mardi 11 mars 2014

En vieillissant... Jean Dutourd, Une énorme sotte saisie par la bohême

Il faudra que l'on étudie un jour cette France imaginaire et si puissante encore, ce glorieux fantôme planant au-dessus de la France réelle, petite nation bourgeoise, lâche et égoïste, que des sots somptueusement installés dans les meubles de Napoléon conduisent vers des destins misérables, et qui n'a plus, pour lui donner un peu de lustre, que quelques artistes dont elle comprend à peine le langage. Il faudra qu'un professeur (ou un poète, de préférence) nous explique comment se substitue au visage de vieillarde ridée et grimacière de la France un visage calme et rayonnant de statue millénaire qui subjugue et contraint à l'amour, qui entraîne aux sacrifices, qui enflamme d'un feu profond.
Car enfin je ne suis pas bête, et s'il y a une proportion énorme d'imbéciles parmi les patriotes français, il s'y trouve cependant, par-ci par-là, quelques personnes lucides ; eh bien, ces gens-là et moi, nous nous sentons totalement engagés (ce mot ridicule de Barrès en 14 1, et de Sartre en 45), totalement conquis par ce masque trompeur, réquisitionnés à son service, nous l'adorons. C'est notre Église. Peu importe que ses prêtres d'aujourd'hui soient indignes. Avec une obstination étrange nous ne regardons pas « le pays réel », qui n'est pas ce que croyaient les maurrassiens ; nous disons « France, ma mère » ou « France, ma fille », jamais « France, mon épouse » !
J'avoue que quand je m'interroge là-dessus (et lorsque je m'interroge, c'est toujours sans pitié et sans passion), je ne comprends pas comment je suis arrivé à ce fanatisme. Mon cœur, mes pensées, mes goûts, mes aspirations, mes sympathies politiques, tout me portait vers l'autre côté. Pendant plus d'un an, en 1945, j'ai été à deux doigts de m'inscrire au parti communiste. À quatorze ans, j'avais découvert Anatole France et Le Canard enchaîné, qui m'avaient inculqué l'horreur de la guerre, du nationalisme, de l'ordre bourgeois, des curés, etc., bref qui m'avaient fourni, complète, la panoplie morale de l'homme de gauche. À quinze ou seize ans, j'avais très bien jugé les niaiseries du colonel de La Roque. En 1939, je vis déclarer la guerre avec indifférence et ironie, exaspéré par l'état d'esprit « infirmière-major », « beau militaire » et « vaillante petite Française » qui régnait dans le milieu bourgeois dont je proviens. La politique et le destin des nations ne m'intéressaient guère. Je me considérais comme un artiste. Une vocation qui, je suppose, devait être forte – puisqu'elle a résisté à tous les découragements (et même aux plus fâcheux encouragements) – m'empêchait absolument de voir autre chose que l'art, qui ne connaît ni frontière ni contingences. L'éducation patriotique que m'avait prodiguée mon père, mes émois d'enfant devant les souvenirs de la guerre et de l'histoire, tout cela était bien effacé. Que m'importait, à moi, que la France fût victorieuse ou vaincue ? Je n'en bâtirais pas moins mon œuvre. Les armées prussiennes, en 1871, n’étaient point parvenues à couvrir la voix de Flaubert dans son gueuloir. À peine s'était-il arrêté d'écrire un quart d'heure pour les regarder passer.
Quand par hasard je jetais les yeux sur mon époque, je voyais une France florissante et bête, un État apparemment puissant qui nous inondait d'une propagande indécente. La France m'apparaissait comme un gigantesque Narcisse, uniquement occupé à s'admirer soi-même. Dans les cinémas, on projetait des documentaires accablants sur nos « réalisations » et des films à notre gloire ; on parlait de notre marine, de notre empire, de l'honneur de servir, du devoir, etc. ; la voix des chanteuses réalistes se brisait en évoquant le fanion de la Légion. Le nationalisme qui s'étalait dans presque tous les journaux me révoltait comme une faute de goût ; lorsqu'on était à ce point puissant et heureux, la plus élémentaire modestie commandait de ne pas clamer que la France était le premier pays du monde. J'avais pris en grippe jusqu'à la culture française qui excluait toutes les autres, et croyait naïvement être la seule qui eût quelque importance. Elle me paraissait des plus étroites ; aveugle par surcroît. Je lisais les romanciers russes avec passion. Pensées et sentiments d'un adolescent. Mais cet adolescent-là, c'était moi. J'étais tout blanc, et je me retrouve aujourd'hui tout noir. Que s'est-il passé ?
Ma foi, il s'est passé que nous avons été vaincus ; il s'est passé que j'ai vieilli et que l'esprit de contradiction m'habite. La France de 1938 vivait encore sur les idées et le conformisme de 188o, dont j'étais intoxiqué, que je haïssais, et que personnifiait pour moi l'horrible style décoratif fin-de-siècle. Tout était ordonné, tout était à sa place. Les riches méprisaient et redoutaient les pauvres ; les appartements bourgeois étaient pleins de tableaux sans art et de tentures de velours ; les patrons luttaient contre les ouvriers ; les pères interdisaient le cinéma à leurs fils ; à dix-huit ans, les garçons de bonne famille s'inscrivaient à l'Action Française, et les jeunes filles défendaient leur vertu avec les arguments de leurs grand-mères.
Rien de tout cela ne subsiste aujourd'hui. Tout le monde est devenu anticonformiste. Situation tragi-comique ! Les bourgeois, les académiciens, les militaires, les bonnes d'enfants, les demoiselles de bonne famille, les députés réactionnaires, les présidents du Conseil m'ont volé mon rôle. Ils le jouent mal, ils le jouent affreusement, mais ils le jouent. Et, comme les mauvais acteurs, ils crient très fort.
Comment être anticonformiste à une époque et dans un pays où les généraux commencent par médire de l'armée et finissent par perdre les batailles, où les académiciens font des fautes de français, où les journaux de droite n'osent plus être nationalistes, où tous les genres sont confondus au point que les magistrats publient des poèmes obscènes et que les filles d'ambassadeurs chantent dans les boîtes de nuit ? Il y avait du courage, avant la guerre, à être anticonformiste, car on s'attaquait à un pouvoir puissant qui savait se défendre ; on s'attaquait à un ordre.
Mais aujourd'hui ? À quel ordre s'attaque-t-on ? Depuis seize ans nous avons vu, par le fait de nos gouvernements successifs, tout ce que le désordre peut produire de plus aberrant : des prisonniers de guerre considérés officiellement comme des héros, des généraux vaincus portés en triomphe, des promotions d'officiers affublées du nom d'une défaite de nos armes, et ainsi de suite. Quel mérite y a-t-il à être antimilitariste, en France, en 1956 ? C'est trop facile : nous sommes battus partout. Quelque désir que j'en aurais, je ne puis raisonner comme il y a vingt ans. En 1935, la France, avec ses institutions, ses ministres, ses soldats, ses tribunaux sévères, sa marine étincelante, ses préfets pète-sec, son empire pacifique, ses colons cruels et son patriotisme d'Etat, était un lion. Aller taquiner ce lion, le piquer à coups de canif, c'était noble, c'était courageux. On risquait d'être égorgé. On l'a été, quelquefois.
Mais la France de 1956 est un pays faible et divisé. Les anticonformistes sont des ânes qui donnent des coups de pied au lion mourant. Je ne puis me résoudre à faire l'âne, sciemment tout au moins. Dégoûté du désordre, acculé au col dur ! Voilà une position bien propre à me faire traiter de girouette par les gens qui ne souffrent pas que l'on revienne de ses légèretés de jeunesse, ou plutôt qui exigent que l'on demeure identique devant un monde qui change. Pourtant c'est le désordre qui m'incommode ; cette expérience du désordre ne m'apporte rien, sinon un extrême ennui, et le sentiment de perdre bien du temps à lutter contre lui et à m'en préserver. Je ne parle pas de l'exaspération constante qu'entretiennent chez l'homme raisonnable la confusion des valeurs et l'usage qu'en font les imbéciles.
La France a pris un genre détestable : le genre artiste, c'est-à-dire le genre rapin, avec tout ce que cela comporte de ridicule et de stéréotypé, car les vrais artistes vivent comme des sous-chefs de bureau ou des vicomtes d'Ancien Régime. Toute la France menant la vie d'artiste ! Je serais curieux de savoir comment le bon Flaubert, qui vitupérait le bourgeois dans son château de Croisset où il jouait au gentilhomme campagnard, trouverait cela. La France est une gigantesque Madame Bovary, une énorme sotte saisie par la bohème ; son Rodolphe, c'est Jean Cocteau, qui représente le sublime dans le genre artiste. Mais, en lui ouvrant l'Académie, ne l'a-t-elle pas épousé ? C'est le destin des rapins d'épouser les vieilles folles à qui il reste des rentes, héritage d'un mari défunt, sérieux, qu'elles n'ont pas entièrement gaspillées à acheter de mauvais tableaux.
L'esprit de contradiction, et l'expérience que l'on acquiert en regardant s'écouler les années et les actions humaines, ce n'est pas mal, mais cela ne suffit pas à engendrer l'amour, à plus forte raison l'amour-passion, aveugle et fanatique. À la vérité, la France m'est entrée dans la peau pour ainsi dire par osmose.
Dès qu'elle a été malheureuse, dès que j'ai vu ce géant par terre, je lui ai reconnu d'un coup toutes les vertus que je lui contestais jusqu'alors. Je me suis aperçu du prodigieux dommage que cette chute causait à l'humanité, et par voie de conséquence à moi-même, miroir et microcosme, petit bonhomme de ce temps. Ce qui commença à me ronger était de la même sorte que les remords posthumes qui s'emparent des mauvais fils, à l'instant qui suit le dernier soupir du père. Tout est fixé à jamais, tout est irréparable. Les peines que l'on a infligées, brutalités, injures, déceptions, insensibilités quittent le vieux cœur du mort ; elles se plantent dans le jeune cœur du vivant et l'empoisonnent. La créature que l'on a fait souffrir, de l'amour de qui l'on a tant abusé, que l'on a négligée et méprisée, dont on était sûr, que l'on savait impossible à rebuter, cette créature n'est plus. On voudrait sangloter devant elle, lui montrer un repentir éclatant, lui donner autant d'amour, de patience et de présence qu'on lui a causé de chagrins ; non pas tellement lui entendre dire qu'elle vous pardonne, car on sait qu'elle a pardonné ; mais lui prouver qu'on n'est plus le même, qu'on lui apporte une âme nouvelle, que l'on est enfin, mais trop tard, capable de dispenser le bonheur dont elle a été privée jusqu'au bout. Hélas ! on n'a devant soi qu'un objet qui n'entend rien, un cadavre qui vous laisse en plan avec votre désespoir, qui vous lègue à vous-même.
C'est alors que commence une curieuse recherche. On se plonge dans les papiers du mort, on les scrute, on écrit son histoire, on s'attendrit sans fin sur d'anciennes photos, on cherche à pénétrer les actes et les œuvres. On prend conscience que l'on est issu de cette souche ; l'étranger d'hier avait le même sang que vous. Quelle extraordinaire découverte ! Ce qui, chez lui, vous impatientait, vous enorgueillit. Cette vie passée avait une complexité et une richesse semblables à la vôtre. Une multitude de pensées et de sentiments que vous croyiez vous appartenir en propre ont des racines en elle. À mesure que les années s'accumulent, on ressemble davantage au mort. Mêmes rides, même regard, même démarche. Quelquefois, c'est lui qui apparaît quand on se regarde fortuitement dans une glace. La racine a fleuri. Le cycle de l'amour est accompli.
C'est un peu cela qui m'est arrivé avec la France. Je ne prétends nullement qu'il y ait de la raison là-dedans. Je me borne à décrire un phénomène dont j'ai été le siège. Et me voici aujourd'hui, méconnaissable à mes propres yeux, incarnant à l'extrême tout ce qui me faisait horreur il y a dix-huit ans. Me voilà radicalement renversé. Mais le monde est renversé comme moi. Nous avons, le monde et moi, accompli chacun une révolution en sens inverse, et nous nous retrouvons dans le même antagonisme que jadis. Il était noir et j'étais blanc. Il est blanc, je suis noir.
Je me souviens qu'on joua sous l'occupation une pièce de théâtre intitulée De Jeanne d'Arc à Philippe Pétain. Ce titre prend aujourd'hui une signification qu'il n'avait point alors. En deux noms il résume six siècles d'ascension. Mais avec Jeanne d'Arc, la France posait sa sandale sur le premier barreau de l'échelle de Jacob. Avec Pétain, elle s'aperçut que l'échelle ne tenait à rien, et elle retomba vertigineusement. J'avais vingt ans au moment de cette chute mémorable. À dix-neuf ans j'étais encore un citoyen de la République des Droits de l'Homme, de la guerrière, de la pacificatrice, de la colonisatrice. À vingt et un ans, je me retrouvai sujet du roi de Bourges. J'avais dégringolé de six cents ans. Cela compte dans une éducation sentimentale. Dix ou quinze ans de réflexion par là-dessus (je n'ai jamais eu l'esprit bien vif) et je m'aperçus que mon cœur avait changé du tout au tout. C'était le cœur d'un sujet du roi de Bourges, précisément, saignant de cent mille plaies, appelant de tous ses vœux un peu de gravité et de gloire, haïssant de toutes ses forces l'anarchie frivole de son pays et de son temps. De cette haine est sorti ce livre. Je l'ai appelé Les Taxis de la Marne, du nom de l'action la plus glorieuse — et la moins miraculeuse — du XXe siècle.
Jean Dutourd, in Les Taxis de la Marne

1. « Je m'engage », s'écria Barrès avec un joli mouvement de menton (Henri Lavedan).