lundi 26 décembre 2016

En fondant... Père Jérôme, L'Ordre des Moines-forestiers

Jadis, on a fondé des ordres monastiques pour des tâches humano-sociales variées : la défense des Lieux saints, la rédemption des captifs, la construction de ponts. Il existe aujourd'hui une confrérie de frères bâtisseurs. Je voudrais un ordre qui aurait pour tâche de reconstituer des forêts dans le désert d'Espagne ou du Moyen-Orient. Tâche journalière minime, mais globalement gigantesque. C'est pourquoi il y faudrait des consacrés, des profès, lesquels - parce qu'ils sont profès - ont le sens de la continuité. Des profès qui, parce qu'ils sont amis de Dieu, sont aussi amis des hommes, et des forêts.
Dans cette ordre religieux, au cours de la cérémonie de profession, le dialogue suivant s'établirait, sur un mode à la fois symbolique et sacré :
Le supérieur : « Jeune homme, voulez-vous venir travailler avec nous. Ce ne sera pas long, à peine une semaine ».
Le postulant : « Ça ne m'intéresse pas ».
Le supérieur : « Venez avec nous, nous en aurons pour une année ».
Le postulant : « Ça ne m'intéresse pas ».
Le supérieur : « Venez, mon fils, parmi nous : nous en aurons pour cinquante ans, et bien davantage, sans décrocher un seul jour ».
Le postulant : « Ça m'intéresse. Ça vaut la peine. Voilà du sérieux. Je suis des vôtres, mon Révérend Père, avec la grâce de Dieu et le secours de vos prières ».
Toute la liturgie de mon ordre serait de cette sorte, exprimant et affirmant la valeur de ce qui dure et se continue dans la patience. Oh ! Petit frère, faites au moins idéalement profession dans cet ordre là, parmi mes moines-forestiers. L'immobilité des grands bois fait tomber l'impatience de l'homme. Quand il compare sa durée à la leur, le voilà prudent et respectueux.
La forêt, comme la vie contemplative, exerce nos facultés réceptives, celles par lesquelles notre cœur témoigne de son attente et de son espoir. Le métier de forestier et celui de moine conduisent pareillement au silence. Silence humain dans les grands bois. Ceux-ci, en effet, par leur noblesse, étouffent le bavardage et défient les explications. Et puis, nul bavardage, de l'homme même le plus vain, ne saurait durer cent ans. Or, dans les bois, dans le cœur des profès, tout ce qui est valable dure cent ans.
Faites donc profession, petit frère, prenez votre poste à côté de moi, et nous travaillerons longtemps ensemble.

Père Jérôme, in Tisons