vendredi 28 février 2014

En cheminant... Simone Pacot, Lois de vie et réalités spirituelles

Alors l'Éternel Dieu modela l'homme
avec la glaise du sol,
 Il insuffla dans ses narines une haleine de vie
et l'homme devint un être vivant.
(Gn 2, 7)
Dieu créa l'homme à son image,
à l'image de Dieu Il le créa,
homme et femme Il les créa.

(Gn 1, 27)
Cette parole fondatrice de l'être humain est un formidable appel à vivre, la première réalité que l'être humain devrait intégrer. Je te donne la vie, sois vivant.
C'est le don premier, précieux, inestimable, la première manifestation de l'amour, pour tous sans exception : Dieu vit tout ce qu'il avait fait, et cela était très bon (Gn 1, 31).
Dieu est la source de la vie. Il en précise le sens, la finalité. Il rend à la vie ceux et celles qui se sont égarés sur un chemin de mort, quelle qu'en soit la forme.
Ceux et celles qui ont été blessés dans leur première relation, qui n'ont pas véritablement connu l'amour, entendent dire que Dieu est Amour, mais bien souvent ils ne parviennent pas à en faire l'expérience. C'est comme s'il y avait un voile en eux, un barrage, une porte fermée. La vie peut apparaître d'emblée comme menaçante, insécurisante. Apprendre à recevoir la vie comme bonne en son principe, découvrir qu'elle est un don de Dieu, une manifestation de son Amour est une première approche de Dieu, un pas vers le développement conscient du désir de vivre.
L'éveil.
Beaucoup poursuivent leur route comme s'il était naturel d'exister, ils ne sont pas éveillés ; ils ne pensent pas à entrer dans la gratitude d'être des vivants. Ils oublient leur filiation d'origine, la parenté essentielle : c'est le premier morcellement de l'être coupé de sa source.
La vie, mais quelle vie ?
On trouve actuellement une abondance de livres, de séminaires sur le développement de la vie, le travail sur soi, la mise au jour de ses ressources spécifiques, l'estime de soi, la pensée positive... On ne peut que se réjouir de cette profusion de connaissances, d'expériences, de notions psychologiques simples mises à la portée de tous, car développer la vie est la tâche de tout humain. Mais de quelle vie s'agit-il ? Le sens de la vie, de sa vie, est la recherche fondamentale de chacun.
La question se pose pour tous ceux et celles qui sont en quête de leur unité, de leur être en son entier, qui cherchent comment intégrer leur foi dans leur humanité. La vie que Dieu donne obéit à un ordonnancement, elle ne va pas dans n' importe quel sens et il est essentiel de découvrir les fondements et conditions de cet ordre fondamental. Ce sont eux qui vont permettre à la vie de se déployer dans sa véritable fécondité. L'être humain ne saurait méconnaître ni la source, ni la finalité de la vie.
Cependant, il lui arrive d'oublier que les principes essentiels, les grands fondements de la vie qui vont lui permettre de découvrir la cohérence de son existence se trouvent en lui-même.
Au cours de la restauration de ce que l'on nomme, dans le chemin d'évangélisation des profondeurs, les blessures infectées (c'est-à-dire les blessures qui ont été mal vécues et se sont en quelque sorte envenimées), ces fondements de l'être humain vont être remis en valeur, énoncés de façon précise : ils se révèlent des repères essentiels qui balisent le chemin qui mène à la vie, et signalent les possibles chemins de mort : ils font clairement prendre conscience de la façon dont on a pu se détourner de la vie et s'égarer sur un chemin qui mène à la destruction d'une part de soi. Ils permettent de nommer, et donc de quitter, les chemins de mort pour retrouver la direction de la vie.
En effet, si l'être humain est appelé à une vie belle, bonne, abondante, il va cependant rencontrer le mal sur sa route. Ce mal est essentiellement ce qui empêche la vie de naître et de se déployer, ce qui mène à une forme de destruction et de mort, quelle qu'en soit la forme.
L'appellation générique de lois de vie est apparu tout naturellement pour définir ces fondements essentiels de la vie, gravés au cœur de tout humain. Pour en faciliter l'approche, la compréhension, la mise en œuvre, il a semblé fécond de les regrouper, de préciser la parole biblique qui les éclaire, de les exposer de façon simple, accessible à tous et à toutes, d'en retrouver le sens vital, ainsi que l'impact qu'elles ont sur nos comportements quotidiens.
C'est ainsi que l'étude vitale concrète de cinq de ces lois celles qui touchent de plus près la restauration des blessures qui sont approfondies dans le trajet d'évangélisation des profondeurs — font l'objet de ce livre.
1. Le choix de vivre
Choisis donc la vie (Dt 30, 15-20).
La vie t'est donnée, mais ne te contente pas d'être en vie. Choisis de vivre, détermine-toi. Choisis la vie telle qu'elle est mise en ordre par le Créateur, selon son « ordonnancement », quelles que soient les circonstances de ta vie. N'aie aucune connivence avec la mort.
2. L'acceptation de la condition humaine
Et YHVH Élohim ordonna sur l'Adam disant : De tout arbre du jardin tu mangeras. Et de l'arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas, car le jour où tu en mangeras, tu mourras (Gn 2, 16-17)1.
Tu es créé, tu n'es pas Dieu, Dieu seul est Dieu. Tu es fils ou fille de Dieu. Tu es créé et aimé dans les limites propres à tout humain, à tout ce qui a pris forme ; accepte ta condition de créature en toutes ses dimensions.
Ne convoite pas la divinité.
3. Le déploiement de l'identité spécifique de chaque personne en Dieu et en juste relation avec l'autre
Va vers toi, de la terre de ton enfantement, de la maison de ton Père vers la terre que je te ferai voir (Gn 12, 1).
On ne t'appellera plus du nom d'Abram, mais ton nom sera Abraham, car je te donnerai de devenir le père d'une multitude de nations (Gn 17, 5).
Celui qui a des oreilles, qu'il entende ce que l'Esprit dit aux Églises : au vainqueur, je donnerai de la manne cachée et je lui donnerai aussi un caillou blanc, un caillou portant un nom nouveau que nul ne connaît, hormis celui qui le reçoit (Ap 2, 17).
Tu es créé et aimé unique, deviens toi-même en Dieu, suis ton chemin personnel dans une juste relation à l'autre. Il t'est interdit de te mélanger à l'identité d'une autre personne, de la posséder ou de te laisser posséder, d'entretenir de la confusion dans la relation, de te courber devant un pouvoir abusif, de convoiter ce qu'a ou est l'autre.
4. La recherche de l'unité de la personne habitée par le Dieu vivant.
Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, de tout ton esprit et ton prochain comme toi-même (Dt 6, 5 ; Lv 19, 18 ; Lc 10, 27).
Le Verbe s'est fait chair (Jn 1, 14).
Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu, et que l'Esprit de Dieu habite en vous (1 Co 3, 16).
Tu es un au travers de ton corps, de ta psyché et du cœur profond qui les anime. Ne les divise pas, ne les mélange pas, découvre leur hiérarchie intérieure.
Apprends de l'Esprit comment collaborer avec lui pour qu'il vivifie ton humanité.
5. L'entrée dans la fécondité et le don
Dieu les bénit et leur dit : soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la (Gn 1, 28).
La parabole des talents en Mt 25, 14-30 : C'est bien, serviteur bon et fidèle, lui dit son maître, en peu de choses tu as été fidèle, sur beaucoup je t'établirai ; entre dans la joie de ton seigneur (Mt 25, 21).
Comme la plante porte des fleurs et l'arbre des fruits, toi, entre dans la fécondité de ta vie. Reconnais la source du don et développe les talents qui t'ont été remis.
Ne sombre pas dans la dépréciation de toi-même, ne te replie pas sur toi, n'enterre pas tes désirs les plus authentiques.

Les lois de vie sont des lois ontologiques
Elles sont inscrites dans la constitution même de l'être humain. Elles établissent les conditions premières de la vie, d'une mise en ordre de la personne, de son développement, de la justesse de la relation. Elles garantissent l'ordre de la création, tout ce qui vit, l'homme, la femme, l'harmonie de leur structure interne, leur paix, leur équilibre fondamental, leur unité intérieure, la cohérence de leur vie. Elles donnent la juste direction et protègent les humains en les alertant sur les possibles chemins de destruction.
Dans le principe, les lois de vie sont connues de tous, car elles sont déjà là au cœur de l'être humain. Mais beaucoup d'hommes, de femmes sont tellement dispersés ou abîmés qu'ils ont difficilement accès à une véritable prise de conscience du sens vital de ces lois.
Le fait qu'elles soient considérées comme connues, comme « allant de soi », explique peut-être pourquoi on oublie si souvent de prendre le temps de les définir par des mots, d'en approfondir la signification, d'explorer l'impact très concret qu'elles vont avoir sur les comportements quotidiens.
On les retrouve dans toutes les dimensions de l'être humain : corporelle, psychologique, spirituelle. C'est normal puisqu'elles régissent la structure interne de l'homme ; il ne saurait y avoir aucune contradiction entre les lois spirituelles et les lois psychologiques ou biologiques.
Ce sont des lois de Dieu
Elles en ont donc les caractéristiques : la loi de Dieu est par essence inscrite dans les cœurs, gravée au fond de l'être, c'est la loi intérieure qui habite tout homme, toute femme 2. Elle est valable pour tous, en tous temps, en tous lieux. Elle n'est pas facultative : y adhérer mène à un chemin de vie ; la transgresser entraîne une forme de mort.
Les lois humaines ajustées actualisent ces lois de vie universelles. Elles expriment la façon de vivre les lois de Dieu. Les lois humaines sont soumises au choc des cultures, des temps. Elles doivent être sans cesse questionnées, repensées, révisées, revivifiées pour faire face aux situations nouvelles, concrètes, inventer des chemins de vie. Elles sont faites pour libérer l'être humain de l'esclavage, du chaos.
Beaucoup ignorent que les lois de vie sont des lois de Dieu, et cette ignorance est une des causes principales du morcellement de l'être, des difficultés rencontrées dans la juste articulation des dimensions psychologiques et corporelles avec la dimension spirituelle.
Actuellement, de nombreuses personnes qui ont une réelle vie de foi entreprennent un travail de vérité sur elles-mêmes. C'est un beau chemin. Mais comment expliquer que nombre d'entre elles descendent dans leurs profondeurs psychologiques ou travaillent sur le corps et ne savent plus ensuite comment faire la jonction entre leur dimension psychologique, biologique et leur foi ?
En faisant un parcours psychologique ou corporel, elles ont, bien entendu, abordé les lois de vie, retrouvé une part de vie. Il ne saurait en être autrement. Mais bien souvent elles n'ont pas découvert que ces lois de vie sont en réalité des lois de Dieu : c'est ce qui explique qu'elles ne savent plus comment retrouver le sens vital des lois de Dieu, de la Parole de Dieu qui leur paraît étrangère à ce qu'elles viennent de découvrir. C'est alors qu'elles peuvent rester écartelées entre la foi et la vie de leur psyché ou de leur corps.
À partir du moment où elles comprennent que les lois qu'elles ont rencontrées dans leur parcours psychologique ou corporel ont une origine divine, la lumière se fait ; la remontée, le chemin de retour vont pouvoir être entiers, concerner toutes les dimensions de leur être : elles ont retrouvé la source et le chemin qui y mène.
Avec l'apport inappréciable de la mise au jour de la vérité sur elles-mêmes, elles vont découvrir les démarches intérieures, spirituelles, qui vont leur permettre d'aller au bout de leur quête.
Au cours de leur trajet psychologique ou corporel, elles ont pris conscience qu'elles ont transgressé une loi de vie, mais tout à coup, elles découvrent qu'elles ont en réalité transgressé une loi de Dieu, ce qui les fait immédiatement entrer sur un autre plan : c'est cette découverte qui va leur permettre de faire la jonction entre les différentes dimensions de leur être. La vision s'élargit, il devient possible de vivre une démarche spirituelle à partir de la réalité psychologique ou corporelle qui n'est pas déniée.
La notion de loi
Beaucoup sont hérissés par le terme loi qui leur rappelle de mauvais souvenirs d'étroitesse et de réduction de vie. C'est une erreur de croire que les lois de vie sont de l'ordre du légalisme borné : elles touchent la vie et la mort, elles donnent la direction de la vie. On ne saurait donc les appréhender comme un code juridique ou des notions dépassées, anciennes, contraignantes.
En méconnaissant le sens des informations essentielles qui fondent la vie, on perd en même temps ses racines. Pour construire une maison, on pose les fondations. Comment retrouver l'ordre en soi si les fondations sont absentes ?
La forme des lois de vie
Les lois de vie doivent être entendues d'abord dans leur formulation positive : elles donnent la direction de la vie ; puis dans leur formulation négative : elles énoncent ce que l'on appelle des interdits structurants, ceux qui protègent la vie, alertent les humains sur les possibles chemins de mort. Elles se présentent comme des ordres de vie qui sont autant de manifestations de l'amour de Dieu pour ses créatures.
On pourrait dire tout simplement que les ordres de Dieu sont là pour mettre de l'ordre dans la création et dans la structure interne de l'être humain. Une fois que l'on a compris cette évidence, le chemin s'éclaire, on sort de la contrainte, on entre dans une dimension de relation, d'adhésion à une direction de vie.
Quel est le sens vital de ces lois, de ces ordres de vie, de ces grands interdits ? Quel impact ont-ils sur la construction de l'identité, de la liberté, sur la qualité de la relation, la façon de vivre ?
Les lois de vie ouvrent un chemin de vie
La seule reconnaissance que la loi de vie est une loi de Dieu ne suffit pas. Un chemin s'ouvre, jalonné de démarches intérieures, spirituelles, précises.
Le trajet se poursuit avec d'autres références : la reconnaissance du Dieu créateur ; la vérité de la Parole qui donne les conditions de la vie ; une juste collaboration avec l'Esprit-Saint : sa lumière va aider à discerner les passages à traverser ; l'adhésion à la grâce du Christ, l'accueil de sa présence vivifiante donne la force d'entrer dans une liberté personnelle, de poser des choix, de se lever de son grabat, de se mettre en marche (Jn 5, 8), de quitter le tombeau dans lequel on était enfermé (Jn 11, 43), pour retrouver la vie.
Pour beaucoup, il va être nécessaire de renoncer à la fausse croyance qu'une reprise spirituelle va leur permettre de brûler les étapes, d'éviter une douloureuse descente dans la réalité de leur humanité. Conversion ne signifie pas mutilation ou effacement de l'humanité, mais participation à l'œuvre de l'Esprit qui va vivifier l'être en son entier.
On peut avoir une intense vie spirituelle au travers de grandes difficultés psychologiques ou corporelles ; mais cela n'exclut en aucune façon ce chemin de remise en ordre que chacun, chacune, va vivre à sa façon et selon ses possibilités.
Il arrive qu'après un travail psychique ou corporel certains demeurent liés par des paroles et des regards négatifs, des croyances mensongères, erronées, des interdits, une violence, un sentiment de révolte tenace, une souffrance que rien ne vient apaiser... Tout cela a pu être mis au jour, repéré ; cependant bien souvent la mise en mots ne suffit pas à mener à la libération. C'est comme si la chair même était atteinte, comme si les nœuds des blessures mal vécues étaient toujours là, infectés.
C'est alors que les démarches spirituelles vont permettre d'aller plus loin. L'autorité, la vérité de la Parole de Dieu, vont être sources de libération. Dans la grâce de la présence vivante du Christ, ce sont elles qui font contrepoids à ce qui s'est inscrit en soi de façon si prégnante. Elles sont comme l'antidote du poison qui s'est infiltré et sur lequel on a pu se construire. Mais ici encore, cette parole n'est pas magique. Elle oriente vers un véritable chemin de retour, une remontée après la descente, une résurrection après un passage par une forme de mort.
L'expérience montre que cette partie du trajet n'entraîne ni condamnation, ni accablement. C'est un temps béni et plein de joie, comme un élargissement soudain, une respiration vivifiante, un soulagement considérable ; on comprend enfin où se trouve l'unité de l'être si ardemment recherchée. Après le temps du désert, on arrive au seuil de la terre de la promesse ; la marche va se poursuivre, mais on sait dorénavant sur quel chemin avancer.
Comment découvrir les lois de vie dans la Bible ?
On ne trouve pas dans la Bible de classification des lois de vie telles qu'elles sont présentées dans ce livre. En revanche, il est aisé de retrouver la Parole qui les explicite et détaille les conséquences qu'elles ont sur notre vie.
Elles sont énoncées dans différents passages de la Bible, essentiellement dans la Genèse, mais aussi dans le Lévitique, le Deutéronome... et bien entendu dans le message du Christ. Ces textes bibliques rappellent ces lois et en précisent la mise en pratique.
Le choix de la vie est la première des lois de vie. L'acceptation de la condition humaine vient ensuite en tête des grands fondements de la vie. Mais ensuite il n'y a pas de classement spécifique des autres lois.
Un chemin d’évangélisation des profondeurs 3
Au moment d'entreprendre un chemin d'évangélisation de ses profondeurs, il est bon de se remémorer trois réalités spirituelles essentielles. Elles vont toucher la gratuité de l'Amour de Dieu, le fait que la grâce précède toujours le mouvement ou l'effort de l'être humain, et la liberté. Il arrive que dans une recherche de vérité sur soi, dans la joie aussi de la découverte de sa propre réalité, de son fonctionnement psychologique, de la mise en mots de son histoire, on oublie ces fondements essentiels de la foi vivante. Nous ne pouvons cependant les éluder car la façon dont nous allons les vivre va conditionner la justesse du parcours 4.
Le don de Dieu : la gratuité de Son Amour
Dieu est Amour. Nous pouvons entendre ces mots comme une affirmation révolutionnaire, une définition vigoureuse et métaphysique de Dieu qui va totalement à l'encontre de la conception du ou des dieux païens 5.
L'amour de Dieu est premier. Il est gratuit, il est offert à tous les humains sans exception. « En posant Dieu comme créateur de l'univers, la Bible écarte d'emblée et de manière radicale et définitive l'idée d'un monde soumis à une puissance anonyme ou à une force aveugle... » Le monde est dans les mains d'un Dieu conçu comme un « sujet qui a un projet, un dessein, une intention... » Ni le monde ni l'être humain ne sont « nulle part, en désorient »6.
Tout au long de la Bible, nous sommes témoins de l'amour prévenant de Dieu pour son peuple, invité sans relâche à entrer dans l'Alliance. Nous avons aussi expérimenté, touché, connu l'amour de Dieu par Jésus le Christ. Il nous manifeste que « la grâce de Dieu est le secret de la rédemption. Le salut est le don de Dieu et non le salaire mérité par un travail, sans quoi la grâce ne serait plus la grâce ».
Beaucoup méconnaissent l'amour gratuit de Dieu. Ils ont de la peine à croire qu'ils sont personnellement aimés, accueillis, invités à grandir dans leur liberté, leur identité de fils et de filles de Dieu, appelés à déployer la vie. Ils ne comptent que sur leurs efforts et démarches pour parvenir à être aimés de Dieu. Ceux et celles qui ont été blessés par la vie peuvent avoir fermé une porte sans en avoir clairement conscience. Cependant l'amour se donne et donne en surabondance et de façon totalement gratuite.
Les cinq pains et les deux poissons remis par un enfant à Jésus vont permettre de nourrir plus de cinq mille personnes et les restes remplissent encore douze corbeilles (Mt 14, 13-21). Après une nuit de travail épuisant et stérile, sur la Parole de Jésus, Pierre et ses compagnons avancent en eau profonde et prennent tant de poissons que leurs filets manquent de s'enfoncer (Lc 5, 4-12). Il est sans cesse question de source jaillissante, de torrents de vie, de gratuité : « Vous tous qui êtes altérés, venez vers l'eau, même si vous n'avez pas d'argent, venez acheter du blé et consommez, sans argent et sans payer, du vin et du lait » (Is 55, 1).
L'amour de Dieu est l'amour d'un père qui adopte des fils et des filles avec tout ce que cela induit dans la relation vivante. Se laisser atteindre par cet amour-là est certainement la première étape essentielle d'une véritable guérison.
La grâce de Dieu précède toujours le mouvement de l’être humain
Il s'agit là d'une « priorité fondatrice »7. C'est toujours Dieu qui a l'initiative. Il invite, propose, fonde et ouvre les désirs les plus authentiques de tout homme, de toute femme. Si nous nous mettons en marche c'est en réalité parce que nous répondons à une invite qui, elle, est première. Avant même l'émergence du désir, la grâce est déjà là. C'est elle qui nous insuffle, nous pousse en avant, nous appelle à sortir d'une forme de mort pour retrouver la vie, la liberté, la vérité, la relation justement située.
La grâce n'est pas l'aboutissement des efforts humains, elle les précède, met en route. C'est parce que la grâce nous est donnée que nous sommes attirés par cette recherche d'unité de notre être habité par l'Esprit Saint, par cette quête.
Cette priorité de la grâce n'empêche nullement la nécessaire connaissance de notre fonctionnement psychologique ou biologique. Elle nous meut dans notre recherche de la vérité, nous apprend à exercer notre liberté, nos initiatives, à développer nos compétences. Nous pensons trop souvent avoir trouvé tout seuls, par nos seules forces, ou au contraire être condamnés à découvrir seuls les repères essentiels. Nous oublions la fonction de l'Esprit en chaque humain, la puissance de grâce qui permet de grandir dans la vie.
C'est « la grâce qui permet de naître à une existence nouvelle » (Jn 3, 3 s.), celle de l'Esprit qui anime les fils et les filles de Dieu... une vie au sens le plus plein du mot, la vie de ceux et celles qui sont revenus de la mort et vivent d'une vie nouvelle avec le Christ ressuscité (Rm 6, 4-8. 11-13...)8. La grâce est principe de transformation et d'action ; elle requiert donc une constante collaboration de l'être humain »9.
C'est peut-être ce point de la précédence 10 de la grâce qui suscite le plus de difficulté ; il est cependant essentiel.
La liberté de l’être humain
L'être humain est créé libre. « Il est libre par naissance, de plein droit. La liberté appartient à l'essence de l'homme, elle est constitutive de son être »11. C'est un don magnifique qui est fait à tout homme, à toute femme. Mais cette potentialité de liberté est à conquérir en quelque sorte. L'amour gratuit de Dieu — qui est exempt de toute contrainte — appelle ceux et celles qui ont eu leur liberté réduite ou abîmée au cours de leur histoire, à la redécouvrir, à en retrouver au moins une part, à grandir dans leur désir. Sa grâce les accompagne dans ce trajet. C'est ainsi que l'être humain va pouvoir répondre à cette invite de poser un libre choix, selon le pas qu'il peut poser : il ne va plus se contenter de vivre, mais va découvrir dans l'Esprit une issue de vie, apprendre à collaborer avec l'Esprit pour se structurer, remplir sa condition de fils ou fille de Dieu, entrer en juste relation avec l'autre. Il consent à prendre la route, avec ce qu'il a et ce qu'il est et, selon la belle expression d'Adolphe Gesché, cela suppose « une métaphysique du cœur courageux »12.
Deux écueils se trouvent sur la route :
— l'oubli de la gratuité de l'amour de Dieu, de la priorité de la grâce en ne comptant pour restaurer la vie atteinte par des blessures que sur leurs seuls efforts, connaissances, savoir et compétences ; ou
— au contraire, puisque Dieu est Amour et que l'amour est gratuit, l'attente passive du miracle d'une vie renouvelée sans trajet de conversion.
Il est apaisant et réconfortant de se mettre en marche en gardant au cœur comme un trésor cette définition du salut : « La doctrine du salut suppose en son fond que l'on peut toujours revenir sur une situation (la sauver précisément), que rien n'est jamais définitivement perdu. Le mal existe mais n'a plus couleur de destin »13.
Simone Pacot, in Reviens à la vie ! (cerf)

1. Traduction de Josy EISENBERG et Armand ABÉCASSIS, Et Dieu créa Ève, Paris, Albin Michel, coll. « À Bible ouverte », 1992.
2. Jr 31, 33 ; Xavier THÉVENOT, Repères éthiques pour un monde nouveau, Mulhouse, Salvator, 1982.
3. L’association Bethasda organise des sessions sur l’évangélisation des profondeurs de l’être humain où se vit l’accueil de la miséricorde de Dieu dans la vérité de toute la personne. 
4. Ces quelques réflexions doivent beaucoup à un enseignement oral de Xavier Thévenot, ainsi qu'au livre d'Adolphe GESCHÉ, Dieu pour penser. III, Dieu, Éd. du Cerf, 1994, chapitre III. Apprendre de Dieu ce qu'il est, p. 83-117.
5. Ibid., p. 110.
6. Ibid., p. 90-91.
7. Adolphe GESCHÉ, p. 111.
8. Vocabulaire de théologie biblique, Éd. du Cerf, 1978, p. 514-517.
9. Ibid.
10. Xavier THÉVENOT, enseignement oral.
11. Adolphe GESCHÉ, p. 92.
12. Ibid., p. 99-100.

13. Ibid., p. 94.

mardi 18 février 2014

En pleurant... Catherine Chalier, L'irréductible liberté

Les justes et les méchants n'éprouvent pas la réalité du mal dont ils se savent capables de la même façon. D'aucuns soutiennent parfois que les premiers ont la tâche plus facile car ils semblent épargnés par la violence du « mauvais penchant », tandis que les seconds seraient en proie à sa fièvre insensée et il conviendrait d'user de compréhension et de pardon à leur égard. Pourtant « un jour viendra, enseigne le Talmud 23, où le Saint, béni-soit-Il, fera venir le mauvais penchant (yetser hara) et lui tranchera la gorge en présence des justes et des méchants. Pour les justes il aura l'aspect d'une haute montagne, alors que pour les méchants ce ne sera qu'un cheveu. Cependant les uns et les autres pleureront. Les justes pleureront et diront : "Comment avons-nous pu venir à bout d'une si haute montagne ?" Les méchants pleureront et diront : "Comment se fait-il que nous n'ayons pas pu détruire ce simple cheveu ?" Et le Saint, béni-soit-Il, partagera leur étonnement : "Si la chose paraît étonnante aux yeux du reste de ce peuple en ces jours-là, elle sera de même étonnante à mes yeux" (Za 8, 6) ».
Que penser de cette image ? Le regard rétrospectif que, selon cette narration (haggada), les justes et les méchants portent sur leurs vies est donc un regard d'étonnement et de larmes. Ni les uns ni les autres ne savaient, avant cette heure éternelle, de quelle façon l'adversité du mal les habitait. Ils découvrent alors qu'aucun destin ne pesait sur eux rendant la tâche facile aux premiers et difficile aux seconds. Cette haggada entend donc faire mémoire de la liberté et de la responsabilité humaines face au penchant au mal dont nul — certainement pas les justes — ne serait exempt. Toutefois, au regard de cette inquiétante présence dans le psychisme humain, aucun déterminisme — eût-il les couleurs modernes de la psychanalyse, de la sociologie ou de la biologie — ne pèserait de façon absolument fatale. Or, insiste le Talmud, cette découverte que la liberté permet de surmonter la témérité du mal tapie au plus profond de soi, sans même que l'on s'en rende compte (les justes) ou, au contraire, que le déni de liberté favorise le sentiment que toute lutte contre le mal est vaine et que mieux vaut lui céder (les méchants), ferait donc pleurer d'étonnement. Les pleurs reçoivent ici un statut contradictoire : de joie pour les justes, de dépit pour les méchants. Les uns s'étonnent d'avoir réussi à pacifier en eux le tourment de la haine ou de la jalousie, de la convoitise ou de la vanité, sans même se rendre compte à quel point ils risquaient, à chaque instant, de devenir prisonniers de ses méandres et de ses perpétuelles justifications. Les autres s'étonnent de n'avoir pas voulu voir qu'il ne tenait qu'à eux de ne pas succomber aux attraits et aux alibis de ces mêmes turpitudes. Les larmes témoignent donc ici de l'éveil des uns et des autres à la conscience de l'irréductibilité de la liberté et de la responsabilité humaines. En dépit de tous les contextes d'injustice et de malheur si souvent invoqués pour expliquer et excuser les actes iniques, les larmes dévoileraient, par leur excès irréductible au concept, cette vérité qui, selon le Talmud, étonne Dieu lui-même : à moins de se faire chose parmi les choses, l'homme ne peut se démettre de sa liberté et de sa responsabilité.
Par-delà l'éventuelle signification eschatologique des larmes entrevue par ce texte talmudique, leur présence irrépressible signifie donc surtout, pour le temps de ce monde-ci, que l'exigence de vérité face au mal dont chacun s'avère capable — les justes aussi intensément que les méchants — en est indissociable. Ou, de façon plus générale, c'est soutenir que, malgré le déni de liberté et de responsabilité très souvent invoqué pour justifier les actes et les comportements ténébreux, et même si aucun concept ne parvient à prouver la réalité de la liberté, l'émotion qui saisit parfois un homme face à ses actes, juste ou méchant, en constitue l'indice le plus sûr.
Catherine Chalier, in Traité des larmes (Albin Michel)


dimanche 16 février 2014

En métaphysiquant... Pascal Ide, Le beau

Le beau (pulchrum)
État de la question
Sur la nature de la beauté 1
Emmanuel Kant soutient dans la troisième Critique, que « le beau est ce qui est représenté sans concepts comme l'objet d'une satisfaction universelle ». Pourquoi cette absence de concept ? « Car il n'y a pas de transition permettant de passer des concepts au sentiment de plaisir et de déplaisir »2. La beauté est donc liée au goût du sujet. La sagesse populaire ne dit-elle pas : des goûts et des couleurs, on ne discute pas ?
Tout à l'inverse, pour Thomas, Balthasar, etc., ainsi que nous le verrons plus bas, le beau est une donnée objectivement fondée.
Il ne semble pas à tous que le beau soit un transcendantal
Certains thomistes se sont opposés à ce que le beau soit un transcendantal 3. Ni Aristote, ni Thomas ne le mentionnent dans leur liste officielle de transcendantaux.
À cet argument d'ordre exégétique se joint une preuve intrinsèque, fondée sur la nature du beau. Il est évident que toutes les réalités ne sont pas belles. La beauté implique une perfection particulière à laquelle tout être ne communie pas. Tous les visages n'attirent pas le regard, certains sont indifférents voire disgracieux : « Le beau comme le bien se fonde sur la perfection. Mais le beau, en tant que bonté d'un type spécial, se fonde sur un type spécial de perfection, à savoir la consonance harmonique des parties. Le beau en effet est en relation à la faculté de connaissance face à un objet bien ordonné en lui-même, et dont les parties sont proportionnées entre elles et jointes de manière connaturelle de manière à constituer une seule chose »4.
De plus, il est indéniable que les catégories du Laid, du Répugnant, du Dégoûtant, du Sale, de l'Immonde, du Gluant, du Visqueux, du Nauséeux font partie des catégories de l'existence, comme le disent Sartre et son disciple Polin. Or, en quoi sont-elles belles ?
Approches inductives
Nous faisons tous l'expérience de la puissance de séduction exercée par le beau, par exemple lorsque nous contemplons une œuvre d'art : « La conviction profonde qu'entraîne une œuvre d'art est absolument irréfutable et elle contraint même le cœur le plus hostile à se soumettre »5. Le beau existe donc. Et, à y regarder de près, il n'est pas un domaine de la réalité qui soit laid.
Les beautés sensibles de la nature
Le terme cosmos (qui a donné cosmétique !) signifiait d'abord ce qui est beau. « L'œil par qui la beauté de l'univers est révélée à notre contemplation, disait Rilke, est d'une telle excellence que quiconque se résignerait à sa perte se priverait de connaître toutes les œuvres de la nature dont la vue fait demeurer l'âme contente dans la prison du corps, grâce aux yeux qui lui représentent l'infinie variété de la création »6. La création regorge de spectacles merveilleux qui ne durent qu'un clin d'œil (un coucher de soleil, un reflet sur l'océan) et qui ne seront jamais reconnus dans leur beauté si on ne prend pas le temps de les contempler. Or, cette caducité, cette fugacité sont le revers d'une gratuité inépuisable qui nous dit quelque chose de la bonté toujours nouvelle de la Source de toute beauté.
De toutes les beautés matérielles, celle du corps humain est la plus grande : « Jamais l'art ou la nature ne te présentèrent autant de beauté que le beau corps où je fus enfermé »7.
La beauté des choses de l'esprit
Pour nous limiter à un seul domaine, le grand mathématicien Euler tenait la formule : e + 1 = 0 comme la plus belle formule qui soit au monde. Non sans raison, elle le plongeait dans une admiration profonde : cette équation, d'un équilibre exquis, lie les nombres les plus remarquables de la mathématique — 0, 1, i et les transcendantaux (mais en un tout autre sens qu'en métaphysique !), π et e —, et les deux opérations arithmétiques élémentaires fondamentales que sont l'addition et l'égalité.
« Il y a un lien essentiel entre les mathématiques et les arts, témoigne Morse, et c'est que la découverte mathématique n'est pas une affaire de logique. Elle est due plutôt à de mystérieux pouvoirs que nul ne comprend et où l'inconsciente appréciation de la beauté doit jouer un rôle important. Parmi une infinité d'ébauches un mathématicien en choisit une pour sa beauté et la fait descendre sur terre, nul ne sait comment. Ensuite la logique des mots et des formes l'établit en raison. C'est à ce moment-là seulement qu'on peut en parler à quelqu'un. La première ébauche reste dans les ombres de l'esprit »8.
La beauté vertueuse
L'équilibre, tout en finesse et en délicatesse d'une âme rayonne 9. Lorsqu'il nous arrive d'en rencontrer quelques-unes dans notre vie, nous ne l'oublions jamais. Le philosophe allemand Schelling remarquait que « la beauté est la liberté qui apparaît ».
Enfin, mais c'est plus apparent au regard de foi, Dieu lui-même est beauté
C'est déjà ce qu'affirmait Platon dans un de ses plus célèbres dialogues, le Banquet 10. C'est Dieu qui fait que l'éclair que l'on voit dans la nuit est beau 11. Dans un admirable chapitre de son ouvrage sur Les Noms divins, un moine syriaque du VIe siècle montre que Dieu est lui-même la Beauté suressentielle et suréminente 12.
Ce qu'est le beau
Approchons étape par étape le grand mystère de la beauté.
Premier pas : le beau concerne la connaissance
S'interrogeant sur la différence existant entre le bien et le beau, saint Thomas constate : « Le beau et le bien sont identiques quant au sujet, car tous deux se fondent dans un sujet [...]. Mais ils diffèrent quant à leur notion. En effet, le bien regarde proprement l'appétit : car le bien est ce que toutes choses désirent [...]. En regard le beau concerne la puissance de connaissance : en effet, on dit qu'une chose est belle selon qu'elle plaît à la vue...  »13
Le beau est donc ce qui convient à l'appétit naturel d'une puissance de connaissance (mais pas à toute espèce d'appétit). En effet, la puissance cognitive comme telle a pour objet le vrai. Or, nous l'avons vu pour l'intelligence et pour la volonté, toute faculté est naturellement inclinée vers son objet. Et c'est précisément en tant que l'objet répond à cette inclination de la puissance cognoscitive qu'il est appelé beau. Aussi, un scientifique, parmi beaucoup, remarquait : « Un beau modèle ou une belle théorie peuvent être incorrects, mais une théorie laide doit être fausse »14. Prenons garde. Le beau ne vient pas de l'exercice agréable, délectable de l'intelligence (ce qui est un bien et pas le beau), mais il traduit une convenance, une connivence entre la faculté intellectuelle et son objet.
C'est aussi pourquoi un Platon donnait cette définition de la beauté qui est devenue classique : « Quod visum placet. Ce qui, étant vu, plaît »15. Cette définition est d'ailleurs d'évidence immédiate. Mais il est possible d'aller plus loin.
Second pas : Le beau est une qualité de la forme connue
Saint Thomas poursuit : « le beau concerne la puissance de connaissance [...] Et parce que la connaissance opère par assimilation et que la similitude regarde la forme, la beauté appartient proprement à la raison de cause formelle ». Autrement dit, le bien est à la cause finale ce que le beau est à la cause formelle. L'expérience le confirme : on parle davantage du beau en relation avec l'être même du bel objet que de son dynamisme tendanciel.
Plus encore, remarque Caspar, la beauté est « le rayonnement singulier de son acte propre d'exister », ce qui confirme et approfondit la relation intellect-beauté. En effet, « il existe une connaturalité première entre l'intelligence et l'acte d'exister : c'est l'aïsthesis (c'est-à-dire la perception) originaire s'arrêtant à la beauté intrinsèque des choses (...). Cette aïsthesis originaire ne se présente à la réflexivité de l'esprit sur lui-même que comme un moment singulier, intense mais éphémère, comme la reconnaissance primordiale de la connaturalité de la pensée avec les êtres ». Il y a une « incompréhensible familiarité des choses » qui précède toute discursivité 16.
Voilà pourquoi, constate M.-D. Philippe, le beau s'attache parfois à la seule forme et même à l'apparence, et pourquoi il peut davantage séduire que nous conduire au vrai.
Troisième pas : le beau est la splendeur de la forme
En plus de l'élément de connaissance, il y a dans la beauté un élément de joie : nous l'expérimentons ; c'est aussi ce qu'exprime le second élément de la définition « quod visum placet ». Plus encore, bien qu'enraciné dans le vrai, le beau est plus un type de bien qu'une espèce de vérité : c'est le bien de l'intelligence en acte de son objet, en conformité résonnante (et non pas raisonnante) avec ce qui l'épanouit. Or, cette délectation de l'acte de connaître s'origine dans la chose belle même qui déborde d'être ; et ce qui dans la réalité répond à cette joie est une splendeur qui rayonne 17.
De plus, le beau implique un épanouissement débordant. Or, cette surabondance est ce que dit la splendeur. Le philosophe et théologien suisse Balthasar (1905-1989) insiste avec bonheur sur cet excès : « Mais là où sa pente (de l'être commun considéré d'une manière scientifique et neutre) est déjà prise en faveur du néant... Dernier des transcendantaux, le beau garde et scelle tous les autres (l'un, le vrai, le bien) : à longue échéance, il n'y a ni vrai ni bien sans la grâce rayonnante de tout ce qui est gratuit et donné »18. Un nouvel et profond aspect du beau est ici touché : celui de la gratuité. Propriété transcendantale de l'être, il nous rappelle ultimement que tout être, toute vérité, tout bien sont un don, qu'ils nous précèdent et ne sont pas le fruit de l'activité autocréatrice de l'homme.
Voilà pourquoi la beauté est splendeur de la forme, « disons la splendeur des secrets de l'être rayonnant dans l'intelligence ». En effet, la forme « signifie non pas la forme extérieure mais, au contraire, le principe ontologique intérieur qui détermine les choses dans leurs essences et qualités, et par lequel elles sont, et existent, et agissent »19.
Le beau est un transcendantal
On peut le montrer à partir des deux aspects dont nous venons de voir qu'ils constituent, sinon définissent la beauté : joie du vrai contemplé et surabondance gratuite de l'être.
Première preuve
Tout dépend du sens donné au beau. À trop insister sur l'éclat, on sera contraint de restreindre l'extension de la beauté et de ne pas en faire une notion aussi universelle que l'être. Mais les notes caractéristiques de la beauté n'autorisent pas à la régionaliser : tout être, dans la mesure où il est, entretient une familiarité de droit sinon de fait avec l'intelligence et est un bien apte à la réjouir. Plus précisément, toute chose est conforme à l'inclination naturelle de l'esprit vers son objet ; or, le beau naît de cette conformité de l'objet non pas à l'intelligence (ce serait le confondre avec le vrai) ni à la volonté (ce serait l'amalgamer au bien), mais avec l'appétit naturel de l'intelligence.
Cela se vérifie a fortiori si on enracine le beau dans le rayonnement de l'acte d'être (cf. chap. 1 et 6). C'est déjà ce que chantait un Plotin : « Sans la beauté, qu'adviendrait-il de l'être ? Sans l'être, qu'adviendrait-il de la beauté ? »20
Seconde preuve
La requête de surabondance, que nous évoquions ci-dessus, est respectée si on fait du beau une réalité coextensive à tout étant : en effet, comme nous l'avons suggéré plus que montré, tout être est participation de Celui dont l'être est Don par essence ; aussi tout être est don ; son origine et son existence actuelle continuée est grâce. La beauté, dit encore Balthasar, « est le fond suprême et mystérieux de l'être qui transparaît à travers toutes les apparitions. D'une manière plus précise, elle est tout d'abord la manifestation immédiate de cet excédent irréductible qu'on découvre en tout ce qui est révélé, de cet éternel surcroît qui habite l'être de tout existant ».
La suite du texte corrèle les deux aspects spécificateurs de la beauté : « Ce qui éveille la joie esthétique, ce n'est pas seulement la correspondance entre l'essence et l'apparition [premier aspect sur lequel un Saint Thomas fonde son analyse], mais la certitude absolument incompréhensible que l'essence apparaît réellement dans l'apparition (qui pourtant n'est pas l'essence) et qu'elle y apparaît comme un être qui est éternellement plus que lui-même, donc qui n'est pas susceptible d'une apparition définitive [c'est là le second aspect], plus spécifique à la perspective balthasarienne : la gratuité »21.
Réponse aux difficultés
Conception kantienne de la beauté
Le beau, avons-nous dit, est ce dont la vue plaît, quod visum placet. La définition kantienne de la beauté fait porter l'accent sur le placet (donc sur le subjectif) et non sur le visum qui est l'aspect formel et objectif de la beauté. C'est du jeu seul « que vaut ce que Kant dit du beau, qu'"il plaît sans concept", alors que la beauté est d'autant mieux goûtée qu'elle est plus claire à l'intelligence. Elle ne peut être réduite au concept, puisqu'elle n'est pas seulement une connaissance, mais une jouissance ; mais elle n'exclut pas le concept, la réflexion et l'analyse, qui sont souvent instruments de jouissance plus intense. Au contraire, la finalité du jeu, quelque intelligence qu'il demande, est hors de l'intelligence, dans le libre exercice de l'activité »22.
Minimisation du transcendantal : argument exégétique
Voilà l'explication historique que donne Maritain à partir d'Aristote : « Aristote omet la beauté dans son énumération des transcendantaux. Ainsi ont fait, après lui, les listes traditionnelles utilisées dans les écoles médiévales. Mais il n'y a pas de doute ni sur le fait que la beauté fait en réalité partie des transcendantaux, ni sur la pensée de saint Thomas sur ce sujet »23.
Il en est du beau un peu comme de la bonté : pour attribuer le bien à un être, il faut qu'il ait une certaine perfection dans sa correspondance à la volonté. Mais tout être, fût-ce le plus démuni des perfections qui conviennent à sa nature, garde une certaine bonté foncière. De même, si un être répond seulement en quelque manière à l'appétit naturel de la faculté de connaissance, on ne le dit pas beau purement et simplement, mais seulement à un certain point de vue. En effet, toute vérité si obscure qu'elle soit, dès lors qu'elle est connaissable, donc dès lors qu'elle est, présente quelque sympathie avec le connaître et resplendit d'une certaine beauté. Vous ne direz pas, en parlant de l'affirmation 2 et 2 font 4, purement et simplement qu'elle est belle, ou d'une couleur terne, insignifiante, purement et simplement : « c'est beau ». Pourtant, dans la mesure où il existe une très pauvre mais réelle correspondance entre ce qui est connu et l'inclination naturelle de la puissance cognoscitive, on peut dire qu'il y a de la beauté dans cette vérité 2 et 2 font 4, dans le frémissement de cette couleur où s'attardent et se recueillent quelques rayons de la lumière.
De plus, le bien est un transcendantal convertible avec l'être ; or, il existe beaucoup de choses mauvaises. En fait, lorsque l'on parle de réalités mauvaises ou laides, elles ne sont jamais telles que sous un rapport et non pas sous tout rapport. Ainsi le fait qu'elles existent et qu'elles aient une nature (qui est indestructible) représente un bien et une beauté qui rayonne. Comme précise finement Maritain : « C'est par rapport à l'homme, ou au sens intelligencié, que l'on va distinguer le beau transcendantal et le beau esthétique (i.e. sensible). Or, les catégories que nous venons d'énumérer ne se conçoivent que par rapport au sens : « Le Laid est ce qui, étant vu, déplaît : là où il n'y a pas de sens, il n'y a pas de catégorie de la laideur ». Pourquoi ? « Car un pur esprit voit toute chose d'une manière purement intellectuelle, non sensible. [...] Au regard de Dieu, toutes choses sont plus ou moins belles, aucune n'est laide »24. Nous mesurons quel travail de purification nécessite notre regard.
Si Dieu est l'origine de toute Beauté, il existe au moins quelque chose de commun entre le principe et les effets, si réfractés, si lointains soient-ils : l'effet participe de la Cause incréée. Il traverse les siècles et roule parmi les galaxies, le cri poignant de Saint Augustin : « Bien tard je t'ai aimée, ô Beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard je T'ai aimée. Et voici que Tu étais au dedans et moi au-dehors et c'est là que je Te cherchais »25.
Prolongements théologiques
Si les transcendantaux sont les visages de l'être, c'est que, d'abord, ils me parlent de Dieu. Et cela se vérifie en particulier de l'Un, du Vrai, du Bien et du Beau. En effet, le transcendantal est coextensif à l'être ; si tel est le cas, il peut être purifié de toute limite, et vaut d'abord de Dieu ; plus encore, le transcendantal est une perfection, il existe donc seulement à l'état de participation dans les créatures et par essence en Dieu. Inversement, le péché défigure ces transcendantaux que Dieu vit de manière suréminente : c'est ainsi que Pic de la Mirandole rattache les trois concupiscences dont parle saint Jean à l'un, au vrai et au bien :
L'ambition trouble la paix de l'unité : elle ravit l'âme qui s'y attache et la met hors de soi, elle l'arrache, la déchire et disperse ses lambeaux. La splendeur et la lumière du vrai, qui ne les perd dans la fange et dans la ténèbre des voluptés ? La cupidité dévorante, je veux dire l'avarice, nous dérobe la bonté. Car le propre de la bonté est de communiquer à d'autres les biens qu'on possède. [...] Telles sont les trois choses, "l'orgueil de la vie, la concupiscence de la chair et la concupiscence des yeux", qui, comme le dit Jean, "viennent du monde et non pas du Père" [1 Jn 2, 16], lequel est l'unité, la vérité et la bonté mêmes.26

Enfin, si la multiplication des transcendantaux relève de l'imperfection d'une raison qui doit multiplier ses prises de vue, il n'est pas impossible qu'elle prépare, dans la seule lumière gracieuse de la Révélation, la connaissance de la multiplicité des Personnes Divines 27.
Nous nous limiterons à la beauté. Pour la philosophe française Simone Weil (morte en 1944), l'abîme du beau appelle l'abîme de Dieu. Le chemin d'accès qu'elle propose n'est pas sans rappeler celui de Diotime dans le Banquet et celui de saint Thomas dans la quarta via.28
Quand on voit un être humain véritablement beau, ce qui est très rare, ou quand on entend le chant d'une voix vraiment belle, on ne peut pas se défendre de la croyance que derrière cette beauté sensible, il y a une âme faite du plus pur amour. Très souvent c'est faux, et de telles erreurs causent souvent de grands malheurs. Mais pour l'univers c'est vrai. La beauté du monde nous parle de l'Amour qui en est l'âme comme pourraient faire les traits d'un visage humain qui serait parfaitement beau et qui ne mentirait pas. [...] il n'y a dans cette conception aucun panthéisme ; car cette âme n'est dans ce corps, elle le contient, le pénètre et l'enveloppe de toutes parts, étant elle-même hors de l'espace et du temps : elle en est tout à fait distincte et elle le gouverne. Mais elle se laisse apercevoir par nous à travers la beauté sensible comme un enfant trouve dans un sourire de sa mère, dans une inflexion de sa voix, la révélation de l'amour dont il est l'objet.29
Conclusion
Ne nous cachons pas ce que cette étude pulvérisée des transcendantaux peut avoir d'abstrait (au sens hégélien du terme). En fait, ceux-ci gagneraient à être étudiés à l'occasion de l'analyse d'une autre notion (par exemple le vrai en philosophie de la connaissance, le bien en éthique, etc.) ; les exigences de la pédagogie les ont regroupés en un seul chapitre, de manière sinon artificielle, du moins un peu formelle.
En vue de corriger cette impression fâcheuse, Balthasar nous aidera une dernière fois, en articulant vitalement ces notions. À qui connaît bien sa pensée et qui sait lire attentivement, le passage qui va suivre résume admirablement le cœur de sa philosophie. Plus encore, il nous dit la raison d'être de cette distinction des transcendantaux : certes, la débilité de notre esprit, mais aussi la surabondante richesse de l'être.
« La vérité, la bonté et la beauté sont si bien des propriétés transcendantales de l'être qu'elles ne peuvent être envisagées que les unes dans les autres et les unes par les autres. Grâce à leur union intime, elles apportent la preuve de la profondeur inépuisable et de la richesse débordante de l'être. Elles montrent finalement que rien ne pourrait être dévoilé et rendu intelligible s'il n'avait son fondement dans un mystère suprême dont le caractère mystérieux ne tient pas à un défaut de clarté, mais au contraire à une surabondance de lumière. Car peut-on trouver mystère plus incompréhensible que celui-ci : c'est l'amour qui constitue le cœur de l'être, et l'apparition de l'être comme essence et comme existence n'a pas d'autre raison que celle de la grâce sans raison ? »30
Pascal Ide, in Introduction à la métaphysique, L’amour des sommets I (Mame)

1. Bibliographie : Il faut citer en premier lieu les multiples ouvrages que Jacques MARITAIN a consacré à l'art de Art et scolastique (Paris, Rouait, 1935), à L'Intuition créatrice dans l'art et dans la poésie (Paris, DDB, 1966 ; le chapitre 5 traite de notre sujet). Étienne GILSON, Les Arts du beau, « Essais d'art et de philosophie », Paris, Vrin, 1963 ; Peinture et réalité, Paris, Vrin, 1958 ; L'École des muses, Paris, Vrin, 1951. Marie-Dominique PHILIPPE, « Détermination philosophique de la notion du Beau », in Studia Philosophica, 15 (1955), p. 133-152. L'Activité artistique, « ULSH », Paris, Beauchesne, 1970, 2 tomes, t. 2, p. 197-301. Enfin Francis KOVACH, Esthétique de Saint Thomas d'Aquin, Berlin, 1961. Une analyse génétique et systématique des textes de saint Thomas : il a tout recueilli (on attend la publication de la thèse d'Umberto Eco sur le même sujet). Du même : Philosophie de la beauté, Oklahoma Press, 1974.
Notons deux articles parmi beaucoup : Dom Henri POUILLON, « La beauté, propriété transcendantale chez les scolastiques », Archives d'Histoire Doctrinale et Littéraire du Moyen-âge, 1946, p. 263 à 329. Heinz R. SCHMITT, « Le mystère de ce qui est est un mystère de beauté », Nova et Vetera, 1978-1, p. 46-48.
2. Critique du Jugement (I, § 6), in Œuvres philosophiques, « Bibliothèque de la Pléïade », Paris, Gallimard, 1985, tome 2, p. 967 et 968.
3. Cf. par exemple Chanoine LALLEMENT, Cours de métaphysique, Paris, Institut Catholique de Paris, 1945-6, polycopié non édité, p. 64 S. ID., Cours de philosophie sociale, ibid., 1946-7, p. 71-2.
4. Iosephus GREDT, Elementa philosophice aristotelico-thomisticce, volumen 2. Metaphysica-Theologia naturalis-Ethica, Barcelone, Herder, 1961, p. 35.
5. Alexandre SOLJENITSINE, Les Droits de l'écrivain, Paris, Seuil, 1972, p. 97.
6. Rainer Maria RILKE, Auguste Rodin, Paris, 1928, p. 50. « Ah ! Le monde est si beau qu'il faudrait poster ici quelqu'un qui soit capable de ne pas dormir » disait CLAUDEL (cité dans un article du Figaro-Magazine du 6 Septembre 1986). Il n'y a pas meilleure école de la beauté que la nature.
7. DANTE, Divine Comédie, Purg., Chant XXXI, y. 49-51. « Le plus beau des singes est hideux si on le compare à la race humaine » (PLATON, Hippias Majeur, 289 a).
8. Marston MORSE, « Mathematics and the arts », in The Yale Review, Summer 1951, p. 605 à 608.
9. Cf. ST, IIa-IIae, q. 145, a. 2. Pour le chrétien, « la charité est la beauté de l'âme ». (Saint AUGUSTIN, Comm. sur la 1- Ep. de Jean, IX, 9, Paris, Cerf, 1961, p. 397s).
10. Cf. la belle analyse de Jean-Louis CHRÉTIEN, in L'Effroi du beau, « La nuit surveillée », Paris, Cerf, 1987.
11. Cf. PLOTIN, Ennéades, I, 6, 1.
12. Cf. PSEUDO-DENYS L'AREOPAGITE, Œuvres complètes, trad. M. de Gandillac, « Bibliothèque philosophique », Paris, Aubier-Montaigne, 1943, p. 100s, chap. 4, n° 7.
13. ST, Ia, 5, 4, ad 1um.
14. Jacques MONOD, cité par B. FANTINI, dans La Recherche n° 218, février 1990, p. 187.
15. PLATON, Hippias Majeur, 297a ou Philèbe, 51a-b. ARISTOTE remarquait à son tour : « en dehors de leur utilité », les sensations « nous plaisent par elles-mêmes et, plus que toutes les autres, les sensations visuelles. En effet, non seulement pour agir, mais même lorsque nous ne nous proposons aucune action, nous préférons la vue à tout le reste » (Métaphysique, A, ch. 1, 980 a 21-26). À rapprocher de ce que dit l'empiriste anglais David HUME : « La beauté n'est rien qu'une forme qui produit le plaisir » (Traité de la nature humaine, II, 1, 8, trad. Leroy, Paris, 1946, p. 399).
16. Philippe CASPAR, L'Individuation des êtres, Louvain la Neuve, Le Sycomore, Paris, Lethielleux, 1985, p. 295-7 et p. 270s.
17. Voilà pourquoi la lumière est la plus belle réalité matérielle. « Seigneur, n'as-tu pas voulu / Qu'avant tout la lumière fût / L'acte premier de ta puissance / Et l'image de ton essence ? » (Ugo GIORDONA, Le Jeu de Saint Thomas, Paris, Vrin, 1939, p. 44).
18. La Gloire et la Croix, IV/1, trad., « Théologie », 84, Paris, Aubier, 1981, p. 28.
19. MARITAIN, L'Intuition créatrice, op. cit., p. 150.
20. PLOTIN, Ennéades, V, 8, 9. Martin HEIDEGGER remarquait aussi : « La beauté est un mode d'éclosion de la vérité » (« Origines de l'œuvre d'art », in Chemins qui ne mènent nulle part, trad., Paris, Gallimard, 1962, p. 62). Or la vérité est un transcendantal.
21. Hans Uns von BALTHASAR, Phénoménologie de la vérité, « Bibliothèque des auteurs philosophiques », trad. R. Givord, Paris, Beauchesne, 1952, p. 212s. On pourrait joindre un argument extrinsèque tiré de la cause efficiente première, c'est-à-dire de l'origine divine du beau : « La beauté de toute chose créée n'est rien d'autre qu'une similitude de la beauté divine participée dans les choses (...) L'existence de toutes choses dérive de la divine beauté » (Saint Thomas d'AQUIN, Commentaire sur Les noms divins du PseudoDenys l'Aréopagyte, chap. 4, 1. 5). « Joan Harlow était, elle aussi, une louange du Créateur, parce que toute beauté est un reflet lointain du Dieu qui l'a créée » (Guy de LARIGAUDIE, Étoile au grand large, Paris, Seuil, 1943, p. 28).
22. JOLIVET, op. cit., p. 269. Souligné dans le texte. L'objection de fond est toujours la même, à savoir la centration kantienne sur le sujet : le jugement esthétique n'a pas l'objet pour contenu, mais « n'a pour contenu qu'un rapport de la représentation de l'objet au sujet » (KANT, ibid., p. 968).
23. MARITAIN, L'Intuition créatrice, p. 151, note 6.
24. MARITAIN, ibid., p153. Enfin, n’oublions pas que le transcendantal est analogue au même titre que l’être. Voilà pourquoi la beauté d’un cristal, celle d’un ange ou celle d’une démonstration mathématique ne sont pas identiques (cf. la belle analyse d’Art et scolastique, op. cit., p. 43).
25. Confessions, X,27.
26. Jean PIC DE LA MIRANDOLE, notamment L’Être et l’un, ch X, in Œuvres philosophiques, trad., « Épiméthée », Paris, PUF, 1993, p. 133.
27. Telle est du moins l'intuition d'Emilio BRITO, Dieu et l'être d'après Thomas d'Aquin et Hegel, « Théologiques », Paris, PUF, 1991, par exemple p. 208, note 178 ; p. 251, note 292 ; p. 283, note 245, p. 379, note 110. À la suite de Saint Bonaventure, il approprie l'Un au Père, le Vrai au Fils et le Bien à l'Esprit-Saint, le Beau signifiant la circumincession des Personnes. Les autres transcendantaux me disent en fait davantage le mystère du Dieu un : par exemple l'altérité permet de penser la transcendance de celui qui est non seulement Tout-Autre (Barth), mais non-autre (Nicolas de Cuse).
28. ST, Ia, 2, 3.
29. Simone WEIL, Intuitions pré-chrétiennes, Paris, La Colombe, 1951, p. 37-39. La philosophe juive va même plus loin : « En tout ce qui suscite chez nous le sentiment pur et authentique du beau, il y a réellement présence de Dieu. Il y a comme une espèce d'incarnation de Dieu dans le monde, dont la beauté est la marque. Le beau est la preuve expérimentale que l'incarnation est possible » (Simone WEIL, La Pesanteur et la Grâce, Paris, 10/18, 1947, p. 151). Elle voit dans la beauté comme une préparation de l'incarnation, un signe de sa possibilité.
30. Hans Uns von BALTHASAR, Phénoménologie de la vérité, op. cit., p. 214.

Pour en savoir plus
Bon exposé, simple, chez Louis LACHANCE, L'Être et ses propriétés, Ottawa et Montréal, Éditions du Lévrier, 1950, seconde partie, p. 171 à 235. Avec bibliographie et d'abondantes citations de saint Thomas.
Dom Henri POUILLON, Le premier traité des propriétés transcendantales, dans Revue Néoscolastique de philosophie, XLII (1939), p. 40 à 77.
Cardinal MERCIER, Métaphysique générale, Paris, Alcan, 7e éd., 1923, p. 139-266.
A.D. SERTILLANGES, La Philosophie de saint Thomas d'Aquin, Paris, Aubier, nouvelle édition, 1940, p. 23-58.