lundi 22 avril 2013

En aimant... Jean-Marie Élie Setbon, de la Torah à la Croix

La foi et la Loi
On me demande parfois ce qui distingue la foi juive de la foi chrétienne. Or, on ne parle pas de foi juive car dans le judaïsme, ce qu'on met en pratique, c'est la Loi. Le régime chrétien, c'est la foi en Christ ; le régime juif, c'est la Loi de Moïse. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de foi chez les Juifs, bien sûr que si, mais elle est beaucoup moins mise en avant, car c'est la pratique de la Loi qui est essentielle.
Par ailleurs, dans le judaïsme, Dieu ne rencontre pas un homme mais un peuple. Cela peut sembler théorique mais ça change tout dans la vie quotidienne. Le judaïsme s'est construit autour de la notion de peuple et pas d'individu. Chez les Juifs, c'est le peuple qui est élu ; chez les chrétiens, chaque homme et chaque femme est élu(e). Au mont Sinaï, Dieu s'adresse au peuple hébreu par l'intermédiaire de Moïse, mais il ne vient pas parler à chacun individuellement. Dieu s'adresse personnellement à Abraham, c'est vrai. Mais Abraham n'est pas le grand homme du judaïsme, beaucoup moins que pour les chrétiens. C'est Moïse, celui qui a transmis la Loi, le fondateur du judaïsme, la référence absolue. Le Christ, lui, va à la rencontre des personnes, une par une. Il interpelle chacun là où il est, et là où il en est dans sa vie : Simon-Pierre, la Samaritaine, Marie-Madeleine, Zachée, moi, vous. C'est suite à cette rencontre qu'ils ont envie de se mettre au service de la collectivité. Dans le christianisme, Dieu me regarde, et par ce regard, il me donne son amour, ses grâces. Ce regard miséricordieux me grandit, me rend meilleur. J'ai fait l'expérience qu'on ne peut aimer le nous, les autres, la communauté humaine universelle que lorsqu'on est en relation d'amour avec Dieu. Il est écrit dans le Talmud que la cause de la destruction du deuxième Temple et de la déportation des Juifs en dehors de la Terre sainte par les Romains vient de ce qu'il n'y avait pas d'amour entre eux. D'après certains rabbins, la construction du troisième Temple ne pourra se réaliser qu'à travers l'amour gratuit.
Certes, il est inscrit dans la Loi que les Juifs ont l'obligation d'aimer Dieu de tout leur cœur. On en parle, on l'écrit, on le lit, mais il est très difficile de le mettre en pratique concrètement puisque ce qui est important, c'est la Loi. Certes, on a le commandement d'aimer Dieu, mais peut-on commander à quelqu'un d'aimer ? On n'impose pas d'aimer. On invite à aimer en aimant. Et c'est en prenant conscience de l'amour de Dieu pour moi, dans les événements de ma vie, que j'ai envie de Lui être fidèle et de L'aimer. Je souhaite développer ce thème plus en profondeur dans d'autres livres.
La perfection ou la grâce
Quand j'étais Juif religieux, je ne croyais pas que Dieu m'aimait tel que j'étais. Maintenant que je suis chrétien, si ! Même si le chrétien doit essayer de s'améliorer, il ne compte pas sur ses forces humaines. L'effort du chrétien doit porter sur le temps qu'il consacre à Dieu dans l'oraison, cette prière silencieuse, ce face-à-face avec Dieu dans lequel il cherche à entrer en relation avec Lui. Car nous savons que c'est Sa grâce qui nous transforme, à condition que nous la laissions agir. Dans le judaïsme, si je puis dire, je ramais. C'était par mes propres forces et mon mérite, même si je croyais que Dieu m'aidait, que je pouvais devenir un juste. Le chrétien croit que Dieu travaille en lui. Son rôle, c'est de Le laisser faire et de se laisser faire. Je sais maintenant que notre volonté est faible ; notre volonté réside avant tout dans notre foi fidèle. Dans le judaïsme, je cherchais la perfection. Dans le Christ, je ne cherche pas la perfection. Comme Jésus l'a dit à Paul qui se plaignait de ses défauts : « Ma grâce te suffit, ma puissance se déploie dans ta faiblesse ». On n'a pas à s'inquiéter de ses imperfections mais à les accepter humblement en sachant que Dieu agit mystérieusement à travers elles. S'accepter tel que l'on est, avec ses défauts, ses blessures, ses faiblesses qui peuvent être une lourde croix à porter, et croire que Jésus-Dieu s'en sert pour ramener d'autres âmes à Lui, cela je ne l'ai jamais appris dans le judaïsme.
Et parce que c'est Jésus qui agit en nous, Jésus peut se révéler à qui il veut, même à des tout-petits, comme à Marguerite-Marie ou à Marthe Robin, qui n'avait rien d'extraordinaire, qui était simple et qui a reçu dans la chambre où elle était alitée des centaines de milliers de personnes. Il s'adresse aussi à des grands pécheurs comme Augustin, François d'Assise, Ignace de Loyola, Charles de Foucauld. Dans le judaïsme, pour que Dieu se révèle à un homme, il doit être pur, sage, formé à la mystique, scrupuleux dans l'application des lois. Rappelez-vous le mot condescendant des pharisiens et du grand-prêtre à Jésus : « N'es-tu pas le fils du charpentier ? »
Certes, la Bible raconte que Dieu guérit une veuve étrangère et un dignitaire perse. Mais les Juifs en furent scandalisés. Je me répète, mais c'est essentiel, dans le judaïsme, on ne croit pas que Dieu puisse parler à chaque personne. Dans l'Église, oui, Dieu peut me parler réellement pendant l'oraison. Même si, bien sûr, les paroles que j'entends doivent être vérifiées. Les grands saints comme Thérèse d'Avila ont bien parlé de cela. Le Pape Benoît XVI a dit, une fois, pendant l'Avent : « Le Seigneur nous embrasse tous dans son amour qui sauve et console ». Je n'ai jamais entendu un grand rabbin parler ainsi. Et pourtant, je ne suis pas un grand affectif, et Benoît XVI encore moins.
Pour Dieu ou en Dieu
« je ne vous appelle plus serviteurs, maintenant je vous appelle mes amis », dit Jésus à ses apôtres avant de mourir. Voilà la différence dont j'ai fait l'expérience. Jésus-Dieu nous appelle tous à une amitié avec lui.
Et moi aujourd'hui, maintenant que je suis chrétien, je peux vivre cette amitié profonde avec Lui bien que je sois pécheur. Plus encore, comme dit Paul, Jésus est notre grand frère. Dieu est notre frère ! Cela est impensable dans le judaïsme selon lequel, tous les soirs, nous sommes jugés lorsque nous dormons. Notre âme est jugée par Dieu et si la balance bascule du bon côté alors nous pouvons continuer à vivre pour accumuler des points en pratiquant la Loi. Il n'y a pas de relation d'intimité et d'amitié avec Dieu au quotidien quand on est Juif, sauf pour quelques grands justes dont nous parlent les livres saints. Alors que Jésus nous appelle tous à participer à sa vie divine, à vivre en Lui comme il vit en nous, à changer ma vie naturelle en vie surnaturelle, à la diviniser par mon lien à Dieu : c'est fou tout de même ! Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu, écrivaient saint Irénée au IIe siècle et saint Athanase au IVe siècle. De même que le pain consacré est Son Corps, de même quand nous mangeons l'hostie consacrée, nous devenons son Corps. Dieu nous invite à devenir participants de la nature divine, comme dit saint Pierre dans sa seconde lettre. Dans le judaïsme, c'est différent : je fais des actes pour Dieu. Mais je ne participe pas réellement à sa vie divine. Jésus a dit : « Demeurez en moi et moi je demeure en vous ». L'essentiel est cette relation à Dieu.
Le Grand pardon ou le pardon quotidien
Mes enfants m'ont fait remarquer que j'étais plus enclin à pardonner maintenant. Il est entendu que le pardon existe dans le judaïsme. Mais il ne se vit complétement que dans le Christ qui nous demande de pardonner soixante-dix fois sept fois la même offense faite par la même personne ! C'est-à-dire que je dois essayer de pardonner inlassablement à quelqu'un qui me ferait du tort tous les jours. Mais je ne peux pas pardonner par mes propres forces. Certaines choses sont humainement impardonnables. Comme le rapporte saint Jean, Jésus a dit : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire ». Voilà encore une grande différence avec le judaïsme : en tant que chrétien, si j'arrive à pardonner, je n'en tire aucun orgueil, je sais que ça ne vient pas de moi, j'y ai mis de la bonne volonté mais c'est la grâce de Dieu en moi qui agit. Cela nous vient de Jésus qui dit sur la croix : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font ». Lorsqu'on expérimente le pardon de Dieu sur soi à travers la confession, on comprend beaucoup de choses, et on entre dans une logique de miséricorde envers les autres.
Une fois par an, les Juifs demandent pardon à Yom Kippour pour toute l'année. Par exemple, j'envoyais ou recevais un texto de quelqu'un qui me demandait pardon pour une crasse qu'il m'avait faite. Mais durant l'année, il ne se passait rien dans l'ordre du pardon. Demander pardon ou pardonner une fois l'an ne suffit plus. Jésus nous emmène plus loin ! Pardonner, c'est une façon de vivre au jour le jour. Avant de venir me voir, dit Jésus, à la messe par exemple, si tu as un conflit avec ton frère, va le trouver et reviens me voir ensuite. Jésus nous demande d'aller jusqu'à pardonner à nos ennemis et d'aimer ces ennemis. Cette idée est tout à fait étrangère au judaïsme. On hait ses ennemis. Bien sûr, c'est humainement impossible d'aimer ses ennemis, mais Dieu en moi me permet de vouloir leur bien, de leur pardonner — ce qui ne nous empêche pas d'affirmer nos idées et de combattre pour elles.
Je n'ai jamais eu de mal à me confesser, grâce à Dieu, bien que cette pratique me fût étrangère. Le prêtre ne me juge pas, il me donne le pardon de Dieu. « Je ne suis pas venu pour condamner le monde mais pour le sauver », a dit Jésus. C'est merveilleux, on peut se confesser à n'importe quel prêtre, on peut tout dire et on est pardonné. Je n'avais jamais pu parler de mon intimité avec un rabbin. C'est très important de pouvoir se livrer, en toute confiance, pour marcher avec Dieu et en Dieu, avec son humanité pécheresse. Le regard du rabbin et celui du prêtre sont totalement différents. Les Juifs ne se livrent pas à cœur ouvert au rabbin de peur d'être jugés par la communauté.
Persécutions
Je sais que bien des chrétiens ou des personnes qui portaient le nom de chrétien ont fait du mal au peuple juif, voulant les convertir de force en les menaçant de mort. Et la démarche de repentance de Jean Paul II a été formidable et exemplaire. Bien sûr, il y a des gens d'Église qui se sont mal comportés mais combien aussi ont fait de belles choses pour les Juifs de France. Il suffit d'aller à Jérusalem à Yad Vaschem pour le voir. Le commissaire de police qui a sauvé la famille de ma mère était un goy. Et comment les Juifs américains se sont-ils comportés pendant la guerre envers leurs frères Juifs européens ? Je ne veux pas faire de polémique mais il faut que les relations entre Juifs et chrétiens soient fondés sur la liberté de parole et la vérité.
Et je ne peux non plus ignorer les souffrances de mes premiers frères juifs convertis au Christ qui ont vécu le martyre de la part de leurs propres frères juifs. Je n'ai pas à les juger, je ne suis pas Dieu. J'ai à pardonner. Mais regardez, de nos jours, les Juifs israéliens convertis au Christ sont obligés de se cacher, et pourtant Israël est une société démocratique. Aujourd'hui encore, les Juifs prient une dix-neuvième bénédiction qui a été ajoutée à la prière principale des dix-huit bénédictions. Et cette prière est en fait une malédiction prononcée sur les Juifs convertis au Christ. Au XXIe siècle, des Juifs maudissent encore trois fois par jour les Juifs devenus chrétiens, et je ne devrais pas le dire ? Non, je n'ai pas honte de ma conversion. On voudrait me culpabiliser parce que j'ai renié mon peuple mais je ne renie rien ni personne. Je sais très bien d'ailleurs que si demain se levait un autre Hitler je devrais me cacher, car Juif converti ou non, je serais pourchassé.
La communauté ou le monde
Les Mère Teresa n'existent pas dans le judaïsme. Dans le christianisme, la notion de service est centrale. Chaque chrétien doit être serviteur comme Jésus en a donné l'exemple en lavant les pieds de ses disciples, la veille de sa mort. Dans le judaïsme orthodoxe, on ne trouve pas de femmes ni d'hommes qui partent dans des bidonvilles prendre soin de toute personne, sans distinction de religion, simplement pour apporter gratuitement amour, compassion, réconfort. Parce que l'accent est mis davantage sur la relation à la Loi que sur la relation de personne à personne. Malgré sa noblesse et son érudition, saint Paul dit qu'il s'est fait serviteur pour tous et pour le Christ. Alors qu'il aurait pu bénéficier de tant d'honneur en restant Juif. Je n'ai jamais entendu un rabbin me dire de me faire serviteur de mon frère. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas d'entraide chez les Juifs. Mais Jésus nous demande plus que d'aider celui qui nous est proche et que nous aimons. Les païens aussi s'entraident entre personnes de même famille ou de même clan.
L'homme ne peut vivre sans amour. Sa vie est privée de sens s'il ne reçoit pas la révélation de l'amour, s'il ne rencontre pas l'amour de Dieu pour lui. Dans le judaïsme ultra-orthodoxe, je n'ai pas fait l'expérience de ce regard d'amour. C'est vrai que les Juifs essaient d'appliquer le commandement : Tu aimeras ton Dieu. Mais puisque l'accent n'est pas mis sur une relation personnelle d'amour avec Dieu, ce commandement ne peut se vivre concrètement.
En devenant chrétien, j'ai appris à aimer l'autre, l'autre en tant que tel et pas seulement parce qu'il est membre de ma communauté. Cela a été une révolution, une nouvelle naissance intérieure, cela m'a donné un regard neuf, un cœur neuf, des sentiments neufs. Aujourd'hui je suis sensible aux événements du monde, à tous les événements et pas seulement à ceux qui touchent le monde juif, et je prie de tout mon cœur pour le monde. Je prie lorsqu'il y a des êtres humains qui souffrent de par le monde. Cette attitude, je ne l'ai jamais eu en tant que Juif. On ne m'a pas éduqué ainsi. Il n'y en avait que pour le peuple juif et Israël. Même si de temps à autre, on prie pour le pays dans lequel on habite ou les gens qui nous gouvernent.
Mais faire une prière spontanée en famille pour des êtres humains qui souffrent, cela ne se pratique pas. J'ai maintenant cette grâce d'aimer tout le monde, sans sélection. Or dans le judaïsme, on apprend à aimer les Juifs mais à considérer que les autres nous veulent du mal. Je regrette de devoir le dire, mais c'est ce que j'ai vécu.
Quelle religion dit qu'il faut aimer ses ennemis, quelle religion dit que Dieu, parce qu'il m'aime, souffre pour moi, comme une mère ? Le Christ m'enseigne d'aimer les pécheurs ; pas le judaïsme, même si, c'est vrai, certains Juifs aujourd'hui vont tenter de ramener à Dieu leurs frères juifs mécréants. Pour aimer tout être humain, on a besoin de la Grâce de Dieu, sinon, c'est impossible ! Ma conversion a changé le regard que je porte sur les hommes. Pour le dire autrement, quand j'étais Juif pratiquant, Dieu était loi et la Loi sépare le pur et l'impur, les purs et les impurs. Le Dieu révélé par le Christ est amour et l'amour accueille l'autre comme il est.
Pour Saul, Dieu n'entend que les prières des Juifs ; pour Paul, Dieu est là pour tous et entend tout le monde. Une barrière, une forme de protectionnisme sont tombées. Je vis la même chose que Paul. Il faut prier pour les enfants juifs qui sont morts dans l'atroce tuerie de Toulouse en mars 2012, et je prie pour eux, mes frères, et leur famille, mais aussi pour les trois filles roms fauchées sur l'autoroute ce jour-là, et pour les femmes et les enfants qui ont perdu leur père militaire les jours précédents. Je prie pour que mes frères de chair ouvrent les yeux sur les souffrances du monde et pas seulement sur les souffrances des Juifs. Jésus a enlevé le mur de la haine entre Juifs et païens, Paul nous l'a dit. Nous chrétiens devons être au-dessus de la mêlée, car nous ne sommes plus du monde. Nous devons porter le message d'amour et prier pour tous sans distinction de race, de condition, de religion.
Prière codifiée ou prière spontanée
Dans le christianisme, chacun peut vivre le silence intérieur avec Dieu et en Dieu, pendant une messe ou une retraite, ou dans le secret de sa chambre. Dans le judaïsme, je n'ai jamais entendu parler d'une relation personnelle à Dieu dans le silence intérieur. On nous parle de Dieu, à travers la théologie, l'exégèse des textes. Mais on étudie Dieu comme un objet de science. Certains chrétiens d'ailleurs peuvent tomber dans le même travers. Pour que la Parole de Dieu nous transforme, et elle peut nous transformer, réellement, il faut entretenir un rapport moins intellectuel, plus vital, amoureux je dirais, avec elle. On doit prendre conscience que cette parole donne vie, qu'elle me nourrit au sens fort, comme un aliment de l'âme. Mais cela ne peut se réaliser que si on laisse la grâce nous travailler dans le silence. La prière juive est différente de cette oraison silencieuse à laquelle le Christ nous invite. Ce n'est pas la compréhension d'un thème dans un texte sui me fait grandir dans l'amour d'autrui ou de Dieu. Être seulement une tête en théologie ne fait pas grandir dans l'amour. La théologie est au service de la contemplation. L'exemple de saint Thomas d'Aquin en ce domaine est magnifique.
Est-il plus facile d'être Juif ou chrétien ?
Beaucoup de Juifs pensent que j'ai cherché la facilité en devenant chrétien. Ils pensent que j'ai craqué parce que c'était trop dur d'élever seul six enfants, ou parce que j'étais fragile psychologiquement et que j'avais besoin de respirer, d'aller voir ailleurs. À cause des manifestations surnaturelles que j'ai vécues, ils disent que tout cela sort de mon imagination. Mais je garde bien les pieds sur terre, je ne suis pas sur un nuage, je continue à souffrir et à vivre des épreuves et un combat spirituel intense comme chaque chrétien par rapport à la foi. Franchement, au regard des ennuis que j'ai eus à cause de ma conversion qui m'a coupé de ma communauté, de mes racines, et vu comment l'Église est considérée aujourd'hui, je n'ai pas choisi la facilité. Il me semble que Pierre, Jean, Etienne ou Paul n'ont pas choisi la facilité en suivant le Christ après sa mort !
Ici, je dois reconnaître que j'ai la nostalgie d'une forme de vie communautaire. Pas le communautarisme qui enferme et exclut, mais la communauté de vie qui réchauffe, enracine, enseigne, nourrit et envoie ses membres vers le monde. Dans les paroisses que j'ai connues, je n'ai pas trouvé cette vie communautaire. Je sais qu'elle existe en certains endroits mais trop rarement. À la fin de la prière à la synagogue, il y a un apéritif par exemple. Or un chrétien seul est un chrétien en danger. Cela ne suffit pas d'avoir une famille. Les adolescents surtout ont besoin de cette famille élargie qu'est une communauté fraternelle. De l'extérieur, les lois juives paraissent contraignantes. Mais la vie chrétienne, si nous voulons la vivre jusqu'au bout, est plus crucifiante encore, plus exigeante humainement, car l'amour demande un dépassement continuel de soi, il engage tout l'être, ce que n'exige pas la pratique de la Loi.
Lorsqu'on est chrétien et qu'on vit un gouffre sur le plan de l'âme humaine, l'angoisse, un sentiment de néant ; on a l'impression d'être dans le vide. On n'a rien à quoi se rattacher, si ce n'est à Dieu Jésus. Mais dans ces moments-là évidemment, on ne Le sent pas. Un Juif, lui, se raccroche toujours à la pratique de la Loi qui rythme chaque heure de sa journée, comme les barreaux d'une échelle. Le chrétien n'a pas d'échelle : il n'a que les bras de Jésus qui l'élève comme un ascenseur, pour reprendre la métaphore de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus. Tout mon rapport à Dieu passait par la pratique de la Loi. Maintenant que je suis chrétien, j'ai une relation personnelle à Dieu. Mais lorsque pour telle ou telle raison, cette relation est voilée, quand je ne ressens plus la présence de Dieu, je n'ai plus rien à quoi me raccrocher de sensible, de concret, comme à cette minutieuse pratique quotidienne juive. Être chrétien m'a permis de me retrouver face à moi-même, de me regarder tel que je suis, bien faible. Il n'y a que moi et Lui. Dans le judaïsme, la Loi s'interpose. On n'est jamais face à soi-même dans sa nudité, sa pauvreté. On est face à la Loi, pas face à soi, à la Loi qu'on applique et qui risque de nous rendre très orgueilleux parce qu'on se croit meilleur que les autres.
Toute la relation du chrétien à Dieu est fondée sur la tendresse et l'amour. Lorsqu'humainement il ne ressent plus l'amour ou la tendresse de Dieu, et ça arrive souvent — regardez mère Teresa, cinquante ans de nuit intérieure — il n'a rien à quoi se rattacher qu'à un acte de volonté dans la foi au Dieu Amour. Alors que le Juif s'attache à la Loi. C'est plus dur d'être chrétien que d'être Juif, parce que c'est plus dur d'aimer que de suivre une Loi.
Depuis que je suis chrétien, je suis aussi plus exposé au danger parce que la barrière de la Loi et le ghetto de la communauté ne me protègent plus des tentations. Avant je vivais dans une bulle. Le Juif a des tentations bien sûr mais comme il vit dans un ghetto, il en a moins. On ne noue pas réellement de lien d'amitié avec les goys parce qu'on considère qu'ils sont impurs. On s'en garde. Et puis on est protégé par la communauté : le regard de la communauté sur chacun de ses membres est très fort. On se sait surveillé. Comme un enfant par ses parents. Quand on devient chrétien, c'est comme si on devenait adulte. On n'a plus personne pour nous dire : fais ci, fais ça, fais pas ci, fais pas ça, et pour nous condamner si on fait mal. C'est pour cela que c'est bien plus dur d'être chrétien : on est libre !
Un Juif peut vivre en France comme un étranger intérieurement, il n'est pas impliqué dans ce qui se passe autour de lui. Il ne se laisse pas atteindre, ni remettre en question par ce qui vient du dehors de la communauté. La Loi et la communauté forment une carapace invisible autour de lui et le protègent de tout ce qui est impur. Il est beaucoup moins exposé aux tentations extérieures. Mais du coup, on ne grandit pas dans l'humilité. C'est peut-être pour cela que le Juif pratiquant est parfois arrogant. Mais ça arrive aussi à des chrétiens qui ne s'appuient que sur leurs propres forces, ou à ceux qui ont reçu de grandes grâces et qui oublient que leurs dons leur viennent de Dieu ! Des catholiques peuvent se comporter comme des Juifs dans l'application de la loi morale. Pourtant saint Paul nous l'a dit et je le répète : « Ma grâce se déploie dans ta faiblesse ». Dieu se sert mystérieusement de nos faiblesses et de nos défauts.
Dieu de Moïse et Dieu de Jésus
On a tendance à croire que le Dieu des Juifs est le même que le Dieu des chrétiens. Oui bien sûr, et non pas du tout : cela dépend de quel point de vue on se place. Un Dieu trinitaire n'est pas concevable dans le judaïsme, ni un Dieu qui me rejoint dans mon humanité pécheresse, ni un Dieu qui se fait homme et dit qu'Il est venu non pas pour être servi mais pour servir, ni un Dieu qui meurt d'amour pour moi, ni un Dieu qui ne juge pas mais qui sauve. « Je ne suis pas venu pour juger le monde mais pour le sauver ». Je radote, mais cette phrase de Jésus n'est pas concevable pour un Juif orthodoxe. Ni un Dieu qui m'aime et me prend tel que je suis avec mes manquements, mes tentations, mes failles, mes rechutes. Ni un Dieu qui respecte mon choix et ne s'impose pas à moi.
L'idée d'un Dieu qui m'a aimé le premier avant que j'aie fait quoi que ce soit pour Lui n'est pas familière aux Juifs, même s'Il s'est révélé par endroit dans la Bible. Dans le judaïsme, pour que Dieu m'aime, je dois appliquer à la lettre la Loi et plus je pratique la Loi plus je suis aimé de Dieu. C'est donnant donnant. D'ailleurs il y a des chrétiens qui en sont restés à cette idée-là. Ils n'ont pas intégré la bonne nouvelle de Jésus que Dieu nous aime paternellement. Avec le Dieu chrétien, j'ai découvert un autre Dieu, un Dieu qui m'aime pour ce que je suis, ce qui n'exclut pas bien sûr que je mène une vie morale puisque les règles morales sont l'école de l'amour. C'est tout le sens du « Aime et fais ce que tu veux » de saint Augustin. Une fois qu'on vit dans l'amour, on n'a plus besoin d'appliquer des lois extérieures, on les a intégrées. Ainsi, aller à la messe n'est plus une obligation mais une nécessité vitale qui découle de l'amour.
Comme a dit saint Paul, je m'enorgueillis de mes faiblesses car je sais que Dieu agit dans mes imperfections. Il n'a pas besoin que je sois parfait pour agir en moi, me transformer, corps, âme et esprit, par son amour. On a du mal à comprendre cela parce qu'on a été éduqué, même à l'école laïque, au mérite. J'insiste sur ce point pour qu'on comprenne bien la fine pointe de la révolution qu'a apportée le Christ, mais je ne veux pas opposer judaïsme et christianisme car Jésus ne l'a jamais fait. Jésus s'est opposé au comportement légaliste. Comme je le disais tout à l'heure, il me semble que le christianisme est au judaïsme ce qu'est un fils pour sa mère. Il restera toujours le fils de sa mère et l'honorera, mais pour qu'il puisse vivre, il doit s'en séparer. Alors seulement, le fils apporte quelque chose de neuf.
Même si mes frères juifs me disent que je me suis fourvoyé, je préfère ma vie nouvelle à l'ancienne, qui était plus rassurante mais moins vraie. Depuis que je suis baptisé, l'Esprit Saint a produit en moi ses fruits : amour, joie, paix, bienveillance, foi, liberté. J'ai vécu des épreuves et j'en vivrai d'autres. Je sais que je continuerai à pécher, cela fait partie de la condition humaine, mais je sais aussi que notre Dieu si paternel sera toujours là pour me relever, me pardonner et m'aimer. L'essentiel est là. J'aimerais vous livrer en conclusion une prière de mon grand frère saint Paul, lui qui a été embrasé par Jésus et qui lui a dit oui, renonçant à ses certitudes et à son statut social enviable. Je fais mienne cette prière qui nous invite à croire que Dieu peut réaliser en nous infiniment plus que ce que nous pouvons imaginer. Il veut nous donner infiniment plus que ce que nous demandons :
Je fléchis les genoux devant le Père, qui est la source de toute paternité au ciel et sur la terre. Lui qui est si riche en gloire, qu'il vous donne la puissance par son Esprit pour rendre fort l'homme intérieur. Que le Christ habite en vos cœurs par la foi ; restez enracinés dans l'amour, établis dans l'amour. Ainsi vous serez capables de comprendre avec tous les fidèles quelle est la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur... Vous connaîtrez l'amour du Christ qui surpasse tout ce qu'on peut connaître. Ainsi vous serez comblés jusqu'à entrer dans la plénitude de Dieu. Gloire à Celui qui a le pouvoir de réaliser en nous par Sa puissance infiniment plus que nous ne pouvons demander ou même imaginer, gloire à Lui dans l'Église et le Christ Jésus. Amen »
(Lettres aux Éphésiens, chapitre 3, versets 14-21).

Méditations inspirées de saint Jean de la Croix
Ô Jésus, ô mon Jésus, ô mon Dieu,
Comme je te l'ai dit, ô mon Jésus, mon amour sera total, en plénitude,
Non seulement lorsque mon âme quittera mon corps et mon vieil homme,
Mais plus encore lorsque, par la grâce de ta résurrection,
Je ressusciterai par Toi et en Toi !
Et pourtant, ô Jésus, comme tu es bon,
Comme ta bonté est infinie,
Car cet amour imparfait que je te donne,
Cette relation imparfaite vu ma condition humaine, Te rafraîchit !
Elle est une joie pour Toi !
C'est fou ô mon Dieu !
Je t'ai blessé et je te rafraîchis !
Cet amour que je te montre dans ma contemplation, dans mon adoration,
Mais aussi dans ma journée, dans mes activités quotidiennes, te blesse,
Te blesse d'amour pour moi.
Ainsi, ô Jésus, voilà notre croix mutuelle :
Moi je suis blessé d'amour pour Toi
Et Toi tu es blessé d'amour pour moi ! Amen
Ton bois qui est cette croix glorieuse,
Ce trône divin,
Cette puissance divine avec ses attraits que sont 
l'Amour,
le Pardon, 

la Grâce, 
la Sagesse,
la Réconciliation,
le Rachat.
De même que tous les arbres ont leur vie et leurs racines dans le bois
Et que l'homme est un arbre des champs,
De même, ô Jésus, j'ai ma vie en toi et mes racines en toi,
À partir de ce bois de la croix.
Je baise avec tendresse et joie la Croix,
Ton trône, d'où tu as vu, en pleine agonie,
ce qui se passe en moi, de cette Croix, d'où jaillissent
le pardon, l'amour gratuit, la liberté. Seigneur divin !
Je T'aime à la folie, Jésus, parce que Tu es Jésus !
En contemplant la Croix du Christ,
puissions-nous entendre Jésus lui-même nous murmurer au fond de notre cœur :
« Je t'aime, je t'aime mon frère, je t'aime ma sœur, je t'aime infiniment.
Tu vaux mieux que le mal que tu as fait.
N'aie pas peur, je suis là, ma Croix te protège.
Relève-toi, et, regarde-moi sur ma Croix,
fixe-moi sur ma Croix, contemple-moi sur ma Croix, vénère-moi, adore-moi.
Je me donne à toi, prends-moi. Prends-moi et marche à l'ombre de ma Croix ».
En te regardant sur ta Croix,
ô mon Dieu et mon Sauveur Jésus,
puis-je découvrir ta confiance,
puis-je accepter de te découvrir et de te reconnaître
comme celui qui seul peut nous sauver
et faire de notre vie quelque chose de grand et de beau.
Puissions-nous nous laisser saisir par ton Amour !
Et si chacun de nous accepte de prendre régulièrement
quelques instants pour contempler la Croix du Christ,
mystère d'amour, mystère de salut,
je suis sûr que notre vie en serait transformée,
car chacun sentirait alors que 

Jésus le regarde,
Jésus l'enveloppe et
Jésus l'accompagne de tendresse, de miséricorde et d'amour.

Jean-Marie Élie Setbon, in De la kippa à la croix (Salvator)