jeudi 4 juillet 2019

En apologétiquant... Pierre Chaunu, La cohérence de la foi



Le point zéro de l’apologie
Que la création soit Amour, que l'Être qui lui a donné l'être entretienne avec son œuvre un rapport qu'exprime si bien le jugement réitéré sept fois de Dieu sur l'ouvrage de ses mains : « Et Dieu vit que la lumière était bonne »... clos par le jugement d'ensemble : « Dieu vit tout ce qu'il avait fait, et voici cela était très bon... » : cela seul importe, cela seul nous importe. C'est pourquoi je ne m'attarderai pas davantage sur le cadeau de la Science. Il suffit, d'ailleurs, de se reporter à la rigoureuse démonstration de Claude Tresmontant.
Honnêtement, en l'état actuel de nos connaissances, nul ne peut contester aucun point de cette parfaite rigueur. Puisque le monde est un processus évolutif non réversible, il se situe entre un commencement et une fin en soi. Il est nécessairement entouré dans l'espace-temps, qui lui est coextensif par un Autre, un Ailleurs, un Au-delà, un Plan Autre. Me rappelant l'histoire, au XVIIIe siècle, des montres qui ont permis aux compagnons de Cook et de Bougainville de calculer correctement le point dans les mers du Sud, je dirai un Plan d'Échappement. Oui..., la raison depuis quelques décennies penche décidément en direction d'une Transcendance.
***
Cette Transcendance, nous pouvons peut-être essayer de nous en approcher. En reprenant le sentier du Cogito cartésien, ce que j'appelle le point zéro de l'Apologie.
Les philosophes de tous les temps nous ont conviés à fermer un instant les yeux, à essayer de faire monter les souvenirs et les impressions qui sont profondément inscrits en nous-mêmes. Descartes construit tout sur l'évidence du moi pensant : « mais aussitôt après, je prie garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait évidemment que moi qui le pensais fusse quelque chose. Et remarquant que cette vérité, je pense donc je suis, était si ferme et si assurée… » Laissons les conséquences que Descartes tire de cette proposition. Je retiens seulement que, comme tout homme qui s'arrête un instant pour réfléchir dans le cours de son destin, Descartes se laisse convaincre par l'évidence du Je qui suis et qui pense, et qui pense et qui est, un Je sous le regard de soi-même, en cet instant hétérogène à tout autre instant, qui peut se dilater, se diluer, s'ouvrir ou se refermer un instant dans le cours saccadé de la succession des instants qui de la naissance me conduisent vers la mort.
Si un jour vous êtes pris de doute, si vous sentez tout tourner autour de vous, si vous êtes accablé par le discours réducteur des barbouilleurs du non sens intégral… fermez un instant les yeux et partez comme le poète et le philosophe à la recherche des souvenirs qui construisent la conscience de vous-même.
Les plus anciens de nos souvenirs remontent à nos premières années. Les barreaux de mon lit d'enfant et un visage qui se penche sur moi, c'est le plus vieux souvenir que je puis faire monter de ma mémoire. Je n'ai pas besoin d'avoir lu Piaget et les psychologues de l'enfant pour savoir ces choses. L'éveil de ma conscience, c'est un tri entre moi, les limites d'un corps dont j'apprends une à une les possibilités et les limites par rapport à une autre manière d'être, le bois du lit..., le visage, ces cheveux que je tire, qui se sont enroulés autour de mes doigts. Il y a donc deux choses dans le champ de ma conscience.
Il ne peut pas plus y avoir moins de deux qu'il ne peut réellement y avoir rien. Je serais assez tenté de dire que rien, il ne peut y avoir, et que un = au moins deux.
L'inexistence du Rien et l'impossibilité de l'Un me paraissent deux données de la conscience.
Nous avons peur du vide, du Rien, du Néant, du Trou qui, un jour, nous happera. Or, il y a comme une impossibilité du vide.
Le néant est une pseudo-idée, le néant ne peut nous menacer. Quelque chose qui est impensable, qui n'a même pas l'existence de l'idéalité ne peut constituer une menace. « La représentation du vide, note Bergson, est toujours une représentation pleine, qui se résout à l'analyse en deux éléments positifs : l'idée, distincte ou confuse, d'une substitution et le sentiment, éprouvé ou imaginé, d'un désir ou d'un regret »1. Penser le néant, c'est penser l'être avec quelque chose en plus : « Il y a plus et non pas moins dans l'idée d'un objet conçu comme n'existant pas que dans l'idée de ce même objet conçu comme existant, car l'idée de l'objet n'existant pas est nécessairement l'idée de l'objet existant avec, en plus, la représentation d'une exclusion de cet objet par la réalité actuelle prise en bloc »2.
Comment pourrions-nous venir d'un rien de la conscience et y retourner ? Le moins que l'on puisse dire, c'est que c'est totalement impensable, incohérent. Une réflexion sur nous-même nous apprend que ce qui semble vide est un autre plein, que le rien est toujours un autre ou un ailleurs.
Cette longue et justement célèbre réflexion de Bergson sur l'inconsistance de l'idée du Néant, « pour un esprit qui suivrait purement et simplement le fil de l'expérience, il n'y aurait pas de vide, pas de néant, même relatif ou partiel, pas de négation possible… » peut se traduire par l'adage : Rien est un autre ou le Néant est seulement Autre.
En vérité, la réflexion de Bergson prolonge une expérience beaucoup plus simple, plus élémentaire, qui est celle du yo soy yo y mi circunstancia ; de mon plus lointain souvenir d'enfance il y a toujours moi et une réalité, moi et autre chose ou quelqu'un.
Quoique nous fassions, nous ne pouvons penser ni le Néant, ni la solitude de l'un, que cet un soit moi sans mi circunstancia, sans la limite de moi-même et l'au-delà de moi-même sans quoi la conscience de moi-même n'a ni sens, ni consistance, ni possibilité.
Puisque le champ de ma conscience ne peut se réduire à moins de deux, moi et un autre, un ailleurs, un au-delà de moi-même... même solitaire dans un cachot, il y aura moi et les murs de ce cachot, connaissant et connu, pensée de moi et d'un non moi, il me semble que toute philosophie qui n'accepte pas la dualité, qui ne constate pas que l'Un est Deux, qui n'accepte pas cette tension duelle, se place en contradiction avec la donnée la plus radicalement élémentaire de la conscience.
Je sais bien que Feuerbach nous a précisément accusés de projeter nos craintes et nos fantasmes, en un Dieu qui n'a d'autre consistance que notre peur, moi je me soucie de Feuerbach comme d'une guigne et je pourrai lui objecter que toute Philosophie première – à commencer par la sienne – est dilatation, transposition d'un point du champ de la conscience.
Le matérialisme mécaniste du XIXe siècle est la projection de l'émerveillement devant les grosses machines qui se sont substituées aux gros horloges de la fin du Moyen Âge, le monde, comme une horloge, comme le monisme des matérialistes antiques, est la projection de l'expérience des éléments, le sable, la terre d'où viennent nos aliments et où notre corps retournera. Le ciel, l'air et l'eau fournissent l'idée d'un matériau, hylé, d'une matière, comme l'argile du potier, indestructible, multiple, indéfiniment fractionnable, capable de se défaire et de se refaire. Le matérialisme moniste est une projection d'une expérience très élémentaire, l'expérience d'une matière unie et multiple, friable et plastique, inusable, indestructible. La matière de Démocrite est à l'image du sable du désert, l'univers de Marx, à l'image d'une grosse machine suante et soufflante de la révolution industrielle.
Et cette démarche est légitime. Il y a dans toute expérience une part de vérité. Puisque toute philosophie première est projection d'un essentiel, mieux vaut projeter l'essentiel principiel. C'est en ce tout commencement de nous-même que nous risquons d'approcher une vérité plus large, plus proche de toute vérité, plus synthétique. Or cette expérience principielle, c'est que la réduction ultime est la tension d'un connaissant et d'un connu, d'un et d'un autre, comme l'homme et la femme, ish et isha, le yin et le yang de la pensée chinoise.
Je suis et quelque chose existe en dehors de moi. Je ne suis pas un morceau de l'autre qui m'entoure. Et l'autre qui m'entoure n'est pas une projection de moi-même.
Tout système moniste, toute illusion d'une réduction à l'Un qui serait destruction de l'un et de l'autre me paraît frappé d'une infériorité radicale par rapport au dualisme judéo-chrétien.
Ajoutez que la Trinité laisse entrevoir qu'au-delà de tout et du commencement, quand Dieu reste Seul.., il est déjà Père, Fils et Saint-Esprit et que le Triple existe en Dieu en même temps que l'unité absolue de Celui qui Seul peut dire Je suis.
La moisson d'informations que la science a recueillies en cent trente ans sur l'univers laisse penser que le monde, dans la mesure où il est procès évolutif, n'a pas l'être en soi, puisqu'il ne dispose pas de l'infinité du temps et que, par conséquent, il tient l'être d'un Autre, d'un Être qui Lui est l'Être en Soi.
Mais bien avant que nous n'ayons découvert que la totalité cosmique était un processus évolutif, non réversible, bien avant donc que nous ayons tiré les conséquences métaphysiques de cette importante observation.., la donnée la plus élémentaire de notre conscience nous avait indiqué une structure au moins dualiste.
En vérité, nous avons besoin d'un Autre, d'un Ailleurs, d'un Autrement.
***
Cette remarque en appelle une autre. La tendance à la réduction au simple est une tendance utile de notre esprit que nous devons constamment contrôler.
Elle vient de notre passé d'homo habilis et d'homo faber. Fabricants d'armes, nous avons été, avant d'être des artisans faiseurs d'outils et au cours de l'histoire, des constructeurs de machines. La révolution mécaniste au début du XVIe siècle a été le passage dans le domaine de l'exploration conceptuelle du monde de cette habileté à faire des machines. Il y a derrière l'apparence des choses, au sein de la matière et au sein même de la vie, des réalités qui se laissent en partie cerner et prévoir à travers des modèles mathématiques.
Historien de l'Europe classique et de l'Europe des Lumières, je ne suis pas tenté de minimiser l'importance capitale de l'intuition géniale entre toutes de « la nature écrite en langage géométrique ». D'ailleurs, cette adaequatio rei et intellectus, cette harmonie entre la pointe la plus abstraite de notre pensée et la structure intime des choses est encore la meilleure preuve rationnelle de l'existence de Dieu.
Mais, en vérité, à quoi rime cette griserie ? Elle était compréhensible il y a un siècle. Elle ne l'est pas maintenant. Maintenant que nous sommes dessoûlés de nos succès dont nous connaissons la limite et l'échec, maintenant qu'une meilleure maîtrise nous révèle l'effarante complexité des choses.
Pourquoi voudriez-vous privilégier une seule démarche de notre esprit, au point de mettre en sommeil tout ce qu'il y a en nous et dans les choses, qui dépasse le modèle ? Pourquoi, en un mot, faudrait-il attendre de la seule philosophie mécaniste que nous soient livrés les secrets de l'être ? En vérité, le langage mathématique ne saisit jamais qu'une partie, ne pénètre jamais beaucoup au-delà des apparences. Pourquoi refuser les choses, faire fi de la donnée des sens et, a fortiori abandonner l'être à l'écorce ? J'ai souvent emprunté à Rémy Chauvin 3 notre meilleur éthologiste, cette remarque pertinente : « la douleur, la joie, la courbe d'une rose, la couleur verte ont autant d'importance et ne sont pas moins intéressantes que la combinaison de l'oxygène et de l'hydrogène ou le théorème de Pythagore. Ce qui entraîne une conséquence : l'expérience religieuse est une expérience comme les autres quoiqu'elle ne soit pas du domaine de la physique », et au sommet de l'expérience religieuse, l'expérience mystique. Claude Tresmontant a bien raison 4 : la mystique chrétienne, n'appartient pas à l'irrationnel, elle est même au sens étymologique une science, le degré le plus élevé de la connaissance auquel l'homme puisse prétendre. Je retrouverai, une fois encore, Arthur Koestler 5 à propos de ce que nous appellerons les irréductibles. Le champ de la réalité et de la connaissance est un champ fractionné. Pour passer d'un message sonore au cerveau ou du cerveau à la parole, pour passer du faisceau lumineux à l'image, l'auditeur, le locuteur, le voyant « doit exécuter rapidement une série de sauts quantiques d'un échelon à un autre » d'une hiérarchie.
Or, depuis quarante mille ans, 300 milliards d'hommes ont eu un éventail immense d'expériences. Pourquoi voudriez-vous que du jour au lendemain en raison des performances atteintes à partir des modèles mécaniques, nous renoncions tout à coup à toute autre forme de connaissance ? Et notamment à la fantastique expérience du sacré, à l'expérience religieuse et mystique.
Pourquoi, dans l'approche du réel, laisserions-nous 6 se construire une hiérarchie qui placerait tout au sommet la seule mécanique à l'exclusion de toute autre approche ? Rien ne nous autorise à exclure le plafond de la Sixtine de notre compréhension du monde.
Au fond de ma conscience, il y a le rouge de la rose, le parfum des fleurs, le reflet du ciel bleu, au fond de ma conscience, il y a l'expérience d'une liberté que rien ne peut réduire. Éclatez de rire si demain le chaland vous offre un système qui rend compte de tout sauf de la conscience de soi et de la liberté. « On ne peut croire véritablement de toute son âme que le monde et la vie n'ont pas de sens et continuer à vivre ». Écartez tout système que contredit le comportement de 300 milliards d'hommes au cours de l'histoire. « Vivre, lutter, trancher du bien et du mal, dans un monde que l'on a déclaré absurde, est absurde. Si la vie et la mort n'ont aucun sens, pourquoi s'obstiner à vivre ? ».
Rappelez-vous aussi combien notre savoir est incomplet, et particulièrement le savoir scientifique qui a quelques siècles sur quarante millénaires de l'homme achevé dans la conscience de la mort. Nous n'avons pas exploré le mille milliardième du milliardième d'une fraction infime des possibles, et le premier sous-scientiste venu tranche comme si nous étions détenteurs d'un savoir complet dans le petit monde clos de la science quantique. Pensez aussi aux limites de notre cerveau. Nous n'avons que 1012 neurones et 1015 synapses et nous n'avons pas encore appris à nous en servir, et nos sens ne captent qu'une fraction infime des ondes qui nous entourent et qui nous traversent.
Sommes-nous sûrs de bien explorer tous les possibles ? La percée de la science en Occident a été payée par une médiocre exploration des ressources que d'autres systèmes de civilisation ont traitées avec plus d'égards. Les peuples de la Bible attachaient une grande importance aux songes. Ils croyaient qu'une information empruntait des canaux que nous avons fermés.
Sans renoncer à la primauté des messages sensoriaux traités par une conscience en éveil, nous voyons réapparaître d'autres recours. J'ai plaidé avec Claude Tresmontant la cause de la mystique, je ne puis écarter d'un revers de main les phénomènes qui vont au-delà de l'habituel.
Arthur Koestler 7 qui est un excellent philosophe des sciences confesse : « La moitié de mes amis m'accuse de scientisme pédant : l'autre.., d'avoir des penchants anti-scientifiques pour des problèmes absurdes tels que la perception extra-sensorielle... je me console en songeant que l'on porte les mêmes accusations contre une élite de savants. Depuis lors l'élite d'hommes de science est devenue apparemment une majorité. En 1973, une enquête du New Scientist auprès d'un public en quasi-totalité de scientifiques donnait : sur... 1 500 lecteurs ayant répondu, 67% considéraient la perception extra-sensorielle soit comme un fait établi, soit comme une probabilité. En 1967 et en 1969, l'Académie des sciences de New York et l'Association américaine pour l'avancement des sciences intégraient l'Association de parapsychologie ». C'est un fait, on peut le regretter, mais il rend compte, au moins, du sentiment d'incomplétude de la science qui est une condition même de l'avancement de la science.
L'introspection du champ de la conscience et l'exploration du champ de la connaissance nous déconseillent le réductionnisme moniste. Tout système qui n'accepte qu'un principe, qu'un seul type d'explication, ne peut satisfaire ni le cœur ni la raison. Il s'oppose à l'expérience de tous ceux qui se sont en quarante mille ans succédés dans le champ de l'histoire objet.
L'univers tel que nous le percevons est formé de hiérarchies et d'irréductibles. Au degré zéro de l'Apologie, nous retrouverons Rémy Chauvin et son bon sens. « Lorsque je vois un objet, ma rétine expédie des trains d'ondes modulées qui arrivent le long des voies optiques derrière la tête, dans l'aire striée de la scissure calcarine du cerveau ; à cet endroit, les ondes s'abolissent et je vois ». Essayez d'écrire voir avec des équations. Vous ne pouvez transcrire la biologie pratique avec la langue de la physique, à combien plus forte raison le fait de conscience et l'histoire avec le seul langage mathématique. Les phénomènes de la conscience sont proprement irréductibles.
Un système ouvert dans un monde clos
On ne peut plus nier la cohérence de l'univers. Le modèle standard ou le modèle stationnaire en astrophysique, l'évolution de la vie qui fait un pied de nez à la théorie synthétique, cette citadelle croulante, tout nous oblige à constater que, de la plus petite particule isolée aux amas de galaxies lointaines, l'univers ruisselle d'intelligence. L'univers fonctionne en processus évolutif irréversible à information croissante. On ne peut imaginer un tel univers sans un plan, d'où lui vient cette information croissante. Puisque de rien, du rien hypothétique et impensable, rien ne peut, par définition, sortir.
Et nous voilà, en vérité, placé devant l'unique problème. La pensée scientifique vient de confirmer une information dont le souvenir se perd aux origines de notre espèce, depuis la mutation qui nous a fait totalement homme, stable, devant la mort, homogène, à l'abri pour un temps de toute nouvelle mutation. Qui, quoi, quelle est la nature de l'Au-delà ?
On ne peut plus penser l'univers comme un monde fermé, même s’il est physiquement clos. Il n'est pas fermé, parce qu'il n'est pas auto-suffisant. Il y a donc, en nous, en dehors de nous, un au-delà, un ailleurs spatio-temporel, un au-delà de tout. L'information qui construit le monde comme notre conscience n'est pas localisable. Cette évidence nous vient de très loin dans le temps. Elle est sans cesse explicitée et confirmée.
Revenons à la conception scientifique de l'univers. Quel que soit le modèle retenu, le modèle standard (99% de consensus) ou les modèles à création continue de matière et d'énergie, la science, en nous plaçant devant une immense chaîne évolutive à information croissante, nous place devant la nécessité d'un Autre/Ailleurs/Autrement.
Des particules à la lumière, de la lumière énergie au premier atome d'hydrogène, de l'atome simple (d'une complexité fabuleuse) à l'atome lourd que fabriquent des milliards de milliards de milliards de soleils, des atomes lourds aux acides aminés, des acides aminés à la première cellule, de la scissiparité à la reproduction sexuée, de la vie instinctive à la première lueur de conscience, de la lueur de conscience à la conscience achevée, bouclée sur soi et la connaissance de la mort, de la conscience de soi à la complexité sociale, nous avons autant de mutations quantiques, de changements de nature impossibles, inopérables sans l'introduction d'un supplément d'ordre. Ce supplément d'ordre, d'où vient-il ?
L'âme, l'esprit, l'information, ce message venu d'Ailleurs, nous l'avons toujours rencontré. Il y a quarante millénaires, il y a trois cents milliards de fois quarante ans, il y a donc 12 x 1012 années de conscience humaine de soi, que nous entrevoyons par une fente, par le trou de la serrure de notre prison, cette curieuse lumière informatrice de l'Univers.
C'est en ce sens et sous cette réserve de nécessaire et rassurante imprécision que la tradition patristique et la tradition scolastique ont raison de le prétendre, le Principe directeur, le grand Ordonnateur de l'Univers est Transcendant à l'Univers et cela nous pouvons le savoir par la raison. Et puisque la particule la plus simple de l'univers est elle-même matière et information, en raison de l'étincelle de liberté, d'imprévisibilité que lui reconnaît le principe d'Heisenberg, cette particule élémentaire n'a pas, selon la plus grande vraisemblance, l'être en soi, mais un être qui lui vient du Principe directeur, du grand ordonnateur, qui est aussi le créateur.
Nous pensions être enfermés dans une prison ; par le trou de la serrure passait le filet lumineux de l'information venue du Tout Ailleurs, et voilà que c'est notre monde lui-même... et nous-même ! qui venons de cet Ailleurs ; comme notre conscience perpétuellement blessée, insatisfaite, insatiable dans son besoin d'absolu, assoiffée de complétude, insaturée de tant de désirs, l'univers, lui aussi, n'est pas refermé sur lui, il porte encore la trace du cordon ombilical qui le réunit à l'Au-delà de Tout.
Notre conscience s'est posée face à un monde extérieur et à un autre (le visage qui se penche sur le berceau) afin de fermer… ma conscience et l'univers en un tout, or voilà que les autres et l'univers sont comme ma conscience ouverts, non totalement complets en eux-mêmes et dans le couple que je forme moi et l'univers et chacun des autres avec moi et l'univers. Entre mon esprit et le monde que j'explore – il y a au moins ce trait commun – nous sommes des incomplets ; quelque chose nous manque : l'être second ressent la nostalgie de l'être premier, à qui il doit l'être et l'exister. En vérité, chacune des consciences a fait l'expérience de ce Tout Autre, que nous appelons la transcendance.
La transcendance, la Bible l'enseigne, sans jamais que le mot ne soit prononcé. La transcendance est un mot de philosophe pour traduire l'expérience des consciences humaines et ce que la Bible dit de Dieu.
Nous voilà donc à nouveau et toujours placés devant l'unique et lancinant problème : qui, quoi, quelle est la nature de cet Au-delà ? De cet Au-delà en qui et sur qui se trouve reportée la question fondamentale, die Grundf rage de la métaphysique, accessoirement et de toute conscience humaine, principiellement, « svarum ist überhaupt Seiendes und nicht vielmehr Nichts ? »8. Pourquoi y a-t-il plutôt de l'être que rien ?
En vérité, la réponse à cette question insoluble, nous la reporterons une fois pour toute sur l'Être qui est Ailleurs le Transcendant, source de l'être second et de l'information croissante, qui nous vient de ou de Lui. L'hypothèse, la seule possible qu'il nous a bien fallu admettre nous débarrasse au moins de cet insoluble.
Mais elle nous laisse l'autre et peut-être la seule vraie question : l'alternative entre l'être et le rien n'est pas une vraie question. Si nous suivons Bergson qui montre l'inconsistance de la pseudo-idée du Néant, la seule vraie question concerne l'Être, le Transcendant, par où vient ce qui donne l'être, la cohérence, l'intelligibilité à l'univers.
Nous avons assisté, à travers les aveux de Loisy et de Tunnel, à une grande répugnance à accorder à l'Être (il est vrai que le Dieu de Loisy et de Turmel est immanent) la claire intelligence et la claire conscience. Autrement dit, la conscience serait le privilège exclusif de l'homme. Il y a bien là quelque chose qu'annonçait le serpent de la Genèse. Vous serez comme des dieux… comme des dieux jaloux dans l'univers. Il ne nous suffit donc pas de savoir, il faudrait que nous soyons absurdement seuls à savoir.
Or cette hypothèse de l'intelligence obscure, de l'intelligence inconsciente ne tient pas une seconde. Rien ne peut sortir de rien, le plus ne peut sortir du moins, ce serait faire sortir de rien un supplément d'être.
L'être qui est Au-delà de la spatialité/temporalité, l'être est nécessairement tout et plus encore que ce que contient sa création.
Il a l'être, l'information, il est aussi conscience, personne. S'il n'avait pas eu l'être, il n'aurait pas donné l'être, s'il n'avait eu en lui toute information, il n'aurait pas donné de l'information, s'il n'avait été Liberté, Conscience, Personne, il n'aurait pas donné la liberté, la conscience, la personnalité.
Un Dieu Transcendant qui ne serait pas personnel ne servirait à rien. À travers la fente, le trou de la serrure d'où vient le faisceau lumineux, nous devinons que le Transcendant est aussi Personne.
Par conséquent en dépit de l'in-représentable distance, différence, irréductible non comparativité qui nous sépare de l'Être premier que nous sommes parvenus à deviner au-delà de tout l'imaginable, puisque de Lui, directement ou indirectement, tout nous recevons, nous sommes tentés, en raison de lancer vers Lui, un message :
Des profondeurs, où nous sommes,
Du fond de l'abîme, je t'invoque,
Ô Toi l'Être premier,
Peut-être écouteras-tu mon appel.
***
Nous sommes aussi parvenu à supposer que l'Être premier incluait en Lui, ce que nous entrevoyons en nous quand nous nous posons comme une Personne. L'Être, sûrement, celui que nous appelons aussi Dieu, doit être quelque chose que nous pouvons tenter d'exprimer à travers le reflet que nous en donne la Personnalité de la conscience que nous sommes, aujourd'hui, en cet instant, sous le regard de la mort ; mais pour Lui, qui est en dehors de l'espace et du temps sans la mort.
À partir de cette quasi-certitude, l'information contenue dans le livre de la nature et de notre conscience de 300 milliards d'hommes qui ont vécu, à la lumière de la raison, irrémédiablement, flotte. Il est douteux que nous puissions aller au-delà.
Au-delà donc, tout flotte, tout est possible, flou, incertain. Et c'est précisément cette incertitude qui peut faire jaillir en nous une idée très simple. Si l'information contenue dans la nature et dans ma conscience d'homme vivant en cet instant qui me donne tant d'éléments passionnants et utiles reste silencieuse sur l'essentiel, concernant Dieu, le destin de ma conscience et le rapport de ma conscience à Dieu, c'est donc que l'information qui me manque est ailleurs.
Où peut-elle se cacher ? Elle est, en vérité, à ma porte... bien plus proche que ne le sont les étoiles et l'atome et l'ADN qui m'envoient pourtant sur l'être tant de messages utiles, elle est au sein de ce qui cimente la conscience humaine, au sein de la mémoire des hommes. Le supplément d'information, la Révélation complémentaire, aura été confié à quelques hommes et ces hommes auront confié le message de leur mémoire à la mémoire de leurs descendants :
Et ces commandements que je te donne aujourd'hui, seront dans ton cœur.
Tu les inculqueras à tes enfants.
Deutéronome 6, 6
Cette parole confiée à des hommes, où se trouve-t-elle ?
Si un tel message avait été confié à des hommes, il se trouverait, vraisemblablement, confié à la souche la plus ancienne. Une carte du blé construite avec la totalité de l'information historique réunie à notre époque, situe, il y a neuf mille ans, la mutation de l'agro-pastorale.
Cela s'est produit, une fois, dans le Sud du Liban, aux confins de la steppe et du désert, sur le Fertile Croissant du Moyen-Orient.
Là où trente mille ans plus tôt, se trouvent les tombes les plus anciennes. L'histoire de l'homme totalement homme, l'homme qui a su qu'il devrait mourir, le chasseur qui a su planter et élever, le premier homme vraiment homme et la première société vraiment riche en information, parce que vraiment nombreuse, se trouvaient là, entre la Méditerranée la mer Rouge et le Golfe Persique, au berceau géographique des trois religions monothéistes. Ce pays que la science désigne comme le pays du tout commencement de notre histoire, c'est aussi le pays de la Bible.
S'il existe vraiment une Information supplémentaire, si le deuxième volet du dyptique n'a pas été perdu, dans un grand déménagement cosmique, simplement planétaire il doit se trouver là, aux confins de l'Asie, de l'Afrique et de la Méditerranée, auprès de la plus ancienne des souches humaines achevées.
Je ne crois pas que la raison seule puisse s'aventurer plus loin. Il n'est pas absurde de penser qu'une tradition vienne de ces peuples si proches de notre commencement et une tradition qui depuis trois mille ans aurait résisté à tous les avatars de l'histoire, que cette tradition véhicule vraiment le message du Tout commencement. L'histoire comparée des religions vous apprendra que ce message est différent de tous les autres et qu'en dépit de cette bizarrerie il a tenu bon et qu'il a emporté la conviction d'environ 15 milliards d'hommes et de femmes en deux millénaires et demi.
La cohérence de la Révélation
L'Apologie ne peut aller au-delà. Écarter quelques objections, balayer devant la porte, donner envie d'aller voir, d'essayer de comprendre quelle est la foi commune à tant d'hommes au cours de leur longue histoire.
Nous quittons le domaine de la preuve rationnelle pour celui de l'intuition.
Personne ne peut croire profondément que la vie et la mort n'ont pas de sens et continuer à vivre.
Or, au cours de l'histoire, il est prouvé que les hommes ont toujours entretenu un rapport avec l'être. L'homme est un animal religieux, surtout quand il prétend ne pas l'être. Trois cents milliards d'êtres humains ont consacré 10% de leur temps, de leurs efforts, de leur vie à chercher à soulever le voile. Au milieu de l'immense nappe de l'activité religieuse, le judéo-christianisme apparaît comme la série la plus longue, la plus cohérente, la plus complète. On ne peut écarter du champ de la connaissance un phénomène social, culturel d'une telle importance. Il est difficile d'admettre que 10% de l'effort intelligent des hommes se soit dépensé en pure perte.
La raison, peut-être pas la raison raisonnante, vous indique qu'il y a là quelque chose qui mérite de retenir l'attention. Que si tant d'hommes ont cherché et cru trouver le sens de l'être, de la vie, de la mort, de la distinction du bien et du mal, leur effort mérite d'être pris en considération.
Sinon, il faudrait admettre une rupture telle que je n'en vois aucune dans l'histoire culturelle de l'humanité. Alors que, dans tous les domaines, l'information se transmet, suivant un processus cumulatif, il existerait donc un secteur, un seul où il y aurait rupture, perte, non cumulation. Nous avons deux mémoires, une mémoire biologique et une mémoire culturelle. Il serait bien imprudent de laisser tomber tout d'un coup une partie aussi importante du commun héritage. Faudrait-il repartir à zéro, ou renoncer à supposer un sens ? Après avoir cheminé pendant quarante millénaires avec des réponses partielles, insuffisantes, nous devrions croire à « cette histoire sans but et sans projet », au numéro tiré bêtement à Monte Carlo. À croire deux grands biologistes philosophes, les progrès de la biologie devraient être payés d'un saut vers le non sens, afin, sans doute, de réserver à l'homme seul, perdu dans l'univers, le monopole tragique d'un peu de liberté et d'un filet d'intelligence. Nous ne pouvons accepter une telle régression. Il est imprudent et peu logique de laisser tomber, d'un seul coup, une des pièces les plus lourdes d'un commun héritage recueilli et transmis avec tant d'attention.
Jacques Lesourne, économiste prévisionniste de talent, responsable, animateur d'Interfuturs 9 pour l'OCDE, dans un ouvrage 10 où il a essayé de dégager les grandes lignes d'une philosophie qui pourrait sous-tendre une prévision et, sans doute, une action optimalisatrice, se pose cette question raisonnable : « Parmi les activités qui sont la plus haute expression de l'effort humain, quelle est celle qui nous servira de guide ? La science, l'art, la religion, la charité, la politique ? » Arrivé à la religion, le sort du dixième de l'activité humaine depuis le commencement de l'histoire sera réglé en quelques lignes qui se veulent conciliantes : « La religion est une consolation pour ceux qui ont la foi, de l'intelligence ou du cœur mais la majorité de l'humanité actuelle sait que les visions unifiées de l'univers que proposent les religions et les métaphysiques s'effondrent au fur et à mesure des progrès de la connaissance scientifique ou ne constituent que des hypothèses gratuites dont il est impossible de décider si elles sont vraies ou fausses. Certes, dans un spasme d'un rejet du rationnel, notre Inconscient peut exprimer un Père, détournez le calice de moi et faire fleurir une multitude de sectes où notre affectivité trouvera la paix, mais la disproportion entre ces tentatives et les problèmes du monde semble trop grande pour ne pas rendre dérisoire les espérances de ces itinéraires ».
Un peu plus loin, cette autre phrase clef, mais aussi cet aveu : « Au centre de ces sociétés, comme au cœur de la politique, il y a l'Homme — à la fois sommet d'une hiérarchie de sous-systèmes et éléments de systèmes plus complexes — l'Homme qui pour les incroyants que nous sommes, reste l'une des valeurs essentielles ».
Ces textes méritent quelques instants d'attention, car ils émanent d'un homme remarquablement intelligent à un poste de très haute responsabilité, peut-être même à la plus haute responsabilité puisque c'est à des équipes comme celles que Jacques Lesourne anima, à très grands frais, que les gouvernements des plus grandes puissances industrielles (le projet d'Interfuturs a été entrepris à l'initiative du Japon) demandent des idées pour les sortir du quotidien. Ces textes et les projets qui sont sortis de ces laboratoires — celui-là est un des meilleurs — font preuve d'une ignorance qui est pire que la haine. Elle explique l'ampleur des bévues et l'inaptitude à prévoir de ces coûteuses machines.
Rien sur la crise de l'énergie, rien sur les explosions religieuses en terre d'Islam, rien sur le fabuleux retournement démographique qui est en train de tout démolir. J'avais vu Jacques Lesourne, j'avais essayé de lui expliquer ce qui allait se produire sur les indices de fécondité. Manifestement, il ne m'a pas cru. Le projet lnterfuturs a ajouté in extremis quelques lignes. Ces prévisionnistes sont des historiens, ils ne prévoient pas le lendemain, ils essaient de rendre compte de la veille, en dépit de leur science et de leur intelligence qui est grande. Mais que peut-on attendre du syllogisme si la prémisse est fausse ?
Comment imaginez-vous prévoir et gérer le patrimoine des hommes si vous n'acceptez de prendre en compte cette constante protéiforme du Religieux ? Une consolation... (notez le mépris) pour ceux qui... (une poignée de minus). L'idée que c'est un stade que la majorité de l'humanité a dépassé est erronée. Allez faire un tour du côté de l'Iran et des puits de pétrole... et ne vous étonnez pas que nos prévisionnistes n'aient pas vu venir, malgré 1973. Et cependant l'Homme – avec une majuscule – l'une des valeurs essentielles – eh bien, quelles sont les autres ? – rien ne vous le dira. L'homme, quel homme, où, comment, pourquoi ? Pourquoi faut-il que l'homme vive, pour vivre, pour avoir un minimum de sécurité, pour attendre plus tranquillement le retour au néant impensable qu'un mauvais numéro tiré à Monte Carlo est venu troubler de sa parfaite et confortable inexistence.
Ajoutez le contre-sens, renforcé par le silence des Églises, sur l'identification religieux/irrationnel et sur l'assimilation avec la secte. Un peu plus loin l'évocation de préceptes, charité, valeur de l'homme, qui n'ont proprement aucun sens en dehors d'une conception religieuse, ou au moins, métaphysique. Ajoutez que pour expliquer l'homme, vous avez une bonne information sur nos lointaines origines, quelques poncifs sur la démocratie et une histoire très récente, avec un coup de chapeau au bon Lénine et une griffe pour le méchant Staline, et peu de choses sur toute l'épaisseur qui de Man 1470 à l'Allemagne de Weimar, a construit la cité, la culture, la science et le sens le plus cohérent de notre destin.
Les systèmes du destin, les projets d'interfuturs, la littérature grise qui nourrit les responsables si peu responsables de nos grands États ne se posent jamais l'unique question du sens de la vie. La vie leur paraît se suffire à elle-même à condition qu'elle soit planifiée, lisse comme un rapport, qu'elle parle consensus, décrispation, qu'elle condamne l'agressivité, la recherche de la puissance, qu'elle rejette tout autre critère que la rationalité et l'efficacité en fonction de fins qui ne sont plus les lourdes consommations de masse, du temps des Trente Glorieuses et d'Herman Kahn, en millions de tonnes et en cm3, mais une autre forme de consommation de masse miniaturisée. Le but de la vie proclamée métaphysiquement sans but et sans dessein ne peut être que la consommation de la production propre et légère de la croissance douce.
Ce qui caractérise ces projets, la nouvelle philosophie de la nouvelle intelligentsia des prévisionnistes et des décideurs, c'est cela, la totale incohérence.
Ne vous faites aucune illusion : ce sont eux, les irrationnels. À quoi bon tant de bonnes têtes, chauves ou bien peignées, à gros QI, pour les enfouir sous le sable de la totale insignifiance ? Comment prévoir, puisque dans ces projets de la civilisation technicienne en train de périr, il n'y a de place pour aucun projet ? La panne des investissements que j'avais expliquée en 1975 11, qui nous laisse totalement désarmés devant la crise de l'énergie parfaitement prévue depuis dix ans, est la conséquence de cette absence de projet. Puisque à la seule question qui vaille la peine d'être posée : pourquoi ce que je suis plutôt que rien ? les maîtres à penser des prévisionnistes de la littérature grise ont déjà répondu : pour rien.
En vérité, c'est ce rien qui constitue le point de départ de notre témoignage. Eh bien, non, nous disons non à votre rien. Et au fond de vous-même, vous ne croyez pas à ce rien. Car ce n'est pas pour rien que vous avez pris tant de peine, amis prévisionnistes que j'admire et que je respecte, parce que je connais votre conscience et votre intelligence, et ce n'est pas pour rien, c'est pour l'homme, pour l'homme malheureux qui a, dites-vous, car vous avez oublié de désapprendre la leçon de notre mémoire judéo-chrétienne, une valeur infinie.
Une valeur infinie, face au mal, face à la mort, face à Dieu. Le problème le plus grave de l'Apologétique et de l'Évangélisation, car on passe insensiblement de l'un à l'autre, est là. Il n'y a pas de réponse au problème du Mal en dehors de la Genèse. Tout est écrit, pour qui sait lire, dans le texte du commencement et à partir de là, sans rien retrancher de notre aventure, tout prend un sens, dans une tragique et cependant exaltante cohérence.
Rappelez-vous notre raisonnement, l'argument qui nous conduit à préférer le Dieu Transcendant et Personnel au Dieu immanent de Spinoza et, bien qu'ils s'en défendent, de Jacques Lesourne et d'Edgar Morin. Puisque de rien quelque chose ne peut sortir, ni du moins le plus, il faut bien que Dieu soit tout ce qui ne peut sortir d'une bouillie de particules, puisque l'univers est un processus évolutif non réversible.
Or de Dieu sortirait aussi le Mal. Le Mal, c'est la plus grande objection. En vérité, la seule que l'on puisse opposer à la doctrine de la création. Avec la nature et la raison, l'argument est imparable. Dieu est donc responsable du Mal. Or s'il est responsable du Mal, il est peut-être le tout puissant, mais il n'est pas bon, il n'est pas tout Amour.
La solution se trouve dans la lecture des premières lignes de la Bible. Je me suis expliqué sur ce point dans la Violence de Dieu 12. Ce petit livre me dispensera d'exposer longuement la cohérence de la Foi chrétienne, quand on la reçoit simplement, au fil des mots, de notre plus ancienne Tradition. Elle nous vient des sables du Moyen-Orient, de la parole retenue par les pâtres du désert et consignée, voici un peu plus de vingt-cinq siècles, sur les rouleaux de la Loi. Ces rouleaux recopiés d'âge en âge, et qui sont aujourd'hui encore portés avec vénération lors de la consécration d'une synagogue.
Chaque mot de la Bible doit être reçu comme il a été écrit et compris à la lueur de la totalité de la Sainte Écriture. Le premier mot de la Bible, le vrai mot (Bereshit est un locatif), c'est le verbe Bara. Au commencement, créa Dieu les cieux et la terre. Le 3ème verset éclaire le sens de Bara. Dieu dit : la création de Dieu est un dit de Dieu. Création, don et création par la Parole, une création qui crée entre le Créateur et la créature un lien fort. La création par la Parole n'est pas la création par le modelé des mains. Elle implique l'esprit, la pensée, le cœur.
Mais puisque Bara est le premier mot de la Bible, qu'il précède même le premier nom de Dieu, Elohim, il faut reconnaître que ce mot éclairé par le dit du 3ème verset est le mot clef, le mot fort de toute l'Écriture. Quand Dieu crée, il donne tout, l'être, la liberté et le destin. Cela, Dieu le donne à connaître, dans le mystérieux « Dieu vit que la lumière... que cela était bon » voire, la septième fois, très bon.
Je sais bien que ce commentaire fait hurler tous ceux qui ont une peur révérentieuse de restreindre la puissance de Dieu. Dieu, depuis l'Éternité, sait. Mais en employant la succession temporelle, le code sacerdotal implique que tout se passe dans l'Éternité de Dieu comme – c'est l'image suggestive – dans une succession temporelle comme si Dieu ne savait pas... comme Si. Rien de plus. Quand Dieu, librement, quand Dieu, Personne et Liberté, donne être et liberté, il y a DON jusqu'à l'autonomie qui fait que Dieu juge comme après, la liberté qu'il a donnée. Il est important que le jugement post de Genèse 1, 4 « Dieu vit que la lumière était bonne » s'applique pour la première fois à cette particule élémentaire, à cette bouillie hadronique (si nous lisons avec, en face, le modèle standard), d'où sort la lumière, première manifestation de l'énergie libérée de l'indifférencié initial. Cela prouve que l'autonomie de la Créature vis-à-vis de Dieu existe potentiellement déjà au temps presque zéro de la Création. Comme le suggère le principe d'Heisenberg, la liberté est en puissance depuis les premières particules de l'univers.
En vérité, il n'y a pas ignorance de Dieu qui sait, mais la conséquence de l'Absolu du Don, de Dieu qui est Tout Amour.
Et la création, c'est bien cela. Un jaillissement de libertés en face de la Liberté créatrice de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit. Voyez la vie, et l'Évolution du Vivant, entre le total déterminisme et le pur hasard, elle semble se développer d'une manière relativement autonome avec quelques ratures, entre des rails qui lui donnent le sens. Au sein d'un groupe de biologistes qui récusent les impossibilités puériles de la théorie synthétique apparaît, emprunté à L.L. Whyte, le concept de micro-hiérarchie génétique. « à la différence 13 de l'image courante du plan génétique qui fait penser à une carte topologique à copier, mécaniquement, le concept de hiérarchie génétique implique que les contrôles sélectifs et régulateurs de l'organisme s'opèrent à plusieurs niveaux ». La création de Dieu est un don, un don de liberté, la création est placée sous la souveraineté du Créateur, rien ne lui échappe, que ce que Dieu veut, mais Dieu veut la liberté. Cette liberté de la Création qui est différence, variété à l'infini, sans qu'une fleur ne soit la réplique d'une fleur, sans que la trajectoire d'une particule ne soit la répétition de la trajectoire d'une autre particule, une galaxie, une autre galaxie, cette liberté, cette gamme de tous les possibles vers un point lointain et proche est la justification de l'infinitum de la Création. Universum pratiquement infinitum en dépit de ses limites actuelles (les quinze milliards d'années lumière), infini dans tous les sens, parce que le don créateur de Dieu est total, infini, parce que rien ne le limite. Telle est l'exigence de l'Amour de Dieu.
A fortiori, pour l'homme, Dieu n'a voulu ni le mal, ni la mort. Le mal et la mort sont un possible de la liberté. Mais le don de la liberté vaut ce risque. Et ce risque entraîne la réponse réparatrice de Dieu. La Création se fera donc sur deux mouvements. Dieu crée, Il juge et Il sauve. C'est, à travers quelques textes clefs de la Bible, ce que je me suis efforcé de montrer. Mais quand Il sauve, Dieu sauve une liberté. Ce qui implique qu’Il vienne, liberté contre liberté, s’offrir dans la faiblesse de l’Incarnation. Plus encore que dans la souveraine grandeur de la Création, la grandeur de Dieu éclate dans la souveraine grandeur du Total Abaissement.
Une fois, en un seul point de l’espace et du temps, mais pour la totalité de l’espace et du temps, Dieu accomplit l’acte réparateur : l’Incarnation est l’expression de cette deuxième création, la création réparatrice, la création d’après la liberté donnée, jamais retirée.
Je ne puis résumer en quelques mots ce que je m’efforce d’expliquer simplement dans la Violence de Dieu. La Violence de Dieu, c’est la violence de l’Amour plus fort que l’autonomie arrachée, plus fort que la révolte, que la haine et que la mort.
***
Une société ne peut vivre sans un discours sur la mort. Si la mort n'était que ce que semble dire l'apparence des sens, la vie, en vérité, ne vaudrait pas la peine d'être vécue. Lisez la Bible, prenez l'écoute des grandes Églises chrétiennes, vous trouverez avec un peu de patience un discours sur la vie et la mort totalement cohérent, un discours parfaitement réaliste, qui ne sacrifie rien, ni de la peine, ni de l'aléa, ni même la révolte qui saisit la totalité de l'être quand frappent les trois coups du destin, un discours qui, à travers l'effort, la lutte et l'amour, aboutit au dernier instant brusquement dilaté aux dimensions du regard éternel de Dieu.
La Foi chrétienne ne promet pas un supplément de temporalité, elle transpose l'être que je suis, passé, présent et avenir, sur l'autre plan, celui qui recoupe, depuis le commencement, en tous les points de l'espace temps, l'espace et le temps.
La mort, c'est l'arrivée pour une conscience de soi en ce point où tout croise et se rencontre dans le regard éternel de Dieu, soit que vous l'acceptiez, soit qu'au dernier instant, à partir de tous les instants de votre vie, vous choisissiez de refuser, une dernière fois, la main du serviteur qui frappe et qui entre. Si un arrêt de mort éternelle devait être signé contre vous, c'est vous-même qui le signeriez. Dieu peut vous contraindre à arriver jusqu'au point du choix. Il ne vous demandera même pas un oui, mais Il ne s'opposera pas à votre refus. Telle est la leçon du « Contrains les d'entrer ». Mais comme Il est, sans aucune mesure concevable, plus fort, plus intelligent, plus puissant, plus patient, et qu'Il est Amour, Il finira bien par trouver le défaut de la cuirasse. Et il saura bien, liberté contre liberté, nous contraindre librement d'entrer dans l'Éternité du Royaume, dans l'Éternité de Son Regard.
Il ne peut y avoir ni hésitation, timidité ou repentir. Le destin de l'homme, le destin collectif, — car « nous sommes les brebis de son pâturage, le troupeau que sa main conduit », dit le Psalmiste, — et le destin individuel — car « Dieu nous appelle par notre nom » — ne sont pas tout entiers enfermés dans la durée. Notre destin s'achève, se réalise, à partir de chacun de ces instants fragiles comme le temps et précieux comme l'Éternité, sur l'autre plan, celui d'où viennent l'être, la liberté et le destin.
Si vous retranchez cette double évidence du discours chrétien sur l'être, la vie, la mort et le destin, il perd tout sens, ce n'est plus qu'une vieille loque fripée, « car si c'est dans cette vie seulement que nous espérons en Christ, nous sommes les plus malheureux de tous les hommes » (I Corinthiens 15, 19). Quinze milliards de chrétiens l'ont su, presque tous les hommes ont, sans le savoir bien clairement, deviné que le destin de l'homme n'était pas tout entier enfermé dans la goutte d'espace-temps où nous sommes. Aucune société ne peut vivre durablement et progresser si elle l'ignore.
Et cependant, cette vérité est difficile, elle ne peut être conquise qu'au prix d'un effort sans cesse renouvelé : « pour écouter et saisir ce que l'Esprit dit aux Églises », à chaque instant, nous dirons : « Je crois, Seigneur, viens au secours de mon incrédulité ».
Cette croyance centrale, qui tient tout ensemble notre destin individuel et notre destin collectif, est sans cesse attaquée, car elle est aussi difficile à cerner que son contraire, le total anéantissement d'une conscience, est difficile à penser dans un univers où pas une seule particule ne s'est perdue depuis le premier jour.
Tout récemment, un physicien qui n'est pas reconnu par la communauté scientifique toute entière a imaginé, à partir des trous noirs de la physique cosmique, dans l'infiniment petit, des lieux de l'intégrale conservation de la conscience. Il y a beaucoup de naïveté, sans doute, dans les explications de Charon 14. Pour ma part, je me garderai de sourire. Au-delà de la maladresse, une chose est sûre, les conséquences ultimes de l'exploration des deux infinis nous ont familiarisés avec l'inimaginable.
Cet inimaginable n'est pas sans retrouver l'expérience mystique. L'Éternité de Dieu n'est pas, comme la Chrétienté médiévale l'a toujours imaginé, au-delà de la sphère des fixes, dans l'azur d'un septième ciel, l'Éternité de Dieu est tellement au-delà et en deçà de tout, qu'elle est au milieu de nous, à proximité de chacun des instants qui sont vraiment vécus, dans la plénitude de la Grâce que Dieu donne à ceux qu'Il aime.
Renoncer donc à cette vérité longtemps entrevue par l'immense majorité des hommes et formulée dans l'attente de la vie éternelle par les Églises chrétiennes, substituer à la double espérance pour chacun des hommes et pour l'humanité entière, la participation à l'avancée collective de l'espèce vers un point Y, c'est, en vérité, trahir et anéantir la Foi chrétienne. L'ambiguïté sur ce point essentiel de Pierre Teilhard de Chardin et le contre-sens de beaucoup de ses disciples expliquent le grand espoir déçu d'une œuvre qui, partie comme une lucide apologétique, s'est achevée dans une gnose où se dissout le sel de l'espérance chrétienne.
Vous ne pouvez fonder l'éthique sociale dans une culture résolument individualiste sans l'équivalent de l'impératif catégorique. Or l'impératif catégorique est un leurre si la vie consciente, c'est-à-dire la vie éthique, — or la vie humaine n'est qu'éthique — est tout entière contenue dans la goutte d'espace temps où nous sommes.
Sans le dépassement du temps, sans l'intersection du temps et de l'éternité que tant d'hommes ont senti obscurément dans une totalité d'expériences dont l'évidence vaut bien celle d'une loi de la physique, bien qu'elle soit d'une autre nature, il n'y a pas d'éthique qui résiste à l'épreuve, pas de courage, pas de vie sociale harmonieuse. Le peu d'éthique, de courage et d'harmonie qui nous permet de survivre, nous l'avons hérité et nous venons d'en gaspiller, avec nos derniers barils de pétrole, l'ultime réserve. Il n'y a aucune cohérence dans le temps seul. La vie humaine a besoin de cet au-delà du temps. La cohérence de la Révélation n'est possible que parce qu'elle annexe au temps la dimension d'éternité, cette dimension que les philosophes ont cherchée et que nous avions depuis longtemps trouvée.
Henri Bergson distinguait deux directions dans la durée. L'une est éparpillement, incohérence, pure répétition, matérialité : « En marchant dans l'autre sens, nous allons à une durée qui se tend, se resserre, s'intensifie de plus en plus : à la limite, serait l'éternité : éternité vivante et par conséquent mouvante encore, où notre durée à nous se retrouverait comme les vibrations dans la lumière, et qui serait la concrétion de toute durée, comme la matérialité en est l'éparpillement. Entre ces deux limites extrêmes l'intuition se meut, et ce mouvement est la métaphysique même »15.
Avec Bergson, la philosophie finit par retrouver, à l'extrême limite de sa recherche de la cohérence — comme les Mages au terme de leur longue traversée du désert — une petite partie de l'autre Révélation.
Avec Bergson nous sommes au point où commencent à se mêler les eaux complémentaires de la Révélation naturelle et de la Révélation particulière.
Après l'avoir conduit aux bords du Jourdain, l'Éternel parle, une fois encore, à Son peuple, par la bouche de Moïse. Cette parole s'adresse aujourd'hui, hier, éternellement à chacun et à tous :
J'ai mis devant toi, la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction.
Choisis la vie afin que tu vives toi et ta postérité pour aimer l'Éternel ton Dieu.
Deutéronome 30, 19-20
Choisir la vie, c'est nécessairement choisir la cohérence.

Pierre Chaunu, in Histoire et foi, Deux mille ans de plaidoyer pour la foi


1. Henri Bergson, L'Évolution créatrice, p. 283.
2. Henri Bergson, ibid., p. 286, et l'Intégrale, p. 737
3. Rémy Chauvin, Du fond du cœur, Retz, 1976, p. 44
4. Claude Tresmontant, La mystique chrétienne et l'avenir de l'homme, Paris, Le Seuil, 1977, p. 11.
5. Arthur Koetsler, Janus, p. 237.
6. François Bluche et Pierre Chaunu, Lettre aux Églises, Fayard, 1977, p. 196.
7. Arthur Koetsler, Janus, p. 245.
8. Martin Heidegger, Einführung in die Metaphysik Tübingen, 1953, p. 1, d'après Claude Tresmontant, Sciences de l'univers, p. 39.
9. Interfuturs. Rapport final. Pour une maîtrise du vraisemblable, OCDE, Paris, juin 1979.
10. Jacques Lesourne, Les systèmes du destin, Paris, Dalloz Économies, 1976, p. 2, 3.
11. Pierre Chaunu, Le refus de la Vie, Calmann-Lévy, 1975.
12. Pierre Chaunu, La violence de Dieu, Robert Laffont, 1978.
13. Arthur Koetsler, Janus, p. 192-193.
14. Jean Émile Charon, L'esprit cet inconnu, 1977, Albin Michel, p. 255.
15. Henri Bergson, La pensée et le mouvant, Intégrale, t. I, p. 1393.