vendredi 25 octobre 2013

En ressuscitant... Hans Urs von Balthasar, Le Jugement de Dieu dans l'Apocalypse


Tapisserie de l'Apocalypse, Angers. La Jérusalem céleste
Le jugement de l'Agneau
Beaucoup de chrétiens sont déconcertés par le dernier livre du Nouveau Testament : à leurs yeux il est non seulement obscur mais il leur apparaît également comme un recul par rapport au message du salut contenu dans le Nouveau Testament. Ne semble-t-il pas tout rempli de la colère de Dieu jugeant la méchanceté du monde et l'impossibilité de le convertir ? Or, si nous observons de plus près ce livre mystérieux de l'Apocalypse, bien des choses s'éclairent ; certes les visions de l'apôtre de l'Amour sont une sorte de synthèse de l'histoire globale du salut, l'histoire dans laquelle le rôle de l'Ancien Testament reste important ; et pourtant l'Apocalypse est essentiellement le livre de l'Agneau victorieux (5,5, cf. Jean 16,23 : « Ayez confiance, j'ai vaincu le monde ») qui seul reçoit le pouvoir d'ouvrir le livre aux sept sceaux de l'histoire du monde et d'en interpréter le sens. Ainsi les scènes de jugement de l'Apocalypse deviennent-elles en même temps un résumé de l'Évangile et de son interprétation par les apôtres, comme la suite de cet article va le montrer.
Les jugements de Dieu, même s'ils sont parfaitement « justes » (2 Timothée 4,8), restent incompréhensibles à l'homme (Romains 2,33) ; le meilleur moyen de s'en rendre compte, c'est de juxtaposer les affirmations apparemment incompatibles de Jésus dans Jean. D'un côté il dit qu'il n'a pas été envoyé pour juger le monde (Jean 3,4 ; 12,47) mais pour le sauver. D'autre part il peut dire également : « Si je juge, mon jugement est véridique » (8,15) et « J'ai beaucoup à reprendre sur votre compte » (8,26). Et il est clair que « le Père » lui « a confié entièrement le soin de juger » (5,22), si bien que cela peut tout simplement se traduire comme suit : « C'est pour un jugement que je suis venu en ce monde » (9,39), un jugement qui s'accomplit maintenant par sa présence au milieu des hommes et qui s'accomplira ouvertement à la fin du monde (5,25-30). La dureté de ces propos commence à s'estomper lorsque nous l'entendons affirmer : « Je ne suis pas venu pour juger le monde. Celui qui me rejette et ne reçoit pas mes paroles aura son juge : la parole que j'ai prononcée, c'est elle qui le jugera au dernier jour » (12,47 s).
On pourrait (en jetant un premier coup d'œil pour scruter le sens de l'Apocalypse) en donner l'interprétation suivante : celui qui me rejette (moi qui suis le Verbe mais qui ne veux pas juger) refuse d'être jugé par moi, le Sauveur ; il se juge lui-même. Jésus, le Sauveur Verbe de Dieu, est un « glaive à deux tranchants » (cf. Apocalypse 1,16) qui dans l'homme met « tout à nu et à découvert » (Hébreux 4,12 s.) et qui de cette façon dévoile si quelqu'un veut ou ne veut pas être sauvé, autrement dit : s'il veut épouser ou non les vues de Celui qui sauve et pardonne. De cette manière nous avons une clé non seulement pour l'ensemble de l'Apocalypse mais pour le Nouveau Testament dans sa totalité. Le mauvais serviteur auquel tout a été pardonné et qui ne pardonne pas lui-même ne peut qu'être l'objet du jugement correspondant (Matthieu 18,32 s). « C'est à tes paroles que tu seras reconnu juste et c'est à tes paroles que tu seras condamné » (Matthieu 12,37). De même : « Le jugement sera sans miséricorde pour qui n'aura pas fait miséricorde ; mais la miséricorde triomphe du jugement » (Jacques 2,13). À celui qui refuse le salut par la croix de Jésus et qui « foule aux pieds le sang du Christ » il ne reste absolument plus rien (Hébreux 10, 26 s), alors que Dieu « a tout donné » (Romains 8,32) en nous donnant son Fils. D’où la clause fondamentale que le Seigneur ajoute à un endroit bien précis de sa prière : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés », ce qui se traduit ainsi : « si vous ne pardonnez pas vos semblables, votre Père ne vous pardonnera pas non plus vos fautes » (Matthieu 6,12-15), c'est-à-dire : ne pourra pas vous pardonner. Aussi, dans l'Apocalypse, au moment du jugement dernier, ce ne sera pas un seul livre, le livre de la Vie, que Dieu pourra ouvrir, mais deux, celui aussi des « œuvres » selon lesquelles chacun sera jugé (1 Pierre 1,17 ; Apocalypse 20,12). La prérogative divine du jugement ainsi que l'exigence absolue de pardonner au prochain en vue du jugement (cf. Matthieu 5,23 s) permettent de comprendre cette interdiction de juger son prochain que l'on trouve dans tous les livres du Nouveau Testament : « Ne jugez point afin de n'être pas jugés » (Matthieu 7,1 ; cf. Romains 12,19 ; 1 Corinthiens 4,5 ; Jacques 4,12 ; 5,9) à moins que Jésus vous donne les pleins pouvoirs pour juger en son nom et selon son Esprit (Jean 20,22 s ; 1 Corinthiens 2,15 ; 5,12) ou bien, quand le jugement définitif interviendra, les Saints recevront le privilège de juger avec le Christ (1 Corinthiens 6,2 ; Apocalypse 20,4).
Que l'Agneau reçoive le livre de l'Histoire du Monde pour l'ouvrir (Apocalypse 5,1-14) a la même signification que le Père remettant entièrement à son Fils le soin de juger (Jean 5,22). Or le jugement a toujours en tant que tel un aspect de sévérité, sévérité à laquelle la personne jugée doit se soumettre, son sort dépendant d'une sentence qu'elle ignore (1 Corinthiens 4,5 s.). Un moment de crainte y est lié nécessairement (Matthieu 10,28), si grande que puisse ou doive être notre espérance en la miséricorde du Juge. C'est d'autant plus nécessaire que les liens de la personne jugée avec le Juge sont plus étroits. Aussi le jugement doit-il commencer « par la maison de Dieu » (1 Pierre 4,17). Ainsi en était-il déjà dans la tradition de l'Ancien Testament (Ézéchiel 9,6 ; Malachie 3,15). Et cela devient l'évidence même lorsque le livre de la Révélation commence par les sept messages qui ne sont rien d'autre que des jugements de l'Agneau, remplis de détails minutieux, à propos de l'Eglise représentée ici par les sept communautés si différentes les unes des autres. Pas de jugement global sur un peuple d'ailleurs pécheur dans son ensemble, mais un instrument de mesure très précis établissant dans chaque communauté le pour et le contre. Les jugements sont inexorables : « Je connais tes œuvres, tu passes pour vivant alors que tu es mort » (3,1) ou encore « Je connais ta constance mais j'ai contre toi... » (2,19). Ce jugement est prononcé maintenant et tout le temps que durera le monde, et il trouvera sa conclusion au Jugement dernier lorsque « les morts, grands et petits, se tiendront debout devant le trône » (20,12). Les messages font apparaître que le jugement de l'Agneau est inexorable ; cette précision est désignée d'une expression de l'Ancien Testament dont la résonance est paradoxale : « la colère de l'Agneau » devant lequel on ose à peine subsister (6,16 s). Mais l'étonnant, c'est que ce sont les communautés traitées le plus durement, comme Laodicée, qui reçoivent de l'Esprit les plus belles paroles de consolation et de promesse ; et c'est justement à Laodicée qu'il est dit : « tous ceux que j'aime, je les reprends et les corrige ; ranime donc ton zèle et convertis-toi » (3,19). Colère est ici synonyme de jalousie divine ne tolérant aucune défaillance, même légère, dans son alliance de fidélité avec Israël et avec l'Eglise. De la part de Celui qui juge, la correction est envisagée comme un remède (Proverbes 3,12 ; 1 Corinthiens 11,32 ; Hébreux 12,5-11) ; si, comme c'est le cas pour les « fléaux » de l'Apocalypse, cette correction entraîne d'abord un endurcissement des hommes, ce n'est ni le dessein ni la faute de Dieu (Apocalypse 9, 20s ; 16-9-11). On ira jusqu'à dire : de même que dans la vie de Jésus sur terre, où plus l'amour était grand plus la résistance qu'Il a provoquée l'était aussi, de même en est-il de l'histoire du monde dans son ensemble, qui apparaît soumise à cette loi. Mais d'un autre côté il ne faut pas oublier que c'est avec le troisième des sept châtiments (15-16) que « la colère de Dieu s'assouvit » (15,1) et que c'est au moment où s'abat le dernier fléau qu'on entend la voix proclamer : « C'en est fait » (16,17) presque en écho à l'ultime parole du Christ en croix : « Tout est consommé ».
Les Puissances adverses
Le processus qui régit l'histoire du monde et dont on vient de parler à propos de l'Apocalypse apparaît avec le plus de clarté là où la puissance du Messie devient l'occasion de l'éviction du ciel de Satan et de ses anges et de leur « grande fureur » sur terre parce qu'ils savent que « le temps leur est étroitement mesuré » (Apocalypse 12,7-12). Car c'est alors seulement qu'apparaissent les « bêtes », c'est-à-dire le complot antitrinitaire de l'enfer qui a reçu « l'empire sur toute race, tribu, langue et peuple » et même le pouvoir « de faire la guerre aux saints et de les vaincre » (13,7 ; I 1,7) et en tout dernier lieu « d'investir le camp des saints et la ville bien-aimée » (20,8). Mais si l'enfer constitue cette sorte de contrepoids vis-à-vis du ciel, ce ne peut être qu'en raison d'une défaite antérieure du diable comme le proclame l'Evangile ainsi que l'Apocalypse : « Je voyais Satan tomber du ciel comme l'éclair » (Luc 10,18), et avant la Passion : « C'est maintenant la condamnation de ce monde, c'est maintenant que le prince de ce monde va être jeté dehors » (Jean 12,31). Quant au rapport entre ce « maintenant » et le jugement final à venir, nous aurons à l'examiner plus tard.
Le jugement sur les Puissances adverses est un jugement sévère et irrévocable, il n'est pas en contradiction avec les menaces de condamnation de la part de Jésus, menaces que négligent intentionnellement ceux qui voient dans une « miséricorde divine sans réserve » le noyau du message du Christ. Qu'on songe seulement à la malédiction portée à l'égard des villes impénitentes (Matthieu 11,20-24) ou du figuier stérile (Matthieu 21,18-22) ou aux menaces contre les séducteurs qui à l'aide d'une meule seront précipités au fond de la mer (Matthieu 18,6 s). Cette meule se retrouve dans l'Apocalypse, où l'ange la jette avec force à la mer : « C'est avec cette même violence que Babylone sera précipitée » (Apocalypse 18,21).
Quelle est la nature de ces Puissances condamnées d'une manière si explicite ? Ce ne sont certainement pas de simples abstractions mais des forces bien réelles comme Paul lui aussi les conçoit et les décrit. Si la trinité diabolique est surtout représentée par des bêtes (« le vieux serpent » ou le « dragon couleur de feu », 12,3-9 ; la bête blasphématoire sortant de la mer, 13,1 et « l'autre bête » ayant deux cornes comme un agneau mais parlant comme un dragon, 13,11) et si elle a le pouvoir de pervertir le monde dans sa totalité, cela fait penser à quelque chose de bien réel, n'ayant toutefois pas besoin de revêtir une personnalité humaine. Il en va de même de la grande prostituée de Babylone « qui a enivré tous les peuples du vin capiteux de son impudicité » (14,8) et qui est ivre du sang des saints (17,6) : une Puissance réelle, opposée, comme l'Ancien Testament nous l'apprend déjà, à la réalité de la ville de Jérusalem sans pourtant qu'il s'agisse d'une personne en particulier. Babylone est condamnée à être dévorée et brûlée (17,16 ; 18,8), « car Il est puissant, le Seigneur qui la juge ».
Alors qu'à la fin du livre d'Isaïe les habitants de Jérusalem sortiront pour « voir les cadavres de ceux qui se sont révoltés contre Moi, car leur ver ne mourra pas et leur feu ne s'éteindra pas » (Isaïe 66,24), c'est le contraire qui se passera lorsque le Mauvais se dévorera lui-même, car on ne verra plus alors que la fumée s'élevant au loin pour les siècles des siècles (18,17 ; 19,3) ; cette autodestruction intemporelle est tout aussi mystérieuse que la Babylone elle-même (17,5), on ne peut ni la « regarder » ni la comprendre, elle ne peut que provoquer l'étonnement (17,8). Les images évoquant cette destruction varient : on peut aussi la représenter dans un « état d'engloutissement » (19,8) ou comme un
« étang de feu » (20,9-14) dans lequel sont précipités non seulement la trinité satanique mais aussi « la mort et l'enfer » (20,14) qui sont également des Puissances cosmiques (cf. 6,8) mais nullement des personnes. Or cela correspond à tous les passages de l'Evangile concernant le jugement et proclamant que parmi les hommes aussi tous ceux qui, séduits par les Puissances ennemies de Dieu, leur ont vendu leur âme, tous ceux qui « portent la marque de la bête » (13,16) et donc « ne sont pas inscrits dans le livre de Vie », « sont jetés dans l'étang de feu » (20,15). Il est impossible d'exclure du message de Jésus la gravité avec laquelle Il proclame que l'homme peut se perdre d'une manière définitive : « Je ne vous ai jamais connus, éloignez-vous de Moi » (Matthieu 7,23). « Je ne vous connais pas » (Matthieu 25,12) ; « Retirez-vous de Moi, maudits, allez au feu éternel » (Matthieu 25,41), « Le blasphème contre l'Esprit ne sera pas remis, ni en ce monde ni dans le monde à venir » (Matthieu 12,31 s.), « Craignez celui qui peut faire périr et l'âme et le corps dans la géhenne » (Matthieu 10,28).
Même s'il ne faut pas omettre d'interpréter ces paroles, on ne doit pas, concernant les pécheurs, perdre l'espoir, comme de nombreux passages de Paul et de Jean l'autorisent et même le recommandent. Ce n'est pas pour les Puissances du Mal que le Christ est mort mais bien pour tous les hommes. Mais il n'appartient à personne de bâtir des théories quant aux décisions que prendra le Souverain Juge à l'égard des vivants et des morts, de tous et de chacun en particulier. Lorsque le ciel et la terre « auront disparu », l'Agneau ouvrira les livres tandis que « tous les morts, grands et petits, se tiendront debout devant le trône » et qu'« ils seront jugés, chacun selon ses œuvres » (20,13). L'Apocalypse reste essentiellement une suite de visions qui ne présente que des aspects et des détails de la réalité du jugement et cela en utilisant manifestement des aspects de l'Ancien Testament. Il n'est absolument pas possible de voir dans la réalité des visions la description d'événements de l'histoire du monde.
L'heure du jugement
D'après ce qui vient d'être dit, nous pouvons déjà présumer que le dernier livre de la Bible ne nous dévoile rien de plus que les précédents sur l'heure du jugement. « Ce n'est pas à vous de connaître les temps ni les moments que le Père a fixés de sa propre autorité » (Actes 1,7). Les messages nous montrent que le Seigneur, chef de l'Eglise, a déjà commencé (et cela depuis le début) à juger la terre du haut du ciel. Et la série de jugements qui parcourent l'Apocalypse et dont il est impossible de fixer la date prouve que l'histoire du monde ne cesse d'être soumise au jugement de Dieu, ce qui se présente sous deux aspects : il y a le nombre des élus qui, avant que le jugement ne soit prononcé, sont marqués du sceau et épargnés à certains égards (7,1-4) et qui suivent partout l'Agneau (14,1-5) mais qui pourtant, étant les témoins de l'Agneau, peuvent être « vaincus et tués » (11,7) par la supériorité du Mauvais, bien que la Puissance divine puisse les faire ressusciter (11,10 s). À propos de ces élus portant témoignage il est difficile de dire s'ils vivent seulement sur terre ou si d'une manière mystérieuse ils ne sont pas déjà par avance au ciel. C'est qu'en effet l'Apocalypse présente toujours deux plans superposés : la terre avec ses horreurs et le ciel avec sa félicité et sa perpétuelle liturgie, l'une et l'autre coexistant d'une manière contradictoire, ce qui peut aboutir au paroxysme de la scène où dans le ciel est célébré le banquet des noces de l'Agneau et où sur terre on assiste au grand festin de tous les oiseaux dévorant « la chair des rois, des généraux, des puissants, des chevaux et de leurs cavaliers, la chair de tous, libres et esclaves, petits et grands » (19,1-18). La vision n'a pas pour objet de montrer les intermédiaires. Les événements restent sans date. Quand « le moment de la moisson sera-t-il venu », quand « la moisson terrestre sera-t-elle mûre » (14,13) pour que la grande récolte de froment et la vendange sanglante puissent commencer (14,14-20) ?
Voici une difficulté plus grande encore : quand commencera le « règne de mille ans » durant lequel les Puissances du Mal seront provisoirement repoussées pour laisser vivre les âmes des martyrs du Christ dans une « première résurrection » et leur permettre de régner et de juger avec le Christ (20,4-6) ? L'image du règne de mille ans tire son origine de la Révélation juive et n'a pas, si on l'interprète dans le cadre du christianisme, à se situer dans le cours de l'histoire. Eu égard aux « paroles inspirées » des sept messages (« Je ferai du vainqueur une colonne dans le temple de mon Dieu », 3,12) il se pourrait que le règne concerne ces « bienheureux et saints » (20,6) qui, dès avant la « Résurrection du dernier Jour » (Jean 6,40 s), connaissent avec le Christ une mystérieuse résurrection corporelle et, agissant surtout en qualité de messagers et de juges, fixent avec Lui la tournure des événements historiques mondiaux. Il est permis à ce propos d'évoquer le passage révélateur de Matthieu (27,51-53), où, au moment de la mort de Jésus, les tombeaux s'ouvrent et « après sa résurrection les corps de nombreux défunts sortent de leur tombeau », et (de l'avis d'une majorité de théologiens) montent au ciel en même temps que Jésus. Marie serait alors la première par rang de préséance, mais non pas la seule à être ressuscitée avec son corps, ce qui n'empêche pas que l'Apocalypse comporte elle aussi un jugement final de tous les morts (20,11-15) et en même temps une transformation complète du ciel et de la terre et une cohabitation totalement nouvelle de Dieu avec l'humanité dans la « Jérusalem céleste » qui descend sur la terre (Apocalypse 21-22,5).
Mais voici encore un trait très caractéristique de la description du Jugement dernier ; il est dit chez Matthieu : « Alors le signe du fils de l'homme paraîtra dans le ciel, tous les peuples de la terre se lamenteront et verront le Fils de l'homme venant sur les nuées du ciel avec grande puissance et gloire » (24,30). Sans doute le signe est-il la croix, tandis que « la puissance et la gloire sur les nuées du ciel » est emprunté à Daniel. Qu'en est-il des lamentations de tous les peuples face à la croix ? Dans un passage du prophète Zacharie cité deux fois par Jean on peut lire : « Ils jetteront les yeux sur celui qu'ils auront transpercé » (Zacharie 12,10). Ce passage est mentionné par Jean évoquant Jésus transpercé sur la croix (Jean 19,37) et une fois encore au début de l'Apocalypse en même temps qu'une partie du passage de Daniel : « Voici qu'il vient sur les nuées du ciel, tout œil le verra, même ceux qui l'ont transpercé et toutes les races de la terre se lamenteront sur lui » (Apocalypse 1,7). Ce passage montre bien que le juge apparaît sous la forme du crucifié et qu'à sa vue tous les pécheurs ne peuvent s'empêcher de reconnaître ce qu'ils ont fait, d'où il résulte cette lamentation des peuples qui gémissent (heureusement) non pas sur eux-mêmes, mais sur lui qui s'est chargé de leurs fautes. L'image de leur propre faute leur apparaît intégralement (sans doute pour la première fois) et à la vue de cette image s'ensuit (comme on l'a montré au début) une autocritique des pécheurs, si bien que le verdict du juge à leur sujet est passé sous silence. Il peut, s'il le veut, accorder sa grâce à ceux qui s'apitoient sur lui, mais cela reste son secret.

Hans-Urs von BALTHASAR, in Communio (janvier-février 1985)

lundi 21 octobre 2013

En débattant... Hannah Arendt, Le mensonge en politique

HÖLTERS : Mesdames, Messieurs, nous avons souvent l'impression que, comme le vent et la mer, le mensonge et la politique sont indissociables. Alors que la morale chrétienne considérait surtout le mensonge comme un problème propre à l'individu, il existe, depuis Socrate et Platon, un second courant traditionnel qui traite du rapport entre le mensonge, la politique et l'État. Une question centrale de notre discussion sera de savoir dans quelle mesure le débat sur le mensonge en politique, tel qu'il nous a été historiquement transmis, a encore quelque chose à voir avec notre réalité, donc la question de savoir si le mensonge politique traditionnel se distingue du mensonge politique moderne.
Commençons par une citation qui est, dirais-je, liée à la tradition. Dans une lettre de 1736, Voltaire écrit : « Le mensonge n'est un vice que quand il fait mal. C'est une très grande vertu quand il fait du bien. Soyez donc plus vertueux que jamais. Il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours. Mentez, mes amis, mentez »1. Si nous voulons contribuer ici à la définition du concept de mensonge, cela nous amène à la question de savoir si n'appartient à ce concept du mensonge que la tromperie intentionnelle ou également l'intention de nuire ?
ARENDT : La citation de Voltaire est évidemment habilement et fort bien choisie. Mais nous ne savons pas avec certitude si Voltaire pensait exactement ce qu'il a écrit dans cette lettre. Dans la question que vous posez, ce qui importe à mon avis, c'est qu'au nombre des dix commandements il n'y ait pas de commandement qui dise : « Tu ne mentiras point ». Il est plutôt dit : « Tu ne feras pas de faux témoignage ». Mais c'est là quelque chose de bien plus spécifique que le mensonge. Historiquement, les mensonges, au sens où nous les entendons aujourd'hui, n'ont été jugés mauvais en tant que tels que très tardivement, je ne pense pas avant les XVIe-XVIIe siècles. Au fond, cela s'est produit en même temps que la fondation de la Royal Society en Angleterre, c'est-à-dire en même temps que le regroupement des scientifiques, ce qui mérite d'être souligné. Il fallait que les scientifiques, par amour de la science, et pour rien d'autre, pussent être sûrs que l'on ne mentait pas. C'est encore le cas aujourd'hui dans les sciences de la nature. Quelqu'un qui ment sur ses expériences est un homme fini. Cela le distingue de l'homme politique, qui tantôt peut mentir, tantôt ne pas mentir, ou aussi de l'historien, qui peut présenter l'histoire tantôt sous un angle, tantôt sous un autre. Il existe en tout cas un domaine spécifique dans lequel il est impossible de mentir sans détruire celui-ci. C'est en même temps le début de l'attitude puritaine à l'égard du mensonge et, au fond, cela n'a pas changé jusqu'à nos jours.
Si nous réfléchissons maintenant de manière plus générale à ce problème, il convient de dire un certain nombre de choses sur le mensonge. Il y a d'abord ceci que l'homme est capable de mentir. Cela est lié au fait que nous sommes libres. Nous ne sommes pas intégrés dans les faits du monde au point d'être absolument en accord avec eux. Nous avons toujours la liberté de dire « oui » ou « non », et cette forme de liberté, à son tour, se rapporte à un cercle spécifique de choses. Si quelqu'un s'obstine totalement en affirmant que deux fois deux font cinq, il lui arrivera quelque chose d'assez désagréable : il sera conduit dans une clinique psychiatrique. Cela signifie que la vérité possède cette propriété d'être contraignante, comme le disait déjà Aristote. Mais cela ne concerne que le type de vérités que, depuis Leibniz, nous appelons les vérités de raison (Vernunftwahrheiten), donc des vérités dont nous ne pouvons pas nous imaginer qu'elles soient autrement qu'elles ne sont. Vous pouvez également dire qu'elles sont évidentes par elles-mêmes. Pour toutes les autres choses, nous avons la possibilité de dire « oui » ou « non ». Et cette possibilité vaut en grande partie également pour les vérités de fait. Or aucune vérité de fait ne se soutient d'elle-même, elle doit d'abord être attestée par d'autres. Nous devons croire à cette attestation, la vérité ne peut être établie que de cette manière-là. Cela signifie que ce n'est pas la raison elle-même qui l'établit. De plus, à propos de chaque fait, nous pouvons nous imaginer qu'il aurait très bien pu être autre qu'il n'est. Le fait que les choses auraient pu être autres signifie, premièrement, que les faits en tant que tels ne sont pas autant susceptibles de convaincre que les vérités de raison et, deuxièmement, que les faits peuvent être confirmés ou niés par nous. Nous pouvons toujours dire d'une chose qui s'est produite : « J'aurais préféré que les choses se soient passées autrement ». Caton le Jeune disait : « Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni » (La cause victorieuse a plu aux dieux, mais la cause vaincue à Caton) 2. Donc, ce que nous considérons toujours comme critères ultimes, à savoir le succès ou l'échec, Caton ne les a pas acceptés comme critères ultimes.
HÖLTERS : Madame Arendt, vous disiez que les vérités de fait doivent être attestées. Existe-t-il alors quelque chose comme un accord tacite pour ne pas accepter certains faits, ou pour ne pas les accepter dans cette mesure, de cette manière ? Peut-être existe-t-il un accord tacite entre les hommes politiques pour déduire de la vérité un certain rabais, à partir duquel on doit d'abord interpréter la vérité de leurs énoncés ?
VOGEL : Bon, Madame Arendt nous a certes offert une excellente introduction au mensonge, mais elle n'a pas défini l'homme politique. Ce n'était pas non plus son intention, ni la tâche qui lui a été fixée. Je pense qu'il est un peu dangereux de compter tous ceux qui ne sont pas des scientifiques parmi les hommes politiques. Il faudrait donc poser la question : comment cela est-il possible ? Où doit commencer cet accord tacite dont vous venez de parler, Monsieur HÖLTERS ? Pour moi, cette question n'est pas tellement importante parce que, à mon avis, cet accord tacite n'existe pas.
HÖLTERS : Permettez-moi de vous interrompre. Les termes « accord tacite » viennent de Frédéric le Grand.
VOGEL : J'aurais scrupule à qualifier Frédéric le Grand, au sens actuel et personnel de la notion, d'« homme politique ». On pourrait en discuter, mais je crois que, dans le contexte de notre débat, nous n'y sommes pas obligés. Mais je contredirais également Voltaire lorsqu'il affirme que le mensonge n'est un vice que quand il fait mal. Il est aussi un vice quand il fait soi-disant du bien. Mais, au risque d'ajouter à la confusion, je dois dire que je ne pense pas non plus qu'il s'agisse déjà d'un mensonge lorsque les hommes politiques, ou ceux qui se prennent pour des hommes politiques, ne disent pas tout ce qu'ils savent, mais que, le cas échéant, ils conservent par-devers eux certaines connaissances.
HAFFNER : Je dois franchement reconnaître que le sujet me trouble un peu. Nous savons que, pour une part, la politique est sans doute un combat. En tout cas, dans de nombreuses régions du monde, la guerre est toujours un moyen de la politique, que cela soit reconnu ou non. Et le fait qu'au cours d'une guerre on mente et que l'on doive mentir pour tromper l'ennemi est, pour ainsi dire, une règle respectée en politique. On dirait qu'un général ou qu'un homme politique qui ne le fait pas se rend coupable de haute trahison. À l'inverse, les Anglais se sont toujours vantés de leurs ruses de guerre, par exemple d'avoir minutieusement trompé Hitler sur le lieu du débarquement, et personne ne leur a fait le moindre reproche. Cela fait partie de la guerre, en effet.
Mais cela ne s'arrête pas avec la guerre. La politique, pour une part du moins, est un combat, même lorsqu'il n'y a pas de guerre. Je ne veux pas dire que la politique consiste uniquement en un combat, mais il y a toujours un combat : la lutte diplomatique entre les puissances en temps de paix, la lutte entre les partis à l'intérieur d'un pays, y compris la lutte au sein d'un parti, par exemple pour sa direction. Et, lorsqu'on lutte, ne ment-on pas s'il le faut ? Et si le mensonge réussit, n'est-il pas pardonné ? Et, naturellement, à cela s'oppose le fait que, lorsqu'on surprend un homme politique en train de mentir effrontément, cela lui nuit, tant politiquement que moralement, c'est clair. Il existe de célèbres exemples de cela : Profumo, le ministre de la Défense britannique dont la carrière fut ruinée à jamais parce qu'il avait menti devant le Parlement sur une affaire, au fond, privée — il avait des relations intimes avec une certaine jeune femme.3
En Allemagne, Strauss a également subi un sévère revers politique parce que, dans ce qu'on a appelé « l'affaire du Spiegel », il ne s'en est pas tenu à la vérité devant le Bundestag.4
Je ne veux pas trop m'avancer, mais telle était l'impression générale. Le fait d'être surpris en flagrant délit de mensonge nuit donc. C'est pourquoi le mensonge en politique est un moyen dangereux, même là où il est coutumier. C'est un moyen qu'on ne peut employer que s'il y a vraiment l'espoir de s'en tirer. Et, dans ce cas, il peut même rendre célèbre.
J'aimerais donner un exemple et un contre-exemple de cela. En 1940, Roosevelt a été élu sur la base d'un mensonge manifeste, à savoir qu'il laisserait les États-Unis en dehors de la guerre. Il n'a pas laissé le pays en dehors de la guerre et il n'a jamais eu l'intention de le faire. Avant 1940, il œuvrait tout à fait en faveur d'une intervention des États-Unis dans la guerre. Mais sans ce mensonge, il n'aurait probablement pas été élu, compte tenu de l'opinion publique américaine de l'époque. Sans ce mensonge, les États-Unis ne seraient pas entrés en guerre, et celle-ci se serait très mal terminée, pour les États-Unis certainement, mais peut-être pour le monde entier. A-t-il eu raison ou tort de mentir ? De toute manière, cela lui a été pardonné. Il est considéré comme un grand président, y compris par ses anciens adversaires. On ne lui a pas reproché après coup d'avoir menti.
Inversement, Hitler a menti en 1938 en disant : « Les Sudètes seront ma dernière revendication territoriale ». Ce mensonge a été révélé en tant que mensonge par Hitler lui-même, dès 1939, lorsqu'il a envahi le reste de la Tchécoslovaquie et a, ensuite, revendiqué pour lui le corridor 5, etc. C'est une mauvaise manière de mentir, et elle est donc interdite. Un mensonge dont on sait qu'il va bientôt être révélé en tant que mensonge nuira à la cause pour laquelle on a menti et, par conséquent, il sera aussi répréhensible sur le plan politique.
Tout cela aboutit à la conclusion suivante : la science — et j'aimerais reprendre ce qu'a dit Madame Arendt — , la science, donc, existe pour explorer la vérité. Telle est son unique finalité, pour autant qu'elle en ait une. En revanche, la politique n'existe pas pour explorer ou pour imposer la vérité, mais elle poursuit certaines fins (Zweck) : conserver le pays, augmenter la puissance de celui-ci, installer un parti au pouvoir, le renversement d'un gouvernement et le remplacement de celui-ci par un autre. Ce qui sert à ces fins — ce qui leur sert vraiment et ne leur nuit pas — doit, jusqu'à un certain degré, être considéré comme admissible, même si cela est moralement douteux.
ARENDT : Évidemment, c'est une lapalissade de dire que le mensonge, la vérité et la politique ne font pas bon ménage. Cela a toujours été le cas. La question est simplement celle-ci : quel est le but (Ziel) ? Roosevelt, au fond, n'a pas menti. Lorsqu'il s'agit d'une question de vie ou de mort, comme c'est parfois le cas en politique, alors se pose toujours la question de savoir si le mensonge ne serait pas légitime. Mais ce qui légitime ici le mensonge, c'est vraiment un cas extrême. Les mensonges que nous avons connus au cours de notre siècle sont d'une tout autre nature et ont une teneur tout à fait différente. Le mensonge de Hitler à propos des Sudètes a été, d'une certaine manière, le moins grave. Vous vous souvenez peut-être que, même dans les plus hautes sphères, on n'avait le droit de parler de la soi-disant « Solution finale » que dans un  langage imposé, rempli d'euphémismes. Hitler lui-même, lorsqu'on lui a fait cette réflexion un jour : « Que dira le monde s'il apprend que des millions de gens ont été assassinés ? », a déclaré : « Ce n'est pas grave, parce que le monde ne le croira pas ». Cela était absolument vrai, on ne l'a pas cru. Les victimes ne l'ont pas cru, mais le monde non plus ne l'a pas cru.
Les mensonges dont Haffner a parlé sont des mensonges très ciblés, c'est-à-dire qu'il faut cacher certaines choses à l'ennemi. Les mensonges auxquels nous avons affaire concernent tout le monde. À ce moment-là, on élève vraiment le mensonge au rang de principe. Nous avons connu cela d'une manière totalement grotesque sous Staline, qui s'efforçait de réécrire sans cesse l'histoire de la Révolution en faisant chaque fois tomber dans l'oubli certaines personnes ou certains événements, c'est-à-dire en les faisant disparaître par des mensonges : Trotski n'a pas existé, l'Armée rouge n'a quasiment pas existé non plus, et les camps de concentration encore moins. Quiconque en parlait risquait sa vie. Là où des mensonges de ce type apparaissent, qui finissent par obliger tout le monde à mentir, le mensonge devient un principe. Contrairement à cela, le mensonge en politique — même dans la politique de la raison d'État — n'est en aucun cas un mensonge par principe. Ici, nous avons affaire à un petit groupe de gens, des hommes d'État, des diplomates, des politiciens, dont le métier est, entre autres, de protéger certains secrets et de mentir dans ce but. Tout le monde le sait. Ceux qui y participent savent que, dans tous les cas, il faut faire bon marché de la vérité. Ce petit groupe de gens ne risque jamais de se mentir à lui-même. Il y a un passage célèbre des Frères Karamazov, de Dostoïevski, dans lequel Dimitri, l'un des frères Karamazov, qui était un menteur notoire, vient chez le starets et lui demande : « Que dois-je faire pour gagner la vie éternelle ? », et le starets, qui savait qu'il avait affaire à un menteur, répond : « Ne te mens jamais à toi-même »6.
Vous voyez, dans tous ces cas la vérité trouve quelque part un dernier refuge parce que ceux qui mentent savent clairement distinguer entre le mensonge et la vérité, et ils savent exactement que « là, j'ai menti ». Ce mensonge-ci peut être corrigé et réparé. L'autre mensonge, en revanche, ne peut pas l'être. L'autre mensonge traverse toute la population qui, certes, sait qu'il existe des camps de concentration, des camps d'extermination, mais qui, en même temps, est consciente que l'on risque sa vie si l'on en parle. Partout où règne la terreur, le mensonge contraint et forcé peut être élevé au rang de principe universel. Cela n'est pas possible ailleurs. Chez nous, Monsieur Nixon a tenté de parvenir à toutes sortes de choses en mentant, mais il a échoué parce qu'il ne disposait pas d'un groupe pour répandre la terreur dans la population et qui, par sa terreur, aurait pu élever le mensonge au rang de principe. Cela signifie qu'il a échoué parce que, en général, en Amérique, on ne ment pas. En Amérique, le mensonge est un délit bien plus grave qu'en Europe. Cela vaut également pour l'Angleterre, comme vous pouvez le voir dans « l'affaire Profumo ». La raison de cela réside en partie dans la procédure judiciaire anglo-américaine, où l'on peut déposer en sa propre faveur, et cela sous serment, bien qu'on ne soit pas obligé. Il existe une disposition légale en vertu de laquelle nul ne peut être contraint de déposer contre lui-même. Mais cela ne veut pas dire qu'il a le droit de mentir. Le fait que le faux serment soit considéré comme un délit bien plus grave qu'en Europe est dû à ceci que nous avons un gouvernement, qu'il le veuille ou non, qui est lié par la Constitution, c'est-à-dire que l'instance suprême n'est pas incarnée par des hommes, mais par la loi elle-même — cela fait une très grande différence.
Le fait que l'homme soit capable de mentir signifie qu'il n'adhère pas tout à fait aux réalités. Naturellement, les hommes politiques ont facilement tendance à mentir, ne serait-ce que parce qu'ils ne se soucient pas d'interpréter le monde, mais qu'ils veulent que l'on se représente comment il pourrait être. Et, en effet, il pourrait être différent de ce qu'il est réellement. On n'est pas obligé de reconnaître ce qui est. Que je puisse dire « oui » ou « non » à ce qui est, justement comme Caton le Jeune — c'est la cause vaincue qui plaisait à Caton —, cela fait partie des libertés fondamentales de l'homme — indépendamment de tous les régimes (Staatsformen).
HÖLTERS : Nous avons donc affaire à deux types de mensonges. Premièrement, le mensonge occasionnel, répondant à des fins utilitaires, qui, comme l'a écrit Madame Arendt, peut tout à fait s'imposer dans le monde. Et, deuxièmement, le mensonge total, la tromperie totale, qui comprend également le mensonge à soi-même, où le menteur est en même temps celui à qui l'on ment, l'escroc celui qui est escroqué, où il ne peut plus s'arracher au contexte du mensonge, alors que naguère, dans le cercle fermé des gouvernants, on disait bien la vérité, seulement on ne la laissait pas filtrer à l'extérieur. Le contexte nouveau consiste en ceci que même celui qui ment ne sait plus à quoi s'en tenir sur la vérité, ce qui a pour conséquence que la vérité peut ainsi disparaître.
Étant donné qu'il me semble que nous rencontrons encore les deux phénomènes dans notre réalité, je propose que nous nous concentrions davantage sur le mensonge occasionnel à des fins utilitaires, et que nous traitions l'autre type de mensonge plus tard dans notre discussion.
VOGEL : Maintenant, les choses deviennent un peu difficiles. Qu'est-ce qu'un mensonge à des fins utilitaires ? Je suis d'accord avec Madame Arendt pour dire que le fait que l'homme puisse mentir est une preuve de sa liberté. Il n'est pas obligé de dire la vérité, mais il peut aussi mentir, et cette chance ou cette possibilité atteste sa liberté. C'est certainement vrai. Je ne suis pas d'accord — j'ai failli dire évidemment — avec Madame Arendt pour dire que les hommes politiques constituent le groupe de ceux dont le mensonge est l'un des attributs de la profession.
ARENDT : J'ai fait exprès de formuler cela de manière exagérée.
VOGEL : Bon, peut-être cela devient-il plus clair par exagération. Mais lorsque l'on prend la phrase : « Les hommes politiques constituent le groupe de ceux dont le mensonge est l'un des attributs de la profession », alors se pose la question suivante : que veut dire mentir ? Tromper, se tromper, passer sous silence, omettre, faire croire, donner l'impression ? Nous serons bien obligés de mieux différencier et de définir plus clairement le terme « mentir », si souvent employé.
Je pense que les hommes politiques n'ont pas le droit de mentir. Mais je pense également — et je l'ai déjà indiqué tout à l'heure — que les hommes politiques peuvent se tromper, c'est-à-dire qu'ils peuvent prendre pour vrai quelque chose qui, ultérieurement, se révèle faux. Ainsi peuvent-ils, par exemple, s'attendre à une reprise économique. Mais ce n'est pas la même chose si je dis que la reprise aura lieu bien que je sache qu'elle n'arrivera pas, et si je dis que la reprise aura lieu parce que je suis vraiment convaincu qu'elle se produira. Je ne présumerai donc pas que quiconque dit cela ment, mais seulement qu'il se trompe, et peut-être même pas. Avant de dire, de manière générale, que les hommes politiques sont constitués par le groupe de ceux dont le mensonge est l'un des attributs de la profession, nous devons définir de manière plus rigoureuse le terme « mensonge ».
ARENDT : Je n'ai pas dit cela, et si c'est l'impression que j'ai donnée, je retire ma phrase. Vous avez tout à fait raison, l'erreur n'est pas le mensonge, quoique en grec le mot pseudos ait été employé pour désigner l'erreur et le mensonge. Mais nous n'allons pas aborder ce sujet ici. De manière générale, nous devrons éviter d'aborder des questions philosophiques.
Simplement, si, lorsqu'un homme politique, en disant que la reprise économique aura lieu, a tendance à exprimer cela comme n'étant pas son opinion personnelle, mais comme une vérité, il ne s'agit pas de la même chose. Il se sert de la réputation dont il jouit auprès du peuple et, au lieu de dire « J'espère que la reprise aura lieu », il dit que certains signes l'indiquent. C'est une sorte de tromperie parce qu'il prétend savoir quelque chose que nul ne peut savoir. Sur cette question, il existe une science encore assez jeune — il s'agit, à mon avis, d'une pseudo-science — , à savoir la futurologie, dont les représentants croient que l'on peut étudier le futur comme on peut étudier le passé. Il est déjà difficile d'étudier le passé, mais étudier le futur est totalement impossible — et cela par principe. On peut le prouver. Si un homme politique présente une chose de cette manière, alors il trompe son monde. Mais la tromperie n'est pas nécessairement un mensonge, bien qu'elle en soit proche. Tant qu'un homme politique est assez prudent pour dire : « Je suis un être humain, et je peux me tromper », et tant que cela transparaît d'une manière ou d'une autre dans chacun de ses propos, il évolue encore, à mon avis, sur le terrain de la vérité, même s'il ne dit pas tout ce qu'il sait.
Mais lorsque les idéologues du marxisme ou du socialisme ou du capitalisme arrivent et déclarent que le train de l'histoire va dans telle ou telle direction, et que quiconque ne veut pas monter dans ce train se met en dehors de l'histoire et n'a pas saisi la situation historique — lorsque ce genre de chose commence, nous avons alors une sorte de politique mensongère, peu importe quelle en est la provenance, que ce soit de la droite ou de la gauche. Toutes les deux s'affrontent ensuite et, au fond, elles se disputent pour des vétilles, c'est-à-dire pour quelque chose qu'elles ne savent pas et ne peuvent savoir. Si l'on introduit la notion d'histoire et de lois de l'histoire dans cette discussion — et je crains que cela n'arrive souvent —, on a alors, à mon avis, dépassé les limites de ce qui est permis, y compris les limites très larges de ce qui est permis à un homme politique ou à un homme d'État.
HAFFNER : Je voudrais encore revenir à la question de savoir si le mensonge est un attribut de la profession d'homme politique. Il existe deux professions, absolument nécessaires et reconnues, qui possèdent une tare, c'est de ne pas toujours pouvoir se passer du mensonge. Ce sont les professions de commerçant et d'homme politique.
ARENDT : Et de médecin.
HAFFNER : En ce qui concerne le médecin, je ne sais pas si le mensonge fait partie de l'image de sa profession. Il se retrouve certainement parfois dans la situation de ne pas informer le patient, par humanité, parce qu'il n'y a plus aucun espoir pour ce dernier. Mais, dans son activité normale, il n'a pas besoin de mentir, si je puis m'exprimer ainsi. En tant que médecin, il est également un représentant des sciences de la nature, dans lesquelles le mensonge est proscrit, voire voué à l'échec. S'il voit que l'appendice est enflammé, il ne peut et ne doit pas dire que cet appendice n'est pas enflammé — ce faisant, il se disqualifierait lui-même en tant que médecin. Mais passons.
Aussi bien la profession du commerçant, qui se qualifie volontiers d'« honnête » parce qu'il a, d'une certaine manière, besoin de ce qualificatif — mais évidemment, je ne veux pas dire par là qu'il n'y a pas de commerçants honnêtes —, que la profession d'homme politique, qui est également une profession nécessaire et honorable, possèdent une tare, la malhonnêteté. Cela est dû à la raison suivante : le commerçant est obligé — à moins d'oublier son devoir de commerçant — de chercher son intérêt ou, disons, l'intérêt de sa firme ou de son entreprise. S'il ne le faisait pas, il rendrait un mauvais service à tous ceux qui dépendent de cette firme, de cette entreprise. Devoir faire de bonnes affaires, cela fait partie du métier, et les bonnes affaires ont cette particularité d'être probablement de mauvaises affaires pour le partenaire. Acheter bon marché et vendre cher — tel est le principe du commerçant. Quiconque agit contrairement à ce principe est un mauvais et non un bon commerçant. Évidemment, il devrait éviter de mentir effrontément. Un commerçant qui se fait surprendre en flagrant délit de mensonge — qui déclare par exemple que la situation financière de son entreprise est saine alors qu'en vérité elle est en banqueroute —, un tel commerçant risque éventuellement la prison, du moins perd-il sa bonne réputation auprès des autres commerçants et, par son mauvais comportement, se montre un mauvais commerçant. Mais mauvais commerçant est aussi celui qui, par pur amour de la vérité, révèle tous ses secrets commerciaux, ou les recettes de son succès au concurrent.
Maintenant, en ce qui concerne l'homme politique, je suppose naturellement qu'il a le droit de se taire sur certaines choses, ce n'est pas encore un mensonge, nul n'a le devoir de tout dire, nul ne peut tout dire. Le cas échéant, on a le droit de vraiment mentir. La question est seulement de savoir dans quel cas et dans quelles conditions. J'ai déjà évoqué Roosevelt, qui aurait rendu un très mauvais service à son pays en reconnaissant qu'il œuvrait en faveur de l'entrée en guerre des États-Unis ; il se serait empêché d'accéder à la présidence.
Je voudrais encore donner un exemple plus proche de nous — et je le fais vraiment ici avec une intention polémique —, à savoir l'exemple de Konrad Adenauer. Ce dernier, qui, avec l'humour qui le caractérisait, reconnaissait volontiers qu'il ne disait pas toujours toute la vérité, plaisantait parfois en disant qu'il distinguait trois types de vérité : la vérité simple, la vérité entière et la vérité pure. Certes, c'était une plaisanterie. Mais, en ce qui concerne le souci principal de sa politique — je suis désolé de devoir le dire —, il a tout simplement menti : c'était d'intégrer à tout prix la RFA dans l'Otan et dans la communauté des pays de l'Ouest, de regagner la confiance des puissances occidentales, qui avaient été nos ennemies pendant la guerre, de faire non seulement la paix avec celles-ci, mais de conclure une alliance avec elles, ce qui était de toute manière, objectivement, et sûrement aussi subjectivement, un objectif (Ziel) patriotique. Et, en poursuivant cet objectif, Adenauer a toujours dit que, ce faisant, il aspirait à la réunification, bien qu'il ait certainement su, ou qu'il ait dû savoir, que l'Otan et la réunification étaient incompatibles, du moins dans un avenir plus ou moins rapproché. Il a donc menti. Mais, du point de vue de la politique qu'il poursuivait, et qui était tout à fait légitime, et qui s'est en grande partie vue justifiée, comme nous le savons aujourd'hui, il a agi de manière patriotique et juste. C'est bien une page de gloire qu'il a écrite. En revanche, si, à l'époque, il avait clairement expliqué aux Allemands : « Si vous adhérez à l'Otan, si vous adhérez à la Communauté européenne, vous devrez provisoirement renoncer à l'idée de réunification », je pense que les Allemands n'auraient pas approuvé cette politique et ils se trouveraient aujourd'hui dans une situation bien plus grave que celle dans laquelle ils sont.
Vous avez là un exemple frappant du fait que le mensonge effronté fait, dans certaines conditions, véritablement partie de la politique, et qu'il est, pour ainsi dire, du devoir de l'homme politique de mentir. Naturellement, il ne doit pas se laisser prendre. Et, de plus, la grande question est de savoir à qui il a le droit de mentir. Je crois qu'il est indiscutable qu'il a le droit de mentir à l'ennemi pendant une guerre. Il est discutable qu'il ait le droit de mentir à l'adversaire politique mais, en gros, on lui accordera ce droit. Cependant, a-t-il également le droit de mentir à son propre camp ? A-t-il le droit de mentir à son peuple ? Ce sont vraiment des questions difficiles.
ARENDT : Je ne pense pas que le fait de se laisser prendre doive être le seul critère pour nous orienter. Permettez-moi d'abord de répondre à ce que Monsieur Haffner a dit tout à l'heure, qu'il était du devoir du commerçant de tirer un maximum de profit dans une affaire. Ce n'est pas son devoir, mais son intérêt ! Où est-il écrit, d'où sortez-vous cet étrange impératif qu'il doive gagner autant d'argent qu'il peut ? C'est un impératif qui n'est ancré ni dans une religion ni dans une éthique. Ce que vous oubliez également, en disant qu'il ne doit pas se laisser prendre, c'est quelque chose de tout à fait décisif, à savoir la confiance. Pour un peuple qui doit développer un sentiment de solidarité pour pouvoir exister en tant que peuple, en tant que communauté, la création d'une base de confiance mutuelle est de la plus grande importance.
Lorsque, aujourd'hui, je vais dans un magasin et que le propriétaire me dit : « Je n'ai pas cet article, mais vous trouverez l'article souhaité dans tel ou tel autre magasin » — chose qui vous arrive d'ailleurs très souvent et témoigne contre l'impératif du commerçant formulé par Monsieur Haffner —, pour moi cela signifie que je peux avoir confiance dans ce magasin et dans ce commerçant. Un rapport de confiance entre moi et l'autre s'est établi. En revanche, les mensonges le détruisent. Vous connaissez le proverbe : « On ne croit pas celui qui a menti une fois, même lorsqu'il dit la vérité ». Telle est précisément l'une des conséquences désastreuses du mensonge : il détruit la confiance entre les hommes.
HÖLTERS : Si le mensonge est découvert !
ARENDT : Il ne s'agit pas de savoir si le mensonge est découvert. Du fait que ce commerçant me dit, contre son intérêt, où je trouverai ce dont j'ai besoin, il a fait naître une confiance, qui était toujours possible, mais qui devient maintenant une réalité.
Je me rappelle mes débuts en Amérique. Il y a eu une histoire de négociations entre des éditeurs. L'homme qui négociait pour nous était un Allemand, et il est revenu tout souriant en disant qu'il avait tout obtenu à notre avantage. Là-dessus, le chef lui a dit : « Qui vous a demandé de tout obtenir ? Cela ne peut avoir que des conséquences néfastes pour notre collaboration future. Nous dépendons l'un de l'autre, nous vivons ensemble, ce que j'attendais de vous, c'était un compromis. Un compromis ? a dit notre homme d'origine allemande. Un compromis, c'est quelque chose d'affreux ». Mais, à la longue*, ce qui importe, c'est toujours la possibilité de tomber d'accord, c'est le compromis dans lequel deux parties font des concessions et se retrouvent ainsi quelque part pour un accord acceptable. Cela crée une atmosphère dans laquelle les hommes peuvent vivre ensemble parce qu'ils savent que l'autre ne fera rien uniquement pour leur nuire. Cela me paraît essentiel.
En ce qui concerne Konrad Adenauer, je considère l'affaire de la réunification comme n'étant pas tellement grave. Comment Adenauer pouvait-il savoir si elle n'était pas une possibilité ouverte sur l'échiquier politique ? À mon avis, elle n'a été à aucun moment une possibilité politique réelle. J'ai toujours pensé que la reconnaissance de la frontière Oder-Neisse était la question décisive de la politique allemande, et qu'il faut définitivement parvenir à cette reconnaissance. Il ne s'agissait pas seulement de la réunification allemande, mais aussi et surtout de rétablir une relation de confiance avec les pays dévastés et violés par l'Allemagne. Cela a, en effet, été une tâche très difficile.
Je me fais une assez haute opinion d'Adenauer. Mais sur un point il a menti de facto et, à mon avis, bien plus gravement que sur la question de la réunification de l'Allemagne. Voyez-vous, Adenauer a toujours affirmé que la majorité du peuple allemand était contre Hitler. C'est un mensonge. Si on l'exprime en pourcentage, on peut dire que 10 % des Allemands étaient toujours à 100 % pour Hitler, que 10 % étaient toujours à 100 % contre Hitler, et que les 80 % qui restent ont changé d'avis d'une année sur l'autre. Hitler n'aurait évidemment jamais pu gouverner sans ce soutien du peuple. Aucun type comme Hitler ne peut gouverner seul, cela n'existe pas. Tout homme, s'il veut agir, a besoin d'autres gens pour l'aider. Ce qui est décisif, c'est de savoir comment, dans quelle proportion et par quels moyens il obtient cette aide des autres. Nous n'avons pas besoin de discuter du caractère psychologique de Messieurs Staline et Hitler, même pas de celui de Monsieur Nixon. Aucun d'entre eux n'aurait pu réussir quoi que ce soit sans le concours des autres. À cet égard, Adenauer a donc vraiment menti, puisqu'il savait que les faits politiques n'étaient pas conformes à la manière dont il essayait de les présenter.
Or, pas plus que Khrouchtchev au célèbre XXe Congrès du PCUS, en 1956, ne pouvait se permettre de dire à son peuple : « Vous êtes pleins de criminels », ce qui était la pure et simple vérité, Adenauer n'a pu avouer combien d'Allemands avaient, d'une manière ou d'une autre, pactisé avec les nazis. Cela a fort bien réussi à l'Allemagne. Cela a beaucoup moins réussi à la Russie, comme vous le savez. Je ne pense certainement pas qu'il y ait là-bas, aujourd'hui encore, un pouvoir (Herrschaft) stalinien, cela a effectivement changé et, grâce aux sciences politiques, on peut décrire avec précision ce qui a changé. Toutefois, aujourd'hui encore, il y a des millions de gens internés dans des camps qui, à leur manière, sont des camps d'extermination, pour la simple raison que, dans ces camps, un certain nombre de personnes ne peuvent pas survivre pendant un certain nombre d'années. Vous voyez, ces choses sont dangereuses. De manière générale, la politique est une affaire dangereuse.
HAFFNER : Au milieu de cet exposé, me sont venues à l'esprit certaines objections qui ne concernent pas ce que vous avez dit à la fin.
Vous avez dit qu'il n'existe ni religion ni éthique autorisant le mensonge. En mettant la religion de côté, il existe bien une éthique, à savoir l'éthique de la responsabilité selon Max Weber. Elle vaut à la fois pour le commerçant et pour l'homme politique. À propos du commerçant, vous avez évoqué l'exemple où vous entrez dans un magasin et où le commerçant vous rend service en disant : « Je n'ai pas tel article, mais tournez au coin de la rue et là vous trouverez tout ce dont vous avez besoin ». Il est clair que ce commerçant vous dit une vérité qui est à son désavantage. Mais, à juste titre, vous avez ajouté qu'en réalité il ne s'agit pas d'une vérité qui est à son désavantage, mais que c'est plutôt bénéfique pour lui parce que vous avez le sentiment d'avoir affaire à un homme aimable et honnête chez qui vous achèterez volontiers à l'avenir. Si la vérité peut aider l'homme à faire son devoir, c'est-à-dire chercher l'avantage (Vorteil) de son entreprise, de son peuple, de son État, de son parti, tant mieux.
Bismarck, qui était un homme politique magistral, a dit – et il n'a pas menti en le disant — qu'il n'aimait pas mentir. Il a dit qu'il n'aimait pas du tout recourir au mensonge, qu'il ne mentait notamment jamais à des souverains. Là, il a dit la vérité. Si c'est possible, c'est très bien. Mais, pour rester sur l'exemple de Bismarck, ce dernier faisait souvent de la vérité un usage dont nombre de ses partenaires et adversaires disaient qu'il s'agissait, au fond, d'une sorte plus subtile de mensonge. Bismarck disait une vérité à laquelle personne ne croyait. Il révélait ses intentions avec une telle brutalité que la plupart des gens ne croyaient pas à leur réalisation. Il existe une blague juive : « Lorsque tu dis que tu vas à Lodz, cela veut dire que tu vas à Rawicz. Or tu me dis que tu vas à Lodz, alors que tu vas vraiment à Lodz. Pourquoi mens-tu ? » C'est également une forme de mensonge politique, et peut-être la meilleure. C'était la première chose que je voulais dire.
La deuxième chose est en fait plutôt en accord avec ce qui a été dit, et je voudrais citer un bref passage de Thomas Mann. Permettez-moi de vous lire un court paragraphe de son essai Mon temps, de 1950 :
« [...] le mensonge [est] insupportable, du point de vue à la fois esthétique et moral ; et il apparaît ainsi que ces deux domaines sont apparentés de plus près, s'imbriquent plus que ne se le figurent sans doute leurs tenants souvent aux prises. Or, l'État totalitaire exige qu'on croie à des mensonges. Il n'est pas le seul, je le sais. L'imposture a cours partout, même dans le monde libéral. L'intérêt requiert une parure idéologique, la politique de puissance se déguise en messianisme, et ce qu'on appelle la propagande n'a jamais grand-chose en commun avec la vérité ; mais ce n'est pas à cela que je fais allusion. Un peu de truquage, même beaucoup, n'est pas la foi dans l'imposture — et encore, dans l'imposture en tant que force capable de forger l'Histoire. Il est permis de se demander si l'Histoire est vraiment la réalisatrice de la vérité. [...] L'historien-né, lui, n'en est pas affecté. Gregorovius, dans son Histoire de la cité de Rome au Moyen Âge, là où il traite de la naissance de l'Église chrétienne et de ses articles de foi, par exemple la primauté de l'évêque de Rome et donc l'institution du pouvoir pontifical, écrit avec une parfaite désinvolture : "Si la puissance d'une tradition d'ailleurs respectable, basée sur la foi des siècles, semble étrange, il convient de songer que, dans toute religion qui prend corps, des traditions et des légendes se trouvent à la base des réalisations pratiques. Dès l'instant où le monde les a admises, elles deviennent en lui des faits".
« Une erreur singulière se dégage pour moi de cette phrase flegmatique. Eh quoi ? Des légendes peuvent — dès l'instant où on les admet — devenir des vérités ? Des mythes, des contes, des falsifications, des mensonges peuvent servir de base à la réalisation historique ? Et ce serait là l'œuvre propre et essentielle de l'Histoire ? En ce cas, elle serait une forme répugnante de poésie, la poésie de la violence ; car toute mutation de la non-vérité en vérité est somme toute une contrainte »7. Je m'arrête là, bien que la suite soit également encore très intéressante. Je crois que cette citation touche ce que vous dites, mais j'aimerais aussitôt m'écarter un peu de votre position. Vous avez évoqué le massacre des Juifs, organisé par Hitler, en disant que ce dernier s'est tu sur tout cela, et qu'il pensait que personne n'allait le croire. Le crime véritable était le meurtre. Je dirais que le fait de garder le silence était, pour ainsi dire, un acte a posteriori qui n'est pas punissable.
Et maintenant, en ce qui concerne Staline. Ce dernier a fabriqué de gros mensonges historiques, mais également des mensonges qui ont eu un impact sur la politique quotidienne, par exemple au moment des procès de Moscou contre les prétendues conspirations de Trotski, etc. Il a imposé par la force ces mensonges aux gens de son pays, et il les a obligés à faire comme s'ils y croyaient. Mais, là aussi, le crime est la violence. Le pur mensonge était dans ce cas un mauvais mensonge, parce qu'il ne pouvait pas être imposé sans violence. De manière étonnante, le mensonge digne de foi suscite une certaine confiance, parce qu'il est plus crédible que la vérité. Quelqu'un a dit un jour que celui qui veut dire la vérité doit y ajouter un peu de mensonge, sinon cette vérité ne sera pas crue. C'est une formule très politique. Et l'homme politique — voilà à quoi je reviens toujours — n'est pas tenu de dire la vérité, mais il a une obligation envers les gens dont il est responsable : en tant qu'homme d'État à la tête de son État, en tant que chef de parti ou également en tant qu'homme au sein de la direction d'un parti, de son parti, à l'intérieur duquel il veut imposer une certaine cause qu'il considère comme absolument juste et nécessaire. Pour un homme politique, ne pas le faire afin de ne pas être obligé de mentir une fois serait une sorte de manquement à son devoir.
VOGEL : Monsieur Haffner, c'est Hitler qui a encore plus surpris que Bismarck en disant la vérité que nul n'a crue. Il est connu que Hitler, dans Mein Kampf, avait d'abord écrit une grande partie des choses qu'il a ensuite réalisées, mais soit on ne l'a pas lu, soit ceux qui l'ont lu ne l'ont pas pris au sérieux. Mais je ne voudrais pas discuter maintenant des différences entre Bismarck et Hitler, qui sont beaucoup plus importantes que ce qui les rapproche peut-être.
Ce que Madame Arendt a dit tout à l'heure, à savoir qu'un compromis ne doit pas nécessairement contenir des éléments de non-vérité, me semble important. C'est très important pour la suite de notre réflexion, parce que cela relativise un peu le mensonge et la vérité. En politique, tout n'est pas aussi vrai que deux fois deux font quatre, ni aussi faux que deux fois deux font cinq. Je crois qu'il faut davantage prendre en considération cette relativisation. Mais, pour défendre encore les commerçants, je ne pense pas qu'une affaire soit d'autant meilleure qu'elle est mauvaise pour l'autre, mais elle peut être une affaire optimale si elle apporte un bénéfice optimal tant au vendeur qu'à l'acheteur. Cependant, dans notre problématique, il ne s'agit pas du commerçant, mais de l'homme politique, et de la question de savoir s'il a le droit de mentir. Pour moi, la question de savoir s'il est obligé de mentir et si, par conséquent, cette histoire de se salir les mains en faisant de la politique est vraie ou fausse, est en réalité plus importante. Et vous avez signalé à plusieurs reprises, deux fois je crois, qu'il faut mesurer l'homme politique à l'aune de la réponse à la question de savoir s'il défend bien la « cause » pour laquelle il veut s'engager. Pouvons-nous nous mettre d'accord pour dire qu'il existe des « causes » très différentes ? Je me rapprocherais de Madame Arendt sur certains points en disant qu'il peut mentir lorsqu'il se sent obligé envers l'État qu'il sert. Mais c'est tout à fait différent si, à la place de l'État, il met le parti envers lequel il se sent obligé, et s'il ment pour cette raison. Si l'on prend en considération cette relativisation, je peux être d'accord avec vous pour soutenir que la question de savoir si l'homme politique, en mentant, sert vraiment ce qu'il veut servir, est un aspect essentiel, mais il doit s'agir en même temps d'une valeur qui mérite qu'on se mette à son service. Il faudrait développer tout cela de manière bien plus détaillée que ne le permet le cadre de notre discussion.
Après que nous avons uniquement employé l'expression « homme politique » pour les grands hommes politiques de la stature au moins de Konrad Adenauer, j'ai du mal à me désigner moi-même comme un homme politique. Je voudrais dire néanmoins que ce qui est intéressant dans le métier d'homme politique, c'est que ce métier représente un risque, comparable à une dangereuse randonnée en montagne où l'on peut aussi bien tomber d'une montagne digne d'intérêt qu'atteindre le sommet. Ce qui en fait partie, c'est le risque d'être obligé de mentir tout comme la chance de ne pas être obligé de mentir. À cet égard, c'est certainement l'un des métiers les plus humains que l'on puisse imaginer parce que c'est l'un des métiers les plus passionnants, les plus variés, les plus excitants, les plus dangereux, ou comme bon vous semblera.
Permettez-moi de revenir à Adenauer, ou à la formule « La reprise aura lieu » — ce qui est intéressant, c'est que, éventuellement, la reprise peut justement arriver, si suffisamment de gens disent avec conviction : « La reprise va se produire ». Il n'est pas vrai que soit la reprise a lieu, soit elle n'a pas lieu, mais il est possible qu'elle ait lieu parce que suffisamment de gens sont convaincus de son advenue. Je vous demande de tenir compte de ce contexte au moment de l'étude de la question de savoir si la formule était ou non un mensonge.
Permettez-moi encore une remarque sur la majorité des Allemands qui soutenaient Hitler. C'est toujours la question de savoir quand Hitler avait une majorité ou non ; une chose est sûre : le jour de la conquête de Paris, sa majorité était plus grande que le jour de la défaite de Stalingrad. Mais je dois mettre fortement en doute l'affirmation selon laquelle il a toujours eu une majorité au sein du peuple allemand, bien qu'il soit exact qu'il ait toujours eu besoin d'appuis dans le peuple pour pouvoir être Hitler.
ARENDT : Je ne peux naturellement pas le prouver, c'est une opinion et non une vérité historique considérée comme certaine. Je voudrais revenir sur un point de votre argumentation. Vous dites que la fin (Zweck) doit valoir le coup. Bon, on dit communément qu'il existe quelque chose comme l'intérêt général (Gemeinwohl) envers lequel l'homme politique a une obligation. Si j'ai bien compris Monsieur Haffner, cet intérêt général est réalisé de manière optimale lorsque chacun poursuit de la manière la plus résolue et la plus brutale possible son intérêt particulier (privates Wohl).
HAFFNER : Je n'ai pas dit ça.
VOGEL : Mais il a peut-être dit : poursuit un avantage (Vorteil).
ARENDT : Bon, supposons l'avantage. C'est la théorie d'Adam Smith, qui dit qu'une « main invisible » dirige l'ensemble de façon que, si chacun défend son intérêt particulier, tous ces intérêts particuliers s'additionneront et donneront l'intérêt général. Je considère cette théorie comme l'une des théories les plus nuisibles, les plus malfaisantes et aussi les plus erronées qui soient. Il y a une chose qu'un homme politique doit savoir : lorsqu'il s'est consacré à l'intérêt général, il a, ce faisant, promis à tous ceux qui l'ont élu qu'il ferait passer ses intérêts particuliers et privés au second plan. Cela signifie que les intérêts particuliers ne s'additionnent jamais pour donner l'intérêt général — entre autres à cause de la vie humaine.
Prenez un litige à propos du loyer entre le propriétaire d'un immeuble et les locataires. Vous avez là, pour ainsi dire, deux classes qui s'opposent. L'enjeu véritable est l'immeuble. Cet immeuble a la particularité — s'il est construit solidement et correctement entretenu — d'avoir une espérance de vie supérieure à tout propriétaire et locataire. Il est donc raisonnable de poser la question du bien (Wohl) de l'immeuble. C'est très difficile et il est également très difficile de demander cela aux différents locataires. Mais nous vivons dans un monde qui existait avant nous, qui doit encore exister lorsque nous mourrons. Nous-mêmes, nous sommes simplement les habitants éphémères de ce monde. L'enjeu est donc ce monde-ci. Et ce qui distingue l'homme d'État, ce qui lui confère sa dignité, c'est que ce qui existait déjà, ce qui existe encore maintenant et ce qui doit être conservé au-delà de notre époque se trouve au centre de son intérêt (Interesse). L'intérêt individuel doit passer au second plan par rapport à cela.
Certes, cela n'a rien à voir avec la question du mensonge. J'ai uniquement parlé de ce sujet parce que vous, Monsieur Vogel, vous avez dit que la fin devait valoir le coup. Et si c'est ce monde-ci, et si nous aimons suffisamment ce monde-ci, qu'il nous intéresse, alors c'est lui la fin qui vaut le coup, même si ce monde semble être éclaté entre différents continents, entre différentes nations, etc.
HAFFNER : J'ai l'impression que nous atteignons maintenant des sphères très élevées. Monsieur Vogel a déjà dit que nous parlons ici des hommes politiques qui ont au moins la stature de Konrad Adenauer, mais nous ne devrions vraiment pas le faire. Je pense que l'homme politique individuel, le politicien à l'échelon local, communal, veut que l'on mette un terme à certains dysfonctionnements dans sa commune, qu'on améliore le réseau des canalisations, etc. On ne peut pas lui demander de penser au monde entier et à l'humanité entière. C'est sa ville qu'il veut améliorer. S'il veut cela honnêtement, c'est un homme politique honnête, même si, pour atteindre cet objectif, il emprunte parfois des voies détournées.
HÖLTERS : Peut-être, comme dernier point, voudrais-je discuter de ce sur quoi Madame Arendt a particulièrement insisté dans ses deux premières interventions au cours de la discussion. Contrairement au mensonge traditionnel, elle constate aujourd'hui un mensonge organisé. Autrefois, il s'agissait de garder des secrets, aujourd'hui il s'agit de transformer, par le mensonge, des faits généralement connus et donc aussi le contexte d'ensemble. Peut-être pourriez-vous, Madame Arendt, développer cela en quelques phrases, et Messieurs Vogel et Haffner prendront ensuite position.
ARENDT : Ce que nous pouvons vraiment observer partout, c'est la pénétration de la publicité (Reklame) dans tous les domaines de notre vie. Cela se comprend parce que nous vivons, après tout, dans une société de consommation. Simplement, cette évolution a eu des conséquences très néfastes.
Voyez-vous, depuis les « documents du Pentagone » 8, nous savons que l'Amérique a mené toute cette guerre au Vietnam par souci de son image — soit par souci de l'image de l'Amérique aux yeux des électeurs si quelqu'un voulait gagner les prochaines élections présidentielles (qui voudrait bien être le premier président à perdre une guerre ?) ; soit il s'agissait de l'image de l'Amérique dans le monde, de prouver qu'elle est réellement la plus grande puissance du monde. Mais les choses ne s'arrêtent pas là. On voulait absolument que le monde crût aussi que l'Amérique était le pays le plus fort du monde. Tout s'est passé selon l'idée qu'un fait n'est un fait que si tous le croient — ce qui est évidemment une erreur parce que, si tous le croient, un non-fait est également un fait.
Il existe d'ailleurs une superbe petite anecdote sur Clemenceau, à la fin des années 1920. Stresemann vient chez lui et, au cours de la conversation, il lui demande : « Monsieur Clemenceau, d'après vous, que diront les historiens futurs sur la question de la responsabilité de la Grande Guerre ? » Clemenceau répond : « Je ne sais pas, mais ils ne diront sûrement pas que, le 4 août 1914, la Belgique a envahi l'Allemagne ». Vous voyez, Clemenceau s'est montré là un vieil homme politique rusé, parce que c'est exactement à quoi ces mensonges organisés voulaient de facto aboutir. Naturellement, si Hitler avait gagné, nous aurions eu un jour des livres d'histoire dans lesquels il aurait été écrit que, le 4 août 1914, la Belgique a envahi l'Allemagne, et que toute autre affirmation était un mensonge.
Les publicitaires sont là pour rendre une pareille chose plausible. Ils peuvent vous dire que tel savon est le meilleur du monde, vous n'avez pas la possibilité de le tester. Qui peut tester tous les savons du monde ? Mais si le slogan apparaît assez souvent sur l'écran, ce savon finit par être le meilleur savon du monde. Vous avez là un exemple de ce que j'appelle le mensonge élevé au rang de principe.
Or le véritable succès de ces méthodes ne consiste pas dans le fait que les hommes croient ceci ou cela. Les hommes deviennent, ce faisant, cyniques et ne croient plus rien. C'est au fond le seul effet que produisent réellement tous ces mensonges. Mais il se passe quelque chose de bien plus grave que la propagation d'un cynisme spécifique, à savoir le fait qu'il n'y a plus de distinction entre la vérité et le mensonge, qu'on ne peut plus dire « Ça, c'est un mensonge » et « Ça, c'est une vérité ». Dans ce siècle terrible, où tant de choses se sont déjà passées, nous devons être modestes. Nous devons être bien contents si nous parvenons encore à distinguer la vérité du mensonge ; et la citation de Dostoïevski, tout à l'heure, dans Les Frères Karamazov, selon laquelle il faut prendre garde à ne pas devenir soi-même la victime de ses propres mensonges, va effectivement en ce sens. Si vous pensez que c'est uniquement le nombre de personnes qui fait qu'une vérité est une vérité ou un mensonge, alors il suffit que vous vous imaginiez combien de gens regardent les publicités. Tous veulent appartenir au monde que présente la publicité, tous veulent se servir d'une chose que quelqu'un vient d'inventer. À ce moment-là, ces gens deviennent de véritables escrocs escroqués. Et je crains plus qu'à bien des égards nous courions le risque de devenir des escrocs escroqués que je n'ai peur des menteurs.
HÖLTERS : Peut-être Monsieur Vogel et Monsieur Haffner peuvent-ils rapidement prendre position sur le problème de l'homme politique en tant qu'escroc escroqué, et sur la désorientation du citoyen qui ne sait plus où est la vérité et où est le mensonge ?
VOGEL : Oui, c'est très difficile à faire en quelques mots, et c'est la raison pour laquelle je vais simplement reprendre un point, à savoir celui de la publicité pour une marque de savon. Madame Arendt, nous devons veiller à ne pas croire qu'un savon dont la publicité affirme qu'il est le meilleur est du même coup le meilleur. Et cela signifie que, dans le règne de la concurrence et de la compétition, quelqu'un qui fabrique un mauvais savon ne pourra pas continuer de soutenir sur le long terme l'affirmation que son savon est le meilleur. Transposé dans le domaine de la politique, cela signifie que, si nous croyons au principe de vérité, la concurrence entre des opinions est bénéfique à la recherche de la vérité. C'est pourquoi je pense que Madame Arendt a raison de dire que l'on peut aujourd'hui organiser le mensonge à une autre échelle, totalement différente, parce qu'on peut organiser le monde de manière différente, mais que, tant qu'existe une concurrence — à savoir une concurrence entre idées —, la vérité a sa chance. En partant de ma position, je dois répondre clairement « non » à la question que nous discutons ici : y a-t-il une légitimité du mensonge en politique ? Naturellement, le mensonge en politique n'est pas légitime, ce qui ne veut pas dire qu'il n'existe pas.
HAFFNER : Au fond, cela nous ramène à la question fondamentale que nous avons déjà, à plusieurs reprises, non seulement effleurée, mais vraiment discutée, à savoir le fait selon lequel le mensonge, en tant que moyen de la politique, ne peut pas être tout à fait aboli. À mon avis, il est même légitime, sous certaines conditions qui sont très difficiles à définir. Le mensonge en tant que fondement (Grundlage) et fin (Zweck) de la politique se condamne lui-même, c'est certain. Une politique fondée sur le mensonge, où le menteur sait que c'est un mensonge, une politique qui ne veut rien d'autre sinon que le mensonge devienne de force une vérité ou soit reconnu de force comme une vérité, une telle politique fera probablement naufrage. Sur ce point, je suis un peu plus optimiste que Madame Arendt, mais peut-être n'est-elle pas non plus aussi pessimiste que ses propos ont pu le laisser entendre. Je crois plutôt bizarrement que, à notre époque, la sensibilité à distinguer la vérité et le mensonge n'est pas moindre mais plus développée qu'à des époques antérieures, et cela parce que la puissance qui domine vraiment notre époque, et dont les méthodes ou les modes de pensée pénètrent aussi la conscience générale, c'est la science. Nous avons constaté qu'en science, on n'a pas le droit de tricher, celui qui fausse les expériences ne va pas loin. Cela finit par se savoir, de sorte que, dans d'autres domaines également, les gens sont devenus plus sensibles qu'avant au mensonge effronté, qui est devenu un pur mensonge de propagande.
Dans ma vie, j'ai vécu plusieurs époques historiques, et j'ai remarqué que, dans le public allemand — je ne veux pas médire des gens de la génération antérieure à cause de cela — , par exemple à l'époque de la Première Guerre ou aussi à l'époque de la république de Weimar — pour ne pas parler de l'époque de Hitler —, il y avait une plus grande disposition qu'aujourd'hui à se laisser enivrer, à se laisser entraîner à croire quelque chose qui, à y regarder de plus près, n'est pas vrai. À cet égard, la télévision joue sûrement un rôle salutaire. La guerre du Vietnam, notamment, n'aurait pas été reconnue comme cette erreur terrible qu'elle était si elle n'avait pas été retransmise tous les jours par la télévision dans les salons des Américains. Pour en rester à notre sujet, la télévision est, entre autres choses, un détecteur de mensonges. L'homme politique — et je ne pense pas seulement aux grands hommes d'État, mais à l'homme politique normal qui se présente devant un public à la télévision dans une discussion, avec un interviewer, ou tout autrement, et cela signifie devant le citoyen individuel qui est assis avec sa femme et ses enfants adultes dans son salon devant l'écran de télévision —, cet homme politique, donc, nous en apprend plus sur lui-même et sur sa vérité ou son mensonge que ce qu'il pense sciemment. Mon opinion personnelle est que la télévision produit un effet qui rend plus difficile qu'avant le mensonge en politique.
HÖLTERS : Pour conclure, je voudrais trouver refuge auprès d'un homme politique qui n'avait sûrement pas trop de scrupules, à savoir Frédéric le Grand, qui a dit : « Tromper est une faute grave si on va trop loin ». Cela montre qu'en politique nous ne pouvons pas nous passer totalement de la confiance et de la fiabilité. Un opportunisme sans compromis n'est tout simplement plus opportun. Nous avons besoin d'un minimum de morale, ne serait-ce que pour des raisons pragmatiques. Et, dans l'un de ses Mémoires (Denkwürdigkeiten), Frédéric le Grand écrit : « J'espère que la postérité, pour laquelle j'écris, saura distinguer chez moi le philosophe du prince et l'homme d'honneur de l'homme politique ».
Dans cette citation, il n'est évidemment pas question d'une légitimité du mensonge politique, mais elle illustre clairement que le mensonge, pour l'homme politique, doit toujours être une nécessité, peut-être même une nécessité inévitable, mais qu'il n'est jamais une vertu.
Hannah Arendt, Interventions 1971-1975,
in Édifier un monde (Seuil)

1. Voltaire, lettre à Thiriot du 21 octobre 1736.
2. Lucain, Pharsale, chant V. La formule est également citée in H. Arendt, La Vie de l' esprit, vol. 1 : La Pensée, trad. Lucienne Lotringer, PUF, 1981, à la fin du livre, p. 242. Elle est attribuée à tort à Caton l'Ancien.
3. John Dennis Profumo a été, de 1960 à 1963, ministre de la Défense britannique. La découverte de ses relations intimes avec la call-girl Christine Keeler, qui entretenait, de son côté, des relations avec l'attaché naval soviétique Ivanov, ainsi que le fait que Profumo n'ait d'abord pas dit la vérité sur cette affaire devant le Parlement, l'ont conduit à démissionner en juin 1963, et à mettre un terme à sa carrière politique. Ce qu'on a appelé le « scandale Profumo » a ébranlé la position du gouvernement Macmillan.
4. Franz Josef Strauss, ministre fédéral de la Défense de 1956 à 1962, a dû démissionner de son poste en décembre 1962, après avoir fait de fausses déclarations au Bundestag sur son implication dans l'action menée contre le magazine d'information Der Spiegel, soupçonné de haute trahison, action déclenchée par la police judiciaire en coopération avec les services de la Bundeswehr (armée allemande).
5. En signant avec Hitler les accords de Munich les 29 et 30 septembre 1938, qui prévoient l'annexion par l'Allemagne d'une partie de la Tchécoslovaquie (le territoire des Sudètes), la France et la Grande-Bretagne pensent « sauvegarder la paix ». À peine six mois plus tard, le 15 mars 1939, Hitler viole ces accords et envahit le reste de la Tchécoslovaquie. En juillet-août 1939, les Allemands réclament le « corridor de Dantzig » qui relie la Pologne à la mer Baltique en divisant le territoire allemand. Les Polonais refusant de négocier, Hitler envahit la Pologne le 1er septembre 1939, après avoir conclu le pacte germano-soviétique de non-agression mutuelle avec Staline. Le 3, la Grande-Bretagne et la France se trouvent contraintes de déclarer la guerre à l'Allemagne.
6. Dostoïevski, Les Frères Karamazov, livre II, chapitre 2.
7. Thomas Mann, Mon temps, in Sur le mariage. Lessing. Freud et la pensée moderne. Mon temps, trad. Louise Servicen, Aubier-Flammarion, 1970, p. 176-179 (trad. modifiée).
8. Cf. Hannah Arendt, « Du mensonge en politique », in Du mensonge à la violence, trad. Guy Durand, Calmann-Lévy, 1972, rééd. Agora, 1994.