mardi 17 mai 2011

En méditant... Hans Urs von Balthasar, Bouc émissaire et Trinité

Pourquoi ce procès, se terminant par une condamnation à mort, qui a eu lieu il y a presque deux mille ans préoccupe-t-il l'humanité encore aujourd'hui ? N'y a-t-il pas eu d'innombrables autres simulacres de procès tout aussi spectaculaires, jusqu'à nos jours, dont l'injustice criante devrait autant nous émouvoir et nous occuper aussi durablement que l'antique procès qui a eu lieu à Jérusalem au moment de la pâque. Mais toute la cruauté des camps d'extermination et des archipels du goulag occupent moins l'humanité — à en juger d'après le flux incessant et même grandissant de livres et de débats sur Jésus — que l'exécution de cet innocent que rapporte la Bible : même Dieu — en le ressuscitant d'entre les morts — a pris son parti et confirmé son droit.
Aurait-il donc été — on en discute — le grand bouc émissaire, unique et définitif de l'humanité qui l'a chargé de toute sa culpabilité, et qui, comme agneau de Dieu, a enlevé cette culpabilité ? C'est ce qu'affirme un ethnologue contemporain, René Girard, dont les livres font grande sensation ces dernières années en Amérique, en France et maintenant aussi en Allemagne. D'après lui, toute culture humaine depuis l'origine repose sur le mécanisme du bouc émissaire, c'est-à-dire sur l'invention astucieuse des hommes pour surmonter leurs agressions mutuelles et trouver une paix provisoire : en concentrant ces agressions sur un bouc émissaire, choisi presque au hasard, en le désignant comme victime, ce qui devrait apaiser telle ou telle divinité en colère ; mais cette colère divine ne serait, d'après Girard, rien d'autre que l'agressivité mutuelle des hommes. Et si ce mécanisme doit sans cesse se répéter après un temps de paix relative pour que l'histoire du monde puisse se poursuivre à peu près convenablement, il aurait atteint son point culminant dans le rejet général de Jésus par les païens, par les juifs et par les chrétiens : les péchés de tous sont déchargés sur Jésus, il les aurait vraiment pris sur lui et emportés, si bien que celui qui le croit peut désormais vivre en paix avec ses frères.
La pensée de Girard est intéressante ; elle permet d'actualiser d'une manière nouvelle le procès de Jésus. Mais à lui aussi il faut poser la question : pourquoi cette mise à mort précisément serait-elle, après tant d'autres, l'événement final de l'histoire du monde et l'avènement de la fin des temps ? Les hommes se sont déchargés de leur culpabilité sur beaucoup d'innocents boucs émissaires, pourquoi alors ce seul porteur des péchés aurait-il apporté un changement global pour le monde ?
Pour le croyant, la réponse est simple : ce qui est d'une efficacité décisive, ici, ce n'est pas le fait qu'une fois de plus nous nous serions défait volontiers de notre culpabilité. Naturellement, personne ne veut endosser la responsabilité : Pilate s'en lave les mains et se déclare innocent, les juifs se retranchent derrière leur Loi, qui leur prescrit de condamner tout blasphémateur, ils agissent par piété et crainte de Dieu. Même Judas regrette ce qu'il a fait, et redonne l'argent du sang ; et comme on ne le lui reprend pas, il le jette aux pieds des grands prêtres. Personne ne veut en être responsable. Mais c'est justement en voulant s'en disculper, qu'ils sont convaincus par Dieu qu'ils sont coresponsables de la mort de ce juste. En fin de compte, ce n'est pas ce que font les hommes qui est important.
Mais l'important, c'est qu'il se trouve quelqu'un qui veut et peut prendre sur lui leur faute. Aucun des autres boucs émissaires ne l'a pu. C'est à cause de cette capacité de prendre sur lui, que, selon la compréhension du Nouveau Testament, le Fils de Dieu s'est fait homme. Pour vivre en vue de « l'heure » qui l'attend à la fin de sa vie, en vue du terrible baptême dont, disait-il, il devait être baptisé ; en vue de l'heure où ce n'est pas seulement extérieurement qu'il serait enchaîné et traîné devant les tribunaux, où ce n'est pas seulement son corps qui serait déchiré par la flagellation et cloué sur la croix, mais l'heure qui s'introduit jusque dans son âme, dans son esprit, dans sa plus intime relation à Dieu son Père, et qui remplit tout de la frayeur mortelle de l'abandon, comme d'une substance totalement étrangère, hostile, mortellement empoisonnée qui lui interdit tout accès à la source qui le fait vivre.
C'est dans l'horreur de ces ténèbres, dans cet abandon loin de Dieu qu'il prononce les paroles au mont des Oliviers : « S'il est possible, Père, éloigne de moi cette coupe ». La coupe dont il est question est bien connue de l'Ancien Testament : c'est la coupe remplie de la colère et du courroux de Dieu, que les pécheurs doivent boire jusqu'à la lie, qui menace et qui est imposée à maintes reprises à Jérusalem l'infidèle ou aux peuples ennemis comme Babylone. C'est dans la même horreur d'obscurcissement spirituel qu'il pousse le cri sur la croix demandant pourquoi Dieu a abandonné le supplicié. Celui qui crie sait seulement qu'il est abandonné, mais, dans une telle obscurité, il ne peut plus savoir pourquoi. Il ne doit pas le savoir, car la seule pensée qu'il pourrait s'agir de porter les ténèbres des autres, serait un allégement, un rayon de lumière. Mais même cela ne lui est pas concédé pour le moment, car, avec un sérieux absolu, il s'agit du rétablissement de la relation entre Dieu et le monde coupable.
Celui qui traverse douloureusement cette nuit est simplement l'Innocent, car personne d'autre ne pourrait supporter cela efficacement pour les autres. Quel autre homme, ordinaire ou exceptionnel, aurait en lui l'espace suffisant pour accueillir tout le péché du monde ? Un seul peut avoir en lui un tel espace : celui qui est le vis-à-vis divin du Père éternel, à savoir le Fils qui est Dieu, même comme homme.
C'est un mystère insondable, car il y a une différence infinie entre le sein qui engendre en Dieu, le Père, et le fruit engendré, le Fils, bien que les deux soient un seul Dieu en l'Esprit Saint. Certains théologiens l'affirment de nos jours avec raison : c'est sur la croix précisément que cette différence devient tout à fait évidente et que le mystère de la Trinité divine est pleinement révélé. La distance est si grande — car en Dieu tout est infini — que toute l'aliénation et le péché du monde y trouvent place, que le Fils peut les assumer dans sa relation au Père, sans que l'amour mutuel éternel entre le Père et le Fils dans l'Esprit Saint en souffre ou même en soit modifié. Le péché est détruit par le feu de cet amour, car « Dieu, dit l'Écriture, est un feu dévorant », qui ne tolère en lui rien d'impur, mais le détruit.
Jésus le Crucifié subit à notre place notre éloignement de Dieu et notre obscurité, et cela d'autant plus douloureusement qu'il n'en est pas responsable. Cette situation ne lui est pas familière, mais étrangère et tout simplement horrible. Oui, il souffre plus profondément que ce qu'un homme ordinaire peut endurer, même s'il était condamné à être loin de Dieu, car seul le Fils fait homme sait réellement qui est le Père et ce que signifie d'être privé de Lui, de l'avoir perdu apparemment pour toujours.
Cela n'a aucun sens d'appeler cette souffrance enfer, car il n'y a aucune haine de Dieu en Jésus, mais seulement une souffrance plus profonde et plus intemporelle que ce qu'un homme ordinaire pourrait supporter dans sa vie ou après sa mort.
De même, nous ne dirons en aucun cas que Dieu le Père « punit » le Fils souffrant à notre place. Ce n'est pas de punition qu'il s'agit, car l'œuvre qui est en train de s'accomplir entre le Père et le Fils sous l'action de l'Esprit Saint est pur amour, le plus pur qui soit ; elle ne peut donc être qu'une œuvre accomplie dans la plus authentique liberté, aussi bien par le Fils que par le Père et l'Esprit Saint. L'amour de Dieu est d'une telle richesse qu'il peut prendre aussi cette forme d'obscurité par amour pour notre monde obscur.
Et nous-mêmes, que pouvons-nous faire ? « De la sixième à la neuvième heure, l'obscurité se fit sur tout le pays. » Comme si le cosmos percevait ce qui se passe ici de décisif, comme s'il prenait part aux ténèbres qui envahissent l'âme du Christ. Il n'est pas nécessaire que nous y prenions part aussi nous : nous sommes suffisamment étrangers et obscurs sans cela. Il nous suffirait, dans le monde obscur qui nous entoure, de nous accrocher fermement à la foi, et de tenir pour vrai que c'est aux ténèbres du Golgotha que nous sommes redevables de toute cette lumière intérieure, de toute cette joie et cette assurance, de toute cette confiance en la vie, et de ne jamais oublier d'en remercier Dieu.
Dans cette action de grâces, nous pouvons également exprimer, tout à fait marginalement, la demande que, si Dieu le permet et si cela pouvait contribuer à la réconciliation du monde avec Dieu, nous puissions participer un tout petit peu aux souffrances de la Croix, à l'angoisse et l'obscurité intérieures. Jésus nous dit lui-même qu'une telle participation est possible quand il nous demande de porter chaque jour notre croix. (cf. Lc 14.26) Paul aussi l'affirme lorsqu'il dit souffrir ce que le Christ lui a réservé à lui et aux chrétiens. Lorsque notre vie devient difficile et nous semble une impasse, nous pouvons garder confiance : cette obscurité même peut être incluse dans la grande obscurité de la rédemption qui laisse poindre la lumière de Pâques. Et lorsque ce qui nous est demandé paraît trop lourd, lorsque les souffrances deviennent intolérables et que le destin qui nous est imposé paraît presque un non-sens, c'est alors que nous sommes le plus proche de l'homme crucifié sur le lieu du crâne, car il a vécu la même chose pour nous, par anticipation, avec une inconcevable intensité. Nous ne pouvons exiger alors que ce qui paraît être un non-sens prenne un sens qui nous tranquillise ; nous ne pouvons que persévérer en silence, comme le crucifié, sans visibilité face à l'obscur abîme de la mort. Au-delà de cet abîme nous attend ce que nous ne pouvons pas voir maintenant, ni même croire, un autre abîme de lumière où toute la souffrance du monde est assumée dans le cœur toujours ouvert de Dieu. II nous sera alors permis, avec l'apôtre Thomas, de poser notre main dans cette plaie béante : plaie où nous pourrons ressentir corporellement que l'amour de Dieu dépasse toute pensée humaine, pour prier avec le disciple : « Mon Seigneur et mon Dieu ».
 

Hans Urs von Balthasar, in Tu couronnes l’année de Tes bontés

samedi 14 mai 2011

En fondant... Elio Sgreccia, Le conflit entre la vie de la mère et la vie du nouveau-conçu

L’avortement « thérapeutique »
[ndvi : nous sommes passés maintenant à l’interruption « médicale » de grossesse (IMG), le « thérapeutique » étant quand même un peu gros…]
Le conflit entre la vie de la mère et la vie du nouveau-conçu
Il convient d'apporter tout de suite quelques précisions et distinctions sur ce thème particulier.
Avant tout, il faut dire que la qualification de « thérapeutique » est impropre, car il ne s'agit pas, en effet, de thérapie, si ce n'est dans un sens impropre et élargi. Nous avons déjà rappelé quelles sont les conditions pour que l'on puisse parler de principe thérapeutique : l'une d'entre elles est que l'intervention médico-chirurgicale soit directement destinée à soigner ou à enlever la partie malade du corps ; dans le cas dont il est question, il ne s'agit pas d'agir sur une maladie en cours mais, bien au contraire, on envisage la suppression du fœtus (sain) pour éviter que la santé de la mère ne s'aggrave ou que sa vie ne soit mise en danger. Le passage ne se fait pas de l'action thérapeutique sur la maladie pour rétablir la santé, mais il se présente plutôt comme une action sur ce qui est sain (sur le fœtus qui peut aussi être sain), pour prévenir une maladie ou le risque de mort. Il serait plus juste alors de parler d'interruption de grossesse, en présence de danger pour la vie ou pour la santé de la mère1.
Une autre clarification s'avère nécessaire pour comprendre l'« avortement indirect » qui, au contraire, entrerait dans l'acception proprement thérapeutique : c'est ce qui se produit quand on enlève une tumeur de l'utérus et que cela provoque indirectement la mort du fœtus. Cette distinction n'est plus utilisée aujourd'hui, et le problème ne se pose même plus sur le plan éthique, alors que l'on use le terme d'« avortement indirect » pour indiquer l'avortement « thérapeutique », objet de notre étude, qui est une tout autre question tant du point de vue éthique que médical.
L'acception et l'extension que l'on entend donner à l'expression « avortement thérapeutique » est d'une très grande importance, non seulement dans la littérature médicale mais aussi dans les législations les plus récentes.
Selon A. Bompiani2, nous pouvons faire les distinctions suivantes :
1. L'avortement « thérapeutique » est proposé comme l'unique moyen de sauver la vie de la mère, car la poursuite de la grossesse causerait avec une certitude scientifique la mort de la mère.
Cette hypothèse peut donner lieu à deux situations :
a) la poursuite de la grossesse comporterait la mort certaine de tous les deux ;
b) la poursuite de la grossesse comporterait avec certitude la mort de la mère, mais avec l'espoir de sauver l'enfant.
2. L'avortement « thérapeutique » est proposé pour sauvegarder la santé de la mère. Cette hypothèse aussi présente des situations à des degrés divers :
a) l'éventualité que la poursuite de la grossesse représente un risque mortel pour la vie de la mère plus qu'un préjudice pour sa santé ;
b) l'hypothèse que la poursuite de la grossesse comporte une aggravation permanente de la santé de la mère. Les limites deviennent plus floues et les prévisions difficiles pour ainsi dire presque impossibles, spécialement si par santé l'on n'entend pas seulement la dimension organique, mais également la dimension psychologique ou psychique ;
c) il s'agit simplement d'un intérêt pour la santé en général, compris en tant qu'« état de bien-être complet physique, psychologique et émotionnel » ;
d) on considère comme incidences sanitaires les répercussions psychologiques résultant de l'aggravation prévisible des conditions économiques, du fait qu'il s'agit d'une conception non désirée, de la crainte ou de la prévision d'un fœtus atteint d'anomalies ou de malformations.
Des hypothèses sont échafaudées dans ce cadre qui aboutissent à admettre, sous le nom d'« avortement thérapeutique », les cas de l'avortement eugénique (malformation ou maladie du fœtus), de la motivation contraceptive (enfant non désiré) et des motivations socio-économiques. Il faut reconnaître que l'extension progressive, au-delà des « indications médicales », a souvent été motivée par des raisons politiques, pour inclure sous la mention « thérapeutique » et sous l'aspect de « réglementation » de l'avortement toute la casuistique des instances contraceptives et de la « libéralisation ».
Le texte de la loi italienne 194/78 indique à l'art. 4 : « pour l'interruption volontaire de grossesse dans les quatre-vingt-dix premiers jours, la femme qui présente des circonstances pour lesquelles la poursuite de la grossesse, l'accouchement ou la maternité comporteraient un grave danger pour la santé physique ou psychique, par rapport à son état de santé, ou à ses conditions économiques, ou sociales ou familiales, ou aux circonstances dans lesquelles a eu lieu la conception, ou en prévision d'anomalies ou de malformations du nouveau-conçu, peut s'adresser à une consultation publique (instituée selon l'art. 2, lettre a), de la loi du 29 juillet 1975, n° 405, ou à une structure socio-sanitaire habilitée de la région, ou à un médecin de son choix ».
On peut se rendre compte de la multiplicité des « indications » ; elles incluent tout type de motivation socio-économique, et cette formulation du « grave danger » ne correspond pas à une interprétation ni d'ordre médical ni de type juridique.
On passe pratiquement de l'avortement « thérapeutique » à l'avortement conçu comme « moyen de contrôle des naissances », motivation exclue par la loi elle-même à l'art. 1, mais en fait réintroduite à l'art. 4. L'histoire de l'application de cette loi a confirmé cette interprétation subreptice et extensive. Voyons ce que dit l'art. 6 de la loi italienne, après les quatre-vingt-dix jours : « L'interruption volontaire de grossesse, après les quatre-vingt-dix premiers jours, peut être pratiquée :
a) quand la grossesse ou l'accouchement comporte un grave danger pour la vie de la femme ;
b) quand des processus pathologiques ont été constatés, y compris ceux concernant des anomalies importantes ou des malformations chez l'enfant à naître, qui entraînent un grave danger pour la santé physique ou psychique de la femme ».
Les « indications » de l'avortement thérapeutique
Il est nécessaire de donner des précisions supplémentaires sur la consistance et l'importance des indications médicales en la matière.
a) avant tout, il existe des conditions organiques de fait qui compliquent la grossesse, ou pour lesquelles la grossesse provoque une aggravation des conditions de santé ; elles sont, de toute façon, toujours mieux contrôlables et susceptibles d'être compensées par une assistance adéquate.
Les progrès de la médecine et de l'assistance médicale permettent de réduire toujours plus les risques pour la vie et pour la santé de la mère. Il est évident que, dans ces cas, l'interruption de grossesse est, même du seul point de vue médical et déontologique, injustifiée.
b) il existe, ensuite, des conditions de santé qui sont normalement prises en considération pour l'IVG, mais pour lesquelles l'interruption a une incidence encore plus négative sur la santé que la poursuite de la grossesse, ou qui, de toute façon, n'apporterait pas une réelle amélioration. Il est évident que là aussi l'interruption n'est pas justifiée médicalement.
c) il existe, enfin, des conditions où l'aggravation est réelle, mais peut être affrontée avec des méthodes thérapeutiques autres que l'interruption (la dialyse périodique chez les femmes enceintes souffrant d'une grave insuffisance rénale, la chirurgie cardiaque pour les femmes ayant des défauts cardiaques).
Il n'est pas nécessaire de s'étendre davantage sur ces cas pour comprendre que la vraie thérapie, celle qui élimine directement la maladie sans offenser la vie du fœtus, est l'unique thérapie licite.
Sans nous arrêter sur les indications socio-économiques qui, toutes réelles qu'elles soient, ne peuvent être mises sur le même plan que la vie de l'enfant à naître, il y aurait lieu de revoir rigoureusement, avant tout, sur le plan médical et déontologique, la série des « indications » médicales pour pratiquer l'IVG. Un grand nombre de ces « indications » ont, à la lumière des progrès de la science et de l'assistance médicale, perdu leur raison d'être.
La tuberculose, les cardiopathies, les maladies vasculaires, les maladies de l'appareil hématopoïétique (certaines formes d'anémie), les maladies rénales, les maladies hépatiques et pancréatiques, les maladies gastro-intestinales, la chorée gravidique, la myasthenia gravis, les tumeurs (à l'exception de celles de l'appareil génital) : toutes ces maladies sont indiquées comme motif à « indications ». Mais une étude approfondie de chacune d'entre elles, à la lumière de ce qui vient d'être dit, permet de conclure que le fondement médical de ces « indications » est très réduit et que les cas où, en l'absence d'alternative thérapeutique, subsiste un risque réel pour la vie ou pour la santé de la mère sont en forte et progressive diminution.
Nous pouvons citer, littéralement, les conclusions de A. Bompiani « Compris comme un acte capable de soustraire la patiente au danger de mort imminente et comme une intervention thérapeutique irremplaçable pour parvenir à cette fin, l'avortement thérapeutique a réellement perdu beaucoup de terrain et ne trouve plus sa place logique dans les critères modernes d'assistance sociale : tout au contraire, dans un grand nombre de cas aigus, il s'est révélé plus nuisible qu'utile juste- ment à cause de l'état de "décompensation" maternelle »3.
L'appréciation éthique à propos de l'avortement thérapeutique
Il faut reconnaître, ou tout du moins supposer, qu'il peut se présenter des cas où la grossesse peut constituer une circonstance aggravante :
a) les conditions socio-économiques, ayant des répercussions sur l'état de santé psychique de la patiente ;
b) les conditions de santé physique comportant une aggravation permanente de celle-ci ;
c) un état de réel et grave danger pour la vie de la mère allant jusqu'à devoir choisir, dans l'hypothèse la plus grave, entre la vie de la mère et la perte de la mère et de l'enfant.
Les indications de caractère éthico-rationnel devront s'orienter selon les lignes de pensée et de comportement suivantes, conformes à une vision personnaliste de l'homme.
1. Il faut partir du fait et du principe éthique de base : la personne humaine est la plus grande valeur dans le monde et elle transcende tout autre bien temporel et toute considération économique4. C'est pourquoi les autorités publiques et la communauté doivent prendre en considération les raisons qui se rattachent aux motivations économiques, en ce sens qu'il faut adapter l'économie à la personne et non pas sacrifier la personne à l'économie. Cela est d'autant plus vrai si l'on considère que la vie de chaque individu n'est pas seulement un bien personnel inaliénable, mais aussi un bien social et appartenant à tous : la société a, donc, l'obligation de la défendre et de la promouvoir.
2. Même la motivation dite « sociale » (nombre des enfants, engagements éducatifs, etc.) ne peut prévaloir sur la valeur de la vie personnelle, même d'une seule personne.
Au niveau ontologique et axiologique, la personne précède la société, car la société tire son origine des personnes ; c'est en complétant et en aidant la croissance de chaque personne que la société trouve son fondement. La société est, donc, pour les personnes et des personnes. C'est pourquoi, même le principe de la « mise en balance » des valeurs est inconsistant du point de vue éthique, quand il est appliqué à la justification sociale de l'avortement. Il n'existe aucune mise en balance, mais une harmonie et une subordination des valeurs sociales par rapport à la personne humaine. C'est la philosophie du droit, outre celle de la médecine, qui est ici mise en jeu. La mise en comparaison même entre individu et société dans son ensemble est impossible, parce que la valeur-personne n'est pas une valeur numérique et quantitative, mais une valeur ontologique et qualitative. Aussi ceux qui autorisent le meurtre direct d'une personne innocente portent atteinte à la valeur qui donne sa fondation à toute la société et à chaque personne5.
3. La vie physique, dont il s'agit ici, même si elle ne représente pas la totalité des valeurs de la personne, représente le fondement premier et indispensable de toutes les autres valeurs personnelles.
Aussi la suppression de la vie physique de l'enfant à naître par l'avortement, même « thérapeutique », équivaut à compromettre totalement toutes les valeurs temporelles qui se basent nécessairement sur la vie physique.
4. Le principe « thérapeutique » est, ici, invoqué abusivement et extrapolé, comme nous l'avons déjà indiqué, non seulement parce que très souvent les possibilités alternatives à l'élimination du fœtus ne sont pas prises en examen, mais aussi parce que la finalité thérapeutique est indirecte et passe à travers la suppression d'un bien suprême, la vie.
C'est pourquoi dans la confrontation entre santé de la mère et vie du fœtus, la comparaison est déséquilibrée et viciée et, de toute façon, l'on ne peut pas instrumentaliser la vie de l'enfant à naître pour le bien de la santé (bien secondaire par rapport à la vie) de la mère ; il faudrait aussi prendre en considération le fait que la maternité comporte, en soi, un risque pour la santé, comme tout autre devoir de la vie.
5. L'obligation éthique de la société, de la science et des individus prévoit l'engagement de prévenir, par des moyens légitimes et licites, les situations de risque et de détérioration de la santé des femmes enceintes, pour leur garantir la meilleure assistance hospitalière et technique, c'est-à-dire pour orienter la politique sanitaire vers le soutien de la vie, et non pas vers sa suppression trop facile. La science est pour la vie, la société est pour la personne : tel est l'engagement éthique de fond.
Les cas dramatiques
Ceci dit, même en présence d'appréciations plus rigoureusement scientifiques et même en ayant affaire à des consciences informées et intègres du point de vue éthique, il faut admettre qu'il existe des cas, en nombre plus limité cependant que ceux prévus par les lois abortistes, où le conflit entre la vie de l'enfant à naître et la survie de la mère se pose dans tout son drame humain tant aux parents, qu'aux professionnels de la médecine et qu'au personnel paramédical.
Nous allons maintenant nous occuper de ces cas dramatiques, restant fidèle à une attention multiple : l'attention au drame subjectif, l'attention concernant l'implication personnelle et professionnelle du médecin, du chirurgien ou du gynécologue, et la vision objective des valeurs en question et de la ligne éthique à suivre.
Théoriquement, et peut-être même pas seulement de façon théorique, on peut distinguer deux degrés dans le cas du conflit entre la vie de la mère et la vie du fœtus :
a) la poursuite de la grossesse cause non seulement la mort de la mère, mais ne sauve même pas l'enfant ; par contre, l'avortement provoqué représente pour la mère, le salut ;
b) la poursuite de la grossesse comporte la mort de la mère, alors que l'on peut espérer sauver l'enfant.
Nous nous référons avant tout aux positions éthiques relatives au premier cas, beaucoup plus complexe et grave et qui, de par lui-même, éclaire déjà le deuxième cas.
Certains moralistes, même de milieu catholique, ont, dans le premier cas, cherché des motivations destinées à justifier l'avortement dans le but de sauver la mère, toujours dans le cas où l'alternative est la perte de la mère et de l'enfant. Examinons l'une après l'autre ces motivations :
1. Le conflit des devoirs. Le médecin a le devoir de soutenir la vie de la mère et le devoir de faire naître l'enfant ; ne pouvant les assumer tous les deux, et le conflit se situant dans les choses et non pas dans la volonté des personnes, on choisit le devoir qui est le plus accessible6. Il faut remarquer que déjà ici le choix ne passe pas à travers une assistance prioritaire à la mère, dont dépend involontairement la mort du fœtus ; mais il s'agit d'un choix meurtrier, au moyen d'une action directe de suppression du fœtus vivant. Cet auteur qui propose cette thèse indique que cela ne peut s'accomplir qu'« avec crainte et tremblement ».
2. La qualification subordonnée du fœtus déjà condamné. L'on ne peut pas appeler de plein droit vie humaine le fœtus qui est déjà condamné à mourir de lui-même : on peut, dans ces cas, considérer l'avortement comme une anticipation de la mort, motivée par surcroît par le salut de la mère7.
Il n'est pas difficile de déceler une difficulté dans cette thèse : le fait que l'enfant soit de lui-même condamné à mourir ne constitue pas une raison suffisante pour le supprimer, car l'on ne peut pas comparer la mort naturelle au meurtre direct, autrement n'importe quel acte d'euthanasie pourrait aussi être justifié.
3. L'appréciation globale. On considère que le problème d'assistance mère-enfant en danger est un problème global ; globale est aussi l'activité du médecin responsable : dans cette globalité, ne pouvant obtenir un plein et complet succès, on cherche à obtenir le succès possible8 ; cette ligne directrice se fonde, d'ailleurs, sur l'engagement de protéger la vie, engagement qui est mieux garanti avec le salut de la vie de la mère.
Cette solution aussi est empiriquement critiquable car, en réalité, il ne s'agit pas d'un fait global même si les vies sont au nombre de deux ; et l'engagement de défense de la vie (de la mère) n'autorise pas le moyen disproportionné et monstrueux de la suppression du fœtus ; et l'intention de celui qui agit (finis operantis)ne peut faire abstraction de l'objectivité réelle de l'action (finis operis).
4. Avortement indirect. Le principe de l'action à double effet, un effet bon et un effet mauvais, est bien connu : dans ces cas-là, il est licite d'effectuer l'action en vue de l'effet bon, même s'il en découle indirectement un effet négatif non désiré. La confirmation nous en est donnée par l'admissibilité et la licéité de l'avortement indirect, dans le cas de l'ablation d'une tumeur9.
Toutefois, même dans ce cas, les choses ne se présentent pas de la même manière, car dans le cas en question l'action directe est la suppression du fœtus, l'effet indirect est le salut de la mère. Le vieux concept : non sunt facienda mala ut veniant bona est appliqué et pris en considération ici afin que soient licites et la fin et le moyen.
5. Enfin, l'autre motivation : la non absoluité de la norme. Ne pas tuer ne constitue pas une norme absolue, parce qu'elle a toujours eu des exceptions justifiées : la légitime défense contre un agresseur injuste, le sacrifice pour le bien du prochain, la peine de morts10. Même ce raisonnement, qui n'est d'ailleurs pas nouveau, ne peut prévaloir dans notre cas : parce qu'il s'agit ici d'une vie innocente et non d'un agresseur injuste ou d'un coupable qui, connaissant la peine de mort, la transgresse consciemment. Ensuite, celui qui se sacrifie pour le bien du prochain, le fait consciemment pour un motif supérieur, et ce n'est pas à proprement parler lui qui se tue, mais ce sont les autres qui le tuent injustement.
Conclusion
Conforme à la position personnaliste et aux normes de l'éthique objective, voici notre conclusion :
a) il incombe au médecin de soutenir la vie tant de la mère que de l'enfant, et d'offrir tous les moyens thérapeutiques pour leur salut à tous deux. Le meurtre direct, qui n'est ni un acte médical ni un acte éthique, ne figure pas parmi ces moyens. La vie humaine peut s'interrompre pour de nombreuses causes, mais pour aucune raison la vie innocente qui est une valeur transcendante ne peut être directement supprimée, ni ne peut être directement sacrifiée par autrui même si c'est pour sauver la vie de quelqu'un. En admettant des dérogations à ce principe et en introduisant des appréciations telles que : « vie sans valeur », « valeur subordonnée », « vie non pleinement humaine », on ouvre la voie à l'euthanasie et à tout autre procédé discriminatoire.
b) le cas qui, à première vue, paraît plus simple, est celui de la prévision de la mort de la mère avec la poursuite de la grossesse, liée toutefois à l'espoir de sauver l'enfant.
L'on ne peut pas choisir la vie de la mère, avec une action directe de suppression de l'enfant, parce qu'aucun homme n'a le droit de choisir pour la vie d'autrui.
Il est certainement possible de tenter, dans ce cas, une césarienne, qui est une intervention normale, quand il y a l'espoir de sauver l'enfant, chez une femme déjà en fin de vie : par contre, s'il est possible, avec l'utilisation du masque à oxygène, d'attendre jusqu'au moment de la mort clinique, l'on doit attendre la mort naturelle de la mère.
On peut aussi se trouver dans la nécessité de maintenir artificiellement « en vie » une femme enceinte en état de mort cérébrale dans le but de permettre au fœtus d'atteindre un stade de développement qui puisse lui permettre une vie autonome hors de l'utérus11.
La décision de la Cour Constitutionnelle du 18 février 1975, n° 27, établissant la priorité de la vie et de la santé de la mère, a, sur ce point, ouvert la voie à une procédure discriminatoire et à un abattement progressif des défenses de la vie allant, en tout cas, jusqu'à soumettre la vie du fœtus à la volonté d'autrui : le premier acte de relativisation a été accompli en faveur de la vie maternelle, ce même critère a ensuite été utilisé pour sauvegarder la santé maternelle, puis la santé psychologique, puis pour des raisons sociales.
L'implication de la profession médicale dans cette procédure est telle qu'elle resterait elle-même subordonnée non plus à la vie, mais à l'activité directement meurtrière.
C'est face à cette implication éthique et déontologique que se pose le cas de l'objection de conscience.
Mgr Elio Sgreccia, in Manuel de Bioéthique, W&L (1999)

1. Häring, Liberi e fedeli..., III, pp. 58-60.
2. A. Bompiani, Indicazioni dell'aborto « terapeutico » : stato attuale del problema, in Fiori, Sgreccia (eds.), L'aborto. pp. 191-215.
3. Ibid., p. 214.
4. Partant de cette prémisse, l'Église Catholique a toujours défendu l'inviolabilité de la vie humaine. À ce propos, Pie XII a affirmé que : « [...] il n'existe aucun homme, aucune autorité humaine, aucune science, aucune "indication médicale", eugénique, sociale, économique, morale, qui puisse fournir ou donner un titre juridique valable pour une directe position délibérée sur une vie humaine innocente, c'est-à-dire une disposition destinée à sa destruction, tant comme but que comme moyen pour un autre but peut-être aucunement illicite en soi » (Pie XII, Alle congressiste dell'Unione Cattolica Italiana Ostetriche,(29.10.1951), in Discorsi e Radiomes saggi, XIII, Città del Vaticano 1969, pp. 211-221). À d'autres occasions aussi Pie XII est intervenu sur le thème de l'avortement : Allocuzione all'Unione MedicoBiologica di « S. Luca », 12 novembre 1944 ; Discorso al VII Congresso internazionale di chirurgia, 21 maggio 1948 ; Allocuzione al Convegno de ! « Fronte della Famiglia » e della Federazione delle Associazioni delle Famiglie numerose, 27 novembre 1951. Parmi les interventions suivantes du Magistère, nous rappelons : Jean XXIII, Lettera Enciclica « Mater et Magistra », 15 maggio 1961 ; Paul VI,Lettera Enciclica Hamante Vitre, 25 luglio 1968 ; id., Discorso ai partecipanti al XXIII Congresso Nazionale dell'Unione Giuristi Cattolici Italiani, 9 dicembre 1972 ; Jean-Paul II, Esortazione Apostolica « Familiaris Consortio », 22 novembre 1981 ; id., Discorso ai partecipanti a un Convegno de !« Movimento per la Vita » italiano, 12 octobre 1985 ; id., Lettera aile Famiglie, 2 febbraio 1994 ; id., Lettera Enciclica « Evangelium Vitre », 25 marzo 1995. Pour une analyse de l'enseignement pontifical en matière d'avortement, consulter : M.L. Di Pietro, La Lettera Enciclica « Evangelium Vitte » e l'aborto procurato. Nuovi elementi di riflessione nella continuità di un insegnamento, « Vitae Pensiero », 1995, 10, pp. 653-676.
5. Nous n'examinerons pas ici le problème de la peine de mort ou du sacrifice de personnes particulières pour la défense de la communauté ; ni les cas où il n'y a pas la suppression directe ou lorsqu'il ne s'agit pas de personnes innocentes ; de toute façon, même cette liste de cas devrait être reconsidérée du point de vue éthique par une interprétation différente par rapport au modèle historique.
6. E. Pousset, Être humain déjà, « Études », 1970, novembre, pp. 512-513. Consulter aussi Tettamanzi,Comunità cristiana..., pp. 298-299.
7. R. Troisfontaines, Faut-il légaliser l'avortement ?, « Nouvelle Revue de Théologie », 1971, 103, p. 500.
8. G. Davanzo, L'aborto nella problematica etico-cristiana, « Anime e Corpi », 1971, 38, pp. 550-551, présente l'hypothèse comme point de réflexion dubitative.
9. A. Günthor indique quelques conditions pour effectuer une action qui soit licite (ou accomplir une omission) qui provoque également un effet néfaste : « 1. l'action doit être bonne en soi, ou tout du moins moralement indifférente ; 2. à côté de l'effet néfaste, il y en a aussi un bon, et la volonté tend directement au bon effet, sans viser sur l'effet néfaste, ni comme moyen ni comme fin ; 3. le bon effet n'est pas obtenu à travers l'effet néfaste, mais ce dernier peut tout au plus provenir de l'action parallèlement au bon effet ; 4. la permission de l'effet néfaste ne se justifie que par un mobile adéquat » (in Chiamata       , I, p. 531).
10. J.M. Pidier, La Chiesa e l'aborto, « Il Regno attualità », 1973, 2, pp. 16-17.
11. Consulter à ce propos : A.G. Spagnolo, Bioetica nella ricerca e nella prassi medica, Torino 1997, pp. 357-359.

En glanant... Werenfried van Straaten, Où Dieu pleure

UNE VOCATION ÉTRANGE
Je suis prêtre, religieux, et rarement dans mon abbaye. Car depuis vingt-deux ans je parcours les pays où Dieu pleure, ou bien je suis à la recherche d'hommes qui veulent m'aider à sécher Ses larmes. C'est là une vocation étrange. Sa genèse est également étrange et embrouillée. Mais, en jetant un coup d'œil sur le passé, je décèle dans ma vie une ligne droite qui, à travers tout, va de Dieu à Dieu.
Ceux qui me connaissent de près savent combien il y a d'ombre en moi et combien de choses je dois regretter et corriger. Je m'y applique de mon mieux. Cependant tout devait être ainsi. Tout le bien et tout le mal, tout ce que Dieu m'a donné ou pris, les collaborateurs qui m'ont entouré et ceux qui m'ont quitté ou que j'ai dû renvoyer, tout ce que j'ai édifié et tout ce qui a été démoli par moi-même ou par d'autres, tout ce que Dieu m'a miséricordieusement permis ou ce qu'il m'a imposé, ce qu'Il m'a accordé dans Son amour surabondant ou ce que je me suis subrepticement approprié, toutes mes joies et mes peines, mes amitiés, mes soucis, mes colères saintes ou peu saintes, mon optimisme et ma grande confiance dans les hommes, mais aussi mes adversaires et mes traîtres, mes croix, mes combats et mes péchés — tout, tout avait un sens dans ma vie tumultueuse ; tout était en fonction de la tâche à laquelle Dieu m'avait prédestiné ; tout me préparait à la vocation que j'ai reçue de Lui et pour laquelle je Lui voue une reconnaissance éternelle. Quand j'étais jeune, je voulais devenir artiste-peintre.
Mon père, un instituteur de la vieille école, décida que je me consacrerais à l'enseignement. Pendant des années il a donné des cours du soir pour pouvoir me payer des études universitaires. À l'université, j'étudiai la philologie classique tout en m'intéressant davantage aux problèmes sociaux. J'en arrivai de la sorte à devenir non pas professeur mais rédacteur d'un périodique d'étudiants et co-fondateur d'un parti politique qui, heureusement d'ailleurs, ne fit pas long feu. J'entrai dans un mouvement religieux qui voulait réaliser une réforme à l'intérieur de l'Église et qui fut persécuté par les autorités ecclésiastiques de l'époque comme une secte dangereuse. Ce mouvement, auquel je dois beaucoup, me donna une vision nouvelle mais toujours valable du christianisme et un grand amour du Christ. Mais il me mit en même temps en conflit avec l'épiscopat néerlandais qui, dans les années trente, ne se distinguait guère par un progressisme particulier. D'où mon anticléricalisme précoce. Nombre de mes amis vivaient en désaccord avec l'Église. Mes deux frères, qui se préparaient au sacerdoce, doutaient de mon orthodoxie. J'étais le grand souci de ma famille.
À l'étonnement de tous, Dieu m'appela au couvent en 1934, quoique à ce moment j'étais tombé follement amoureux. Le sacrifice qui me fut demandé là me coûta plus que je ne puis le décrire ici. Si j'avais réfléchi plus longtemps, j'aurais probablement dit non. Mais il n'est pas dans mes habitudes de réfléchir longtemps et j'ai eu l'audace de dire oui. Cela n'a rien à voir avec la perfection chrétienne, car mon audace est souvent plus grande que ma force. C'est pourquoi, malgré mes intentions les plus sacrées, je suis resté, après une vie religieuse de trente-cinq ans, un homme faible et imparfait qui ne peut pas se vanter de ses propres mérites mais seulement de la miséricorde de Dieu.
Je décidai de devenir capucin parce que je pensais que je devais mettre ma vie au service des pauvres. Les Capucins — le seul ordre pauvre que je connaissais aux Pays-Bas embourgeoisés de cette époque — me refusèrent pour raison de santé. Pendant trois mois j'ai vécu dans l'incertitude. Je quittai alors la Hollande pour entrer chez les Prémontrés à Tongerlo quoique, de l'avis de gens sages, je ne semblais être prédestiné ni à la liturgie, ni à la contemplation, ni à la vie des chanoines réguliers. Dieu cependant est plus sage que les hommes. Visant dès le début la perfection religieuse, je m'imposai tant de rigueurs qu'après trois ans ma santé flancha. Le médecin me déclara inapte aux missions, au ministère paroissial et à la prédication. Cela voulait pratiquement dire que je devais quitter l'abbaye. Heureusement, l'Abbé ne me renvoya pas. Tout en sachant que je chantais un peu trop fort et passablement faux, il me considérait quand même apte à la célébration chorale de l'office divin, car il avait un cœur grand et paternel. Je pouvais donc devenir prêtre. Ensuite il me prit comme secrétaire particulier. L'Abbé Stalmans m'a beaucoup appris. Il a dit une fois : « Je suis heureux d'avoir Werenfried, mais je suis aussi heureux de n'avoir qu'un seul Werenfried ». En ce temps-là, j'écrivis un livre sur la vie blanche à Tongerlo. C'était un de ces livres poétiques, pleins de fleurs et d'étoiles, comme les jeunes moines en écrivaient dans les années d'entre les deux guerres. J'aime toujours « La Vie blanche », même si, rétrospectivement, je vois tant de taches noires dans la mienne. Alors vint la seconde guerre mondiale avec toute sa misère, gravée à jamais dans ma mémoire. Je me trouvais entre deux feux parce que je ne pouvais interpréter l'abominable tuerie autrement que comme une lutte entre païens pour les choses de ce monde. Je ne voulais pas prendre parti si ce n'est pour l'amour et contre la haine. Dans un pays qui gémissait sous une occupation ennemie, je prétendais que les chrétiens ont le devoir d'aimer leurs ennemis et que c'est un péché grave que de leur refuser systématiquement les signes et les gestes habituels de la charité fraternelle.
J'avais des amis parmi les communistes et dans l'armée allemande, chez les collaborateurs, dans la résistance et parmi les volontaires qui combattaient les Russes sur le front de l'Est. Cela me mit souvent dans l'embarras. Car presque tous ceux qui s'engageaient personnellement avaient la conviction que la Patrie, l'Europe, Dieu, un Ordre Nouveau ou n'importe quel idéal ne pouvait être servi que d'une seule manière : la manière qu'ils considéraient eux-mêmes comme la bonne. J'en ai déçu un grand nombre lorsque je refusai de me laisser annexer par un seul groupe. Rares étaient ceux qui comprenaient combien il est néfaste de réclamer le prêtre pour un parti et de lui demander de couvrir toute sa cargaison de son drapeau ecclésiastique. Je fis mon possible pour comprendre tous ceux qui étaient sincères, pour placer l'amour au-dessus de toutes les divergences et pour sauver ce qui pouvait être sauvé.
Après la guerre, beaucoup de mes amis, morts dans la discorde et la division, gisaient dans les charniers ou dans les cimetières militaires qui couvraient l'Europe dévastée. Les uns étaient tombés revêtus de l'uniforme allemand, les autres de l'uniforme allié. D'autres encore étaient passés par les chambres à gaz des camps de concentration d'Hitler ou avaient péri, civils sans défense, sous les bombardements anglo-saxons. Beaucoup furent exécutés, soit comme résistants, soit comme collaborateurs. Les victimes de l'épuration dure et inhumaine d'après-guerre, qui a encore laissé des plaies vives, n'étaient pas rares.
C'est alors que je fondai une petite revue dans laquelle je plaidai, mois après mois, pour la restauration de l'amour dans un monde déchiré. J'y menai une campagne contre la haine et pour la réconciliation en plaçant la miséricorde au-dessus du droit. J'y mendiai de l'amour pour un ennemi battu. J'y défendai ceux qui étaient sans défense, les prisonniers, ceux qui étaient chassés de leur terre et de leurs biens, les persécutés, les pauvres et les opprimés.
Ce fut là le début de ma vraie vocation à laquelle, depuis lors, j'ai essayé de répondre le mieux possible. L'essentiel de cette vocation n'est pas la distribution de lard aux Allemands expulsés ou de petites voitures aux prêtres « sac-au-dos », ni la construction d'émetteurs-radio au service des analphabètes dans les pays en voie de développement ou l'édition de livres pour les persécutés derrière le rideau de fer, ni les chapelles-écoles au Vietnam ou les colis pour les forçats en Sibérie. L'essentiel de ma vocation est de sécher les larmes de Dieu, partout où Il pleure.
Dieu ne pleure évidemment pas au ciel, où Il habite une lumière inaccessible et où Il se complaît dans Son bonheur infini. Dieu pleure sur terre. Ses larmes coulent sans cesse sur la face divine de Jésus, qui est un avec le Père céleste et qui, dans les plus petits d'entre les Siens, vit encore et souffre faim et persécution. Les larmes des pauvres sont les Siennes parce qu'Il a voulu s'identifier totalement à eux. Et les larmes de Jésus sont les larmes de Dieu.
Ainsi Dieu pleure dans tous les hommes affligés, de notre temps, qui souffrent et sanglotent. Nous ne pouvons pas L'aimer, Lui, sans sécher leurs larmes. C'est pourquoi je commençai mon odyssée à travers les ruines et les camps de baraquements de l'Allemagne vaincue, à travers les régions d'Europe et d'Asie où habitent les réfugiés, à travers les républiques populaires communistes, à travers l'Amérique latine avec son christianisme féodal, et à travers tous les pays et continents où Dieu pleure. Dans ce livre j'ai consigné quelques détails de cette odyssée. Je l'ai écrit à l'intention de ceux qui m'ont aidé à sécher les larmes de Dieu.

DÉLIVREZ-NOUS DU MAL
Avant que je ne commence mon pèlerinage à travers les régions de détresse de cette terre, Dieu m'a fait comprendre le sens profond du mal. Sans cette compréhension, acquise pendant les années de guerre dans la solitude de ma cellule de l'abbaye de Tongerlo, ma foi aurait fait naufrage dans l'océan de misères sur lequel je dois naviguer sans répit. Après tant d'années, je veux essayer de rassembler les idées qui me sont venues quand, jeune prêtre, je luttais avec le problème du mal. C'est arrivé un soir d'été, quand je me trouvais dans ma cellule. Tous les bruits s'étaient éteints. La violence trépidante de la guerre, le ronronnement énervant des bombardiers et l'aboiement hargneux de la D.C.A. s'étaient tus. Il ne restait qu'un silence fragile, tendu subtilement d'étoile en étoile comme un fil d'araignée et couvrant la terre et la paisible abbaye. Il me parut que Dieu travaillait dans ce silence ; que Sa Main caressait ce monde en touchant l'essence même des choses et des âmes ; une grande Main, créatrice et réparatrice, douce comme la main caressante d'une mère.
Était-ce cette même Main qui, d'un seul geste, avait arraché aux abysses du néant mille constellations ? Qui avait lancé dans l'espace la voie lactée et modelé comme dans une cire molle la beauté sauvage des massifs rocheux ? Oui, c'était la même Main, aussi puissante et grande, mais attentive maintenant, comme la main d'une infirmière au chevet d'un malade.
Dieu est incompréhensible. Il arrange Lui-même le lit de l'humanité souffrante. Avec précaution, Il ausculte les plaies et soutient les membres brisés. Car Il ne peut haïr ce qu'Il a fait et Il ne peut détester aucune œuvre de Ses mains. C'est pourquoi, dans le silence de Son crépuscule éternel, quand l'humanité dort et que seules les étoiles muettes sont les témoins de Son amour, Il ne cesse de recréer et de régénérer la terre.
La Main de Dieu caresse la terre. Son doux visage se penche avec sollicitude sur ses blessures. Créateur et Restaurateur éternel des choses, Il se promène au paradis abîmé pour changer en bien le mal des hommes. Si cela n'était pas possible, Il ne le permettrait pas. Il nous barrerait les sentiers de la méchanceté. Car qui peut quelque chose contre Lui ? Même le démon, serviteur soumis, se trouve devant Sa face et joue fidèlement le rôle qui lui est attribué dans le spectacle de la création qui n'a d'autre but que la plus grande gloire de Dieu. Dieu n'a pas créé le mal, car Il est l'Amour et au soir de chaque jour de la création Il a trouvé que tout était bien. Non, Il n'a pas voulu le mal mais II ne l'empêche pas parce qu'Il ne veut pas détruire le grand bien de la liberté humaine et parce que même le péché est utile dans Sa Main toute-puissante. Il est plus ingénieux que nous. Chaque fois que nous brisons Son  œuvre, les morceaux se rejoignent en une mosaïque plus belle encore dans laquelle Sa sagesse brille avec plus d'éclat qu'auparavant. Il permet le mal mais Il se promène dans les nuits de la terre pour le changer en bien.
Serein et grave, comme un enfant qui joue au bord de l'eau, Il laisse couler des ruisseaux de peine par le creux de Sa Main jusqu'à ce qu'ils deviennent des larmes de contrition et de pénitence. D'un geste léger Il transforme les bourreaux de l'humanité en instruments de Salut éternel. Il les choisit comme artisans de la croix rédemptrice, vaste comme le monde, sur laquelle Son Fils veut être suspendu et verser Son sang jusqu'à la fin des temps pour attirer à Lui tous les hommes. Il bénit la haine stérile et la colère dévastatrice des tyrans et des persécuteurs et, voyez, ils produisent de bons fruits : la confiance joyeuse et la douce patience des agneaux qui peuvent suivre l'Agneau d'éternité en éternité. Des épaves humaines gémissantes reçoivent le signe de Sa Grâce pour devenir des compagnons de sort de Son Fils au Golgotha. Ainsi, l'humanité battue porte la couronne victorieuse de l'Homme des Douleurs vers la scène glorieuse du jugement dernier.
Dieu va plus loin et Il offre la couronne des martyrs et des saints aux victimes de la violence insensée et de la force majoritaire des lâches. Il pose son regard sur tous les esseulés et tous les incompris, sur les écrasés et les rejetés de cette terre, sur la masse anonyme de ceux qui traînent la lourde croix du monde et qui trébuchent et tombent sept fois par jour et plus ; Il bénit leurs luttes et leurs défaites et longtemps Il suit des yeux leur chute profonde dans les abîmes de l'humiliation. Souriant de leur crainte parce qu'Il connaît aussi les hauts sommets de leur élévation. Des derniers Il fait les premiers, Il rassasie les affamés de biens spirituels et II transforme toute vie perdue en gain éternel. Et, à tous les grains de blé qui tombent et meurent dans la terre, Il donne la croissance et la fertilité de Son Amour divin.
Ensuite, grand et puissant, Il se tourne vers les princes de la terre et vers les champions sans vergogne de l'injustice, auxquels Il a donné puissance et liberté pour crucifier les enfants de Sa prédilection. Il a mesuré leur temps. Voyant que la mesure de leurs péchés est pleine, Il renverse leurs trônes pour les rassasier à leur tour de tourments. Mais leur réprobation doit les guérir. C'est pourquoi Il attendra avec une patience infinie le moment où Il pourra les reprendre parmi les porcs, comme des fils prodigues, pour les presser contre Son cœur paternel qui n'a jamais cessé de les aimer. Fussent-ils même des malfaiteurs de grande envergure, des ennemis géniaux et des adversaires acharnés de Son Royaume sur terre, ils L'ont cependant servi quand ils tourmentaient et tuaient Ses enfants, car ils ont peuplé Son ciel de saints. Sans le vouloir ils ont, par leur méchanceté affreuse, augmenté la victoire du Christ. Ils demeurent les points de mire de Sa miséricorde jusqu'à ce que leur méchanceté meure sur la croix de leurs souffrances et qu'ils soient dignes de partager, dans la lumière éternelle, l'héritage des saints.
Mais il y en a aussi qui persévèrent jusqu'à la fin dans la lutte orgueilleuse contre l'amour de Dieu. C'est le troupeau noir des damnés. La Main de Dieu, maintenant impitoyable et forte, recrée également leur méchanceté. Il la redresse en un témoignage éclatant de Sa Justice divine. Leurs grincements de dents ne se tairont jamais et proclameront pour l'éternité combien il était bon que Dieu les punit...
Dieu renouvelle la face de la terre. Il se trouve au chevet de l'humanité souffrante pour la guérir. Il orne de gloire l'œuvre hideuse des créatures insensées. Là où Ses doigts lumineux caressent avec amour les choses, la création s'étale dans une douce lueur.
Ce soir-là, étonné comme un petit garçon, j'ai saisi quelque chose du mystère du mal. Ma bible était ouverte au texte : « Voyez, je renouvelle tout... » Et lorsque Dieu, du lointain de Son immense ciel étoilé, s'approcha et remplit ma cellule de Sa présence, je n'ai pas eu peur parce que, avec tous les autres, je me savais porté et abrité au creux de Sa Main.

PAUVRE PETITE ROSE-MARIE
Bien abritée au creux de la Main de Dieu, également sœur Rose-Marie a parcouru le long chemin qui, par deux fois, devait croiser le mien. La seconde fois, la rencontre eut lieu sur un bac en Inde. Il y avait place pour un camion, deux jeeps et un nombre de gens apparemment illimité. Les passagers devaient tous se tenir d'un côté afin d'assurer le mieux possible l'équilibre du bateau. Après une longue attente, notre jeep put embarquer. Autour de nous se pressait une foule hétéroclite : des hommes à moitié nus appartenant à la tribu primitive des Bhil, des Sikhs barbus, des mendiants professionnels mutilés, des enfants étiques et des femmes couleur de bronze drapées dans des saris bariolés, avec des anneaux rutilants aux chevilles et aux poignets et une petite perle dorée sur la narine gauche.
Il fallut encore un quart d'heure avant qu'un Sikh au turban blanc émerge d'une écoutille et se mette à écoper l'eau à l'aide d'un bidon à pétrole. C'était le signal du départ ; l'équipage au complet dut alors sauter dans l'eau jaunâtre afin de mettre notre bac à flot.
La traversée fut périlleuse. De l'autre jeep descendit une jeune religieuse allemande, en route pour chercher du ravitaillement destiné à son orphelinat. Nous liâmes conversation et elle se présenta : son nom était Rose-Marie. Quand elle entendit le mien, elle essaya en vain de cacher son émotion. Je lui promis de rendre visite à son orphelinat le lendemain. C'est grâce à cette visite que le récit qui va suivre a trouvé place dans ce livre.
Peu de temps après la guerre, un de mes amis, voyageant en Allemagne, prit une photo d'une petite réfugiée d'un camp de transit. Il avait également parlé à la mère, veuve de guerre chassée de Breslau. Cette fillette était la seule de ses cinq enfants ayant survécu à l'expulsion de la Silésie. Il m'envoya la photo, ainsi que l'adresse de la mère, en me demandant de faire quelque chose pour ces gens. C'était à l'époque où je collectais du lard pour les Allemands affamés.
L'expression du visage de l'enfant me frappa à tel point que je lui consacrai un article intitulé « Pauvre petite Rose-Marie ». J'envoyai à la mère un colis de vivres, de vêtements, un peu de chocolat ainsi qu'une poupée pour la petite fille. J'y ajoutai la photo et la traduction de mon article. J'ai reçu une belle lettre de remerciement, et puis je n'ai plus entendu parler ni de la mère ni de la fille, jusqu'au jour où je visitai en Inde l'orphelinat et la jeune religieuse allemande.
Cet orphelinat semblait être un ramassis de huttes et de baraques autour d'une maison en ruines. Une école — où les enfants apprennent à cuisiner et à coudre, et au moins à écrire leur nom et leur date de naissance — fait aussi partie de l'ensemble. Sans quoi ils ne pourraient jamais voter et ils resteraient leur vie durant privés de tout droit. L'hôpital que les sœurs ont construit à côté de l'orphelinat — « il est payé par Dieu », me disait sœur Rose-Marie — ne sert pas seulement aux enfants mais à tout le monde. L'an dernier, 17.000 malades y furent traités gratuitement. À défaut de personnel ce sont les familles mêmes des malades qui prennent soin des leurs, pendant que les enfants jouent sous les lits.
L'histoire de cette entreprise de charité authentique me fut contée par sœur Rose-Marie. Lorsqu'elles arrivèrent ici, les religieuses trouvèrent neuf petits réfugiés pakistanais sans parents. Maintenant il y en a plus de cinq cents, mais « nous n'avons pas le temps de les compter tous les jours ». Hier, cinq petits ont été déposés devant la porte. Aujourd'hui, quelqu'un a amené une fillette de six ans. Il l'avait trouvée et prise avec lui pour la mettre en location. L'enfant, tombée malade, était devenue sans valeur pour lui. C'est pourquoi il l'amena chez les sœurs. Après sa guérison, cette fille aboutira probablement à la « Section des jeunes ménagères ». Ce sont des fillettes de six à neuf ans, venant de familles particulièrement pauvres. Les parents ne sont pas à même de nourrir les enfants, et pour cette raison ils les cèdent — souvent en pleurant — à des acheteurs d'enfants. Sinon elles mourraient. Mais le calvaire qui les attend ensuite est pire que la mort. La plupart sont louées comme domestiques à des familles qui les exploitent ou les maltraitent, jusqu'à ce qu'elles s'enfuient. L'extrême misère les conduit sur le mauvais chemin. Souvent, le maître de maison ou ses fils en abusent. Devenues enceintes, on les jette à la porte. D'autres sont employées dans la prostitution d'enfants : elle est florissante ici à cause de la conviction superstitieuse que le commerce avec une enfant vierge guérit les maladies vénériennes.
Lorsque ces enfants, détruites d'âme et de corps, finissent par échouer à la « Section des jeunes ménagères », les religieuses se trouvent devant des problèmes qui ne peuvent être résolus par des médecins ou des méthodes pédagogiques, mais seulement — et ici sœur Rose-Marie fait un geste vers la pauvre chapelle — par Lui... Elle m'accompagne à travers les misérables pavillons de cette maison d'enfants qui est aussi hallucinante qu'émouvante. Nous passons près d'un bébé noir comme jais, entouré de dix bambins qui s'enthousiasment : « Elle boit déjà ! Elle s'assied déjà ! » s'exclament-ils. En souriant, la sœur m'explique que ce bébé a été abandonné dans un train. Il est ici depuis huit jours seulement. Les enfants en sont fous.
Sœur Rose-Marie semble connaître chaque enfant personnellement : « Cette petite aveugle avec des fleurs dans ses cheveux noirs est une musulmane. Les musulmans célèbrent une fête aujourd'hui, et c'est pour cela que les autres enfants l'ont ornée de fleurs. Elle n'était qu'un bout de chair humaine quand on l'amena ici. Maintenant elle est le centre d'affection des autres. C'est pourquoi elle vivra... Ce bébé a été trouvé à la plage juste avant que la marée ne monte... Ce délicieux garçonnet a encore deux sœurs ici ; la mère est morte de faim et nous ne connaissons pas le père... Ce petit bouclé est enfant de parents lépreux. Ils l'ont abandonné dans un hôpital où, pendant trois ans, il a vécu sous les lits avec les enfants des malades sans que personne ne le remarque... Ce bébé ne pesait que deux livres quand on l'a découvert dans une poubelle il y a deux mois. Il en pèse déjà cinq maintenant. Il vivra... Ce tout petit a déjà six ans et fut trouvé jouant avec le cadavre de sa mère, morte de faim... »
Et ainsi de suite. Chaque enfant joue le rôle principal dans l'affreux drame de sa propre petite vie. Cinq cents drames. Et à chacun d'eux, dix, trente, cinquante autres sont mêlés. Des milliers d'humains souffrants, créatures de Dieu, dont la misère me fut brusquement révélée par le sobre commentaire de cette jeune religieuse. Elle n'était en Inde que depuis à peine deux ans, me dit sa supérieure, mais à des lieues à la ronde on l'appelle « L'Ange de charité ».
J'étais profondément ému. Lors des adieux, sœur Rose-Marie me demanda ma bénédiction et me donna une enveloppe. J'y trouvai la photo, depuis longtemps oubliée déjà, de la petite réfugiée de Breslau, et l'article que j'avais envoyé jadis à sa mère. Elle y avait ajouté une petite carte mentionnant que la poupée et le chocolat avaient été pour elle les toutes premières preuves de la bonté divine et qu'elle devait sa vocation à mon article. C'est pour cette raison qu'en entrant au couvent elle avait pris le nom de Rose-Marie.
En l'honneur de Dieu, qui a voulu se servir de mes pauvres paroles pour faire d'une petite réfugiée un ange de charité, voici l'article de la pauvre petite Rose-Marie :
Rose-Marie, je ne t'ai jamais rencontrée, et je te connais seulement par la triste photo qui m'a été envoyée. Mais je sais que tu vis dans un camp, et ainsi je comprends bien pourquoi tu as l'air d'une petite fleur fanée, pour qui mieux vaudrait être cueillie bien vite.
Moi aussi, j'ai été dans un camp. Non pas comme réfugié, ni pour y vivre dans un baraquement. Non, j'y étais seulement en visite. C'était pour voir. Pour distribuer des cigarettes et des bonbons. Pour chercher en vain le mot qui puisse consoler. Pour finir par donner seulement la main et m'en aller découragé. J'ai essayé honnêtement de faire quelque chose de bien. J'ai fait un discours aux réfugiés. Je ne sais pas si cela les a aidés. Cela n'a pas aidé Friedhilde avec qui pourtant j'ai encore parlé pendant une heure au moins. Oui, j'ai fait mon possible, mais je n'ai pas pu la convaincre. Elle demeurait aussi désespérée qu'auparavant. Et le lendemain matin elle était morte. Les veines ouvertes. Suicide... C'était ainsi lorsque je visitai ce camp. Et je puis imaginer le reste. Les vols et les disputes ; la vie brutale dans les baraquements, le jour et la nuit ; des lits partout, l'un au-dessus de l'autre, l'un à côté de l'autre, l'un derrière l'autre ; avec des garçons et des filles, des hommes, des femmes et des enfants ; des hommes passionnés, des déracinés, sans terre et sans famille, déshumanisés et humiliés au point d'être devenus des fauves, grognant de faim, qui saisissent et dévorent tout ce qui tombe sous leurs griffes.
Anne-Marie, quel âge as-tu ? Sept ans ? C'est beaucoup trop jeune pour l'enfer. Évidemment, l'éclat de l'étonnement s'est éteint dans tes yeux, car il n'y a rien que tu ne saches déjà. Et tu as dû apprendre toutes choses, ternies, sans secret, sans pudeur, brutalement.
Où est ton père ? A-t-il été tué, comme tant de papas — deux par semaine — dans une rixe au camp Valka à Nuremberg ? Ou est-il porté manquant en Russie ? Tombé ? Prisonnier en Sibérie ? A-t-il quitté ta maman ? Est-il mort de tuberculose ?
Heidemarie, si tu avais un père courageux, fort, gentil, tu ne devrais sûrement pas avoir l'air si triste sous le portail de ce baraquement en bois ! Il te prendrait sûrement sur ses épaules, pour te porter loin d'ici, à grands pas, en chantant, en gambadant... vers une petite maison blanche aux tuiles rouges, un plumet de fumée bleue montant de la cheminée, et avec un petit lit tout blanc pour dormir...
Et ta mère ? Ou peut-être n'as-tu plus qu'une grand-mère ? Ou une vieille tante ? Tu as peut-être quand même une mère, mais elle pleure beaucoup et elle est malade de nostalgie. Sa voix est peut-être devenue rauque et elle jure contre les hommes ? Ou t'a-t-elle battue parce que tu la dérangeais derrière la couverture râpée, dans le coin, près de son ami que tu dois appeler « mon oncle » ? Marie-Louise, ne sois pas fâchée contre elle, parce qu'elle est encore plus pauvre que toi. Rose-Marie, Marie-Louise, Anne-Marie, Heidemarie... Je ne sais même pas comment tu t'appelles. Je t'ai seulement appelée ainsi parce que je voudrais confier toutes les Rose, Hilda, Annie et toutes les autres petites filles des camps de réfugiés à la Mère des Douleurs, la Vierge Marie, toute pure, qui sait pourquoi tu es si triste. Car elle aussi a dû s'enfuir avec son Enfant, et c'est pour cela qu'elle aime d'un amour maternel, qui comprend tout, tous les petits enfants dans les camps, et toi aussi. Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour Rose-Marie, et pour nous, pauvres pécheurs, et pour le monde criminel, qui se dispute les zones d'influences et les matières premières, au prix des âmes de ces enfants innocents. Faites que nous ne scandalisions plus ses petits. Et faites que, par la justice et l'amour, nous réparions le mieux possible le désastre. Afin que Dieu dans Sa juste colère ne nous maudisse pas. Amen.
De Breslau jusqu'en Inde et de Rose-Marie jusqu'à Rose-Marie... c'est jusque là et plus loin encore que s'étend l'amour qui s'efforce de sécher les larmes de Dieu.

Werenfried van Straaten, o.praem, in Où Dieu pleure