mercredi 25 janvier 2017

En marchant... Père Joseph-Marie Verlinde, Les Béatitudes

Au cœur de l'Évangile, les huit Béatitudes nous parlent de la réalité mystérieuse du Royaume de Dieu. Et comme celui-ci nous est rendu présent en la personne de notre Seigneur Jésus-Christ, les Béatitudes nous parlent donc avant tout de lui ; elles sont une icône fidèle du visage du Christ, de la Sainte Face de Jésus. Notre-Seigneur est tout entier présent dans ces huit paroles, qui nous révèlent le comportement de l'homme nouveau, recréé à l'image de Dieu. La pauvreté, la douceur, la pureté, la justice, la miséricorde, la paix... sont donc avant tout des rayons de la gloire de Dieu qui illumine le visage de son Christ.
Il n'est pas difficile d'écrire, face à chacune des Béatitudes, les antithèses que propose le monde : à la pauvreté de cœur il oppose la richesse et la suffisance ; à la douceur, la dureté et l'indifférence ; aux larmes, la joie superficielle et l'autosatisfaction ; à la faim et soif de justice, la manipulation et le non-respect de l'autre ; à la miséricorde, l'intransigeance et la vengeance ; à la pureté de cœur, l'égoïsme et l'amoralisme ; au désir de paix, l'intrigue et la violence ; à la persévérance dans l'injustice subie pour le Royaume, la lâcheté et la compromission avec les idées dominantes.
Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt 6, 21) nous dit Jésus ; la mesure de mon désir de vivre les Béatitudes me révèle la mesure de ma conversion au Christ et à la Sagesse paradoxale des Évangiles. Et la mesure de mes résistances me révèle la mesure de mon attachement aux contre‑valeurs que nous fait miroiter le Satan. Nous pourrions fort bien mettre en scène la célèbre parabole des Deux Étendards proposée par saint Ignace de Loyola dans ses Exercices spirituels, à partir des Béatitudes et de leurs antithèses, chacune caractérisant respectivement le camp du Christ et celui de l'Ennemi. Pour celui qui demeure encore dans l'ombre de la mort, les Béatitudes ne suscitent que mépris, ironie, dédain et indifférence. Le combat spirituel ne s'engage que lorsque nous envisageons de quitter l'étendard du Prince de ce monde auquel le péché nous a soumis. Ne nous étonnons donc pas d'éprouver les exigences du Sermon sur la montagne comme un arrachement douloureux. S'engager à la suite du Christ sur la voie des Béatitudes signifie entreprendre un véritable exode, une sortie de nous-même ; ou encore : consentir à la mort du vieil homme.
L'inévitable passage au désert est une épreuve de vérité qui peut même nous conduire à verser des larmes devant le triste état de notre cœur de pierre. Mais « heureux sommes-nous » si nous ressentons douloureusement la contradiction interne entre notre désir profond et notre impuissance à y répondre : « Heureux celui qui pleure : il sera consolé ». Oui, heureux, car cette désolation, voire ces larmes, procèdent du gémissement de l'Esprit ; elles accompagnent l'enfantement de l'Homme nouveau. C'est dans cette pauvreté consentie que s'annoncent la vraie liberté et la joie que nul ne pourra nous ravir. L'Esprit triomphera progressivement de nos résistances et les transformera en un humble désir, que le Seigneur se hâtera de venir combler, en nous donnant le bonheur de pouvoir demeurer avec Jésus pauvre, doux, pur, pacifique, patient et miséricordieux.
Nous l'avons bien compris, les Béatitudes ne sont pas un code de morale : leur dynamisme est entièrement celui de l'amour, qui désire partager les valeurs, les joies, mais aussi les souffrances et les humiliations de l'être aimé, afin de ne jamais être séparé de lui. Avec le Christ et dans l'Esprit, elles nous font entrer dans une autre logique que celle du monde ; une logique déconcertante et à vrai dire révolutionnaire, qui annonce un renouvellement radical des relations des hommes avec Dieu et entre eux. Voici ce que Benoît XVI confiait aux Jeunes rassemblés à Marienfeld le 20 août 2005 :
Les saints sont les vrais réformateurs. Pour le dire de manière plus radicale encore : c'est seulement des saints, c'est seulement de Dieu que vient la véritable révolution, le changement décisif du monde. Au cours du siècle qui vient de s'écouler, nous avons vécu les révolutions dont le programme commun était de ne plus rien attendre de Dieu, mais de prendre totalement dans ses mains la cause du monde, pour en transformer la condition. Et nous avons vu que, ce faisant, un point de vue humain et partial était toujours pris comme la mesure absolue des orientations. L'absolutisation de ce qui n'est pas absolu mais relatif s'appelle totalitarisme. Cela ne libère pas l'homme, mais lui ôte sa dignité et le rend esclave. Ce ne sont pas les idéologies qui sauvent le monde, mais seulement le fait de se tourner vers le Dieu vivant, qui est notre créateur, le garant de notre liberté, le garant de ce qui est véritablement bon et vrai. La révolution véritable consiste uniquement dans le fait de se tourner vers Dieu, qui est la mesure de ce qui est juste et qui est, en même temps, l'amour éternel. Qu'est-ce qui pourrait bien nous sauver sinon l'amour ?
Jésus ne laisse sur ce point aucun doute : le Royaume des cieux appartient exclusivement aux « pauvres de cœur », ces anawim qui sont l'objet de la première Béatitude, celle qui les récapitule toutes, y compris les béatitudes implicites des autres lectures de la liturgie de ce jour :
Heureux ceux qui ne s'appuient pas sur leur propre justice, mais qui cherchent celle qui vient du Seigneur : ils ‘seront à l'abri au jour de la colère de Dieu’ (1ère lecture).
Heureux ceux que ‘le monde prend pour fous : Dieu les a choisis pour couvrir de confusion les sages’. Heureux ceux qui sont ‘faibles dans le monde, Dieu les a choisis pour couvrir de confusion ce qui est fort’. Heureux ceux qui sont ‘d'origine modeste, qui sont méprisés dans le monde, ceux qui sont considérés comme rien : Dieu les a choisis pour détruire ce qui est quelque chose, afin que personne ne puisse s'enorgueillir devant Dieu’ » (2ème lecture).
Non pas que Dieu soit jaloux de notre gloire, bien au contraire, puisqu'il veut nous rendre participants de la sienne. Mais il ne veut pas que ses enfants s'égarent dans l'illusion mensongère de l'orgueil. « Notre sagesse, notre justice, notre sanctification, notre rédemption » (2ème lecture) sont en Jésus-Christ, lui que le Père nous a envoyé pour que nous puissions partager sa vie filiale. Aussi, « celui qui veut s'enorgueillir, qu'il mette son orgueil dans le Seigneur » (2ème lecture) et non dans les hommes ou en lui-même. Seuls ceux qui « auront pour refuge le nom du Seigneur pourront paître et se reposer sans que personne puisse les effrayer » (1ère lecture), car le Seigneur prendra lui-même soin d'eux comme un Père prend soin de ses enfants.

Seigneur, dans les Béatitudes tu nous révèles l'unique chemin de sainteté, c'est-à-dire d'une vie conforme à la tienne. C'est ce chemin qu'ont osé emprunter les saints d'hier comme ceux d'aujourd'hui, et c'est encore ce chemin que parcourront les saints de demain. Envoie sur nous l'Esprit de sainteté, que nous trouvions l'audace de nous mettre nous aussi en route vers le Royaume en adoptant résolument les valeurs évangéliques. Donne-nous l'enthousiasme des vrais réformateurs, de ces hommes et de ces femmes qui par leur dévouement et leur exemple, ont fait progresser l'humanité sur le chemin de la charité, en adoptant la charte des Béatitudes.
Père Joseph-Marie Verlinde, in L'anneau et la couronne IV (Parole et Silence)