vendredi 21 octobre 2011

En lisant... Graham Greene, Le Fond du problème

[ndvi: au cours du mois de janvier 2012, j'ai suggéré à une touiteuse hospitalière de relire ce passage, car  elle avait lancé une boutade sur l'intérêt de l'eucharistie pour vérifier la fidélité d'un conjoint... après lecture, elle m'a déclaré qu'à part un lundi matin, elle ne voyait rien de plus déprimant que ce texte ! Or, ce n'est pas du tout ma lecture. Dérogeant à mon habitude de ne pas m'exprimer sur les extraits que je propose, afin de ne pas limiter le champ d'interprétation des lecteurs à ma perception, forcément partielle et instable dans le temps, j'ai décidé d'introduire brièvement et modestement. 
Par faiblesse et pitié, Scobie a trompé sa femme. Celle-ci, s'en doutant, monte un piège redoutable à son retour de voyage : elle demande à Scobie d'aller communier ensemble le dimanche suivant. Scobie ne voit d'autre solution que le suicide, pour éviter de manger le Corps du Christ en situation d'adultère. Son désespoir est peccamineux : il révèle l'absence de confiance en Dieu "Rupture avec Dieu, le péché de désespoir existe quand l'homme juge Dieu, ou se juge à la place de Dieu" (Père Ambroise-Marie Carré, op, Le désespoir comme tentation). Cependant, la dernière parole de Scobie "Mon Dieu, Seigneur, bien-aimé, je..." montre à mon sens qu'au moment ultime Scobie se remet dans les mains du Seigneur en poussant ce cri d'amour. Merveille de la Rédemption : "Il n'est point de péché, fut-ce le péché de désespoir, dont on ne puisse être délivré" nous dit AM Carré, qui pourtant interprète la dernière parole de Scobie d'une toute autre manière... 
Pour enfoncer le clou, Fabrice Hadjadj nous rappelle que "l'enfer est très précisément le lieu de la tolérance divine : Dieu s'y incline devant celui qui refuse librement et sciemment sa grâce, il y tolère pour jamais cette dissidence, car s'il peut ravir une âme, il ne veut point la rapter" dans Le Paradis à la Porte. Je ne parviens pas à imaginer que Scobie, après son cri, puisse continuer à refuser la Grâce]

– Je me sens écrasé, dit Scobie, comme coincé dans un étau.
– Et alors, que faites-vous ?
– Oh ! rien. Je reste aussi immobile que possible jusqu'à ce que la douleur soit passée.
– Combien de temps dure-t-elle ?
– Il m'est difficile de préciser, mais je ne pense pas que ce soit plus d'une minute.
Le stéthoscope suivit, comme dans un rituel. Il y avait, en fait, quelque chose de clérical dans tous les gestes du Dr Travis ; de la gravité, presque du respect. C'est peut-être parce qu'il était jeune qu'il traitait le corps avec une si grande vénération. Lorsqu'il frappait votre poitrine à petits coups, il le faisait lentement, soigneusement, l'oreille aux aguets comme s'il s'attendait vraiment que quelqu'un ou quelque chose frappât de petits coups pour lui répondre. Les mots latins lui venaient à la langue onctueusement comme pendant la messe : sternum avait remplacé pacem.
– Et puis, dit Scobie, il y a les insomnies.
Le jeune homme assis derrière son bureau fit toc, toc, toc, avec son crayon à encre : au coin de ses lèvres, une petite tache mauve semblait indiquer que parfois, en catimini, il lui arrivait de le sucer.
– Il se peut que ce soit nerveux, dit le Dr Travis, la crainte des douleurs. Sans importance.
– Pour moi, c'est très important. Ne pourriez-vous pas me donner quelque chose à prendre ? Quand je parviens à m'endormir, mon sommeil est excellent, mais je l'attends quelquefois pendant des heures... Et certains jours, c'est à peine si je peux travailler. Or, vous n'ignorez pas qu'un officier de police a besoin de tous ses moyens.
– Bien sûr, répondit le Dr Travis. Je vais arranger cela sans difficulté. Ce qu'il vous faut, c'est de l'Evipan.
Ce n'était pas plus difficile que cela.
– Quant à la douleur... (Le docteur se remit à faire toc, toc, toc avec son crayon.) Impossible d'avoir une certitude, bien entendu, poursuivit-il... Je voudrais que vous preniez note, soigneusement, de tout ce qui accompagne chaque attaque... de ce qui semble la provoquer. Alors, il nous sera possible d'en régler l'intensité, au besoin de l'éviter presque complètement.
–  Mais quelle affection est-ce ?
– Il y a des mots, dit le Dr Travis, qui frappent le profane. Je souhaiterais qu'il nous fût possible de désigner le cancer à l'aide d'un symbole comme H2O. Les gens seraient beaucoup moins bouleversés. Il en est de même du terme angine de poitrine.
– Vous pensez que c'est de l'angine de poitrine ?
– Vous en présentez tous les symptômes. Mais un homme peut vivre des années avec une angine de poitrine - même en travaillant raisonnablement. Nous verrons ensemble jusqu'où pourra aller votre activité.
– Dois-je mettre ma femme au courant ?
– Il n'y a pas de raison de le lui cacher. J'ai peur que ceci ne soit pour vous le signal de la retraite.
– C'est tout ?
– Oh ! vous mourrez sans doute de n'importe quelle autre maladie avant que l'angine de poitrine ne vous emporte... si vous vous soignez.
– Sinon, je suppose qu'elle peut m'emporter d'un jour à l'autre ?
– Je ne peux rien affirmer, major Scobie. Je ne suis même pas absolument convaincu que ce soit de l'angine de poitrine.
– Alors, je n'en parlerai qu'à mon directeur, en confidence. Je ne tiens pas à alarmer ma femme avant que nous n'ayons une certitude.
– Si j'étais vous, je lui répéterais ce que je viens de vous dire. Il faut la préparer. Mais dites-lui qu'avec des soins vous pouvez vivre des années.
– Et l'insomnie ?
– Ceci vous fera dormir.
Assis dans sa voiture, le petit paquet posé sur la banquette à côté de lui, Scobie pensait : « Je n'ai plus à présent qu'à choisir la date ». Pendant un grand moment, il ne mit pas la voiture en marche : il était frappé d'une crainte solennelle et mystérieuse, comme si le docteur avait réellement prononcé son arrêt de mort. Ses yeux s'arrêtèrent sur la tache nette de cire à cacheter qui ressemblait au sang coagulé d'une blessure. « Il faut, pensa-t-il, que je sois encore prudent, très prudent. Il faut, si c'est possible, que personne n'ait le moindre soupçon. » Ce n'était pas seulement une question d'assurance sur la vie ; il fallait protéger le bonheur d'autres êtres. Il est moins facile d'oublier un suicide que la mort d'un homme vieillissant succombant à une angine de poitrine.
Il rompit le cachet et étudia le mode d'emploi. Il n'avait aucune idée de ce que pouvait être une dose mortelle, mais il pensa que s'il avalait dix fois la quantité prescrite, il serait sûr du résultat. Pour cela, il lui faudrait enlever un comprimé chaque soir et le garder dans un endroit secret, pour les absorber tous le dixième soir. Il inventerait de nouvelles preuves qu'il consignerait dans son journal, régulièrement jusqu'à la fin : le 12 novembre. Il prendrait des rendez-vous pour la semaine suivante. Dans son attitude, il éviterait soigneusement ce qui pourrait suggérer un adieu. Il allait commettre le pire crime que puisse commettre un catholique : il fallait que ce fût un crime parfait.
D'abord, le directeur... Scobie conduisait sa voiture dans la direction du poste de police et l'arrêta devant l'église. La gravité du forfait qu'il se préparait à commettre emplissait son âme presque comme un bonheur : enfin, il agissait ; il avait trop longtemps tâtonné et tout embrouillé. Il mit par précaution le petit paquet dans sa poche et entra, porteur de sa propre mort. Une vieille mamma allumait un cierge devant la statue de la Vierge : une autre était assise, son panier à provisions posé à côté d'elle ; les mains jointes, elle regardait fixement l'autel. Hormis ces deux femmes, l'église était vide. Scobie s'assit près de l'entrée : il n'avait pas envie de prier... à quoi bon ? Quand on est catholique, on connaît toutes les réponses : nulle prière dite en état de péché mortel n'est efficace, et il regardait les deux négresses avec envie. Elles habitaient encore le pays qu'il avait quitté. Voilà ce que l'amour humain avait fait pour lui : il lui avait dérobé l'amour de l'éternité. Il ne servait à rien de prétendre, ainsi que le ferait un jeune homme, que la récompense en valait la peine.
Assis tout au fond de l'église, le plus loin possible du Golgotha, s'il ne pouvait prier, il pouvait du moins parler. « Oh ! mon Dieu, dit-il, c'est moi le seul coupable, car je n'ai jamais cessé de connaître les réponses. J'ai préféré te faire souffrir plutôt que de peiner Hélène ou ma femme, parce que ta douleur, je n'en suis pas le témoin. Je ne puis que l'imaginer. Mais il y a des limites à ce que je puis te faire... à ce que je puis leur faire. Tant que je vivrai, je ne puis les abandonner ni l'une ni l'autre, mais en décidant de mourir, je purge leur sang de ma présence. Je suis leur mal et de ce mal je saurai les guérir. Et toi aussi, mon Dieu, je suis ton mal. Je ne puis continuer à t'offenser pendant des mois et des mois. Je ne puis envisager la possibilité de m'approcher de la Sainte Table le jour de Noël — anniversaire de ta naissance — et d'absorber ton corps et ton sang pour dissimuler une imposture. Je ne peux pas faire cela. Il vaut mieux pour toi-même que tu me perdes une fois pour toutes. Je sais ce que je fais. Je n'implore pas ta miséricorde. Je vais me damner, quel que soit le sens de ce mot. J'ai aspiré à la paix et je ne connaîtrai jamais plus la paix. Mais toi, tu auras la paix lorsque je serai hors de ton atteinte. Il sera bien inutile alors de balayer le plancher pour me retrouver ou de me chercher au milieu des montagnes. Tu pourras m'oublier, Seigneur, pour l'éternité. » Sa main se referma solidement sur le paquet qui était dans sa poche comme une promesse.
Personne ne peut monologuer longtemps seul : une seconde voix parvient toujours à se faire entendre. Tout monologue finit tôt ou tard par devenir une discussion. Ainsi, Scobie ne put-il obliger l'autre à garder le silence : elle parla du tréfonds de son corps. On eût dit que l'hostie qu'il avait enfouie là pour sa damnation se mettait à donner de la voix. « Tu prétends m'aimer et pourtant tu me fais ceci... tu me prives de toi pour toujours. Je t'ai préservé de plus de dangers que tu ne le sauras jamais. C'est moi qui ai mis en toi ce désir de paix afin que je puisse un jour satisfaire ce désir et contempler ta béatitude. Et voici que tu me repousses, que tu me places hors de ton atteinte. Quand nous nous parlons, nous ne sommes pas séparés par des lettres majuscules : je ne suis pas Vous, mais simplement toi, lorsque tu me parles ; je suis aussi humble que n'importe quel autre mendiant. Ne peux-tu t'en remettre à moi comme tu le ferais d'un chien fidèle ? Il y a deux mille ans que je te suis fidèle. Tout ce que tu as à faire est ceci : appuyer sur une sonnette ; entrer dans un confessionnal, te confesser... le repentir est déjà là, il tire sur ton cœur. Ce n'est pas le repentir qui te manque ; il te suffit d'accomplir quelques actes très simples : monter jusqu'à la hutte Nissen, et dire adieu ou, si tu dois me repousser encore, fais-le, mais que ce soit sans nouveaux mensonges. Rentre chez toi, dis adieu à ta femme et va vivre avec ta maîtresse. Si tu vis, tu me reviendras tôt ou tard. L'une d'elles souffrira, mais ne peux-tu compter sur moi pour prendre soin que la souffrance ne soit pas trop grande ? »
La voix se tut au fond de l'abîme et sa propre voix répondit sans espoir : « Non. Je n'ai pas confiance en toi. Je t'aime, mais je n'ai jamais eu confiance en toi. Si tu m'as créé, c'est toi qui as mis en moi cette conscience de mes responsabilités qui partout a pesé sur mes épaules comme un sac de briques. Je ne suis pas pour rien un officier de police responsable de l'ordre, de qui dépend que justice se fasse. Il n'y avait pas d'autre métier pour un homme de mon espèce. Je ne puis rejeter sur toi ma responsabilité. Si je le pouvais, je serais un autre homme Je ne puis faire souffrir l'une ou l'autre afin de me sauver moi-même. Je suis responsable et j'en sortirai de la seule façon qui me soit possible. La mort d'un homme malade ne leur causera qu'un bref regret... Nous sommes tous mortels. Nous sommes tous résignés à la mort ; c'est à la vie que nous n'arrivons pas à nous résigner ».
« Tant que tu vis, dit la voix, il reste l'espoir. Nulle désespérance n'est comparable à la désespérance de Dieu. Ne peux-tu continuer à vivre comme tu le fais maintenant ? » plaida la voix, baissant les prix chaque fois qu'elle se faisait entendre, comme un vendeur sur le marché. Elle protestait : « Il y a des actes pires ». « Mais non, disait Scobie, mais non. Cela est impossible. Je t'aime et je ne veux pas continuer à t'insulter sur tes propres autels. Vous voyez bien que c'est une impasse, mon Dieu, une impasse » dit-il en serrant très fort entre ses doigts le paquet qui était dans sa poche. Il se leva, tourna le dos à l'autel et sortit. Ce n'est qu'en apercevant son visage dans le rétroviseur qu'il vit que ses yeux étaient meurtris par les larmes qu'il avait retenues. Il se rendit au poste de police, chez le directeur de la Sûreté.
[...]
Dès qu'il eut entendu la porte se refermer au premier étage, il sortit la boîte à cigarettes dans laquelle il gardait ses dix doses d'Evipan. Il en mit même deux doses supplémentaires par mesure de sûreté. Avoir pris deux comprimés de trop en dix jours ne serait certainement pas considéré comme suspect. Il but ensuite une longue rasade de whisky, demeura assis sans bouger, les comprimés blancs comme des graines posés au creux de sa main. « Me voici complètement seul, songeait-il. J'ai atteint le point de gel ».
Mais il se trompait : même là solitude a une voix. Elle lui disait : « Jette ces comprimés. Tu ne pourras plus en réunir autant. Tu seras sauvé. Cesse de jouer la comédie. Monte dans ta chambre et passe une bonne nuit de sommeil. Demain matin, ton boy t'éveillera, tu prendras ta voiture et tu iras au poste de police faire ta journée de travail habituelle ». La voix s'attarda sur le mot « habituelle » comme elle se serait attardée sur le mot « heureuse » ou « paisible ».
— Non, dit tout haut Scobie. Non.
Il s'enfonça les comprimés dans la bouche, six par six, et but chaque fois pour les avaler. Puis il ouvrit son journal et écrivit à la date du 12 novembre : Suis allé voir H. R. Trouvé personne ; température à 14 heures... et laissa la ligne inachevée, comme s'il avait été saisi brusquement par l'ultime spasme douloureux. Il resta ensuite assis, tout droit, à attendre pendant un moment, qui lui parut très long, le premier signe de la mort imminente : il n'avait aucune idée de la façon dont elle lui viendrait. Il essaya de prier, mais les paroles du « Je vous salue, Marie » étaient sorties de sa mémoire et il commençait à entendre les battements de son cœur comme les coups d'une horloge qui sonne l'heure. Il s'essaya à un acte de contrition, mais lorsqu'il arriva à « Je regrette et demande pardon... », un nuage s'amassa au-dessus de la porte et se mit à flotter dans toute la pièce, de sorte que Scobie ne put se rappeler ce qu'il regrettait ni de quelle faute il demandait le pardon. Il dut se retenir à deux mains pour rester droit, mais il avait oublié la raison qui le faisait s'accrocher ainsi. Quelque part, très loin, il crut entendre les bruits de la douleur. « Un orage », dit-il tout haut, « il va y avoir un orage », car le nuage grandissait et il essaya de se lever pour fermer les fenêtres.
— Ali, appela-t-il, Ali.
Il lui sembla que, de l'autre côté de la porte, quelqu'un l'appelait et tentait d'arriver jusqu'à lui. Il fit un dernier effort pour avertir qu'il était là. Il se remit sur pied et entendit le martèlement de son cœur répondre pour lui. Il avait un message à transmettre que l'obscurité et l'orage repoussaient jusqu'à l'intérieur de sa poitrine, et sans relâche autour de la maison, autour du monde qui battait le tambour, et frappait son tympan à grands coups de marteau, quelqu'un errait, qui cherchait à entrer, quelqu'un qui appelait au secours, quelqu'un qui avait besoin de lui. Automatiquement, à l'appel à l'aide, au cri de la victime, Scobie tendit toute sa volonté pour agir. Il alla repêcher sa lucidité au fond d'un abîme immense afin de parvenir à répondre à l'appel. Il dit tout haut :
— Mon Dieu, Seigneur, bien-aimé, je...
Mais cet effort fut trop grand et il ne sentit pas le choc de son corps sur le plancher, pas plus qu'il n'entendit le cliquetis grêle de la médaille qui roula comme une petite pièce de monnaie sous la glacière... la médaille de cette sainte dont personne ne se rappelait le nom.
Graham Greene, in Le Fond du problème

mardi 18 octobre 2011

En souriant... Thomas More, Préface de L'Utopie


Thomas More à Pierre Gilles, salut !
Ce n'est pas sans quelque honte, très cher Pierre Gilles, que je vous envoie ce petit livre sur la république d'Utopie après vous l'avoir fait attendre près d'une année, alors que certainement vous comptiez le recevoir dans les six semaines. Vous saviez en effet que, pour le rédiger, j'étais dispensé de tout effort d'invention et de composition, n'ayant qu'à répéter ce qu'en votre compagnie j'avais entendu exposer par Raphaël. Je n'avais pas davantage à soigner la forme, car ce discours ne pouvait avoir été travaillé, ayant été improvisé au dépourvu par un homme qui, au surplus, vous le savez également, connaît le latin moins bien que le grec. Plus ma rédaction se rapprocherait de sa familière simplicité, plus elle se rapprocherait aussi de l'exactitude, qui doit être et qui est mon seul souci en cette affaire.
Toutes les circonstances, je le reconnais, mon cher Pierre, m'ont donc facilité le travail au point qu'il ne m'en est guère resté. Assurément, s'il m'avait fallu inventer ce qui suit ou le mettre en forme, un homme, même intelligent, même instruit, aurait eu besoin de temps et d'étude. Qu'on m'eût demandé une relation non seulement exacte mais encore élégante, jamais je n'y aurais suffi, quelque temps, quelque zèle que j'y eusse mis.
Mais, libéré des scrupules qui m'auraient coûté tant de travail, j'avais simplement à consigner par écrit ce que j'avais entendu, ce qui n'était plus rien. Cependant, pour terminer ce rien, mes occupations me laissent, en fait de loisir, moins que rien. J'ai à plaider, à entendre des plaideurs, à prononcer des arbitrages et des jugements, à recevoir les uns pour mon métier, les autres pour mes affaires. Je passe presque toute la journée dehors, occupé des autres. Je donne aux miens le reste de mon temps. Ce que j'en garde pour moi, c'est-à-dire pour les lettres, n'est rien.
Rentré chez moi en effet, j'ai à causer avec ma femme, à bavarder avec les enfants, à m'entendre avec les domestiques… Je compte ces choses comme des occupations puisqu'elles doivent être faites (et elles le doivent si l'on ne veut pas être un étranger dans sa propre maison) et qu'il faut avoir les rapports les plus agréables possible avec les compagnons de vie que la nature ou le hasard nous ont donnés, ou bien que nous avons choisis nous-mêmes, sans aller toutefois jusqu'à les gâter par trop de familiarité et à se faire des maîtres de ses serviteurs. Tout cela mange le jour, le mois, l'année. Quand arriver à écrire ? Et je n'ai pas parlé du sommeil, ni des repas, auxquels bien des gens accordent autant d'heures qu'au sommeil lui-même, lequel dévore près de la moitié de la vie. Le peu de temps que j'arrive à me réserver, je le dérobe au sommeil et aux repas. Comme c'est peu de chose, j'avance lentement. Comme c'est quelque chose malgré tout, j'ai terminé L'Utopie et je vous l'envoie, cher Pierre, afin que vous la lisiez et que, si j'ai oublié quelque chose, vous m'en fassiez souvenir. Ce n'est pas sous ce rapport que j'ai le plus à me défier de moi-même (je voudrais pouvoir compter sur mon esprit et sur mon savoir autant que jusqu'à présent je compte sur ma mémoire) ; je n'en suis pas néanmoins à me croire incapable de rien oublier.
Me voici en effet plongé dans une grande perplexité par mon jeune compagnon John Clement qui nous accompagnait, vous le savez, car je ne le tiens jamais à l'écart d'un entretien dont il peut retirer quelque fruit, tant j'espère voir un jour cette jeune plante, nourrie du suc des lettres latines et grecques, donner des fruits excellents. Si je me rappelle bien, Hythlodée nous a dit que le pont d'Amaurote, qui franchit le fleuve Anydre, a cinq cents pas de long. Notre John prétend qu'il faut en rabattre deux cents, que la largeur du fleuve ne dépasse pas trois cents pas à cet endroit. Faites, je vous prie, un effort de mémoire. Si vous êtes d'accord avec lui, je me rangerai à votre avis et, je me déclarerai dans l'erreur. Si vous n'en savez plus rien, je m'en tiendrai à ce que je crois me rappeler. Car mon principal souci est qu'il n'y ait dans ce livre aucune imposture. S'il subsiste un doute, je préférerai une erreur à un mensonge, tenant moins à être exact qu'à être loyal.
Vous pourrez aisément me tirer d'embarras en interrogeant Raphaël lui-même ou en lui écrivant. Et vous allez être obligé de le faire à cause d'un autre doute qui nous vient. Est-ce par ma faute, par la vôtre, par celle de Raphaël lui-même ? je ne saurais le dire. Nous avons en effet négligé de lui demander, et il n'a pas pensé à nous dire, dans quelle partie du nouveau monde Utopie est située. Je donnerais beaucoup pour racheter cet oubli, car j'ai quelque honte à ignorer dans quelle mer se trouve l'île au sujet de laquelle j'ai tant à dire. D'autre part, un homme pieux de chez nous, théologien de profession, brûle, et il n'est pas le seul, d'un vif désir d'aller en Utopie. Ce qui l'y pousse n'est pas une vaine curiosité de voir du nouveau ; il souhaiterait encourager les progrès de notre religion qui se trouve là-bas heureusement implantée. Comme désire le faire selon les règles, il a décidé de s'y faire envoyer par le Souverain Pontife et même à titre d'évêque des Utopiens, sans se laisser arrêter par le scrupule d'avoir à implorer cette prélature. Il estime en effet qu'une ambition est louable si elle est dictée, non par un désir de prestige ou de profit, mais par l'intérêt de la religion.
C'est pourquoi je vous requiers, mon cher Pierre, de presser Hythlodée, oralement si vous le pouvez aisément, sinon par lettres, afin d'obtenir de lui qu'il ne laisse subsister dans mon œuvre rien qui soit inexact, qu'il n'y laisse manquer rien qui soit véritable. Je me demande s'il ne vaudrait pas mieux lui faire lire l'ouvrage. S'il s'agit d'y corriger une erreur, nul en effet ne le pourra mieux que lui ; et il ne saurait s'en acquitter s'il n'a lu ce que j'ai écrit. De plus ce sera pour vous un moyen de savoir s'il voit d'un bon œil que j'aie composé cet écrit ou s'il en est mécontent. Car s'il a décidé de raconter lui-même ses voyages, il préfère peut-être que je m'abstienne. Et je ne voudrais certes pas, en faisant connaître l'État utopien, enlever à son récit la fleur et le prix de la nouveauté.
À vrai dire, je ne suis pas encore tout à fait décidé à entreprendre cette publication. Les hommes ont des goûts si différents ; leur humeur est parfois si fâcheuse, leur caractère si difficile, leurs jugements si faux qu'il est plus sage de s'en accommoder pour en rire que de se ronger de soucis à seule fin de publier un écrit capable de servir ou de plaire, alors qu'il sera mal reçu et lu avec ennui. La plupart des gens ignorent les lettres ; beaucoup les méprisent. Un barbare rejette comme abrupt tout ce qui n'est pas franchement barbare. Les demi-savants méprisent comme vulgaire tout ce qui n'abonde pas en termes oubliés. Il en est qui n'aiment que l'ancien. Les plus nombreux ne se plaisent qu'à leurs propres ouvrages. L'un est si austère qu'il n'admet aucune plaisanterie ; un autre a si peu d'esprit qu'il ne supporte aucun badinage. Il en est de si fermés à toute ironie qu'un persiflage les fait fuir, comme un homme mordu par un chien enragé quand il voit de l'eau. D'autres sont capricieux au point que, debout, ils cessent de louer ce qu'assis ils ont approuvé. D'autres tiennent leurs assises dans les cabarets et, entre deux pots, décident du talent des auteurs, prononçant péremptoirement condamnation au gré de leur humeur, ébouriffant les écrits d'un auteur comme pour lui arracher les cheveux un à un, tandis qu'eux-mêmes sont bien tranquillement à l'abri des flèches, les bons apôtres, tondus et rasés comme des lutteurs pour ne pas laisser un poil en prise à l'adversaire. Il en est encore de si malgracieux qu'ils trouvent un grand plaisir à lire une œuvre sans en savoir plus de gré l'auteur, semblables à ces invités sans éducation qui, généreusement traités à une table abondante, s'en retournent rassasiés sans un mot de remerciement pour l'hôte. Et va maintenant préparer à tes frais un banquet pour des hommes au palais si exigeant, aux goûts si différents, doués d'autant de mémoire et de reconnaissance !
Entendez-vous avec Hythlodée, mon cher Pierre, au sujet de ma requête, après quoi je pourrai reprendre la question depuis le début. S'il donne son assentiment, puisque je n'ai vu clair qu'après avoir terminé ma rédaction, je suivrai en ce qui me concerne l'avis de mes amis et le vôtre en premier lieu.
Portez-vous bien, votre chère femme et vous, et gardez-moi votre amitié. La mienne pour vous ne fait que grandir.

Thomas More,
préface de L’Utopie, ou
Le Traité de la meilleure forme de gouvernement
(octobre 1516)

vendredi 14 octobre 2011

En sauvant... René Voillaume, à la suite de Jésus


L'attachement préalable à Jésus Sauveur.
Je crois que, rarement dans l'histoire du monde, l'homme a, à ce point, perdu le sens de Dieu ou plus exactement le sens d'un Dieu personnel et vivant, transcendant à tout le créé. C'est à travers l'homme ou l'évolution du monde qu'on semble chercher l'absolu de la divinité, quand on ne le réduit pas à n'être que le devenir même de ce monde. Ce climat influe sur la mentalité profonde de la génération chrétienne elle-même, dont le christianisme tend surtout à s'achever dans une reprise de conscience des lois d'une fraternité humaine totale. Enrichissement certain dans le sens d'une mise en demeure de réaliser l'amour chrétien aux dimensions mêmes d'une humanité nouvelle. Cette hantise de l'unité des hommes et de leur fraternité dans l'amour marquera toute spiritualité chrétienne de notre siècle, même la spiritualité contemplative. Cependant, cette concentration des forces vives du christianisme sur le plan des réalisations institutionnelles et sociales ne va pas sans risques. Ceux-ci n'ont pas été toujours suffisamment entrevus, et on sent les déviations très proches ou déjà amorcées. On a déjà signalé cette attitude d'apologétique toute pragmatique, issue souvent d'un complexe d'infériorité du chrétien en face de l'ampleur des visions terrestres du communisme, apologétique qui aboutit trop souvent à ne présenter et à ne retenir de la doctrine du Christ et de l'Évangile, que ce qui peut immédiatement satisfaire le besoin d'unité et de fraternité d'une cité humaine terrestre en quête de la paix. De là à oublier la relativité de notre état et de notre destinée au Christ, et du Christ à Dieu-Trinité, ainsi que le caractère théocentrique de toute religion et du monde lui-même, il n'y a qu'un pas. Il est souvent inconsciemment franchi.
Le monde chrétien moderne risque de perdre le sens de l'adoration, de la contemplation toute gratuite de la Souveraine Beauté et du Souverain Amour, parce qu'il aura perdu le sens de sa relativité foncière et totale au Christ Verbe Incarné et Fils de Dieu. On ne sentira plus le besoin de la prière, que pour surélever et vivifier la vie de l'homme. On le sentira beaucoup moins comme l'élan spontané d'un amour qui va droit au Créateur de toutes choses et à l'Amour incarné, au détriment de toute utilité tangible. On a oublié le sens de la prière pure et gratuite. Elle apparaît comme une perte de temps au sein d'un monde où la complexité et l'urgence des tâches à réaliser entraîne l'homme dans une véritable débauche de suractivité.
On a moins le sens de la prière, même dans beaucoup de milieux chrétiens, et c'est pourquoi l'on a aussi perdu le sens de certaines valeurs comme celles du silence et de la séparation du monde pour Dieu, qui sont précisément les ultimes exigences psychologiques de toute âme en état de prière et d'adoration.
On parlera moins de Jésus-Christ en tant que Personne distincte, objet personnel d'amour, vivant actuellement auprès du Père, mais on parlera surtout de la présence mystérieuse du Christ dans l'humanité. On est plus spontanément porté à se servir du Christ pour guérir une humanité malade, plutôt qu'à servir dans le Christ l'absolu d'une Personne divine, vers laquelle tout doit finalement converger dans l'amour et l'adoration. D'où la gêne qu'on éprouve à parler d'un salut personnel. On préfère aller à Jésus à travers l'homme parce qu'on veut, par-dessus tout, réaliser et combler les aspirations à l'unité et à la paix du monde moderne.
Tout cela est, certes, chrétien. Une telle attitude, comme je l'ai déjà dit, marquera la spiritualité du siècle et conférera son visage propre à la prière même du contemplatif, dans la mesure où celui-là restera un vivant vraiment inséré dans sa génération. Cependant, ce serait extrêmement grave — grave au point que le christianisme ne serait plus ce que Jésus a voulu le faire — si nous en venions à mettre l'accent exclusivement sur cette recherche du Christ à travers et pour notre frère. Loin de moi la pensée d'opposer les deux mouvements de l'Amour, dont les termes sont Dieu et nos frères. Mais n'oublions pas que ce n'est pas de n'importe quel amour que nous parle saint Jean. Il s'agit d'aimer avec ce que l'Apôtre vierge a senti dans le Cœur même du Christ, et un tel amour ne peut exister réellement sans avoir la propriété de nous porter — à travers silence et séparation du créé — vers Jésus, Fils de Dieu, dans l'adoration et la prière gratuite qui sont le terme de tout amour pour Dieu.
C'est notre don à Jésus, tel qu'il est, en sa Personne même, qui est premier, et si nous trouvons Jésus en son Corps mystique que sont nos frères, c'est précisément parce que nous avons déjà trouvé Jésus vivant. En tout chrétien doit exister ce double mouvement — au moins à l'état naissant — d'une charité encore vagissante. Dans le chrétien ordinaire, l'un ou l'autre mouvement prédominera, niais sans déchirement, sans écartèlement intérieur. On aura les deux types, actifs ou contemplatifs. On ne doit pas opposer, certes, contemplation et action comme on le fait trop souvent, mais il faut bien reconnaître des types de chrétiens et des vocations différentes. Chez les saints, la tension entre les deux exigences d'amour est telle, qu'il y a constamment au fond de leur âme l'écartèlement douloureux entre ciel et terre, signe certain d'une plénitude totale d'amour pour Dieu et pour les hommes. Cet écartèlement est, en notre humanité brisée, comme le retentissement de l'écartèlement infiniment mystérieux et paisible que produisit, en l'âme de Jésus Fils de l'homme et Rédempteur, l'absolue clarté d'amour de la vision béatifique. (Aix, 3 août 1947).
Nous nous sommes donnés, non à un idéal si grand soit-il, ni même à la réalisation d'une perfection si véridique soit-elle, mais à une Personne bien vivante, à un Dieu, et qui est, dans le sens absolu du terme, notre Frère, parce qu'il est homme aussi.
L'effort de notre foi sera avant tout dirigé dans le sens d'une rencontre très personnelle avec le Christ, sûrs que nous sommes de ne pas nous égarer en adhérant à lui de tout notre être, et en lui livrant notre vie, à lui qui est la Voie, la Vérité et la Vie. C'est pourquoi notre vie doit tendre à se simplifier dans une union avec Jésus vivant, trouvé dans la foi, l'Eucharistie, l'Évangile et nos frères. C'est en ces « lieux » qu'il réside. Nous serons tout donnés aux hommes, à cause de lui ; et si nous voulons partager avec eux, et spécialement avec les plus pauvres, les plus opprimés, les plus injustement traités, tout ce que nous pourrons de leurs soucis, de leurs fatigues et de leur travail, c'est parce que Jésus les aime, c'est à cause de ce qu'il a dit dans son Évangile, c'est parce que nous le voyons, lui, le Fils de l'homme, l'Homme par excellence, et l'Homme des douleurs, devant nous, partout présent en eux et au milieu d'eux. C'est toujours lui que nous cherchons, que nous aimons, avec lequel nous voulons peiner et souffrir.
Aujourd'hui tout est compliqué pour l'homme, en un monde bouleversé au sein duquel il doit repenser le plan d'une cité fraternelle, juste et accueillante pour la personne. Tant de problèmes simultanés sont posés, à l'échelle subitement agrandie de l'univers, mettant en jeu un enchevêtrement de valeurs de tous ordres et sur tous les plans de la vie sociale et économique, que l'intelligence en est comme écrasée dans sa faiblesse et ses limites. Le chrétien se voit engagé par amour dans cette tâche gigantesque, obligé qu'il est de travailler à faire cesser l'injustice sur terre et à y instaurer des conditions de vie non seulement humaines, mais chrétiennes. Devant la grandeur de cet effort et la complexité des techniques nécessaires, la pensée de l'homme risque d'être si totalement absorbée et accaparée, qu'elle en perde de vue Jésus, le Christ, sans lequel cependant le monde n'a plus aucun sens. La tentation est grande, même pour le chrétien et l'apôtre, de n'avoir plus le temps de regarder Jésus et de l'aimer pour lui-même.
Petit Frère, c'est là notre rôle, notre tâche propre, d'être le « regard » de l'humanité présente, posé sur Jésus, d'être comme le « permanent » en présence de Jésus, délégué de la foule qui oublie, et porteur devant lui de son adoration, de ses demandes, de ses plaintes et de ses fautes. Où que tu sois, tu demeures près de Jésus. C'est à lui, et à lui seul, qu'il te faudra continuellement revenir, sans te lasser, dans la recherche obscure de ton amour, parce que c'est lui qui est seul la source de ta vie. (El Abiodh, 7 février 1948.)
L'engagement dans l'œuvre de Jésus Sauveur.
C'est vrai, le Petit Frère doit être, à la fois, un travailleur et un homme de prière, un silencieux, et il doit être présent aussi aux préoccupations et aux soucis de ses camarades et de ses frères ; un contemplatif détaché de tout, mais dans la liberté d'un certain usage. Toutes ces antinomies apparentes doivent se résoudre dans la simplicité du principe intérieur de notre vie. C'est celui-là qu'il faut définir, le reste n'en est que la conséquence.
« Je ne puis concevoir l'amour sans un besoin impérieux de conformité, de ressemblance, et surtout de partage de toutes les peines, des difficultés, de toutes les duretés de la vie... Je ne juge personne, Mon Dieu, les autres sont vos serviteurs et mes frères et je ne dois que les aimer... mais pour moi, il m'est impossible de comprendre l'amour sans la recherche de la ressemblance et le besoin de partager toutes les Croix ». C'est ce besoin d'amour qui est à l'origine de toute la vie du Père. Il explique toutes ses attitudes, toute sa spiritualité. Ce même appel, nous l'avons entendu, et c'est lui qui nous a poussés à choisir le Frère Charles comme guide. Partager la vie par amour et surtout les souffrances et les duretés de celle-ci : c'est tout ce que nous voulons faire. Nous aimons Jésus : nous voudrons partager tout son labeur de Sauveur et toutes ses souffrances. Nous aimons les hommes, nos frères nous voudrons partager la vie des pauvres, de ceux qui souffrent, simplement par amour, pas pour autre chose, sans but, comme l'amour est lui-même sans but. Et c'est pourquoi nous trouvons, dans la réalisation concrète de cet idéal, un égal besoin de prière, de détachement, et un égal besoin de travailler avec les hommes dans la pauvreté et la fatigue.
Nous trouvons, dans la réalisation, des difficultés, des luttes, des risques : et il ne peut en être autrement. Aussi est-il nécessaire d'avoir bien compris l'attitude d'âme initiale qui doit être constamment sous-jacente à une telle vie. Cette disposition se résume en ceci que nous devons être désireux, par amour, de partager la souffrance de Celui que nous aimons. Et il s'agit ici de la souffrance du Christ-Sauveur, car toute souffrance, même celle qui provient du partage de la peine d'autrui, devient en nous continuation de la Passion de Jésus. Je crois que, sans cette orientation foncière, nous ne pourrons ni comprendre vraiment le sens de notre vie, ni en porter le poids.
Jésus signifie « Dieu-Sauveur ». C'est pourquoi ce nom nous est tellement cher, comme il l'était au Père de Foucauld. Il exprime toute la raison d'être du Christ, au sens rigoureux du terme. Jésus n'est que Sauveur, et Sauveur par la Croix. Nous n'avons pas non plus d'autre raison de vie, par vocation et par participation à sa nature de Sauveur. Car il n'est pas inscrit dans la nature même de notre être que nous dussions être sauveurs comme ce fut le cas pour Jésus. C'est pourquoi, d'ailleurs, cela nous est si dur. Et pourtant, cette vocation au partage de la souffrance rédemptrice est essentielle, et en refusant de nous y livrer totalement, notre vie de Petit Frère cesse d'être vraie.
C'est une force d'avoir en soi toute la clarté d'un idéal clairement et courageusement entrevu dès le départ, si dures qu'en soient les exigences. Il ne faut pas nous faire d'illusion sur ce que Dieu nous demandera tout au long de notre vie. Nous n'avons pour cela qu'à écouter plus attentivement que nous ne le faisons d'habitude ce que répond Jésus à ceux qui veulent le suivre de plus près : « Vous ne savez pas ce que vous demandez... Pouvez-vous boire le calice que je dois boire ? ou être baptisés du baptême dont je dois être baptisé ? » Et ils lui dirent : « Nous le pouvons ». Et Jésus leur dit : « Le calice que je dois boire, vous le boirez... » (Mc 10, 28). C'est bien le partage des souffrances par lesquelles il devait sauver le monde, qui est promis par Jésus à ses amis, à ses Petits Frères. Il s'agit pour nous d'avoir compris cette exigence de Jésus, de toute notre foi, bien concrètement, et d'y, répondre dès maintenant en connaissance de cause, par une adhésion sans réserve, courageuse, simple et confiante.
II n'est pas question pour vous évidemment d'être déjà tout préparés à savoir souffrir parfaitement. Nul ne peut le savoir, avant de l'avoir appris du Christ lui-même, par l'expérience de toute une vie. Il ne s'agit pas non plus de nous en reconnaître capables. Il s'agit d'avoir bien compris le sens de la Croix dans notre vie, et d'avoir joyeusement et généreusement accepté que Jésus nous fasse entrer dans son travail. Il faut que notre âme soit prête à accueillir la souffrance, à en comprendre la valeur, et peu à peu à l'aimer. Ce doit être un état d'âme permanent que nous devons et voulons travailler à établir en nous dès maintenant. On pourrait l'appeler l'esprit d'immolation, ce qui indique la valeur de sacrifice et d'oblation que donne cette disposition d'âme à toutes nos actions.
La première tentation qui se présentera sera peut-être celle du découragement. La réalité quotidienne nous apprend déjà que nous sommes désespérément faibles devant la moindre souffrance : nous sommes attristés, écrasés par le moindre échec d'ordre moral, arrêtés par la moindre fatigue corporelle, dégoûtés de la prière à la moindre difficulté intérieure, blessés du moindre manque d'égards. Et nous sentons que ces déficiences recommencent quotidiennement. Comment peut-il donc être question de nous engager vraiment à partager la Croix de Jésus ? Comment nous établir en cet esprit d'immolation, alors que nous reculons devant un effort, somme toute minime, ou que nous cédons encore à la paresse corporelle ? Comment faire de toutes nos journées une offrande véritable, une oblation joyeusement offerte au Christ ?
Envisagé sous cet angle, notre problème paraît sans solution, et il l'est, il faut bien nous en convaincre, et l'expérience douloureuse de notre faiblesse personnelle ainsi que les événements de chaque jour se chargent d'ailleurs de nous inculquer cette conviction. Mais si vous voulez aimer, vous pourrez désirer de tout votre cœur que Jésus vous rende, par amour, capables de partager sa souffrance rédemptrice. Il faut d'abord que vous ayez un désir vrai, profond ; ce désir, vous le direz sans vous lasser au Christ, avec l'audace de saint Pierre et des fils de Zébédée. Puis il faut que vous ayez l'humilité, la simplicité de vous abandonner à Jésus, avec la confiance certaine et assurée qu'en vous unissant à lui, vous serez capables de supporter, puis d'aimer, la Croix. Enfin, il faudra avec courage vous mettre à l'œuvre, de toute votre volonté, pour collaborer à l'action de Dieu dans votre vie.
Il faut en cela être — comme toujours dans votre vie spirituelle — simple et vrai. Mettez-vous en pleine vérité : il ne s'agit pas de vous voir, en face de la souffrance physique et morale, plus courageux et plus forts que vous n'êtes. Il ne s'agit pas non plus, par imagination, de désirer supporter des croix et des épreuves plus lourdes que celles dont vous êtes actuellement capables. Pas plus d'ailleurs qu'il ne s'agit de vous croire incapables d'un effort plus courageux que celui dont vous avez fait preuve jusqu'ici. Il s'agit de vouloir démarrer, de faire un effort joyeux, bien concret, en une matière qui vous soit accessible.
Je dis qu'il faut que vous fassiez un effort joyeux. D'abord parce que Dieu n'aime pas celui qui donne avec tristesse. Car c'est par amour pour Jésus que vous devez donner : et là où il y a de l'amour, il doit y avoir une véritable joie. Et puis aussi parce qu'il faut vous garder de prendre au tragique vos petites difficultés et vos souffrances quotidiennes. Je parle toujours de celles-là, car elles sont l'essentiel de notre vie. Si nous savons transformer en croix vivantes ces riens de chaque jour, si lourds cependant, par leur répétition, nous saurons aussi embrasser les croix plus grandes. D'ailleurs ces dernières risquent fort de se faire parfois longtemps attendre. Nous ne serions alors courageux qu'en imagination, et notre amour ne serait sans doute pas de qualité différente.
Pour éviter ces repliements complaisants sur votre propre vie, il faut que votre offrande en immolation se fasse les yeux fixés sur la Croix de Jésus, et non sur la vôtre. C'est en vous perdant de vue que vous allégez — en les oubliant en partie — vos propres souffrances, et qu'elles peuvent alors être vraiment offertes d'un mouvement plus libre. Car ne l'oubliez jamais, ce n'est pas la souffrance ou la difficulté en elles-mêmes, qui ont quelque valeur rédemptrice, mais la disposition d'oblation, l'amour qu'elles suscitent et leur degré d'union à la Passion du Christ. Notre vie tend à s'insérer, avec toutes nos souffrances personnelles, dans la grande Passion de Jésus et dans celle du monde entier. C'est dans cette direction qu'il faut regarder.
La Passion et la Croix de Jésus : ce sont des mots qui, peut-être, n'évoquent plus grand-chose pour nous ; qui sont comme usés. Il s'agit de redécouvrir cette grande réalité, dans tout son concret. Jésus a souffert, profondément, en son corps et en son âme, des souffrances atroces, d'une précision brutale, que nous devons rejoindre à travers la sobriété des mots de l'Évangile. En face du mépris, des humiliations, des insultes, de l'atrocité des douleurs physiques ou morales et des angoisses de l'agonie de Celui que nous voulons aimer, et qui est le Fils de Dieu, nous devrons mettre en regard nos très misérables souffrances. Il y a un lien réel entre la Croix sanglante de Jésus Crucifié, et notre journée d'aujourd'hui, et c'est surtout ce lien dont nous devons acquérir la conscience. Il y a vraiment du Sang de Jésus sur chaque moment de nos journées, comme preuve d'amour irréfutable, et comme gage de force. Redisons-nous bien que, pour le Christ comme pour Dieu, la notion de temps n'a pas de signification, et que la Passion est présente à chaque instant de notre vie. Cette présence doit tout changer. C'est en exerçant votre foi, sans vous lasser, que vous atteindrez à cette réalité invisible qui bouleversera peu à peu votre, vie. Votre amour deviendra, au pied de la Croix sanglante, plus fort, plus désireux de collaborer au grand travail de Jésus.
Il y a aussi toute la détresse et la souffrance de l'humanité. C'est un mystère qui vous paraîtra de plus en plus déroutant. Il faut le voir dans la perspective de la Croix. D'abord, prenez-en conscience, ne vous en évadez pas. Prenez-en conscience dans le concret et ce n'est pas difficile, car il vous enserre de toute part c'est votre camarade de travail qui s'est blessé gravement, c'est l'éboulement d'une galerie de mine et des dizaines de familles en deuil, ce sont les cataclysmes, les crimes, les faits divers du journal, la misère et la famine des nomades sahariens, c'est l'oppression affreuse des camps de concentration inconnus, la maladie, l'angoisse qui pèse comme une chape sur le monde, les fous, les déshérités, les cris des blessés et les appels des mourants, la détresse sans fin et le désespoir du malheureux. Tout cela qu'étale le journal, la rue, le chantier, tout vous le rappelle et vous le redit sans cesse. Toute cette grande passion du monde, il faut en saisir le sens et le mystère. À l'égard de tout cela, qu'est-ce que c'est que le poids de votre journée ? Dites-vous bien que votre souffrance personnelle est peu de chose, mais qu'elle est toute-puissante cependant, si elle sert de lien entre la Croix du Christ et toute cette masse, souvent informe, de la douleur humaine. Votre esprit d'immolation, dans la mesure où il est pur, généreux, plein de courage et d'amour, fait pénétrer un peu de vie divine dans cette immense détresse, y enracine la Croix de Jésus, et à travers vous, par vous, la douleur humaine prend un sens, elle devient davantage continuation de la Passion de Jésus dans son corps mystique.
Ne vous isolez pas de ce qui fait souffrir les autres. Ne soyez pas égoïstes : c'est le défaut de l'homme, surtout peut-être du religieux, et c'est affreux. Mais restez joyeux et en paix, même en face de la Croix. Ne vous laissez jamais écraser par la souffrance, par celle des autres comme par la vôtre propre. Ne soyez pas imaginatifs, mais soyez courageux, simples et donnés en face de toute souffrance quelle qu'elle soit.
Ne pensez pas surtout qu'il vous suffise de compatir dans votre sensibilité. Cette communion à la souffrance du Christ et à celle de vos frères est d'un autre ordre. Si contradictoire que cela paraisse, elle ne doit pas engendrer en vous de tristesse déprimante, mais au contraire la force et la paix que donne toujours l'union réalisée avec le Christ. Pas de tristesse exagérée devant la souffrance, la vôtre ou celle d'autrui, pas de tristesse sensible surtout : elle annihile les forces de l'âme et le véritable élan de l'amour.
Il ne faut pas non plus vous laisser aller à l'amertume, devant le poids insupportable de la douleur d'autrui, devant son injustice, devant ses révoltes. Gardez l'âme en paix et en douceur. Mais surtout, ne laissons pas l'amertume ou l'aigreur nous envahir à cause de nos propres souffrances, quelle qu'en soit la cause, juste ou injuste. Sur ce point, soyons parfaitement loyal avec nous-même et pleinement ouvert. La source de l'amertume en nous est toujours plus ou moins dans un amour-propre blessé, ou dans un reste d'orgueil insuffisamment soumis. Ne rejetons pas trop facilement la responsabilité d'un pareil sentiment sur autrui ou sur des circonstances malheureuses. L'esprit d'humilité et d'enfance doivent nous redonner la paix et la douceur avec nous-mêmes.
Ne nous laissons pas non plus pénétrer par le découragement, à la vue de nos propres échecs — et il y en aura ! C'est alors que nous comprendrons mieux à quel point l'esprit d'immolation suppose un complet et humble détachement de tout soi-même. Je vous l'ai déjà dit en le soulignant avec force : ce détachement absolu est la condition première et irremplaçable de toute action efficace en vous de l'Esprit-Saint.
Le véritable esprit d'immolation suppose donc que nous nous comportions vis-à-vis de toute souffrance, la nôtre et celle des autres hommes, comme Jésus lui-même s'est comporté vis-à-vis d'elle. Il s'agit d'une compassion, d'une communion au travail rédempteur, qui n'a de sens que dans le plan divin, et seul le Christ Homme-Dieu peut nous apprendre à la comprendre et à la porter comme il faut.
Ce n'est que dans la mesure où nous laisserons vraiment le Christ crucifié revivre en nous ses propres sentiments, que nous serons pleinement sauveurs avec lui. C'est tout le mystère du Sacré-Cœur. Pour bien comprendre le rôle rédempteur de la douleur, il faut un sens infini de la miséricorde de Dieu le Père, de sa sainteté et de sa justice, joint à une connaissance du cœur de l'homme, de sa misère, et à un amour pour lui tendre et fort. Tout cela ne peut se trouver que dans le cœur et l'intelligence du Fils de l'Homme. C'est dans l'ardent désir de la prière que nous pourrons l'acquérir, à force de demander et de nous faire petits pour recevoir. Dans le courage à supporter nos misères et à compatir à celles des autres nous commencerons à faire l'apprentissage de ce que Dieu mettra peu à peu dans notre cœur. C'est ainsi que la prière et toutes nos actions quotidiennes s'unissent dans une même réalité : notre vie avec Jésus crucifié et Jésus souffrant en son Corps mystique. C'est la naissance d'une nouvelle vie. D'un côté, nous nous tournons vers Jésus pour le supplier de descendre en nous ; et de l'autre, nous nous essayons humblement à supporter les croix et à compatir, mettant en acte les grâces reçues, et donnant à Jésus, par notre courage, un gage de la vérité de notre amour. Sans la prière, l'esprit d'immolation ne peut descendre en nous et il serait présomption ; sans l'épreuve de notre courage dans la croix, notre oraison risque de n'être qu'une illusion. C'est tout cet ensemble qui constitue la participation au travail rédempteur de Jésus sur la Croix.
* * *
Vous comprenez mieux maintenant à quel point la disposition à vivre cet état d'immolation est fondamentale, à condition qu'elle soit saine, véridique et établie dans la foi au Christ. Elle est sous-jacente à votre oraison, à votre travail, aux mille incidents de vos journées. Elle peut tout utiliser, tout transfigurer, tout faire fructifier pour le bien de ceux que nous aimons. Il n'y a plus rien d'inutile dans nos journées : plus de grisaille, plus d'échec, car, s'il y en a, ils deviendront féconds. Souvenons-nous que, du point de vue humain, la Passion du Christ fut un échec ; la vie maladive et la mort prématurée de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus furent un échec. La vie du Père de Foucauld qui vit échouer la plupart de ses rêves, et sa mort à Tamanrasset, furent un échec. Je n'excepte pas de cette transfiguration par l'amour nos échecs et nos limites morales, pourvu qu'elles s'achèvent en un chant d'humilité et d'abandon.
Ce n'est pas en un jour que nous arriverons à nous établir en cet état d'immolation. Ce qui importe, c’est de travailler dès maintenant à l'acquérir. Il faut éveiller et exercer notre foi sur la passion de Jésus, ses souffrances, ce qu'il a dû vivre et ressentir en son Cœur, sur sa miséricordieuse tendresse à l'égard des hommes, sur son adoration de la Sainteté divine. Lentement, patiemment, en exerçant notre foi dans l'obscurité de nos oraisons quotidiennes, cherchons à travers l'Évangile la lumière. Transformons peu à peu, par un acte de foi répété, nos adorations pénibles en une communion simple et vraie de notre être, tel qu'il est dans sa misère, avec Jésus présent dans l'Eucharistie. Puis, en même temps, prenons notre vie dans sa médiocrité et essayons de poser sur nos actes ce même regard de foi. Exerçons-nous à les voir dans la lumière de cette vérité, sans nous décourager, et en recommençant chaque matin. Voyons dans notre travail, notre lassitude, nos tristesses sans cause, une matière à offrande. Nos rapports aussi avec nos frères doivent devenir source de joie et de fécondité. Sachons nous oublier en accueillant d'une âme franchement ouverte toute douleur ou misère, d'un frère, d'un ami, d'un camarade de travail, d'un inconnu. Essayons tout de suite de l'offrir au Christ crucifié. C'est dans ces dispositions que nous pourrons aussi envisager l'effort d'ascèse et de mortification qui s'impose dans notre vie.
Cet état d'offrande à la souffrance par amour qui tend peu à peu, par suite de nos efforts conjugués à l'action de l'Esprit-Saint, à devenir comme habituel, ne fait qu'expliciter le caractère de victime avec le Christ, imprimé par le baptême en notre âme. C'est à la Messe que nous exerçons liturgiquement ce caractère en nous offrant réellement avec Jésus. Je n'ai donc pas besoin de souligner ici l'importance primordiale du Sacrifice eucharistique dans notre vie de sauveurs.
C'est à la Sainte Messe que nous réalisons au maximum cette communion au Christ crucifié et offert, dont notre vie d'immolation doit être la réalisation journalière. C'est le sacrifice eucharistique qui fructifie à travers notre vie et qui cesse d'être pour nous une action purement extérieure. Nous nous y intégrons. Il faut pour cela regarder l'Hostie de la Messe avec une foi renouvelée et vivante. Peu nous importe la complexité de l'explication théologique : ce qu'il nous faut croire et réaliser de toute mitre âme, c'est que, par la consécration du pain et du vin, toute la passion de Jésus, toute son oblation, est là présente, dans sa vérité, dans sa poignante et immense réalité. Peu nous importe le comment : elle est là, à notre portée, elle nous est présentée de telle manière que nous puissions y pénétrer, nous y joindre et en emporter la force à travers notre journée. Elle est là entière, comme pour nous seuls, sans restriction, sans diminution. Toute la passion du Christ : réalisons-nous ce que ces simples mots représentent de grandeur, de souffrance, de richesse de vie ? C'est là qu'il faut offrir nos souffrances et celles de l'humanité, c'est dans la communion que se réalise au maximum cette jonction entre nos efforts, nos pauvres actes de courage, nos misérables offrandes, et la grande oblation sans limite de Jésus. Pour réaliser vraiment une telle chose, il faudra toujours, et sans nous décourager, nous redire notre foi, humblement, avec confiance, et en recommençant toujours. C'est là qu'est pour nous la source de l'esprit d'immolation.
En vivant dans cet esprit de sacrifice pour les autres, nous réaliserons aussi, en notre vie, la vérité des liens mystérieux qui nous unissent à nos frères dans le Corps mystique. Cette solidarité humaine qui s'exprime de plus en plus fortement sur le plan du monde du travail et de la construction de la cité humaine, nous devons en vivre l'aspect caché, mais infiniment plus réel et plus fécond, qu'est la solidarité de tous les hommes dans le Christ. C'est en nous insérant au milieu de nos frères, avec cet esprit d'immolation, de réparation, de complète solidarité spirituelle, que nous donnerons son vrai sens à notre vie extérieurement donnée. Ouvriers avec les ouvriers, arabes avec les arabes, nous le sommes vraiment et par un don très profond de nous-mêmes. Cette appartenance s'exprimera par un désir sans restriction de communauté complète de destin et de souffrance. Nous serons vraiment l'un d'eux, dans la mesure où le permet la pureté de notre idéal chrétien. Nous souffrirons de ce qui les fait souffrir, nous aimerons ce qu'ils aiment, nous aspirerons avec eux vers plus de justice et de vérité. Mais comprenez bien à quel point un tel don resterait imparfait et en définitive tout extérieur, s'il n'atteignait à la substitution spirituelle devant Dieu. Vous devez bien réellement vous être offerts en rançon pour vos frères. Il n'y aura pas là vaine imagination ou désir inefficace, mais, dans la mesure où vous communierez à la passion de Jésus, une immense réalité qui embrassera toute votre vie, à la seule condition que vous soyez vraiment donnés en « pure perte de vous-mêmes », au Christ crucifié (El Abiodh, 9 février 1948).

Jésus est pour nous la source unique des joies suprêmes : joie de posséder la vérité, joie d'être « admis » à entrer dans les secrets de Dieu, joie de la fécondité immédiate de la croix, joie de l'efficacité de la prière, joie de l'espérance et de l'attente, joie de savoir avec certitude que Celui que nous aimons par-dessus tout est définitivement heureux. Toutes ces joies sont enracinées en nous dans la foi et l'espérance, mais elles sont aussi, comme notre foi et notre espérance, en attente de leur pleine réalisation. (Lima, 19 mai 1959).

René Voillaume, in À la suite de Jésus

mardi 11 octobre 2011

En souffrant... Gabriel Marcel, Lettre à Élisabeth N.


Chère Amie,
« J'ai beau faire, m'écrivez-vous, je crois bien que je n'arriverai jamais à aimer ma souffrance. Pourtant il le faudrait, paraît-il... »
Chère Élisabeth, croyez-vous vraiment que cela nous soit demandé ? Donné, oui, peut-être, mais comme une grâce exceptionnelle ; et cette grâce, il y aurait, je pense, quelque présomption à la solliciter.
Les souffrances que j'ai pu éprouver — je parle ici des souffrances physiques — ne se peuvent comparer en aucune manière à celles que vous endurez journellement. Je ne puis, pour ma part, regarder les miennes que comme un spécimen, un « échantillon sans valeur », mais qui me permet tout de même d'entrevoir de quelle étoffe cette terrible réalité est faite. Jamais je ne serai trop reconnaissant à Dieu de m'avoir au moins dispensé cette expérience, si rudimentaire qu'elle puisse être ; car il me semble bien qu'elle m'a préservé de certaines erreurs outrecuidantes qui sont assez communes aux philosophes, particulièrement aux philosophes de Sorbonne — personnages assez redoutables.
Vous m'avez dit quelquefois, non sans confusion, comme si vous rougissiez de cet aveu, que les philosophes ne vous avaient pas aidée à porter votre souffrance ; qu'ils avaient pu tout au plus vous en distraire quelques instants lorsqu'elle n'était pas insupportable ; mais que vous attendiez d'eux toute autre chose. « J'avais tort, sans doute », avez-vous ajouté simplement. Pourtant, quant à moi, c'est à vous que je donne raison. Voyez-vous, Élisabeth, même si la souffrance est aussi une grâce, si au plus haut de notre ascension terrestre nous pouvons la saisir et l'aimer comme telle, elle est d'abord un scandale, et la plupart du temps les philosophes détestent le scandale ; ils se boucheront les yeux et les oreilles pour qu'il ne parvienne pas jusqu'à eux, et ils donneront à cette surdité, à cette cécité volontaires, les noms les plus flatteurs. Quoi que nous puissions dire de la souffrance, elle n'est pas une ombre, une illusion, un mirage ; elle est une réalité — et pour ma part je ne pardonnerai jamais à ces Christian Scientists auxquels votre sœur témoigne une si dangereuse indulgence de vouloir nous donner le change là-dessus. La souffrance est, et une voix venue du plus profond de nous-mêmes, une voix qui ne se laisse point réduire au silence nous crie qu'elle ne devrait pas être. Le scandale est là. Il n'existe pas de jeu de pensée qui permette de l'éliminer. Il est vain de dire qu'elle n'est pas, ou plutôt c'est un mensonge ; il n'est pas moins vain de prétendre avec M. H..., votre ami de la Sorbonne, que « tout ce qui est réel est rationnel ». Ce ne sont là que des mots. Quand bien même un savant, un expert parviendrait à vous expliquer le plus clairement du monde la nature de vos maux, à vous rendre compte de la manière dont vous les avez contractés, il n'aurait pas même abordé le véritable problème, mais au fait est-ce bien un problème ? Malheureusement depuis quatre siècles les philosophes se sont mis à l'école et même à la remorque des savants. Ils n'ont pas vu que par là ils trahissaient leur mission. Si le savant est non seulement autorisé mais dans la plus large mesure fondé à remplacer la considération de la souffrance elle-même par celle de la lésion anatomique ou fonctionnelle qui la produit, le philosophe n'a pas pour sa part à sanctionner cette substitution qui n'est justifiable que par ses avantages pratiques. Dans une certaine mesure, chère Élisabeth, votre médecin ou plus exactement votre chirurgien est en droit de vous traiter comme le cas numéro 11754 (bien que peut-être s'il s'en tient là, et même du point de vue strictement thérapeutique, il se prive ainsi de certaines chances et renonce sans s'en douter aux prises que vous lui offririez s'il vous traitait comme un être unique, comme une destinée immortelle ; mais laissons cela). Ce qui est certain, c'est que le philosophe digne de ce nom n'a pas le choix : ce qui doit importer pour lui, c'est exclusivement cet événement qui vous est arrivé à vous créature de Dieu, cette épreuve qui désormais est votre lot ; et c'est dans ce mystérieux rapport — ce rapport pour le pur savant impensable — entre vous et votre souffrance qu'il doit tenter de se reconnaître.
Votre souffrance, Élisabeth. Tout à l'heure, je m'en aperçois en me relisant, j'ai succombé à la tentation commune à tous les philosophes, J'ai parlé de la souffrance, j'ai dit : la souffrance est. Mais non, justement non ; la souffrance n'existe pas ; ce qui existe, c'est votre souffrance et la mienne, et cette autre, et puis cette autre encore. Quand nous tentons de les brasser ensemble en une entité unique, nous cessons de rien penser ; et de cette souffrance-entité – qui parce qu'elle n'est la souffrance de personne n'est plus qu'une effigie abstraite et mensongère – il est trop clair que nous pouvons dire n'importe quoi : c'est ce dont les philosophes ne se sont point privés.
La souffrance n'est donc qu'à condition d'être telle souffrance ; de même que l'homme ne sera jamais en réalité que tel homme en particulier : mon prochain. Quand le mathématicien raisonne sur le triangle, il n'a à tenir nul compte des caractères ou des dimensions particulières et fortuites du triangle particulier qu'il a tracé au tableau noir : ce triangle-là, il ne le voit pas, il a raison de ne pas le voir. Mais trop souvent les philosophes ont vu là l'idéal de toute connaissance ; ils se sont trompés. Il y a des connaissances, les plus vitales sans doute, qui ne sont possibles que du moment où nous tournons le dos à cet idéal. Ils ont fait une autre erreur : ils se sont imaginé bien souvent que pour connaître une chose dans sa pureté il fallait pouvoir la considérer du dehors sans se laisser contaminer par elle. Ceci encore n'est vrai que partiellement. Celui qui n'a pas souffert ne peut pas connaître la souffrance. Vous m'avez parlé souvent de ce gouffre qui sépare les malades des bien portants et que la bonne volonté ne peut pas combler. Elle ne peut pas, en effet, tenir lieu de l'expérience ; seule une imagination divinatrice qui n'est donnée qu'aux poètes — il en est qui n'ont jamais écrit une ligne de leur vie — peut exceptionnellement y suppléer.
Voilà pourquoi je ne puis littéralement aborder votre souffrance qu'en partant de la mienne — et à condition que ce qui n'était qu'a vous soit aussi à moi, devienne mien ou plus exactement nôtre. Si un « discours sur la souffrance » est possible, ce ne peut être que sur la base d'une communion effective, vécue.
Cette pensée s'est imposée à moi un jour où j'entendais un pasteur s'exprimer sans assez de précautions sur la connexion qui lie la souffrance au péché. Voici ce que je notais à ce propos. « En présence de quelqu'un qui souffre, je ne peux absolument pas dire : « Votre souffrance est le salaire de tel péché désignable au moins en droit et dont vous pouvez au surplus n'être pas vous-même l'auteur ». Le Pasteur G... faisait intervenir l'« hérédité » ; mais au point de vue religieux ceci est une aberration. Nous sommes en réalité dans l'insondable ; il y a là quelque chose qu'il faudrait parvenir à élucider philosophiquement ; chose étrange, la souffrance n'est susceptible de revêtir une signification métaphysique ou spirituelle que dans la mesure où elle implique un mystère insondable. Mais trop souvent le philosophe est un présomptueux pour qui précisément l'insondable n'existe pas. Combien de philosophes se présentent comme des sondes portatives d'un usage courant, et par là manquent à leur fonction essentielle qui est de reconnaître la réalité en tant que telle. Dans un livre admirable mais difficile et dont il faudra tenter de rendre accessibles les conclusions fondamentales, M. René Le Senne, qui est un des rares penseurs authentiques de notre temps, a merveilleusement montré que le propre des activités supérieures est de spiritualiser l'obstacle. Mais la souffrance est l'obstacle type contre lequel nous venons buter.
Cette spiritualisation, ici, comment s'accomplira-t-elle ? Il me semble que la douleur met l'âme en face d'une option ; oui, d'elle émane une double, une contradictoire invitation ; d'une part la souffrance me rejette sur moi-même ; quelle qu'elle soit, grande est la tentation de m'y enfermer ; elle me sépare alors des autres ; ne puis-je pas me dire qu'elle est incommunicable, inimaginable pour autrui, et dans ce cas ne devient-elle pas un principe d'orgueil ? je risque de trouver une sorte de joie impure à la savourer dans ce qu'elle a précisément d'unique ; sûrement personne n'a jamais souffert de cette façon-là — donc personne ne peut se mettre à ma place. Mais cette même souffrance peut m'adresser un autre appel — plus secret. À la lumière de mon infortune présente d'autres infortunes s'éclairent, dont je me reproche aujourd'hui de n'avoir, lorsqu'on me les décrivit, su me faire qu'une image abstraite ; et, par une sorte d'irradiation graduelle, des souffrances différentes prennent pour moi une réalité que je ne soupçonnais pas. En sorte qu'une expérience, qui d'abord semblait cruellement circonscrite et comme réduite, devient au contraire pour moi un moyen de comprendre, de me dépasser, de communier avec des vies lointaines et qui me deviennent proches. Et certes je n'aurai pas l'imprudence de dire : c'est pour que je puisse l'utiliser de la sorte que cette épreuve m'a été infligée ; je sais, je vois clairement qu'il ne m'appartient ni de répondre à cette question : pourquoi ? ni même de la poser. Une telle prétention n'est pas compatible avec ma condition de créature telle que je puis la penser. Mais déjà il me semble que je m'évade, si vraiment je confère à cette souffrance une fonction positive ; je ne puis plus dire simplement que je la subis ; en l'utilisant, il me semble que je m'en libère. Ceci n'est pas une vue de l'esprit ; c'est une expérience que j'ai pu faire, que vous faites chaque jour vous aussi, Élisabeth ; et il y a là déjà de quoi nourrir cette faim dévorante qui est en nous ; de quoi tout au moins nous faire pressentir qu'il y a une Réponse qui est la seule et que livrés à nous-mêmes, à nos seules forces, nous n'aurions seulement pu concevoir. Ici, je le sais bien, je m'avance au-delà de ce que vous pouvez encore m'accorder. Si vous me le permettez, un autre jour, je tenterai d'avancer avec vous sur ces grèves où vous hésitez encore à vous aventurer ; et peut-être...
Gabriel Marcel, in Dialogues avec la souffrance (Foi Vivante)