mardi 4 février 2014

En servant... Jean Vanier, De l'autorité

Dans le dixième chapitre de l’Évangile de Saint Jean, Jésus parle de lui comme du bon Berger. Les qualités qu'il donne à ce bon Berger sont bien celles dont a besoin le Berger d'une communauté. Le berger conduit le troupeau et lui indique la direction. Il doit aussi « connaître chacun par son nom ». Dans la vision biblique, le nom signifie le don et l'appel, ou la mission d'une personne. Le berger a une relation personnelle avec chacun, connaît ses dons particuliers pour l'aider à grandir, connaît ses blessures pour lui donner force, réconfort et compassion, surtout dans les moments de souffrance. Le berger est lié à son peuple par des liens d'amour. Il est prêt à donner sa vie pour lui, à sacrifier ses intérêts propres.
Le responsable organise la communauté de telle sorte que chaque membre soit à sa place et que les choses se fassent dans le calme. Il l'anime pour qu'elle reste vivante et que tous aient les yeux fixés sur les buts essentiels. Il aime chaque personne et se sent concerné par sa croissance.
Les membres d'une communauté sentent très vite si les responsables les aiment, s'ils ont confiance en eux et veulent les aider à grandir, ou bien s'ils ne sont là que pour gérer et administrer, pour prouver leur autorité, imposer la loi et leur propre vision, ou chercher à plaire.
Le responsable, devant la multiplicité des problèmes et leur complexité, doit garder un cœur d'enfant assuré que Jésus viendra toujours au secours de sa faiblesse. Il lui faut mettre ses soucis dans le cœur de Dieu et puis faire tout son possible.
Personne ne sera heureux dans la communauté si les responsables sont constamment préoccupés, anxieux, sérieux, fermés sur eux-mêmes. Certes, la responsabilité est une croix qu’il faut porter chaque jour mais nous devons apprendre à la porter allégrement.
Le secret d'un responsable est de rester jeune, ouvert et disponible, capable d'émerveillement. Et le moyen le meilleur est de rester ouvert à l'Esprit Saint.
Le responsable se rappelle que Dieu a choisi comme responsables des hommes très limités : Moïse qui a tué un Égyptien, Pierre qui a renié le Christ, Paul qui a participé au meurtre d'Etienne. Peut-être parce qu'ils étaient limités et pas vraiment dignes de confiance, selon un point de vue humain, étaient-ils plus humbles, et donc meilleurs instruments de Dieu.
Il faut toujours se souvenir des paroles de Jésus à Pierre : « Pais mes brebis ». Oui la communauté est essentiellement le petit troupeau de Jésus. Nous ne sommes que des instruments. Si nous avons été appelés à assumer la responsabilité, Jésus sera toujours là pour nous aider à nourrir son troupeau, pour nous guider et nous donner la force et la sagesse nécessaires.
Être serviteur de la communion
Il y a différentes façons d'exercer l'autorité et le commandement : celle du chef militaire, et celle du responsable d'une communauté. Le général a en vue la victoire, et le responsable d'une communauté, la croissance des personnes dans l'amour et la vérité.
Le responsable d'une communauté a une double mission : il doit garder les yeux sur l'essentiel, sur les buts fondamentaux et donner toujours la direction pour ne pas laisser la communauté se perdre dans des petites histoires, des choses secondaires et accidentelles. À Foi et Lumière, le responsable doit constamment se rappeler que la communauté existe essentiellement pour l'accueil et la croissance des personnes ayant un handicap et de leurs parents, leurs familles, dans l'esprit des Béatitudes.
Le responsable a pour mission de garder la communauté devant l'essentiel. C'est pourquoi il doit souvent et clairement annoncer la vision, et veiller à ce que les autres l'annoncent. Une communauté a continuellement besoin d'être nourrie de cette façon.
Mais le responsable d'une communauté a aussi pour mission de créer une atmosphère ou une ambiance d'amour mutuel, de paix et de joie entre tous les membres. Par sa relation avec chacun, par la confiance qu'il leur manifeste, il amène chacun à avoir confiance dans les autres. La terre propice à la croissance humaine est un milieu détendu, fait de confiance mutuelle. Quand il y a des rivalités, des suspicions, des blocages les uns par rapport aux autres, il ne peut y avoir ni communauté, ni croissance, ni témoignage de vie. Les frères de la communauté de Taizé n'appellent plus leur responsable « prieur » mais « serviteur de la communion ». Cela me touche profondément. Oui, le rôle du responsable est de faciliter la communion ; une communauté est plus fondamentalement un lieu de communion qu'un lieu de collaboration.
De la même façon, et peut-être pour les mêmes raisons, beaucoup confondent autorité et puissance d'efficacité, comme si le premier rôle du responsable était de prendre des décisions, d'agir et de commander efficacement, exerçant ainsi un pouvoir. Mais l'autorité est d'abord une référence, une sécurité, une personne qui confirme, soutient, encourage et guide.
Dans le langage biblique, l'autorité est un rocher. Elle est solide et soutient. Elle est la source d'eau qui donne la vie, qui purifie, qui pardonne, qui nourrit. Elle est le jardinier qui arrose les semences pour qu’elles portent du fruit.
Si le responsable est serviteur de la communion, il doit être une personne de communion, qui cherche la communion avec le Père et avec les personnes. Alors il créera un espace de communion dans la communauté.
Exercer l'autorité dans l'humilité
Jésus est le modèle de l'autorité pour les chrétiens. La veille de sa mort, il a lavé les pieds de ses disciples comme un esclave ordinaire. Pierre a été complètement bouleversé par ce geste. Et Jésus dit à ses disciples qu'ils devaient faire de même : « Heureux serez-vous, si vous faites ce que j'ai fait ».
C'est une nouvelle manière d'exercer l'autorité, et cela va contre le besoin de s'estimer supérieur aux autres et de les dominer. Jésus exerce l'autorité en descendant plus bas que les autres. Nous avons vraiment besoin de l'Esprit de Jésus pour nous apprendre à être d'humbles serviteurs de la communion.
Celui qui assume le service de l'autorité doit se rappeler que, dans les perspectives de l'Évangile, ce n'est pas le chef, c'est le plus pauvre qui est le plus important et le plus proche de Dieu : c'est lui que Dieu a choisi pour confondre les forts ; c'est lui qui est au cœur de la communauté chrétienne. Les responsables doivent se préoccuper des pauvres et de leur croissance dans l'amour.
Un bon responsable se soucie toujours des minorités dans la communauté et de ceux qui n'ont pas de voix. Il est toujours à leur écoute et se fait leur interprète devant la communauté. Il est le défenseur des personnes, car la personne dans son être profond ne doit jamais être sacrifiée au groupe. La communauté est toujours en vue des personnes et non l'inverse.
Le responsable est le gardien de l'unité. Il doit avoir soif de l'unité et travaille pour elle jour et nuit. Pour cela, il ne doit pas avoir peur des conflits, mais les accepter et s'efforcer d'être un instrument de réconciliation ; il garde le contact avec tous ceux qui composent la communauté et particulièrement avec ceux qui souffrent ou qui sont en opposition avec elle.
Être un responsable serviteur, c'est être davantage concerné par les personnes que par l'institution. Il y a toujours un aspect institutionnel dans une communauté : les choses doivent être faites, le travail doit avancer ; mais c'est mauvais signe quand le responsable est plus préoccupé de l'organisation que de la croissance des personnes.
Un bon responsable est celui qui engendre confiance et espérance dans la présence de Dieu et dans la communauté. Il est toujours humble.
Certains responsables, voulant être proches de chacun, ont tendance à dire "oui" à tout le monde. Souvent, il leur manque le sens de la communauté comme un tout, et ils n'aiment pas passer par les structures. Cela peut conduire au chaos !
Partager les responsabilités
Un bon responsable ne se lasse jamais de partager le travail avec d'autres, même s'il sent qu'ils font le travail moins bien ou autrement que lui. C'est toujours plus facile de faire les choses soi-même que d'apprendre aux autres à les faire. Le responsable qui tombe dans le piège de vouloir tout faire risque de s'isoler, de devenir hyperactif et de perdre la vision des buts de la communauté.
Des personnes, même très limitées et fragiles, si elles collaborent avec une autorité qui est bonne, c'est-à-dire qui a une vision, un cœur compatissant et ferme, peuvent faire des choses merveilleuses. Elles participent à la vision de l'autorité, et profitent de son don.
La richesse d'une communauté c'est que tous participent aux qualités et aux dons les uns des autres. Il est parfois difficile pour ceux qui portent une responsabilité, qu'on pourrait appeler "intermédiaire", c'est-à-dire dont la responsabilité est limitée à un certain domaine et qui sont immédiatement responsables devant quelqu'un d'autre, de s'harmoniser avec l'ensemble et de s'y intégrer.
Il n'est pas toujours facile de distinguer les domaines où l'on peut prendre des initiatives sans se référer au responsable supérieur, des domaines où il est bon de se référer à lui, de l'écouter, de voir ce qu'il pense, et de reconnaître son autorité.
Certains responsables refusent même d'informer le responsable supérieur, pour être plus libres et pouvoir faire ce qu'ils veulent, sans contrôle ; ils agissent comme s'ils étaient seuls maîtres. D'autres vont dans le sens totalement opposé ; ils ont si peu d'assurance en eux-mêmes et tellement peur de l'autorité qu'ils s'y réfèrent à tout bout de champ pour les moindre détails. Ils deviennent de purs exécutants serviles. Il faut trouver le juste milieu entre ces deux extrêmes : assumer pleinement sa responsabilité devant Dieu en se référant à lui mais en se référant aussi dans la vérité et avec un cœur disponible au responsable supérieur. Cela demande un cœur limpide, qui ne cherche d'aucune manière son propre intérêt.
De même, l'autorité dernière peut se tromper ; soit en laissant ceux qui ont une autorité intermédiaire tout faire sans dialoguer ni rendre compte de rien, soit en leur disant tout ce qu'ils doivent faire et comment ils doivent le faire. Une véritable autorité dialogue, donne des orientations et des idées, puis laisse les autres assumer leur responsabilité et faire leur travail. Mais évidemment, il doit y avoir aussi un dialogue une fois le travail accompli - qu'il ait été bien fait ou non - pour confirmer, soutenir et corriger si nécessaire. Le responsable doit veiller de près sur ceux qui ont une responsabilité dans la communauté et qui, pour une raison ou une autre (santé, fatigue, manque de certaines qualités, etc.) ne peuvent pas bien l'exercer. Parfois, il faut les décharger de cette responsabilité : d'autres fois, être exigeant et les appeler à mieux faire. Cela demande beaucoup de sagesse.
Porter l'autorité
Porter l'autorité est une grande responsabilité, mais c'est aussi très beau, car celui qui a reçu une autorité est assuré de recevoir de Dieu la lumière, la force et les dons nécessaires pour accomplir sa tâche. C'est pour cela qu'un responsable ne doit pas seulement demander à ceux qui lui ont confié la responsabilité ce qu'il faut faire, comme le ferait le responsable d'une assemblée. Il doit, dans le secret de lui-même, chercher le conseil de Dieu, découvrir au cœur de son cœur la lumière divine. Je crois beaucoup à la grâce qui est donnée pour exercer une mission ou assumer une fonction. Dieu vient toujours au secours de celui qui a l'autorité s'il est humble et s'il cherche à être serviteur dans la vérité. Comprendre vraiment cela est très libérant pour un responsable. Il n'a pas à porter tous les soucis du monde : Dieu est là. C'est lui qui l'a appelé à être responsable ; il lui donnera la force et la sagesse dont il a besoin. Il peut être en paix et détendu. Il doit seulement faire de son mieux et puis tout remettre entre les mains de Dieu et aller se coucher avec le sourire.
Celui qui est l'autorité dernière dans la communauté porte toujours en lui une part de solitude : même s'il est aidé par une équipe, il reste seul devant les décisions finales. Cette solitude est sa croix, mais elle est aussi le garant de la présence, de la lumière et de la force de Dieu. C'est pour cela qu'il lui est nécessaire, plus qu'à tout autre dans la communauté, d'avoir du temps pour être seul, pour prendre du recul et demeurer avec son Dieu. C'est dans ces moments de solitude que l'inspiration naîtra en lui et qu'il sentira quelle direction prendre. Il faut qu'il ait confiance dans ses intuitions surtout si elles s'accompagnent d'une paix profonde, mais il doit aussi chercher une confirmation en les partageant avec des personnes en qui il a vraiment confiance, et aussi avec son équipe de coordination.
De même, il est évident qu'entre les responsables d'une même région, d'un même pays, d'une même zone, il doit aussi y avoir dialogue, unité et amour, pour être serviteurs de la communion.
Un bon responsable est conscient de sa force et de sa faiblesse. Il n'a pas peur de reconnaître cette dernière. Il sait où trouver du soutien et il est assez humble pour le demander.
Jean Vanier, in La communauté, lieu du pardon et de la fête