lundi 22 avril 2013

En aimant... Jean-Marie Élie Setbon, de la Torah à la Croix

La foi et la Loi
On me demande parfois ce qui distingue la foi juive de la foi chrétienne. Or, on ne parle pas de foi juive car dans le judaïsme, ce qu'on met en pratique, c'est la Loi. Le régime chrétien, c'est la foi en Christ ; le régime juif, c'est la Loi de Moïse. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de foi chez les Juifs, bien sûr que si, mais elle est beaucoup moins mise en avant, car c'est la pratique de la Loi qui est essentielle.
Par ailleurs, dans le judaïsme, Dieu ne rencontre pas un homme mais un peuple. Cela peut sembler théorique mais ça change tout dans la vie quotidienne. Le judaïsme s'est construit autour de la notion de peuple et pas d'individu. Chez les Juifs, c'est le peuple qui est élu ; chez les chrétiens, chaque homme et chaque femme est élu(e). Au mont Sinaï, Dieu s'adresse au peuple hébreu par l'intermédiaire de Moïse, mais il ne vient pas parler à chacun individuellement. Dieu s'adresse personnellement à Abraham, c'est vrai. Mais Abraham n'est pas le grand homme du judaïsme, beaucoup moins que pour les chrétiens. C'est Moïse, celui qui a transmis la Loi, le fondateur du judaïsme, la référence absolue. Le Christ, lui, va à la rencontre des personnes, une par une. Il interpelle chacun là où il est, et là où il en est dans sa vie : Simon-Pierre, la Samaritaine, Marie-Madeleine, Zachée, moi, vous. C'est suite à cette rencontre qu'ils ont envie de se mettre au service de la collectivité. Dans le christianisme, Dieu me regarde, et par ce regard, il me donne son amour, ses grâces. Ce regard miséricordieux me grandit, me rend meilleur. J'ai fait l'expérience qu'on ne peut aimer le nous, les autres, la communauté humaine universelle que lorsqu'on est en relation d'amour avec Dieu. Il est écrit dans le Talmud que la cause de la destruction du deuxième Temple et de la déportation des Juifs en dehors de la Terre sainte par les Romains vient de ce qu'il n'y avait pas d'amour entre eux. D'après certains rabbins, la construction du troisième Temple ne pourra se réaliser qu'à travers l'amour gratuit.
Certes, il est inscrit dans la Loi que les Juifs ont l'obligation d'aimer Dieu de tout leur cœur. On en parle, on l'écrit, on le lit, mais il est très difficile de le mettre en pratique concrètement puisque ce qui est important, c'est la Loi. Certes, on a le commandement d'aimer Dieu, mais peut-on commander à quelqu'un d'aimer ? On n'impose pas d'aimer. On invite à aimer en aimant. Et c'est en prenant conscience de l'amour de Dieu pour moi, dans les événements de ma vie, que j'ai envie de Lui être fidèle et de L'aimer. Je souhaite développer ce thème plus en profondeur dans d'autres livres.
La perfection ou la grâce
Quand j'étais Juif religieux, je ne croyais pas que Dieu m'aimait tel que j'étais. Maintenant que je suis chrétien, si ! Même si le chrétien doit essayer de s'améliorer, il ne compte pas sur ses forces humaines. L'effort du chrétien doit porter sur le temps qu'il consacre à Dieu dans l'oraison, cette prière silencieuse, ce face-à-face avec Dieu dans lequel il cherche à entrer en relation avec Lui. Car nous savons que c'est Sa grâce qui nous transforme, à condition que nous la laissions agir. Dans le judaïsme, si je puis dire, je ramais. C'était par mes propres forces et mon mérite, même si je croyais que Dieu m'aidait, que je pouvais devenir un juste. Le chrétien croit que Dieu travaille en lui. Son rôle, c'est de Le laisser faire et de se laisser faire. Je sais maintenant que notre volonté est faible ; notre volonté réside avant tout dans notre foi fidèle. Dans le judaïsme, je cherchais la perfection. Dans le Christ, je ne cherche pas la perfection. Comme Jésus l'a dit à Paul qui se plaignait de ses défauts : « Ma grâce te suffit, ma puissance se déploie dans ta faiblesse ». On n'a pas à s'inquiéter de ses imperfections mais à les accepter humblement en sachant que Dieu agit mystérieusement à travers elles. S'accepter tel que l'on est, avec ses défauts, ses blessures, ses faiblesses qui peuvent être une lourde croix à porter, et croire que Jésus-Dieu s'en sert pour ramener d'autres âmes à Lui, cela je ne l'ai jamais appris dans le judaïsme.
Et parce que c'est Jésus qui agit en nous, Jésus peut se révéler à qui il veut, même à des tout-petits, comme à Marguerite-Marie ou à Marthe Robin, qui n'avait rien d'extraordinaire, qui était simple et qui a reçu dans la chambre où elle était alitée des centaines de milliers de personnes. Il s'adresse aussi à des grands pécheurs comme Augustin, François d'Assise, Ignace de Loyola, Charles de Foucauld. Dans le judaïsme, pour que Dieu se révèle à un homme, il doit être pur, sage, formé à la mystique, scrupuleux dans l'application des lois. Rappelez-vous le mot condescendant des pharisiens et du grand-prêtre à Jésus : « N'es-tu pas le fils du charpentier ? »
Certes, la Bible raconte que Dieu guérit une veuve étrangère et un dignitaire perse. Mais les Juifs en furent scandalisés. Je me répète, mais c'est essentiel, dans le judaïsme, on ne croit pas que Dieu puisse parler à chaque personne. Dans l'Église, oui, Dieu peut me parler réellement pendant l'oraison. Même si, bien sûr, les paroles que j'entends doivent être vérifiées. Les grands saints comme Thérèse d'Avila ont bien parlé de cela. Le Pape Benoît XVI a dit, une fois, pendant l'Avent : « Le Seigneur nous embrasse tous dans son amour qui sauve et console ». Je n'ai jamais entendu un grand rabbin parler ainsi. Et pourtant, je ne suis pas un grand affectif, et Benoît XVI encore moins.
Pour Dieu ou en Dieu
« je ne vous appelle plus serviteurs, maintenant je vous appelle mes amis », dit Jésus à ses apôtres avant de mourir. Voilà la différence dont j'ai fait l'expérience. Jésus-Dieu nous appelle tous à une amitié avec lui.
Et moi aujourd'hui, maintenant que je suis chrétien, je peux vivre cette amitié profonde avec Lui bien que je sois pécheur. Plus encore, comme dit Paul, Jésus est notre grand frère. Dieu est notre frère ! Cela est impensable dans le judaïsme selon lequel, tous les soirs, nous sommes jugés lorsque nous dormons. Notre âme est jugée par Dieu et si la balance bascule du bon côté alors nous pouvons continuer à vivre pour accumuler des points en pratiquant la Loi. Il n'y a pas de relation d'intimité et d'amitié avec Dieu au quotidien quand on est Juif, sauf pour quelques grands justes dont nous parlent les livres saints. Alors que Jésus nous appelle tous à participer à sa vie divine, à vivre en Lui comme il vit en nous, à changer ma vie naturelle en vie surnaturelle, à la diviniser par mon lien à Dieu : c'est fou tout de même ! Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu, écrivaient saint Irénée au IIe siècle et saint Athanase au IVe siècle. De même que le pain consacré est Son Corps, de même quand nous mangeons l'hostie consacrée, nous devenons son Corps. Dieu nous invite à devenir participants de la nature divine, comme dit saint Pierre dans sa seconde lettre. Dans le judaïsme, c'est différent : je fais des actes pour Dieu. Mais je ne participe pas réellement à sa vie divine. Jésus a dit : « Demeurez en moi et moi je demeure en vous ». L'essentiel est cette relation à Dieu.
Le Grand pardon ou le pardon quotidien
Mes enfants m'ont fait remarquer que j'étais plus enclin à pardonner maintenant. Il est entendu que le pardon existe dans le judaïsme. Mais il ne se vit complétement que dans le Christ qui nous demande de pardonner soixante-dix fois sept fois la même offense faite par la même personne ! C'est-à-dire que je dois essayer de pardonner inlassablement à quelqu'un qui me ferait du tort tous les jours. Mais je ne peux pas pardonner par mes propres forces. Certaines choses sont humainement impardonnables. Comme le rapporte saint Jean, Jésus a dit : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire ». Voilà encore une grande différence avec le judaïsme : en tant que chrétien, si j'arrive à pardonner, je n'en tire aucun orgueil, je sais que ça ne vient pas de moi, j'y ai mis de la bonne volonté mais c'est la grâce de Dieu en moi qui agit. Cela nous vient de Jésus qui dit sur la croix : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font ». Lorsqu'on expérimente le pardon de Dieu sur soi à travers la confession, on comprend beaucoup de choses, et on entre dans une logique de miséricorde envers les autres.
Une fois par an, les Juifs demandent pardon à Yom Kippour pour toute l'année. Par exemple, j'envoyais ou recevais un texto de quelqu'un qui me demandait pardon pour une crasse qu'il m'avait faite. Mais durant l'année, il ne se passait rien dans l'ordre du pardon. Demander pardon ou pardonner une fois l'an ne suffit plus. Jésus nous emmène plus loin ! Pardonner, c'est une façon de vivre au jour le jour. Avant de venir me voir, dit Jésus, à la messe par exemple, si tu as un conflit avec ton frère, va le trouver et reviens me voir ensuite. Jésus nous demande d'aller jusqu'à pardonner à nos ennemis et d'aimer ces ennemis. Cette idée est tout à fait étrangère au judaïsme. On hait ses ennemis. Bien sûr, c'est humainement impossible d'aimer ses ennemis, mais Dieu en moi me permet de vouloir leur bien, de leur pardonner — ce qui ne nous empêche pas d'affirmer nos idées et de combattre pour elles.
Je n'ai jamais eu de mal à me confesser, grâce à Dieu, bien que cette pratique me fût étrangère. Le prêtre ne me juge pas, il me donne le pardon de Dieu. « Je ne suis pas venu pour condamner le monde mais pour le sauver », a dit Jésus. C'est merveilleux, on peut se confesser à n'importe quel prêtre, on peut tout dire et on est pardonné. Je n'avais jamais pu parler de mon intimité avec un rabbin. C'est très important de pouvoir se livrer, en toute confiance, pour marcher avec Dieu et en Dieu, avec son humanité pécheresse. Le regard du rabbin et celui du prêtre sont totalement différents. Les Juifs ne se livrent pas à cœur ouvert au rabbin de peur d'être jugés par la communauté.
Persécutions
Je sais que bien des chrétiens ou des personnes qui portaient le nom de chrétien ont fait du mal au peuple juif, voulant les convertir de force en les menaçant de mort. Et la démarche de repentance de Jean Paul II a été formidable et exemplaire. Bien sûr, il y a des gens d'Église qui se sont mal comportés mais combien aussi ont fait de belles choses pour les Juifs de France. Il suffit d'aller à Jérusalem à Yad Vaschem pour le voir. Le commissaire de police qui a sauvé la famille de ma mère était un goy. Et comment les Juifs américains se sont-ils comportés pendant la guerre envers leurs frères Juifs européens ? Je ne veux pas faire de polémique mais il faut que les relations entre Juifs et chrétiens soient fondés sur la liberté de parole et la vérité.
Et je ne peux non plus ignorer les souffrances de mes premiers frères juifs convertis au Christ qui ont vécu le martyre de la part de leurs propres frères juifs. Je n'ai pas à les juger, je ne suis pas Dieu. J'ai à pardonner. Mais regardez, de nos jours, les Juifs israéliens convertis au Christ sont obligés de se cacher, et pourtant Israël est une société démocratique. Aujourd'hui encore, les Juifs prient une dix-neuvième bénédiction qui a été ajoutée à la prière principale des dix-huit bénédictions. Et cette prière est en fait une malédiction prononcée sur les Juifs convertis au Christ. Au XXIe siècle, des Juifs maudissent encore trois fois par jour les Juifs devenus chrétiens, et je ne devrais pas le dire ? Non, je n'ai pas honte de ma conversion. On voudrait me culpabiliser parce que j'ai renié mon peuple mais je ne renie rien ni personne. Je sais très bien d'ailleurs que si demain se levait un autre Hitler je devrais me cacher, car Juif converti ou non, je serais pourchassé.
La communauté ou le monde
Les Mère Teresa n'existent pas dans le judaïsme. Dans le christianisme, la notion de service est centrale. Chaque chrétien doit être serviteur comme Jésus en a donné l'exemple en lavant les pieds de ses disciples, la veille de sa mort. Dans le judaïsme orthodoxe, on ne trouve pas de femmes ni d'hommes qui partent dans des bidonvilles prendre soin de toute personne, sans distinction de religion, simplement pour apporter gratuitement amour, compassion, réconfort. Parce que l'accent est mis davantage sur la relation à la Loi que sur la relation de personne à personne. Malgré sa noblesse et son érudition, saint Paul dit qu'il s'est fait serviteur pour tous et pour le Christ. Alors qu'il aurait pu bénéficier de tant d'honneur en restant Juif. Je n'ai jamais entendu un rabbin me dire de me faire serviteur de mon frère. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas d'entraide chez les Juifs. Mais Jésus nous demande plus que d'aider celui qui nous est proche et que nous aimons. Les païens aussi s'entraident entre personnes de même famille ou de même clan.
L'homme ne peut vivre sans amour. Sa vie est privée de sens s'il ne reçoit pas la révélation de l'amour, s'il ne rencontre pas l'amour de Dieu pour lui. Dans le judaïsme ultra-orthodoxe, je n'ai pas fait l'expérience de ce regard d'amour. C'est vrai que les Juifs essaient d'appliquer le commandement : Tu aimeras ton Dieu. Mais puisque l'accent n'est pas mis sur une relation personnelle d'amour avec Dieu, ce commandement ne peut se vivre concrètement.
En devenant chrétien, j'ai appris à aimer l'autre, l'autre en tant que tel et pas seulement parce qu'il est membre de ma communauté. Cela a été une révolution, une nouvelle naissance intérieure, cela m'a donné un regard neuf, un cœur neuf, des sentiments neufs. Aujourd'hui je suis sensible aux événements du monde, à tous les événements et pas seulement à ceux qui touchent le monde juif, et je prie de tout mon cœur pour le monde. Je prie lorsqu'il y a des êtres humains qui souffrent de par le monde. Cette attitude, je ne l'ai jamais eu en tant que Juif. On ne m'a pas éduqué ainsi. Il n'y en avait que pour le peuple juif et Israël. Même si de temps à autre, on prie pour le pays dans lequel on habite ou les gens qui nous gouvernent.
Mais faire une prière spontanée en famille pour des êtres humains qui souffrent, cela ne se pratique pas. J'ai maintenant cette grâce d'aimer tout le monde, sans sélection. Or dans le judaïsme, on apprend à aimer les Juifs mais à considérer que les autres nous veulent du mal. Je regrette de devoir le dire, mais c'est ce que j'ai vécu.
Quelle religion dit qu'il faut aimer ses ennemis, quelle religion dit que Dieu, parce qu'il m'aime, souffre pour moi, comme une mère ? Le Christ m'enseigne d'aimer les pécheurs ; pas le judaïsme, même si, c'est vrai, certains Juifs aujourd'hui vont tenter de ramener à Dieu leurs frères juifs mécréants. Pour aimer tout être humain, on a besoin de la Grâce de Dieu, sinon, c'est impossible ! Ma conversion a changé le regard que je porte sur les hommes. Pour le dire autrement, quand j'étais Juif pratiquant, Dieu était loi et la Loi sépare le pur et l'impur, les purs et les impurs. Le Dieu révélé par le Christ est amour et l'amour accueille l'autre comme il est.
Pour Saul, Dieu n'entend que les prières des Juifs ; pour Paul, Dieu est là pour tous et entend tout le monde. Une barrière, une forme de protectionnisme sont tombées. Je vis la même chose que Paul. Il faut prier pour les enfants juifs qui sont morts dans l'atroce tuerie de Toulouse en mars 2012, et je prie pour eux, mes frères, et leur famille, mais aussi pour les trois filles roms fauchées sur l'autoroute ce jour-là, et pour les femmes et les enfants qui ont perdu leur père militaire les jours précédents. Je prie pour que mes frères de chair ouvrent les yeux sur les souffrances du monde et pas seulement sur les souffrances des Juifs. Jésus a enlevé le mur de la haine entre Juifs et païens, Paul nous l'a dit. Nous chrétiens devons être au-dessus de la mêlée, car nous ne sommes plus du monde. Nous devons porter le message d'amour et prier pour tous sans distinction de race, de condition, de religion.
Prière codifiée ou prière spontanée
Dans le christianisme, chacun peut vivre le silence intérieur avec Dieu et en Dieu, pendant une messe ou une retraite, ou dans le secret de sa chambre. Dans le judaïsme, je n'ai jamais entendu parler d'une relation personnelle à Dieu dans le silence intérieur. On nous parle de Dieu, à travers la théologie, l'exégèse des textes. Mais on étudie Dieu comme un objet de science. Certains chrétiens d'ailleurs peuvent tomber dans le même travers. Pour que la Parole de Dieu nous transforme, et elle peut nous transformer, réellement, il faut entretenir un rapport moins intellectuel, plus vital, amoureux je dirais, avec elle. On doit prendre conscience que cette parole donne vie, qu'elle me nourrit au sens fort, comme un aliment de l'âme. Mais cela ne peut se réaliser que si on laisse la grâce nous travailler dans le silence. La prière juive est différente de cette oraison silencieuse à laquelle le Christ nous invite. Ce n'est pas la compréhension d'un thème dans un texte sui me fait grandir dans l'amour d'autrui ou de Dieu. Être seulement une tête en théologie ne fait pas grandir dans l'amour. La théologie est au service de la contemplation. L'exemple de saint Thomas d'Aquin en ce domaine est magnifique.
Est-il plus facile d'être Juif ou chrétien ?
Beaucoup de Juifs pensent que j'ai cherché la facilité en devenant chrétien. Ils pensent que j'ai craqué parce que c'était trop dur d'élever seul six enfants, ou parce que j'étais fragile psychologiquement et que j'avais besoin de respirer, d'aller voir ailleurs. À cause des manifestations surnaturelles que j'ai vécues, ils disent que tout cela sort de mon imagination. Mais je garde bien les pieds sur terre, je ne suis pas sur un nuage, je continue à souffrir et à vivre des épreuves et un combat spirituel intense comme chaque chrétien par rapport à la foi. Franchement, au regard des ennuis que j'ai eus à cause de ma conversion qui m'a coupé de ma communauté, de mes racines, et vu comment l'Église est considérée aujourd'hui, je n'ai pas choisi la facilité. Il me semble que Pierre, Jean, Etienne ou Paul n'ont pas choisi la facilité en suivant le Christ après sa mort !
Ici, je dois reconnaître que j'ai la nostalgie d'une forme de vie communautaire. Pas le communautarisme qui enferme et exclut, mais la communauté de vie qui réchauffe, enracine, enseigne, nourrit et envoie ses membres vers le monde. Dans les paroisses que j'ai connues, je n'ai pas trouvé cette vie communautaire. Je sais qu'elle existe en certains endroits mais trop rarement. À la fin de la prière à la synagogue, il y a un apéritif par exemple. Or un chrétien seul est un chrétien en danger. Cela ne suffit pas d'avoir une famille. Les adolescents surtout ont besoin de cette famille élargie qu'est une communauté fraternelle. De l'extérieur, les lois juives paraissent contraignantes. Mais la vie chrétienne, si nous voulons la vivre jusqu'au bout, est plus crucifiante encore, plus exigeante humainement, car l'amour demande un dépassement continuel de soi, il engage tout l'être, ce que n'exige pas la pratique de la Loi.
Lorsqu'on est chrétien et qu'on vit un gouffre sur le plan de l'âme humaine, l'angoisse, un sentiment de néant ; on a l'impression d'être dans le vide. On n'a rien à quoi se rattacher, si ce n'est à Dieu Jésus. Mais dans ces moments-là évidemment, on ne Le sent pas. Un Juif, lui, se raccroche toujours à la pratique de la Loi qui rythme chaque heure de sa journée, comme les barreaux d'une échelle. Le chrétien n'a pas d'échelle : il n'a que les bras de Jésus qui l'élève comme un ascenseur, pour reprendre la métaphore de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus. Tout mon rapport à Dieu passait par la pratique de la Loi. Maintenant que je suis chrétien, j'ai une relation personnelle à Dieu. Mais lorsque pour telle ou telle raison, cette relation est voilée, quand je ne ressens plus la présence de Dieu, je n'ai plus rien à quoi me raccrocher de sensible, de concret, comme à cette minutieuse pratique quotidienne juive. Être chrétien m'a permis de me retrouver face à moi-même, de me regarder tel que je suis, bien faible. Il n'y a que moi et Lui. Dans le judaïsme, la Loi s'interpose. On n'est jamais face à soi-même dans sa nudité, sa pauvreté. On est face à la Loi, pas face à soi, à la Loi qu'on applique et qui risque de nous rendre très orgueilleux parce qu'on se croit meilleur que les autres.
Toute la relation du chrétien à Dieu est fondée sur la tendresse et l'amour. Lorsqu'humainement il ne ressent plus l'amour ou la tendresse de Dieu, et ça arrive souvent — regardez mère Teresa, cinquante ans de nuit intérieure — il n'a rien à quoi se rattacher qu'à un acte de volonté dans la foi au Dieu Amour. Alors que le Juif s'attache à la Loi. C'est plus dur d'être chrétien que d'être Juif, parce que c'est plus dur d'aimer que de suivre une Loi.
Depuis que je suis chrétien, je suis aussi plus exposé au danger parce que la barrière de la Loi et le ghetto de la communauté ne me protègent plus des tentations. Avant je vivais dans une bulle. Le Juif a des tentations bien sûr mais comme il vit dans un ghetto, il en a moins. On ne noue pas réellement de lien d'amitié avec les goys parce qu'on considère qu'ils sont impurs. On s'en garde. Et puis on est protégé par la communauté : le regard de la communauté sur chacun de ses membres est très fort. On se sait surveillé. Comme un enfant par ses parents. Quand on devient chrétien, c'est comme si on devenait adulte. On n'a plus personne pour nous dire : fais ci, fais ça, fais pas ci, fais pas ça, et pour nous condamner si on fait mal. C'est pour cela que c'est bien plus dur d'être chrétien : on est libre !
Un Juif peut vivre en France comme un étranger intérieurement, il n'est pas impliqué dans ce qui se passe autour de lui. Il ne se laisse pas atteindre, ni remettre en question par ce qui vient du dehors de la communauté. La Loi et la communauté forment une carapace invisible autour de lui et le protègent de tout ce qui est impur. Il est beaucoup moins exposé aux tentations extérieures. Mais du coup, on ne grandit pas dans l'humilité. C'est peut-être pour cela que le Juif pratiquant est parfois arrogant. Mais ça arrive aussi à des chrétiens qui ne s'appuient que sur leurs propres forces, ou à ceux qui ont reçu de grandes grâces et qui oublient que leurs dons leur viennent de Dieu ! Des catholiques peuvent se comporter comme des Juifs dans l'application de la loi morale. Pourtant saint Paul nous l'a dit et je le répète : « Ma grâce se déploie dans ta faiblesse ». Dieu se sert mystérieusement de nos faiblesses et de nos défauts.
Dieu de Moïse et Dieu de Jésus
On a tendance à croire que le Dieu des Juifs est le même que le Dieu des chrétiens. Oui bien sûr, et non pas du tout : cela dépend de quel point de vue on se place. Un Dieu trinitaire n'est pas concevable dans le judaïsme, ni un Dieu qui me rejoint dans mon humanité pécheresse, ni un Dieu qui se fait homme et dit qu'Il est venu non pas pour être servi mais pour servir, ni un Dieu qui meurt d'amour pour moi, ni un Dieu qui ne juge pas mais qui sauve. « Je ne suis pas venu pour juger le monde mais pour le sauver ». Je radote, mais cette phrase de Jésus n'est pas concevable pour un Juif orthodoxe. Ni un Dieu qui m'aime et me prend tel que je suis avec mes manquements, mes tentations, mes failles, mes rechutes. Ni un Dieu qui respecte mon choix et ne s'impose pas à moi.
L'idée d'un Dieu qui m'a aimé le premier avant que j'aie fait quoi que ce soit pour Lui n'est pas familière aux Juifs, même s'Il s'est révélé par endroit dans la Bible. Dans le judaïsme, pour que Dieu m'aime, je dois appliquer à la lettre la Loi et plus je pratique la Loi plus je suis aimé de Dieu. C'est donnant donnant. D'ailleurs il y a des chrétiens qui en sont restés à cette idée-là. Ils n'ont pas intégré la bonne nouvelle de Jésus que Dieu nous aime paternellement. Avec le Dieu chrétien, j'ai découvert un autre Dieu, un Dieu qui m'aime pour ce que je suis, ce qui n'exclut pas bien sûr que je mène une vie morale puisque les règles morales sont l'école de l'amour. C'est tout le sens du « Aime et fais ce que tu veux » de saint Augustin. Une fois qu'on vit dans l'amour, on n'a plus besoin d'appliquer des lois extérieures, on les a intégrées. Ainsi, aller à la messe n'est plus une obligation mais une nécessité vitale qui découle de l'amour.
Comme a dit saint Paul, je m'enorgueillis de mes faiblesses car je sais que Dieu agit dans mes imperfections. Il n'a pas besoin que je sois parfait pour agir en moi, me transformer, corps, âme et esprit, par son amour. On a du mal à comprendre cela parce qu'on a été éduqué, même à l'école laïque, au mérite. J'insiste sur ce point pour qu'on comprenne bien la fine pointe de la révolution qu'a apportée le Christ, mais je ne veux pas opposer judaïsme et christianisme car Jésus ne l'a jamais fait. Jésus s'est opposé au comportement légaliste. Comme je le disais tout à l'heure, il me semble que le christianisme est au judaïsme ce qu'est un fils pour sa mère. Il restera toujours le fils de sa mère et l'honorera, mais pour qu'il puisse vivre, il doit s'en séparer. Alors seulement, le fils apporte quelque chose de neuf.
Même si mes frères juifs me disent que je me suis fourvoyé, je préfère ma vie nouvelle à l'ancienne, qui était plus rassurante mais moins vraie. Depuis que je suis baptisé, l'Esprit Saint a produit en moi ses fruits : amour, joie, paix, bienveillance, foi, liberté. J'ai vécu des épreuves et j'en vivrai d'autres. Je sais que je continuerai à pécher, cela fait partie de la condition humaine, mais je sais aussi que notre Dieu si paternel sera toujours là pour me relever, me pardonner et m'aimer. L'essentiel est là. J'aimerais vous livrer en conclusion une prière de mon grand frère saint Paul, lui qui a été embrasé par Jésus et qui lui a dit oui, renonçant à ses certitudes et à son statut social enviable. Je fais mienne cette prière qui nous invite à croire que Dieu peut réaliser en nous infiniment plus que ce que nous pouvons imaginer. Il veut nous donner infiniment plus que ce que nous demandons :
Je fléchis les genoux devant le Père, qui est la source de toute paternité au ciel et sur la terre. Lui qui est si riche en gloire, qu'il vous donne la puissance par son Esprit pour rendre fort l'homme intérieur. Que le Christ habite en vos cœurs par la foi ; restez enracinés dans l'amour, établis dans l'amour. Ainsi vous serez capables de comprendre avec tous les fidèles quelle est la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur... Vous connaîtrez l'amour du Christ qui surpasse tout ce qu'on peut connaître. Ainsi vous serez comblés jusqu'à entrer dans la plénitude de Dieu. Gloire à Celui qui a le pouvoir de réaliser en nous par Sa puissance infiniment plus que nous ne pouvons demander ou même imaginer, gloire à Lui dans l'Église et le Christ Jésus. Amen »
(Lettres aux Éphésiens, chapitre 3, versets 14-21).

Méditations inspirées de saint Jean de la Croix
Ô Jésus, ô mon Jésus, ô mon Dieu,
Comme je te l'ai dit, ô mon Jésus, mon amour sera total, en plénitude,
Non seulement lorsque mon âme quittera mon corps et mon vieil homme,
Mais plus encore lorsque, par la grâce de ta résurrection,
Je ressusciterai par Toi et en Toi !
Et pourtant, ô Jésus, comme tu es bon,
Comme ta bonté est infinie,
Car cet amour imparfait que je te donne,
Cette relation imparfaite vu ma condition humaine, Te rafraîchit !
Elle est une joie pour Toi !
C'est fou ô mon Dieu !
Je t'ai blessé et je te rafraîchis !
Cet amour que je te montre dans ma contemplation, dans mon adoration,
Mais aussi dans ma journée, dans mes activités quotidiennes, te blesse,
Te blesse d'amour pour moi.
Ainsi, ô Jésus, voilà notre croix mutuelle :
Moi je suis blessé d'amour pour Toi
Et Toi tu es blessé d'amour pour moi ! Amen
Ton bois qui est cette croix glorieuse,
Ce trône divin,
Cette puissance divine avec ses attraits que sont 
l'Amour,
le Pardon, 

la Grâce, 
la Sagesse,
la Réconciliation,
le Rachat.
De même que tous les arbres ont leur vie et leurs racines dans le bois
Et que l'homme est un arbre des champs,
De même, ô Jésus, j'ai ma vie en toi et mes racines en toi,
À partir de ce bois de la croix.
Je baise avec tendresse et joie la Croix,
Ton trône, d'où tu as vu, en pleine agonie,
ce qui se passe en moi, de cette Croix, d'où jaillissent
le pardon, l'amour gratuit, la liberté. Seigneur divin !
Je T'aime à la folie, Jésus, parce que Tu es Jésus !
En contemplant la Croix du Christ,
puissions-nous entendre Jésus lui-même nous murmurer au fond de notre cœur :
« Je t'aime, je t'aime mon frère, je t'aime ma sœur, je t'aime infiniment.
Tu vaux mieux que le mal que tu as fait.
N'aie pas peur, je suis là, ma Croix te protège.
Relève-toi, et, regarde-moi sur ma Croix,
fixe-moi sur ma Croix, contemple-moi sur ma Croix, vénère-moi, adore-moi.
Je me donne à toi, prends-moi. Prends-moi et marche à l'ombre de ma Croix ».
En te regardant sur ta Croix,
ô mon Dieu et mon Sauveur Jésus,
puis-je découvrir ta confiance,
puis-je accepter de te découvrir et de te reconnaître
comme celui qui seul peut nous sauver
et faire de notre vie quelque chose de grand et de beau.
Puissions-nous nous laisser saisir par ton Amour !
Et si chacun de nous accepte de prendre régulièrement
quelques instants pour contempler la Croix du Christ,
mystère d'amour, mystère de salut,
je suis sûr que notre vie en serait transformée,
car chacun sentirait alors que 

Jésus le regarde,
Jésus l'enveloppe et
Jésus l'accompagne de tendresse, de miséricorde et d'amour.

Jean-Marie Élie Setbon, in De la kippa à la croix (Salvator)

lundi 15 avril 2013

En méditant... Thomas Merton, Pour devenir le frère de Dieu

MEDITATIO PAUPERIS IN SOLITUDINE
I
Chaque jour me dit quelque chose de nouveau. Les nuages changent, la procession lente et régulière des saisons passe sur nos bois et nos champs, le temps fuit sans qu'on s'en aperçoive.
Le Christ envoie le Saint-Esprit sur nous dans le feu de juin et, regardant autour de nous, nous nous retrouvons dans la cour de la ferme en train de monder le blé, et le vent froid des derniers jours d'octobre balaie les maigres bois, nous mordant jusqu'aux os. Et, aussitôt après c'est Noël, et le Christ est né.
À la dernière des trois grand'messes, grand'messe solennelle pontificale avec tierce pontificale, je suis l'un des ministres subalternes. Nous nous sommes vêtus dans la sacristie, et avons attendu dans le sanctuaire. Dans le tonnerre de l'orgue, le Révérend Père est entré, venant en procession du cloître avec les moines, et s'est agenouillé un moment devant le saint sacrement dans la chapelle de Notre-Dame-des-Victoires. Puis tierce commence. Après le revêtement solennel des ornements, je m'incline en présentant la crosse ; les célébrants se rendent au pied de l'autel et c'est l'extraordinaire Introït, résumant dans sa splendeur Noël tout entier. L'Enfant né sur terre, humblement dans une crèche, naît aujourd'hui au ciel dans la gloire, la magnificence, la majesté ; et le jour de Sa naissance est éternel. Il est né pour toujours, le Très-Puissant, le Très-Sage, conçu avant l'étoile du matin : Il est le commencement de la fin, né éternellement du Père, Dieu infini ; Lui-même de Dieu, Lumière de Lumière, vrai Dieu de vrai Dieu — Dieu né de Lui-même, pour toujours ; Lui-même Verbe de Dieu, Dieu unique, cependant engendré par Dieu pour toujours.
Il naît aussi à chaque instant dans nos cœurs : et cette naissance continuelle, ce commencement éternel, sans fin, cette nouveauté éternelle de Dieu, engendré de Lui-même, né de Lui-même sans altérer son Unité, voilà la vie qui est en nous. Et voilà qu'il naît tout à coup également sur cet autel, sur cette nappe et ce corporal, blancs comme neige sous les lumières ; le voici, élevé devant nous dans le silence de la consécration ! Le Christ, Fils de Dieu, fait Chair, avec Sa toute-puissance... Qu'allez-vous me dire en ce Noël, ô Jésus ? Qu'avez-vous préparé pour moi en cette fête de votre nativité ?
À l'Agnus Dei, je pose la crosse et nous allons tous ensemble du côté de l'épître, recevoir le baiser de paix. Nous nous saluons ; le salut passe de l'un à l'autre : les têtes s'inclinent, puis, les mains jointes de nouveau, nous nous retournons tous.
Et soudain mon regard se pose droit sur le visage de Bob Lax, debout dans l'un des bancs réservés aux visiteurs. Il est aussi proche du sanctuaire qu'il est possible de l'être.
Je pense : « Bon. Il va se faire baptiser aussi ! » Après le repas, j'allai trouver le Révérend Père pour lui expliquer que Lax était un de mes vieux amis et lui demander la permission de lui parler... Nous n'avons généralement le droit de recevoir que nos familles, mais, comme je n'en ai à peu près plus, le Révérend Père permet que je lui parle un peu. « J'espérais, ajoutai-je, qu'il serait prêt à recevoir le baptême ». 
- N'est-il pas catholique ? demanda le Révérend Père.
- Non, pas encore, Révérend Père.
- Dans ce cas, pourquoi a-t-il communié hier, à la messe de minuit ?
À l'hôtellerie, Lax me raconta son baptême. Il était en train d'apprendre à de sérieux jeunes gens de l'Université de North Carolina à écrire des pièces pour la radio, lorsque, vers la fin du carême, il reçut une lettre de Rice, qui lui disait en propres termes : « Viens à New-York te faire baptiser ».
Et voilà qu'après des années d'hésitation, Lax avait soudain pris le train : personne ne lui avait jamais parlé ainsi !
Dans une grande église de Park Avenue, ils trouvèrent un jésuite qui le baptisa. Tout simplement. Lax avait ensuite décidé de venir chez les trappistes du Kentucky pour me voir.
[…] En rentrant à New-York, Lax emporta quelques-uns de mes poèmes manuscrits, dont la moitié avait été écrite au noviciat, et l'autre à Saint-Bonaventure. C'était la première fois que je les relisais depuis mon arrivée à Gethsémani ; les choisir et les réunir me fit l'effet d'éditer l'œuvre d'un étranger, d'un poète mort, de quelqu'un depuis longtemps oublié. Lax les remit à Mark Van Doren, qui les envoya à James Laughlin qui accepta de les publier, ainsi que je l'appris juste avant le carême.
Trente Poèmes, petit volume extrêmement soigné, me parvînt à la fin de novembre 1944, juste avant le début de la retraite annuelle. Par un ciel gris, sous les cèdres bordant le cimetière, debout dans le vent qui sentait la neige, je tins les poèmes dans mes mains.

II
À cette époque, j'aurais dû ne plus avoir d'incertitude sur ma vraie nature : j'avais déjà fait ma profession simple et mes vœux auraient dû ne rien laisser subsister de mon identité.
Mais il y avait cette ombre, ce double, cet écrivain qui m'avait suivi au monastère.
Il continue à me suivre... il monte parfois sur mes épaules. Je ne peux pas le perdre... Il se nomme toujours Thomas Merton. Est-ce un ennemi ?
Il est soi-disant mort ; mais il se tient sur le seuil de toutes mes prières, et me suit à l'église ; il s'agenouille avec moi derrière le pilier, ce Judas, et me chuchote à l'oreille... C'est un homme d'affaires. Il est rempli d'idées, de théories et de projets nouveaux ; il engendre des livres dans le silence qui devrait être rempli doucement de l'obscure et infiniment fertile contemplation...
Et le plus grave, c'est que mes supérieurs sont avec lui et refusent de le chasser ; je ne peux donc m'en débarrasser...
Peut-être à la fin me tuera-t-il, ou boira-t-il mon sang... personne ne semble comprendre qu'il faut que l'un de nous meure...
Parfois, j'ai mortellement peur : il y a des jours où il semble ne rester de ma vocation, de ma vocation contemplative, que quelques cendres... et on me dit calmement : « Votre vocation, c'est d'écrire ».
Il me barre le chemin de la liberté ; je suis lié à la terre, à cette terre d'Égypte où me tiennent captifs les contrats, les revues, les épreuves à corriger, les projets de livres et d'articles dont je suis chargé.
Lorsque me vinrent les premières idées de livres, j'en fis part au Père Maître et au Père Abbé, avec ce que je crus être de la « simplicité ». Je m'imaginais être « ouvert » envers mes supérieurs, et je suppose qu'en un sens, je l'étais.
Mais bientôt l'idée leur vint de me faire traduire et écrire.
C'est étrange. Les trappistes, dans le passé, se sont parfois opposés de façon absolue, et même exagérée, aux travaux intellectuels. C'était un des grands cris de guerre de Rancé, qui détestait les moines dilettantes et livra contre les bénédictins de Saint-Maur une lutte plus ou moins chevaleresque, qui se termina par une grande scène de réconciliation entre Rancé et le grand dom Mabillon, dans le style d'Oliver Goldsmith.
Aux XVIIIe et XIXe siècles, sous peine d'imperfection, un trappiste ne devait lire autre chose que l'Écriture Sainte et les Vies des saints, et encore, uniquement ces vies qui sont une suite de miracles fantastiques parsemés de pieuses platitudes ; un moine était suspect s'il s'intéressait trop vivement aux Pères de l'Église...
À Gethsémani, je me trouvai dans une situation toute différente.
En premier lieu, j'étais entré dans une maison bouillonnante de vitalité et qui prenait une importance qu'elle n'avait pas eue depuis quatre-vingt-dix ans. Après presque un siècle de lutte et d'obscurité, Gethsémani était en train de devenir une force éminente dans l'ordre cistercien et l'Église catholique américaine. La maison regorgeait de novices et de postulants qu'on ne savait plus où loger. En fait, en la fête de saint Joseph, 1944, jour de ma profession simple, le Père Abbé lut les noms de ceux qui étaient désignés pour la première filiale de Gethsémani. Deux jours plus tard, en la fête de saint Benoît, ils partirent pour la Géorgie et s'installèrent dans une grange à trente milles d'Atlanta, chantant les psaumes dans un grenier à foin. Lorsque paraîtront ces lignes, il y aura un monastère cistercien en Utah, un autre à New Mexico, et on projette d'en établir un troisième à l'extrémité Sud.
Cet accroissement matériel de Gethsémani s'intègre dans un mouvement plus vaste de vitalité spirituelle, qui se fait jour dans l'ordre tout entier, dans le monde entier. Il s'en est suivi une certaine somme de littérature cistercienne.
Puisqu'il y a, aux États-Unis, six monastères cisterciens, sans compter, bientôt, un couvent de religieuses, de nouvelles fondations en Irlande et en Écosse, il faut des livres, en anglais, sur la vie cistercienne, la spiritualité de l'ordre et son histoire.
En dehors de cela, d'ailleurs, Gethsémani est devenu une fournaise de flamme apostolique : l'été, chaque week-end ramène des foules de retraitants à l'hôtellerie ; ils prient, se battent avec les mouches, essuient la sueur qui les aveugle, écoutent les moines chanter l'office et les sermons qu'on leur fait dans la bibliothèque, mangent le fromage fabriqué par le Frère Kevin dans l'ombre humide et propice du cellier...
Et Gethsémani publie des quantités de brochures.
Elles remplissent un casier dans le vestibule de l'hôtellerie. Bleues, jaunes, roses, vertes ou grises, en caractères simples ou fantaisie — quelques-unes sont même illustrées — ces brochures commencent par ces mots : « Un trappiste déclare... », « Un trappiste affirme... », « Un trappiste supplie... », « Un trappiste assure... » Et que déclare, affirme, supplie, assure le trappiste ? Qu'il est temps de changer votre façon de penser. Pourquoi ne pas aller vous confesser ? Après la mort, que se passe-t-il ? etc. etc. Ces trappistes s'adressent aux laïques, hommes et femmes, mariés et célibataires, vieillards et jeunes 'gens, aux mobilisés, démobilisés, réformés. Ils donnent quelques conseils aux religieuses, de nombreux conseils aux prêtres. Ils ont leur mot à dire sur la manière de fonder un foyer et de passer quatre ans au collège sans trop en souffrir spirituellement...
Et l'une des brochures concerne même la vie contemplative...
Il est facile de comprendre que cette situation est favorable à mon double, mon ombre, mon ennemi Thomas Merton. S'il suggère des livres sur l'ordre, on l'écoute ; s'il a des idées de poèmes à publier, on l'approuve ; il n'y a pas de raison qu'il ne se mette à écrire pour des revues...
Au début de l'année 1944, au moment de ma profession simple, j'écrivis un poème pour la fête de sainte Agnès ; puis je sentis qu'il m'était totalement indifférent de ne jamais plus écrire de poèmes... À la fin de cette année-là, lorsque parurent les Trente Poèmes, j'eus encore la même impression, plus marquée encore.
Puis Lax revint passer un autre Noël au monastère et me dit d'écrire d'autres poèmes ; je ne discutai pas, mais, au fond de moi-même, je sentis que ce n'était pas la volonté de Dieu. Et mon confesseur, dom Vital, partagea ma pensée.
Mais un jour, en 1945, en la fête de la Conversion de saint Paul, allant solliciter la direction du Père Abbé, sans même que je pensasse à ce sujet, ou y fisse allusion, il me dit tout à coup : « Je désire que vous continuiez à écrire des poèmes ».

III
Tout est très calme.
Le soleil du matin fait étinceler l'hôtellerie fraîchement repeinte cet été. On dirait que le blé commence déjà à mûrir sur le monticule de Saint-Joseph... les moines qui sont en retraite avant leur ordination au diaconat bêchent le jardin de l'hôtellerie.
Tout est très calme. Je pense à ce monastère, qui m'abrite, à ces moines, mes frères, mes pères.
Il y en a qui ont mille choses à faire. Quelques-uns s'occupent de la cuisine, d'autres des vêtements, certains réparent les tuyaux, d'autres le toit ; il y en a qui peignent la maison, qui balaient ou lavent le carrelage du réfectoire. Le visage masqué, un moine part recueillir le miel des abeilles. Trois ou quatre autres, assis à des machines à écrire, répondent du matin au soir aux lettres de gens malheureux.
D'autres encore réparent ou conduisent les tracteurs et les camions. Les frères luttent avec, les mules pour les harnacher, s'occupent des vaches aux pâturages, s'inquiètent des lapins... L'un sait réparer les montres. L'autre dresse les plans du nouveau monastère d'Utah.
Ceux qui n'ont pas la charge spéciale des poulets, des porcs, de rédiger des brochures, de les empaqueter pour être envoyées ou de tenir les comptes compliqués de notre livre des messes, ceux qui n'ont rien de spécial à faire peuvent toujours aller sarcler les pommes de terre et biner les blés.
Au son de la cloche, je cesserai de taper à la machine, et fermerai les fenêtres de la pièce où je travaille. Le Frère jardinier rangera ce monstre mécanique, la tondeuse de gazon, et ses aides rentreront chez eux avec leurs houes et leurs pelles. Je prendrai un livre et me promènerai un peu sous les arbres avant la messe conventuelle, si j'ai le temps ; dans le scriptorium, les autres, pour la plupart, rédigeront leurs conférences théologiques ou copieront, sur des dos d'enveloppes, certains passages de livres. Quelques-uns, debout sous le portail conduisant du petit cloître au jardin des moines, feront glisser leurs rosaires entre leurs doigts...
Puis nous irons au chœur ; il fera chaud, l'orgue tonnera, et l'organiste, qui est novice, fera de nombreuses erreurs. Mais sur l'autel sera offert à Dieu l'éternel sacrifice du Christ auquel nous appartenons, et qui nous a tous réunis ici. Congregavit nos in unum Christi amor.
La vie de chaque moine de cette abbaye fait partie d'un mystère : nous prenons part à quelque chose de beaucoup plus grand que nous-mêmes ; sans le comprendre encore, nous savons, pour emprunter le langage de notre théologie, que nous sommes tous membres du Corps mystique, et que nous croissons ensemble dans le Christ pour qui tout fut créé.
Dans un certain sens nous continuons à voyager, et à voyager comme si le but du voyage nous était inconnu... D'un autre côté, nous sommes déjà arrivés... Nous ne pouvons posséder Dieu pleinement dans cette vie ; c'est la raison pour laquelle nous voyageons dans les ténèbres ; mais nous Le possédons cependant déjà par la grâce, et dans ce sens, nous sommes déjà arrivés et demeurons dans la lumière...
Mais comme il me faut aller loin pour Vous trouver, Vous en qui je demeure déjà... Car, maintenant, mon Dieu, je ne peux plus parler qu'à Vous, personne d'autre ne peut comprendre... Je ne peux amener aucun autre être humain dans le nuage où je demeure dans votre lumière, ou plutôt dans vos ténèbres, où je suis perdu et confus. Je ne peux expliquer à aucun autre être ce qu'il faut souffrir pour Votre joie, ce qu'il faut perdre pour Vous gagner, à quelle distance il faut aller pour Vous atteindre, ni quelle mort est ma vie en Vous, parce que je n'en sais rien moi-même... Tout ce que je sais, c'est que je voudrais que ce fût la fin... que ce fût le commencement...
Vous vous êtes contredit. Vous m'avez laissé dans le no man's land.
Vous m'avez fait parcourir ces allées ombragées, me répétant sans cesse : « Solitude, solitude... » Puis, changeant d'avis, vous avez jeté le monde à mes pieds. Vous m'avez dit : « Quitte tout et suis-moi ! » et vous me faites traîner la moitié de New-York comme un boulet. Vous m'avez fait m'agenouiller derrière ce pilier, l'esprit bruyant comme une banque... Est-ce cela, la contemplation ? C'est, du moins, ce que je pensais avant de faire mes vœux solennels, au printemps dernier, en la fête de saint Joseph, en la trente-troisième année de mon âge, étant clerc mineur. Il me semblait que Vous me demandiez presque de renoncer à tous mes désirs de solitude et de vie contemplative... Vous me demandiez d'obéir à des supérieurs qui vont, j'en suis moralement sûr, me faire écrire, ou enseigner la philosophie, ou me charger de responsabilités matérielles autour du monastère, pour finir comme Maître des Retraites, prêchant quatre sermons par jour aux laïques... Et même sans aucune mission spéciale, je devrai courir de deux heures du matin à sept heures du soir...
N'ai-je point passé un an à écrire la Vie de la Mère Berchmans qui fut envoyée au Japon, dans une nouvelle fondation trappistine, désirant avant tout être contemplative ? Et que lui arriva-t-il ? Elle dut être en même temps tourière, hôtelière, sacristine, cellerière et maîtresse des sœurs converses... Et on ne la soulagea d'une ou deux de ces charges, que pour lui en donner une plus lourde, celle de maîtresse des novices... Martha, Martha, sollicita eris, et turbaberis ergra plurima...
Au début de ma retraite, avant ma profession solennelle, j'essayai de me demander si ces vœux me liaient à quelque état bien défini ; si, ayant la vocation contemplative, on ne m'aidait pas à la remplir, mais qu'on m'empêchât plutôt de le faire... qu'arriverait-il alors ?
Or, avant même de commencer à prier, je dus abandonner ce genre de spéculation...
Après avoir prononcé mes vœux, je compris que je ne savais plus très bien ce qu'était un contemplatif, une vocation contemplative, ma propre vocation ou la vocation de cistercien... En réalité, je n'étais plus sûr de rien savoir ou comprendre, sinon que je croyais faire Votre volonté en prononçant ces vœux, dans cette maison, ce jour-là, pour des raisons que Vous seul connaissiez, et que tout ce qu'on attendait de moi ensuite, c'était de suivre les autres, d'obéir et que tout s'éclaircirait.
Lorsque je fus étendu, face contre terre, tandis que le Père Abbé priait sur moi, je ne pus m'empêcher de rire, les lèvres dans la poussière, parce que, sans savoir pourquoi ni comment, j'avais fait ce qu'il fallait faire, une chose stupéfiante... et ce qui était stupéfiant n'était pas mon œuvre, mais la Vôtre en moi...
Les mois se sont écoulés, sans diminuer aucun de mes désirs, mais Vous m'avez donné la paix, et je commence à voir la raison de ces choses... Je commence à comprendre. Car Vous m'avez amené ici, non pour porter une étiquette qui me permît de me reconnaître et de me placer dans une catégorie quelconque... non pour penser à ce que je suis, mais à ce que Vous êtes... Et même Vous ne tenez pas tellement à ce que je pense, car Vous préférez m'élever au-dessus du niveau de la pensée... Or, comment cela se fera-t-il, si j'essaie de découvrir qui je suis, où et pourquoi je suis ?
Je ne dramatise pas. Je ne dis pas : « Vous m'avez tout demandé, et je vous ai tout donné... » parce que je n'ai pas envie de voir ce qui implique une distance entre Vous et moi ; or, si je considère nos personnes comme s'il s'était passé quelque chose entre nous, je verrai inévitablement l'intervalle qui nous sépare et je me rappellerai la distance qui existe entre nous.
Mon Dieu, c'est cette distance qui me tue. C'est ma seule raison de désirer la solitude, de vouloir être perdu pour ce monde, mort pour lui et dans son souvenir : il me rappelle mon exil. Les humains m'apprennent que Vous êtes loin d'eux, bien qu'en eux. Vous les avez créés et votre présence soutient leur être, et ils vous dissimulent à mes regards. Aussi voudrais-je vivre seul, loin d'eux. O beata solitudo ! Je savais que c'était seulement après les avoir abandonnés que je pourrais venir à Vous : c'est pourquoi j'ai été si malheureux, lorsque Vous avez eu l'air de me condamner à rester au milieu d'eux. Maintenant mon chagrin est passé, et la joie va m'envahir : la joie qui déborde, au milieu des peines les plus profondes. Car je commence à comprendre. Vous m'avez enseigné, et consolé, et j'ai recommencé à espérer et à apprendre.
Je Vous entends me dire :
Je vous donnerai ce que vous désirez. Je vous conduirai dans la solitude. Je vous conduirai par un chemin auquel vous ne pouvez rien comprendre, car je veux choisir le plus court chemin.
C'est pourquoi tout, autour de vous, s'armera contre vous, pour vous désavouer, vous blesser, vous faire souffrir, et vous amener à la solitude.
Au sein de l'hostilité des hommes, vous serez bientôt seul. Ils vous rejetteront, vous abandonneront, vous repousseront, et vous serez seul.
Tout ce que vous toucherez vous brûlera, et vous retirerez votre main blessée, jusqu'à ne plus toucher à rien. Alors vous serez tout seul.
Tout ce qu'on peut désirer vous brûlera, et vous marquera au fer rouge ; et vous fuirez, tout endolori, pour être seul. Toute joie créée arrivera à vous sous forme de souffrance, et, abandonnant les joies, vous serez seul. Tous les biens qu'aiment, désirent et recherchent les autres êtres, viendront à vous comme des assassins, pour vous séparer du monde et de ses occupations.
On vous louera et ces louanges vous brûleront comme des flammes d'un bûcher. On vous aimera, et le cœur brisé, vous fuirez dans le désert.
Vous ploierez sous le fardeau de vos dons.
Vous aurez des joies spirituelles que vous éviterez, écœuré.
Et après avoir été loué et aimé pendant un peu de temps, je reprendrai tous les dons, l'amour et les louanges dont vous étiez entouré, et vous serez totalement oublié et abandonné jusqu'à n'être plus qu'un cadavre, un déchet. Et, ce jour-là, vous commencerez à posséder la solitude que vous aurez tant désirée. Et cette solitude portera des fruits abondants dans les âmes d'hommes que vous ne verrez jamais sur terre.
Ne me demandez pas quand, où et comment ce sera ; sur une montagne ou dans une prison, dans un désert, un camp de concentration, un hôpital ou à Gethsémani. Peu importe ! Aussi ne m'interrogez pas, car je ne vous répondrai pas. Vous ne le saurez que lorsque vous serez seul.
Mais vous goûterez la vraie solitude de mon angoisse et de ma pauvreté, et je vous conduirai sur les hauts sommets de ma joie, et vous mourrez en moi et vous retrouverez tous les biens, au sein de ma miséricorde qui vous a créé pour cette fin et conduit de Prades, aux Bermudes, à Saint-Antonin, à Oakham, à Londres, à Cambridge, à Rome, à New-York, à Columbia, à Corpus Christi, à Saint-Bonaventure, à l'abbaye cistercienne des pauvres hommes qui travaillent à Gethsémani.
Pour devenir le frère de Dieu et apprendre à connaître le Christ des brûlés.

SIT FINIS LIBRI, NON FINIS QUAERENDI

Thomas Merton, in La nuit privée d’étoiles

mardi 9 avril 2013

En assonant... Pierre-Alain Cahné, L'inquiétude d'être au monde

Le poème en prose a abandonné, depuis Baudelaire, l'écriture rythmée par les récurrences phoniques et rythmiques prévisibles grâce à la connaissance d'un code commun à une aire linguistique et culturelle. Il a d'autre part enrôlé la présentation typographique, c'est-à-dire l'œil, pour créer un ordre musical qui s'est privé des ressources du souffle. C'est en partie ce que Claudel a pu décrire en inventant un titre devenu célèbre, L'œil écoute. Camille de Toledo 1 reprend cette invention formelle du poème en prose pour faire vivre son interprétation de la pensée pascalienne, lorsque celle-ci s'affirme dans une prose qui n'oublie pas les charmes des « puissances trompeuses ». Une assonance, aux limites d'un insistant jeu sur les mots, est le cœur du texte de Toledo : l'homme entre la « foi » et « l’effroi ».
« Nous avons quitté le temps des certitudes »
« Nous devons apprendre à vivre dans l'inquiétude de toute chose »
Se souvenant sans doute de saint Augustin, Camille de Toledo pense l'inquiétude dans l'horizon de ce que dit le mot quies, lui-même pensé par Augustin comme l'antonyme du mot labor : l'instabilité de labi s'oppose à la fermeté stable de quiescere.
Nous habitons un monde où « tout bouge et flue », un monde où « l'inquiétude est entrée ». L’inquiétude est le nom que nous donnons à « l'impermanence » (page 14) écrit Toledo. Il commente en parlant de « vacillement général des choses » (p. 14).
Toledo a choisi une forme littéraire — le poème en prose — à la manière du Rimbaud d'Une Saison en enfer pour écrire une méditation historique et philosophique ayant pour sujet le fait que « nous avons quitté le temps des certitudes » (p. 32). Cette forme crée une musique où la récurrence des mots, des thèmes, est la marque même de l'effort poétique car le cri, comme il le dit lui-même, ne peut être réprimé.
Mais le vertige est infini.
L'inquiétude, comprenez, le déplacement,
le doublement, le flux des choses
que l'on croyait à jamais scellées.
Toute la structure ancienne de l'être
se met à bouger et nous voudrions
que cela se passe sans cri ?
Nous sortons d'un monde bien ordonné :
L'âge de l'équilibre, de la raison
souvenir de ce que l'esprit de l'humaniste
Portait comme conscience et espoir.
Pour entrer et s'enfuir dans un monde pour lequel nous ne sommes pas préparés où, parfois, explosent des faits divers apparemment sans signification, en deçà de l'absurde : le massacre d'enfants à Colombine ou en Norvège. L'écrivain tente de relier l'absurde à une évolution historique sans horizon.
Il y a de belles pages dans Le Monde d'hier
de Stefan Zweig, où l'on sent ainsi
la fin de cet âge heureux.
Où Zweig parle du temps des premières assurances.
Triomphe bourgeois
d'une vision rassurée de la vie, libérée de la peur.
Libérée du destin et de la tragédie.
Depuis ces heures heureuses, tout,
de la science à l'histoire,
semble avoir travaillé de concert
à raviver l'inquiétude d'être au monde.
Tout semble s'être donné la main
pour dérégler la mesure.
Notre culture est marquée par la conscience d'un avant :
C'était la foi, l'espoir et le calcul ensemble. Un univers à la mesure de l'homme.
Je me souviens, moi je n'étais pas né. C'était il y a longtemps.
Le constat pessimiste provoque, autour du concept de mesure, une réflexion toujours marquée par l'angoisse de la démesure, qui peut prendre plusieurs noms :
Il y eut un autre mot pour le vingtième siècle.
Ce fut la
-mesure. Dé-liaison,
dé-litement, dé-lit de l'esprit, qui,
croyait-on avant, gouvernait la flèche du temps.
Ou peut-être aussi, dé-règlement de la mesure,
emballement de la raison

qui, après avoir classé les peuples,
entre sauvages et civilisés, noirs et blancs,
s'est mise à diviser, couper, entre le soi et le presque soi.
Le
du déluge, de la démence, le dé du hasard
et de la fin, s'insinua dans le pli de chaque chose,
comme l'accident et la catastrophe.
Mais il reste fidèle à un mode de méditation où le langage, que ce soit dans ses fondements étymologiques ou ses articulations créatrices de sens, est la rampe à laquelle l'écrivain s'accroche pour évoquer cette démence qui paraît avoir pris le pouvoir après le temps de la juste mesure. Il s'en explique :
Ce fut le XXe siècle !
la flèche inversée de la science,
de la technique, devenues l'une et l'autre
complices de la destruction.
Le choix d'une forme d'écriture, plus lyrique que conceptuelle, alors que le propos relève de ce que Valéry avait déjà écrit dans une prose très classique — « nous autres civilisations savons que nous sommes mortelles » — est justifié par une mise en accusation répétée des mots. La langue nous coupe à la fois des autres langues, et, plus gravement, de « l'invisible » :
Celui qui sait qu'un jour,
son savoir, sa sagesse ont été colonisés
par les mots d'une langue qui l'a coupé
à jamais du reste du monde.
Et aussi, de ce qui nous manque :
L'invisible, ce qui ne peut se dire,
ce qui ne pourra jamais être
approprié.
Que l'écrivain renonce au mode d'exposition didactique, pédagogique, démonstratif, propre au philosophe, est comme l'aveu d'un nouveau visage du tragique :
Il n'y a pas de remède à notre inquiétude...
À quoi répond un aphorisme du poète René Char :
Sans l'angoisse, tu n'es qu'élémentaire.
Tout au long de son « poème », Toledo revient sans cesse sur ce qui est pour lui évident : « le besoin de consolation que connaît l'être humain est impossible à rassasier ».
D'où une morale de l'endurance exprimée sur le mode d'un accord profond avec l'ordre de la création qu'il serait vain et illusoire de vouloir modifier :
Il n'y a pas de remède à notre inquiétude.
Ne cherchons pas dans le monde la parole, le mot,
la figure de la consolation. Essayons de nous tenir
dans l'inquiétude...
On peut entendre dans ces paroles le retour d'une morale stoïcienne qui refuse que l'on s'en remette « au commerce de la consolation » (p. 31).
La ligne de faîte du poème est un aphorisme de Pascal, repris à plusieurs reprises :
Mais déjà, quelqu'un dont je ne cesse
de réciter la phrase écrivait :
« Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie ».
Premier acte de notre inquiétude.
Modernité d'une sensation nouvelle du vertige...
D'une certaine manière, l'entier du poème est une espèce de paraphrase de l'aphorisme pascalien pris au sérieux, non dans la visée mortifère d'un désespoir sans issue, mais dans la rigueur d'une décision et d'une action : comment se rendre capable de survivre, sans mensonge, à l'évidence d'une parole sans concession.
Qui nous a appris à vivre avec cette inquiétude ?
Toledo conclut :
Et je repense à cette phrase apprise enfant.
Première marque de l'inquiétude, écrite à l'heure,
justement, où l'esprit semblait s'organiser
pour l'avenir.
C'est une phrase que nous fuyons,
que nous ne cessons de fuir.
Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie.
Nous l'avons apprise à l'école
et peut-être l'avons-nous oubliée.
C'est une phrase coupée, sans appel,
qui s'achève au couperet.
Phrase de peu de mots,
qui laisse le palais de la bouche vide.
Le silence éternel
de ces espaces infinis
m'effraie.
Cette phrase inaugure le temps de l'inquiétude.
Relire cette phrase aujourd'hui,
c'est entendre à quel point nous oscillons
entre l'effroi et la foi.
L'alternative où se trouve la conscience contemporaine est simplement nommée, à l'ombre de la pensée pascalienne, sans concession au pathos. En se conformant au choix d'écriture qu'il a élue — le style simple, mais avec l'ampleur qui convient — Toledo décrit cette alternative :
Supporter l'effroi ou s'en remettre
au commerce de la consolation.
Le mot « effroi », « effroyable », est chez Pascal. Relire Pascal, c'est entendre à quel point nous « oscillons entre l'effroi et la foi ».
Ce n'est évidemment pas un hasard si la forme littéraire de l'apocalypse (du « dévoilement ») est reprise sans souci d'originalité par un écrivain contemporain qui tente d'être fidèle à une situation spirituelle qui ne veut ni céder à la fascination du néant, ni penser un homme réduit au cri, ni renoncer à l'appel religieux.
Nous nous reconnaissons désormais,
espèce parmi les espèces et nous peinons
à tirer les conséquences de notre décentrement.
Retrouver une Terre où habiter ; garder une prière sur nos lèvres — alors que nous ne sommes pas « préparés ».
Dans le dernier « verset » de son poème qu'il appelle un « chant », Toledo, fidèle à ses racines, nous confie sa prière, son Espérance et son doute, dans une musique bernanosienne :
Nous sommes là, le père, la mère, l'enfant,
et parfois, dans certains coins du monde, nous prions.
Pour que le soir soit comme le matin.
Un temps d'habitudes heureuses, de joies ordinaires.
Dans notre prière, nous disons :
Ô Dieu, épargne-nous.
Nous ne demandons rien d'autre qu'un peu de paix.
Mais de la paix, est-ce possible,
dans le tohu-bohu de toute chose ? Avec ton aide,
nous aimerions traverser paisiblement la vie.
Et au bout, simplement, mourir
en laissant une lettre à ceux
qui nous poursuivront.
Mais cette prière, nul n'est là pour l'entendre.
Et l'inquiétude est partout.
Toute poésie repose, en partie, sur une utilisation de la parole sur le mode de la récurrence — des sons ou des rythmes — selon une règle commune dans une aire linguistique et culturelle donnée.
La pensée ayant pour objet la situation spirituelle ou philosophique de la conscience se livre presque toujours à une forme de « rumination » manducatio, masticatio dans la tradition latine. Cette rumination est une métaphore habile à dire l'incessant passage par les lèvres d'une parole, souvent soutenue par les différentes figures de l'étymologie, qui s'obstine à vouloir dire l'ineffable, l'invisible. Le chant offert par Camille de Toledo n'est pas original par son contenu, où l'on retrouve sans surprise tous les lieux de la pensée contemporaine, mais par la permanence même du DIT il constitue un témoignage sur ce qui est ineffaçable dans la conscience contemporaine si marquée par l'oubli.
Pierre-Alain Cahné, in Communio 38-2

Pierre-Alain Cahné, né en 1941, marié, trois enfants, onze petits-enfants, membre du comité de rédaction de Communio, est professeur émérite de langue et littérature française de l'université de Paris-IV-Sorbonne, et recteur émérite de l'Institut catholique de Paris. Dernière publication : Lectures lentes : linguistique et critique littéraire (PUF, coll. « Formes sémiotiques », 2011).

1. Camille de Toledo est le pseudonyme d'Alexis Mitai : né en 1976, l'écrivain a une formation à la fois classique (IEP de Paris) et originale, notamment en raison de ses créations cinématographiques. Le pseudonyme choisi veut insister sur son ascendance hispano-juive. L'Inquiétude d'être au monde est paru chez Verdier, en février 2012. Les références données entre parenthèses renvoient à cette édition. Parmi ses œuvres, on peut citer : Archimondain Jolipunk : confessions d'un jeune homme à contretemps, Calmann-Lévi 2002 ; Visiter le Flurkisten ou les illusions de la littérature-monde, PUF, 2008 ; Le Hêtre et le bouleau. Essai sur la tristesse européenne, Le Seuil « La librairie du XXIe siècle », 2009.