vendredi 10 juin 2011

En méditant... Pierre-Marie Delfieux, la Pentecôte

Dieu est Esprit
Soudain, au bord du fleuve,
le ciel s'est déchiré (Mc 1, 10).
Alors, planant au-dessus des eaux, comme au premier jour du monde,
l'Esprit est apparu au-dessus du corps dénudé
de ce nouvel Adam nommé Jésus.
Et Jean a vu l'Esprit tel une colombe
descendre du ciel et demeurer sur lui (Jn 1, 32).

Un jour de sabbat, dans la synagogue de Nazareth,
prenant le rouleau du livre d'Isaïe,
Jésus trouva le passage où il est écrit :
L'Esprit du Seigneur est sur moi parce qu'il m'a consacré par l'onction...
Et il dit : C'est aujourd'hui que ce passage de l'Écriture s'accomplit (Le 4, 16-21).

La nuit était tombée sur la ville de Jérusalem.
Maître en Israël, Nicodème interrogeait l'Envoyé du Père.
Et Jésus lui dit : À moins de naître d'eau et d'Esprit, nul ne peut entrer au Royaume de Dieu...
Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l'Esprit est Esprit (Jn 3, 5-6).

C'était environ la sixième heure.
Jésus, fatigué par la route et assoiffé, s'était assis près du puits.
Survint alors une femme, pécheresse, esseulée,
parfaite image de l'humanité en quête d'amour et de vérité.
Alors, le Fils de l'Immaculée,
née par elle, virginalement, sur cette terre,
par la puissance du Saint-Esprit (Lc 1, 35),
le Verbe fait chair, Fils unique de Dieu,
né du Père avant les siècles,
se mit à enseigner et il lui dit :
Dieu est Esprit (Jn 4, 24).

Le dernier jour de la fête des Tentes, le grand jour,
Jésus debout, au milieu du Temple, lança à pleine voix :
Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive celui qui croit en moi !
Selon le mot de l'Écriture,
de son sein couleront des fleuves d'eau vive.
Il parlait de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croient en lui ;
car il n'y avait pas encore d'Esprit
parce que Jésus n'avait pas encore été glorifié (Jn 7, 37-39).

Quand l'heure fut venue, pour le Père,
de glorifier son Fils afin que son Fils le glorifie (Jn 17, 1),
sachant que tout était achevé désormais, Jésus dit,
pour que l'Écriture s'accomplît : 'J'ai soif ! '...
Et, baissant la tête, il remit son Esprit (Jn 19, 28-30).
Ressuscité, au matin du premier jour de la semaine,
par la puissance du Seigneur qui est Esprit (Rm 8, 4-11 ; 2 Co 3, 17),
Jésus dit à ses disciples, en leur souhaitant la paix :
Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie.
Puis, il souffla sur eux et leur dit :
Recevez l'Esprit Saint ! (Jn 20, 19-22).
Alors, ils se souvinrent de ses paroles :
Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements.
Je prierai le Père, et il vous enverra un autre Défenseur
pour être avec vous à jamais : l'Esprit de Vérité (Jn 14, 16-17).
Ils se souvinrent de ce qu'il leur avait dit :
Si donc, vous, qui êtes mauvais, savez donner de bonnes choses à vos enfants,
combien plus le Père du ciel donnera-t-il l'Esprit Saint à ceux qui le lui demandent (Lc 11, 13).

Rentrés en ville, ils montèrent à la chambre haute, où ils se tenaient habituellement...
Tous, d'un même cœur, étaient assidus à la prière,
avec quelques femmes dont Marie, mère de Jésus. ..
Le jour de la Pentecôte étant arrivé,
ils se trouvaient tous ensemble en un même lieu,
quand tout à coup vint du ciel
un bruit tel un violent coup de vent,
qui remplit toute la maison où ils se tenaient.
Ils virent apparaître des langues qu'on eût dites de feu.
Elles se divisèrent, et il s'en posa une sur chacun d'eux.
Tous furent alors remplis de l'Esprit Saint (Ac 1,13-14 ; 2,1-4).

C'est ainsi que le monde apprit
le sens ultime de cette révélation du Christ Jésus
commencée au Jourdain, proclamée à Nazareth,
confiée au puits de Jacob, murmurée dans la nuit de Jérusalem,
lancée à pleine voix dans le Temple, enseignée au Cénacle,
manifestée à la croix et dès le premier matin de la Résurrection (Jn 20, 22) ;
de cette Révélation qui nous dit : DIEU EST ESPRIT.

* * *
Cette relecture rapide de quelques-unes des plus grandes pages de l'Évangile, nous donne une certitude :
un des buts essentiels de l'Incarnation Rédemptrice du Christ
est de nous révéler l'existence, la présence, l'action, la mission
et, pour tout dire : le Mystère de l'Esprit Saint.
« Regarde !
Le Christ naît, l'Esprit le précède.
Il est baptisé, l'Esprit rend témoignage.
Il est tenté, l'Esprit le fait revenir en Galilée.
Il accomplit des miracles, l'Esprit l'accompagne.
Il est élevé au ciel, l'Esprit lui succède ».

Oui, conçu du Saint-Esprit, né de la Vierge Marie (Lc I, 35),
Jésus nous apparaît d'emblée comme porteur
d'un plus intime à lui-même que lui.
À l'évidence, il n'est pas seul !
Non seulement le Père est avec lui (Jn 16, 32),
mais encore le Saint-Esprit habite en lui (Lc 4, 18).
Celui qui, tour à tour, va faire prier, tressaillir, exulter, prophétiser
Zacharie (Lc 1, 67), Élisabeth (1, 41), Marie (1, 46) et Syméon (2, 28),
ce même Esprit est tout entier présent dans la vie du Christ,
et avec quelle plénitude !

Jésus devient par lui
celui qui baptise dans l'Esprit Saint et le feu (Mt 3, 11),
ce feu qu'il n'a de cesse de répandre sur la terre (Lc 12, 49),
tant brûle en lui, vivant et fort, le zèle de la Maison divine (Jn 2, 17).
Il tressaille de joie sous son action (Lc 10, 21),
en révélant aux tout petits les secrets du Royaume (Mt 11, 25).
Ce Royaume qui est caché au plus intime des cœurs
et se construit, avec la grâce de l'Esprit, dans l'unité des âmes (Jn 17, 21 ; Ph 2, 2).

Troublé jusqu'en son Esprit par la trahison d'un de ses apôtres (ün 13, 21)
et la mort d'un ami (11, 33),
il promet néanmoins aux siens (14, 16),
la venue, la lumière et le soutien de ce même Esprit (14, 26).
Cet Esprit qui procède, et du Père, et de lui (16, 13-15),
afin de les garder dans la paix et l'unité (Jn 14, 27 ; Ep 4, 3)
et de les conduire à la vérité tout entière (Jn 16, 13).

En voyant, ainsi, la vie même de Jésus,
du premier instant de sa conception au dernier moment de son ascension,
à ce point animée et conduite par l'Esprit Saint,
on ne peut que se redire : et nous donc !
On comprend, qu'en écho, un saint Séraphim de Sarov ait pu dire que :
« Le but de la vie chrétienne c'est l'acquisition du Saint-Esprit ».

* * *
Il est bien là, en effet, le but premier et dernier.
Le disciple n'est pas différent de son maître.
Nous aussi, comme Jésus, nous sommes nés par la puissance de l'Esprit.
Non seulement d'un vouloir d'homme, mais de Dieu.
Car, avant d'être engendrés par des hommes, nous sommes tous enfants de Dieu (Rm 8, 14 ; 1 Jn 3, 1).
Comme Jésus, nous avons été baptisés dans l'Esprit ;
et oints comme lui, en étant confirmés.
Comme Jésus, l'Esprit nous pousse,
au désert de cette vie, où nous devons peu à peu
nous dépouiller du vieil homme,
pour y mener le bon combat en faveur de l'homme nouveau.
À nous aussi il est proposé de tressaillir de joie dans l'Esprit Saint,
et de devenir, avec lui, des messagers de la Bonne Nouvelle,
des semeurs de joie et des artisans de paix ;
des témoins de la lumière et des cœurs miséricordieux.
Nous aussi, comme Jésus, nous mourrons,
en remettant notre esprit entre les mains du Père ;
et, par la puissance de ce même Esprit qui est Vie,
nous ressusciterons avec lui pour vivre à jamais près de lui.
Car si l'Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts, demeure en vous,
Celui qui a ressuscité le Christ Jésus d'entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels
par son Esprit qui est en vous (Rm 8, 11).

* * *
Tout est dit sur ce merveilleux mystère,
à partir du moment où Jésus a dit :
DIEU EST ESPRIT.
Il reste toujours insaisissable, invisible, inaudible ;
inaccessible en quelque sorte à nos sens matériels et terrestres.
Mais comme Dieu reste vivant, présent,
agissant au cœur même de nos vies et de l'univers, animant tout, éclairant tout, vivifiant tout,
Il est Esprit !
C'est donc lui qui est notre vie et nous fait agir.
C'est lui qui nous guérit, nous réconforte, nous console.
Il est notre instructeur, notre défenseur, notre guide.
Il est notre Conseil, notre Sagesse, notre Force.
Science et Intelligence, Prière et Amour plein de respect
sont constamment guidés par sa grâce en nos cœurs.
Il nous apaise, nous rassemble, nous réconcilie, nous réjouit.
Il prie en nous (Rm 8, 16).
Il habite en nous (Ga 4, 6).
Il aime en nous (Jn 17, 26).
Il vit en nous (Rm 8, 14 ; Ga 5, 25).
Par lui, nous voici animés d'un souffle divin ;
justifiés et sanctifiés par une grâce inlassablement répandue.
Et, pour tout dire, par lui, nous sommes divinisés.

* * *
Si nous savions le don de Dieu !
Comme nous voici aimés par notre Père et notre Dieu !
Comme nous voici comblés par le Fils Unique,
notre Seigneur et notre Dieu !
Ils nous ont fait, l'un et l'autre, le don du propre amour qui les unit :
le don du Saint-Esprit, notre Lumière et notre Vie.

On ne peut croire au Mystère de l'Esprit Saint présent en l'homme et en ce monde,
que si l'on croit en la grandeur de l'homme et en la valeur du monde.
Car l'homme est habité par l'Esprit divin ; cet Esprit du Seigneur qui remplit l'univers.

Allons donc jusqu'au fond de nous-mêmes :
quelqu'un habite en nous qui nous communique au plus intime la plénitude de sa vie.
Et cette emprise toute puissante, loin de nous asservir,
nous épanouit, nous apaise et nous réjouit.
C'est l'Esprit Saint !

Quelqu'un anime le monde entier
et remplit de sa présence vivifiante,
les choses, les êtres, l'espace, et le temps.
Et cette inhabitation divine, loin d'assujettir l'univers,
en fait un lieu de vie où tout tient dans l'unité et l'harmonie.
C'est le Saint-Esprit !

* * *
Voulons-nous vivre dans l'unité
au sein de nos familles, de nos professions, de nos communautés ?
Invoquons sur elles la grâce de l'Esprit de Paix !
Voulons-nous discerner notre route, éclairer nos décisions,
mieux savoir ce que nous avons à faire, à dire, à taire, à penser ?
Prions l'Esprit de Conseil et de Science !

Pour mieux soutenir notre foi et répondre à nos pourquoi,
demandons l'Esprit de Sagesse et d'Intelligence !
Pour mieux affermir notre vie face aux épreuves et aux adversités,
demandons l'Esprit de Force !
Pour mieux aimer le Seigneur, les autres et le monde,
accueillons les dons de Piété et de Crainte de Dieu !
Il n'y a pas de grand amour sans grand respect
et seule une prière fidèle peut éclairer une route de sainteté.
Et puisque l'Esprit est notre vie, que l'Esprit aussi nous fasse agir ! (Ga 5, 25).

Il nous faut rechercher pourquoi notre Seigneur a donné l'Esprit une première fois sur la terre, et une autre fois depuis le ciel où il règne. D'après l'Écriture, en effet, l'Esprit n'a été communiqué sous une forme visible qu'en deux occasions : au soir de la Résurrection où il est reçu dans le souffle du Christ, et le matin de la Pentecôte lorsqu'il descend du ciel sous la forme de langues de feu.
Pourquoi donc l'Esprit Saint est-il donné d'abord aux disciples sur terre, et ensuite envoyé du ciel, sinon parce que le commandement d'aimer est double, et qu'il porte sur Dieu et sur le prochain ? L'Esprit est donné sur la terre pour qu'on aime le prochain, l'Esprit est donné du ciel pour qu'on aime Dieu.
La solennité présente n'est qu'une ombre de la solennité future : nous ne la fêtons tous les ans que pour arriver à celle qui n'est pas annuelle, mais permanente ; cette fête, célébrée au temps que l'Église lui assigne, ravive en notre mémoire le désir de l'autre. Que le renouvellement des réjouissances dans le temps ranime et enflamme en nos cœurs l'amour des joies de l'éternité, et nous pourrons ainsi goûter dans la patrie, avec la réalité de l'allégresse, ce que nous méditons sur le chemin dans l'ombre de la joie.
Saint Grégoire le Grand


Pierre-Marie Delfieux, in Évangéliques 5 (Saint-Paul)

lundi 6 juin 2011

En lisant... Marie-Dominique Molinié, La vie trinitaire et l'esprit d'enfance

« Je suis la voie, la vérité et la vie... Nul ne vient au Père que par moi... Comme mon Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés : demeurez dans mon amour... Ceci est mon commandement que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés... Que l'amour dont Tu m'as aimé soit en eux et moi en eux ».
Ce serait tout de même grave d'oublier ces textes-là, même une seule heure de notre vie. Ce qui s'épanouit en nous, c'est la vie trinitaire : nous ne pouvons rien comprendre à nous-mêmes si nous ne vivons pas du mystère de la Sainte Trinité.
Il s'agit de l'amour dont le Père aime le Fils, et dont le fruit est le Saint-Esprit. Cet amour est en nous. C'est bien plus grave que de dire : il faut qu'il y soit. Notre responsabilité est plus lourde de savoir qu'il y est, et que nous devons le laisser faire. C'est cela qui nous est offert. Tout ce qui nous est demandé, c'est de ne pas laisser tomber et de ne pas trop meurtrir ce germe qui désire s'épanouir.
Conséquence : il ne s'agit pas seulement d'aimer Dieu par-dessus toutes choses et les hommes comme nos frères - mais d'entrer dans l'amour surnaturel de Dieu. Ce qui nous attend, ce n'est pas l'immortalité, c'est l'éternité.
« La vie éternelle c'est qu'ils Te connaissent... » Connaître le Père, c'est éprouver sa paternité : ce n'est pas une vague paternité, mais une paternité divine, une paternité au sens strict. Toutes les religions ont le pressentiment de la paternité de Dieu, mais ce pressentiment ne suffit pas, il faut beaucoup plus.
Être père, c'est communiquer sa nature à un autre, c'est donner à un fils ce que l'on est soi-même. Un artiste est le père de ses œuvres dans la mesure où il s'exprime à travers elles. Le Verbe est la parfaite expression du Père (la splendeur de sa gloire).
Est-ce que l'homme exprime Dieu ? - Dans une certaine mesure, oui : il est créé à son image et à sa ressemblance, parce que sa nature est spirituelle. Il y a entre le mystère de Dieu et le mystère de l'esprit quelque chose de commun.
C'est ce qui rend paradoxale la créature spirituelle. Dans la mesure où notre situation est celle d'une créature, nous avons des limites, notre nature a des limites. Mais par notre esprit nous avons quelque chose d'infini : un aspect de vide en nous, un aspect de table rase, capable de recevoir n'importe quoi, de devenir n'importe quoi. Notre esprit peut tout recevoir, même Dieu : il peut le voir face à face, si cela lui est donné. C'est notre plus grande noblesse.
La dimension infinie de l'esprit a des conséquences pratiques redoutables. Le mystère du péché prend sa source dans ce double clavier de la vie de tout esprit : le clavier positif (les touches blanches) qui s'enracine dans la nature avec ses limites - et le clavier négatif ou « en creux » (les touches noires), mais sans limites : la capacité d'accueillir Dieu. Donner la préférence à Dieu dans notre vie, cela voudra dire donner la préférence à cette passivité.
Un certain nombre de mots prennent leur sens à partir de là : silence, attente, patience, consentement, « se laisser faire » ; tout cela a du prix parce que c'est seulement ce qui nous permet de recevoir Dieu et de refléter l'infini.
Notre vie, c'est l'histoire de la bataille entre notre activité et le silence.
Cette dimension infinie fait que tout esprit est capable d'accueillir Dieu. Il est créé à son image, ce qui fonde une certaine ressemblance entre Dieu et la nature humaine. On peut donc dire, au sens large, qu'en créant un homme, Dieu lui communique quelque chose de sa nature : cela suffit à établir une certaine paternité - mais au sens large seulement, parce qu'il y a un abîme entre l'esprit créé et la nature divine.
Seulement, quand l'Amour du Père et du Fils nous est donné (le Saint-Esprit), c'est la nature divine elle-même qui nous est donnée. Ce qui sépare l'Ancienne Alliance de la Nouvelle c'est que l'Ancienne Alliance ne connaissait pas le don de la grâce, bien que la grâce fût déjà donnée. À partir du don de la grâce, Dieu communique à l'homme sa nature en toute rigueur, aussi rigoureusement qu'un père communique la nature humaine à son fils.
Entre l'artiste et son œuvre, il y a un abîme ; mais si l'artiste pouvait créer un homme vivant qui l'exprime tout entier, ce serait autre chose. C'est ce que Dieu fait dans la Trinité par mode de génération et non comme une œuvre d'art. C'est ce qu'Il fait aussi en nous. Dieu nous engendre par adoption aussi strictement qu'Il engendre son Verbe par nature : nous devenons ses fils au sens strict et non pas même ses fils, mais le Fils de Dieu : il n'y en a qu'un. Quand Dieu perd l'un de nous parce que nous cessons de L'aimer, Il perd son Fils : il y a un visage de son Fils qui est mort en nous.
Les saints comprennent cela. C'est pourquoi, quand ils commencent à dire « Notre Père », ils s'arrêtent.., ils ne peuvent aller plus loin. Ils comprennent déjà ce que nous verrons dans l'éternité...
Que ce germe qui est en nous ne dorme pas. L'esprit d'enfance n'est pas une attitude pieuse qu'on prend pour être bien gentil : c'est l'âme du Verbe, c'est le Saint-Esprit. Le premier qui a l'esprit d'enfance, c'est le Verbe, et la voie d'enfance n'est pas une voie au rabais, c'est le secret même du Christ. Il n'y a que l'esprit d'enfance qui puisse scruter les profondeurs du Père : or nous avons le devoir de les scruter, nous n'avons pas le droit d'en rester à la paternité au sens large.
Être un enfant, c'est perdre pied
Bien des inquiétudes, bien des indélicatesses envers Dieu seraient évitées si on considérait Dieu comme Père. Quand les chrétiens discutent sur ce qu'il faudrait faire en face du monde moderne et qu'ils se laissent troubler, c'est qu'ils n'ont pas compris, ils en sont restés à la paternité au sens large.
On avait fait à des institutrices une conférence sur la littérature contemporaine et le roman noir : elles étaient un peu désemparées, se rendant compte que c'est le pain quotidien des jeunes à l'heure actuelle… que faire ? Devant leur désarroi, j'avais l'impression que leur maison n'était pas bâtie sur le roc. Elles se sentaient perdues parce que tout s'en va : l'instinct de la famille, de l'honneur ; toute vertu naturelle est systématiquement pulvérisée, anéantie par cette littérature qui s'alimente de catastrophes et gave notre génération de ténèbres.
Il est certain que les valeurs naturelles sont en train de faire naufrage : mais cela prouve bien, justement, qu'elles ne suffisent pas. Il y a des périodes où Dieu permet que tout s'effondre pour qu'on voie bien que rien ne tient. Cela ne devrait pas nous démonter. Nietzsche a proclamé que Dieu était mort : cela a au moins l'avantage d'être une affirmation radicale. En face de cela, il n'y a qu'une chose à faire : c'est d'être chrétien.
Dieu est mort ? Il y a du vrai. L'esprit de cette remarque est profondément différent de celui des théologiens de la mort de Dieu, comme la suite le prouve. Ce qui meurt, c'est le Dieu « valeur suprême » de ceux qui ne souhaitent pas avoir affaire à Lui et devenir des mystiques, ceux dont la pratique religieuse sans amour crie, beaucoup plus efficacement que le blasphème torturé de Jacques Prévert : Notre Père qui êtes aux cieux, restez-y... Il y a un Dieu que les chrétiens disent être leur Dieu, qui n'est Père qu'au sens large, et vient couronner d'assez haut (le plus loin possible) une vie fondée sur les valeurs humaines : ce Dieu-là est mort, non pas le Vendredi Saint, mais le soir de la chute. Il n'y a plus que le Dieu Sauveur qui ne soit pas mort, il n'y a plus que le Père au sens strict qui réponde, et c'est parce qu'on ne veut pas s'adresser à Lui qu'Il ne répond pas.
Ce qui soutient l'humanité, ce ne sont pas les gouvernements, ni les hommes de génie, ni les hommes d'action : ce sont les adorateurs. Qu'est-ce que Dieu leur demande ? Pas grand-chose : d'y croire. S'ils refusent un peu d'y croire, tout le reste s'en suit : les germes des péchés ne trouvent plus d'obstacle et se développent.
« Le monde entier, dit saint Jean, est dans la main du Mauvais ». C'est une forteresse de glace qui ne veut pas aimer, et Dieu en fait le siège. Il cherche des brèches : ce sont les adorateurs... Il faut y croire. C'est cela, se sauver « ensemble » : Dieu n'a pas besoin d'oublier chaque personne pour être universel. « Faire son salut » demeure un devoir aussi rigoureux qu'autrefois, dans l'intérêt même des autres.
En face de ce monde dont les valeurs s'écroulent, si vous cherchez avec fièvre et inquiétude ce qu'il faut faire, vous n'avez pas compris que Dieu veut être le seul à nous sauver : il y va de sa gloire. Quand on s'appuie sur l'action ou sur les valeurs naturelles, on attaque la gloire de Dieu.
Autrement dit, nous devons accepter d'être des mystiques, au sens véritable du mot, c'est-à-dire des êtres qui ont pénétré dans un secret, le secret de notre ami, de notre sauveur : ce secret est la vie trinitaire, et pour y entrer il faut mener une vie où nous perdons pied... c'est tout le sel de la vie mystique.
Cette obligation (de perdre pied) peut être à la source d'un véritable drame. Une histoire vraie vous le fera bien comprendre. Une mère avait deux enfants, l'un de quatre ans et l'autre de sept. Elle jouait souvent à les faire tourner autour d'elle en les tenant par les poignets. Un jour elle leur dit : « Il y a longtemps que nous n'avons pas joué à tourner. On y va ? » Le plus petit répondit tout de suite : « Oh oui, oui !... », mais le plus grand : « D'accord, mais tu n'iras pas plus vite que je voudrai ». Le plus petit était encore un mystique ; le plus grand ne l'était déjà plus - il avait « dépassé » l'esprit d'enfance, il voulait être « majeur et responsable ».
Nous devons accepter d'être emportés dans un mouvement où nous sommes certains d'être débordés, de ne pas avoir pied. Or, je me trompe peut-être, mais j'ai l'impression que les appels du Cœur du Christ et les apparitions de la Sainte Vierge manifestent bien ce que, pour ma part, je sens parfois (à en être malade) : que les chrétiens eux-mêmes refusent de se laisser emporter au-delà de tout. Ils veulent bien courir, mais ils ne veulent pas voler... Or il faut fermer les yeux, voler, partir à l'aventure, « perdre son âme », tout quitter pour suivre Jésus-Christ.
On sent qu'il y a quelque chose qui ne va pas. On dit : « Pas tout de suite... », comme les invités au banquet. Le banquet ne peut pas être autre chose que la vie éternelle. Or les serviteurs disent que tout est prêt dès maintenant, c'est dès maintenant qu'il faut venir… et notre jugement tourne autour de cette affaire-là.
Si vous n'en voulez pas, ne communiez pas. Tout est possible à l'amour de Dieu, mais on ne le laisse pas faire. Si je suis véhément, c'est parce que je crois que Dieu l'est encore plus que moi. Un pape disait qu'il y avait une seule réponse au désarroi du monde actuel : l'Eucharistie - c'est-à-dire le banquet du ciel sur la terre. On n'a pas compris Dieu tant qu'on cherche une autre réponse. La flamme de la vie divine, si les chrétiens voulaient bien la laisser « partir », serait assez violente pour tout emporter : « Je suis venu jeter un feu sur la terre, et quel est mon désir si ce n'est qu'il s'allume ? »
C'est là le jugement que nous subirons, et qu'il vaut mieux subir dès maintenant. Acceptez-vous que cela aille jusqu'au feu ? Nous voulons bien aimer Dieu, à condition que cela n'aille pas trop vite, pas trop fort, que ce ne soit pas trop déroutant...
La conversion du jugement
En agissant ainsi, nous résistons à l'aiguillon, et finalement nous nous rendons la vie plus difficile et plus âpre : nous faisons des prouesses épuisantes pour éviter de devenir des saints. Ce serait quand même plus simple de faire ce que Dieu nous demande. Malheureusement, notre résistance est sournoise, elle se tapit au fond de notre être, évitant soigneusement de paraître au grand jour : elle craint par-dessus tout la lumière.
Il faut au contraire demander inlassablement cette Lumière, pour qu'elle nous montre de quelle manière habituelle nous répugnons à nous laisser faire. Représentez-vous ce que cela a pu être pour Alphonse Ratisbonne (fils d'un banquier juif, converti par une apparition de la Sainte Vierge presque aussitôt après avoir accepté de porter la médaille miraculeuse) de voir, du jour au lendemain, toute sa philosophie balayée. Au fond, notre vie c'est cela : acceptons-nous que l'idée de la vie à laquelle nous sommes arrivés, tout cela soit par terre ? - et de repartir à zéro en disant : Je n'avais rien compris (et une fois que grâce à cela on a compris, on rebâtit sa petite affaire : c'est toujours à recommencer).
Les commandements de Jésus ne sont pas des exigences de justice, mais d'amour : ils traduisent les lois de l'amitié. Ce sont aussi des lois, mais elles ne se présentent pas avec un caractère rude et terrifiant. Cela ne veut pas dire qu'elles ne sont pas redoutables, au contraire elles le sont plus encore qu'une loi de crainte, mais d'une autre manière. La sanction d'un péché contre l'amour, c'est qu'on froisse l'être aimé... et c'est pire que tout. Mais c'est extrêmement subtil. L'ami froissé ne dit rien, il ne nous envoie pas de gendarmes, on peut très bien ne pas s'apercevoir qu'on l'a froissé. C'est seulement quand on commence à réparer la blessure et qu'on a découvert le point sensible, c'est alors seulement qu'il dévoile sa peine : sinon, il continuera à ne rien dire.
Si vous demandez avec droiture d'être éclairé, vous le serez, mais ne réclamez pas un programme bien tranché à la mesure de vos gros sabots. Si vous demandez des comptes à Dieu, si vous discutez pour savoir en quoi vous avez été coupable, vous n'en sortirez pas... Quand on a froissé un ami, il ne faut pas revenir en discutant. Il faut dire : « J'ai dû faire quelque chose qui ne vous plaît pas, je ne vois pas bien quoi, mais je vous demande pardon d'avance et sans savoir... » C'est le meilleur examen de conscience : si nous voulons savoir en quoi nous avons déplu à Dieu, il faut avant tout ne jamais se justifier : sinon, nous sommes des pharisiens. Ce n'est pas sur les points où nous croyons être coupables que nous sommes le plus coupables, mais sur ceux où nous croyons que nous ne le sommes pas.
L'ordre de l'amitié est un ordre spécial : il faut s'y précipiter les yeux fermés. Laissons-nous faire, acceptons les humiliations les plus intimes, ne nous raidissons pas intérieurement en nous cramponnant à un idéal de nous-même, une « image de marque ». Ce que Jean écrit à l'ange de l'Église de Laodicée, c'est à nous qu'il l'écrit : « Tu n'as pas vu que tu es pauvre, dépouillé, nu, et tu n'as pas voulu te présenter ainsi à Moi, tu as voulu faire comme si tu étais habillé ». Eh bien, c'est une indélicatesse. Ce n'est que cela, mais c'est terrible. Nous sommes misérables à une telle profondeur qu'il faut une intervention spéciale de Dieu pour nous le montrer. Si nous n'en voulons pas, Dieu n'y peut rien : Il est timide...
Pensez par exemple à la Sainte Vierge. Quel est son trait dominant ? C'est qu'elle ne s'impose pas : elle est discrète, elle ne viendra pas à vous si vous ne lui demandez pas de venir. « Au soir de cette vie, nous serons jugés sur l'amour » - mais nous serons jugés sur la délicatesse de l'amour plus que sur son intensité, car l'intensité c'est l'affaire de Dieu, la délicatesse c'est notre affaire : il n'y a qu'à y mettre du sien. C'est difficile à vouloir, mais ce n'est pas difficile à pouvoir. Relisez le chapitre XI de l'Histoire d'une Âme (le message de Thérèse, c'est le message de la Sainte Vierge au monde moderne, confié à une de ses enfants). Thérèse y chante ses désirs : être docteur, prêtre, refuser par humilité d'être prêtre, et par-dessus tout le martyre - tous les martyres... Sa sœur est effarée : « Vous êtes possédée par l'amour divin comme on est possédé par le diable ! mais moi je ne peux pas vous suivre ». Thérèse répond : « Vous n'avez rien compris : mes désirs sont des richesses, c'est un don que Dieu pourrait me retirer pour vous donner dix fois plus. Ce n'est pas cela qui lui plaît dans mon âme ; ce qui lui plaît, c'est de me voir aimer ma petitesse et mon néant. Toutes les âmes sans désirs ni vertus sont propres aux transformations de l'amour ».
On se trouve devant ce fait effarant que presque personne n'accepte la règle du jeu, parce que cela demande une conversion du jugement. Notre pensée se heurte à la pensée de Dieu et ne veut pas céder. Il faut se convertir, c'est-à-dire changer de jugement. Nous sommes comme des nageurs qui coulent, et qui essaient désespérément de remonter à la surface. C'est justement ce qu'il ne faut pas faire : il faut couler, il faut se laisser tomber jusqu'au fond - et alors seulement, on pourra remonter « de profundis ». Nous ne sommes jamais assez au fond. Une prière qui vient de profundis est toujours exaucée immédiatement : elle jaillit des profondeurs de notre détresse. C'est pour cela que Dieu nous y accule, parce qu'Il a envie de nous exaucer. Nous avons tous notre blessure intérieure, comme Jacob : cette blessure, c'est le moyen providentiel dont Dieu veut se servir pour nous exaucer...mais nous ne savons pas nous en servir : « Si vous demandez en mon Nom, vous obtiendrez tout ce que vous voudrez. Vous n'avez encore rien demandé en mon Nom ».
La prière creuse en nous un véritable cri qui n'arrive pas à jaillir, mais qui finira par jaillir un jour. Ce jour-là, nous obtiendrons tout. Il n'y a pas d'autre moyen, ni d'autre programme. Dieu veut que nous portions du fruit : pour porter du fruit et que notre fruit demeure, il n'y a pas autre chose à faire.

Marie-Dominique Molinié, op, in Le courage d’avoir peur (cerf)

mercredi 1 juin 2011

En méditant... Hans Urs von Balthasar, l'Ascension du Seigneur


Actes des Apôtres (1, 1-11)
Cher Théophile, dans mon premier livre j’ai parlé de tout ce que Jésus a fait et enseigné depuis le moment où il commença, jusqu'au jour où il fut enlevé au ciel, après avoir, par l’Esprit Saint, donné ses instructions aux Apôtres qu’il avait choisis.
C’est à eux qu’il s’est présenté vivant après sa Passion ; il leur en a donné bien des preuves, puisque, pendant quarante jours, il leur est apparu et leur a parlé du royaume de Dieu.
Au cours d’un repas qu’il prenait avec eux, il leur donna l’ordre de ne pas quitter Jérusalem, mais d’y attendre que s’accomplisse la promesse du Père.
Il déclara : « Cette promesse, vous l’avez entendue de ma bouche : alors que Jean a baptisé avec l’eau, vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés d’ici peu de jours ».
Ainsi réunis, les Apôtres l’interrogeaient : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ? »
Jésus leur répondit : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité.
Mais vous allez recevoir une force quand le Saint-Esprit viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem,
dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre ».
Après ces paroles, tandis que les Apôtres le regardaient, il s’éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs yeux.
Et comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s’en allait, voici que, devant eux, se tenaient deux hommes en vêtements blancs, qui leur dirent : « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Ce Jésus qui a été enlevé au ciel d’auprès de vous, viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel ».
Ascension et mission. La première lecture contient l'évangile proprement dit. Les quarante jours de l'apparition du Ressuscité étaient un passage très mystérieux entre la vie et la mort terrestres de Jésus d'une part et son ascension au Père d'autre part. Dès le début de sa vie, il était celui qui avait été engendré par l'Esprit et rempli par l'Esprit : le choix des Douze se produisit expressément dans l'Esprit Saint (v. 2). Maintenant il est le Glorifié entièrement rempli de l'Esprit, le « second homme, qui vient du ciel » (1 Co 15,47), celui qui, allant au Père, sera « esprit vivifiant » (ibid. 46) pour l'Église. Ce qui lui tient à cœur, c'est uniquement le « Royaume de Dieu » (v. 4), que les disciples auront à proclamer dans le Saint-Esprit, « jusqu'aux extrémités de la terre », tandis que pour les disciples qui n'ont pas encore reçu l'Esprit, c'est encore la « royauté en Israël », et le temps de son commencement, qui est importante. Mais le désir des disciples est chassé par deux choses : l'attente priante de l'Esprit et l'envoi en lui dans le monde entier : comme mes témoins. Cette couple, cet inséparable, constituera l'essence de l'Église : prière instante pour demander l'Esprit de Dieu et attestation. Les anges renvoient ceux qui regardent celui qui disparaît à la double mission qui leur a été indiquée.
Lettre aux Hébreux (9, 24-28 ; 10, 19-23)
Le Christ n’est pas entré dans un sanctuaire fait de main d’homme, figure du sanctuaire véritable ; il est entré dans le ciel même, afin de se tenir maintenant pour nous devant la face de Dieu.
Il n’a pas à s’offrir lui-même plusieurs fois, comme le grand prêtre qui, tous les ans, entrait dans le sanctuaire en offrant un sang qui n’était pas le sien ; car alors, le Christ aurait dû plusieurs fois souffrir la Passion depuis la fondation du monde.
Mais en fait, c’est une fois pour toutes, à la fin des temps, qu’il s’est manifesté pour détruire le péché par son sacrifice.
Et, comme le sort des hommes est de mourir une seule fois et puis d’être jugés, ainsi le Christ s’est-il offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude ; il apparaîtra une seconde fois, non plus à cause du péché, mais pour le salut de ceux qui l’attendent.
Frères, c’est avec assurance que nous pouvons entrer dans le véritable sanctuaire grâce au sang de Jésus : nous avons là un chemin nouveau et vivant qu’il a inauguré en franchissant le rideau du Sanctuaire ; or, ce rideau est sa chair.
Et nous avons le prêtre par excellence, celui qui est établi sur la maison de Dieu.
Avançons-nous donc vers Dieu avec un cœur sincère et dans la plénitude de la foi, le cœur purifié de ce qui souille notre conscience, le corps lavé par une eau pure.
Continuons sans fléchir d’affirmer notre espérance, car il est fidèle, celui qui a promis.
Le pouvoir sur l'univers et l'Église. La deuxième lecture décrit le pouvoir illimité que Dieu le Père a remis au Fils transporté au ciel. La résurrection d'entre les morts, l'exaltation à la droite de Dieu et la remise du pouvoir sur toute puissance créée forment un seul et même mouvement. Et cela non seulement pour le temps éphémère de ce monde, mais aussi pour le monde « à venir », glorifié en Dieu. On pourrait penser que, par une remise de pouvoir si illimitée, l'Église déchoirait au rang d'une partie (peut-être insignifiante) du domaine du Christ. S'il règne sur les puissances du monde – sur la politique et l'économie, la culture et la religion, et tout ce qui existe encore en fait de puissances dominant le monde –, alors l'Église paraît être une grandeur assez peu significative parmi d'autres. Cependant, chose étonnante, une distinction est faite entre la puissance de l'Exalté sur le Tout et sa position comme tête de l'Église, qui est son corps. Ce n'est pas le cosmos qui est son corps (il n'y a pas de « Christ cosmique »), mais l'Église seule, dans laquelle il vit par ses sacrements, son eucharistie, sa Parole, son Esprit et sa mission, d'une manière qu'éclaire l'image de l'âme et du corps. À partir d'ici, on voit assurément déjà que l'Église a le droit d'exister non pas fermée sur elle-même, mais ouverte sur le monde qui doit, à travers l'Église, être intégré dans la plénitude du Christ et de Dieu.
Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (24, 46-53)
En ce temps-là, Jésus ressuscité, apparaissant à ses disciples, leur dit : « Il est écrit que le Christ souffrirait, qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour, et que la conversion serait proclamée en son nom, pour le pardon des péchés, à toutes les nations, en commençant par Jérusalem : à vous d’en être les témoins.
Et moi, je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis.
Quant à vous, demeurez dans la ville jusqu'à ce que vous soyez revêtus d’une puissance venue d’en haut ».
Puis Jésus les emmena au dehors, jusque vers Béthanie ; et, levant les mains, il les bénit.
Or, tandis qu’il les bénissait, il se sépara d’eux et il était emporté au ciel.
Ils se prosternèrent devant lui, puis ils retournèrent à Jérusalem, en grande joie.
Et ils étaient sans cesse dans le Temple à bénir Dieu.
Pouvoir de mission sans limites. C'est ce que confirme définitivement l'évangile, dans la rayonnante conclusion de Matthieu. Le Seigneur qui apparaît ici et que les disciples adorent, est déjà l'Exalté à qui « tout pouvoir a été donné au ciel et sur la terre ». « Donné », parce qu'il est le Fils qui reçoit tout du Père, mais le transmet sans condition. Le mot tout quatre fois repris embrasse toutes les dimensions imaginables, et inclut expressément en celles-ci la mission universelle, catholique, de l'Église : « Tout pouvoir » est nécessaire pour donner un ordre aussi universel : « à tous les hommes ». La mission a pour objet d’apprendre aux hommes à suivre tout ce que Jésus a dit et fait ; tout choix dans la doctrine et la vie est par là interdit. Cette mission apparemment sur-exigeante est rendue possible parce que le Seigneur est « tous les jours jusqu'à la fin du monde » avec ceux qu'il envoie, garantissant par là la possibilité d'accomplir la mission.