucune intervention de la pensée ? Mais vous, Dieu vous a fait un amer loisir. Est-ce que le goût d'une poignée de cerises par exemple n'est pas différent pour le convive repu qui les picore distraitement à la fin d'un bon dîner, ou pour le voyageur altéré et affamé qui les savoure non seulement de la bouche et du palais, mais du plus profond de son cœur et de son estomac ? Est-ce qu'un bouquet de belles fleurs fraîches, une assiette toute remplie et débordante de grosses grappes de raisin, n'apporte pas plus de joie au chevet d'un malade que sur la table à thé d'une Parisienne ? Dans le premier cas, il y a eu simple effleurement rapide du regard et de l'esprit : l'esclave n'a pas le droit de s'arrêter une seconde, il faut qu'il aille à sa tâche. Dans le second cas, il y a communion et la présence solennelle à côté de nous de ces belles choses que Dieu a faites a quelque chose de sacramentel. L'instrument de cette communion est l'attention, le ressort en est le besoin, la matière profonde en est le consentement, comme dans ce sacrement que saint Paul appelle par excellence le grand sacrement et qui est le Mariage. Par le consentement nous nous ouvrons sans réserve à toutes ces belles et bonnes choses qui nous sont offertes et nous leur permettons d'être avec plénitude par rapport à nous tout ce que le Créateur leur a commandé d'être. Mais ne serait-ce pas une idée, au lieu de consentir simplement à ce fruit ou à cette belle rose trempée de pleurs d'argent, de consentir à Dieu ? De faire attention à Lui, bien que ce soit plus difficile ? De consentir du plus profond de notre âme et de notre corps à Lui, et de profiter de ce que nous sommes vaincus pour capituler, pour couler à fond, pour capituler sans articles dans une amère et silencieuse communion qui ne laisse pas un pouce de notre territoire inoccupé ? Cette humanité qu'Il a faite, pourquoi est-ce qu'Il n'y goûterait pas une fois de plus ? Ce calice qu'Il nous a donné à boire, pourquoi est-ce que notre souffrance ne servirait pas à Lui en rafraîchir le goût ? Ces fleurs, après tout, n'étaient que des signes bons à flatter un moment notre contemplation. Mais nous prêtons l'oreille à une nomination insistante et personnelle de notre nom. Nous sommes comme le mineur ou le puisatier enseveli qui entend tout là-bas le travail, le petit grattement de l'ami qui est à l'œuvre pour le délivrer. Il appartient à notre cœur de le devancer, de l'aider par une adroite et sainte immobilité au lieu de le gêner par tous ces pauvres gestes éperdus. « Aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis ». Ah, Seigneur, ce n'est pas demain, c'est aujourd'hui même que Vous avez dit, oui, c'est à cet instant même de suprême torture que cela m'est arrivé, et je ne pouvais comprendre Votre parole que sur la croix.
Paul Claudel, in Dialogues avec la souffrance (Foi Vivante)