Chers amis, Mes chers enfants,
Combien de fois ai-je raconté, à la fin d’une soirée
dansante à Briançon, au dernier soir d’un camp ou au retour d’un pèlerinage
puissant, le bonheur du retour au port après une période d’exercice éprouvante.
Manque de sommeil, intensité de l’action et, comme c’est souvent le cas dans
les hivers bretons, tempête et mouvements incessants du bateau : les
organismes sont usés et l’âme fatiguée.
Je garde encore ce souvenir brûlant de la longue houle
qui nous pousse enfin dans le Goulet puis à travers la rade de Brest, jusqu’à
cet ordre libérateur tellement espéré : « Terminé, barre et
machine ; les permissionnaires à l’appel ! »
Pendant des années, j’aurai enseigné aux jeunes de L’Eau Vive, comme à tant d’autres aussi,
et bien au-delà, ces fondements de la vie : « Il y a un temps
pour tout », dirait Qohèleth (Qo 3,1-8), « Un temps pour
donner la vie, et un temps pour mourir ».
L’heure vient maintenant pour moi de rejoindre
définitivement, non plus le port de Brest ou de Toulon, mais, cette fois, le
Port de mon désir. C’est la Vierge Marie, mon unique voile, qui m’y conduira au
moment qu’elle voudra.
La carcasse roule et tangue encore, elle est usée,
elle craque ici et là. Mais le calme s’établit peu à peu. On approche du but !
Cette fois, c’est le grand rendez-vous d’Amour qui m’attend, et je m’y prépare
autant que je le puis, dans la joie, la paix et l’action de grâce. Oui,
toujours et plus que jamais, c’est cette grave allégresse qui m’habite !
Mais je devrais dire plutôt que c’est la Vierge Marie
qui m’y prépare, avec douceur et infinie tendresse.
J’ai vécu plusieurs conversions, mais j’ose dire un
mot des deux dernières.
Perfectionniste comme je suis, j’aurais voulu que
toutes mes affaires soient bien rangées, bien classées et bien ordonnées avant
de partir. J’ai encore des centaines de fichiers, de dossiers,
d’enregistrements, de photos et de vidéos que j’aurais aimé trier et classer.
Cela m’a beaucoup retardé et je pensais ne pouvoir
m’occuper vraiment des affaires du Seigneur que quand les miennes seraient bien
en ordre. Et puis j’ai compris que seul le Seigneur peut achever son œuvre. Car
c’est la sienne ! Moi, il me prend au passage, comme les apôtres qu’il a
appelés alors qu’ils étaient en train de laver leurs filets. Ils l’ont suivi aussitôt.
Alors tant pis, mon atelier restera en plan, et Il
trouvera mon établi avec son foutoir. Certains projets seront repris et
poursuivis. D’autres seront tout simplement abandonnés : rien ne
m’appartient !
La deuxième conversion est une vraie grâce.
J’ai été terrifié par mon péché et par mes fautes.
Surtout mon orgueil. J’aurais tellement aimé être humble… En réalité, j’ai
découvert que c’est terriblement humiliant d’être orgueilleux ! Peut-être
que l’on pourra m’admirer pour certaines choses, mais on ne pourra en tout cas
pas admirer mon humilité.
Je me suis jugé très sévèrement moi-même. Et puis peu
à peu, s’est imposé à moi le visage du Père miséricordieux. Je me suis laissé
retourner par l’immense émotion du Père qui serre son fils prodigue contre son
cœur, sans lui laisser le temps de s’expliquer. Et je suis bouleversé par la
joie de Jésus crucifié qui ouvre les portes du paradis à son compagnon
d’infortune qui a accepté de lui ouvrir son cœur.
Serai-je assez ingrat pour refuser de me laisser
embrasser par le Père ? Vais-je refuser le paradis sous prétexte que je
n’en suis pas digne ? Non. Je me rappelle cette phrase qui m’a guidé
depuis bien longtemps : « La joie du Seigneur est votre
rempart » (Néhémie 8,10). Sa joie, c’est de faire miséricorde. J’ai
répété cette scène des dizaines de fois avec des personnes que j’accompagnais
au seuil de la vie.
Dans peu de temps, c’est moi qui serai introduit par
les anges dans la Salle du Trône
(cf Apocalypse 4). Et là, je le sais, je serai comme un petit garçon, tout nu.
Alors de deux choses l’une : ou bien je me laisserai attirer par le regard
irrésistible du Père de miséricorde, et tout sera instantanément dissous. Ou
bien je chercherai à fuir pour me cacher, rouge de confusion et de honte, et je
serai conduit, pour le temps qu’il faudra, dans le feu brûlant qui consumera enfin
toute trace de retour sur moi-même.
Je sais que le démon mettra toute sa rage à me
dénoncer pour m’empêcher d’entrer. Et après tout, c’est lui qui a raison, car
il est impossible pour un pécheur de paraître devant Dieu. Mais je le sais et
je le crois aussi de toutes mes forces : « Il a été rejeté,
l’accusateur de nos frères, lui qui les accusait, jour et nuit, devant notre
Dieu. (…) Eux-mêmes l’ont vaincu par le sang de l’Agneau, par la parole dont
ils furent les témoins » (Ap 12,10-11).
Et puis j’ai mis toute ma confiance en la Vierge
Marie, ma mère. J’ai confiance en sa puissance contre le démon. En me
consacrant à elle, je lui ai tout donné, et lui ai promis de ne plus m’occuper
moi-même de mes propres affaires. Je suis son enfant, et j’ai confiance qu’elle
prendra ma défense au bon moment. Alors, choisissant le saut dans la
miséricorde, je chante ce psaume :
Mon cœur est prêt, mon Dieu, mon cœur
est prêt !
Je veux chanter, jouer des hymnes !
Éveille-toi ma gloire !
Éveillez-vous, harpe, cithare, que j’éveille l’Aurore !
Psaume
56,8-9
Avec l’Immaculée et par elle, je veux chanter mon
action de grâce au Seigneur.
Alléluia !
Chante, ô mon âme, la louange du Seigneur !
Je veux louer le Seigneur tant que je vis,
Chanter mes hymnes pour mon Dieu tant que je dure.
Ps
145,1-2
Merci, Seigneur, pour les parents que tu m’as donnés.
Prudents et sages, ils ont su me préparer à mes grands choix de vie, avant de
devenir pour moi de très grands amis.
Merci, Seigneur, pour les innombrables pères et mères,
religieux et religieuses, qui m’ont accompagné et guidé tout au long de ma vie.
Merci, Seigneur, pour ces années dans la Marine. Elles
m’ont permis de mieux connaître les hommes et de découvrir et d’aimer ce monde
que tu as tant aimé toi-même.
Merci, Seigneur, pour ces années de vie religieuse qui
ont ancré en moi cet attrait pour la vie contemplative et apostolique à la
fois.
Merci, Seigneur, pour ce don infini et infiniment
immérité du sacerdoce par lequel tu m’as fait Christ et Père pour l’éternité.
Merci, Seigneur, pour tous ces garçons et filles que
tu m’as donné d’engendrer à la vie et qui sont devenus, pour beaucoup, de très
grands amis.
Toi, jeune de L’Eau Vive ou d’ailleurs, monte et vole loin,
haut. N’aie pas peur de couper résolument tous les fils qui te retiennent
prisonnier de toi-même ou du monde. Tout ce qui te maintient dans ce qui est
petit, alors que Dieu t’a fait pour ce qui est grand ! Tu ne te tromperas
jamais si tu choisis l’exigence. Ne choisis pas la difficulté pour elle-même,
mais choisis l’exigence : elle est un vrai chemin de bonheur. N’aie pas
peur de monter haut ; toujours plus haut. Écoute la Vierge Marie qui
t’attire sur les sommets, au Thabor ou à Notre-Dame des Neiges. Écoute-la qui
parle à ton cœur. Et redescends, plein d’enthousiasme et de fougue pour ce
monde qui attend ton engagement !
Merci, Seigneur, pour tous ceux que mon ministère de
prêtre a croisés. Cette foule de personnes, de tout âge et de toute condition,
sur lesquelles tu m’as donné d’exercer le charisme de paternité que tu m’as
confié. Inlassablement, j’ai cherché à planter, arroser, corriger, tailler,
enseigner, libérer. Autant que je l’ai pu, et avec passion, j’ai planté des
repères et des poteaux indicateurs sûrs et solides, sur lesquels chacun
pourrait s’appuyer pour faire des choix libres et responsables. De toutes mes
forces, je continuerai au ciel cette mission que tu m’as confiée, avec une
sollicitude et une affection spéciale pour les prêtres.
Merci, Seigneur, pour l’immense tendresse que tu as
mise dans mon cœur pour eux tous. Que tous puissent connaître la douceur de ta caresse de Père.
Pardon, Seigneur, pour tous ceux que je n’ai pas aimés
ou que j’ai mal aimés.
Pardon pour ces piles de courrier que j’ai laissé
traîner et auquel je n’ai jamais répondu.
Pardon surtout pour tous ceux que j’aurais offensés ou
blessés, sans pouvoir réparer sur la terre.
Merci, Seigneur, pour l’immense amour que tu m’as
donné pour l’Église et pour ses pasteurs. Et pour la confiance en l’Esprit
Saint qui la guide sans cesse selon ses vues, souvent incompréhensibles pour
nous. Merci de m’avoir appris à dire oui à tout avec ta Mère.
Merci aussi, Seigneur, pour la maladie, venue en son
temps. Elle m’a donné de découvrir une nouvelle force dans la vulnérabilité.
Merci pour ce ministère de la souffrance que tu m’as
confié pour l’Église, pour le monde.
Merci de m’avoir permis d’annoncer cet Évangile de la souffrance, si cher au
cœur de mon père, saint Jean-Paul II.
Merci, Seigneur, de m’avoir permis d’y découvrir, avec
saint Paul, une joie nouvelle (cf. Colossiens 1,24-25).
Merci surtout, Seigneur, ô merci, de m’avoir donné ta
Mère. C’est elle qui m’a tout appris. Tout. Jusqu’à chanter Magnificat en
pleurant au pied de ta Croix. Mère Immaculée, infiniment pure et tendre et
douce. Oui, je suis ton enfant et tu es ma Mère !
Merci enfin, Seigneur, de me donner ce temps ultime
pour me préparer au rendez-vous d’Amour que tu m’as fixé, dans ton
incompréhensible bonté. Et maintenant, tenant ferme cette main maternelle à
laquelle tu m’as confié, je viens à toi dans la joie et dans cette immense
action de grâce. J’entends déjà les premières notes de la fête.
Console, je t’en prie, ceux qui vont pleurer mon
départ. Souvent, je pense aux adieux de saint Paul aux Éphésiens (Actes des
Apôtres 20,36-38). Pleurer, c’est signe que le cœur est vivant. Un cœur qui ne
saigne pas est un cœur mort. Mais nos larmes ne sont pas comme celles des
païens qui ne connaissent pas Dieu. Ce sont des larmes d’espérance. Les larmes
de la grave allégresse. Réjouissez-vous tous avec moi, puisque je pars pour la
Patrie. Il n’y a plus là-bas ni souffrance, ni pleurs, ni larmes ! Il n’y
a plus là-bas qu’allégresse éternelle.
Que vienne enfin ce jour où tout sera récapitulé dans
le Christ ! (Éphésiens 1,10)
Amen
Père François
Potez, Testament spirituel, juillet 2025