mercredi 19 décembre 2018

En rappelant... Jean Rupp, Les cinq cardinaux de la Troisième République



La Troisième République ! Ces mots évoquent à l'esprit, de prime abord, des souvenirs agréables. Quand on vit dans l'atmosphère raréfiée de l'après-guerre, on est tenté de regarder avec amour, j'allais dire avec gourmandise, le « bon vieux temps ». Et la « Troisième » appartient à l'Histoire, à ce passé que l'on a toujours envie de regretter quand on est malheureux.
Il est pourtant amusant de songer que ce régime où les forces subversives ont été si puissantes prend maintenant, à nos yeux, un petit air conservateur qui délecte les bien pensants... et les mal nourris.
Avons-nous le droit, pourtant, d'oublier les tares de la « Troisième République », les deux guerres qu'elle nous a procurées, les scandales qui ont semé son histoire, le sectarisme antireligieux qu'elle a déchaîné, cette baisse de l'esprit public, qui a été notoirement son œuvre ? Non, certes. La France républicaine de 1871 à 1940 a eu de terribles faiblesses. Elle a eu, cependant, sa grandeur. Elle a connu une ère de prospérité, d'expansion, de progrès social. Le chancre de l'anticléricalisme n'a que partiellement rongé ce bel édifice : en effet, le bon sens français — ce don sublime fait par Dieu à notre peuple — a triomphé sans cesse des passions et des idéologies, et la fille aînée de l'Église est loin d'avoir fléchi sous les coups violents et perfides qui lui ont été portés.
Pendant ces soixante-dix ans chargés de tant d'histoire française, l'Église de Paris n'a eu que cinq évêques, bien différents les uns des autres, et bien semblables tout à la fois : tous cardinaux, tous provinciaux, tous mêlés à la grande politique religieuse du pays, tous vrais leaders de l'Église de France pendant leur pontificat.
Cela nous change singulièrement du passé, même le plus immédiat.
Au point de vue des honneurs cardinalices, tout d'abord, avouons que la Troisième République a été généreuse pour notre Église. Au XVIIe siècle, Paris n'a eu qu'un de ses évêques revêtu de la pourpre, le grand Henri de Gondi (car on ne peut vraiment pas considérer le cardinal de Retz comme un de nos pasteurs authentiques). Au XVIIIe siècle, on ne compte parmi les porporati que Louis-Antoine de Noailles. De 1800 à 1870, huit évêques ont régné sur l'Église de Paris ; trois seulement ont été cardinaux. À partir de l'année terrible, la pourpre est définitivement installée sur les bords de la Seine.
Il y a là un fait sur lequel on pourrait épiloguer à l'infini. Certains croient y voir l'indice d'une romanisation (?) plus poussée de l'Église catholique et, inversement, d'une universalisation de l'Église romaine et du corps des cardinaux. L'idée que le Sacré Collège doit être composé, pour une large part, des archevêques des grandes capitales, est assez nouvelle dans l'Église. Elle contribue certainement à associer d'une manière plus directe le haut épiscopat au gouvernement pontifical et à relever son prestige.
Quelles que soient les répercussions de ces nombreuses promotions cardinalices sur l'ensemble de la vie de l'Église, il est certain, qu'à Paris, 1871 marque un tournant. Avant cette date, les archevêques sont ordinairement teintés de gallicanisme ; désormais, il sont romains jusqu'aux moelles.
Entre temps, il y a eu le concile de Vatican. La définition du dogme de l'infaillibilité a donné à la vie ecclésiastique un regain puissant de vigueur et de cohésion. La redécouverte de Rome, qui a été un des grands faits religieux du XIXe siècle, s'affirme, et l'Église en paraît toute rénovée.
Le second trait commun à nos archevêques de la Troisième République est leur origine provinciale. Le cardinal Guibert vient du Midi ; Monseigneur Richard et Monseigneur Amette sont de l'Ouest ainsi que le cardinal Dubois, et Monseigneur Verdier est un fils de ce Rouergue si fécond en hommes d'Église. Pourquoi n'avons-nous pas eu d'archevêques parisiens de naissance ? Est-ce à cause du mot de l'Écriture qui affirme que « personne n'est prophète dans son pays » ? Il semble plutôt que la nature même de la population de la capitale explique ce fait : Paris est une ville nationale en même temps que cosmopolite. Il y a le quartier des Bretons, celui des Flamands, celui des Normands, celui des Alsaciens. La France se rassemble tout entière dans sa capitale... Puisque ce sont les provinces qui donnent leur sang à la ville, il n'est pas anormal qu'elles lui fournissent ses chefs spirituels.
Mais le trait le plus important des cinq épiscopats qui nous intéressent maintenant est le fait que Paris devient alors, sans conteste, la capitale religieuse de la France.
La centralisation ecclésiastique, certes, est moins poussée que celle de l'État. Le cœur de l'Église est à Rome ; cela ne crée point en France même un pôle de cristallisation.
Par ailleurs, les grandes Églises de province ont souvent des allures de métropoles religieuses d'envergure.
La France de l'Ouest, toujours si puissamment croyante, peut trouver quelque difficulté à ajuster son diapason à celui de Paris, et Rennes a eu de grands archevêques, souvent cardinaux. Toulouse est une capitale intellectuelle, un centre d'effervescence religieuse assez autonome. Bordeaux est fière de régner sur l'Aquitaine dont elle est, de temps immémorial, l'Église primatiale. Les Églises de Provence, Aix, Arles et Avignon ont connu, dans le passé, des heures de gloire qu'elles n'ont pas oubliées. Alsace et Lorraine ont une situation concordataire qui les isole un peu, au point de vue canonique, du reste du pays. Le Nord a une telle intensité de vie religieuse active, entreprenante, qu'il constitue une sorte de monde à lui tout seul. Et la placide Normandie, fière de ses beaux diocèses et de ses magnifiques cathédrales, donne facilement le nom d'étranger à tout ce qui n'est pas de son terroir. Enfin et surtout, la grande Église de Lyon garde un prestige qui n'est pas dû uniquement à l'histoire. Le primat des Gaules demeure en France un personnage si considérable, qu'un cardinal Fesch a pu se dérober aux injonctions de Napoléon qui le voulait archevêque de Paris (et se tirer de la sorte d'un pas difficile) en affirmant que la dignité de son siège de Lyon l'empêchait d'accepter son transfert à Paris.
Dans de pareilles conditions, on touche du doigt les obstacles que rencontre l'unité d'action de l'Église de France. Ces obstacles, ce sont des richesses. Le vent d'uniformité et de neutralisation qui souffle sur notre grand pays depuis la Révolution française n'a pas atteint l'Église. Elle demeure le véhicule de traditions locales, parfois même de liturgies régionales, en tout cas d'une adaptation merveilleuse aux diverses mentalités, à tel point qu'elle est bien le miroir de la variété française, de cette bigarrure qui frappe tant le touriste au regard pénétrant.
Il faut, cependant, une coordination des forces catholiques françaises. L'Église de France a donc cherché pendant les soixante-dix années qui nous préoccupent, timidement d'abord, plus nettement vers la fin, à réaliser son unité. Elle a voulu le faire en évitant trois écueils, dont le premier eût été la retombée dans un gallicanisme désuet et rejeté par la totalité des croyants pour qui la dévotion au Pape et à l'Église romaine est une loi incontestée. Le second danger était de ne faire l'unité du catholicisme français que sous la tutelle des pouvoirs politiques ; les persécutions gouvernementales l'ont rendu chimérique. Le troisième enfin, eût été de diminuer l'autonomie des évêques, l'originalité des Églises, l'influence des grandes métropoles et de réduire à un commun dénominateur toute la vie religieuse du pays. La menace du standard n'est pas vaine : au XIXe siècle, sous prétexte de pourfendre le gallicanisme et d'uniformiser les liturgies locales, certains zelanti ont fait de terribles ravages dans les Églises de France. Des régions entières ont abandonné la pratique régulière parce qu'on leur a imposé , sans transition, des rites, des chants qu'elles ne connaissaient pas. À l'heure actuelle, le mal d'uniformisation est encore plus redoutable, et l'individualisme français ne le corrige qu'imparfaitement puisqu'il contrecarre le rayonnement des collectivités locales.
L'Église de France n'a sacrifié aucune valeur authentique pour élaborer, discrètement mais utilement, cette unité d'action et d'esprit qui est indispensable à sa vie. Dans le respect de tout ce qu'il fallait sauvegarder, grâce au prestige religieux de ses archevêques, Paris est devenu petit à petit le centre de gravité de la France catholique. L'Église de la capitale était bien, aux siècles précédents, celle du Roi et du gouvernement ; elle en tirait du renom et de l'efficacité dans les affaires religieuses. Après 1870, l'autorité morale de nos archevêques est devenue si grande sur l'Église de France, elle a atteint, surtout pendant les dernières années de la Troisième République, un tel degré de rayonnement, que l'on doit remercier le Seigneur d'avoir ainsi, malgré tous les ferments de déviation, donné au catholicisme français l'armature harmonieuse et solide d'où provient sa force ascensionnelle.
Joseph-Hippolyte, cardinal Guibert
Mais il est temps de nous tourner vers le premier de ces grands pasteurs, Joseph-Hippolyte Guibert, qui a régné sur l'Église de saint Denis de 1871 à 1886.
Le cardinal Guibert a frappé ses contemporains par la beauté de son visage, et le romantisme finissant a consacré à la figure impressionnante du Provençal devenu parisien sur le tard, des pages enthousiastes. S'il est vrai, comme dit splendidement Bossuet, que le « peuple aime voir la face de son Prince », son désir est doublement rassasié quand il a sous les yeux une vision harmonieuse. Or, il faut avouer que, depuis la mort de Monseigneur de Quelen, les Parisiens avaient été peu gâtés dans ce domaine... Les portraits de Denis Affre, d'Auguste Sibour, de François Morlot et de Georges Darboy ne laissent aucune illusion sur le charme physique des quatre prélats. « Vanité des vanités » aurait dit, à juste titre, l'Écclésiaste. Au lendemain des jours d'horreur vécus par la capitale en 1871, le visage du nouvel archevêque, à lui seul, était un message de paix, d'harmonie et de lumineuse spiritualité. Il n'était pas fou de s'y complaire.
L'acceptation du siège parisien par l'archevêque de Tours n'avait pas été chose facile à obtenir. M. Thiers avait dû, poux cela, recourir à un véritable chantage et dire au prélat : « Si vous refusez, on croira que vous avez peur ». Devant cet argument incisif, habilement manié par le Président de la République, la résistance du pasteur de Touraine avait chancelé, et il avait finalement accepté de troquer le siège de saint Martin pour celui de saint Denis.
Tout de suite, on sentit, rue de Grenelle, que les choses allaient changer. Monseigneur Darboy — de sainte mémoire n'était pas prélat mondain. Mais il croyait qu'il fallait tenir son rang. Avec la fougue de l'Aixois et le radicalisme de l'ancien oblat de Marie Immaculée, Monseigneur Guibert décréta que l'archevêché devait réduire son train. Plus de réception ni de grands dîners, plus de belles voitures ni de gras chevaux : un fiacre, un vulgaire fiacre, et une rossinante devaient suffire au successeur de saint Denis pour visiter son diocèse en excluant de ses parcours toutes les réunions officielles. L'argent que l'on économiserait irait aux pauvres...
L'archevêque s'occupa d'abord des orphelins des Fédérés. Peut-être y avait-il dans ce geste une once d'apologétique ? Je ne le crois pas. Monseigneur Guibert éprouvait, dès le seuil de son pastorat, un attrait spécial pour les plus misérables de ses fils : ceux qui avaient commis le parricide du 27 mai. Si ce peuple de Belleville avait péché aussi atrocement, c'est parce qu'on l'avait laissé devenir le troupeau sans pasteur. Il fallait réparer vite, et rendre le Christ aux ouvriers. Ô coupable coupable Second Empire, qui a étalé sur les places des quartiers riches les grandes églises monumentales, et laissé des myriades de pauvres sans home spirituel... Sans doute, cette malédiction a-t-elle souvent effleuré les lèvres de Monseigneur Guibert. Mais il fit mieux en créant l’œuvre des Orphelins de la Commune qui devait secourir les enfants des révoltés. Ce geste en disait long sur le sens pastoral du nouvel archevêque.
Bien vite, il voulut montrer d'une façon plus frappante encore qu'il appartenait d'abord aux déshérités. Dès son intronisation solennelle à Notre-Dame, il commença les fameuses distributions de pièces d'argent qui valurent à l'archevêque, pendant les premières années de son pontificat, une telle popularité chez les miséreux. Au sortir des églises où célébrait le prélat, une cour de mendiants l'acclamait et recevait le salaire de ses vivats. Un jour d'ordination, à Issy, on compta près d'un millier de quémandeurs qui, sagement rangés sur le parcours de l'archevêque, semblaient une garde d'honneur prête à présenter les armes — sorte de bataillon famélique aussi hâve et inesthétique que les grenadiers de la Bérézina (sans la gloire et l'odeur de poudre). La manifestation tourna mal brusquement. On s'y battit en vociférant. Ce fut la fin des distributions spectaculaires. Certains y avaient retrouvé l'amour d'une Église qui n'a pas déserté le mont des Béatitudes.
L'administration ecclésiastique du cardinal Guibert (élevé à la pourpre en 1873) fut empreinte du souci constant de l'apostolat. On connaît son mot admirable à M. Thiers qui lui reprochait de ne pas venir à ses réceptions : « Le temps n'est plus où les archevêques de Paris pouvaient être grands dignitaires de l'État. Actuellement, ils ne doivent plus être que des apôtres ». Aussi voulut-il édifier de nouvelles églises, voire même créer des paroisses dans les faubourgs. On lui doit l'église Saint-Georges de la Villette (Saint-Georges, en souvenir de Georges Darboy, l'autre témoin du Seigneur), Sainte-Marthe des Quatre Chemins, l'Immaculée Conception de Reuilly et la chapelle de secours dite Sainte-Anne de la Maison Blanche. C'est peu si l'on songe aux immenses besoins, c'est beaucoup si l'on se remémore la dureté des temps, la routine des administrations et l'inefficience de tant de bonnes œuvres.
Au cœur même de son diocèse, le cardinal Guibert veut avoir un archevêché en ordre. Ses archidiacres (il n'y en a encore que trois jusqu'au cardinal Dubois) sont les hommes de sa droite. Il sacrifie — temporairement — aux passions de l'opinion, M. Lagarde qui, dans ses négociations avec la Commune, n'a pu arriver à sauver Monseigneur Darboy. Il maintient deux autres vicaires généraux de son prédécesseur, mais n'a pas peur de nommer premier archidiacre le curé de Saint-Augustin, M. Langénieux, qui est plus jeune que ses deux collègues. Pour lui, si respectables que soient les droits de l'ancienneté, la valeur « n'attend pas le nombre des années » et il faut habituer le clergé à triompher d'une conception mesquine de l'avancement. Les différents services sont pourvus de titulaires éprouvés. Sur un point, cependant, le jugement si sûr de l'archevêque paraît en défaut. La nomination de l'abbé d'Hulst au poste de promoteur est assez surprenante ; l'élévation postérieure du futur prélat à l’archidiaconat l'est à peine moins. Monseigneur Baudrillart a une phrase lapidaire pour expliquer les acceptations de M. d'Hulst : « Quand on est quelqu'un on a tout de même besoin d'être quelque chose ». Admirable pénétration ! à vrai dire, le cardinal voulait auprès de lui un secrétaire littéraire : le titre de ce dernier, si honorifique fût-il, importait peu. Le clergé parisien se rappelle encore, vaguement, les jolies lettres pastorales de Monseigneur Guibert. Elles étaient le fruit d'un labeur acharné. Monseigneur commençait par débiter devant son secrétaire avec force gestes et la faconde oratoire du Méridional, le texte non revu ni corrigé de sa lettre. Ensuite venait le travail de l'abbé d'Hulst qui devait rédiger, de mémoire, l'épître déclamée par son archevêque. Mais la pâte ne pouvait se contenter d'une seule cuisson. Il fallait un long travail avant que le texte prît son aspect définitif, chaque mot de l'abbé étant passé au crible par le cardinal et le texte final ayant été complètement revu par son signataire.
On trouve peu enviable le sort des Gil Blas de Santillane auprès des archevêques de Grenade. Songe-t-on à la vie qu'a dû mener l'abbé d'Hulst, secrétaire d'un tel archevêque, en même temps que promoteur du diocèse ?
Le résultat des travaux du cardinal et de son secrétaire était, cependant, fort heureux le plus souvent. L'Académie française eût désiré parmi ses membres l'archevêque de Paris. Elle le dit à plusieurs reprises. Mais le saint prélat ne voulait pas s'arracher — si peu que ce fût — au soin des âmes 1.
Les événements de ce fécond épiscopat ne peuvent pas être énumérés dans leur succession chronologique. Le cadre restreint de ce volume s'y oppose et nous ne voulons pas que notre avant-dernier chapitre soit disproportionné par rapport aux premiers. Nous nous contenterons de relater trois faits importants de l'année 1875.
Le premier est le coadjutorat de Monseigneur Richard. Celui qui devait être l'archevêque de la persécution, avait jadis frappé par sa piété et sa douceur le cardinal Guibert, alors à Tours, lorsqu'il accompagnait au chef-lieu de la province, l'évêque de Nantes dont il était vicaire général. Devenu depuis évêque de Belley, c'est à ce diocèse qu'il devait être arraché par le Saint Père, sur la proposition du gouvernement français et à la demande de Monseigneur Guibert, pour devenir l'archevêque in partibus de Larissa. Et, le 13 août 1875, au jour qui était la saint Hippolyte, il était installé à Notre-Dame, coadjuteur de Paris. Nous parlerons bientôt de ce prélat. Qu'il nous suffise de l'avoir introduit devant nos lecteurs.
Le second est la création de l'Institut Catholique, événement considérable qui a permis à l'Église de Paris de récupérer, en partie, son prestigieux renom d'Alma Mater.
On sait combien le catholicisme veut et doit être la religion du Livre. Une réconciliation entre la science et la foi n'est possible que sur le terrain de la haute culture. Il faut des prêtres érudits, il faut des savants croyants, en un mot il faut un enseignement supérieur chrétien, pour que l'Église ait sa place au soleil de l'intelligence.
L'idée de reconstruire la chrétienté par le moyen d'une redécouverte et d'une réincarnation de la théologie, a été le fil directeur d'une grande vie : celle de Maurice d'Hulst dont l'œuvre universitaire est une des gloires du catholicisme parisien. Le cardinal Guibert a puissamment aidé le prédécesseur du prélat, l'abbé Conil, puis Monseigneur d'Hulst lui-même à doter Paris des Facultés catholiques des Lettres, des Sciences, de Droit et des Sciences sacrées, — autorisées providentiellement par une loi de 1875. Nous sommes à l'âge de Léon XIII. La philosophie et la théologie thomistes reprennent une vie nouvelle. Le génie du grand pape Lumière du Ciel (ainsi que l'appelle la célèbre prophétie de Malachie) rayonne sur le monde entier. L'espoir d'une renaissance chrétienne bourgeonne dans tous les pays. Léon XIII arbitre des conflits temporels, montre aux modernes ébahis la face radieuse d'un catholicisme social et libéral, traditionnel et ami du progrès, rénové parce que revenu à ses sources les plus authentiques et les plus pures. C'est le bon moment pour distiller dans les esprits d'élite la haute sagesse chrétienne si justement exaltée par le successeur de Pie IX. La création de l'Institut Catholique et de l'hôpital Saint-Joseph (première pierre d'une Faculté de médecine, malheureusement mort-née) répond aux appels évidents de la Providence. Qui dira ce que nous devons — Parisiens si souvent ingrats — à la vieille maison des Carmes ? Dans un cadre d'histoire, de sainteté et de pittoresque, unique au monde, des générations de prêtres éclairés et de chrétiens de choix ont appris à servir le Christ et à combattre pour lui avec des armes de lumières...
On voudrait s'attarder à raconter la genèse et les vicissitudes de l'Institut Catholique. La haute stature de Monseigneur d'Hulst est si attachante, si radieuse d'intelligence, de talent et de sainteté ! Mais Baudrillart lui a dédié un livre devenu classique auquel nous renvoyons tous ceux qui goûtent la force du style et l'éloquence de l'histoire.
L'œuvre la plus impressionnante de Monseigneur Guibert reste l'érection de la basilique du Sacré-Cœur.
Voici dans quelles circonstances le Vœu national a pris naissance. Dès 1871, quelques Parisiens : MM. Beluze, Baudon, Legentil ; de Fleury, Cornudet rêvent d'édifier un « monument religieux destiné à détourner de leur cité les effets de la colère divine ». Bientôt l'idée prend de l'ampleur. Ce n'est plus seulement Paris, mais la France entière qu'on veut montrer pénitente et dévote au Sacré-Cœur de Jésus, tandis qu'elle s'offre et prie pour son propre salut et pour la libération du Saint-Siège. L'archevêque de Paris met quelque temps à se laisser gagner à cette cause. Le souvenir de ses difficultés, à Tours, lors de la restauration de la basilique Saint-Martin, le faisait hésiter. Puis, brusquement le 18 janvier 1872, il adresse une lettre aux membres du comité pour annoncer qu'il fait sienne l'idée de la basilique. Le conférencier de Notre-Dame qui est alors le père Monsabré est invité à prêcher sur le Sacré-Cœur. Le Pape Pie IX, pressenti, se montre satisfait de l'initiative et envoie vingt mille francs à ses protagonistes.
Il reste maintenant, puisque nous sommes en régime concordataire, à obtenir l'adhésion des pouvoirs publics.
Ce sera chose facile. La défaite de 1871 a provoqué dans tout le pays un immense sursaut spirituel. Les élections ont été conservatrices (la gauche, ne l'oublions pas, a épouvanté tout le monde à cause de la Commune et elle se montre belliciste alors que le peuple veut la paix). Dans une séance mémorable, le 1er juillet 1873, l'Assemblée nationale adopte à une forte majorité le projet déposé par M. Keller. L'érection de la basilique du Sacré-Cœur est décrétée d'utilité publique malgré la vaine opposition de quatre ou cinq représentants de la libre pensée. Le lieu choisi pour la nouvelle église est la colline de Montmartre.
On a parfois prétendu que des raisons sentimentales avaient poussé le cardinal Guibert à fixer son choix sur la Butte. Il aurait trouvé tant de charme à ce vieux quartier, isolé, par sa configuration géographique, du reste de la capitale et gardant je ne sais quoi de rural et de provincial, qu'il n'aurait pas pu échapper à l'envoûtement des lieux... Il est bien vrai, certes, que Montmartre est incomparable. Ce n'est pas en vain que les peintres, assoiffés de clarté, viennent y chercher de l'air, du soleil, et une atmosphère poétique et détendue que le reste de la grande ville ignore. Malgré tout ce qu'on a fait pour vulgariser la Butte, pour exploiter — de la manière la plus basse — son renom un peu équivoque, cette colline de lumière demeure saine et humaine. On n'y vit pas d'une manière anonyme. C'est le royaume des artistes, des gens qui n'ont pas peur de leur ombre, du peuple le plus fin et le plus simple à la fois, c'est le Montmartre de la vieille paroisse Saint-Pierre et de son inoubliable Madone.
Mais la vraie raison du choix de Monseigneur Guibert est la dévotion qu'il portait aux martyrs parisiens.
On peut nier que saint Denis et ses compagnons aient été décapités sur le Mont de Mercure devenu Mons Martyrum. Un fait est certain : le culte de l'apôtre de Lutèce brille sur cette colline depuis un millénaire au moins. Des pèlerinages ininterrompus y ont conduit d'innombrables orants. Des moniales bénédictines ont sanctifié ces lieux pendant des siècles d'une fervente et mystique présence. C'est un mont sacré. La Révolution et la Commune ont eu beau profaner la Butte, Elle exhale je ne sais quoi de religieux. C'est là qu'il faut prier nuit et jour pour la capitale et toute la Nation le Cœur du Christ qui aime les Francs. Le cardinal l'avait merveilleusement senti. En couronnant le paysage parisien du somptueux édifice byzantin imaginé par Abadie, il ne l'a peut-être pas embelli, mais il l'a sûrement spiritualisé. Il faut avoir vu, des grands boulevards si profanes et si futiles, malgré leur grâce, la blanche apparition du Sacré-Cœur dominant Notre-Dame de Lorette, pour comprendre toute la puissance christianisante de ce mont et de ces pierres sanctifiées. Il faut avoir aperçu d'un avion qui plonge sur le Bourget, le campanile et le dôme qui émergent de ce vaste ensemble de petits cubes qu'est Paris vu du ciel, pour remercier la Providence avec assez d'amour de ce phare évangélique. L'accès de la capitale en est protégé et sa vie même, à son insu, transfigurée.
Le 16 juin 1875 la première pierre du Temple national était posée par le cardinal devant vingt mille personnes. Il faudra attendre près de cinquante ans pour que l’œuvre soit achevée et l'église solennellement consacrée.
Les dernières années du cardinal Guibert seront assombries par le conflit qui gronde entre l'État et l'Église.
Les élections de 1877 donnent la majorité à une gauche, foncièrement ennemie de la religion. Les mesures anticléricales vont se succéder, désormais, pendant trente ans jusqu'à ce que vienne l'inévitable reflux qui suit les marées les plus impressionnantes.
On s'attaquera d'abord — qui en sera surpris ? — aux Jésuites qui sont expulsés en 1880. D'autres congrégations non autorisées subissent le même sort. Bientôt la liste des mesures vexatoires s'allonge : les curés sac au dos, la laïcisation des hôpitaux, la désaffectation du Panthéon. Chacun de ces actes est ponctué par les protestations vigoureuses mais balancées de l'archevêque. L'opinion catholique est à vif. Le vent est à la tempête, sur les deux rives. Se taire eût été aussi impolitique que lâche. Crier comme un écorché eût été peu digne. Il fallait trouver la note juste. Monseigneur Guibert excellait dans cet art.
Une anthologie des Lettres de protestation de l'Archevêque de Paris constituerait tout à la fois un manuel de bonne éloquence épistolaire et un guide de sagesse pastorale en temps de semi-persécution. Mais surtout il faut voir palpiter, entre ces lignes où l'élan se maîtrise, l'âme de feu d'un évêque digne de ce nom. Défenseur de la France chrétienne au début de cette nouvelle défaite de 70 que notre pays va connaître pendant les trente années de lutte antireligieuse, le cardinal Guibert est grand par son patriotisme comme par sa Foi.
Nous pouvons lui dire adieu le 8 juillet 1886, lorsqu'il quitte ce monde après une longue maladie, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. La magnifique oraison funèbre que le cardinal Perraud lui a consacrée le 16 novembre à Notre-Dame n'ajoute rien au prestige de cet humble, de ce fervent, de ce sage qui a passé au milieu de nous « en faisant le bien »...
François-Benjamin, cardinal Richard de Lavergne
Avec François-Benjamin Richard de Lavergne, nous atteignons d'un coup l'âge contemporain. Nombre de mes lecteurs ont vu de leurs yeux l'archevêque qui a occupé le siège de Paris de 1886 à 1908. J'ai presque l'impression de l'avoir connu personnellement pour avoir entendu si souvent ma mère parler avec une affection et une vénération ferventes du prélat de sa confirmation. Beaucoup d'hommes de mon âge ont dû recueillir sur les lèvres de leurs parents le même témoignage et ressentir le même amour mystérieux pour le pontife du proche passé.
Le peuple de Paris a considéré, en effet, le cardinal Richard comme un saint et il ne semble pas l'avoir fait à la légère puisque, depuis de longues années déjà, le procès de canonisation de François IV est ouvert. Avec quelle joie toute spirituelle, mêlée de fierté, allons-nous donc exposer les grandes lignes d'une vie épiscopale qui, à quarante ans de distance, répand encore son onction sur le diocèse de Paris.
François-Benjamin Richard de Lavergne était de bonne noblesse vendéenne. Né en 1819, élevé dans la Bretagne nantaise, si puissamment fidèle au Christ, il devait opter de bonne heure pour le service du Maître. Saint-Sulpice s'emparera totalement de cette âme de choix et lui donnera, jusqu'à ses derniers jours, le culte du règlement, la dévotion aux exercices de piété faits à heure fixe et l'habitude de cet examen particulier de midi moins le quart, auquel il s'astreindra en voyage comme chez lui, dans sa chambre comme dans le train ou sur la banquette d'un fiacre. Il vivra ensuite plusieurs années à Rome et pourra acquérir l'esprit ecclésiastique consommé que donne aux clercs un séjour prolongé dans la ville éternelle. Sa carrière sera brillante : vicaire général de Nantes, évêque de Belley, archevêque de Larissa et coadjuteur de Paris, puis, métropolitain de la capitale et cardinal-prêtre du titre de sainte Marie in Via Lata.
Monseigneur Richard avait reçu l'onction du Saint-Esprit d'une manière surabondante. Le don de Sagesse lui valait une étonnante passion pour les livres saints, une joie sans mélange à savourer le suc spirituel du psautier. Science et conseil faisaient de lui un juste au sens plénier de la Bible et un directeur d'âmes éprouvé. Les dons d'intelligence et de force donnaient à ce chétif sa virilité toute surnaturelle. Mais il avait surtout reçu avec prodigalité le donum pietatis et son corollaire la crainte de Dieu. Son âme était un brasier de religion, un temple, un sanctuaire, où brûlait sans cesse la lampe du tabernacle.
Les Parisiens se rappellent ses messes si ferventes, ses oraisons prolongées devant le Saint-Sacrement. On l'y sentait arraché à notre monde, fondu en l'Hostie. Sa silhouette tout entière, sans charme physique, légèrement disgraciée dans les dernières années, exhalait une ardente spiritualité. Les fidèles étaient avides de sa bénédiction, de son sourire, ou simplement d'un de ces regards infiniment tendres où passait un éclair de la charité virginale du Christ.
Monseigneur Odelin, qui a publié en 1922 quelques Souvenirs sur le cardinal Richard, narre un épisode de la vie de l'archevêque qui l'apparente à saint Dominique, le grand veilleur du tabernacle sur le Mont Aventin et à tant d'autres bienheureux follement épris de l'Eucharistie :
Le supérieur du grand Séminaire de Belley faisait sa visite au Saint-Sacrément dans un coin de la chapelle intime du grand séminaire. Le jour avait baissé et il faisait très sombre. Monseigneur Richard, alors évêque de Belley, hôte du séminaire, entra, une bougie à la main et se crut tout seul avec Notre Seigneur. Après une séraphique adoration, il se leva, plaça la lumière au coin de l'autel et, debout, se mit à réciter son bréviaire en se laissant aller aux effusions de sa piété. Le visage tourné vers le tabernacle, à chaque verset posément récité, il fixait sur sa porte des regards pleins de confiance et d'amour. Lorsque certaines paroles de l'office provoquaient un sentiment plus vif, alors la voix s'imprégnait d'une onction plus grande encore et son regard brillait plus fort.
Le pauvre supérieur comprit bientôt que, si sa présence était trahie, l'évêque serait blessé dans sa modestie ; et pendant une heure entière, il fit tous ses efforts pour ne faire aucun mouvement.
Quand le saint évêque eut achevé... le supérieur tomba à genoux et remercia Dieu de lui avoir montré les élans d'un saint en prière.
Et Monseigneur Odelin d'ajouter : « à la place de la bougie, mettez la lampe et la même scène se renouvellera chaque soir dans la chapelle de l'archevêché de Paris ». La fameuse lampe !... on en racontait sur elle ! Joseph, le domestique du cardinal, était toujours effrayé de la voir entre les mains de son maître lorsque celui-ci, chaque soir à cinq heures, descendait à son oratoire en la brandissant dans ses mains tremblantes. Quelle scène il faisait à Son Éminence lorsque, dans le grand escalier d'honneur, le prélat octogénaire l'avait, une fois ou l'autre, laissé tomber sur le marbre, dans un bruit de casseroles et de verre cassé... Mais tout était permis à Joseph, et le cardinal écoutait, les mains pendantes, avec humilité et contrition, la mercuriale de son protecteur.
La spiritualité de François-Benjamin Richard est à base de religion. Les mortifications corporelles y jouent un rôle modéré, comme chez saint François de Sales. En revanche, l'humilité, la patience y brillent d'un éclat éblouissant, mais, plus encore la bonté pastorale, le dévouement illimité aux âmes. L'amour du Saint-Siège et de l'Église débordent de ce cœur fervent qui sait toute la grandeur du Souverain Pontificat et de l'épiscopat. Au cours de son ministère, il lui est arrivé à plusieurs reprises de changer son plan d'action pour mieux se conformer aux intentions de Léon XIII, puis de Pie X. Mais le Pape n'a pas l'habitude d'empêcher les évêques de prendre leurs responsabilités, bien au contraire. C'est pourquoi le cardinal Richard porte une véritable dévotion à ce pastorat de droit divin dont il est lui-même revêtu, et qu'il vénère chez ses frères dans l'épiscopat. Pendant l'ultime maladie du cardinal Guibert, on l'avait vu convoquer à Notre-Dame, le dimanche 12 avril 1886, les hommes du diocèse afin qu'ils vinssent prier pour leur archevêque. Le même jour, dans toutes les églises et chapelles du diocèse avait eu lieu, sur son ordre, une exposition du Saint-Sacrement aux intentions du pasteur agonisant.
« Tout ce qui est religieux est nôtre », semblait dire le cardinal. Et c'était merveille de le voir vivre cette devise chaque jour, chaque heure de son existence. On se rappelle les remerciements qu'il avait adressés, un soir d'adoration perpétuelle, dans une chapelle du diocèse à ce prédicateur retardataire qui l'avait fait attendre une heure, à genoux, devant le Saint-Sacrement : « Oh ! mon Père, combien je vous bénis de m'avoir procuré cette heure de présence devant Notre-Seigneur ». Il aurait certainement fait sienne la parole de saint Jean Vianney : « L'âme se roule dans les délices de l'Eucharistie comme les abeilles dans les fleurs ». Ne l'avait-on pas appelé d'ailleurs le Curé d'Ars devenu évêque ? Un curé d'Ars ? Oui, mais plus cultivé que l'autre, moins effrayant d'ascétisme, plus humain et plus maternel. Il y a de grandes leçons spirituelles à tirer du sacerdoce tout salésien de François-Benjamin Richard. La première est que le prêtre doit être le témoin de cette saveur de Dieu, de cette mellifluence du Christ et de l'Esprit, qui donnent aux âmes le goût de la prière et la soif des intimités mystiques... Aucun zèle, aucune adaptation, aucune méthode de conquête ne remplaceront jamais, chez l'apôtre, l'onction de l'Esprit Saint qui force les âmes les plus rétives à s'écrier avec le psalmiste : « Voyez et goûtez combien le Seigneur est suave ».
Nous nous sommes égarés, semble-t-il, hors des tâches de l'historien, pour exalter le serviteur de Dieu dont la vox populi prononce déjà, en son for intérieur, la sainteté héroïque. Mais qu'y a-t-il de plus grand, dans le cours des âges, que l'apparition de ces hérauts qui illuminent la route, des hommes et en font une sorte de voie lactée qui barre les ténèbres et fascine les errants pour les ramener à Dieu ?
Les deux grands domaines où s'est déployé le zèle pastoral de Monseigneur Richard sont l'Église de Paris et l'Église de France. Jetons, maintenant, un regard rapide sur ses travaux dans ces deux portions de la vigne évangélique.
À Paris, le cardinal prend en mains solidement les centaines de couvents qui se sont établis pendant le XIXe siècle. Ce gouvernement des religieuses n'est pas sans intérêt ni sans croix. Mais que l'armée de celles qui prient et servent sans se lasser soit une et sainte, large d'esprit et vraiment fidèle à l'Église ! C'est le vœu du chef. Il le réalise en partie et dote le diocèse d'une force spirituelle toute renouvelée. Certains lui reprochent d' avoir insisté auprès de Léon XIII pour que les Filles de la Charité — si nombreuses à Paris et si incomparablement bienfaisantes — demeurent sous la conduite des pères Lazaristes et ne soient pas, comme la plupart des autres congrégations, rattachées directement à l'évêque. Sa piété envers saint Vincent de Paul l'a poussé à un sacrifice qui aura donné lieu à de mystiques compensations.
À l'égard du clergé il est d'une patience et d'une charité admirables. Sa mémoire et sa tendresse paternelle l'empêchent d'oublier qui que ce soit. Il pense aux mamans de ses prêtres dans les nominations et les translations. Il s'inquiète des malades, il bénit les neveux et les nièces. Les mal lotis et ceux de la portion congrue bénéficient de ses dons secrets. Les défaillants sont accueillis comme l'enfant prodigue. Les apostats illustres, Hiacynthe Loyson, Marcel Hébert, Alfred Loisy sont déconcertés par sa mansuétude et son désir indicible de leur réconciliation avec Dieu.
Il sait promouvoir les œuvres diocésaines, accélérer la construction de Montmartre (où il dormira son dernier sommeil avec le cardinal Guibert), encourager le Sillon des premières années dont l'élan apostolique est si puissant, bénir la Jeune Garde dont la ferveur et l'enthousiasme ont quelque chose d'héroïque. Ce Vendéen aristocrate et conservateur, que les nouveautés offusquent en son for intérieur, sait s'adapter au genre un peu athénien de la capitale qui « ne prend goût qu'à dire ou écouter du nouveau »... On le voit organiser la Messe de l'Exposition en 1900. Rien n'est plus piquant que cet essai de christianisation du modem style par le descendant des seigneurs de La Vergne... On en verra d'autres. Lors de la visite à Paris du Tsar Nicolas II, en 1892, dans un déploiement inouï de faste qui a laissé aux survivants un souvenir féerique, il sait marquer la place de l'Église, en conduisant l'Empereur de toutes les Russies devant la statue de Notre Dame de Paris. C'est une première ébauche d'œcuménisme dont le monde orthodoxe tout entier est, en un instant, charmé et lui demeurera reconnaissant.
Sur le plan national, comme on dit aujourd'hui, son activité est incessante. Il se défend d'imiter le cardinal Guibert « dont il n'a pas l'envergure » (ce sont ses propres paroles) et prétend bien ne pas être le chef de l'Église de France. Le cardinal Lécot dira pourtant de lui, le jour de ses obsèques : « Il était le guide de l'Épiscopat français ». En cela il continuait, bon gré mal gré, la tradition des archevêques de Paris et répondait à l'attente du Saint-Siège et à la vocation que Dieu lui avait destinée.
Son règne épiscopal est assombri par le crescendo de la persécution maçonnique. Chaque année marque un pas en avant dans la voie de la déchristianisation officielle. C'est, en 1899, la dissolution des Assomptionnistes ; en 1901, la nouvelle loi sur les congrégations qui liquide les ordres enseignants. En 1904, a lieu le crochetage de la nonciature, le renvoi de Monseigneur Ferrata et la rupture avec Rome. En 1905 est votée la Loi de séparation. 1906 est l'année des Inventaires. En 1907, l'archevêché de Paris est saisi par l'État et le cardinal expulsé de son palais manu militari.
Les ennemis de l'Église vont de victoire en victoire. Au G. Q. G. anticlérical on ne veut plus de la tactique modérée d'un Fabius Cunctator tel que Jules Ferry. Après Waldeck-Rousseau, Émile Combes dirige les opérations. Plutôt que la haine froide, la passion grossière, la truculence sans talent, le genre populacier et un peu canaille sont à la mode. On veut jouer les Grands ancêtres, mais avec la gaucherie d'acteurs de sous-préfectures ou de comédiens de patronages. Il n'y a rien de grand dans ce conflit aussi laid que l'architecture de l'époque.
Devant l'assaut, le vieux cardinal s'arc-boute. Ah ! c'est un résistant : le sang breton prend le dessus. Il se rappelle que tous les siens ont combattu dans la chouannerie et, face aux ennemis de l'Église, il se transforme, lui aussi, en général d'armée. C'est un Joffre disant à ses troupes qu'il faut lutter pied à pied.
À cinquante ans d'intervalle nous trouvons que son attitude a été noble et nous sommes fiers de lui.
Certes, on aurait pu manœuvrer autrement. Plusieurs ecclésiastiques diplomates s'y sont essayés. On a même cherché à faire désavouer l'archevêque de Paris par le Pape, à le faire blâmer par ce Père auquel, cardinal romain, il était infiniment soumis. Mais Léon XIII et Pie X étaient, eux aussi, trop grands pour accepter de semblables combinazioni. Un compromis n'était pas possible, étant donné les armées en présence. Du Petit père Combes aux catholiques de 1900 il y avait trop loin pour que l'étape pût être franchie.
Et la situation était tragique.
La France avait besoin de sortir du concordat napoléonien. L'Église aussi. L'État français aspirait à une forme de laïcité qui eût correspondu à la psychologie complexe de nos compatriotes en matière religieuse et tenu compte des déficiences spirituelles comme des délicatesses de conscience des Français modernes. L'Église avait besoin de faire peau neuve. On peut même avouer que certains catholiques méritaient une leçon. L'attitude purement négative des uns devant l'évolution sociale, le chauvinisme belliciste de quelques autres, l'antisémitisme passionné de trop de bien pensants au moment de l'affaire Dreyfus compromettaient l'Église. Le problème du ralliement à la République, plus délicat, n'exigeait sans doute pas les coups de clairon du cardinal Lavigerie mais demandait plus que les réticences veloutées du monde ecclésiastique et le non possumus fiévreux de tant de belles âmes.
Il reste que la façon dont la guerre était menée par les Combistes, le renfort de catapultes et de béliers dont disposait l'armée de ces nouveaux Picrocholes rendaient la diplomatie impossible. Il n'y avait que deux manières de perdre la bataille : avec ou sans l'honneur.
Le cardinal Richard a choisi l'honneur.
Il a rendu visite officiellement aux Assomptionnistes liquidés, au grand scandale des sycophantes, et tenu bon dans son opposition malgré plusieurs manœuvres ecclésiastiques fermement déjouées. Il a refusé d'accepter les cultuelles dans lesquelles il voyait un moyen de « laïciser l'Église et de détruire la religion ». Lorsque les catholiques empêchent l'inventaire de la Madeleine, le 31 janvier 1906, il les approuve. Au lendemain du sac de Sainte-Clotilde et du Gros-Caillou par la force armée, il refuse de céder aux instances de Brunetière qui conseille de tergiverser : « Je ne puis blâmer les catholiques d'avoir défendu leurs églises ». Le samedi 15 décembre 1907, le commissaire de Police vient demander au cardinal d'évacuer son palais archiépiscopal du 127 rue de Grenelle 2. Il répond qu'il ne sortira que par la force. Son entourage s'interpose. Il demande alors au commissaire : « Considérez-vous la sommation que vous me faites comme une contrainte. — Oui. — Alors, je partirai lundi ».
Le 17 décembre une foule nombreuse de catholiques qui comprenait un groupe compact d'étudiants escortait triomphalement le successeur de saint Denis, persécuté à son tour, à l'Hôtel Cochin, 51 rue de Babylone. Quelque temps après le nouvel archevêché était installé 50 rue de Bourgogne, à quelques mètres de cette Chambre des Députés qui était cause, par son sectarisme, de l'expulsion du vieil évêque.
Le cardinal n'avait plus que deux ans à vivre. Il sut encore assurer un gîte aux Augustines de l'Hôtel-Dieu, chassées elles aussi, après treize siècles, de la maison que leur avait bâtie saint Landry : c'est l'hôpital Bon Secours, où plane le souvenir de l'inoubliable évêque.
Dix jours après avoir installé les religieuses dans leur nouveau domaine, il tombait malade pour mourir le 28 janvier 1908 à 6h30 du matin. Quelque temps auparavant on l'avait entendu dire : « Je ne suis pas si malade, je vais me lever pour prier à genoux ». Son âme était d'une sérénité indicible. Tous se rappelaient cette parole qu'il avait dite en s'alitant : « Je crains de ne pas avoir assez peur de la mort... »
Léon-Adolphe, cardinal Amette
Le cardinal Amette et le cardinal Dubois ont été les prélats de la réconciliation. On prête aux Normands et aux Manceaux des dons pour la diplomatie... Il nous plaira de mettre en parallèle les deux archevêques qui, de 1908 à 1929 ont, progressivement, rétabli la paix religieuse en France, sans compromettre les intérêts de l'Église.
Au physique, ils sont différents. Le cardinal Amette est assez grand ; ses traits manquent de régularité. Mais ses yeux brillent d'intelligence et une note de distinction charmante émane de sa personne. Le cardinal Dubois porte le costume cardinalice avec une majesté un peu apprise, mais qui impressionne les foules. Sur sa figure taillée, semble-t-il, à coups de hache, brille sans cesse un bon sourire qui réchauffe les cœurs et les conquiert.
Les deux archevêques sont vraiment hommes de Dieu. Léon-Adolphe Amette ne passera pas de journée sans réciter les quinze dizaines du rosaire. Louis-Ernest Dubois lira chaque jour une page de la Somme Théologique pour compléter sa lecture d'Écriture et d'Ascétique ; dans les trains qui l'emmenaient à Rome, on l'a vu plus d'une fois réciter à genoux l'hymne Félix Roma quand il apercevait la coupole de Michel-Ange. Le premier, tertiaire dominicain, émule de Lacordaire, s'acharnera jusqu'à la fin de sa vie au ministère de la direction individuelle des âmes. Le second, plus prodigue de sa personne au dehors, fera de ses visites innombrables aux églises, chapelles et œuvres du diocèse, un instrument d'apostolat.
C'est dans le domaine intellectuel qu'ils diffèrent le plus. Monseigneur Amette est merveilleusement doué. Sa finesse est conquérante. Il parle avec une facilité qui lui mérite certains beaux succès oratoires et un prestige incontestable. Monseigneur Dubois n'a pas le don de la parole. Mais il écrit avec aisance. Il a, parfois, de très heureux passages et nous lui envions un peu ce raccourci d'histoire parisienne, si bien tracé, qu'il glisse dans son premier message à ses diocésains de la capitale. Monseigneur Amette a beaucoup d'esprit et c'est chose bien utile pour réussir à Paris. Le cardinal Dubois aura plus rarement de bons moments. Beaucoup se rappellent encore le mot si heureux qu'il trouva, lors de la première audience donnée à son clergé qui est alors franchement désappointé parce que le Saint Père n'a pas nommé archevêque de Paris l'auxiliaire de Monseigneur Amette, Monseigneur Roland Gosselin : « Messieurs, je suis votre père... On ne choisit pas son père ». Le soir de ce 1o décembre 1920, la cause du cardinal était déjà à peu près gagnée, grâce à ces quelques syllabes prononcées d'un air entendu, mais avec bonhomie...
Le mode d'accession au siège de saint Denis des deux prélats les sépare nettement aux yeux des fidèles.
Monseigneur Amette vient à Paris, à l'appel du cardinal Richard — et aux applaudissements de tout le clergé qui apprécie infiniment l'évêque de Bayeux. Il est le dernier-né d'une dynastie d'évêques dont le cardinal Guibert est le patriarche.
Des racontars courent sur le compte du cardinal Dubois. On lui attribue de puissantes amitiés politiques... Les gens sérieux bouchent leurs oreilles quand on bavarde autour d'eux sur ce sujet. Mais les personnages bien renseignés expliquent, de manière souvent cocasse, aux portes des salons et des presbytères (pour ne point parler des grilles des couvents) les ascensions du cardinal Dubois.
Si différents qu'ils soient de caractère, d'origine et d'orientation, les deux cardinaux marchent dans la même voie : celle du rapprochement de l'Église avec la Nation. Nous ne pouvons pas ne pas les suivre sur cette via pacis, où ils ont si évidemment réussi.
Monseigneur Amette, dès avant la mort du cardinal Richard ne manque pas une occasion de pacifier les esprits. C'est le 6 juin 1907, à Saint-Michel des Batignolles on enterre le jeune Debroise, du patronage des Épinettes, qui est mort victime d'une lâche agression le jour de la procession de la Fête Dieu à Dugny. L'indignation gonfle les cœurs des fidèles. Le coadjuteur soulève les applaudissements de l'auditoire, mais en prêchant la paix : « Ô Dieu... c'est un jeune martyr dont nous escortons la dépouille ! Que de son sang naisse, pour l'Église de Paris, pour l'Église de France, une floraison nouvelle ! Sur son cercueil jurons d'aimer plus que jamais notre religion et notre pays et à force d'amour, à force de vertus, de travailler à rapprocher pour toujours la France de l'Église, la Patrie de Dieu ».
Lors des inondations de 1910, il visite en barque les sinistrés, organise les secours, ordonne des prières. Son attitude le rend sympathique au grand public parisien. Les autorités officielles qui ignorent son activité comprennent soudain qu'il n'est pas facile d'enfermer les évêques dans leurs sacristies... Mais Monseigneur Amette n'abuse aucunement de sa popularité.
Il fait, jusqu'à la guerre de 1914, de nombreux voyages à l'étranger. À Tournai, en 1906, à Londres en 1908, à Cologne en 1909, à Vienne en 1912, il assiste aux congrès eucharistiques internationaux. Sa position est délicate. Il est l'objet de la fraternelle compassion des évêques réunis. Mais il ne dit jamais un mot qui puisse blesser les gouvernants français, diminuer aux yeux du monde catholique notre pauvre pays alors en proie aux luttes religieuses. Son discours de Londres, le samedi 12 septembre 1908, est une des plus belles pages d'éloquence qu'il ait écrites. « Certes, les jours sont mauvais pour la religion catholique, pour la sainte Église catholique dans notre cher pays. Mais confiance ! Nos tribulations sont loin d'égaler celles qu'a connues l'Église catholique d'Angleterre. Nous n'en sommes pas venus aux jours d'Henri VIII et d'Élisabeth. Notre épiscopat, notre clergé, nos fidèles sont restés, malgré tout, indissolublement unis comme un bloc intangible et nous n'attendrons pas trois siècles pour voir... [applaudissements et acclamations prolongées] Vous avez achevé ma phrase magnifiquement, mieux que je n'aurais pu le faire. Non ! nous n'attendrons pas trois siècles pour voir le plein retour de la liberté religieuse sur notre vieille terre de France » [Nouveaux applaudissements, cris nombreux de Vive la France !]
À Vienne, en septembre 1912, ses interventions sont particulièrement brillantes. L'archevêque de la capitale autrichienne a la délicatesse de lui faire célébrer la messe pontificale le jour anniversaire de la délivrance de Vienne. Il prend la parole, le lendemain, à la rotonde du Prater, devant douze mille fidèles, cent cinquante archevêques et évêques, neuf cardinaux et nombre d'archiducs et d'archiduchesses. C'est pour clamer sa fierté française. « La France chrétienne est ici représentée par neuf de ses évêques, cent cinquante de ses prêtres, par près de cinq mille de ses meilleurs fidèles... La France, elle aussi, est le peuple du Christ et, en dépit de certaines apparences, elle veut le rester toujours. Nous n'avons pas désappris le vieux cri de nos pères : ‘Vive le Christ qui aime les Francs !’ et ce cri est toujours vrai ».
On devine les échos que devait éveiller une telle parole dans le monde catholique (l'Empereur François-Joseph n'aura-t-il pas alors de longs entretiens avec Monseigneur Amette ?). À Paris, la France officielle continuait à se taire. Mais elle tenait compte avec un commencement de sympathie de l'élan patriotique et de la remarquable finesse du prélat.
La guerre hâtera la réconciliation qui, déjà, couve sous la cendre.
Dès les premiers jours de l'affreux conflit, le cardinal Amette se révèle un grand conducteur de peuples. Les prières qu'il suscite dans toutes les églises réconfortent grandement les fidèles de Paris. Un voyage à Rome pour l'élection de Benoît XV l'éloigne un instant de son troupeau. Mais il revient en hâte au milieu de ses chers Parisiens dont il apparaît un peu comme l'ange tutélaire. C'est alors qu'il organise l'inoubliable cérémonie du 13 septembre où quarante mille personnes massées dans la cathédrale et sur le parvis écoutent sa parole, répètent les invocations qu'il lance, communient à sa foi victorieuse dans le Christ et dans la France.
L'Union sacrée naît sur-le-champ. Lasse de trente ans de conflits religieux, l'opinion publique aspire ardemment à la fin du sectarisme. La création du Secours national est l'heureux truchement de la réconciliation. Radicaux et laïcs de tout poil, socialistes, cégétistes, protestants, Juifs et royalistes se réunissent à la Faculté des Sciences pour organiser une grande œuvre nationale de solidarité. La présence de l'archevêque de Paris est désirée. Lorsque le cardinal vient à la Sorbonne, Paul Appell le fait asseoir à la place d'honneur... Quel chemin parcouru depuis les invectives de l'ère combiste !
La parole de Monseigneur Amette est, comme toujours, d'une précision et d'une opportunité frappantes : « Tout près d'ici, au couvent Saint-Jacques, enseignait un grand génie qui a fait la synthèse de la science de son temps, saint Thomas d'Aquin. Il a dit qu'il pouvait y avoir dissentiment entre les esprits, mais union entre les cœurs. Vous avez fait, Messieurs, de cette parole de saint Thomas d'Aquin une réalité vivante ».
Ces quelques mots expriment à merveille la pensée intime de l'archevêque. Il s'acquittera sans cesse de sa tâche patriotique et chrétienne dans cet esprit.
Nous ne pouvons énumérer toutes ses activités bienfaisantes pendant les années sanglantes. Mais la marche en avant de l'Union sacrée se poursuit heureusement. On ne compte plus, désormais, les cérémonies où le cardinal côtoie les officiels. Les morts de la guerre en sont, habituellement, l'occasion. À Notre-Dame, dans les églises les plus importantes de la capitale, voire à la Sainte-Chapelle, ont lieu des services où Monseigneur Amette harangue le Président de la République et les ministres. Les fréquentes interventions de l'archevêque pour maintenir le moral de l'arrière ou des combattants sont appréciées par les chefs militaires. Les prières publiques qu'il ordonne, en 1918, lors des ultimes offensives allemandes réconfortent les plus indifférents. Nous savons qu'à plusieurs reprises il a joué un rôle diplomatique de la plus haute importance. Poincaré l'a révélé dans un célèbre article écrit aussitôt après la mort du prélat. Ces interventions sont demeurées secrètes. Mais le grand public n'a pas manqué de sentir combien le cardinal était habile à concilier les intérêts les plus divers. Léon Bourgeois n'a-t-il pas dit, en 1917, que « le cardinal Amette avait une haute situation, la plus haute situation dans l'État » ?
L'heure arrive où le long travail tissé comme une toile de Pénélope va être achevé. Voici le 11 novembre 1918. Saint Martin apporte à la France la paix et la gloire. L'allégresse de tous est indescriptible. Hélas ! le Te Deum du 17 novembre est chanté à Notre-Dame en l'absence du gouvernement. Le cardinal ne put s'empêcher de fustiger cette défection avec une éloquence limpide : « Si nous avons le regret de ne pas voir aujourd'hui au milieu de nous ceux qui président aux destinées de notre pays — prisonniers volontaires ou contraints d'une légalité douteuse — nous pouvons affirmer, sans crainte d'être démenti que la France est avec nous ».
Mais encore un peu de patience et la Chambre bleu horizon va être élue. Avec elle la République française pourra enfin « sortir du régime abject... pour entrer dans le régime vraiment libéral de la grande République des États-Unis d'Amérique » (Monseigneur Odelin).
Quelques mois plus tard se produit en effet un événement décisif : le rétablissement de l'ambassade de France au Vatican. L'arrivée de M. Jonnart à Rouie (mai 1921) et celle de Monseigneur Cerretti à Paris (juillet 1921) marquent l'avènement d'une ère nouvelle.
Hélas, le cardinal Amette doit chanter son Nunc dimittis avant d'avoir cueilli tous les fruits d'un long travail merveilleusement tenace. Le dimanche 29 août 1922 il est terrassé brusquement par une crise cardiaque chez les Sœurs de Saint-Joseph à Antony. Il allait atteindre ses soixante-dix ans. Mais son enterrement, auquel toute la capitale prendra part, réunira à Notre-Dame quatre cardinaux, cinquante évêques et le Président du Conseil Millerand.
On nous accusera peut-être d'avoir fait du cardinal Léon-Adolphe Amette un prélat politique alors qu'il fut essentiellement homme d'Église. Nous récusons ce reproche. Certes, il nous eût été loisible d'insister sur l'œuvre religieuse du grand archevêque, de rappeler l'essor qu'il a donné aux œuvres diocésaines, de camper sa silhouette au milieu de telles ou telles de ses ouailles, par exemple des vingt mille premiers communiants rassemblés trois jeudis de suite, en juin 1909, à Notre-Dame. Beaucoup d'entre nous se rappellent les grands congrès diocésains qu'il a présidés et animés, les cinquante chapelles de secours qu'il a édifiées, les Missions de midi qu'il a fondées. Quel zénith de son épiscopat que la consécration solennelle du Sacré-Cœur de Montmartre, le 16 octobre 1919 en l'octave de saint Denis ! Tous les évêques de France sont là. Le cardinal Boume représente l'Angleterre et le beau diocèse de Westminster, voisin et fraternel. Le cardinal Vico préside, au nom de l'Église de Rome. Une foule immense recouvre la Butte. Le Christ-Roi triomphe au Capitole...
Nous eussions pu, aussi, rappeler le tact merveilleux de l'archevêque au moment de la crise moderniste, ce respect religieux des consciences, dans la dévotion à l'orthodoxie, qui provoqua l'étonnement des révoltés et guérit bien des esprits en danger. Cette attitude, que certains jugeaient mal, a peut-être retardé sa promotion au cardinalat. Mais la justice de Pie X triompha de ces oppositions.
Nous eussions pu dire davantage encore, que le cardinal de Sainte-Sabine a été une des gloires de la chaire française, que sa place était marquée sous la Coupole et que ses œuvres méritent l'édition.
Mais il ne nous semble pas qu'en faisant de Monseigneur Amette le Pontife de la réconciliation, nous ayons profané la mémoire d'un évêque si parfaitement fidèle à la grâce de son ordre...
Louis-Ernest, cardinal Dubois
Sous l'épiscopat du cardinal Dubois (1920-1929), l'Union sacrée subit une crise sérieuse. Les élections de 1924 amènent au pouvoir le Cartel des Gauches et le vieil anticléricalisme renaît. MM. Herriot et François Albert veulent « sauver la laïcité en danger »... Le 2 février 1925 la Chambre vote par 316 voix contre 250 la suppression de l'Ambassade au Vatican. Des menaces sont proférées contre l'enseignement libre et les congrégations religieuses revenues en France après la guerre. La résistance s'organise. Une déclaration des cardinaux et archevêques en date du 1o mars 1925 appelle les catholiques à la défensive. M. Herriot riposte et lance la fameuse attaque contre le « christianisme de banquiers ». Dans le camp opposé, la Fédération Nationale Catholique se constitue sous la présidence du général de Castelnau (18 février 1925). Elle va bientôt mener une brillante campagne de protestation à travers tout le pays. De vastes meetings groupent les chrétiens par centaines de milliers et mettent fin rapidement au nouveau combisme. Sur le plan parlementaire, la lutte s'organise aussi et le ministère Herriot tombe (symboliquement), le Vendredi Saint de l'année 1925. Quelques semaines plus tard le Sénat, à une écrasante majorité, vote le maintien de l'ambassade et l'incident est clos.
Cette parenthèse fermée, reconnaissons que le cardinal Dubois réussit à conquérir pour l'Église une place très honorable dans la vie nationale.
Une brève énumération de faits sera instructive.
En 1922, le gouvernement assiste à la cérémonie de Notre-Dame lors de la mort de Benoît XV. Le huitième centenaire de Suger, à Saint-Denis, réunit de nouveau membres du clergé et officiels. En juillet 1923, le Congrès Eucharistique National de Paris est une magnifique manifestation de Foi qui se termine par une cérémonie sur le parvis Notre-Dame devant une foule innombrable. Le 23 novembre de la même année, le ministre de l'Instruction Publique visite officiellement le collège Stanislas et trois semaines plus tard l'église de la Sorbonne est en partie rendue au culte à l'occasion d'une Messe pour Richelieu qui aura lieu, désormais, chaque année, le premier dimanche de décembre. En mai 1924, l'Église retrouve une sorte de statut légal par la constitution des Associations diocésaines. En 1927 et 1928 ont lieu à Notre-Dame des Messes du Saint-Esprit où viennent en très grand nombre parlementaires, universitaires et magistrats. En 1929, à l'occasion des obsèques du maréchal Foch, deux cardinaux et un nombreux clergé traversent processionnellement la capitale derrière la croix que portent les enfants de chœur de Notre-Dame...
L'activité internationale du prélat contribue également à asseoir sa position dans l'État. Il reçoit solennellement à Notre-Dame, le 15 août 1923, le Président de la République Argentine, M. de Alvear. En juin 1924, il fait un voyage des plus sensationnels en Pologne, accompagné de NN. SS. Chollet, Jullien, Baudrillart et Chaptal. Nous le retrouvons, le 27 juillet, à Amsterdam au Congrès Eucharistique International. Quelques jours auparavant il avait accueilli dans sa cathédrale le Prince de Galles venu inaugurer le mémorial des soldats britanniques tombés en France et les sportifs internationaux de la Ville Olympiade. En juillet 1926 il est à Chicago pour le nouveau Congrès eucharistique. En 1928 il va visiter, à Vienne, le cardinal Piffl et reçoit à Notre-Dame le général Pershing et l'American Legion. En 1929, il conduit à Luxembourg le pèlerinage de ses diocésains originaires du Grand Duché.
Ces contacts incessants avec l'étranger font de lui une sorte d'ambassadeur universel de la France. On lui en sait gré au Quai d'Orsay et dans tout le pays. La condamnation de l'Action Française le range parmi les adversaires du journal et le rapproche du monde républicain. Enfin, son goût pour la vie moderne, pour l'actualité, pour les bénédictions d'avions, d'automobiles, de cinémas, de postes radiophoniques, fournissent matière à des articles de journaux qui le rendent sympathique aux badauds, c'est-à-dire à la masse française.
Il faut donc lui rendre hommage pour cet effort d'incarnation du catholicisme dans le temporel et dans le présent qui est d'une valeur appréciable.
Mais nous serions très injustes envers les années 20 si nous ne soulignions pas leur fécondité en événements proprement religieux. Certes, le cardinal Dubois est loin de les avoir tous provoqués. Mais il les a rendus possibles. C'est assez pour que nous ayons contracté envers lui une dette de gratitude.
Le diocèse de Paris donne à l'Église, pendant ces années, une dizaine d'évêques 3 dont trois futurs cardinaux : NN. SS. Baudrillart, Gerlier et Petit de Julleville. Une sorte de Diocèse pour les Étrangers est créé, au sein de l'Église de Paris, au profit de Monseigneur Chaptal. L'innovation est très hardie. Elle est le point de départ d'un apostolat plus intense auprès des masses immigrées ainsi que de nombreuses œuvres de charité.
Les conférences de Notre-Dame connaissent, alors, un éclat inégalé depuis les grandes heures, déjà lointaines, de Lacordaire et de Monsabré. L'Oratorien Pierre Sanson prêche en 1925 sur l'Inquiétude humaine. Sa parole brûlante de foi et d'amour des âmes répond à l'attente des masses. Elle soulève un enthousiasme indescriptible. Les foules se ruent sur le passage du prédicateur qu'il est difficile de protéger. Trois ans plus tard, le Père Sanson doit brusquement laisser la place à Monseigneur Baudrillart qui est très brillant dans son étude de la Vocation de la France et de sa fidélité au Saint-Siège. À partir de 1929 le T. R. P. Pinard de la Boullaye inaugure un genre nouveau de conférences et fait aux fidèles un cours d'apologétique historique d'une haute tenue.
Congrès et manifestations se succèdent à un rythme rapide. La Direction des œuvres connaît alors une vitalité merveilleuse. Les abbés Gerlier et Courbe — nés tous deux pour l'épiscopat — animent le diocèse de leur zèle et de leur talent prestigieux. C'est l'époque où le R. P. Lhande, Jésuite-magicien, fait brusquement surgir de terre un des mythes les plus féconds des années 20 : la rechristianisation de la ceinture rouge. Son livre Le Christ dans la banlieue révèle au public des bonnes paroisses la misère des masses et le zèle courageux de leurs apôtres. Il sera le point de départ d'un puissant mouvement d'intérêt pour l'évangélisation du peuple des faubourgs et des communes extra muros.
Il nous paraît, cependant, que l'événement dominant du pontificat est la naissance presque simultanée, à Paris, des deux plus forts Mouvements de Jeunesse contemporains : le scoutisme et la J. O. C.
Différents l'un de l'autre comme les deux grands ordres religieux du XIIIe siècle, ils sont de même envergure et, au fond, de même origine. Ce sont deux mystiques incarnées dans des organismes vivants. Sur des données primitives très simples, sur le jaillissement de leur élan et de leur puissance, viendront se greffer, par la suite, des théories. On les copiera. On philosophera à perte de vue, avec force mots en isme sur leur avenir, leur présent et leur passé. Mais on oubliera — on l'oubliera peut-être jusqu'à les tuer un jour, hélas — que scoutisme et jocisme, en France, sont nés du cœur de deux prêtres parisiens, admirablement fidèles aux impulsions de l'Esprit.
Ils sont nés aussi de l'ardeur et du zèle d'une immense légion de jeunes gens qui ont senti vibrer en eux l'appel du Christ à une vie de dévouement et de service. À l'heure où se lèvent les premiers scoutmestres et les premiers militants, c'est une vraie Pentecôte qui se célèbre à Paris. L'Esprit créateur engendre à notre Église et à notre pays une nouvelle jeunesse.
Ah ! ne laissons pas mourir cette flamme ! Nos deux grands mouvements n'ont pas encore donné tous leurs fruits. Retournons à l'enthousiasme brûlant des années 20. Scouts, rappelez-vous chaque jour le chanoine Cornette, le général de Salins, le R. P. Sevin, le R. P. Doncœur et les premiers Chefs. Gardez l'esprit de 1921 — la grande année de la reconnaissance officielle du mouvement par le cardinal Dubois. Jocistes, rappelez-vous l'esprit de 1927, gardez-le en vous. Rappelez-vous les militants de Clichy, l'admirable ferveur de la première assemblée parisienne, cette certitude de victoire dans le Christ qui vous animait alors, La bataille n'est pas gagnée. Luttez encore — et toujours avec les armes de lumière !
Je m'essouffle à essayer de retrouver les ardeurs de ces grandes années fécondes où L'Action Catholique », sans le nom, naissait et faisait sentir sa verdeur. Il y a danger à être laudator temporis acti.
Au milieu de ce printemps, brusquement, le 23 septembre 1929 le cardinal Dubois mourait à la clinique de Saint-Jean de Dieu. Ce règne épiscopal qui, à ses débuts, avait désillusionné, se terminait dans le succès relatif des choses d'ici-bas. Pour s'excuser, humblement, des dimensions de sa personnalité, le cardinal avait dit à ses prêtres le 10 décembre 1920 : « On ne juge pas un homme à sa taille, on le juge à son cœur ». Le mot était touchant. Nous ajouterions volontiers : « Un homme est parfois grand pour avoir permis à une époque d'épanouir sa grâce ». C'est pourquoi la charité filiale n'est pas seule à nous faire vénérer la mémoire de notre Père en Dieu Louis-Ernest Dubois.
Jean, cardinal Verdier
Le cardinal Verdier (1929-1940) employait souvent le mot incomparable. Il lui donnait une signification un peu floue... On en souriait. Il est impossible de mieux le caractériser lui-même qu'en lui appliquant son mot favori, cette fois au sens propre.
Son épiscopat ne ressemble à aucun autre.
Par l'envergure de sa personnalité, Monseigneur Verdier mérite une place dans l'histoire de France. Il a marqué de son empreinte les dernières années de l'avant-guerre. Si le cardinal Dubois a su être l'homme d'une époque, le cardinal Verdier, lui, a fait de son temps « l'époque d'un homme ».
Je me rappelle avoir trouvé dans une librairie de Francfort-sur-le-Mein, quelques semaines avant la guerre, un livre intitulé Franzoesische Koepfe (Têtes Française). On y présentait six grands hommes de notre pays, considérés comme tout à fait représentatifs du génie français. C'étaient Clemenceau, Poincaré, Foch, Briand, Doumergue et Verdier. Le populaire ne s'y trompait pas. Beaucoup d'ouvriers parisiens auraient approuvé cet homme du faubourg qui disait, en 1936 : « Nous avons la chance d'avoir deux grands chefs : Blum et Verdier ».
Dès son accession à la chaire de saint Denis, la légende l'idéalise. Il est le Pauvre sulpicien arraché à la solitude des Carmes pour devenir le Chef de l'Église de France (disent les journaux). Il pleure en apprenant son épiscopat inattendu.
Il est la Créature du Pape (mot qu'il aimait à répéter sans prendre souci de ce qu'il avait d'un peu désagréable). Dans tout ceci il y a un harmonieux mélange de vrai et de faux. Mais c'est justement ce qu'aime le grand public.
Faut-il rappeler la silhouette du prélat ? Au physique, ses portraits qu'on trouve un peu partout, lui donnent des traits peu réguliers mais qui gardent un certain charme. Au moral, il y a en lui du mystère. Bonté et délicatesse émergent, ainsi que foi et piété. Mais il est d'une habileté exceptionnelle à ensorceler l'interlocuteur. Tout lui est facile. Honor, onus.
L'esprit est, chez lui, d'une radieuse lucidité. en un clin d'œil, il a jugé un homme, une situation... un péril à éviter. Le style n'est jamais assez châtié pour qu'il puisse prétendre sérieusement aux honneurs académiques. Mais il a des mots étincelants de justesse et d'opportunité. Une note d'émotion colore souvent ses phrases limpides. L'écriture surtout est admirable. On y découvre la note d'harmonie et d'élégance que son visage et sa parole ne trahissent pas. « Tout est musique », a dit je ne sais plus qui. C'est vrai. Un grand homme ne peut pas être complètement dissonant. C'est quand il tient la plume — ce qu'il a tant aimé faire — que le cardinal Verdier livre aux regards la beauté de son âme.
Dans le domaine politique, les années 30 sont ce que nous savons tous : la marche lente à la catastrophe. Il y a quelques soubresauts. 1934 apporte le fameux 6 février (suivi de sa réplique qui ensanglante la capitale). Le Front populaire de 1936 procure à la Nation un mieux-être social indéniable. Le malheur est que l'on ait oublié alors cette transcendance du politique qu'un Mussolini et un Hitler clament quotidiennement. L'insouciance égoïste d'une foule de gens heureux, l'aveuglement des partis, le désordre social engendré par la crise mondiale ont été causes de notre ruine. Non, les années de facilité n'ont pas été belles. La note de lumière qu'elles conserveront malgré tout, elles la doivent à l'Église catholique et tout spécialement au cardinal Jean Verdier.
Il a moins à faire que ses prédécesseurs pour rapprocher l'Église de l'État. La Troisième République finissante offre aux évêques presque autant de banquets, de wagons-salons et de légions d'honneur que le Second Empire. Seul le problème de l'École demeure épineux. Dans ce domaine l'archevêché a de grands projets qui trouvent quelque audience, rue de Grenelle, mais que la guerre empêchera d'aboutir. La question du concordat alsacien est agitée, de façon malencontreuse en 1936, comme elle l'avait été en 1925. Monseigneur Verdier s'emploiera adroitement à dissiper la menace, et le conflit d'un instant sera vite apaisé.
La vraie ambition du cardinal est de renouer le pacte millénaire de l'Église avec le peuple. Il ne sacrifiera rien à ce vaste programme et son action en sera sans cesse inspirée.
Cherche-t-il à calmer les esprits, en juin 1936 ? C'est pour permettre aux ouvriers de gagner la bataille « en faisant l'économie d'une révolution ». Entreprend-il la construction de cent dix nouvelles églises ? 4 C'est, évidemment, pour faciliter au peuple des faubourgs et de la banlieue la pratique religieuse. C'est aussi pour procurer du travail à des milliers de chômeurs et ouvrir de nouveaux Ateliers nationaux plus modestes, mais plus efficaces que ceux de 1848. On ne peut, en quelques lignes, retracer toute une histoire qui mériterait un gros volume. Mais le leitmotiv de son pastorat est évident.
Les visites qu'il fait aux paroisses de banlieue et de faubourg ont un succès triomphal. Le peuple reconnaît en ce prince de l'Église un des siens. Mieux, la silhouette de l'archevêque si affable, si paternel pour les petits, si accessible à tous, lui paraît vraiment évangélique. Il s'en réjouit et, par là, se rapproche de Dieu. Qui pourra dire le nombre de cœurs que le cardinal Verdier a touchés au cours de ses visites et quelles blessures il a calmées ! Sa parole, rendue plus chaude encore par l'accent ensoleillé du Rouergue, est écoutée avec avidité. Elle prêche la confiance, l'optimisme. Elle exalte la beauté de la vocation ouvrière. Elle réclame la justice. Elle chante la France avec une foi patriotique qui trouve de profondes résonances dans l'âme populaire. Elle rend sensible la présence du Bon Dieu et fait monter sur les lèvres la prière.
Le cent trente-troisième successeur de saint Denis a été vraiment l'apôtre direct de son peuple. C'est peut-être son plus beau fleuron.
Son habileté à pénétrer dans tous les milieux, même les moins cléricaux, l'adresse charmante qu'il déploie alors, ce mélange de distinction et de bonté qui caractérise son attitude, le rendent attirant. Son esprit étincelant 5, sa haute culture, sa brillante intelligence lui donnent du prestige aux yeux de tous.
Ses voyages au loin font de lui un ambassadeur inégalé. À Dublin, à Carthage, à Buenos-Aires, aux États-Unis, au Canada, à Prague, à Budapest, à Dakar, à Alger il accomplit heureusement les missions qui lui sont confiées. À Rome, ses passages sont toujours remarqués. Le Pape Pie XI le considérera vraiment comme un des plus éclairés parmi ses frères dans l'Épiscopat, et comme un de ses fils de prédilection au sein du Sacré Collège. On lui attribuera une influence assez considérable sur ses collègues au moment du conclave de 1939.
Ses voyages en France ont aussi une signification profonde. Le Pape l'a chargé d'organiser une Action Catholique nationale. Il faut, pour cela, qu'un climat de collaboration étroite se crée entre les diocèses. Rien n'y contribuera plus que les visites de l'archevêque de Paris. Il saura donc se prodiguer pour mieux jouer son rôle de ciment de l'Épiscopat français. Les occasions ne manqueront pas. Fêtes de saints, pèlerinages, congrès, centenaires d'abbayes, sacres d'évêques lui permettront de réaliser une sorte d'ubiquité dont certains ont pris ombrage mais qui était inhérente à sa mission. Le fruit de tous ces labeurs sera la constitution de L’Action Catholique Française. Du haut lieu de Montmartre, le zèle et le tact exceptionnels de S. Exc. , Monseigneur Courbe opéreront des miracles de synchronisation. Plus que tous ses prédécesseurs, le cardinal Verdier a travaillé à la cohésion de l'Église de France. Il l'a fait pour répondre aux désirs formels du Pape.
Sous ce grand pontificat, la vitalité religieuse de Paris demeure intense. Certes, l'élan merveilleux des années 20 s'est un peu ralenti. La crise mondiale a rompu l'équilibre de bien des vies. Les rugissements de Hitler sont comme les grondements du volcan qui incitent les riverains à s'amuser pendant qu'il en est temps encore. La jeunesse a perdu de son élan. Les tristes années 39 et 40 sont proches. Mais un rapide coup d'œil sur les fastes de ce règne épiscopal ne manque pas d'être édifiant.
1930 voit Montmartre devenir un centre international de pèlerinages. On y célèbre de plus, l'octave de prières pour l'unité de l'Église, avec une ampleur nouvelle à Paris.
En 1931 a lieu l'Exposition coloniale, brillante réalisation du Maréchal Lyautey. Le pavillon des Missions y figure en excellente place. C'est un des centres d'attraction les plus visités. Le ministre des colonies y prononce ces paroles très remarquées qui semblent donner une empreinte spiritualiste à la grande entreprise du Bois de Vincennes. « Pour beaucoup, la grande émotion sera ici ».
Signalons, au hasard des chroniques, le centenaire de la Liberté d'Enseignement (conquête des Montalembert, de Coux et Lacordaire en 1831), la promotion de Monseigneur Roland-Gosselin au siège épiscopal de Versailles, l'organisation d'une messe à Notre-Dame des Victoires pour la paix, à laquelle le Chancelier allemand Brüning et le ministre français Champetier de Ribes assistent côte à côte.
1932 est la grande année pour les Cœurs Vaillants. Le Mouvement chrétien de l'enfance se fait connaître au public par une manifestation très réussie au Trocadéro.
1933 compte, à son actif, le centenaire des Conférences de Saint-Vincent de Paul qui attire à Paris des étrangers de marque dont le Président de l'Eire, M. de Valera. Le cardinal Verdier est légat du Pape. L'Hôtel de Ville donne une grande réception en son honneur.
Cette année voit aussi la fondation des Petits Frères du Sacré-Cœur. Les disciples du Père de Foucauld reçoivent solennellement l'habit à Montmartre des mains du cardinal Verdier.
1934 se signale par les premiers essais de Troisième an sacerdotal et la multiplication des Noëls Routiers dans les faubourgs et en banlieue.
1935 est l'année du sacre de Monseigneur Choquet et de Monseigneur Beaussart. Le cardinal va à Prague et à Bruxelles (pour le congrès jociste mondial). On célèbre le troisième centenaire de la province de Paris des Carmes déchaussés ; le dixième anniversaire du Groupe d'entraide sacerdotale (sorte de club de jeunes prêtres, extrêmement bienfaisant, animé par l'abbé Courtois). On joue sur le parvis de Notre-Dame le Vray mystère de la Passion d'Arnould Gréban et en Sorbonne les Théophiliens donnent le Jeu d'Adam et Eve.
En 1936 a lieu le cinquantenaire de l'A. C. J. F. Une grande cérémonie au parc des Princes réunit vingt mille jeunes, sous la présidence d'une dizaine de cardinaux dont les archevêques de Malines, de Prague et de Philadelphie.
Le 19 septembre meurt saintement à Paris le premier aumônier général des Scouts de France, le chanoine Cornette. Il est remplacé par le T. R. P. Forestier, dominicain originaire du diocèse. C'est ce dernier qui accueille à Paris, à la tête de dizaines de milliers de Scouts et de Guides, le fondateur du scoutisme mondial, Lord Robert Baden Powell (13 décembre 1936).
En 1937 ont lieu de nombreux événements importants. L'Exposition universelle des Arts et Techniques, retardée par les grèves, est cependant une réussite brillante. L'Église y est présente grâce au Pavillon pontifical » construit par Tournon qui est une sorte de réplique du Pavillon des Missions, de 1931.
Le dixième anniversaire de la J. O. C. française groupe par dizaines de milliers les jeunes ouvriers chrétiens au Parc des Princes. Un souffle de spiritualité puissant anime l'assemblée. C'est le zénith de l'enthousiasme jociste à Paris.
Jécistes et gymnastes de la F. G. S. P. F. se réunissent aussi à Paris durant l'année 1937 qui voit le cardinal Verdier organiser une œuvre en faveur des réfugiés espagnols (la guerre civile fait rage, outre Pyrénées).
Mais l'événement le plus émouvant est la venue à Paris de S. S. le Pape Pie XII qui est encore le cardinal Pacelli, secrétaire d'État de Pie XI et Légat pontifical au Congrès Eucharistique National de Lisieux. Reçu avec des honneurs royaux par le gouvernement du Front Populaire, celui qui allait, quelques mois plus tard devenir le chef de l'Église Universelle, séduit les Parisiens par la distinction souveraine de sa personne, traverse la capitale aux cris prophétiques de « Vive le Pape », et, le 13 juillet 1937, à Notre-Dame de Paris, donne un lustre nouveau à la chaire de Lacordaire en y prononçant un Appel à la nation française, qui est une des grandes pages de notre littérature oratoire.
1938 est marquée par la nomination de Monseigneur Chevrot au poste de conférencier de Notre-Darne. C'est la première fois qu'un curé de Paris remplit cette mission. Le clergé parisien est à l'honneur. L'Évangile aussi. Monseigneur Chevrot joint avec un rare bonheur sa dévotion envers la Parole de Dieu à un culte exquis de la simplicité et de la clarté françaises.
L'Action Catholique poursuit sa marche en avant. Les Âmes vaillantes viennent y prendre place ainsi que la J. I. C. F. (Jeunesse Chrétienne féminine de la bourgeoisie) qui inaugure ses congrès — si chargés d'intensité religieuse et de fièvre apostolique. La J. E. C. réunit à la salle Wagram, sous la présidence de M. Claudel, des milliers de lycéens. Les étudiants de la F. P. E. C. font, à Chartres, le premier de ces magnifiques pèlerinages qui bouleverseront tant d'âmes généreuses.
S. Exc. Monseigneur Beaussart donne, en Europe centrale, une brillante série de conférences et, last but not least, le cardinal Verdier assiste, à la Comédie-Française à une représentation d'Esther. La maison de Molière est relevée de la demi-excommunication dont elle était, si injustement, la victime. En un éclair, s'esquisse une réconciliation posthume entre la grande littérature dramatique du XVIIe siècle et l'Église. Le cardinal Verdier a fait là un geste, sans lendemain peut-être, mais qui laisse dans le cœur de tous ceux qui aiment nos grands classiques, un sillage d'espérance.
1939 est l'année du congrès Jaciste, de la nouvelle translation de la Couronne d'Épines à Notre-Dame, du treizième centenaire de Dagobert à Saint-Denis, celle aussi de l'assemblée eucharistique d'Alger où l'archevêque de Paris noue des contacts remarqués avec les chefs religieux de l'Islam. À l'été, Monseigneur Beaussart s'embarque pour New-York avec un groupe d'étudiants français.
Puis, c'est la guerre.
Depuis des mois déjà, l'orage gronde. Hitler a foulé aux pieds la Tchécoslovaquie, si chère au cœur du cardinal Verdier. Désormais le chef de l'Église de Paris va faire figure de Résistant avant la lettre. Dans un message à l'archevêque de Malines, en 1938, il dénonce avec vigueur le racisme, faisant écho aux solennelles condamnations de l'Encyclique Mit brennender Sorge. Cette lutte spirituelle va prendre sans cesse plus d'ampleur. D'autres documents, d'autres démarches irriteront le tyran des bords de la Spree. Quand il sera maître de Paris, en juin 1940, il lancera sa police à la recherche des dossiers du grand Cardinal qu'il veut voir inculpé dans le procès des fauteurs de guerre et des ennemis de l'Europe.
Il sera trop tard.
Le 9 avril 1940, avant l'agonie de l'Armée française, le cardinal Jean Verdier avait rendu son âme à Dieu. La mort l'avait délivré de Hitler et des hontes de la défaite. Elle devait lui permettre d'accueillir dans l'autre monde les vingt jeunes prêtres tombés au champ d'honneur, phalange sacerdotale d'une exceptionnelle valeur.
Quelques semaines après, mourait aussi la Troisième République, presque réconciliée avec l'Église...
Par un destin curieux, ce régime longtemps persécuteur a été solidaire, dans la mort, d'un des grands archevêques de Paris qui, dans leur amour pour la France, ont su renouveler avec magnanimité, le geste divin du Christ absolvant la pécheresse de l'Évangile.
Monseigneur Jean Rupp, in Histoire de l’Église de Paris (1948)

1. De bons esprits prétendent qu'il avait aussi conscience des lacunes de sa culture.
2. C'est actuellement le Ministère du Travail.
3. Plus encore que les mitres, les camails de chanoines ont été départis avec une largesse déconcertante pendant les années 1920 à 1940. Une promotion de chanoines honoraires compta en 1926 vingt-cinq titulaires ! Le résultat est que le nombre des Honoraires, demeuré à peu près stable dans les vingt premières années du siècle, est passé dans les années consécutives de soixante-douze à cent quatre-vingt-cinq. Un dixième des prêtres de Paris est revêtu du camail !
4. S. Exc. Mgr Touzé, auxiliaire de Paris depuis 1943, a été le bras droit du cardinal Verdier dans cette œuvre admirable.
5. On voudrait pouvoir publier un florilège de ses mots d'esprit. Qu'on nous passe au moins cette réflexion qu'il faisait après une brillante réception mondaine où il y avait des têtes couronnées : « Nous étions sept princes, tous déchus, sauf moi... » et ce mot qu'il disait souvent au petit déjeuner : « Donnez-moi des nouvelles... vraies ou fausses, cela n'a pas d'importance ».