vendredi 18 janvier 2019

En écrivant... François Cheng, De l'âme et de l'esprit



Chère amie,
J'avais écrit, comme en passant : « Instruits par notre esprit... » Et vous avez bien raison de m'interpeller à ce propos !
Comment, en effet, pourrait-on parler de l'âme sans parler de l'esprit ? Comment ne pas affirmer sans plus tarder le principe ternaire qui régit le fonctionnement de notre être, principe justement incarné par la triade corps-âme-esprit ? Comment ne pas souligner enfin la place centrale qu'occupe l'esprit au sein de cette triade ?
Cela dit, je dois vous avouer que vous me mettez au-devant d'une tâche plus que malaisée — combien nécessaire cependant —, celle de regarder de plus près ce qui distingue l'âme de l'esprit, ainsi que la relation qu'ils entretiennent. Tâche malaisée parce que la frontière entre les deux est floue, tant ils sont interpénétrés, imbriqués l'un dans l'autre. Comme ils sont complémentaires, il se joue entre eux un jeu dialectique, une constante interaction. En réalité, une définition nette de l'âme et de l'esprit se révèle impossible ; on ne peut les cerner qu'en les situant l'une par rapport à l'autre.
À défaut d'une définition, on peut du moins constater que chacun des deux est une entité douée de capacité d'agir. Du coup, il nous paraît possible de cerner le domaine et le type d'action de chacun, en posant d'abord — de manière intuitive — ceci : l'âme est en nous ce qui nous permet de désirer, de ressentir, de nous émouvoir, de résonner, de conserver mémoire de toute part, même enfouie, même inconsciente de notre vécu et, par-dessus tout, de communier par affect ou par amour ; songeant aux trois puissances supérieures de l'âme reconnues par Augustin, à savoir la mémoire, l'intelligence et la volonté, j'avancerais pour ma part le désir, la mémoire et l'intelligence du cœur. L'esprit est en nous ce qui nous permet de penser, de raisonner, de concevoir, d'organiser, de réaliser, d'accumuler consciemment les expériences en vue d'un savoir et, par-dessus tout, de communiquer par échange.
En exploitant les ressources phoniques du français, j'ai eu l'occasion d'avancer des formules qui se voulaient percutantes, telles que : « L'esprit raisonne, l'âme résonne », « L'esprit se meut, l'âme s'émeut », « L'esprit communique, l'âme communie », « L'esprit yang masculin, l'âme yin féminin ». Ces formules, au risque de trop simplifier, ont peut-être le mérite de nous montrer le lien intime qui unit les deux, tout en soulignant ce qui est spécifique à chacun. Que nous est-il donné de constater ? L'esprit de chaque être, pour personnel qu'il soit, a un caractère plus général. Fondé sur le langage, il implique un apprentissage, une formation, un acquis. Son développement est lié à un environnement culturel, à une collectivité issue d'une certaine tradition, et ses propres activités, relevant en principe du communicable et du partageable, s'effectuent aussi dans un contexte de relation et d'échange.
L'âme, elle, a quelque chose d'originel, de natif, comportant une dimension inconsciente, insondable pour ainsi dire, qui la relie au mystère même qui à l'origine avait présidé à l'avènement de l'univers vivant. Si l'esprit aide le sujet à prendre conscience de la réalité de son âme, celle-ci recèle un état qui se situe en deçà — à moins que ce ne soit au-delà — du langage. Constituant la part la plus intime, la plus secrète, la plus inexprimable et, dans le même temps, la plus vitale de chaque être, absolument spécifique à lui, elle demeure en lui dès avant sa naissance, cela jusqu'à son dernier souffle, entité irréductible et surtout irremplaçable. Car, là encore, elle incarne un autre mystère : le fait qu'au sein de l'univers vivant, toute vie forme une entité autonome et signe sa présence unique. L'unicité de l'être, cette vérité universelle, s'affirme de façon éclatante chez la personne humaine, et c'est son âme qui en est l'incarnation. Non un attribut, ni une faculté : unie à un corps et l'animant, elle est la personne même. Cela, je vous le rappelle, est justement une des acceptions du mot âme. Ici, tout d'un coup, une quasi-définition me paraît possible : l'âme est la marque indélébile de l'unicité de chaque personne humaine.
« Une entité irréductible et irremplaçable », ai-je dit. L'âme peut être négligée ou mise en sourdine, escamotée voire ignorée par le sujet conscient, elle est là, entière, conservant en elle désir de vie et mémoire de vie, élans et blessures emmêlés, joies et peines confondues. Je me souviens d'une proposition de mon ami Jacques de Bourbon Busset : « L'âme est la basse continue qui résonne en chacun de nous ». Comme elle est reliée au Souffle originel, elle chante en nous un chant à l'accent éternel. Disant cela, je suis tenté d'ajouter que l'âme n'est pas seulement la marque de l'unicité de chaque personne, elle lui assure une unité de fond et, par là, une dignité, une valeur, en tant qu'être.
Je n'ignore pas, bien entendu, que d'une façon générale, c'est l'esprit qui permet à un sujet de s'établir et de s'affirmer, et la société ne manque pas de prendre l'esprit — éventuellement le corps aussi, dans le cas des sportifs — comme critère pour juger de la valeur de quelqu'un. Cela se comprend dans la mesure où la société ne peut avancer que grâce à la contribution des esprits à l’œuvre. Toutefois, d'un point de vue éthique, sinon ontologique, cela se discute. On sait que nombreux sont les êtres frappés à leur naissance par un handicap mental, et que d'autres, aussi remarquables soient-ils, peuvent connaître au cours de leur vie une déficience de l'esprit — pensons à Van Gogh, à Nerval, à Hölderlin, à Nietzsche... On sait aussi que la moindre attaque cérébrale est à même de précipiter l'esprit le plus brillant dans la paralysie et l'aphasie. On sait enfin que la vieillesse, dont les effets sont si terriblement inégalitaires, peut réduire les plus grands esprits à une dramatique hébétude — et moi qui suis jusqu'à présent épargné par cette calamité, je suis naturellement plus sensible à cette réalité. Est-ce que tous ceux-là voient aussitôt leur valeur diminuer, ou anéantie complètement ? Je parle ici bien sûr de la valeur d'être qui est la valeur fondamentale, parce qu'elle est garante de la dignité de la personne. Les humains dont l'esprit est frappé d'un handicap seraient-ils donc à reléguer dans une zone d'exclusion signalée par la pancarte Inutiles ? Si l'on s'en tient au seul respect des facultés intellectuelles de l'être humain, en oubliant l'âme, telle est bien la conclusion logique. Et alors l'inhumain n'est pas loin, comme on l'a vu avec la stérilisation pratiquée au XXe siècle sur les handicapés dans plusieurs pays, sans parler de leur extermination systématique sous le régime nazi. N'oublions pas que tous ces hommes, ces femmes, ces enfants, ces vieillards, dans leurs épreuves, n'ont pas perdu une once de leur âme. En leur qualité d'âme réside la valeur fondamentale dont je parle. Moi qui ne jurais jadis que par l'esprit, depuis que je détiens cette vérité pourtant simple et évidente, je me sens plus équitable par rapport aux êtres. Et je suis d'autant plus admiratif envers celles et ceux qui se sont non seulement penchés sur le sort des pauvres en esprit, mais qui — à l'instar d'un Jean Vanier, le fondateur de l'Arche — ont compris qu'une société proprement humaine ne peut que se mettre à leur écoute. Car, par la place centrale qu'ont prise dans leur vie le cœur, l'émotion, la sensibilité immédiate aux choses et aux êtres, ils ont sûrement beaucoup à nous dire.
L'idée que dans l'âme réside l'essence de la dignité humaine, on la retrouve chez de grands esprits. Je pense en particulier à deux écrivains proches de nous : Camus et Le Clézio. En 1944, dans un éditorial au journal Combat, Camus dénonce le crime des nazis en le définissant très précisément : par la torture il consiste, écrit-il, à « tuer non seulement l'esprit de leurs victimes, mais leur âme ». Quant à Le Clézio, ce passage de L'Extase matérielle m'a frappé : « La grande beauté religieuse, c'est d'avoir accordé à chacun de nous une Âme. N'importe la personne qui la porte en elle, n'importe sa conduite morale, son intelligence, sa sensibilité. Elle peut être laide, belle, riche ou pauvre, sainte ou païenne. Ça ne fait rien. Elle a une Âme. Étrange présence cachée, ombre mystérieuse qui est coulée dans le corps, qui vit derrière le visage et les yeux, et qu'on ne voit pas. Ombre de respect, signe de reconnaissance de l'espèce humaine, signe de Dieu dans chaque corps ».
Toutefois, en lisant cette citation, peut-être aurez-vous été déconcertée comme je l'ai été par l'expression : « n'importe sa conduite morale... » Cela pose question. Pour moi, l'âme ne saurait s'extraire du problème éthique, bien que son mode d'être soit instinctif ou intuitif, plutôt que contrôlé par le raisonnement. Si je me limite à ma propre expérience, je sais que l'âme peut longuement s'égarer et, par des actes irresponsables, blesser profondément les autres, parfois de façon irréparable. Je sais aussi que, sous la morsure du remords, l'âme a le pouvoir, si elle le veut, d'un retournement de tout l'être, de renaître autrement de la poussière. Peut-être est-ce là le sens de la parole d'espérance qu'a adressée le Christ au bon larron...
Je ne voudrais surtout pas que vous vous mépreniez sur la portée de mes propos : je ne cherche en rien à diminuer l'importance de l'esprit. Disons qu'au niveau d'un individu, l'esprit est grand et l'âme essentielle, que le rôle de l'esprit est central et celui de l'âme fondamental. Au plan d'une société, en raison de la spécificité de chacun des deux, il y a comme une répartition des domaines d'action où domine l'un ou l'autre. L'esprit déploie pleinement son pouvoir d'agir dans toute l'organisation sociale, que celle-ci soit politique, économique, juridique ou éducative. Il régit les réseaux de transport comme de communication. Il règne en maître dans le domaine de la pensée philosophique et de la recherche scientifique. Mais par ailleurs il existe des domaines d'une nature différente où, sans que l'esprit soit absent, entre en jeu l'âme. Ce sont les domaines qui échappent à la compétence du seul raisonnement, qui sollicitent de notre être toute sa capacité à ressentir, à éprouver, à s'émouvoir, à résonner, à complexifier son imagination, à approfondir sa mémoire, à être en symbiose avec d'autres entités vivantes et avec la transcendance. Ces domaines sont ceux qui se situent au-delà de la problématique de l'organisation et du fonctionnement et qui apostrophent notre destin en l'obligeant à donner sens aux instants vécus, à relever le défi de la souffrance et de la mort. Ces sphères sont celles où règnent la beauté, l'amour et toutes les formes de création artistique dont l'humain est capable — et dont vous avez fait la part essentielle de votre vie, chère amie ! Tout cela, jamais aucun robot ne pourra le remplacer.
Vous aurez compris que quand je parle de ces expressions, il en est une qui me tient particulièrement à cœur : la poésie. Mais plutôt que de développer — car c'est tout mon être, vous le savez, qui vit dans cette dimension — je préfère ici vous livrer trois citations qui me touchent au cœur. D'abord, le grand poète contemporain Pierre Jean Jouve, qui disait :
La poésie supérieure est une fonction de l'âme, et non pas de l'esprit. C'est l'âme qui fournit l'énergie spéciale capable de faire, de la masse agglutinée, une chose de beauté. Je hasarde une explication : que l'âme est en nous le seul pouvoir d'éternel.
Pierre-Jean Jouve, Apologie du poète
Ensuite Gaston Bachelard, qui en tant que philosophe, donc homme d'esprit, a eu l'intelligence de reconnaître cette dimension qui échappe au raisonnement philosophique :
C'est toute l'âme qui se livre avec l'univers poétique du poète. À l'esprit reste la tâche de faire des systèmes, d'agencer des expériences diverses pour tenter de comprendre l'univers. À l'esprit convient la patience de s'instruire tout le long du passé du savoir. Le passé de l'âme est si loin ! L'âme ne vit pas au fil du temps. Elle trouve son repos dans les univers que la rêverie imagine [...] Les idées s'affinent et se multiplient dans le commerce des esprits. Les images, dans leur splendeur, réalisent une très simple communion des âmes. [...] Et la langue des poètes doit être apprise directement, très précisément comme le langage des âmes.
Gaston Bachelard, La Poétique de la rêverie
Enfin, impossible de ne pas citer ici la fameuse Lettre du voyant de Rimbaud, qu'il envoya à Paul Demeny le 15 mai 1871. À mes yeux, ce passage a l'immense intérêt de suggérer que non seulement la poésie dépasse la dimension intellectuelle sur laquelle se fonde notre « marche au Progrès », mais qu'elle pourrait, si elle était « absorbée par tous », dilater en quelque sorte la notion de Progrès. Loin d'être antimoderne, elle participe de l'évolution de l'humanité : elle aussi est prométhéenne à sa manière !
Donc le poète est vraiment voleur de feu. Il est chargé de l'humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions ; si ce qu'il rapporte de là-bas a forme, il donne forme : si c'est informe, il donne de l'informe. Trouver une langue [...] Cette langue sera de l'âme pour l'âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d'inconnu s'éveillant en son temps dans l'âme universelle : il donnerait plus — que la formule de sa pensée, que la notation de sa marche au Progrès ! Énormité devenant norme, absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès !
Arthur Rimbaud, Lettre à Paul Demeny
Rimbaud, dans cette même lettre, annonçait l'avènement d'une ère où la femme « sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l'inconnu ! ». Mais n'avait-il pas compris que c'était le cas depuis toujours, qu'il suffisait d'écouter ? Car, pour ma part, en vous écrivant tout cela, j'entends une voix féminine, issue du fond des âges, qui vient me murmurer à l'oreille : « Le corps est le chantier de l'âme où l'esprit vient faire ses gammes ». Cette phrase, toute de simplicité et de justesse, a été prononcée au XIIe siècle par Hildegarde de Bingen, immense figure spirituelle en qui s'allient une vision cosmique fondée sur l'intuition et l'observation et des dons artistiques exprimés par la peinture, la poésie et le chant. Elle me tend opportunément la main, me proposant une pause, une respiration.
En effet, ce recul me fait dire que je vous dois à présent une précision. Il ne s'agit nullement d'idéaliser l'âme. Il convient au contraire d'admettre qu'au creux de l'être, là où est le berceau ou le gouffre, l'âme assume toutes les conditions tragiques du destin humain. Instruite par l'expérience de la souffrance et de la mort, elle est capable d'ouverture et de dépassement, en élevant l'être qu'elle habite jusqu'au règne du divin. Mais elle peut aussi connaître déviations ou perversions, céder aux diverses pulsions destructrices. Consciente ou inconsciente, libre ou contrainte, elle est en pouvoir de nouer des liens complexes avec le Mal. Pour user d'un langage imagé, je dirais qu'en toute âme humaine cohabitent ange et démon. Ils ne se contentent pas de cohabiter ; ils sont en constante interaction. Tous les cas de figure sont possibles : l'un pouvant lutter sans relâche contre l'autre, ou bien, dans des cas extrêmes, se transformer en l'autre. Ces phénomènes, dont une grosse part est d'ordre psychique, font l'objet d'études de la psychiatrie et de la psychanalyse. Sans rendre compte forcément de toutes les dimensions de la question, leurs apports sont d'une importance capitale. Certes, je vous ai déjà fait remarquer que le mot âme est banni de leur horizon, que l'ancienne notion d'âme y a éclaté en une série hétérogène de termes et de concepts. Il vaut la peine cependant de rappeler que Freud lui-même a bien employé le mot Seele, âme, et qu'après lui, un Jung en a fait une idée de base. Pour ce qui me concerne, ma préoccupation ne se place pas sur ce plan d'études cliniques. Mon propos, je vous le répète, est de resituer l'âme par rapport au corps et à l'esprit comme une des composantes de notre être, de cerner également, dans la mesure du possible, le rôle spécifique qu'elle joue dans cette triade.
La nature ambivalente de l'âme n'a pas échappé à nos Anciens. Dans toutes les cultures, on reconnaît à l'âme un double ou un triple état. Il est intéressant d'y jeter un coup d'œil, pas du tout en vue d'une étude théorique, uniquement pour voir comment intuitivement les humains ont tenté de nommer une réalité fondamentale.
Mais tout d'un coup, un besoin de silence s'impose à moi. Je crois qu'ayant d'entrer dans l'écoute des paroles venant des grandes traditions, un moment de recueillement n'est pas de trop. Nous devons prendre la mesure d'un fait plus qu'émouvant : depuis l'origine, partout où se trouvent les humains, sans savoir ce que les autres en disaient, ils ont murmuré ou proclamé une vérité germée dans le giron de leur intuition. Cette vérité, tout en revêtant des aspects très variés, révèle un contenu étonnamment universel.
François Cheng, in De l’âme

mardi 8 janvier 2019

En introduisant... Pablo Servigne - Gauthier Chapelle, L'entraide, l'autre loi de la jungle



L'âge de l'entraide
Connaissez-vous cette histoire ? C'est un mythe des années 1980, mais on dit qu'il vient d'une époque bien plus lointaine. Il était une fois la vie, une arène impitoyable où des millions de gladiateurs se battaient et s'entretuaient. Pas de cadeaux, pas de quartier, pas de pitié. L'agressivité était devenue un atout essentiel, c'était une question de survie. Dans ce monde, l'intelligence — pardon, la ruse — servait à passer devant les autres, ou, mieux, à les enfoncer. Il fallait surveiller ses arrières. « Que le meilleur gagne ! » entendait-on à l'envi. Le grand mangeait le petit, le plus rapide mangeait le plus lent, le plus fort mangeait le plus faible. C'était comme ça depuis la nuit des temps, disaient les sages. Si vous ne faisiez pas partie des gagnants, c'était pas de chance. D'ailleurs, c'était sûrement un peu de votre faute... « Bon sang ! Relevez-vous, battez-vous ! Gagner ! Réussir ! Vous ne comprenez donc pas ? »
Ce mythe a la vie dure. On dit qu'il se raconte encore de nos jours, un peu partout dans le monde. Entre employés pour grimper dans la hiérarchie des organisations, ou entre ces dernières pour conquérir des parts de marché. On raconte que, au plus haut niveau de l'État, c'est l'obsession de la compétitivité, ou la bataille pour la conquête du pouvoir. Ailleurs, c'est la lutte entre les équipes de foot, les candidats aux grandes écoles, les demandeurs d'emploi...
Bien entendu, ce ne sont pas de vraies guerres ; elles sont simulées, cathartiques, parfois théâtrales. Il paraît qu'elles canalisent les pulsions humaines pour nous empêcher de sombrer. Mais empêchent-elles les vrais affrontements, délits, crimes, conflits armés, guerres des classes, guerres des peuples ou guerres contre le vivant ?
La loi de la jungle
Si vous observez les êtres vivants (les autres qu'humains) à travers ce filtre, celui de la compétition, le tableau vous sautera aux yeux : le lion mange l'antilope, les chimpanzés s'entretuent, les jeunes arbres jouent des coudes pour l'accès à la lumière, les champignons et les microbes ne se font pas de cadeaux. Le mythe se déploie à la lumière de cet univers impitoyable. L'état de nature est synonyme de chaos, de lutte, de pillage et de violence. C'est la loi de la jungle, la loi du plus fort, la guerre de tous contre tous, selon l'expression d'un des pères du libéralisme, le philosophe Thomas Hobbes.
Les mythes donnent une couleur au monde. Et une idée répétée mille fois finit par devenir vraie. Faites l'expérience autour de vous : dites que l'être humain est naturellement altruiste, et l'on vous prendra probablement pour un naïf ou un idéaliste. Dites qu'il est naturellement égoïste, et vous aurez les faveurs des réalistes.
Depuis le siècle dernier, la culture occidentale, moderne et utilitariste, est effectivement devenue hypertrophiée en compétition, délaissant sa partie généreuse, altruiste et bienveillante, passablement atrophiée. L'entraide ? Mais qui y croit encore ? Parfois elle resurgit miraculeusement, à la faveur d'un fait divers exceptionnel relaté au 20 Heures ou dans une vidéo animalière sur Internet visionnée des millions de fois. Fascinant !
Soyons sincère : qui n'a jamais ressenti cette profonde joie d'aider un proche ou de se voir tendre la main ? Et que se passe-t-il quand une région est sinistrée par une inondation ? Y a-t-il plus de pillages que d'actes de solidarité ? À l'évidence, non ! Les voisins se serrent les coudes, d'autres accourent des alentours et prennent des risques insensés pour sauver ceux qui doivent l'être. Des inconnus, à des centaines ou des milliers de kilomètres de là, s'organisent et envoient de l'argent. Plus largement, la sécurité sociale, la redistribution des richesses, l'aide humanitaire, l'école ou encore les coopératives ne sont-elles pas d'incroyables institutions d'entraide ? Pourquoi cela nous est-il devenu si invisible ?
Un examen attentif de l'éventail du vivant — des bactéries aux sociétés humaines en passant par les plantes et les animaux — révèle que l'entraide est non seulement partout, mais présente depuis la nuit des temps. C'est simple : tous les êtres vivants sont impliqués dans des relations d'entraide. Tous. L'entraide n'est pas un simple fait divers, c'est un principe du vivant. C'est même un mécanisme de l'évolution du vivant : les organismes qui survivent le mieux aux conditions difficiles ne sont pas les plus forts, ce sont ceux qui arrivent à coopérer.
En réalité, dans la jungle, il règne un parfum d'entraide que nous ne percevons plus. Ce livre sera une tentative de grande et profonde inspiration.
Hémiplégiques à en mourir
L’agressivité et la compétition existent dans le monde vivant : il ne s'agit pas de le nier. C'est par exemple la compétition qui permet d'éviter que des bactéries pathogènes n'envahissent l'écosystème microbien de notre bouche. Elle aussi qui permet aux félins de conserver leur territoire, ou encore à certains humains de stimuler leur goût de l'effort, voire leur esprit d'équipe. Le sport tel que nous le pratiquons est une façon ritualisée de canaliser la compétition. Cette dernière nous force à nous dépasser, et, pour certains, à donner le meilleur d'eux-mêmes.
Mais la compétition a aussi de sérieux inconvénients. Elle est épuisante. La plupart des animaux et des plantes l'ont bien compris : ils la minimisent et évitent au maximum les comportements d'agression, car ils ont trop à perdre. C'est trop risqué, trop fatigant. Pour un individu bien équipé, bien entraîné et psychologiquement au meilleur de sa forme, la compétition est un défi qui permet de progresser grâce à un effort puissant (et le plus court possible). Mais, pour les autres, ceux qui ne sont pas prêts, ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas entrer dans l'arène, ou ceux qui y sont depuis trop longtemps, cet effort est une source infinie de stress.
De plus, la compétition sépare ; elle fait ressortir les différences. Les compétiteurs focalisent leur attention sur ce petit delta, ce petit quelque chose qui les différencie de leurs concurrents et qu'il faut garder secret, car il leur permettra de gagner la course. Ne dit-on pas : « J'ai fait la différence » ? La compétition ne favorise pas le lien, elle pousse à tricher, détourne du bien commun. En effet, pourquoi investir dans le commun si cela peut favoriser les concurrents ?
Au fond, qu'est-ce que gagner ? Se retrouver sur la première marche du podium... dramatiquement seul ? Attirer le regard des autres par des passions tristes comme l'envie, la jalousie ou même le ressentiment ? Contribuer à créer une planète qui compte 99 % de perdants ?
En poussant le culte de la compétition à son extrême, et en l'institutionnalisant, notre société n'a pas seulement engendré un monde violent, elle a surtout ôté une grande partie de son sens à la vie. La compétition sans limite est une invitation — voire une obligation — à une course à l'infini. Le délitement des liens entre humains et des liens avec le vivant a créé un grand vide, un immense besoin de consolation, que nous tentons de combler en permanence par l'accumulation frénétique d'objets, de trophées, de conquêtes sexuelles, de drogues ou de nourriture. La démesure, que les Grecs appelaient l'hubris, devient alors la seule manière d'être au monde.
Compétition, expansion infinie et déconnexion du monde vivant sont trois mythes fondateurs de notre société depuis déjà plusieurs siècles. Leur mécanique s'est révélée extrêmement toxique : de la même manière qu'une cellule en expansion perpétuelle finit par détruire l'organisme dont elle fait partie, un organisme qui détruit l'environnement dans lequel il vit et empoisonne ses voisins finit par mourir seul dans un désert.
Nous avons malheureusement dépassé l'étape du simple avertissement. C'est là notre réalité. Notre rapport au monde a provoqué des basculements irréversibles : certains systèmes naturels qui constituent la biosphère ont été gravement déstabilisés, au point de menacer sérieusement les conditions de survie de nombreuses espèces sur terre, y compris la nôtre. Et compter sans la fin imminente de l'ère des énergies fossiles, l'épuisement des ressources minérales, les pollutions généralisées, l'extrême fragilité de notre système économique et financier ou la croissance des inégalités entre pays et du nombre de réfugiés. Nous avons là une situation qui ressemble à un immense jeu de dominos instable, c'est-à-dire aux prémices d'un effondrement de civilisation 1.
Le bilan des possibles formes que pourrait prendre cet enchaînement de catastrophes est appelé la collapsologie 2, une discipline qui, au-delà de sa fonction d'information, permet de mettre en lien différents milieux et différentes sensibilités : écologistes, survivalistes, universitaires, militaires, ingénieurs, paysans, activistes, artistes, politiciens, etc. Au cours de nos rencontres avec tous ces acteurs préoccupés par la situation, nous avons été frappés de constater à quel point la question de l'entraide était récurrente et urgente. Fréquentes étaient les questions et les réactions telles que : « Comment faire pour que tout cela ne dégénère pas ? », « Nous allons tout droit vers un scénario à la Mad Max... Il faudrait faire ressortir le meilleur de l'être humain pour l'éviter ! », « Nous sommes égoïstes, les gens vont s'entretuer ! »
Si le climat économique, politique et social se dégrade rapidement, notre imaginaire, lui, gavé de cette monoculture de la compétition, produira toujours la même histoire : la guerre de tous contre tous et l'agressivité préventive. Par une prophétie auto-réalisatrice, les croyants se prépareront à la violence dans un climat de peur et créeront les conditions parfaites pour que naissent de vraies tensions. Alors qu'un autre scénario, celui de la coopération, pourrait tout aussi bien émerger... si tant est que nous l'incluions dans le champ des possibles !
Ce livre est né de l'idée d'explorer les conditions d'émergence des comportements d'entraide. À l'étincelle de départ — une curiosité scientifique qui date de plus de dix ans — s'est récemment ajouté un élan pour contacter une autre mythologie, enrichir un autre imaginaire, raconter de belles histoires bien enracinées dans l'évolution du vivant, avec le souci de minimiser les dégâts de cette spirale d'autodestruction et de violence, et, pourquoi pas, de contribuer à favoriser une spirale vertueuse.
L'émergence d'une autre loi de la jungle
Nous ne sommes ni les seuls ni les premiers à penser l'entraide. Ces dernières années, les articles scientifiques sur ce sujet se sont enchaînés à un rythme effréné. Mais ils restent malheureusement relativement inaccessibles au grand public et rares dans les cursus scolaires. Il en va de même pour la longue filiation intellectuelle philosophique et religieuse qui remonte à l'Antiquité et prend une dimension véritablement scientifique au XIXe siècle sous la plume, entre autres, du naturaliste Charles Darwin, du sociologue Alfred Victor Espinas, du géographe Pierre Kropotkine ou encore de l'anthropologue Marcel Mauss.
Qu'on ne s'y trompe pas : les héritiers de ces idées naïves sont nombreux. On pense au mouvement du MAUSS 3, lancé en 1981 par Alain Caillé et qui aujourd'hui regroupe un grand panel d'intellectuels sous la bannière (très stimulante !) du convivialisme 4. On pense aussi au tour d'horizon naturaliste de Jean-Marie Pelt (La Solidarité chez les plantes, les animaux, les humains, 2004), ainsi qu'aux monumentales synthèses de Jacques Lecomte (La Bonté humaine, 2012), de Matthieu Ricard (Plaidoyer pour l'altruisme, 2013) et de Pierre Dardot et Christian Laval (Communs, 2014). Philosophes, managers, écologues, économistes, anthropologues ou sociologues se démènent pour remettre sur le devant de la scène des notions aussi démodées et ringardes que l'altruisme 5, la bonté 6, la gentillesse 7, l'association 8, l'égalité 9, les communs 10, l'empathie 11 ou la solidarité 12.
La force de cette culture renaissante et émergente est de ne pas se contenter de rester dans les bibliothèques. Elle sort dans la rue, transforme le monde grâce à de nouveaux modes de consommation, de travail, de construction, d'apprentissage, de communication, de gestion 13 ou de production 14. L'émergence d'une culture des biens communs, du peer-to-peer et de la collaboration prend une dimension mondiale et touche tous les secteurs. Il est trop tard pour l'arrêter.
Au siècle dernier, notre monde est devenu extrêmement performant en matière de mécanismes de compétition. Il est grand temps de devenir tout aussi compétents en matière de coopération, de bienveillance et d'altruisme. L’autre objectif de ce livre est d'apporter une pierre à cet édifice, de participer à la structuration de cette nouvelle culture. En puisant dans plusieurs disciplines, de l'éthologie à l'anthropologie en passant par l'économie, la psychologie, la biologie, la sociologie ou les neurosciences, nous proposons un tour d'horizon des plus récentes découvertes sur cette tendance très puissante qu'ont les êtres vivants (et pas seulement les humains) à s'associer. L'idée d'inclure le reste du monde vivant dans la synthèse était d'arriver à dégager des principes généraux et une architecture générale de ce que l'on pourrait désormais appeler l'autre loi de la jungle.
Le chantier du siècle
Notre surprise a été de constater l'incroyable diversité des processus, des sentiments et des mécanismes à l'œuvre depuis la nuit des temps. Mais comment nommer ce monde infiniment complexe, riche et coloré ? Comment nommer cette tendance qui décrit aussi bien une association entre bactéries qu'une entente entre humains ou entre grands singes impliquant des sentiments aussi subtils que l'altruisme, la bonté, l'amitié, la gratitude, la réconciliation ou le sens de la justice ? Nous avions besoin d'un terme qui inclue à la fois les actes et les intentions, mais aussi tous les organismes vivants et tous les processus.
Nous avons choisi le terme d'entraide, conscients qu'il n'a pas la même définition pour tous, et qu'il peut parfois impliquer une touche d'anthropomorphisme, surtout lorsqu'il s'agit de décrire les comportements d'êtres vivants qui ne nous ressemblent en rien. Mais ce mot a aujourd'hui l'avantage d'être à la fois bien accepté par le langage courant et suffisamment oublié des sciences pour être à l'abri d'une définition trop étroite. C'est aussi et surtout un clin d'œil au grand géographe et anarchiste Pierre Kropotkine, l'un des pionniers de cette aventure scientifique, qui écrivit en 1902 une remarquable synthèse dont le titre, Mutual Aid, fut traduit par son ami, le non moins géographe et anarchiste Élisée Reclus, par entr’aide, mot qu'il offrit à la langue française  15.
Le sujet est évidemment colossal. Chaque chapitre de notre livre pourrait faire l'objet d'un traité de plusieurs tomes ! Le but n'était pas d'en faire un travail encyclopédique, mais d'établir des ponts entre les disciplines, en particulier entre les sciences humaines et les sciences biologiques. Voir leur discipline croquée à grands traits génère évidemment d'inévitables frustrations chez les spécialistes, et il en va de même pour nous, qui aurions aimé partager encore plus d'extraordinaires détails des mécanismes du vivant 16.
Nous avons démarré ce chantier il y a une douzaine d'années, avec autant d'enthousiasme que de naïveté. Notre label biologique 17 ne nous avait pas préparés à absorber les incroyables avancées des sciences humaines, ni les paradoxes qui émergeaient de ce foisonnement de découvertes 18. Explorer tout cela a été une véritable aventure qui n'a fait qu'attiser toujours davantage notre curiosité. Ce bilan est donc loin d'être définitif, et il se révèle être au final une invitation à continuer l'exploration.
Ce livre n'est pas un traité de collapsologie, ni une critique de la société de consommation et du capitalisme, pas plus qu'une encyclopédie naturaliste ou un traité philosophique. C'est une tentative pour faire du lien entre tout cela et poser un jalon sur le chemin de notre génération.
Nous commencerons notre voyage en tordant le cou au mythe d'une nature agressive où ne régnerait qu'une seule loi. Puis nous découvrirons au fil des chapitres les mécanismes et les subtilités de l'entraide humaine. Enfin, nous terminerons en revenant à l'ensemble du monde vivant, ce qui nous permettra d'effleurer quelques grands principes de la vie sur terre.
Pablo Servigne & Gauthier Chapelle, in L’entraide, l’autre loi de la jungle

1. Pour l'instant, les pays industrialisés sont relativement épargnés, mais uniquement grâce à un fragile écran de technologie.., qui dépend de ressources énergétiques et minérales de moins en moins accessibles.
2. Servigne et Stevens R. (2015).
3. Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales. Voir la préface de ce livre, ainsi que le site de La Revue du MAUSS, wvvw.revuedumauss.com.fr/.
4. Manifeste des convivialistes (2013) ; Alain Caillé (dir.) et les Convivialistes (2016) ; wvvw.lesconvivialistes.org.
5. Kourilsky (2009) ; Kourilsky (2011) ; Ricard (2013) ; Ricard et Singer (dit) (2015).
6. Lecomte (2012).
7. Jaffelin (2015) ; Martin (2014).
8. Laville (2010).
9. Wilkinson et Pickett (2013).
10. Dardot et Laval (2014) ; Coriat (dit) (2015).
11. De Waal (2009) ; Rifkin (2011).
12. Pelt (2004) ; Supiot (dit.) (2015) ; Mathevet (2011).
13. Malgré les progrès récents de certaines entreprises, force est de constater la consternante inertie de ce milieu. Gauthier Chapelle a été conseiller en développement durable (en biomimétisme) pendant dix ans pour les entreprises. Il s'efforçait de leur montrer que, en s'inspirant des relations d'entraide du monde vivant, leur organisation serait non seulement durable, mais bien plus efficace. Malheureusement, il s'est souvent rendu compte que de nombreuses entreprises ne voulaient pas prendre le risque de changer leur structure et leur raison d'être.
14. Pour un tour d'horizon, voir Novel (2013) ; Riot, Nove ! (2012) ; Filippova (coord.) (2015). Sur les moyens de communication, voir Rifkin (2014) ; Bauwens (2015). Sur les entreprises, voir Laloux (2015) ; Lecomte (2016). Sur l'énergie, voir Rifkin (2012).
15. L'apostrophe disparut en 1931. À ce sujet, lire Enckell (2009).
16. Nous n'avons malheureusement pu inclure dans ce travail qu'environ un tiers de notre bibliographie, et nous sommes conscients que celle-ci ne doit représenter qu'une petite partie de ce qui est disponible sur le sujet...
17. Nous sommes tous deux agronomes de formation et spécialistes de biologie animale. Nous avons surtout le point commun d'éprouver, depuis notre plus tendre enfance, un grand malaise à baigner dans ce mythe d'une nature cruelle, agressive et compétitive. Cela ne colle ni avec notre expérience, ni avec nos observations, ni avec notre ressenti. Même si notre sensibilité naturaliste nous a vaccinés contre une telle soupe idéologique, il nous a tout de même fallu plus de vingt-cinq ans pour transformer cette intuition en certitude, et quelques années de plus pour inscrire cette dernière dans une synthèse cohérente.
18. Pendant des années, les résultats, les hypothèses et les théories de chaque discipline sont restés contradictoires. Aucun tableau global n'émergeait. Il y avait trop de fossés entre les disciplines, et chacune travaillait en ignorant les autres. Ce n'est que très récemment que des progrès fulgurants ont permis de proposer une structure globale de cette autre loi de la jungle.


jeudi 20 décembre 2018

En rappelant... Jean Rupp, Histoire de l'Église de Paris : vers l'avenir



Le 11 mai 1940, vingt- quatre heures après que l'assaut général du front français eut été ordonné par Hitler, les Parisiens apprenaient le nom de leur nouvel évêque, Son Éminence le cardinal Suhard. Et quelques semaines plus tard, l'archevêque de Reims qui était allé visiter dans l'Ouest ses diocésains réfugiés, faisait son entrée à Paris. L'automobile qui l'amenait croisait sans cesse des voitures qui filaient en sens inverse... À l'heure où tout le monde s'en allait, lui gagnait son poste calmement pour ne pas le quitter un instant pendant la terrible épreuve de la capitale.
Le 31 mai 1940 était, paradoxalement, la fête du Sacré-Cœur. C'est ce jour-là à Montmartre, que Son Éminence devait faire son premier acte d'archevêque de Paris. Je me rappelle la cérémonie pour y avoir assisté par chance entre deux missions militaires. La basilique abritait une foule innombrable : les Parisiens se pressaient également sur les pentes de la butte...
C'était l'heure de ferveur où la France espérait encore le miracle ! Tout comme à Notre-Dame, le dimanche de la Trinité ou à Saint-Étienne-du-Mont, lors d'une inoubliable procession de la châsse de sainte Geneviève, le peuple de Paris, retrouvant entièrement les réflexes de prière des siècles passés, suppliait Dieu de sauver la France. Les occupants ont souri des prières publiques ordonnées par le gouvernement, et s'il est peu probable que les officiels aient chanté à Montmartre, comme on l'a prétendu, « Sauvez, sauvez la France au nom du Sacré-Cœur », leur présence à la basilique étonnait à peine les Parisiens de 1940.
Pour mon compte personnel, ce n'était pas eux que je voulais voir, mais mon nouvel archevêque. La chose me fut impossible et j'ai dû, tant la foule était dense, assister à la supplication dans l'église voisine de Saint-Pierre-de-Montmartre, où les haut-parleurs transmettaient les échos des cérémonies du Sacré-Cœur.
L'exode, la conversion in extremis de la Troisième République agonisante, bientôt l'évacuation totale de Paris et l'arrivée des troupes allemandes, tels étaient les événements qui marquaient le début d'un épiscopat qui eût préféré connaître des jours plus tranquilles. La Providence dispose les choses suivant un plan toujours imprévisible.
Nous n'entreprendrons pas de raconter mois par mois, année par aimée, les faits marquants du pontificat de Son Éminence le cardinal Suhard. On n'écrit pas l'histoire du présent. Certes, les huit années qui nous séparent des jours tragiques de 1940 sont de celles qui comptent et qu'on n'oublie pas facilement. Aussi bien ne pouvons-nous pas mettre un point final à notre livre avant d'avoir évoqué plusieurs épisodes de ce proche passé qui semblent devoir intéresser la postérité. On me permettra seulement de prendre de grandes libertés avec l'ordre chronologique et de me contenter d'ouvrir dans le maquis et la broussaille des faits, quelques avenues dont, je l'espère, le tracé ne semblera pas trop artificiel.
L'essor missionnaire du catholicisme parisien est la grande caractéristique de ces années. D'autres épiscopats, et spécialement celui du cardinal Verdier, ont connu aussi de hautes préoccupations apostoliques, mais l'idée d'un redressement complet de la machine ecclésiastique, d'un coup de volant donné à tout le clergé diocésain pour l'orienter vers les tâches d'évangélisation est neuve dans son ampleur et dans sa hardiesse. Elle est un véritable appel lancé à notre temps. Nous aurons l'occasion d'entrer dans le détail de certaines réalisations. Qu'il nous suffise, pour l'instant, de mettre à sa juste place, c'est-à-dire bien plus haut que les contingences politiques, l'axe d'un épiscopat déjà fructueux.
Il est beau de voir le Pasteur Angélique répandre à la même heure dans toute la chrétienté la lumière fécondante de ses Messages incomparables.
Les quatre années d'occupation seront émaillées d'événements intéressant l'histoire religieuse de Paris.
Dès leur arrivée dans la capitale, les nazis se précipitent à l'archevêché, emprisonnent le Cardinal dans son hôtel, l'isolent de son entourage, dévalisent ses archives, lui proposent ridiculement de célébrer la messe à 4 heures de l'après-midi, se comportent, non pas certes sauvagement, mais grossièrement. Les excuses vaguement esquissées par un officier d'État-Major après la remise en liberté du Cardinal n'effacent pas le caractère inadmissible de la perquisition faite à l'archevêché. Elle a bien un sens profond, cette démarche policière. Le nazisme veut atteindre le cœur même de la France : il sait où il est.
Les escarmouches entre l'autorité d'occupation et le catholicisme parisien seront quotidiennes. On ne peut pas parler de persécution ouverte, mais de tracasseries incessantes. Dès la fin d'août 1940, une célèbre circulaire du Commandant général allemand interdisait aux mouvements d'Action Catholique de continuer leurs réunions. Ce document restera lettre morte non parce que l'autorité allemande fera le geste de la rapporter, mais parce que les catholiques passeront outre.
Il est bien vrai que si la Gestapo avait voulu en finir avec nos organisations, elle aurait pu employer des procédés plus brutaux. Mais on espérait avoir raison de nous par l'intimidation, par l'asphyxie, sans nous procurer la fierté d'avoir des martyrs. Le procédé était assez habile. Il fallait le déjouer sans déchaîner d'inutiles représailles. Assez rapidement, nos mouvements de Jeunesse s'établirent dans une demi-clandestinité, qui leur fut, au fond, assez favorable. Le rythme des arrestations pour délit de reconstitution de ligues dissoutes était assez régulier et provoquait une sorte de guerre d'usure. Des tentatives étaient faites, par ailleurs, pour enrôler la Jeunesse Catholique dans des mouvements de collaboration ; les offres étaient parfois subtiles, anodines, alléchantes... Mais on tint bon.
C'est un titre de gloire de l'Épiscopat français que d'avoir défendu fermement cette autonomie des mouvements chrétiens. On se rappelle la formule lapidaire des cardinaux et archevêques en 1942 : « Jeunesse unie, oui ; jeunesse unique, non », qui barrera la route à la superstructure de type fasciste que les officiels voulaient imposer à l'Action Catholique.
Quand on lit un livre comme celui de Guillain de Bénouville, Le Sacrifice du matin, relatant les exploits héroïques des dirigeants de la Résistance militaire, quand on revit par la pensée ce qu'a dû être l'existence de ces hommes extraordinaires, on n'a pas la prétention de comparer les risques courus par les nôtres à ceux qui pesaient continuellement sur les chefs des réseaux clandestins.
Ces risques n'étaient pourtant pas nuls. Dès octobre 1940, un groupe de jeunes parisiens était arrêté pour délit de scoutisme. L'abbé Le Meur et l'abbé Drouet feront leur premier séjour à Fresnes uniquement pour avoir organisé dans la banlieue des défilés de gymnastes catholiques. Il n'est pas un seul de nos mouvements ou de nos groupements de Jeunesse masculine qui n'ait connu les charmes d'une perquisition. Au quartier général des Scouts de France, la Gestapo laissera les scellés pendant près de deux ans. Il sera difficile d'obtenir des nazis l'enlèvement du Saint-Sacrement placé, Lui aussi, sous le sceau de la police secrète du Troisième Reich !... Il faut avoir vu revenir de Fresnes, à Noël 1943, l'abbé Guérin, aumônier général de la J. O. C., hâve et maigre comme un squelette, pour comprendre combien la résistance spirituelle que menait – sans aucun lien avec la politique – le catholicisme parisien, avait infiniment plus d'importance aux yeux des occupants qu'on n'a bien voulu lui en attribuer depuis la libération.
Bien vite d'ailleurs, la ferveur patriotique du clergé parisien mit en contact avec les groupes politiques et même les réseaux militaires, nombre de ses membres.
Certes l'Église hiérarchique n'a pas opté officiellement pour ces formes de lutte contre l'envahisseur. Il suffit de se rappeler, de sang-froid, la nature de sa mission, pour s'expliquer une attitude que l'on a jugée parfois avec une précipitation regrettable. Mais les Résistants du clergé parisien savaient bien qu'ils n'agissaient pas contre la volonté de leur archevêque. Bien des militants laïcs ont pu s'en convaincre aussi. J'en veux citer un exemple.
C'est en 1942. Hitler vient d'imposer aux Israélites de France le port de l'étoile jaune. Un groupe de Jécistes — ayant à sa tête Jean S..., futur maquisard chevronné — vient trouver l'aumônier diocésain des étudiants de ce temps :
— Monsieur l'abbé, il faut que vous exprimiez, dans la chaire de l'église de la Sorbonne, la protestation de la conscience catholique.
— Je veux bien. Mais vous savez que je représente au milieu de vous l'archevêque de Paris. Ou bien vous allez m'obliger à dire : ‘C'est votre aumônier qui parle ici, en son nom personnel’, ou bien nous allons aller, tous ensemble, trouver le Cardinal et lui demander son avis.
— Allons chez le Cardinal.
La visite ne fut pas vaine. Son Éminence voulut bien approuver ces quelques paroles que je me rappelle à peu près littéralement après six années : « Une mesure incompréhensible pour l'âme française et où elle refuse de se reconnaître, vient d'être prise par les autorités d'occupation. L'immense émotion qui étreint le Quartier Latin ne nous laisse pas insensibles. Nous assurons les victimes de notre affection bouleversée et prions Dieu qu'Il leur donne la force de surmonter cette terrible épreuve ». Ce n'était peut-être pas aussi virulent que ce qu'on lisait dans les tracts anonymes. Mais la clandestinité à ciel ouvert avait ses risques. Celui que nous ne courions pas ce matin-là — et que nous n'aurions voulu courir, ni les uns ni les autres — était que le Chef du diocèse nous désavouât.
Je pourrais citer bien d'autres faits, pour ne parler que de ce que je connais personnellement. Mais on voit assez combien il est faux de prétendre que la Résistance catholique était en rupture de ban avec l'autorité hiérarchique.
Car on ne peut contester l'ampleur des activités catholiques dans la lutte du peuple de Paris pour sa libération. Que de courage ! que de noblesse ! que d'intelligence, souvent ! que de sang versé ! quel esprit de pardon ! quel refus obstiné chez beaucoup, de recourir, après la Victoire, aux vengeances faciles.
On a déjà trop écrit sur la Résistance pour que nous ajoutions un long couplet aux hymnes sonores qui ont résonné un peu partout. Le culte que nous devons à nos morts — j'ai des noms et des prénoms sur les lèvres — m'interdisait le silence absolu. Mais on comprendra pourquoi je ne veux rien dire des journées d'août 1944...
Si marquée qu'elle ait pu être par l'épisode de l'occupation, par les luttes et les joies de la libération, la période qui va de 1940 à nos jours est pourtant dominée par quelque chose de plus grand encore : la prise de conscience par l'Église de Paris d'un véritable devoir missionnaire au sein des masses paganisées.
Le grand héraut de cette réalisation (au sens anglais du mot) est l'abbé Godin, mort prématurément à Paris en janvier 1944. Originaire de Franche-Comté, aumônier jociste depuis l'avant-guerre, le Père Godin acquiert bien vite une expérience consommée de l'âme populaire et devient le guide spirituel le plus aimé des garçons et des filles du faubourg. Sa petite chambre de la rue Ganneron — où il mourra tragiquement d'une asphyxie due au mauvais fonctionnement d'une bouillotte électrique — est un vrai sanctuaire où d'innombrables consciences sont venues se former et se purifier. C'est Montmartre. Une note de joie et de clarté illumine le paysage pourtant funèbre du cimetière où dort Henri Heine. Là-haut, la silhouette rouge et nerveuse du campanile des Batignolles entraîne les cœurs à la foi. Saint Michel y foule aux pieds, vigoureusement, l'hydre de l'impiété.
Un livre rédigé concurremment par l'abbé Yvon Daniel et l'abbé Godin, France, pays de Mission ? vient mettre le feu aux poudres et secouer la torpeur des catholiques tièdes — disons même des chrétiens, car protestants et orthodoxes seront atteints par les remous de la petite brochure blanche et violette — à Paris, en France, puis dans le monde entier. Au premier abord on ne comprend pas bien ce qui a pu déclencher un tel mouvement. J'ai eu du mal à lire jusqu'au bout France, pays de Mission ?. Aucune harmonie dans le style et la composition. Les statistiques sont parfois contestables, les critiques souvent exagérées, les solutions peu claires. Il reste qu'un souffle puissant anime ce petit livre qui donne l'alarme devant l'irréligion des masses et gonfle les cœurs d'espoir en dévoilant les merveilleuses ressources spirituelles encore vierges de la classe ouvrière. On sent confusément qu'il fallait que ce mot fût dit. Pourquoi n'a-t-il pas été prononcé autrement ? C'est le mystère de la Providence.
L'homme et son livre ont ouvert la voie à un large flux missionnaire qui déferle désormais sur l'Église de Paris et sur la France tout entière. Le stade du Christ dans la banlieue, et des Chantiers du Cardinal 1 est dépassé. Son Éminence le cardinal Suhard qui anime la nouvelle croisade nous entraîne à un immense redressement apostolique qui doit atteindre le clergé séculier, les congrégations des deux sexes, les catholiques d'action et même la masse des fidèles.
On ne peut pas encore apprécier les fruits de cette campagne. Sans doute l'œuvre d'évangélisation entreprise doit-elle, pour réussir, prendre consistance, s'armer de moins d'héroïsme que de persévérance. Nous avons, dans les temps modernes, l'exemple d'une grande réussite : celle des frères Wesley qui ont arraché à l'impiété les masses populaires anglaises, à l'heure même de la Révolution industrielle et permis au socialisme britannique d'être chrétien et non pas athée. Ce magnifique résultat a été obtenu — hélas, en dehors de l'Église catholique et même de l'Église anglicane — par un travail coordonné, cohérent et profondément religieux. L'exemple mérite d'être médité. Pour calmer nos impatiences, nous avons assisté à la naissance de la Mission de Paris qui étudie de nouvelles méthodes de conquête, lance ses prêtres-ouvriers dans les usines, constitue les premiers noyaux de pénétration religieuse en pleine masse, glane déjà de belles conversions et rend témoignage de l'ardeur apostolique toute juvénile de l'Église Catholique. Sa mère, la Mission de France (dont la fondation, à Lisieux, est due en très grande partie à l'action de l'archevêque de Paris), éduque une génération de plus en plus nombreuse de prêtres séculiers généreux, ardents, sportifs — au sens moral du terme — qui vont, demain, apporter une vie nouvelle à de nombreuses paroisses de Paris et de province. L'esprit souffle dans la ville de sainte Thérèse et une grande œuvre de reconstruction chrétienne s'y élabore dans la prière, la vie communautaire et la culture intensive des ambitions apostoliques. Les mouvements de pénétration populaire comme le M. P. F. enregistrent, eux aussi, de beaux succès. Dans un ordre tout différent, deux grandes séries de manifestations religieuses en l'honneur de sainte Thérèse de Lisieux, puis de Notre-Dame de Boulogne ont montré que la masse parisienne se laissait émouvoir par un spectacle de ferveur populaire qui prend assez facilement le caractère d'une Mission.
Nous sommes au début de toute une fermentation.
Dieu seul sait si l'effort aboutira. Selon toutes les lois de la vie de la grâce et de la psychologie humaine, il doit porter des fruits. S'il échoue, c'est qu'il aura manqué de racines dans le tréfonds de la vie ecclésiale. La sagesse des directives données par la Hiérarchie, si hardie par ailleurs, empêchera les déviations possibles. Mais il dépend du sens catholique des laïcs et des clercs que l'action missionnaire déclenchée en France, et spécialement à Paris, n'avorte pas.
L'heure est venue où nous devons dire adieu à nos lecteurs et regarder, du rivage, la nef millénaire de Paris et de son Église, voguer vers d'autres horizons, Combien de temps encore ? Où ? C'est le secret de l'avenir.
L'aventure d'une Église particulière a quelque chose d'un peu angoissant au premier regard.
S'il est avéré, pour un chrétien, que la grande Ecclesia bâtie par Jésus sur le roc de la Papauté ne peut périr, rien n'est moins sûr, semble-t-il, que l'immortalité d'un diocèse. Il y a des chrétientés ensevelies. Mais avouons que, dans l'ensemble, les Églises ont la vie dure. Les nouveaux printemps fleurissent là où, hier, tout n'était que stérilité. De Carthage à Pékin, de Glasgow à Antioche, nous avons assisté à plus d'une résurrection. Les Églises mortes elles-mêmes conservent une existence de droit, ici-bas (les évêchés in partibus en portent témoignage), et une existence de fait dans l'autre monde. Nous n'avons donc rien à craindre pour l'avenir de notre mère, l'Église de Paris. D'une façon ou d'une autre, le vaisseau a mis le cap sur l'éternité.
Nous lui disons donc bon voyage, avec la paix dans le cœur.
Fort de ses dix-sept siècles d'existence, il est bien armé d'ailleurs pour le présent et l'avenir immédiat. La coque est solide, les mâts et le gréement sont robustes, les voiles claquent au vent et les couches de peinture fraîche empêchent la moisissure...
L'Église de Paris a un bon clergé, entreprenant, zélé, industrieux qui compte maintes personnalités distinguées. Le nombre des vocations a décru depuis les lois de séparation, mais la remontée s'accentuait nettement entre les deux guerres et, sans les malheurs des années 1939-45, la remise en état du diocèse eût été presque complète. Avec l'aide de nombreuses communautés religieuses et de prêtres venus d'ailleurs, les vides sont à peu près comblés.
Combien y a-t-il vraiment de catholiques dans le diocèse ? C'est difficile à dire, en l'absence de statistiques gouvernementales. Un travail effectué récemment m'a permis d'établir que, pendant les quatorze années qui ont précédé 1944, 7o% environ des enfants nés dans le département de la Seine avaient reçu le sacrement de baptême. Les catholiques de nom, de tradition et d'origine sont donc largement majoritaires à Paris et c'est déjà un résultat si l'on songe à tout ce qu'a fait l'irréligion militante pour arracher notre peuple à sa foi. Le nombre moyen des pratiquants, un dimanche ordinaire, oscille, dans le diocèse, entre quatre et cinq cent mille. Mais ce ne sont pas tous des réguliers. Il est assez probable que sept à huit cent mille Parisiens pénètrent, chaque année, dans l'une ou l'autre de nos églises.
Nos coreligionnaires des pays anglo-saxons, nordiques et germaniques seront un peu surpris du flou de nos statistiques et de l'inconstance relative des catholiques parisiens. Mais il faut tenir compte de la pression sociale qui rend l'assistance régulière aux offices moralement impossible à une foule de chrétiens de chez nous. Si la persévérance n'est pas brillante — ce qui est pour nous une souffrance aiguë — nous savons que le peuple de Paris garde des antennes chrétiennes et qu'il suffit d'un coup de grâce pour arracher à l'impiété les indifférents les plus obstinés.
Mais notre grande raison d'espérer n'est pas là.
Elle est dans le zèle de nos militants si nombreux, si généreux et si actifs, dans la ferveur des cent soixante et onze congrégations de femmes présentes dans le diocèse et de leurs trois cent trente-cinq maisons (non compris celles, si nombreuses à Paris, des Filles de la Charité), dans la floraison des œuvres charitables et sociales (l'aumônerie des prisonniers, œuvre du chanoine Rodhain, a été, pendant toute la guerre, un centre incomparable d'action charitable. Elle se continue par le Secours Catholique qui a déjà fait brillamment ses preuves), dans l'élan du Mouvement liturgique, dans le nombre et la valeur de nos groupes de Jeunesse (plus de vingt-cinq mille scouts et douze mille guides enregistrés. Cinquante mille Jeunes à la messe de Jeanne d'Arc en 1946, quatre-vingt mille enfants à la fête des Cœurs Vaillants et Ames Vaillantes la même année. Plus de cinq mille étudiants à la Messe pascale des Facultés, ce printemps. Entre 6o et 8o% de pascalisants dans beaucoup de grandes écoles. Trente mille jeunes dans notre enseignement libre diocésain etc.) L'action catholique ouvrière avec, à sa pointe, l'admirable J. O. C., a créé un type nouveau de chrétien, authentiquement populaire et souvent mystique qui montre, jusqu'à l'évidence, l'erreur commise par Marx quand il a identifié christianisme et bourgeoisie. L'intérêt porté aux Missions Étrangères par la ville qui compte les centres incomparables de la rue du Bac, de la rue de Sèvres et de la rue Lhomond ne s'est pas démenti. Paris demeure la ville de la pensée, de la science, des Lettres et des Arts. Dans tous ces domaines, les catholiques sont actifs et prestigieux. La politique même connaît chez nous, malgré la puissance des courants athées, un nouveau souffle de spiritualisme chrétien.
Vous voulez voir des masses chrétiennes ? Assistez, sur la terrasse du Palais de Chaillot le 23 avril 1945, à la messe des Scouts et des Guides, et, en juillet de la même année, à la Messe des prisonniers et déportés, qui a donné un sens rétroactif aux indicibles souffrances endurées dans les camps, et figé dans la prière cent cinquante mille Parisiens assemblés aux pieds de la Tour Eiffel. Allez aux Carêmes du Révérend Père Riquet à Notre-Dame, ou bien, le 30 juin 1946 à cette messe nocturne du stade de Colombes où plus de cent mille chrétiens, unis autour de leur archevêque et de deux cents de leurs curés, ont offert à Dieu, ensemble, d'une même voix et d'un même cœur, la louange collective de l'Église de Paris.
Vous préférez le recueillement des sanctuaires fervents ? Allez au Sacré-Cœur. L'hostie y est toujours visible et entourée d'adorateurs muets qui vous entraîneront à l'oraison. Allez à Notre-Dame des Victoires, à la Médaille Miraculeuse, à l'abbaye de la Source, chez les Pères du Saint-Sacrement. Ou, plus simplement, entrez dans une de nos églises paroissiales. Vous y serez rarement seul. La prière silencieuse de vos frères et de vos sœurs dans le Christ vous aidera à trouver Dieu, tout autant que les volutes d'encens qui, depuis des siècles, se sont enroulées autour des piliers noircis, pour les consacrer, irrémédiablement, au service du Seigneur.
À Paris, tout parle du Christ, quand on sait écouter la voix des choses.
Le vieux vaisseau de Lutèce, fort de son passé et de ses rajeunissements miraculeux, en a encore pour de longs siècles à voguer vers les mêmes rives que la barque de Pierre.
On peut faire confiance à l'Église de saint Denis.
Monseigneur Jean Rupp, in Histoire de l’Église de Paris (1948)

1. Mais l'œuvre conserve toute son utilité.